Volltext anzeigen44 Seiten
Seite 1
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 8 - juillet-décembre-juin 2004
<folia_electronica@fitr.ucl.ac.be>
Le matin des Hommes-Dieux :
Etude sur le chamanisme grec.
Première partie : Elements chamaniques dans la mythologie grecque
par
.
Docteur en Histoire.
Membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand)
<magika2000@hotmail.com>
Nous publions ci-dessous la première partie de l'étude de Michaël Martin sur le chamanisme grec. La
deuxième partie, intitulée les « chamans grecs », est accessible ailleurs dans le même fascicule 8 des
FEC. La bibliographie générale et une illustration de Tirésias en transe « chamanique » sont
proposées à la fin de chacune des deux parties.
Michaël Martin est l'auteur d'une thèse sur « Pankratos le magicien. La magie et ses praticiens dans le
monde gréco-romain », défendue en décembre 2003 à l'Université Jules Verne d'Amiens. Aux
Éditions Manuscrit-Université (Collection Histoire), il a publié en 2002 « Les papyrus grecs magiques »
(284 p.), et en 2004 « Sorcières et magiciennes dans le monde gréco-romain » (560 p.). Il a aussi créé
sur la Toile un consacré à La Magie dans le monde gréco-romain.
Le lecteur intéressé par la magie pourra également se rapporter à la page consacrée au sujet dans la
BCS.
[Note de l'éditeur - 21 juillet 2004]
|
\
N
MART DLosA
Plan de la première partie : Éléments chamaniques dans la mythologie grecque
|. Éléments chamaniques dans la mythologie grecque
A. Héphaistos ou la magie technicienne
Le thème de la souffrance rituelle
Le thème de l'initiation
Le thème du dieu-civilisateur
B. Orphée
Sa musique et le pouvoir de sa voix
Orphée et Eurydice
Sa mort et son destin post-mortem
C. Les devins grecs
Mélampous
Amphiaraos
L'acquisition de son don oraculaire
La difficulté d'assumer ses pouvoirs
Sa fin merveilleuse
Tirésias
Une expérience sexuelle particulière
Le thème de la cécité
Les rapports avec le monde des oiseaux
Bibliographie
Illustration de Tirésias en transe « chamanique »
Seite 2
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)nu„ne.r
q
Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro8 - juillet-décembre-juin 2004
<folia_electronica@fltr.ucl.ac.be>
Le matin des Hommes-Dieux :
Etude sur le chamanisme grec.
| Deuxième partie : Les « chamans
grecs »
par Michaël MARTIN —
Docteur en Histoire.
Membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand)
<magika2000@hotmail.com>
Nous publions ci-dessous la deuxième partie de l'étude de Michaël Martin sur le chamanisme grec. La
première partie, intitulée « Éléments chamaniques dans la mythologie grecque », est accessible
ailleurs dans le même fascicule 8 des FEC. La bibliographie générale et une illustration de Tirésias en
transe « chamanique » sont proposées à la fin de chacune des deux parties.
Michaël Martin est l'auteur d'une thèse sur « Pankratos le magicien. La magie et ses praticiens dans le
monde gréco-romain », défendue en décembre 2003 à l'Université Jules Verne d'Amiens. Aux
Éditions Manuscrit-Université (Collection Histoire), il a publié en 2002 « Les papyrus grecs magiques »
(284 p.), et en 2004 « Sorcières et magiciennes dans le monde gréco-romain » (560 p.). Il a aussi créé
sur la Toile un site consacré à La Magie dans le monde gréco-romain.
Le lecteur intéressé par la magie pourra également se rapporter à la page consacrée au sujet dans la
BCS.
[Note de l'éditeur - 21 juillet 2004]
Plan de la deuxième partie : Les « chamans grecs »
A. Figures de chamans grecs
Abaris
Aristéas de Proconnése
Epiménide de Créte
Caractéristiques du chaman grec
Origines du phénomène
B. Du Goés au Magos
Le Goës dans la polis
La mise à l'écart et ses raisons
Illustration de Tirésias en transe « chamanique »
Deuxième partie : Les « chamans grecs »
Dans son ouvrage intitulé Les Grecs et l'Irrationnel, E.R. Dodds consacre un chapitre entier (p. 139178) à ceux qu'il nomme les « chamans grecs ». Si on opte pour une terminologie plus grecque,
l'expression theios anér, Homme-Dieu, rend certainement mieux compte de la personnalité de ceux
qui ont appartenu à ce phénomène qui semble avoir touché le monde grec à partir du Vile siècle av.
J.-C. Dans son Électre, Sophocle au hasard d'une phrase fait une allusion qui éveille la curiosité :
Seite 3
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Bibliotheca Classica Selecta - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 8 (juillet-décembre
2004)
<folia_electronica@fltr.ucl.ac.be>
Le matin des Hommes-Dieux : Étude sur le chamanisme
grec
I. Élements chamaniques dans la mythologie grecque
par Michaël MARTIN
Docteur en Histoire.
Membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand)
<magika2000@hotmail.com>
Nous publions ci-dessous la première partie de l'étude de Michaël
Martin sur le chamanisme grec. La deuxième partie, intitulée les
« chamans grecs », est accessible ailleurs dans le même fascicule 8
des FEC. La bibliographie générale et une illustration de Tirésias en
transe « chamanique » sont proposées à la fin de chacune des deux
parties.
Le même chercheur a confié aux FEC une étude en trois parties sur
le thème de la magie en Afrique romaine. On pourra la lire dans le
fascicule 10 (juillet-décembre 2005).
Michaël Martin est l'auteur d'une thèse sur « Pankratos le magicien.
La magie et ses praticiens dans le monde gréco-romain », défendue
en décembre 2003 à l'Université Jules Verne d'Amiens. Aux Éditions
Manuscrit-Université (Collection Histoire), il a publié en 2002 « Les
papyrus grecs magiques » (284 p.), et en 2004 « Sorcières et
magiciennes dans le monde gréco-romain » (560 p.). Son dernier
livre est sorti en 2005 : « Magie et magiciens dans le monde grécoromain », Paris, Éditions Errance, 2005, 296 p. (Collection des
Hespérides). On lui doit sur la Toile un site spécialisé intitulé Ephesia
Grammata.
Le lecteur intéressé par la magie pourra également se reporter à la
page consacrée au sujet dans la BCS.
[Note de l'éditeur - 21 juillet 2004 - 31 octobre 2005]
Plan de la première partie : Éléments chamaniques dans la mythologie
grecque
I. Éléments chamaniques dans la mythologie grecque
A. Héphaïstos ou la magie technicienne
Le thème de la souffrance rituelle
Le thème de l'initiation
Le thème du dieu-civilisateur
B. Orphée
Sa musique et le pouvoir de sa voix
Orphée et Eurydice
Sa mort et son destin post-mortem
C. Les devins grecs
Mélampous
Amphiaraos
L'acquisition de son don oraculaire
La difficulté d'assumer ses pouvoirs
Sa fin merveilleuse
Tirésias
Une expérience sexuelle particulière
Seite 4
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Le thème de la cécité
Les rapports avec le monde des oiseaux
Bibliographie
Illustration de Tirésias en transe « chamanique »
II. Les « chamans grecs »
« Tous les médicaments qui existent en tant qu'aide contre les maux et la vieillesse,
Tu apprendras à les connaître, car pour toi je veux accomplir tout cela.
Tu apaiseras la fureur des vents infatigables qui, sur la terre,
Soufflent et dont l'haleine dévaste les champs ;
Et à nouveau, si tu le désires, tu assembleras les souffles bienfaisants.
Venant après les sombres pluies, tu créeras une sécheresse opportune
Pour les hommes et tu produiras, venant après la sécheresse de l'été,
Les ondes nourrisseuses d'arbres qui se forment dans le ciel,
Tu ramèneras de l'Hadès le principe de vie d'un homme mort. »
(Empédocle, Sur la nature, fr. 111, trad. J. Zafiropoulo)
Lorsque Empédocle écrit ces vers, au Ve siècle avant Jésus-Christ, il y a déjà
longtemps que la réalité à laquelle se rattachent ses propos - à savoir le portrait d'un
« chaman » à la manière grecque - n'est plus qu'un souvenir. Il existe pourtant
aujourd'hui bien des indices qui prouvent l'existence d'un chamanisme grec dont le
philosophe d'Agrigente aurait été l'un des derniers à se réclamer. Depuis le début du
XXe siècle, l'idée s'est d'ailleurs répandue chez un certain nombre de chercheurs qui
ont essayé, chacun à leur manière, d'en montrer l'origine ou les manifestations les
plus parlantes.
Avant de rouvrir le dossier et tenter d'aller plus loin, il convient de s'interroger sur la
définition même du chamanisme. Comment peut-on définir ce phénomène, quasi
universel et atemporel ? Pour Mircea Eliade (Chamanisme, 1968, p. 22), le
chamanisne est d'abord et avant tout une « technique de l'extase ». Et celui-ci de
préciser : « Le chamanisme accuse une spécialité magique particulière sur laquelle
nous insisterons longuement : la maîtrise du feu, le vol magique, etc. De ce fait, bien
que le chaman soit, entre autres qualités, un magicien, n'importe quel magicien ne
peut pas être qualifié de chaman ». Cette vision quasi mystique allait connaître un
certain succès notamment dans les années 60 et 70. L'anthropologie actuelle préfère
voir le chamanisme comme un système de pensée, une manière de gérer l'aléatoire.
Le chaman est avant tout celui qui « ouvre la voie de la chance ».
Or, en étudiant de près les sources grecques, un certain nombre d'entités présentent
d'étranges similitudes avec le personnage du chaman défini ci-dessus. Cette étude,
dans un premier temps, consistera donc à partir à la rencontre du chaman grec au
travers des traces qui nous sont parvenues de lui, notamment dans les mythes. C'est
ainsi que nous croiserons des figures mythologiques, d'abord divines puis celles de
devins légendaires avant de nous intéresser plus directement à des personnages
historiques dont la légende s'est emparée à l'instar d'Abaris, Aristéas ou encore
Épiménide. Il conviendra alors de s'interroger sur les origines même de ce
phénomène et sur sa portée sociale à travers le personnage du goês qui lentement
disparaît à la fin de la période archaïque. Enfin, nous tenterons d'aborder les
influences du « chamanisme » sur la pensée grecque, influences plus importantes
que ce à quoi il serait permis de s'attendre au premier abord.
[Retour au plan]
Seite 5
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
I. Éléments chamaniques dans la mythologie
grecque
La mythologie grecque nous offre de manière plus ou moins directe ou évidente les
portraits d'entités qui présentent nombre de points communs avec le personnage du
chaman. Il peut ainsi s'agir de dieux, à l'image d'Héphaïstos.
A. Héphaïstos ou la magie technicienne
Parmi les divinités présentant un grand nombre d'accointances avec le « chaman »,
Héphaïstos occupe certainement le premier rôle. Le fait peut paraître étrange pour
une divinité que l'on pourrait qualifier de « technicienne ». Il l'est beaucoup moins
lorsque l'on regarde de plus près les éléments constitutifs de son mythe. Trois
retiendront plus particulièrement notre attention, à savoir celui de la souffrance
rituelle, de l'initiation et enfin le thème du dieu civilisateur.
Le thème de la souffrance rituelle
Le thème de la souffrance rituelle transparaît à plusieurs moments du mythe
d'Héphaïstos, soit de manière isolée, soit de manière associée selon les versions et
les époques. Quoi qu'il en soit, elle conditionne l'acquisition de sa magie. Elle est ainsi
fréquemment mise en relation avec son plus jeune âge et le fait qu'il soit atteint dès
lors d'une infirmité qui allait faire de lui un dieu boiteux. Deux versions coexistent
chez Homère - qui de manière originale insistait sur la paternité de Zeus - quant à
l'origine de cette infirmité. La première rend directement le maître des Olympiens
responsable de la boiterie de son fils. Ainsi celui-ci lance à sa mère, au début de
l'Iliade :
Il est malaisé de lutter avec le dieu de l'Olympe. Une fois déjà, j'ai voulu te
défendre : il m'a pris par le pied et lancé loin du seuil sacré. Tout le jour je flottai ;
au coucher du soleil, je tombai à Lemnos : il ne me restait plus qu'un souffle. Là, les
Sintiens me recueillirent, à peine arrivé au sol. (Hom., Illiade, 571ss, trad. P.
Mazon)
D'autres sources précisent même que c'est cette chute qui l'estropia. La seconde
version nous intéresse plus directement. En voici le récit que le dieu en fait luimême :
Ah ! c'est une terrible, une auguste déesse, qui est là sous mon toit ! c'est elle qui
m'a sauvé, à l'heure où, tombé au loin, j'étais tout endolori, du fait d'une mère à
face de chienne, qui me voulait cacher, parce que j'étais boiteux. Mon cœur eût bien
souffert, si Eurynome et Thétis ne m'avaient alors recueilli dans leur giron Eurynome, fille d'Océan, le fleuve qui va coulant vers sa source. Près d'elles, durant
neuf ans, je forgeais mainte oeuvre d'art [...]. (Homère, Illiade, 399ss, trad. P.
Mazon)
Nous reviendrons par la suite sur nombre de détails donnés dans ce passage pour
n'en retenir ici que certains : c'est Héra qui, consécutivement à l'infirmité de son fils,
le précipite du haut de l'Olympe. Celle-ci est donc parfois donnée comme étant une
infirmité de naissance. Elle conforte l'idée d'une Héra seule génitrice, qui « séparée
de Zeus n'engendre que des êtres inavouables, un Typhon monstrueux, un
Héphaïstos infirme dont elle est la première à rougir » (M. Delcourt, Héphaïstos,
1982, p. 39).
Une troisième version qu'il convient de mentionner à présent vient compléter ce
tableau déjà complexe. Celle-ci nous est connue par deux scholies de l'Iliade. La
première, d'après l'Aition de Callimaque, précise que Zeus et Héra furent amants en
cachette durant trois cent ans et qu'ils eurent un fils « non parfait » (Schol. Towl.,
Seite 6
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
cachette durant trois cent ans et qu'ils eurent un fils « non parfait » (Schol. Towl.,
Iliade, I, 609 AD). La seconde scholie vient apporter quelques précisions :
l'accouchement serait intervenu avant-terme (Schol. Towl., Iliade, XIV, 296). Il
ressort de toutes ces informations - qu'il soit infirme à la suite de sa chute ou
difforme de naissance - qu'Héphaïstos est, à plusieurs moment de son mythe, un
dieu souffrant ; seule la portée diffère mais celle-ci a toujours une valeur magique.
Comme le note M. Delcourt (Héphaïstos, 1982, p. 39) : « L'infirmité et la difformité
d'Héphaïstos ont des origines différentes. La première est la rançon payée par le
magicien pour acquérir son art ; la seconde est à la fois symbole des forces les plus
redoutables et le moyen le plus efficace de les conjurer si elles deviennent
agressives. Ces deux réalités hétérogènes ne peuvent cependant se dissocier
complètement l'une de l'autre ». Si l'infirmité de naissance d'Héphaïstos peut être
perçue comme un signe de son « élection » à un statut particulier, celle qui survient
après sa chute est, elle, bien le prix à payer pour accéder au savoir.
Or cette infirmité du dieu est toujours mise en relation avec sa précipitation dans la
mer ; car si Héphaïstos est un dieu-souffrant, c'est qu'il est aussi un dieu précipité.
Plusieurs sources attestent de cette chute ou précipitation dont il est possible de
trouver bien des parallèles dans les mythes hellènes. Ainsi Dionysos plonge d'une
falaise, Icare est précipité pour avoir volé trop haut… Dans tous ces mythes, il semble
qu'il faille reconnaître un thème familier des initiations chamaniques, celui de
l'avalement, de l'engloutissement qui symbolise rien moins qu'une mort rituelle suivie
par la suite, ainsi que nous le verrons, d'une renaissance. L'immersion marine
évoque, plus que toutes autres, le retour à un milieu embryonnaire. La caverne
initiatique joue le rôle que tient parfois un monstre engloutisseur (comme c'est
parfois le cas chez Jason) et au-delà matérialise le ventre maternel. La précipitation,
l'engloutissement caractérisent principalement les initiations de puberté, alors que la
descente aux Enfers caractérisera, quant à elle, l'initiation du chaman. En fait chez
Héphaïstos, l'ensemble du motif relève à la fois de l'un et de l'autre.
[Retour au plan]
Le thème de l'initiation
Quant à son infirmité, qui est parfois présentée comme une véritable mutilation, elle
entre dans le cadre même de l'initiation. Nous trouvons un parallèle direct à ce motif
dans le mythe de Zeus qui se voit, selon Apollodore, sectionner les tendons par
Typhon (Apoll., Bibl., 6, 3, trad. J.-C. Carrière-B. Massonie). On retrouve là les
éléments de l'initiation d'un magicien avec ce Zeus mutilé et enfermé à l'intérieur
d'une caverne. Comme le chaman qui voit son corps dépecé et le renouvellement de
ses organes afin de renaître à la vie, Zeus, grâce à l'action d'Hermès et d'Égipan,
retrouve force et vigueur.
Mais c'est dans l'Edda qu'il est possible de découvrir l'exact parallèle d'Héphaïstos
avec le magicien Völund qui passe huit ans au bord d'un lac auprès d'une Walkyrie à
confectionner bijoux et anneaux. Or le roi vient lui dérober une bague d'or, ce qui a
pour effet d'immobiliser Völund, qui va se retrouver pieds et mains enchaînés. Le roi
lui fait alors couper les tendons des genoux et le relègue dans une île où il va exercer
son métier de forgeron. Finalement, Völund réussira à tuer les fils du roi, à endormir
la reine sur son siège et, ayant forgé un vêtement magique, à s'envoler (Cf. F.
Wagner, Les poèmes mythologiques de l'Edda, Liège, 1939, p. 225).
Le parallèle avec le dieu-forgeron grec est troublant ; dans chacun des deux cas
l'initiation entraîne une sorte de retour in utero avec souffrances physiques, morales
Seite 7
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
l'initiation entraîne une sorte de retour in utero avec souffrances physiques, morales
puis une renaissance forte d'un savoir.
Car consécutivement à sa chute, l'initié va naturellement connaître une période plus
ou moins longue d'apprentissage et de révélations de secrets, pour lesquels le prix
payé par Héphaïstos est son infirmité. Plusieurs versions ont alors cours à ce sujet,
mais la portée, nous le verrons, demeure proche.
Selon la version orphique, ce sont les Cyclopes qui jouent auprès d'Héphaïstos ainsi
que d'Athéna le rôle de chaman instructeur. Plus communément répandues étaient
cependant les deux autres versions qui faisaient soit de Cédalion, soit d'Eurynomé et
de Thétis ses formateurs. C'est Héra qui semble confier, ainsi que nous l'avons vu
précédemment, Héphaïstos à Cédalion dont le nom signifie d'ailleurs phallus (M.
