Volltext anzeigen111 Seiten
Seite 1
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)GRGE,
Persée
A SA
http://www.persee.fr
Pyrrhus et l'influence religieuse de Dodone dans l'Italie primitive (premier article)
J. Gagé
Revue de l'histoire des religions, Année 1954, Volume 145, Numéro 2
p. 137 - 167
:
P
A
_s<
(ant 2)
Voir l'article en ligne
D
\- 2
(avt 4)
Avertissement
L'éditeur du site « PERSEE » - le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l'enseignement supérieur,
Sous-direction des bibliothèques et de la documentation — détient la propriété intellectuelle et les droits d'exploitation. À ce titre il est titulaire des
droits d'auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à ia loi n°98-536 du 1er juillet 1998 relative aux
bases de données.
Les oeuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelle.
Droits et devoirs des utilisateurs
Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre.
Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d'enseignement ou de communication excluant toute exploitation
commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d'illustration,
ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées {plans ou photographies). La mention Le Ministère de la jeunesse, de
l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation
sur
chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu'ils sont indiqués - le nom de l'auteur et la référence du
document reproduit.
Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, de l'éditeur
original de l'oeuvre, de l'auteur et de ses ayants droit.
La reproduction et l'exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l'éditeur du site, Le
Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de
la documentation (voir http:/www.sup.adc.education.fr/bib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.
Seite 2
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Persée
http://www.persee.fr
Pyrrhus et l'influence religieuse de Dodone dans l'Italie primitive (premier article)
J. Gagé
Revue de l'histoire des religions, Année 1954, Volume 145, Numéro 2
p. 137 - 167
Voir l'article en ligne
Avertissement
L'éditeur du site « PERSEE » – le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l'enseignement supérieur,
Sous-direction des bibliothèques et de la documentation – détient la propriété intellectuelle et les droits d’exploitation. A ce titre il est titulaire des
droits d'auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à la loi n°98-536 du 1er juillet 1998 relative aux
bases de données.
Les oeuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelle.
Droits et devoirs des utilisateurs
Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre.
Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d'enseignement ou de communication excluant toute exploitation
commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d'illustration,
ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées (plans ou photographies). La mention Le Ministère de la jeunesse, de
l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation sur
chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu'ils sont indiqués - le nom de l'auteur et la référence du
document reproduit.
Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, de l'éditeur
original de l'oeuvre, de l'auteur et de ses ayants droit.
La reproduction et l'exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l'éditeur du site, Le
Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de
la documentation (voir http://www.sup.adc.education.fr/bib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.
Seite 3
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de Dodone dans Pltalie primitive
LES
«
SORTES
DODONICAE »
ET LES CAMPAGNES D’ALEXANDRE LE MOLOSSE
ET DE PYRRHUS D’EPIRE EN ITALIE
La guerre que le roi Pyrrhus, appuyé sur Tarente, mena
en Italie entre 280 et 272 av. J.-C. n’a pas seulement accéléré
le cours de la conquéte romaine dans la péninsule, en sacrifiant l’ensemble des cités libres de la Grande-Gréce. Elle a
marqué profondément la psychologie historique des Romains.
Pourtant
ceux-ci
ont eu, semble-t-il,
l'impression
de
ne
combattre qu’un roi audacieux; son royaume d’Epire, que
soixante ans plus tard ils connaîtront comme une république,
avec laquelle ils traiteront durant la première guerre de
Macédoine, ne les a frappés d’aucune façon ; rien de semblable
au mélange d’épouvante et de haine rancuniére que leur
laissérent,
en
des
entreprises
d'apparence
semblable,
les
Gaulois de Brennus ou les Puniques d’Hannibal. Aussi bien les
troupes de Pyrrhus ne leur apparurent-elles guére comme une
armée épirote. Leur impression, confirmée dans l’ensemble
par le jugement des modernes, fut qu’en s’engageant en cette
équipée italienne, Pyrrhus faisait bon marché des intérêts
de son royaume. Sa fin.ne le prouvait-elle pas? — L’Epire
avait cessé de compter après sa.mort, victime justement de
ses ambitions extérieures. Or, cela est vrai sans doute ; mais à
condition de comprendre, croyons-nous, que les entreprises
Seite 4
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de Pyrrhus, et déjà avant les siennes celles d’Alexandre le
Molosse, s’autorisérent des oracles précis d'un sanctuaire qu'il
faut bien, à cette époque, considérer comme essentiellement
épirote, celui de Dodone.