Delcourt, Héphaïstos, 1982, p. 125). Tout comme Arès qui semble avoir été
« instruit » soit par Éphialtès, soit par Priape, on décèle là une dimension sexuelle
certaine. Ainsi que le note M. Delcourt (Héphaïstos, 1982, p. 127) : « Éphialtès,
Priape et Cédalion forment ainsi une série homogène où se devinent des pratiques
sexuelles. On sait que le coït et la pédication constituent, dans les initiations, des
rites, et même les plus efficaces de tous, d'agrégation à un groupe ». Mais ce
qu'apprend essentiellement Héphaïstos auprès de Cédalion, dans sa forge
souterraine, c'est son art de forgeron. Nous reviendrons un peu plus loin sur les liens
qui unissent le monde des forgerons à celui des chamans mais nous pouvons déjà
noter la proximité entre l'initiation des premiers et celle des seconds.
La version où Thétis et Eurynomé (la Mort), deux déesses marines qui semblent
d'ailleurs avoir été toutes les deux liées à un moment de leur mythe entrent en
scène, met plus l'accent sur la portée plus strictement magique de son initiation. Les
ouvrages qu'il confectionne chez ces dernières, les daidala, sont nettement à
rapprocher de talismans. Mais comme nous l'a révélé l'Iliade, ce n'est pas moins de
neuf années qu'Héphaïstos reste au fond des mers à oeuvrer. Le cycle novénaire
semble avoir revêtu une grande importance en Grèce puisqu'il se retrouve
notamment dans la probation des rois de Crète et de Sparte. De même Pythagore est
censé être resté trois fois neuf ans dans la grotte de l'Ida (cfr Diogène Laërce, VIII).
De plus la durée normale de la gestation est de neuf mois. Or, il n'est pas difficile de
deviner, quelle que soient la durée et la symbolique, l'idée de mort rituelle et de
retour à la vie ; entre les deux, l'image de la caverne, qui trahit celle de la matrice
maternelle, est fréquemment présente. Ainsi Héphaïstos dans la forge d'Héphaïstos
ou dans la grotte des deux déesses marines colle parfaitement à ce schéma d'une
sorte de mort rituelle à travers le plongeon, de formation dans le ventre de la terre
puis de résurrection lorsqu'il est rappelé pour délivrer sa mère des liens dans lesquels
il l'a lui-même enserrée.
Et c'est bien là que se situe, en quelque sorte, le point final de l'initiation, à savoir
l'ascension céleste d'Héphaïstos qui est constitué ici par sa (re)montée à l'Olympe.
Pausanias, décrivant une peinture du temple de Dionysos à Athènes, nous rapporte
les raisons et les circonstances de cette scène :
On y voit Dionysos conduisant Héphaïstos vers le ciel. Les Grecs racontent que Héra
précipita Héphaïstos dès qu'il fut né et que celui-ci, qui n'avait pas oublié ces
mauvais traitements, lui envoya en cadeau un trône portant des liens invisibles ; une
fois assise, elle y fut enchaînée et aucun des dieux ne put persuader Héphaïstos de
consentir <à la libérer>. Mais Dionysos, en qui Héphaïstos avait le plus confiance,
l'enivra et le conduisit dans le ciel. (Pausanias, I, 20, 3)
La scène semble par ailleurs avoir inspiré nombre d'artistes puisqu'il n'est pas rare de
voir Héphaïstos monté sur un mulet, le plus souvent ithyphallique, accomplir cette
Seite 8
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
voir Héphaïstos monté sur un mulet, le plus souvent ithyphallique, accomplir cette
anodos. Je reviendrai un peu plus loin sur le trône magique. Ce qui nous intéresse ici
est constitué dans cette sorte d'ascension que réalise Héphaïstos, ascension céleste
qui le ramène à l'Olympe. Deux traits la caractérisent : d'une part le fait
qu'Héphaïstos soit ivre, ce qui prouve qu'à la manière des chamans durant l'extase, il
se trouve dans un état second, en plein changement de personnalité. D'autre part, la
présence du mulet semble à rapprocher de ce que M. Eliade a écrit sur le cheval et
les fameux bâtons à tête de cheval qui étaient un moyen de faciliter l'extase, le vol
extatique et donc l'ascension céleste. Car, comme le fait aussi remarquer le
chercheur roumain : « L'apprenti chaman doit affronter les épreuves d'une initiation
comportant l'expérience d'une mort et d'une résurrection symboliques. Durant son
initiation l'âme de l'apprenti est censée voyager au Ciel et aux Enfers. Il est évident
que le vol chamanique équivaut à une mort rituelle : l'âme abandonne le corps et
s'envole dans des régions inaccessibles aux vivants. Par son extase, le chaman se
rend l'égal des dieux, des morts et des esprits » (M. Eliade, Chamanisme, 1968, p.
372-373). Il est donc possible de déceler chez Héphaïstos tous les motifs de
l'initiation de type chamanique. Ainsi peuvent être distingués, comme le fait M.
Delcourt, les différents moments de cette initiation :
1) Héphaïstos a été précipité ; il réalise ainsi une sorte de descente aux Enfers, ou
plus exactement ici un retour in utero symbolisé par le milieu marin et le thème de
la caverne-matrice.
2) Héphaïstos, consécutivement à cette chute (à moins qu'elle n'en soit la raison),
est mutilé ; il est atteint d'une infirmité qui est à la fois le prix de son initiation mais
aussi le signe de son élection.
3) Héphaïstos va se voir révéler certains secrets au cours d'une sorte d'instruction,
soit par les Sintiens, soit par Cédalion, soit encore par Thétis et Eurynomé, secrets
alliant savoir magique, métallurgique ou d'orfèvrerie.
4) Enfin, Héphaïstos est ramené sur l'Olympe, le plus souvent par Dionysos, monté
sur un mulet et ivre, afin de libérer Héra des liens du trône que le forgeron lui a
offert.
[Retour au plan]
Le thème du dieu-civilisateur
Autre trait caractéristique d'Héphaïstos qui le rapproche de la figure d'un chaman,
c'est son rôle de dieu-civilisateur. Chez lui, cela prend, bien entendu, l'aspect d'un
dieu-créateur en relation directe avec son pouvoir de forgeron. Cette fonction n'est
d'ailleurs pas anodine ; en effet, elle ancre un peu plus solidement notre entité divine
dans des rapports mystiques qui rapprochent des fonctions aussi différentes que
celles du forgeron, du chaman et du guerrier. Cette dernière catégorie sera d'ailleurs
évoquée au travers des rapports qu'entretenait la déesse Athéna avec les arts
magiques. Mais tout d'abord, voyons les ouvrages d'Héphaïstos.
Parmi ceux-ci, nombre de ses créations sont à mettre en relation avec son statut de
forgeron et à celui d'orfèvre. Ainsi, ce qu'il fabrique pendant son initiation dans les
grottes marines dont nous venons de parler ne sont rien d'autre que des bijoux
proches par leur valeur de talismans. Ainsi, dans l'Iliade, une énumération des
ouvrages qu'il a fabriqués nous est proposée par l'aède :
Près d'elles, durant neuf ans, je forgeais mainte œuvre d'art, des broches, des
bracelets souples, des rosettes, des colliers, au fond d'une grotte profonde. (Hom.,
Iliade, XVIII, 400-404, trad. P. Mazon)
Comme le note A. Van Gennep (Les rites de passage, Paris, 1909, p. 238) : « Dans
toutes les cérémonies, avec des valeurs du reste variables, apparaissent le lien sacré,
Seite 9
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
toutes les cérémonies, avec des valeurs du reste variables, apparaissent le lien sacré,
la corde sacrée, le noeud et tous leurs analogues, la ceinture, l'anneau, le bracelet et
aussi la couronne, surtout dans le lien du mariage et de l'intronisation, la forme
primitive étant le serre-tête ». Ce pouvoir d'orfèvre se retrouve notamment dans la
confection du collier d'Harmonie qui nous est rapporté en plusieurs endroits (Apoll.,
Bibl., III, 4,2 ; Oxyrrh. Pap., t. XI, 1915, n° 1358 ; Parthénios, Narr. Am., 25 ;
Diodore de Sicile, XVI, 64 ; Plutarque, De sera num., 8 ; Hygin, Fab., 148).
De son activité de forgeron, Héphaïstos en vint à fabriquer des armes. Or force est
de constater que celles-ci sont presque exclusivement défensives. Ainsi, lorsque
Thétis vient le voir afin de remplacer les armes qui sont passées aux mains des
Troyens lors de la mort de Patrocle, elle formule la demande suivante :
Voudras-tu, à ce fils qu'attend une prompte mort, donner un bouclier, un casque, de
bonnes jambières avec couvre-chevilles adaptés, et une cuirasse ? (Hom., Iliade,
XIV, 165ss, trad. P. Mazon)
Le bouclier fabriqué par Héphaïstos donnera lieu à un long développement où
symboles et réalités se mêlent. De la même manière chez Apollodore, Héraklès reçoit
d'Apollon un arc, d'Hermès une épée et d'Héphaïstos une cuirasse d'or (Apoll., Bibl.,
II, 4, 11).
Enfin, d'autres ouvrages ont plus nettement une valeur magique : il en va ainsi de
l'égide, qui peut, dans une certaine mesure, être considérée comme un bouclier. Mais
il semble aussi avoir eu, un peu à la manière de Dédale et ce qui est fort peu
souligné, des talents d'architecte. Ainsi a-t-il conçu pour Héra une chambre :
Elle s'en va donc à la chambre que lui a bâtie son fils Héphaïstos. Il a, aux montants
de la porte, adapté de solides vantaux, munis d'un verrou à secret : nul autre dieu
ne l'ouvre. (Hom., Iliade, XIV, 165ss, trad. P. Mazon)
Cet ouvrage est à mettre en relation avec sa maîtrise technique des liens dont nous
avons parlé auparavant. Or, chez Apollonios de Rhodes (Argonautiques, III, 37-250),
il passe aussi pour avoir bâti les palais d'Aphrodite et d'Aiétès. Or, toutes ces
créations ont un point commun qui s'allie bien avec la nature de magicien
d'Héphaïstos ; ce point commun, c'est d'écarter ou de protéger du danger. En cela
aucune notion d'agressivité, mais au contraire une sorte de protection magique
relevant aussi bien de sa connaissance de la magie des liens que de la valeur
apotropaïque de certains composants.
Héphaïstos est aussi un créateur de créatures animées proches d'êtres vivants ; il
est celui qui est capable d'animer l'immobile. Ainsi dans l'Iliade, note-t-on la
présence de fameux trépieds que l'art de notre forgeron réussit à animer :
Il est en train de fabriquer des trépieds - vingt en tout - qui doivent se dresser tout
autour de la grand-salle, le long de ses beaux murs bien droits. À la base de chacun
d'eux, il a mis des roulettes en or, afin qu'ils puissent, d'eux-mêmes, entrer dans
l'assemblée des dieux, puis s'en revenir au logis - une merveille à voir ! (Hom.,
Iliade, XVIII, 375ss, trad. P. Mazon)
Un peu plus loin, c'est la présence de deux servantes d'une nature toute particulière
qui retient notre attention :
Deux servantes s'évertuent à l'étayer. Elles sont en or, mais elles ont l'aspect de
vierges vivantes. Dans leur coeur est une raison ; elles ont aussi voix et force ; par
les grâces des Immortels, elles savent travailler. (Hom., Iliade, XVIII, 415ss, trad. P.
Mazon)
Dans le chant VII de l'Odyssée, ce sont deux chiens qu'il semble avoir créé pour
Alkinoos :
Seite 10
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Alkinoos :
Sous le linteau d'argent, le corbeau était d'or, et les deux chiens du bas, que l'art
adroit d'Héphaïstos avait faits pour garder la maison du fier Alkinoos, étaient d'or et
d'argent. (Hom., Odyssée, VII, 92-95, trad. V. Bérard)
Il en va de même du géant Talôs, fabriqué à l'attention de Minos pour être le gardien
de la Crète. Ce dernier ne fut vaincu que par les maléfices d'une puissante
magicienne, Médée (Apoll., Bibl., I, 9, 26, trad. J.-C. Carrière-B. Massonie). Comme
le note R. Buxton (Yeux de Médée, 2000, p. 266) : « Talôs est une figure
profondément ambiguë - à la fois statue et être vivant -, une figure dont la quasiinvulnérabilité le situe dans un réseau de récits mythiques impliquant des
personnages tels qu'Achille et Caineus, et qui, à cause de la perte d'ichôr à travers la
cheville, s'inscrit dans une dualité ». Héphaïstos possède donc la possibilité d'animer
les choses.
Tout cela nous amène presque naturellement à évoquer le cas de Pandore. C'est sur
l'ordre de Zeus que les dieux s'affairent à sa conception :
Et chacun d'obéir au souverain fils de Cronos. Sans tarder, l'illustre Boiteux prend de
la terre et façonne la semblance d'une vierge inspirant le respect : ainsi l'a voulu
Zeus. Athéna, la déesse aux yeux de lumière, la pare d'une ceinture ; les Grâces
divines et l'auguste Persuasion nouent des colliers autour de son cou ; les Saisons
aux beaux cheveux la couronnent de fleurs printanières ; Pallas Athéna revêt son
corps d'une parure. Hermès apprête dans son coeur mensonges, paroles trompeuses
et perfidie. (Hésiode, Travaux, 80ss, trad. Cl. Terreaux)
Notons d'emblée le rôle d'Hermès qui penche délibérément du côté de la tromperie
par son geste envers Pandore. Quant à Héphaïstos, il est non seulement celui qui
façonne Pandore mais aussi celui qui lui donne vie et mouvement. Or pour l'occasion,
Héphaïstos ne fait plus uniquement figure de forgeron, mais bel et bien de potier.
Comment ne pas songer alors à celui qui détient le privilège de l'art des potiers,
Prométhée ? Celui-ci représente en quelque sorte pour Héphaïstos un « dieu-frère »
que, chez Eschyle, Zeus contraint de lier. Ailleurs, leurs figures sont d'ailleurs
fréquemment associées, voire substituées l'une à l'autre. Il est ainsi possible de les
associer dans la légende de Pandore. Or, là où Prométhée dépasse Héphaïstos, c'est
qu'il est donné, par de nombreuses sources, à travers la création de Pandore, comme
créateur de la race des femmes, et même de l'humanité tout entière. Ce rôle de dieu
non seulement créateur mais civilisateur, pour lequel il va payer un lourd tribut, est
repris par Eschyle dans le Prométhée enchaîné (440ss, trad. E. Chambry).
Dans la tradition, c'est l'image du potier créateur qui demeura la plus forte ; la
raison en est double. D'une part cette solution de lui substituer Prométhée ne le
démettait pas de ses prérogatives en lui imposant de nouvelles souffrances ; mais de
plus, comme le précise M. Delcourt (Héphaïstos, 1982, p. 156) : « Les raisons pour
lesquelles l'archétype humain fut imaginé fait de terre et non de bronze sont
certainement profondes, puisque tant de mythes présentent le métallurge comme
magicien, mais le potier comme créateur. Approfondissant les rêveries du modelage
et de la cuisson, Gaston Bachelard dira que la pâte est la prima materies, tandis
qu'autour de la trempe et du martelage légendes et poèmes racontent une tout autre
histoire, celle de la violence que l'homme fait au métal […]. » Nos deux comparses
se retrouvent toutefois dans le feu, ce feu donné aux hommes par Prométhée :
Car c'est ton apanage, l'éclat du feu, père de tous les arts, qu'il a dérobé et donné
aux mortels. Cette faute-là, il faut qu'il la paye aux dieux et qu'il apprenne à se
résigner au règne de Zeus et à renoncer à favoriser ainsi les hommes. (Eschyle,
Prométhée enchaîné, 6-10, trad. E. Chambry)
Seite 11
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Or jamais dans le texte d'Eschyle, Héphaïstos ne blâme Prométhée ; au contraire, s'il
l'enchaîne, c'est contraint et forcé. Là éclate donc aussi le rôle d'un Héphaïstos dieucivilisateur, même si celui-ci doit pour ce faire, partager cela avec une autre entité
divine.
Quoi qu'il en soit, il se trouve qu'Héphaïstos a aussi en commun avec une série de
personnages le travail des métaux. Je songe aux Dactyles, Cabires, Telchines, et
autres Courètes. Mais là encore les points de ressemblance sont bien plus nombreux
qu'il n'y paraît. Plusieurs témoignages, que je ne citerai pas ici, nous sont parvenus à
leur égard. Mais, de par leur proximité avec le dieu forgeron, ce sont deux groupes
qui retiennent notre attention. Dans tous les cas, nous sommes en présence de sorte
de confréries secrètes de travailleurs de métaux qui se retrouvent dans la pratique
de mystères. Ainsi que le fait remarquer M. Eliade (Forgerons et Alchimistes, 1977,
p. 87) : « Or, ces groupes de métallurgistes mythiques ont des accointances avec la
magie (les Dactyles, les Telchines, etc.), la danse (les Corybantes, les Courètes), les
mystères (Cabires, etc.) et l'initiation des jeunes garçons (Courètes). Nous avons
donc ici des traces mythologiques d'un état ancien des choses, où les confréries de
forgerons avaient un rôle à jouer dans les mystères et les initiations ». Ce rôle a
particulièrement été souligné par H. Jeanmaire (Couroi et Courètes, Lille, 1939) pour
ce qui concerne les Courètes, qui rappellent la tâche dévolue aux Forgerons-Héros
Civilisateurs africains. Car une dimension à ne pas perdre de vue, c'est que tout
comme Héphaïstos, il revient à ces derniers un rôle de civilisateur auprès de
l'humanité ; premiers habitants de contrées jusque là vierges de présence
« humaine », ils participent à l'oeuvre d'humanisation en tant non seulement de
pionniers mais aussi de par leurs pratiques de métallurgistes et de magicien. Ils
collaborent aussi à la formation spirituelle des jeunes gens auprès desquels ils jouent,
en quelque sorte, le rôle du chaman instructeur.
Héphaïstos, par son pouvoir de forgeron, peut être rapproché encore une fois des
pratiques chamaniques en ce sens qu'il existe des liens très étroits entre cet art et
les sciences occultes. La magie métallurgique, par le pouvoir du feu, est à assimiler
aux pouvoirs chamaniques et à la furor du guerrier. Mais d'autre part, étant dieucréateur, parfois de manière détournée il est vrai, il apporte aussi à l'homme la
civilisation. Mais Héphaïstos n'est pas la seule entité divine à se servir de la magie.
Ainsi que le rappelle M. Delcourt dans son ouvrage consacrée à Héphaïstos (1982, p.
134) : « Mircea Eliade, étudiant le Chamanisme et les techniques archaïques de
l'extase, a rencontré au cours de son enquête un à un et les plus souvent dissociés,
les détails qui composent la légende d'Héphaïstos : le rôle des mutilations et
difformités, la relation entre métallurgie et chamanisme, le voyage extatique, la
maîtrise du feu et l'ascension au ciel. L'exact parallèle hellénique aux réalités décrites
par Mircea Eliade, c'est Dionysos qui nous le donne : l'abolition de la conscience
normale, la rupture psychologique, l'accès au plan supérieur, tout ce qui constitue le
chamanisme extatique a laissé des traces à la fois dans les rites et dans les légendes
dionysiaques ». Et l'on sent bien le changement de paradigmes ; nous nous trouvons
face à une magie moins technicienne mais favorisant les pouvoirs de l'âme. Mais en
fait, lentement, c'est l'ombre d'Apollon qui allait venir insuffler l'inspiration à des
personnages appartenant encore à la mythologie.
[Retour au plan]
B. Orphée
Seite 12
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Plusieurs éléments constitutifs du mythe d'Orphée permettent clairement de le
rapprocher du personnage du chaman. Le fait de vouloir situer son origine en Thrace,
fait somme tout récent puisque cela n'apparaît qu'avec Eschyle, est révélateur d'une
époque qui ne saisit déjà plus complètement les contours de son histoire spirituelle.
Sa musique et le pouvoir de sa voix
L'un des premiers points à souligner à son égard est son talent de musicien lié au
pouvoir de sa voix. Ainsi Eschyle faisait dire à Égisthe dans Agamemnon :
Ta langue est le contraire de celle d'Orphée. Lui entraînait tout par le charme de sa
voix. (Eschyle, Agam., 1630-1632, trad. E. Chambry)
De même Euripide nous donne un écho semblable :
Mais je connais une chanson d'Orphée. C'est un charme infaillible pour que le tison
s'en aille de lui-même se planter en plein milieu du front brûler l'oeil unique du Fils
de la Terre. (Euripide, Cyclope, 646-648, trad. M. Delcourt-Curvers)
Orphée est donc bien un musicien dont l'art a un réel pouvoir magique ; comme le
souligne W.K.C. Guthrie (Orphée, 1956, p. 51) : « Pour les Grecs, la magie s'alliait de
près à la musique, et pour certains d'entre eux le nom d'Orphée était synonyme de
charmes, de sortilèges et d'incantations. Pendant au moins un millier d'années, ce fut
un nom qui avait une vertu magique ». Cela est particulièrement net dans le rôle qui
lui est dévolu dans l'expédition des Argonautes que nous rapporte Apollonios de
Rhodes (Argonautiques, I, 494-515, trad. F. Vian-E. Delage). Or le chamanisme a
toujours eu recours à la musique, en lui conférant une vertu magique ; c'est ainsi
que nombre de chamans se servent d'un tambour magique mais là encore d'autres
instruments pouvaient prévaloir. Dans le cas d'Orphée il s'agit de la lyre, lyre qui
passait d'ailleurs dans certaines sources pour être associée à la tête d'Orphée,
lorsque celui-ci sera assassiné.
Grâce à sa voix, Orphée entretenait aussi des rapports très étroits avec le monde
animal. De très nombreuses oeuvres nous présentent Orphée, assis au milieu
d'animaux, et les charmant de sa lyre et de ses chants. Comme le rend Ovide, selon
une croyance répandue :
Sur toi, Orphée, pleurèrent les oiseaux désolés et la multitude des bêtes sauvages et
les durs rochers, et les forêts que tes chants avaient si souvent attirées. (Ovide,
Métam., XI, 44-46, trad. G. Lafaye)
En effet, il peut convoquer oiseaux et animaux pour s'en faire entendre. Citons le cas
de l'Orphée chinois, l'empereur Fou-Hi qui aurait fixé les règles de la musique « pour
dompter les bêtes féroces et faire régner la concorde par les fonctionnaires ». Comme
le note J. Duchemin (Houlette, 1960, p. 145-146) : « Ainsi donc, qu'il s'agisse des
toutes primitives incantations, des chants magiques de lointaines peuplades ou, plus
proches de nous, de certains aspects mythiques de la musique et de la poésie des
Grecs, nous retrouvons partout la croyance invétérée au pouvoir des chants et de la
musique, pour agir notamment sur les animaux féroces, redoutés des hommes et des
troupeaux ». Ce pouvoir est ainsi présent chez certains chamans légendaires de
Sibérie, et trouve un écho dans le rituel qui veut que les chamans, au cours de leurs
séances, s'entourent d'images sculptées d'oiseaux et de bêtes. C'est aussi là un signe
de la possibilité qui est faite à certains de circuler librement entre les trois zones
cosmiques, Enfer, Terre et Ciel, c'est-à-dire accéder là où seuls dieux et défunts ont
accès.
Seite 13
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Autre point à souligner, avant d'en arriver au fameux motif d'Orphée et d'Eurydice,
c'est le côté « héros-civilisateur » du personnage qu'a bien analysé J. Coman
(Orphée, 1938). En plus de la musique, de la poésie, Orphée en effet offre aux
hommes des charmes pour guérir qui relèvent de la magie médicale. Pline se fait
d'ailleurs l'écho de telles pratiques (Hist. Nat., XXX, 6-7, trad. A. Ernout). Mais qui
plus est, Orphée est aussi et avant tout une sorte de réformateur religieux comme le
note Diodore de Sicile (Bibl. hist., 3), qui selon lui introduisit le premier en Grèce les
initiations et les mystères. Il passe aussi pour être celui grâce à qui les hommes ont
renoncé au cannibalisme, car il leur enseigna l'agriculture. Bref le rôle d'Orphée
s'exerçait toujours en direction de la civilisation, de la culture, des arts et de la paix.
Déjà une des caractéristiques d'Héphaïstos, dont nous avons souligné l'importance,
était celle d'être un dieu-civilisateur, ce qui allait de pair avec sa magie technicienne.
Certes Orphée n'est pas un dieu ; c'est une sorte de héros au sens très particulier du
terme dans la civilisation grecque et son influence se situe à un autre niveau, tout
aussi important ; il est celui qui accorde l'humain et le vivant.
[Retour au plan]
Orphée et Eurydice
La recherche de son épouse aux Enfers pour un héros est un thème récurrent de la
pensée humaine, à tel point qu'il est possible de parler à son égard de « motif
d'Orphée ». Différents auteurs grecs et latins se sont faits l'écho de cette descente
aux Enfers d'un type bien particulier. Dans l'état actuel des connaissances, c'est un
passage de l'Alceste d'Euripide qui en rapporte en premier l'existence :
Si j'avais la voix et le chant d'Orphée, que je puisse enchanter Perséphone ou Hadès
et t'arracher aux enfers, je descendrais, et le chien de Pluton, ni le passeur Charon
incliné sur sa rame, ne pourrait m'arrêter. Je te ramènerais vivante à la lumière.
(Euripide, Alceste, 357-362, trad. L. Méridier)
C'est un tout autre écho qu'il est possible de découvrir chez Platon quelques
décennies plus tard :
Au contraire, ils ont renvoyé de l'Hadès Orphée, fils d'Oeagre, sans qu'il eût rien
obtenu. Ils lui montrèrent un fantôme de la femme pour laquelle il était venu, sans
la lui donner elle-même ; son âme, en effet, leur semblait faible car ce n'était qu'un
joueur de cithare ; il n'avait pas le courage de mourir comme Alceste pour son
amour, mais cherchait par tous les moyens à pénétrer vivant dans l'Hadès. C'est
certainement pour cette raison qu'ils ont infligé une punition et ont fait que sa mort
fût l'oeuvre des femmes. (Platon, Banquet, 179 d, trad. P. Vicaire)
Il ne faut cependant pas se tromper sur la portée du témoignage du philosophe pour
qui Orphée et ses adeptes ne sont rien moins que des charlatans. L'opération ne
pouvait logiquement réussir ; n'en demeure pas moins que c'est bien vivant
qu'Orphée descend aux Enfers. À la période hellénistique, le nom de cette
mystérieuse épouse semble enfin se fixer comme en témoigne le Chant funèbre en
l'honneur de Bion :
Quant à moi, versant des pleurs sur ce deuil, je déplore ton destin. Si je pouvais,
comme Orphée qui jadis descendit au Tartare, comme Ulysse, comme avant Alcide, à
mon retour et bien vite je me rendrais au palais de Pluton pour te voir, et si tu
chantes quelque chose à Pluton pour entendre ce que tu lui chantes. Mais courage ;
à Coré fais entendre une mélodie sicilienne, une douce mélodie bucolique. Elle aussi
elle est de Sicile ; elle a joué aux rivages de l'Aitna ; elle connaît la musique
dorienne. Ton chant ne sera pas sans récompense ; comme jadis Orphée, pour prix
du doux son de sa lyre, elle accorda le retour d'Eurydice, elle te renverra, Bion, à
tes montagnes. Si moi, par ma syrinx, je pouvais quelque chose, j'irai chanter moimême chez Pluton. (Chant funèbre en l'honneur de Bion, 114-126, trad. Ph.E.
Legrand)
Seite 14
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Notons, au passage, qu'une fois encore la tentative de retour est réussie. Diodore de
Sicile en donne d'ailleurs un écho semblable :
Il fit partie de l'expédition des Argonautes, et, par amour pour son épouse, fut
amené à accomplir l'exploit incroyable de descendre dans l'Hadès ; là il charma
Perséphone par sa musique et arriva à la convaincre d'exaucer son désir et lui
permettre comme à un autre Dionysos, de ramener son épouse morte des Enfers.
(Diodore de Sicile, Bibl. hist., IV, 25, trad. F. Chamoux)
Je ne citerai pas ici la documentation latine, émanant en la matière essentiellement
des oeuvres de Virgile (Géorg., IV, 453-506) et d'Ovide (Mét., X, 1-73). Retenons-en
simplement le déroulement, assez comparable dans l'un et l'autre cas, à savoir :
1) Le motif de la mort d'Eurydice y est clairement exposé comme étant la
conséquence d'une morsure de serpent, animal symbolisant le monde chthonien.
2) Fidèle à la tradition, c'est grâce aux charmes de sa voix, à ses chants, qu'Orphée
obtient le droit de ramener son épouse des Enfers.
3) Apparaît alors le point sur lequel les auteurs latins diffèrent sensiblement des
auteurs grecs, c'est l'apparition de l'interdiction faite à Orphée de regarder en
arrière. Car comme le souligne W.K.C. Guthrie (Orphée, 1956, p. 42) : « L'histoire
d'Orphée regardant en arrière, et condamné à cause de cela à laisser Eurydice, peut
très bien n'être qu'une adjonction, qui ne fut universellement adoptée qu'à la
période alexandrine, si même elle n'a pas été inventée par les Alexandrins ».
De ce rapide examen du dossier gréco-romain concernant la descente aux Enfers
d'Orphée pour y chercher son épouse, il semble donc bien qu'initialement l'opération
ait réussi.
Or, ce qui est troublant, c'est qu'il est possible de trouver, sur tous les continents,
des parallèles à ce « motif d'Orphée ».
Ainsi, A. Castrèn (Nordische Reisen und Forschungen, III, Saint-Pétersbourg, 1853,
p. 147) a recueilli chez les Tatars de la steppe Sajan l'histoire d'une jeune fille,
Kubaiko, qui descend aux Enfers afin d'en ramener la tête de son frère, c'est à dire
l' « âme » de ce dernier, dont la mort a été causée par un monstre. Après maintes
aventures, et après avoir assisté aux différentes tortures qui punissent les divers
péchés, Kubaiko se trouve devant le Roi de l'Enfer lui-même, Irle-Kan. Celui-ci lui
permet de rapporter la tête de son frère si elle sort victorieuse d'une épreuve :
extraire du sol un bélier à sept cornes si profondément enterré qu'on ne distingue
plus que les cornes. Kubaiko réussit la prouesse et revient sur terre avec la tête de
son frère et l'eau miraculeuse que le dieu lui a donnée pour le ressusciter (cfr M.
Eliade, Chamanisme, 1968, p. 177).
Une descente semblable était connue des Mandchous au travers du poème Nisan
saman. Or, dans les deux cas, nombre d'éléments relèvent en fait du chamanisme :
ainsi Nisan, l'héroïne qui réalise la descente aux Enfers dans la version mandchoue
n'est autre qu'une chamane attitrée. C'est aussi l'occasion, comme pour Orphée,
d'évoquer la géographie infernale que les chamans, de par leurs expériences, furent
les premiers à révéler aux vivants.
Plus évocatrice encore est l'histoire du héros maori Hutu, qui lui aussi, à la manière
d'Orphée, descend aux Enfers afin d'en ramener l'âme de sa bien-aimée, la princesse
Pare, qui s'est suicidée à cause de lui. Au cours du voyage, le héros va rencontrer la
Grande-Dame-de-la-Nuit, celle qui règne aux Enfers et obtient d'elle le moyen de
poursuivre sa quête avec la connaissance du chemin à prendre et des mets à
consommer. En définitive, Hutu va retrouver Pare parmi les ombres et réussira à
ramener son âme des Enfers.
Seite 15
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Derrière ce motif commun, dans lequel les conceptions chamaniques prédominent, il
est possible de déceler, comme le souligne E.R. Dodds (Irrationnel, 1977, p. 151),
rien de moins que le recouvrement d'une âme volée. Et qui mieux que le chaman
pourrait en effet mener à bien cette tâche ? Plusieurs études ont montré que l'une
des spécialités du chaman était justement l'accomplissement de voyages aux Enfers,
notamment afin d'y accompagner les âmes défuntes. On notera là un pouvoir
psychopompe dont on reparlera au sujet d'Hermès, puisqu'il semble que ce soit en
partie dans cette entité divine que cette attribution se soit concentrée avec des traits
nettement chamaniques. Avec Orphée se produit le processus inverse des cérémonies
habituelles ; processus qui ne peut se justifier que par l'attachement d'un être à un
autre. C'est en cela aussi que le motif d'Orphée et d'Eurydice est universel.
[Retour au plan]
Sa mort et son destin post-mortem
Autre point du mythe d'Orphée qui n'est pas sans présenter certaines analogies avec
le destin d'un chaman, celui de sa mort et de son destin post-mortem. Voici la
version laissée par Conon, historien de la fin du Ier siècle av. J.-C. :
Voici comment il mourut ; il fut mis en pièces par les femmes de Thrace et de
Macédoine, parce qu'il ne leur permettait pas de prendre part à ses cérémonies
religieuses, ou peut-être pour d'autres raison aussi, car il est dit qu'après le malheur
qui le frappa au sujet de sa propre femme, il devint l'ennemi du sexe féminin tout
entier. Or, à certains jours, une masse de Thraces et de Macédoniens en armes se
réunissaient à Libéthra et entraient ensemble dans un édifice qui était vaste et bien
choisi pour que puissent s'y dérouler les rites de l'initiation ; et lorsque ces hommes
entraient pour prendre part aux cérémonies, ils déposaient leurs armes à la porte.
Les femmes guettaient ce moment, et pleines de rage devant l'affront qu'elles
subissaient, saisirent les armes, tuèrent ceux qui tentaient de les maîtriser et,
déchirant Orphée membre par membre, précipitèrent ses restes épars dans la mer.
Aucunes représailles ne furent exercées contre les femmes, et le pays fut envahi par
la peste. Cherchant quelque apaisement à leurs maux, les habitants consultèrent un
oracle, qui leur dit que, s'ils pouvaient trouver la tête d'Orphée et l'enterrer, ils
seraient libérés de leurs maux. Après beaucoup de difficultés, on trouva la tête grâce
à un pêcheur, vers l'embouchure de la rivière Mélès. La tête chantait encore ; elle
n'était nullement abîmée par son séjour dans la mer, et n'avait subi non plus aucun
des terribles changements que le sort des hommes impose aux corps sans vie.
(Conon, Fab., 45, trad. S.M. Guillemin)
Deux
motifs
sont
évoqués
par
Conon
qui
reprend
là
les
positions de ses
prédécesseurs en la matière : le motif religieux qui fait que, quelle que soit l'option
choisie, le culte qu'il met en place n'est pas accepté par la population, ou du moins
par une frange d'entre elle. L'autre motif est sexuel et consisterait dans le dédain
avec lequel Orphée traita les femmes après la mort d'Eurydice.
Certains, à l'image de Phanoclès, vont même plus loin puisqu'ils dépeignent un
Orphée homosexuel. N. Hopkinson pense que c'est là une invention du poète à
mettre en relation avec l'interdiction faite aux femmes de pénétrer dans le sanctuaire
de Leibethra, point sur lequel le suit J. Bremmer (N. Hopkinson, A Hellenistic
Anthology, XIV, Cambridge, 1988, p. 45-46 et p. 178; J. Bremmer, « Orpheus from
guru to gay", Orphisme et Orphée, en l'honneur de Jean Rudhart, Droz, Genève,
1991). Cette homosexualité ne peut, comme le souligne d'ailleurs N. Duplain-Michel
(Tirésias, 1991), être rapprochée d'une androgynie rituelle, mais il n'en reste pas
moins vrai que l'on trouve des traces de bisexualité dans la cosmogonie orphique.
Plus intéressant est peut-être pour nous le thème de la tête d'Orphée à laquelle
étaient attribués, même après sa mort, des pouvoirs mantiques. W. Deonna y a par
ailleurs consacré une étude (Orphée, 1924). Ce thème a beaucoup inspiré les
artistes de l'antiquité, ainsi que l'a relevé W.K.C. Guthrie (Orphée, 1956, p. 46-52) :
Seite 16
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
artistes de l'antiquité, ainsi que l'a relevé W.K.C. Guthrie (Orphée, 1956, p. 46-52) :
que ce soit sur des miroirs, des vases ou encore des intailles, la tête d'Orphée est
présentée en train de prophétiser. Philostrate rapporte d'ailleurs que sa tête était
réputée pour ses oracles et que ces derniers furent supprimés par Apollon qui en
était jaloux ; le dieu se serait penché sur la tête et aurait dit :
Cesse de te mêler de ce qui m'est dévolu, j'en ai supporté suffisamment à cause de
ton chant. (Philostrate, Vie d'Apollonios de Tyane, IV, 14, cité par W.K.C. Guthrie)
Ce point n'est pas sans rappeler la tête mantique de Mimir. G. Dumézil a
particulièrement bien analysé ce personnage. Il cite ainsi le passage suivant de
l'Ynglinsaga :
Alors les Vanes s'irritèrent de ce que les Ases les avaient trompés dans l'échange
d'hommes. Ils prirent Mimir, le décapitèrent et envoyèrent la tête aux Ases. Odhinn
prit la tête et l'oignit de plantes propres à l'empêcher de pourrir, prononça sur elle
des paroles magiques et lui donna ainsi le pouvoir de lui parler et de lui dire maintes
choses cachées. (Snorri, Ynglinsaga, IV)
Notons au passage qu'Orphée possède naturellement cette capacité, alors que dans
le cas de Mimir elle lui est accordée après son décès par Odhinn. Mais dans les deux
cas, la tête seule jouit de cette puissance ; dans le cas de Mimir, G. Dumézil précise
que c'est elle qui « lui donne la Voyance, la vue de l'invisible, la connaissance de
l'inconnaissable. Ce privilège est d'ailleurs confirmé par la variante concurrente, tout
à fait différente, qui explique la voyance d'Odhinn par le sacrifice qu'il aurait fait d'un
de ses yeux déposés dans la source de Mimir, appliquant la formule si fréquente dans
les mythes ou les mythologies indo-européennes que, pour obtenir un degré
maximum de ce que normalement fournit un organe, le dieu doit d'abord s'en
amputer » (G. Dumézil, Mimir, 2003, p. 875 [27]). Nous retrouverons dans un instant
le même schéma avec Tirésias. La mention de telles têtes est très courante dans le
monde indo-européen, notamment en Irlande. La connexion avec le chamanisme se
fait d'autant plus facilement que dans de nombreux endroits, le crâne du chaman est
censé conserver des pouvoirs divinatoires, comme c'est d'ailleurs le cas pour les
chamans yukaghirs.