M. Pierre Wuilleumier dans son ouvrage d'ensemble sur
Tarente!, M. Jacques Perret dans son essai sur la légende
d'Enée?, ont, de façon différente, replacé la campagne de
Pyrrhus dans la perspective historique de la Grande-Grèce et
de l'Italie antique. M. J. Perret a surtout insisté sur le rôle
que ce « nouvel Achille » aurait eu dans le développement du
thème de Rome troyenne : reprenant des allusions de Timée
et de Pausanias, il a cru pouvoir conclure que cette légende
des origines troyennes de Rome n'avait dû son « lancement »
définitif qu'à l'initiative prise par le héros épirote de battre à
ses murailles comme Achille devant celles d’Ilion?. Sous cette
forme, son opinion n’est pas la nôtre; nous ne croyons pas
que la légende troyenne errante en Italie ait eu besoin de cette
provocation du dehors pour se fixer à Rome et y grandir;
bien plutôt Pyrrhus aura cherché, pensons-nous, à profiter de
l’agacement que ces premières prétentions suscitaient en certains milieux italiens ou grecs pour coiffer de son côté le
casque du vainqueur d’Hector. Mais, en toute hypothèse, ce
rôle même d'Achille n'est vraiment intelligible que si l’histoire de l’Épire au même moment lui a fait écho ; que si les
traditions sur la guerre de Troie étaient vivantes et efficaces
alors en un sanctuaire ou une ville de ce royaume qui ne peut
avoir été que Dodone. Disons plus : il est possible qu’à ce
moment de son histoire Dodone n'ait entendu retenir de ces
traditions que la célébration de quelques héros « achéens »,
notamment d’Achille, de son fils Pyrrhos — Néoptolème et
1)
Tarente des origines à la conquéte romaine, 1937, p. 105 sq.
2) Les origines de la légende troyenne de Rome, 1942, passim, surtout p. 409 sq.
3) Le témoignage essentiel est chez Pausantas, II, 11,7 {= XI, 2): «... Tandis
que les envoyés des Tarentins parlaient ainsi, le souvenir de la prise de Troie
s’imposa soudain à Pyrrhus, avec l’assurance de vaincre lui aussi et pour les mêmes
raisons : n’allait-il pas combattre contre une colonie des Troyens, lui descendant
d’Achille ? » Voir la discussion chez J. PERRET, op. cil., p. 412 sq.
Seite 5
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de leur race que prétendaient, vers 300 av. J.-C., représenter
les rois épirotes!; mais l’intérét de ce sanctuaire a généralement débordé le cadre de cette glorification achilléenne, et
inclus avec prédilection, à côté des descendants du devin
Hélénos et en connexion avec eux, la race troyenne d’Anchise
et Énée. Si done Dodone a contribué à forger à Pyrrhus
l’armure sacrée d'un nouvel Achille, ce n’a pu être que dans la
mesure où elle connaissait elle-même le secret troyen de Rome.
Cette réserve faite, l'appui religieux qu’elle a donné aux aventures italiennes des rois d’Epire, de 350 à 280 environ, nous
paraît prouvé par plusieurs indices : tantôt il s’agit d’une
assistance assez nette, tantôt — mais au minimum — d’allusions ambigués.
a) Alexandre le Molosse el son destin dodonien
Ce rôle apparaît d’abord, et précisément avec cette ambiguité, dans la campagne du prince Alexandre le Molosse en
Lucanie, vers 331 av. J.-C. On sait que la tradition romaine,
obsédée par le synchronisme de la fondation d'Alexandrie et
par le rhétorique problème — Alexandre de Macédoine auraitil pu vaincre les Romains ? — n’a pas su avec certitude si les
entreprises du Molosse avaient un moment donné lieu à un
conflit direct avec les troupes de Rome?. Il est plus probable
que cet Alexandre négocia un pacte de neutralité avec les
1) Sur PÉpire et ses dynasties, les principaux travaux sont aujourd’hui ceux
de M. MARTIN P. NıLsson ; nous regrettons de n'avoir pu consulter ses Studien
zur Geschichte des alten Epeiros, dans l’Arsskrifi de Lund, N. F., I, VI, 4, de 1909 ;
mais cf. ses Culls, myths, oracles and politics in ancient Greece, Lund, 1951, avec
ses pages sur The Epirote royal house (p. 105-108), et son article Epeiros de la RE
de PauLY-Wissowa. L'auteur a remarqué que, même à l’époque d'Alexandre de
Macédoine, l'usage des noms héroïques est rare chez les princes; il a donc déjà
pleine signification pour Pyrrhus; mais l’habitude était déjà prise en Épire au
1ve siècle, puisque déjà Alexandre le Molosse succède à un Néoptoléme ! Pyrrhus,
à la vérité, a régné contre un autre Néoptoléme encore, mais son nom n'est qu'un
doublet de celui-là et, par son père Aiakidès, il se rattache, d'autre part, à la lignée
d’Eaque. Sur le site de Dodone et les ruines, il faut toujours consulter l'ouvrage
de CARAPANOS, Dodone el ses ruines (insuffisant en sa
partie
historique);
cf.