*
Le personnage d'Orphée offre donc un certain nombre de traits qui permettent de le
rapprocher d'un chaman. Ainsi que le résume E.R. Dodds (Irrationnel, 1977, p. 151) :
« Il exerce conjointement les professions de poète, de magicien, de maître religieux,
et de diseurs d'oracles. Comme certains chamans légendaires de Sibérie, il peut, par
sa musique, convoquer les bêtes et les oiseaux pour se faire entendre. Comme les
chamans partout, il visite les Enfers, et le motif de sa visite est un but fort commun
chez les chamans - le recouvrement d'une âme volée. Enfin sa personnalité magique
survit dans une tête chantante qui continue à donner des oracles bien des années
après sa mort ».
[Retour au plan]
C. Les devins grecs
Il n'est nullement question ici de faire un exposé sur ces personnages bien attestés
en Grèce archaïque et dont la mythologie nous a laissé les noms. D'autres l'ont fait
avant nous dans un cadre plus adapté. L'essentiel est donc d'étudier certaines figures
dont la fonction est la connaissance de l'avenir et de voir en quoi elles dépassent ce
statut de devin pour offrir à leur tour des caractéristiques du chaman. Nous
Seite 17
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
statut de devin pour offrir à leur tour des caractéristiques du chaman. Nous
retiendrons dans ce but essentiellement trois noms : Mélampous associé à son
descendant Amphiaraos, ainsi que celui du célèbre Tirésias.
Mélampous
Mélampous, l' « homme aux pieds noirs », est considéré comme l'un des plus anciens
devins mythiques. Il est d'ailleurs mentionné par Homère au chant XV de l'Odyssée :
Car jadis Mélampous habitait à Pylos, la mère des troupeaux, où, très riche, il avait
le plus beau des manoirs. Mais il avait dû fuir sur la terre étrangère : le généreux
Nélée, le plus noble des êtres, l'avait, durant un an, dépouillé de ses biens,
cependant qu'il était captif chez Phylakos et que, chargé de chaînes, la fille de Nélée
lui valait des tortures, pour la lourde folie qu'avait mise en son coeur la terrible
Érinnys. Mais, éludant la Parque, il put, de Phylaké, ramener à Pylos les vaches
mugissantes et punir le divin Nélée de son méfait ; puis, ayant célébré les noces de
son frère, il quitta le pays et s'en fut vers Argos et ses prés d'élevage. C'est là que
le destin lui donna de régner sur des sujets nombreux ; il prit femme ; il bâtit une
haute maison ; il engendra deux fils pleins de vigueur, Antiphatès et Mantios.
(Hom., Odyssée, XV, 226-242, trad. V. Bérard)
D'autres sources nous apprennent que ce dernier était en fait originaire de Thessalie,
et que c'est bien Argos qui allait se trouver au coeur de ses aventures. En effet,
selon le récit laissé par Hérodote, et repris par Apollodore et Diodore de Sicile,
Mélampous vint auprès du roi Proetos afin de guérir ses filles, frappées de folie par
une divinité personnellement offensée :
Or Mélampous demanda pour salaire la moitié du pouvoir royal. Les Argiens
rejetèrent sa demande et s'en allèrent, mais les cas de folie se multiplièrent chez
eux, si bien qu'ils durent céder et revinrent trouver Mélampous en lui accordant tout
ce qu'il avait exigé. (Apoll., Bibl., II, 2, 2)
C'est finalement un tiers pour son frère Bias et un tiers pour lui-même qu'il obtint. Il
traita alors la maladie à la façon bachique, en poursuivant les jeunes filles :
Il prit avec lui les plus robustes des jeunes gens et, par le cri rituel et une sorte de
danse de possession, il chassa des montagnes les jeunes filles et les conduisit à
Sycione. (Apoll., Bibl., II, 2, 2)
Sycione était en effet réputée pour célébrer Dionysos. Des bains, des fumigations et
la prononciation de formules expiatoires achevèrent la guérison.
Cet étroit rapport avec Dionysos aurait de quoi surprendre ; Mélampous est l'un des
rares personnages de ce type qui ne se réclame pas d'Apollon (comme le feront
d'ailleurs ses descendants) mais de Dionysos. Hérodote ne s'y est d'ailleurs pas
trompé lorsqu'il note :
À ce propos, je crois que Mélampous, fils d'Amythaon, loin d'ignorer ce rite, l'a
parfaitement connu : car c'est lui qui introduisit Dionysos en Grèce, ainsi que les
cérémonies de son culte et la procession du phallus. Il est vrai qu'il n'a pas tout
compris et expliqué, et que les Sages qui vinrent après lui ont complété ses
enseignements ; mais c'est Mélampous qui introduisit en Grèce la procession du
phallus en l'honneur du dieu, et c'est à lui que les Grecs doivent les rites qu'ils
accomplissent encore maintenant. Pour moi, je prétends que Mélampous fut un
homme habile qui institua l'art de la divination [...]. (Hérodote, II, 49, trad. A.
Barguet)
D'ailleurs d'où lui vient son pouvoir de devin ? Là encore, il semble que le lien avec le
monde chthonien doive être établi. Apollodore (II, 2, 2) nous apprend que la
révélation se serait incarnée dans le corps de serpent, tout comme ce sera le cas
indirectement avec Tirésias. Un jour, il découvrit dans le tronc d'un chêne un nid de
serpents. Mélampous rendit les honneurs funèbres au serpent adulte, que ses
serviteurs avaient tué, mais il éleva les petits. Ceux-ci devenus grands, le surprirent
un jour dans son sommeil, s'enroulèrent autour de lui et lui léchèrent les oreilles,
Seite 18
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
un jour dans son sommeil, s'enroulèrent autour de lui et lui léchèrent les oreilles,
acte dans lequel il faut voir qu'en fait ils « purifient » ses oreilles de leur langue.
Notre homme se réveilla, effrayé, et comprit qu'il connaissait le langage des oiseaux.
À ce don, vint s'ajouter celui de guérisseur, ce qui n'est guère pour nous surprendre
si on rapproche Mélampous du personnage du chaman dont il est une émanation.
Il représente même un certain âge d'or de ce personnage puisqu'il réalise en sa
personne la synthèse du roi et du devin-guérisseur. Il serait donc ce « Roi-Magicien »
que J.G. Frazer a mis en évidence dans son ouvrage Le Rameau d'or (réimpr., Paris,
1981, Coll. Bouquins), « qui se qualifie et qui s'impose par le gouvernement de la
nature, par la science infuse de divination et par les prestiges d'une médecine
préhistorique » (L. Gernet, Anthropologie, 1968, p. 426). Dans le cas de Mélampous,
celui-ci accède à la royauté car non seulement il possède le pouvoir de divination
mais aussi de guérir et de commander aux éléments, car il est le dépositaire d'une
puissance magique qui permet d'assurer la prospérité au groupe social dont il a la
charge. Cela se double aussi d'un sens très aigu de la mêtis, de l' « intelligence
rusée ». Comme le note L. Gernet (Anthropologie, 1968, p. 428) : « L'homme armé
de secrets magiques et pourvu de facultés extraordinaires est habilité à gouverner
ses semblables. C'est une conception primitive que celle qui fonde l'autorité sur un
savoir privilégié et qui, inversement, attribue à l'homme qui l'exerce des pouvoirs
hors de l'ordre commun ; c'est aussi une conception des plus invétérée : il y en a des
survivances durables et on en connaît d'étranges retours ». Or contrairement à son
descendant Amphiaraos, chez qui le prestige royal est moindre, Mélampous ne
semble pas avoir connu une quelconque divinisation après son décès.
[Retour au plan]
Amphiaraos
Le cas d'Amphiaros est encore plus intéressant à analyser car il relève au fond de la
même logique tout en apportant des éléments nouveaux, notamment par le côté
inquiet du personnage. C'est P. Vicaire qui a le mieux senti cette dimension du
personnage. Trois aspects en fait permettent de rapprocher de façon claire
Amphiaraos d'un chaman : l'acquisition de son don oraculaire, la difficulté de
l'assumer et enfin sa fin merveilleuse.
L'acquisition de son don oraculaire
Commençons donc par l'acquisition de son pouvoir de divination. Il convient, dans le
cas présent, de ne pas perdre de vue le fait qu'Amphiaraos est le descendant de
Mélampous lui-même. Le pouvoir n'est donc pas absent de lui ; il est simplement en
dormance et il suffit qu'il lui soit révélé. La source unique de cette révélation nous est
fournie pour l'occasion par Pausanias (II, 13, 3-7). D'après ce dernier, il existait en
effet dans une petite cité d'Argolide, à Phlionte, encore à la fin du IIe s. ap. J.-C.,
une maison dite « oraculaire » qui était ainsi nommée parce qu'Amphiaraos, y ayant
dormi une nuit, se mit à prophétiser là pour la première fois. Ce moment, où se
trouvent rassemblés plusieurs traits chamaniques - l'expérience a lieu de nuit, dans
un lieu clos, avec une portée initiatique évidente - trahit bien la volonté de donner les
traits d'un chaman à une personne, béotienne d'origine mais désormais considéré
comme argienne.
Quant à sa qualité de guérisseur, écoutons à ce propos P. Vicaire (Amphiaraos, 1979,
p. 13): « Guérisseur, le chaman l'est par définition. Il possède ce don à titre
héréditaire, et le fait que Mélampous est guérisseur en même temps que devin paraît
Seite 19
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
héréditaire, et le fait que Mélampous est guérisseur en même temps que devin paraît
assurer le privilège à son descendant direct. Mais nous pouvons soupçonner que la
relation entre Amphiaraos et son bisaïeul célèbre est une élaboration sans doute
tendancieuse de la légende, dans le sens argien. Et selon la tradition conservée, la
qualité de guérisseur n'est pas attribuée à Amphiaraos dans sa vie terrestre : sans
doute le héros ne devait-il pas, pour les poètes épiques, être obligatoirement doté
dès ce monde de tous les traits propres à un chaman d'un temps déjà reculé. C'est la
figure surnaturelle du héros devenu immortel qui cumule, avec le pouvoir oraculaire,
le pouvoir de guérir, comme c'est le cas notamment d'Asclépios. » Nous reviendrons
un peu plus loin sur ce qui constitue bien l'héroïsation d'un chaman avec la fin
d'Amphiaraos.
La difficulté d'assumer ses pouvoirs
Mais ce n'est pas tout. Chez Amphiaraos, il y a une réelle difficulté à assumer ces
pouvoirs. Cela est sensible à plusieurs moments du mythe, notamment lorsque celuici se serait caché pour ne pas aller à une guerre qu'il savait perdue d'avance. On sent
bien alors toute l'ambivalence sexuelle que traduit le fait de demeurer caché dans sa
demeure, lieu féminin par excellence, à la merci du bon vouloir d'une épouse,
Ériphyle, qui va d'ailleurs ne pas hésiter à se laisser corrompre et à envoyer son
époux à une mort certaine.
En agissant de la sorte, en laissant éclater ses doutes et en tentant de ne pas
affronter un destin pourtant inextricable pour un Grec, Amphiaraos trahit aussi le
trouble du chaman, son sentiment d'insécurité que bien des spécialistes ont su
mettre en avant. Amphiaraos n'assume pas son statut dans un moment critique dont
seul il a la connaissance, moment critique aussi bien pour lui que pour son groupe
social. Comme le note M. Eliade (Chamanisme, 1968, p. 39) : « Que de telles
maladies apparaissent presque toujours en relation avec la vocation des medecinemen, cela n'a rien de surprenant. Comme le malade, l'homme religieux est projeté à
un niveau vital qui lui révèle les données fondamentales de l'existence humaine,
c'est-à-dire la solitude, la précarité, l'hostilité du monde environnant. Mais le
magicien primitif, le medecine-man ou le chaman, n'est pas seulement un malade : il
est, avant tout, un malade qui a réussi à guérir, qui s'est guéri lui-même »
Et c'est bel et bien ce que fait Amphiaraos puisqu'il va respecter ses accords avec
Adraste et se lancer dans un conflit qu'il sait perdu d'avance. Mais avant tout, il tient
à punir celle qu'il juge responsable de la situation, son épouse Ériphyle, en armant
contre elle la main de son propre fils, Alcméon. Beaucoup se sont interrogés sur la
portée de cet acte. M. Delcourt (Oreste, 1959, p. 41-43) par exemple décèle dans ce
père qui est promis à la mort et qui désire être vengé, la figure transposée d'un
revenant qui exige son dû : « Dans cette frange claire-obscure une liaison paraît
s'être opérée entre l'utilisation sans doute spontanée d'une certaine typologie du
chaman et le développement d'une péripétie pathétique donnée pour l'effet différé de
la colère » (P. Vicaire, Amphiaraos, 1979, p. 18).
Sa fin merveilleuse
La fin d'Amphiaraos est particulièrement révélatrice à cet égard. En effet, elle montre
les liens qu'entretenait ce personnage, tout comme son ancêtre, avec le monde
chthonien.
Celle-ci
semble
intervenir
en
Béotie,
consécutivement
à l'attaque
désastreuse de Thèbes :
Seite 20
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Près de Thèbes, la terre foudroyée par le trait de Zeus ensevelit le devin fils
d'Oiclès, ce nuage de guerre. (Pindare, Néméennes, X, 9, 16, trad. P. Vicaire)
Contraint à la fuite, Amphiaraos est englouti dans la terre avec son char grâce à une
intervention de Zeus, ainsi que nous l'indique Pindare. Là commence pour lui une
seconde existence, celle de démon souterrain. Cette fin contribue à faire de lui un
chaman héroïsé comme bien des cas sont attestés ailleurs, survie d'un être qui,
« après le passage du diurne au nocturne, obtient des égards particuliers ». À la
suite
de
P.
Vicaire (Amphiaraos,
1979,
p.
4-5),
il
est
ainsi possible
de
conclure : « Divers autres éléments de la légende permettent de classer Amphiaraos
parmi les chamans : le don de divination, brusquement reçu pendant une certaine
nuit ; le don de guérison - don qui dans la forme prise par la légende sera 'reporté' à
la seconde partie, souterraine, du destin d'Amphiaraos ; le caractère héréditaire de
ces deux dons, Amphiaraos ayant pour bisaïeul le devin-guérisseur Mélampous ; la
difficulté d'assumer son pouvoir mantique sans risque de mésentente avec son milieu
familial et social (il ne sera pas cru, dans une circonstance capitale) et son trouble
psychologique et moral sur le plan personnel (il se cache pour ne pas affronter la
guerre). » Le cas de Tirésias se montre encore plus riche et plus complexe.
[Retour au plan]
Tirésias
L'exemple de Tirésias est sans doute l'un des plus intéressants qui soit mais aussi le
plus connu. Une bibliographie assez importante lui a été consacrée et l'apport en la
matière des travaux de N. Duplain-Michel est particulièrement enrichissant (cfr
bibliographie). Elle tente en effet de montrer les liens qui existent entre bisexualité et
divination et l'idéologie chamanique. Il faut bien reconnaître que c'est M. DelcourtCurvers qui avait la première ouvert la voie à une telle démarche (Hermaphrodite,
1958). Plusieurs épisodes conservés dans le mythe de Tirésias permettent en fait de
le rapprocher d'un chaman. Commençons par le plus ancien, celui de la nekyia
d'Ulysse où celui-ci joue un rôle central. Ainsi que le lui indique Circé :
Mais il vous faut d'abord entreprendre un autre voyage vers les maisons d'Hadès et
de la grande Perséphone afin d'y consulter l'âme du Thébain Tirésias, devin aveugle,
mais encore doué de sens ; car, même mort, Perséphone lui a laissé à lui seul, la
sagesse : les autres ne sont qu'un vol d'ombres… (Hom., Odyssée, X, 490-495, trad.
Ph. Jacottet)
Suivant les conseils de la maîtresse d'Aiaè, Ulysse accomplit les rituels et l'ombre de
Tirésias lui apparaît, tenant un sceptre d'or à la main. Cette scène a beaucoup
inspiré les artistes. Ainsi c'est elle qui semble figurer dans la Leschè des Cnidiens à
Delphes l'oeuvre de Polygnote et dont le souvenir nous a été conservé grâce au
témoignage de Pausanias (X, 28, 1). Ce thème de la nekyia et de l'apparition de
Tirésias a aussi inspiré les céramistes puisque de nombreux vases y font référence.
Nous ne retiendrons que le rapprochement entre un cratère apulien attribué au
peintre de Dolon, conservée au Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale (N
° inv. 422) et ce que nous avons dit précédemment au sujet des représentations
d'Orphée et des têtes mantiques, en relation avec des thèmes chamaniques évidents.
Le thème de la double transformation sexuelle permet d'aller plus loin ; ainsi la
Bibliothèque d'Apollodore nous a conservé ce passage qu'il convient de rapprocher de
la Mélampodie aujourd'hui disparue et dont on sait aujourd'hui qu'elle n'est pas à
attribuer à Hésiode mais est beaucoup plus récente. Il y est rapporté :
Hésiode dit que Tirésias, ayant vu, sur le mont Cyllène, des serpents en train de
copuler, les blessa et, d'homme, devint femme. Ayant de nouveau observé les
Seite 21
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
mêmes serpents en train de copuler, il redevint homme. (Apoll., Bibl., III, 6, 7)
À la suite de ce fait merveilleux, Tirésias servit d'arbitre dans une querelle qui
opposait Zeus à Héra afin de savoir qui, de l'homme ou de la femme, avait le plus de
plaisir dans l'acte sexuel :
Celui-ci répondit que s'il y avait dix-neuf parts (de plaisir) dans l'acte sexuel, les
hommes en éprouvaient neuf et les femmes dix. À cause de cette réponse, Héra
l'aveugla. Mais Zeus lui fit don de la divination. (Callimaque, Hymne, V ; mais
l'auteur connaissait, semble-t-il, aussi l'autre version comme en atteste R. Pfeiffer,
Callimachus, vol. 1, Fragmenta, Oxford, 1969, n° 576).
Callimaque, dans son Hymne à Pallas, allait donner à l'aveuglement et au don de
divination de Tirésias une origine quelque peu différente : Tirésias aurait surpris au
cours d'une chasse la déesse Athéna dans son bain et aurait perdu la vue. Mais sous
les prières répétées de sa mère, Chariclô, la déesse lui accorde le don de divination
ainsi qu'un bâton :
Je ferai de lui un devin qui dira l'avenir à ceux qui viendront, plus pleinement
prophète que nul des autres. Il connaîtra le vol des oiseaux, et le favorable et
l'indifférent, et celui dont le présage est funeste. (Callimaque, Hymnes, V, 121-124,
trad. E. Cahen)
Trois points essentiels sont à approfondir : premièrement le pouvoir de divination est
chez Tirésias lié à une expérience sexuelle bien particulière qu'il conviendra
d'expliquer. En second lieu, ce pouvoir est aussi lié à sa cécité. En troisième lieu, ce
pouvoir est surtout présenté par les auteurs postérieurs à Homère comme relevant
de l'ornithomancie.
[Retour au plan]
Une expérience sexuelle particulière
Tirésias a été homme puis femme avant de redevenir homme. De cette expérience
au sein des deux sexes, Tirésias conserve un certain savoir : nul autre que lui ne
peut en effet mieux donner son avis dans le débat qui oppose Zeus à Héra que celui
qui a été à la fois homme puis femme. Notons immédiatement que nous ne parlons
pas là d'un quelconque hermaphrodisme ou d'une attirance envers les deux sexes. Il
s'agit bien dans le cas de Tirésias d'une transformation physique qui lui a permis
d'apprécier les charmes féminins quand il a été homme et les charmes masculin
quand il a été femme. Le cas n'est pas si fréquent pour ne pas être souligné. C'est,
je pense, ce qui explique pourquoi, contrairement à ce qu'a pu avancer L. Brisson
(Mythe de Tirésias, 1976), relativement peu d'oeuvres conservent le souvenir de
cette bisexualité du devin thébain, à l'exception notable d'un vase où il est
représenté sous les traits d'un jeune homme, le petit doigt en l'air. Il n'en demeure
pas moins vrai que c'est consécutivement à celle-ci, dans le récit précédemment cité,
que Tirésias acquiert son pouvoir. Il en va d'ailleurs de même dans la version de
Callimaque : Athéna pour beaucoup présente elle-même les traits de cette
bisexualité.
[Retour au plan]
Le thème de la cécité
Le thème de la cécité est à mettre en relation, comme nous avons eu l'occasion de le
souligner avec Héphaïstos, avec celui de la souffrance rituelle ; c'est par la souffrance
que s'acquièrent certains dons, et chez Tirésias ce don est celui de divination. Mais
comme le note M. Delcourt (Héphaïstos, 1982, p. 124) : « C'est généralement la
violation d'un tabou optique qui rend aveugle (Anchise, Tirésias). Mais, lorsque les
Seite 22
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
violation d'un tabou optique qui rend aveugle (Anchise, Tirésias). Mais, lorsque les
dieux accordent le don prophétique à Evénios pour compenser ou bien retirent la vue
à Phineus parce qu'il révélait l'avenir aux hommes, le rapport est affirmé entre le don
divinatoire et la privation de lumière ». Le cas est particulièrement vrai pour Tirésias.
Et soulignons que le don là aussi, comme chez les Mélampodides, semble être
devenu héréditaire puisque la fille de Tirésias, Manto, le possède aussi.
L'exemple de Tirésias n'est pas sans faire penser à une divinité du panthéon
nordique, Odhinn, qui fut longuement étudié par G. Dumézil. Un texte de l'Ynglinsaga
est particulièrement révélateur à ce sujet. Je n'en cite que le passage le plus
intéressant :
Quand Odhinn voulait changer d'apparence, il laissait son corps à terre, comme
endormi ou mort, et lui-même devenait un oiseau ou un animal sauvage, un poisson
ou un serpent. Pour ses affaires ou celles des autres, il pouvait se rendre en un clin
d'oeil dans les pays lointains. En outre, il pouvait, rien que par sa parole, éteindre le
feu et calmer la mer et faire souffler les vents du côté où il voulait. Il avait un
bateau, nommé Skîdhbladhnir, sur lequel il sillonnait la vaste mer et qu'il pouvait
plier comme un mouchoir. Il avait toujours près de lui la tête de Mimir qui lui
communiquait beaucoup de nouvelles des autres mondes. Parfois il évoquait des
morts du sein de la terre ou s'asseyait sous des pendus. C'est pourquoi on l'appelait
le chef des Esprits et le chef des Pendus. Il avait deux corbeaux qu'il avait dressés à
parler. Ils volaient au loin sur les pays et lui rapportaient beaucoup d'informations.
Grâce à tout cela, il devint extraordinairement sage. Tous ces arts, il les enseigna
par les runes ou par les chants qu'on appelle aujourd'hui galdrar, chants magiques.
Pour cela, les Ases étaient appelés forgerons de galdrar. Odhinn était expert dans un
art qui donnait la plus grande puissance, qu'on appelle seidhr. Il l'exerçait lui-même
et cela lui permettait de prophétiser le destin des hommes et les événements à
venir, ainsi que donner aux hommes morts, malheurs ou maladies. Enfin, grâce à
lui, il pouvait ôter à un homme son intelligence et sa force et les donner à un autre.
Mais cette forme de magie s'accompagne d'une telle effémination que les hommes
avaient honte de la pratiquer. On l'enseignait aux prêtresses. Odhinn savait où
étaient enfouis tous les trésors. Il connaissait des chants par lesquels s'ouvraient
devant lui la terre, les montagnes, les rochers, les tertres funéraires et, rien que par
des formules, il savait bannir tout ce qui habite dedans; il entrait alors et y prenait
ce qu'il voulait. (Ynglinsaga, ch. 6-7)
Le parallèle avec Tirésias n'est pas difficile à établir : ayant lui aussi perdu une partie
de ses capacités oculaires afin de gagner le don de prophétie, il met en œuvre une
magie surtout divinatoire dont le risque est de rendre efféminé. Lui aussi présente les
traits d'un chaman puissant ce qui tend à prouver la présence de telles conceptions
dans le monde indo-européen.
[Retour au plan]
Les rapports avec le monde des oiseaux
Un point sur lequel nous ne sommes pas encore revenu est celui des rapports
privilégiés que Tirésias semble avoir avec le monde des oiseaux. En effet, dans son
Antigone, Sophocle lui fait dire :
J'étais assis sur l'antique siège augural, où je pouvais observer tout présage, quand
j'entendis une clameur confuse d'oiseaux, qui criaient avec une ardeur funeste, aussi
inintelligibles que des barbares. Je reconnus qu'ils se déchiraient avec leurs serres et
se tuaient les uns les autres : c'était facile à discerner au bruit retentissant de leurs
ailes. (Sophocle, Antigone, 999-1004, trad. P. Masqueray)
ou encore Eschyle qui fait dire à Etéocle dans les Sept contre Thèbes :
Aujourd'hui parle devin, pâtre des oiseaux, qui, sans recourir aux présages du feu,
par l'oreille et par l'esprit, pèse les signes prophétiques avec une science qui n'a
jamais menti. (Eschyle, Sept contre Thèbes, 24ss, trad. P. Mazon)
J. Duchemin dans son ouvrage La Houlette et la Lyre a particulièrement bien su
rendre (p. 313) l'idée d'un rapprochement entre ce type de conceptions qui font de
Tirésias un « pâtre des oiseaux » et des conceptions d'ordre chamanique. Elle
Seite 23
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Tirésias un « pâtre des oiseaux » et des conceptions d'ordre chamanique. Elle
précise : « L'être capable de les maîtriser ou de s'assimiler à eux se trouve vraiment
tout-puissant dans ses rapports avec l'autre monde. C'est que les âmes elles-mêmes
revêtent bien souvent la forme d'oiseaux ».
[Retour au plan]
En définitive, tous ces points permettent légitimement de rapprocher le cas de
Tirésias de celui de chamans. Ainsi, en effet, de nombreux anthropologues ont
souligné l'importance de l'expérience bisexuelle dans le cadre du chamanisme. Ainsi,
B. Saladin d'Anglure (Mythe de la femme, 1977) y voit, dans ce qu'il a pu tirer de la
mythologie des Inuits, une relation basée sur l'antagonisme et la complémentarité
des sexes. Pour mener à bien sa fonction, le chaman inuit doit relever à la fois du
masculin et du féminin, surtout lorsque l'on connaît l'importance accordée à
l'accouchement dans les séances chamaniques.
R. Hamayon (La chasse à l'âme, Nanterre, 1990), quant à elle, y ajoute l'idée de
surnature : pour elle en effet, le cas des chamans tchouktches qui se transforment en
femmes et prennent un mari, celui des chamans ouzbek qui s'habillent et se
conduisent en femme lors des séances chamaniques, tout cela est l'expression du
couple que le chaman forme avec la surnature qu'il a pris en épouse. Or N. DuplainMichel a très bien su mettre en évidence les lieux où cette surnature s'exprimait dans
le mythe de Tirésias. Ainsi la double transformation des sexes a pour cadre le mont
Cyllène, en Arcadie ou bien le mont Cythéron, en Béotie. Dans le premier cas, nous
sommes là en face d'un domaine qui est celui de Pan, ce qui lui permet d'avancer :
« Le mont Cyllène est profondément empreint de sacralité et constitue un domaine
de la surnature. On ne pénètre pas dans ce lieu sans conséquences : l'ambiguïté
entre l'homme et la femme qui se manifeste en Tirésias par le biais d'un double
changement de sexe rappelle celle qui existe entre l'homme et l'animal à travers la
forme du dieu Pan. » (N. Duplain-Michel, Tirésias, 1991)
Et l'on touche du doigt le fond du problème : en changeant de sexe, Tirésias accédait
en fait à un rang supérieur, de médiateur entre le monde visible et le monde
invisible, entre les vivants et les défunts, entre l'homme et la femme, entre l'humain
et la nature puisque nous avons souligné l'importance des oiseaux chez lui. Sa cécité
et l'attribution du don dans un second temps prennent place dans cette recherche et
relèvent du même schéma : « La cécité fait de Tirésias un être qui a accès à un
autre monde, et qui par là, acquiert une connaissance d'une nature particulière. Le
don de divination constitue une transmission de son savoir atemporel, révélant à la
fois le passé, le futur et le présent. Ses prophéties sont en quelque sorte la
sécularisation de ses connaissances. » (N. Duplain-Michel, Tirésias, 1991)
[Retour au plan]
*
En définitive, aussi bien dans le cas de Mélampous, d'Amphiaraos que de Tirésias,
des liens très étroits peuvent être établis avec le personnage du chaman, dont ils
présentent plusieurs aspects caractéristiques : pouvoir de divination, de guérison,
désordres psychiques, bisexualité rituelle, etc. Mélampous semble bien cependant
présenter un type plus ancien, celui du roi-devin, lié au monde chthonien et à
Dionysos. Ce lien avec le monde d'en dessous ne disparaîtra toutefois pas, et il est
possible d'en trouver des occurrences chez Amphiaraos, type du devin-guerrier, ou
chez Tirésias, plus complexe encore ; mais dans les deux cas c'est d'Apollon que l'on
Seite 24
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
se réclame à présent.
En effet, de manière assez paradoxale ce n'est pas tant à Dionysos, extatique par
excellence, mais à Apollon qu'il convient de rattacher les représentants d'un probable
« chamanisme grec ». Comme le souligne M. Eliade (Chamanisme, 1968, p. 305306) : « Les guérisseurs, les devins ou les extatiques qu'on pourrait rapprocher des
chamans ne sont pas en relation avec Dionysos. Le courant mystique dionysiaque
semble avoir une tout autre structure : l'enthousiasme bachique ne ressemble point
à l'extase chamanique. C'est, au contraire, d'Apollon que se réclament les quelques
personnages légendaires grecs supportant la comparaison avec les chamans ». Il en
ira de même avec ceux que E.R. Dodds a nommé les « chamans grecs ». L. Gernet
fait le même type de remarques, ainsi que nous le verrons un peu plus loin. Il n'en
reste pas moins vrai que nous sommes là en présence d'une magie de type
« extatique », faisant appel aux pouvoirs de l'âme et différente de la magie
technicienne d'un Héphaïstos - même si ce dernier possède lui aussi indiscutablement
des traits du chaman. Certains devins grecs ayant un rapport étroit avec le
chamanisme permettent d'aller un peu plus loin dans la rencontre d'un personnage
que l'on ne touche qu'à travers le mythe avant de connaître une sorte de résurgence
à partir du VIIe siècle av. J.-C. avec le type du theios anêr, dont nous allons
présenter les figures les plus marquantes.
[Retour au plan]
Bibliographie
Bollack J., Empédocle, Les Purifications. Un projet de paix universelle,
Le Seuil, 2003.
Borgeaud Ph., Orphisme et Orphée. En l'honneur de Jean Rudhart,
Recherches et rencontres 3, Genève, 1991.
Brisson L., Le mythe de Tirésias. Essai d'analyse structurale, Leiden,
Brill, 1976.
Brisson L., Le sexe incertain, Paris, Les Belles Lettres, 1997.
Burkert W., « Goès. Zum griechischen Schamanismus », RhM, 105,
1962, p. 36-55.
Buxton, R., « Les yeux de Médée : le regard et la magie dans les
Argonautiques d'Apollonios de Rhodes », La Magie, actes du colloque
international de Montpellier, 25-27 mars 1999, Université Montpellier
III, 2000, t. II, p. 265-275.
Coman J., « Orphée, civilisateur de l'humanité », Zalmoxis, 1, 1938, p.
130-176.
Cusumano N., « Nota sulla fortuna dello sciamanismo greco », Seia, 1,
1984, p. 87-92.
Daraki M., Dionysos et la déesse Terre, Editions Arthaud, 1985.
Delcourt M., Héphaïstos ou la légende du magicien (précédé de la magie
d'Héphaïstos par André Green), Paris, Les Belles Lettres, 1982; 1ère
éd., Bibl. Fac. Philo. et Lettres Univ. Liège, Fasc. 146, 1957.
Delcourt M., Hermaphrodite. Mythes et rites de la bisexualité dans
l'Antiquité classique, Paris, PUF, 1958.
Seite 25
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Delcourt M., Oreste et Alcméon. Étude sur la projection légendaire du
matricide en Grèce, Paris, Les Belles Lettres, 1959.
Deonna W., « Orphée et l'oracle de la tête coupée », REG, 1924, p. 44
sq.
Detienne M., Dionysos mis à mort, Paris, Gallimard, 1977.
Detienne M., Dionysos à ciel ouvert, Hachette Littératures, 1998.
Detienne M., Les maîtres de la vérité dans la Grèce archaïque, Paris,
Maspero, 1967.
Dowden K., « Deux notes sur les Scythes et les Arismapes », REG, 93,
1980, p. 486-492.
Duchemin J., La houlette et la lyre. Recherches sur les origines
pastorales de la poésie, I : Hermès et Apollon, Paris, Les Belles Lettres,
1960.
Dumézil G., « Mimir et Kvasir. Le décapité et le morcelé en
Scandinavie », Esquisses de mythologie, Paris, Gallimard, 2003, p. 867891.
Duplain-Michel N., Tirésias et les chamanes. Étude comparative des liens
entre bisexualité et divination dans la mythologie grecque et dans
l'idéologie chamanique, mémoire de Licence, 1991.
Duplain-Michel N., Les chamanes grecs, Thèse de 3ème cycle romand
de Sciences religieuses sur le thème du dialogue interreligieux, sous la
direction de Philippe Borgeaud, 1992.
Duplain-Michel N., « Le chamanisme: un système de gestion de
l'aléatoire », Actes du 2ème congrès international de systémique,
Prague, octobre 1993.
Éliade M., Le chamanisme ou les techniques archaïques de l'extase,
Paris, Payot, 1968.
Éliade M., Forgerons et Alchimistes, Paris, Flammarion, 1977.
Frangoulis H., « Dionysos dans les Dionysiaques de Nonnos de
Panopolis : dieu ou sorcier », La Magie, actes du colloque international
de Montpellier, 25-27 mars 1999, Université Montpellier III, 2000, t. II,
p. 143-151.
Gayton A.H., « The Orpheus Myth in North America », Journal of the
American Folklore, 48, 1935, p. 263-293.
Gernet L., Anthropologie de la Grèce antique, Paris, Maspero, 1968.
Gil L., « Orfeo y Eurydice. Versiones antiguas y modernas de una vieja
legenda », CFC, 6, 1974, p. 135-193.
Graf F., « Orpheus. A poet Among Men », dans BREMMER J. (éd.),
Interpretations of Greek Mythology, London, 1988, p. 80-106.
Graf F., La magie dans l'antiquité gréco-romaine, Paris, Les Belles
Lettres, 1994.
Guthrie W.K.C., Orpheus and Greek Religion, London, 1935; trad.
française par S.M. Guillemin, Orphée et la religion grecque. Étude sur la
pensée orphique, Paris, Payot, 1956.
Heurgon J., « Orphée et Eurydice avant Virgile », MEFR, 1932, p. 6 sq.
Seite 26
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Hultkrantz A., The North American Indian Orpheus Tradition, Stockholm,
1957.
Jeanmaire H., Dionysos. Étude du culte de Bacchus, Paris, Payot, 1951.
Loraux N., « Ce que vit Tirésias », L'écrit du temps, II, 1982, p. 99116.
Loraux N., Les expériences de Tirésias, le féminin et l'homme grec,
Paris, Gallimard, 1989.
Meuli K., « Scythica », Hermès, 70, 1935, p. 137 sq.
Rohde E., Psyché. Le culte de l'âme chez les Grecs et leur croyance en
l'immortalité, Paris, 1956.
Saladin d'Anglure B., « Mythe de la femme et pouvoir de l'homme chez
les Inuits de l'Arctique central (Canada) », Anthropologie et Sociétés,
vol. 1, 3, 1977, pp. 79-98.
Scarpi P., « Melampus e i miracoli di Dionysos », Perennitas. Studi
Angelo Brelich, Roma, Ateneo, 1980, p. 431-444.
Vicaire P., « Images d'Amphiaraos dans la Grèce archaïque et
classique », BAGB, 1979, p. 2-45.
[Retour au plan]
[Seconde partie]
FEC 8 (2004)
Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 8 - juillet-décembre 2004
<folia_electronica@fltr.ucl.ac.be>
Tirésias au cours d'une transe « chamanique »,
scène d'un vase à figures rouges.
Seite 27
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:46
Seite 28
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
Bibliotheca Classica Selecta - Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 8
(juillet-décembre 2004)
<folia_electronica@fltr.ucl.ac.be>
Le matin des Hommes-Dieux : Étude sur le
chamanisme grec
II. Les «chamans grecs»
par Michaël MARTIN
Docteur en Histoire.