Y. Béquicnon, La Grèce (collection des « Guides Bleus » Monmarché), p. 472,
2) PAUSANIAS, loc. cil., considère Pyrrhus comme le premier (roi d’Epire)
qui aurait lutté contre les Romains ; le Molosse, au contraire, aurait négocié avec
eux une alliance (?).
Seite 6
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Romains pour mieux se défendre contre les Samnites, qui
rejoignaient contre lui les Lucaniens. Sa campagne s’est poursuivie durant environ quatre ans dans les régions méridionales
de la péninsule ; Bruttium, Calabre, Iapygie et Lucanie proprement dite. Si mal connue qu’elle soit, on sent qu’elle fut
une ébauche de l'intervention de Pyrrhus en ce sens qu’elle
s'appuya déjà sur quelques cités grecques, comme Tarente!, et
paraît avoir joué, en quelques villes indigènes comme Brindes
(Brentésion), de traditions plus ou moins légendaires qui les
faisaient descendre de fondateurs venus de l’autre rive de la
mer Ionienne. M. Jean Bérard a souligné l'effort que fit le
Molosse, peut-être, pour ressusciter là les traditions étoliennes,
sinon épirotes, notamment celles qui se rattachaient au cycle
italien de Diomede?. En tout cas, Tite-Live le dit expressément, les sorles Dodonicae furent indirectement responsables
des circonstances de la mort d'Alexandre, ou, si l’on préfère,
elles les annoncèrent à l'avance : car, lorsque les Tarentins
l’appelèrent en Italie, cet oracle l’avait averti « de prendre
garde à l’eau Achérousienne et à la ville de Pandosia : là
était le terme fixé à son destin? ». En débarquant en Italie,
Alexandre croyait donc échapper à la malédiction qui l’attendait en ces deux sites d’Epire ; il ne se doutait pas que, par
une coïncidence qui n'est peut-être pas sans signification,
comme l'on verra, pour l’histoire de la pré-colonisation dans
la péninsule, les deux noms se retrouvaient dans le pays où il
allait guerroyer : Pandosia est le nom d’une bourgade, ou plus
exactement de deux : l’une en Lucanie proprement dite,
l’autre dans le Bruttium; et la rivière qui baigne celle-ci
1) Voir P. WuiLLEUMIER, Tarente..., p. 82-88.
2) J. BéRraRD, La colonisation grecque dans l'Italie méridionale ei la Sicile
dans l'Antiquité. L'histoire el ia légende,
1941, p. 391-392, d'après Justin, XII,
2, 7-12, et à propos de légendes relatives à Diomède, qui seront évoquées infra.
3) Liv., VIII, 24 : ... Alexandrumque Epiri regem ab exsule Lucano interfectum sortes Dodonaei Iovis eventu affirmasse : accito ab Tarentinis in Italiam
data dictio erat, caveret Acherusiam aquam Pandosiamque urbem, ibi fatis eius
terminum dari. Eoque ocius transmisit in Italiam, ut quam maxime procul abesset
urbe Pandosia in Epiro et Acheronte amni, quem ex Molosside fluentem in stagna
inferna accepit Thesprotius sinus...