Membre du Centre de Recherches des civilisations anciennes (Clermont-Ferrand)
<magika2000@hotmail.com>
Nous publions ci-dessous la deuxième partie de l'étude de Michaël Martin sur le
chamanisme grec. La première partie, intitulée « Éléments chamaniques dans la
mythologie grecque », est accessible ailleurs dans le même fascicule 8 des FEC. La
bibliographie générale et une illustration de Tirésias en transe « chamanique » sont
proposées à la fin de chacune des deux parties.
Le même chercheur a confié aux FEC une étude en trois parties sur le thème de la
magie en Afrique romaine. On pourra la lire dans le fascicule 10 (juillet-décembre
2005).
Michaël Martin est l'auteur d'une thèse sur « Pankratos le magicien. La magie et ses
praticiens dans le monde gréco-romain », défendue en décembre 2003 à l'Université
Jules Verne d'Amiens. Aux Éditions Manuscrit-Université (Collection Histoire), il a
publié en 2002 « Les papyrus grecs magiques » (284 p.), et en 2004 « Sorcières et
magiciennes dans le monde gréco-romain » (560 p.). Son dernier livre est sorti en
2005 : « Magie et magiciens dans le monde gréco-romain », Paris, Éditions Errance,
2005, 296 p. (Collection des Hespérides). On lui doit sur la Toile un site spécialisé
intitulé Ephesia Grammata.
Le lecteur intéressé par la magie pourra également se reporter à la page consacrée
au sujet dans la BCS.
[Note de l'éditeur - 21 juillet 2004 - 31 octobre 2005]
Plan de la deuxième partie : Les « chamans grecs »
[Première partie : Éléments chamaniques dans la mythologie grecque]
A. Figures de chamans grecs
Abaris
Aristéas de Proconnèse
Épiménide de Crète
Caractéristiques du chaman grec
Origines du phénomène
B. Du Goês au Magos
Le Goês dans la polis
La mise à l'écart et ses raisons
C. Prolongements de la pensée chamanique en Grèce
Pythagore et Zalmoxis
Empédocle d'Agrigente
Platon
Bibliographie
Illustration de Tirésias en transe « chamanique »
Deuxième partie : Les « chamans grecs »
Seite 29
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
Dans son ouvrage intitulé Les Grecs et l'Irrationnel, E.R. Dodds consacre un chapitre
entier (p. 139-178) à ceux qu'il nomme les « chamans grecs ». Si on opte pour une
terminologie plus grecque, l'expression theios anêr, Homme-Dieu, rend certainement
mieux compte de la personnalité de ceux qui ont appartenu à ce phénomène qui
semble avoir touché le monde grec à partir du VIIe siècle av. J.-C. Dans son Électre,
Sophocle au hasard d'une phrase fait une allusion qui éveille la curiosité :
J'ai déjà vu bien des sages mourir en paroles - en vaines paroles - et, sitôt de
retour chez eux, y être honorés plus qu'avant. (Sophocle, Électre, 62, trad. P.
Mazon)
Ce type de personnages que le Tragique juge assez célèbres pour ne pas les nommer
sont par ailleurs mieux connus.
A. Figures de chamans grecs
Abaris
Le premier d'entre eux est un certain Abaris, originaire d'après ce que nous apprend
Hérodote des contrées du Nord :
Sur les Hyperboréens, nous en resterons là - car je ne relaterai pas la légende qui
veut qu'Abaris, un soi-disant Hyperboréen -, ait, sans manger, promené sa flèche
d'un bout à l'autre de la terre. (Hérodote, IV, 36, trad. A. Barguet)
Cette flèche qui semble l'attribut d'Abaris pose un réel problème ; en effet il semble
que nous sommes en présence de deux traditions. Ici, dans une version rationaliste,
le père de l'Histoire la mentionne en tant qu'objet. Ailleurs on apprend que cette
flèche est en or et relève d'Apollon, ce qui fera dire à E. Rohde (Psyché, 1956, p.
37) : « Portant dans ses mains la flèche d'or, signe de sa nature et de sa mission
apolliniennes, il parcourait le monde, écartant les maladies au moyen de sacrifices,
prédisant les tremblements de terre et les autres calamités ». La flèche fait partie de
l'équipement traditionnel du chaman sibérien. Ainsi chez les Bouriates, le chaman
s'assoit sur un morceau de tissu près du malade qui a besoin de ses services,
entouré d'objets dont une flèche de la pointe de laquelle un fil de soie rouge mène
jusqu'au bouleau situé à l'extérieur de la yourte. C'est grâce à lui que l'âme du
malade est censée réintégrer son corps. Mais une autre tradition, qui allait être
reprise par Héraclide du Pont et des auteurs plus tardifs, indique clairement que c'est
monté sur cette flèche qu'Abaris arriva du Nord, la flèche jouant alors le rôle du balai
des sorcières. Cette possibilité de voyager à travers les airs n'est pas propre à Abaris.
[Retour au plan]
Aristéas de Proconnèse
Il en va en effet de même chez Aristéas de Proconnèse dont c'est d'ailleurs là l'une
des caractéristiques essentielles, comme le souligne Hérodote :
De son côté, Aristéas de Proconnèse, fils de Caystrobios, raconte dans son poème
épique qu'en proie au délire apollinien, il se vit transporter chez les Issédones ;
qu'au-delà des Issédones habitent les Arimaspes, des hommes qui n'ont qu'un oeil,
au-delà des Arimaspes les griffons gardiens de l'or de la terre, et plus loin encore les
Hyperboréens qui touchent à une mer. (Hérodote, IV, 13, trad. A. Barguet)
Un peu plus loin, il précise même :
Un jour, il entra dans la boutique d'un foulon, à Proconnèse, et y tomba mort ; le
foulon ferma son atelier et s'en alla prévenir la famille du défunt. Toute la ville était
déjà au courant de sa mort lorsqu'un homme contredit ceux qui l'annonçaient :
Seite 30
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
c'était un habitant de Cyzique qui arrivait d'Artacé et déclarait avoir rencontré
Aristéas en route pour Cyzique et lui avoir parlé. L'homme s'entêtait dans ses
affirmations lorsque les parents du mort se présentèrent devant la boutique du
foulon, avec ce qu'il fallait pour emporter le corps ; on ouvrit la porte : point
d'Aristéas, ni mort ni vivant. Mais six ans plus tard, dit-on, il reparut à Proconnèse
et composa l'épopée que les Grecs appellent aujourd'hui Les Arimaspées ; puis il
disparut de nouveau. (Hérodote, IV, 14, trad. A. Barguet)
Notons au passage que chez Aristéas ses « voyages » psychiques sont directement
mis en relation avec la création épique. K. Meuli avait, en son temps (Scythica,
1935), insisté sur les liens qui semblent exister entre le chamanisme et l'apparition
de l'épopée. Il fut relativement peu suivi en la matière, mais il faut reconnaître que
certains parallèles sont troublants entre le chaman et le poète. La question mériterait
donc d'être à nouveau fouillée. M. Eliade (Chamanisme, 1968, p. 396) souligne
d'ailleurs assez justement à ce propos : « Les aventures du chaman dans l'autre
monde, les épreuves qu'il subit dans ses descentes extatiques aux enfers et dans ses
ascensions célestes, rappellent les aventures des personnages des contes populaires
et des héros de la littérature épique. Il est très probable qu'un grand nombre de
'sujets' ou de motifs épiques, de même que beaucoup de personnages, d'images et
de clichés de la littérature épique, sont, en dernière analyse, d'origine extatique ».
Nous avons vu que cela pourrait être le cas dans l'Odyssée avec des personnages
comme Circé. Mais il y a là matière à fouiller.
Pour en revenir au « voyage » d'Aristéas, réfutant la théorie de J.D. P. Bolton
(Aristeas of Proconnesus, Oxford, 1962) selon laquelle notre homme aurait accompli
son voyage physique, K. Dowden (Deux notes, 1980) démontre assez clairement que
ce voyage était bel et bien en âme. D'ailleurs, le même genre de témoignages
concerne Hermotimos de Clazomènes dont Lucien cite l'exemple :
Et cela confirme la vérité de l'histoire d'Hermotimos de Clazomènes : son âme,
l'ayant plusieurs fois quitté, voyageait toute seule, puis revenait, occupait à nouveau
le corps et ressuscitait Hermotimos. (Lucien, Éloge de la mouche, 7, trad. J.
Bompaire)
[Retour au plan]
Épiménide de Crète
Le dernier exemple est représenté par Épiménide de Crète. Celui-ci nous est peutêtre mieux connu que les précédents ou du moins nettement mieux connu parce que
lié à l'histoire d'Athènes. Pausanias nous en a laissé la description suivante :
Il y a aussi une statue d'Épiménide de Cnossos assis qui, dit-on, était à la campagne
et pénétra dans une grotte pour dormir ; et le sommeil ne le quitta qu'après qu'il eut
atteint la quarantième année de sommeil ; après quoi il se mit à écrire des poèmes
en hexamètres et à purifier les cités, Athènes entre autres. (Pausanias, I, 14, 4)
Originaire de Cnossos, il prétendait d'ailleurs être une réincarnation d'Éaque. Son
long sommeil, dont la durée varie selon les auteurs, allait lui valoir le surnom de
neos kourês. E.R. Dodds (Irrationnel, 1977, p. 146-147) précise à ce sujet : « Sa
place au début de la saga épimédienne laisse supposer que les Grecs avaient
entendu parler de la longue retraite qu'est le noviciat du chaman et qu'il passe
souvent en bonne partie dans un état de sommeil ou de transe ». Plusieurs indices
laissent supposer que c'est peut-être d'Aristéas qu'Épiménide tenait son savoir sur les
excursions psychiques.
Les Athéniens le firent venir dans leur ville, après le meurtre des complices de Cylon
et des troubles superstitieux ; la peste ravagea l'Attique, et Mégare remporta
quelques succès dans sa guerre contre Athènes. Tous ces maux prirent fin lorsque le
Crétois Épiménide purifia la ville de sa souillure (soit en faisant immoler des brebis
Seite 31
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
Crétois Épiménide purifia la ville de sa souillure (soit en faisant immoler des brebis
aux endroits des meurtres, soit en pratiquant un double sacrifice humain - épisode
pour le moins douteux lorsqu'on considère qu'il s'agissait de racheter un crime de
sang). Il se lia d'amitié avec Solon, lui facilita grandement sa tâche et le guida dans
l'établissement de ses lois. Il accoutuma les Athéniens à plus de simplicité dans les
cérémonies du culte et à plus de mesure dans les manifestations de deuil,
incorporant aussitôt certains sacrifices aux funérailles et supprimant des pratiques
rudes et barbares, auxquelles la plupart des femmes s'astreignaient auparavant. Et,
ce qui fut le plus important, il exorcisa la ville par des expiations, des purifications, la
disposant ainsi à se soumettre à la justice et à se laisser gagner plus docilement à la
concorde. Les Athéniens, pleins d'une très vive admiration pour Épiménide, lui
offrirent des richesses considérables et de grands honneurs, mais il ne demanda rien
d'autre qu'une branche de l'olivier sacré, et, l'ayant obtenue, il s'en retourna.
[Retour au plan]
Caractéristiques du chaman grec
Plusieurs points bien précis caractérisent ces personnages. D'une part, ils sont tous, à
l'exception notable d'Épiménide mais qui relève d'un autre processus, liés à des
contrées lointaines ou aux marges de l'Hellénisme, c'est-à-dire en contact direct avec
les Barbares. Or pour l'une des premières fois, il est souligné du fait même de leur
provenance géographique que l'irrationnel de ces personnages est voulu étranger à la
pensée grecque et ne pouvant être engendré par elle. Il en ira de même plus tard
avec la magie. Ils se distinguent aussi par leur régime alimentaire : Abaris avait
appris à se passer de toute nourriture humaine ; quant à Épiménide, il se nourrissait
exclusivement d'une préparation végétale à base de mauve et d'asphodèle qui lui
avait été enseignée par les nymphes. Dans les deux cas, cela dépasse le cadre de
l'ascèse pour se calquer sur un modèle divin. Il semblerait, mais ce point est loin
d'être clarifié, que certains possédaient un tatouage, cas rare dans le monde grec en
dehors des esclaves alors qu'il était répandu chez des peuples voisins. La signification
pourrait alors en être un signe de consécration en tant que theios anêr. Ainsi que
nous l'avons déjà noté, c'est leur capacité de faire « voyager » leur âme qui retient
surtout l'attention. S'il était encore besoin de s'en persuader, citons ce passage de
Pline qui réalise une sorte de synthèse :
Nous relevons, parmi d'autres exemples, que l'âme d'Hermotime de Clazomènes
avait coutume de quitter le corps pour aller errer au loin et en rapporter quantité de
nouvelles qui ne pouvaient être effectivement connues que par un témoin ; pendant
ce temps, le corps restait en léthargie ; mais un beau jour, il fut brûlé par des
ennemis, nommés Cantharides, qui, au retour de l'âme, la frustrèrent pour ainsi dire
de sa gaine ; quant à Aristée, on aurait vu, en Proconnèse, son âme s'échapper de
sa bouche, sous la forme d'un corbeau : récit aussi fabuleux que le suivant. En effet
l'aventure d'Épiménide de Cnosse me donne la même impression : il était encore
enfant, dit-on, quand, épuisé par la chaleur, il s'endormit dans une caverne, pour
une durée de cinquante-sept ans ; il se réveilla comme après une nuit normale et
s'étonna de voir que la face des choses avait changé ; puis dans le même nombre
de jour, il devint vieux mais continua de vivre jusqu'à l'âge de 157 ans. (Plin., Hist.
Nat., VII, 174-175, trad. R. Schilling)
Ce pouvoir permet à certains de connaître de lointaines contrées et d'en tirer des
récits ; à d'autres de connaître l'alêtheia. C'est le cas pour Épiménide ; ainsi que le
souligne M. Detienne (1967, p. 130-131) : « Dans le cas d'Épiménide, si l'entretien
avec Alétheia traduit un don de voyance, analogue à celui du devin, il couronne
également une mélété qui vise à échapper au temps et à atteindre un plan du réel
qui se définit essentiellement par son opposition à Léthé. Lorsqu'il entre en contact
avec Alétheia, Epiménide accède à la familiarité avec les dieux […]. Le plan d'Alétheia
est celui du divin : il se caractérise par l'intemporalité et la stabilité. C'est le plan de
Seite 32
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
est celui du divin : il se caractérise par l'intemporalité et la stabilité. C'est le plan de
l'Être, immuable, permanent, qui s'oppose à celui de l'existence humaine, soumise à
la génération et à la mort, rongée par l'Oubli ». En agissant de la sorte, il tente de se
rendre semblable à la divinité. Nous verrons dans un instant que c'est là une des
grandes nouveautés qu'il est possible d'attribuer à ces personnages, à savoir
l'apparition - ou la réapparition - du « soi occulte ».
L. Gernet (Anthropologie, 1968, p. 89), tout en soulignant les différences notables
entre le dionysisme et l'Homme-Dieu, le theios anêr, a tenté de donner à ce
phénomène une dimension à la fois religieuse et sociale ; pour lui en effet leur
« action a dû s'exercer aussi dans le sens d'une Réforme religieuse. Ce courant est
très proche du courant dionysiaque, et il a même pu y avoir des interférences : il y a
du vrai chamanisme, à un certain moment, dans le Dionysos des Bacchantes (v. 466
et suiv.). Mais la distinction n'en est pas moins à faire, quant au mode de
recrutement, quant au patronage divin, et même - chose curieuse parce qu'elle
révèle aussi une convergence - quant à la thérapeutique mentale ». Comme le
souligne E.R. Dodds (Irrationnel, 1977, p. 146-147), le phénomène prend place à un
moment précis de l'histoire grecque, moment où le mouvement dionysiaque n'était
plus suffisant : « L'expérience religieuse du type chamanique n'est pas collective, elle
est individuelle ; aussi paraissait-elle séduisante à l'individualisme croissant d'une
époque pour laquelle les extases collectives de Dionysos n'étaient plus entièrement
suffisantes. Et il est raisonnable de supposer en outre que ces traits eurent quelque
influence sur la conception nouvelle et révolutionnaire des rapports entre l'âme et le
corps qui apparut à la fin de l'époque archaïque ». En s'adressant à l'individu en tant
que tel, et non plus comme simple élément d'un groupe, en lui alléguant des
pouvoirs
psychiques,
cette
nouvelle
expérience
religieuse faisait
de
l'être le
dépositaire d'un éclat de divinité.
Car ce qu'apporte de nouveau ce mouvement à la portée religieuse et sociale, les
deux allant de pair, c'est qu'il attribue à l'être humain un « soi occulte » d'origine
divine, ce qui était tout à fait nouveau. Ce faisant, il fournissait à l'homme une
nouvelle
interprétation
de
son
existence,
celle
que
E.R.
Dodds nomme
l' « interprétation puritaine » : la psychê possède une vie indépendamment du corps
qu'elle habite, elle peut voyager à loisir vers d'autres contrées, vers le monde des
esprits, avoir une existence supranormale. Nous retrouvons bien là ce qui caractérise
le personnage du chaman et qui était présent chez Abaris, Aristéas, Hermotime et
Épiménide.
[Retour au plan]
Origines du phénomène
Quant à l'origine même d'un tel mouvement, la question a fait couler beaucoup
d'encre. Beaucoup ont voulu y voir un phénomène de contagion, de diffusionnisme.
Pour K. Meuli (Scythica, 1935) qui fut suivi dans cette voie par E.R. Dodds
notamment, ce serait aux Scythes que les Grecs auraient emprunté leurs visions
chamaniques et que des personnages comme Abaris, Aristéas ou Épiménide auraient
pu apparaître. L'opinion fut reprise jusqu'à une date relativement récente, où la thèse
du diffusionnisme fut remise en cause. Il n'en demeure pas moins vrai que les
coutumes funéraires des Scythes ainsi que nous les a présentées le récit d'Hérodote,
possèdent incontestablement des aspects chamaniques que K. Meuli avait bien su
mettre en apparence : purification funéraire en liaison avec le culte des défunts,
utilisation du chanvre, de l'étuve et des cris qui sont la base d'un ensemble religieux
Seite 33
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
utilisation du chanvre, de l'étuve et des cris qui sont la base d'un ensemble religieux
spécifique dont le but est bien entendu l'extase. Ce type de cérémonie correspond en
fait à ce que l'on trouve chez certains peuples turco-tatars où il y a un
accompagnement du défunt vers sa nouvelle demeure. Le cas des Énarées viendrait
confirmer cette vision de très nettes traces chamaniques chez les Scythes. Hérodote
y fait référence dans deux passages. Ainsi, il note :
Or, les Scythes coupables d'avoir pillé le temple d'Ascalon, et tous leurs descendants
après eux, ont été frappés par la déesse d'un mal qui fait d'eux des femmes : les
Scythes voient dans ce sacrilège la cause de leur mal ; les voyageurs qui passent en
ce pays peuvent constater par eux-mêmes l'état de ces hommes, que les Scythes
appellent les Énarées. (Hérodote, I, 105, trad. A. Barguet)
Plus loin, Hérodote rapporte le moyen que tiennent les Énarées de la déesse
Aphrodite de prédire l'avenir (IV, 67). Ce qui nous intéresse surtout ici, c'est bel et
bien leur bisexualité et, depuis l'évocation de Tirésias, nous savons combien la
bisexualité est à rapprocher des pratiques chamaniques. Ainsi K. Meuli a-t-il
rapproché les Énarées de chamans tchouktches. Le cas de la Thrace et des Gètes est
moins significatif. Certes nous connaissons le nom de Zalmoxis dont nous serons
amené à reparler et qui était originaire de ces contrées ; Strabon (VII, 3, 3, C 296)
rapporte pour sa part le cas de kapnobàtai mysiens, qui ne seraient autre que des
danseurs ou des sorciers utilisant la fumée de chanvre pour des transes extatiques.
Au VIIe siècle av. J.-C., l'ouverture de plus en plus importante sur la Mer Noire et les
contacts répétés avec des peuples comme les Scythes ou les Thraces dont certaines
pratiques religieuses relevaient du chamanisme auraient en quelque sorte engendré
le personnage de l'Homme-Dieu et ce chamanisme grec. Il y a toutefois plusieurs
éléments qui permettent d'avancer que cette explication n'est pas totalement
satisfaisante. K. Dowden (Deux notes, 1980) a montré les limites qu'il fallait accorder
à la démarche de K. Meuli sur le chamanisme scythe, ou tout du moins sur la portée
que celui-ci a eue auprès des Grecs. Car si elle a l'avantage d'expliquer pourquoi à
un moment précis de l'histoire grecque de tels personnages ont pris autant
d'importance, la thèse du diffusionnisme n'apporte pas de réponse quant aux
éléments chamaniques qui semblent enracinés au coeur de certains mythes et être
présents bien avant le VIIe siècle av. J.-C.
Ainsi en est-il notamment, mais cela est suffisamment important pour le souligner
ici, pour les traces de rites chamaniques funéraires quand un enterrement
traditionnel ne peut intervenir. Ce point a particulièrement bien été mis en évidence
par W. Burkert (Goês, 1962, p. 45-48). Il cite ainsi le cas des morts en pays inconnu
dont il fallait ramener au moins l'âme du défunt dans sa patrie. Ainsi Ulysse fait-il
prononcer trois fois le nom de ses compagnons tués par les Kikones ; dans le même
ordre d'idée, on érige un cénotaphe sur la plage pour un disparu en mer et on
l'appelle trois fois par son nom. Mais le cas le plus flagrant est que des traces de tels
rites ont été retrouvées dans l'intérieur d'une chambre mortuaire de Dendra qui se
révéla être en fait un cénotaphe : en effet nulle dépouille mortuaire mais une table
avec des offrandes, un couteau et un fourneau, trois fosses dont l'une contenait des
os d'animaux et surtout les deux autres des pierres figurant grossièrement des êtres
humains.
Restent alors deux possibilités pour expliquer le phénomène des Hommes-Dieux : la
première consisterait à invoquer un phénomène de convergence, à savoir que l'esprit
humain aurait donné aux mêmes problèmes les mêmes solutions et donc que le
comportement chamanique est enraciné dans la composition psycho-physique de
l'homme. E.R. Dodds (Irrationnel, 1977, p. 164, n. 32) s'est insurgé contre cette
Seite 34
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
l'homme. E.R. Dodds (Irrationnel, 1977, p. 164, n. 32) s'est insurgé contre cette
solution mais les arguments qu'il apporte sont loin de convaincre. En effet, comme
nous l'avons vu, les traces d'un substrat chamanique sont bel et bien antérieures au
VIIe siècle av. J.-C., et le fait que les principaux personnages aient une origine
géographique marginale ne convainc pas non plus, sinon de la volonté de donner au
phénomène une origine extérieure à l'Hellénisme. Mais l'est-elle réellement ? Enfin,
une dernière possibilité consisterait à penser à un lointain héritage indo-européen qui
se serait, de par le fait des contacts notamment avec les Scythes mais aussi avec les
nouveaux besoins spirituels de l'époque, réactivé.
En fait prise indépendamment, aucune de ces réponses n'est pleinement
satisfaisante, mais combinées, elles fournissent le point de départ d'une réflexion
intéressante. Il se pourrait très bien, mais ce n'est là qu'une hypothèse de travail,
que le substrat chamanique ait toujours été présent dans la pensée grecque
archaïque - ce que tend à prouver son poids dans certains mythes - et qu'au contact
de peuples le vivant de manière quasi religieuse au travers de leurs rites celui-ci ait
pu être réactivé et prendre corps avec les personnages cités plus haut. Ceci n'est
qu'une hypothèse mais en l'état actuel, il est difficile d'aller beaucoup plus loin.
[Retour au plan]
B. Du Goês au Magos
Le Goês dans la polis
Ce passage se traduit notamment par une nette évolution sémantique qui trahit aussi
le statut des personnages et qu'a bien mise en évidence W. Burkert (Goês, 1962, p.
45-48). En effet, les éléments qui ont trouvé une incarnation presque légendaire
dans le personnage du theios anêr semblent correspondre, à un niveau inférieur, à
un praticien des arts magiques connu sous le nom de goês, qui lui aussi présente des
affinités très fortes avec le personnage du chaman. Or à l'époque historique, ce
personnage va progressivement disparaître pour laisser la place à d'autres
spécialistes des arts magiques.
L'attestation la plus ancienne du terme se situe, semble-t-il, dans un passage de La
Phoronide cité plus haut, où les Dactyles de l'Ida sont présentés comme étant des
goêtes (Schol. Ap. Rh. 1, 1129 = Kinkel, 211). Nous avons vu précédemment
combien ce type de personnage était à mettre en relation avec les mystères et
l'initiation, ce qui semble bien avoir été, à une époque ancienne, un des attributs du
goês. D'ailleurs Euripide y fait encore ouvertement référence lorsqu'il traite, par la
bouche de Penthée, Dionysos de goês epôzos (Les Bacchantes, 234). Comme le
souligne si justement W. Burkert (Goês, 1962, p. 40-41) : « L'activité du goês est
donc de façon multiple liée à des formes de culte à mystère grec ; pour Éphore, c'est
en eux que l'on trouve même l'origine de ces consécrations. Ainsi le goês se retrouve
au centre de la religion grecque », mais cela à une époque reculée pour laquelle nous
avons infiniment peu de témoignages directs.
Or si on s'intéresse de plus près au terme même de goês, celui-ci provient de
manière nette du terme goos, gémissement ou lamentation. La famille sémantique
nous oriente donc vers un type bien particulier de plainte, la plainte douloureuse. Il
se pourrait ainsi que le goês ait été, à l'origine, « celui qui dit la plainte des
défunts ». Une trace directe de cela est visible dans la pièce d'Eschyle Les Perses où
Darius précise :
Seite 35
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
Darius précise :
Vous-même, debout près de ce monument, vous vous lamentez, vous poussez des
gémissements aigus et vous appelez lamentablement mon âme par vos évocations.
(Eschyle, Les Perses, 687-688, trad. E. Chambry)
Or nous nous trouvons là en face d'un cas un peu particulier de nekyia qui peut
effectivement entrer dans les prérogatives du goês, comme aller chercher aux Enfers
l'âme d'un malade l'est au chaman, mais il ne semble pas que ce soit sa fonction
première. Celle-ci serait plutôt inverse, c'est-à-dire accompagner l'âme du défunt
dans sa dernière demeure. Comme le note J. Duchemin (Houlette, 1960, p. 312) :
« Le chaman est véritablement psychopompe, c'est-à-dire chargé bel et bien
d'accompagner l'âme du mort dans l'autre monde […] Mais il faut considérer
maintenant le cas où un être est tenu pour mort, sans qu'il puisse être question de le
ramener à la vie. La crainte des vivants est alors que le mort ne revienne les
tourmenter. Il leur faut donc tout faire, dans un retournement irréversible de leur
situation psychologique immédiatement antérieure, pour qu'il arrive effectivement le
plus tôt possible, et demeure définitivement dans l'au-delà ». C'est aussi là l'un des
rôles du goês, qui allie dans la plainte élément musical et paroles rythmées qui
séduisent les esprits.
Autre particularité à rapprocher du goês, et dont je ne dirai ici que deux mots, c'est
la capacité que semblent avoir ces derniers de se métamorphoser. Ainsi Hérodote
utilise-t-il le terme de goês au sujet des Neures :
Ces gens sont peut-être bien des sorciers : d'après les Scythes et les Grecs installés
en Scythie, tout Neure se change en loup une fois par an, pour quelques jours, puis
il reprend sa forme primitive ; je n'en crois rien pour ma part, mais c'est bien là ce
qu'ils affirment, et même sous la foi du serment. (Hérodote, IV, 105, trad. A.
Barguet)
C'est encore l'image du goês qu'utilise Platon (La République, 598 d ; Politique, 303
c ; Le Sophiste, 235 a) lorsqu'il parle de la métamorphose des dieux avant qu'il n'en
fasse un synonyme de mimêtês. L'image du goês changeant de forme à volonté est
donc assez tenace pour s'être aussi colportée.
[Retour au plan]
La mise à l'écart et ses raisons
Or ce qui va se produire entre la fin de la période archaïque et la période classique,
c'est que lentement le goês et ses pratiques vont se voir lentement dépréciés ; le
personnage sombre dans les failles de l'oubli. Ainsi, que ce soit chez Platon,
Xénophon ou encore Eschine ou Démosthène, le terme est synonyme de
« charlatan » ; il est alors utilisé comme une véritable insulte. Platon conserve
encore un lointain souvenir de ces personnages lorsqu'il parle en ces termes :
De leur côté, des prêtres mendiants et des devins viennent à la porte des riches et
leur persuadent qu'ils ont obtenu des dieux, par des sacrifices et des incantations, le
pouvoir de réparer au moyen de jeux et de fêtes les crimes qu'un homme ou ses
ancêtres ont pu commettre. (Platon, La République, II, 364 b-c, trad. E. Chambry)
Mais, comme le fait justement remarquer W. Burkert (Goês, 1962, p. 51) : « Ce qui
autrefois avait une place légitime et une fonction nécessaire dans la vie, inspirait à
l'homme l'effroi, mais apportait aussi du soulagement et de la distraction, est devenu
en Grèce une simple farce, méprisée et exécrée. Le magicien a été démythifié et est
devenu un charlatan ». Le déclenchement d'un tel phénomène est cependant
ancien ; il est déjà en marche dans les écrits homériques.
Seite 36
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
Une des raisons principales de ce phénomène est à rechercher dans l'émergence
même de la polis, de la cité grecque et des rapports sociaux qui la caractérisent :
« La cité signifie intégration de l'individu au sein de la communauté. À l'instar des
phalanges hoplitiques défilant sur une rangée impeccablement alignée, toute la vie de
la cité repose sur le regroupement corporatiste des pairs. Le magicien n'y a plus sa
place, tout comme le roi est déposé ou démis de ses fonctions ; les relations avec les
dieux sont aussi affaire de la communauté, le prêtre est un représentant de la cité, et
non un simple individu doué de charisme. Goês et intégration à la cité sont des
antonymes. » (W. Burkert, Goês, 1962, p. 52). Ajouter à cela le mouvement de
rationalisation pragmatique qui touche l'ensemble du monde grec, et l'on met le
doigt sur les raisons qui ont abouti, en définitive, à l'éviction du goês.
On assiste à partir de là et de manière parallèle à l'évolution sémantique dont nous
avons déjà parlé mais sur laquelle il n'est pas inutile de revenir tant elle est lourde
d'enseignement. Pour parler de magie, les Grecs vont en effet aller puiser dans le
vocabulaire étranger, semble-t-il iranien, en utilisant les termes de magos et de
mageia. La volonté est claire en agissant de la sorte : il est fait, de par sa
désignation même, de la magie un phénomène non grec, extérieur à la pensée
hellène. Comme le fait remarquer F. Graf (Magie, 1994, p. 40-41) : « la magie
comme pratique des prêtres perses - ce qui dans l'Athènes du Ve siècle, ne veut pas
seulement dire pratique non grecque, mais bien plus emphatiquement pratique des
ennemis du peuple hellénique - s'insère dans une structure bien connue. Tylor en
parle déjà : dans Primitive Culture, il dresse une liste impressionnante de peuples qui
qualifient la magie du nom de leurs voisins détestés (ou redoutés) ». En utilisant ces
termes, les Grecs prennent donc en quelque sorte leur distance avec ces pratiques, et
c'est ce recul qui va en quelque sorte créer l'identité du phénomène.
À l'époque où parlent nos premières sources écrites, le goês est en train de vivre ces
derniers instants en tant que tel. Bientôt ce terme n'en viendra plus qu'à désigner le
« charlatan » et à n'être employé que dans un sens nettement péjoratif. Apparaît
alors le magos et les changements de fond qui lui sont attenants. C'est là l'une des
premières ruptures dans l'histoire de la magie gréco-romaine. En effet, à partir de là,
cette magie « différenciée » dont nous avons déjà évoqué l'existence allait pouvoir
prendre des formes qui lui sont propres et caractéristiques comme nous le verrons
avec le katadesmos, même si elle utilise aussi l'héritage des siècles comme c'est
aussi le cas avec la magie médicale.
[Retour au plan]
C. Prolongements de la pensée chamanique en Grèce
Les personnages qui appartiennent au type du theios anêr que nous avons étudié
précédemment n'ont pas, à l'exception d'Épiménide, laissé d'autres traces tangibles
que ce que nous apprend leur « légende ». Toutefois, force est de constater qu'au
travers d'autres noms de la pensée grecque - et non des moindres - la pensée
« chamanique » a pu se transmettre. Un rôle important est à réserver à Pythagore
mais aussi à Empédocle, déjà cité en ouverture de cet article, et de manière plus
étonnante à Platon.
Pythagore et Zalmoxis
Par bien des aspects, l'image de Pythagore relève du même modèle que les
personnages évoqués plus haut. D'ailleurs chez les auteurs anciens, il s'y trouve
Seite 37
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
personnages évoqués plus haut. D'ailleurs chez les auteurs anciens, il s'y trouve
associé comme c'est le cas chez Apollonios (Histoires merveilleuses, 6) qui rapporte
à son sujet une série de fait merveilleux :
À Épiménide, Aristéas, Hermotime, Abaris et Phérécyde a succédé Pythagore, fils de
Mnésarchos, qui se lança dans l'étude assidue des sciences mathématiques, et des
nombres en particulier, mais ne voulut jamais, même par la suite, renoncer à l'art
de faiseur de miracles de Phérécyde. Et en effet, un jour qu'un cargo, chargé de
fret, entrait dans le port de Métaponte au milieu de la foule qui, songeant à la
cargaison, priait le Ciel que son retour se fût bien passé, notre philosophe survint et
dit : Eh bien, c'est un cadavre qui pilote ce cargo, vous allez le voir ! Une autre fois
à Caulonia, au dire d'Aristote, (il prédit l'apparition de l'ourse blanche, le même
Aristote), qui a beaucoup écrit sur lui, dit encore, entre autres choses, que le
serpent de Tyrrhénie dont la morsure était mortelle, il le tua en le mordant luimême. En une autre occasion, il annonça à ses disciples qu'un soulèvement allait
éclater ; c'est pourquoi il partit pour Métaponte, sans se faire reconnaître et, tandis
qu'il longeait le Cossa en compagnie d'autres voyageurs, il entendit une voix forte et
surhumaine qui lui dit Salut, ô Pythagore !, ce qui terrifia les gens présents. Une
autre fois, on put le voir à Crotone et à Métaponte, le même jour et à la même
heure. Une autre fois encore, toujours selon Aristote, alors qu'il assistait à une
représentation théâtrale, il se leva et laissa voir au public sa jambe : elle était en or.
(Apollonios, Histoires merveilleuses, 6)
Pythagore est donc présenté telle une divinité incarnée dont la cuisse est le signe
physique, pourrait-on dire. Lui aussi a un régime alimentaire particulier, lui aussi
accomplit des miracles et est devin à ses heures. C'est hors de Grèce que celui-ci
aurait reçu son enseignement mystique, selon un modèle qui deviendra commun.
Apulée rapporte ainsi la croyance suivante :
Pythagore passe en général pour avoir été disciple de Zoroastre, et versé comme lui
dans la magie. (Apulée, Apologie, XXXI, trad. P. Valette)
Diogène Laërce (VIII) donne une vision plus précise qui correspond bien à un topos :
selon lui il aurait été initié à tous les mystères, qu'ils soient grecs ou barbares, et
aurait voyagé en Égypte, en Chaldée qui ont toujours représenté des contrées
versées en irrationnel. Il mentionne aussi la Crète et met Pythagore en relation
directe avec Épiménide puisque tous deux seraient entrés dans la grotte de l'Ida afin
de rechercher un peu plus le contact des dieux et d'en apprendre les secrets. Il
passait aussi, et là le fait est plus nouveau, pour avoir été lié à un certain Zalmoxis.
Il convient de s'arrêter un instant sur le cas de ce Zalmoxis dont nous n'avons pas
encore parlé. En effet, notre source en la matière (Hérodote, V, 94-96) est à la fois
révélatrice et embrouillée. Celle-ci tient des habitants de l'Hellespont et du PontEuxin que Zalmoxis fut un temps esclave à Samos, au service de Pythagore, ce qui
rend Hérodote sceptique. Or, comme le note E.R. Dodds (Irrationnel, 1977, p. 168, n.
61) : « Hérodote sait que Zalmoxis est un daimôn (4.94.1), mais ne tranche pas la
question de savoir s'il avait été un homme (96.2). Le compte rendu de Strabon
(7.3.5) donne à penser qu'il était ou bien un chaman héroïsé - tous les chamans
deviennent des Uör, des héros, après leur mort - ou bien un prototype divin de
chaman ». Or ce qui est important pour nous ici, c'est sa mise en relation avec
Pythagore, dont il fut certainement, plutôt que l'esclave, le daimôn. Ce Zalmoxis
passait pour être lié aux Gètes, donc à la Thrace. Est-ce de lui ou de ces contrées
que lui vinrent ses croyances en la transmigration dont il approfondit nettement la
portée philosophique ?
Car nous touchons là à un domaine des plus intéressant. Préférant, à la précision
d'Héraclide du Pont (cité par Diogène Laërce, VIII) qui décrit chacune des vies
antérieures de Pythagore, la pensée d'Empédocle, citons ces quelques vers
révélateurs :
Seite 38
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
En effet, lorsqu'il tendait toutes les forces de son esprit,
Facilement il voyait chacun de tous les événements
Aussi bien de dix que de vingt vies d'hommes.
(Purifications, fr. 129, trad. J. Zafiropoulo)
La réponse habituellement apportée en la matière est d'expliquer ce legs par
l'orphisme. Or force est de constater, à la manière de E.R. Dodds (Irrationnel, 1977,
p. 143), que cette explication « ne fait que renvoyer la question d'un pas en
arrière ». Leur origine est certainement commune et il n'est pas du tout certain que
dans le cas de Pythagore un détour par l'Orphisme soit nécessaire. Déjà, Épiménide
prétendait être la réincarnation d'Éaque, ainsi que nous l'avons souligné plus haut.
C'est bien que l'idée faisait partie de ce substrat chamanique d'où qu'il provienne.
Mais Pythagore va en dépasser le cadre étroit ; comme le souligne L. Gernet
(Anthropologie, 1968, p. 424) : « Le privilège de Pythagore, ce qui fait de lui un être
intermédiaire entre l'homme et Dieu, ce n'est pas, bien entendu, que son âme se soit
réincarnée plusieurs fois : c'est qu'il ait conservé le souvenir de ses réincarnations
successives. Cela suppose une grâce divine ; mais, don gratuit en un sens, le
privilège n'en est pas moins une conquête. Plus précisément, il est la récompense de
certaines efficaces que nous discernons ou devinons ». En ce sens, il devient
accessible à tous, à des degrés divers, ce dont témoigne la communauté d'hommes
et de femmes qu'il fonda et dont la règle était déterminée par l'attente de vie future.
[Retour au plan]
Empédocle d'Agrigente
Ce n'est pas un hasard si le second personnage dont nous allons évoquer le cas,
Empédocle d'Agrigente, passe pour avoir reçu directement ou indirectement
l'enseignement de Pythagore. Lui aussi, comme son illustre maître, se souvient de
ses vies antérieures et se conforme aux règles du pythagorisme. Toutefois, il n'est
pas un pythagoricien. Comme le précise L. Gernet (Anthropologie, 1968, p. 425) :
« C'est un des moins mal connus, mais c'est aussi le plus étrange ; et la chronologie
accentue cette étrangeté, puisqu'il touche à un 'âge de lumière'. Par sa doctrine
même, il est une espèce de symbole, car il est à la fois le penseur préoccupé
d'explications 'rationalistes' et le mystique attaché aux conceptions les plus
imaginaires et, comme nous disons, les plus primitives. Mais c'est avant tout sa
personne qui retient notre attention, plus exactement le type qu'il réalise et les
ambitions qu'il avoue ».
L'impression est en effet d'une certaine mise en scène savamment orchestrée qui fait
appel à des notions archaïques suffisamment répandues pour qu'il juge bon de les
utiliser. Ses écrits rendent bien ce à quoi il aspire. Ainsi que le souligne E.R. Dodds
(Irrationnel, 1977, p. 149), « Empédocle est ainsi en un sens le créateur de sa
propre légende, et si nous devons en croire ses descriptions des foules venues à lui à
la recherche de science occulte ou de guérison magique, les débuts de cette légende
datent de son vivant ». À plusieurs moments, il fait référence à son statut de Divinité
descendue sur terre et sa mort prétendue est à l'image de ce qu'il désirait. La
tradition conservera par ailleurs ce souvenir puisque Diogène Laërce rapporte qu'à la
suite d'une peste, il agit de manière bénéfique envers les habitants de Sélinonte :
Quand la peste eut cessé, un jour où les Sélinontins fêtaient cela par un banquet au
bord du fleuve, Empédocle soudain leur apparut : eux, après s'être levés, se
prosternèrent et lui adressèrent des prières comme à un dieu. C'est parce qu'il
voulait renforcer cette croyance qu'il s'est jeté dans le feu. (Diogène Laërce, VIII,
Seite 39
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
trad. J.-F. Balaudé-L. Brisson)
En effet, la légende veut qu'il se soit jeté dans un des cratères de l'Etna, le volcan ne
rendant de lui qu'une sandale de bronze. Comme le précise J. Bollack (Empédocle,
2003, p. 13) : « Les dieux de la cité ne tiennent plus aucune place chez Empédocle.
Ils sont sous le texte, enfouis dans les mots, dans ce qu'on a fait d'eux. Si le dieu est
homme, il est dieu avec l'homme, en lui et pour lui : dieu-homme sur terre, laissant
à l'homme une chance d'être ou de devenir ce dieu qui depuis toujours occupe ses
rêves et sa pensée ».
Tous ces éléments mis bout à bout nous prouvent que ce qu'Empédocle représente
en fait, c'est le dernier représentant d'une lignée de personnages qui cumulaient en
eux des pouvoirs de magicien, de poète, de guérisseur, de philosophe et de
scientifique. Tout du moins Empédocle se présente comme tel, à défaut peut-être de
tous les posséder réellement. Après lui toutes ses fonctions seront séparées et il
faudra attendre des personnages comme Apollonios de Tyane dans la légende ou
Apulée dans la réalité pour voir à nouveau ce modèle remis à l'honneur. Preuve qu'il
n'avait pas tout à fait été oublié et que même cinq siècles après des résurgences
pouvaient être possibles. Or nous ne serions pas tout à fait complet si nous ne
parlions pas de celui qui fit au fond que cette pensée perdura, à savoir Platon.
[Retour au plan]
Platon
À lire les écrits du plus célèbre des philosophes grecs, il serait facile de croire, au
premier abord, que sa manière de penser est aux antipodes de celle d'Empédocle et
qu'une certaine tradition « chamanique » n'a sur lui aucune prise. Il n'en est en fait
rien. Bien des indices attestent du contraire, ainsi que nous allons tenter de le
montrer, à commencer par sa conception en l'immortalité de l'âme.
Mais avant d'en venir là, il convient de s'interroger sur l'origine de cet héritage qui
n'allait pas de soi. L'héritage socratique incitait plutôt, il est vrai, au rationalisme et
ainsi que le note E.R. Dodds (Irrationnel, 1977, p. 214-215) : « C'est ainsi que la
coutume grecque, pense-t-il, a raison de donner le dernier mot en matière militaire
au commandant en chef, à titre d'expert formé par l'expérience, plutôt qu'aux devins
qui l'accompagnent en campagne ; en règle générale, c'est au jugement rationnel
(sôphrosunê) que revient la tâche de distinguer entre le devin véritable et le
charlatan. Et c'est à peu près de même que le produit de l'intuition poétique doit être
soumis à la censure rationnelle et morale du législateur de métier. Tout cela était en
accord avec le rationalisme socratique ». Et pourtant même le père de la maïeutique
présente certains penchants pour l'irrationnel, et « avait pris tout à fait au sérieux
l'intuition irrationnelle, qu'elle s'exprimât dans les rêves, par la voix intérieure du
daimonion, ou dans les propos de la Pythie » (E.R. Dodds, Irrationnel, 1977, p. 215).
Nous verrons par ailleurs qu'aux yeux de beaucoup Socrate passait même pour un
magicien.
Pour en revenir à son disciple, il semble bien que Platon reçut ce penchant irrationnel
mais le fit évoluer dans une direction nouvelle. C'est sans doute aux contacts qu'il
eut avec les groupes pythagoriciens de Grande-Grèce qu'il approcha vers 390 av. J.C. que cette « réorientation » est en partie due. Ce voyage, le seul attesté avec
précision, avait bien pour but de l'introduire auprès des cercles pythagoriciens, et en
particulier chez Archytas de Tarente qui lui offrait le modèle du philosophe-roi. Il en
résulta alors qu'auprès de lui « Platon effectua en somme une hybridation de la
Seite 40
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
résulta alors qu'auprès de lui « Platon effectua en somme une hybridation de la
tradition du rationalisme grec avec des idées magico-religieuses dont les origines les
plus lointaines remontent à la culture chamanique septentrionale » (E.R. Dodds,
Irrationnel, 1977, p. 207).
C'est à propos de l'âme que cette « hybridation » s'est toutefois essentiellement
manifestée, Platon faisant une sorte d'amalgame entre le soi occulte et la psychê
socratique rationnelle. Le premier parvint toutefois à conserver ses principaux traits,
parfois adoucis. Comment, dans ce contexte, ne pas évoquer l'expérience d'Er le
Pamphylien, dont « la transe cataleptique […] ressemble à celle des chamans et son
voyage extatique dans l'au-delà nous rappelle non seulement l'Ardâ Vîrâf mais aussi
nombre d'expériences chamaniques » (M. Eliade, Chamanisme, 1968, p. 309). Nous
ne pouvons reprendre ici l'intégralité du long récit laissé par Platon ; toutefois pour
se faire une idée de son contenu de ce récit, en voici le début :
Ce n'est point, dis-je, le récit d'Alkinoos, que je vais faire, mais celui d'un homme
vaillant, Er, fils d'Arménios, originaire de Pamphylie. Il était mort dans une bataille ;
dix jours après, comme on enlevait les cadavres déjà putréfiés, le sien fut retrouvé
intact. On le porta chez lui pour l'ensevelir, mais le douzième jour, alors qu'il était
étendu sur le bûcher, il revint à la vie ; quand il eut repris ses sens il raconta ce
qu'il avait vu là-bas. (Platon, La République, 614 c, trad. R. Baccou)
Un des principaux traits de comparaison entre l'expérience d'Er et celle des chamans
est représenté par l'Axe central qui se traduit notamment chez Platon par l'idée de
« fuseau ». Ainsi que le précise M. Eliade (Chamanisme, 1968, p. 309-310) : « On
mesure à quel point un mythe ou un symbole archaïque peuvent être réinterprétés ;
dans la vision d'Er, l'Axe Cosmique devient le Fuseau de la Nécessité et le Destin
astrologique prend la place du livre céleste. Remarquons pourtant que la situation de
l'homme reste constante : c'est toujours par un voyage extatique, exactement
comme chez les chamans et les mystiques des civilisations rudimentaires, qu'Er le
Pamphylien reçoit la révélation des lois qui gouvernent le Cosmos et la Vie ; c'est par
une vision extatique qu'il est amené à comprendre le mystère de la Destinée et de
l'existence d'après la mort. L'énorme écart qui sépare l'extase d'un chaman et la
contemplation de Platon, toute la différence creusée par l'histoire et la culture, ne
change rien à la structure de cette prise de conscience de la réalité ultime : c'est à
travers l'extase que l'homme réalise pleinement sa situation dans le monde et sa
destinée finale. On pourrait presque parler d'un archétype de la prise de conscience
existentielle, présent aussi bien dans l'extase d'un chaman ou mystique primitif, que
dans l'expérience d'Er le Pamphylien et de tous les autres visionnaires du monde
ancien qui ont connu, ici-bas déjà, le sort de l'homme outre-tombe ».
Autre point à retenir qui laisse entrevoir un rapprochement très net de la pensée de
Platon avec un substrat chamanique, il s'agit des « Gardiens » dans lesquels E.R.
Dodds (Irrationnel, 1977, p. 208) n'hésite pas à voir « une nouvelle forme de
chamans rationalisés qui, comme leurs prédécesseurs primitifs, sont préparés à leurs
hautes fonctions par une discipline d'ordre spécial destinée à modifier entièrement la
structure psychique d'un homme ». En définitive, si l'on devait résumer la pensée de
Platon, « on peut dire qu'en principe, il accepte la dichotomie de Burckhardt - le
rationalisme pour le petit nombre, la magie pour les masses. Nous avons vu toutefois
que son rationalisme est animé d'idées qui avaient autrefois été magiques ; et
d'autre part nous verrons par la suite, comment ses 'incantations' devaient servir à
des fins rationnelles » (E.R. Dodds, Irrationnel, 1977, p. 210). Car, à côté de cela,
Platon ne s'est pas privé d'attaques en règle contre la magie ou contre ceux qui en
usaient de manière parfois dérobée à la manière des sophistes.
Seite 41
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
[Retour au plan]
*
C'est donc bien tout un pan de la philosophie et de la pensée grecque qui se vit
influencer par ce type de conceptions que l'on qualifierait de « chamanique ». Et
même si le modèle en lui-même allait entrer en dormance après Empédocle pour
plusieurs siècles, il n'en demeure pas moins vrai que les idées d'un Pythagore, d'un
Empédocle ou d'un Platon, teintées de chamanisme, allaient passer à la postérité et
survivre même modifiées et adaptées à la sauce grecque.
Bien qu'encore méconnu et faisant l'objet de discussions, l'héritage d'un substrat de
type chamanique est en Grèce bien réel. Tous les indices relevés ici ne laissent pas
de place au doute, quelle que fût l'origine de ce dernier. D'autres indices que j'ai
volontairement laissés de côté ici, comme par exemple l'influence du chamanisme
dans certains thèmes de la poésie épique, viennent renforcer cette impression. Mais
le legs le plus important est bel et bien, ainsi que nous l'avons vu, celui qui touche au
domaine de la pensée. Elle va en effet influencer durablement non seulement la
philosophie grecque mais aussi une certaine démarche que l'on pourrait qualifier de
magico-religieuse dont il existe encore des témoignages jusqu'à la fin de la période
antique.
[Retour au plan]
[Première partie : Éléments chamaniques dans la mythologie grecque]
Bibliographie
Bollack J., Empédocle, Les Purifications. Un projet de paix universelle,
Le Seuil, 2003.
Borgeaud Ph., Orphisme et Orphée. En l'honneur de Jean Rudhart,
Recherches et rencontres 3, Genève, 1991.
Brisson L., Le mythe de Tirésias. Essai d'analyse structurale, Leiden,
Brill, 1976.
Brisson L., Le sexe incertain, Paris, Les Belles Lettres, 1997.
Burkert W., « Goès. Zum griechischen Schamanismus », RhM, 105,
1962, p. 36-55.
Buxton, R., « Les yeux de Médée : le regard et la magie dans les
Argonautiques d'Apollonios de Rhodes », La Magie, actes du colloque
international de Montpellier, 25-27 mars 1999, Université Montpellier
III, 2000, t. II, [p. 266].
Coman J., « Orphée, civilisateur de l'humanité », Zalmoxis, 1, 1938, p.
130-176.
Cusumano N., « Nota sulla fortuna dello sciamanismo greco », Seia, 1,
1984, p. 87-92.
Daraki M., Dionysos et la déesse Terre, Editions Arthaud, 1985.
Delcourt M., Héphaïstos ou la légende du magicien (précédé de la magie
d'Héphaïstos par André Green), Paris, Les Belles Lettres, 1982; 1ère
éd., Bibl. Fac. Philo. et Lettres Univ. Liège, Fasc. 146, 1957.
Seite 42
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
Delcourt M., Hermaphrodite. Mythes et rites de la bisexualité dans
l'Antiquité classique, Paris, PUF, 1958.
Delcourt M., Oreste et Alcméon. Étude sur la projection légendaire du
matricide en Grèce, Paris, Les Belles Lettres, 1959.
Deonna W., « Orphée et l'oracle de la tête coupée », REG, 1924, p. 44
sq.
Detienne M., Dionysos mis à mort, Paris, Gallimard, 1977.
Detienne M., Dionysos à ciel ouvert, Hachette Littératures, 1998.
Detienne M., Les maîtres de la vérité dans la Grèce archaïque, Paris,
Maspero, 1967.
Dowden K., « Deux notes sur les Scythes et les Arismapes », REG, 93,
1980, p. 486-492.
Duchemin J., La houlette et la lyre. Recherches sur les origines
pastorales de la poésie, I : Hermès et Apollon, Paris, Les Belles Lettres,
1960.
Dumézil G., « Mimir et Kvasir. Le décapité et le morcelé en
Scandinavie », Esquisses de mythologie, Paris, Gallimard, 2003.
Duplain-Michel N., Tirésias et les chamanes. Étude comparative des liens
entre bisexualité et divination dans la mythologie grecque et dans
l'idéologie chamanique, mémoire de Licence, 1991.
Duplain-Michel N., Les chamanes grecs, Thèse de 3ème cycle romand
de Sciences religieuses sur le thème du dialogue interreligieux, sous la
direction de Philippe Borgeaud, 1992.
Duplain-Michel N., « Le chamanisme: un système de gestion de
l'aléatoire », Actes du 2ème congrès international de systémique,
Prague, octobre 1993.
Éliade M., Le chamanisme ou les techniques archaïques de l'extase,
Paris, Payot, 1968.
Éliade M., Forgerons et Alchimistes, Paris, Flammarion, 1977.
Frangoulis H., « Dionysos dans les Dionysiaques de Nonnos de
Panopolis : dieu ou sorcier », La Magie, actes du colloque international
de Montpellier, 25-27 mars 1999, Université Montpellier III, 2000, t. II,
p. 143-151.
Gayton A.H., « The Orpheus Myth in North America », Journal of the
American Folklore, 48, 1935, p. 263-293.
Gernet L., Anthropologie de la Grèce antique, Paris, Maspero, 1968.
Gil L., « Orfeo y Eurydice. Versiones antiguas y modernas de una vieja
legenda », CFC, 6, 1974, p. 135-193.
Graf F., « Orpheus. A poet Among Men », dans BREMMER J. (éd.),
Interpretations of Greek Mythology, London, 1988, p. 80-106.
Graf F., La magie dans l'antiquité gréco-romaine, Paris, Les Belles
Lettres, 1994.
Guthrie W.K.C., Orpheus and Greek Religion, London, 1935; trad.
française par S.M. Guillemin, Orphée et la religion grecque. Étude sur la
pensée orphique, Paris, Payot, 1956.
Seite 43
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47
Heurgon J., « Orphée et Eurydice avant Virgile », MEFR, 1932, p. 6 sq.
Hultkrantz A., The North American Indian Orpheus Tradition, Stockholm,
1957.
Jeanmaire H., Dionysos. Étude du culte de Bacchus, Paris, Payot, 1951.
Loraux N., « Ce que vit Tirésias », L'écrit du temps, II, 1982, p. 99116.
Loraux N., Les expériences de Tirésias, le féminin et l'homme grec,
Paris, Gallimard, 1989.
Meuli K., « Scythica », Hermès, 70, 1935, p. 137 sq.
Rohde E., Psyché. Le culte de l'âme chez les Grecs et leur croyance en
l'immortalité, Paris, 1956.
Saladin d'Anglure B., « Mythe de la femme et pouvoir de l'homme chez
les Inuits de l'Arctique central (Canada) », Anthropologie et Sociétés,
vol. 1, 3, 1977, pp. 79-98.
Scarpi P., « Melampus e i miracoli di Dionysos », Perennitas. Studi
Angelo Brelich, Roma, Ateneo, 1980, p. 431-444.
Vicaire P., « Images d'Amphiaraos
classique », BAGB, 1979, p. 2-45.
dans
la
Grèce
archaïque et
[Retour au plan]
FEC 8 (2004)
Folia Electronica Classica (Louvain-la-Neuve) - Numéro 8 - juillet-décembre 2004
<folia_electronica@fltr.ucl.ac.be>
Tirésias au cours d'une transe « chamanique »,
scène d'un vase à figures rouges.
Seite 44
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)10-08-09 11:47