Seite 7
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)portait le nom d’Achéron!! Or c’est là que le Molosse devait
trouver la mort, une mort perfide et horrible
entouré
dans
sa
campagne
de
: il s’était
quelques centaines
d’exilés
lucaniens; ceux-ci, fatigués de ses échecs et des chantages
qu’il exergait sur leurs familles gardées en otages en Epire, se
décidèrent à le trahir; comme il s'était retranché sur trois
monticules prés de Pandosia, il se sentit tourné et, flairant la
trahison, essaya de se réfugier sur l’autre rive. Mais, entendant
en ce moment le nom de I’Achéron, la superstition que lui
avait inculquée Dodone, l’aspect impétueux aussi du torrent,
le
firent hésiter devant la traversée;
avisé alors que les
exilés lucaniens se préparaient à l'égorger, il se jette au milieu
de la rivière, mais est mortellement frappé d'un javelot lancé
de loin au moment où il sort du gué?.
Le récit de Tite-Live continue par la description des sanglants outrages que subit son cadavre : ibi foeda laceratio
corporis facta... Les meurtriers s’acharnant l’auraient coupé
en deux, envoyant une moitié à Consentia, ville du Bruttium
assez proche, profanant l’autre à coup de pierres et de javelots. Une femme, qui avait des membres de sa famille parmi
les otages en Épire, se serait entremise pour assurer la réunion
des funèbres débris à Consentia, d’où les ossements auraient
été renvoyés à Métaponte, et de là en Epire, où enfin la sœur
du prince Olympias, et sa femme Cléopâtre, leur auraient
donné une sépulture. décente?, — Il semble que ces affreux
1) Cf. J. Bérarp, La colonisation, p. 161-162; WUILLEUMIER, Tarente...,
p.
83.
2) Liv., VIII, 24 : ... Contrahensque suos ex fuga palatos pervenit ad amnem,
ruinis recentibus pontis, quem vis aquae distulerat, incidentem iter; quam cum
incerto vado transiret aquam, fessus metu ac labore miles inire increpans nomen
abominandum fluminis, «iure Acheros vocaris », inquit. Quod ubi ad aures accidit
regis, adiecit extemplo animum fatis suis substititque dubius an transiret. Tum
Sotimus, minister ex regis pueris, quid id tanto discrimine periculi cunctaretur
interrogans, indicat Lucanos insidiis quaerere locum ; quos ubi respexit rex procul
grege facto venientes, suscipit gladium et per medium amnem transmittit aquam ;
eumque vadum egressum eminus verruto Lucanus.exsul transfigit...
3) ... Lapsum inde cum inhaerente telo corpus éxanime detulit amnis in hostium praesidia. Ibi foeda laceratio corporis facta ; namque praeciso medio per
Consentiam misere, pars ipsis retenta ad ludibrium; quae cum iaculis saxisque
procul incesseretur, mulier una, etc... Is finis lacerationis fuit, sepultumque Consentiae quod membrorum reliquum fuit cura mulieris unius, ossaque Metapontum
Seite 8
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)détails nous éloignent de l’oracle de Dodone, qui n’avait
prévu que la mort, et d’une religion qui semble s’étre distinguée justement par le caractére peu sanglant de ses rites. Mais
la férocité de la vengeance des exilés lucaniens, si elle n’a pas
prétendu tout simplement affirmer la solidarité de brutaux
adorateurs du loup, a probablement voulu délibérément retourner contre le Molosse des usages dont sa race s’enorgueillissait
insolemment. Cette race semble bien avoir passé dans le
monde antique pour celle des « chiens dévorants »;
tendait
descendre
d’Achille,
par
son
fils
elle pré-
Néoptolème
(= Pyrrhus) ; or l’Achille de l’/liade est, de tous les Achéens,
le « chien » le plus redouté, le plus exécré par les Troyens ; et
quoique l’injure soit presque banale entre héros d'Homère, on
sent que dans la maison de Priam elle s’applique 4 Achille
comme au féroce profanateur du cadavre d’Hector!. Mais
plus significative sans doute est l’histoire de ce Néoptolème,
qui, d’après la légende, sur un oracle d’Helenos, aurait le
premier établi cette lignée héroïque en Epire. La tradition la
plus courante, devenue vulgate au moins depuis Euripide, le
faisait mourir à Delphes, assassiné par un prêtre sur l’autel
d’Apollon, en expiation du meurtre et des attentats commis
par son père Achille dans le temple troyen de Thymbra?. Ce
n'est pas le seul détail, notons-le en passant,
par lequel
Delphes se révèle, à l’époque classique, comme partielle héritiere des traditions de Thymbra; mais celui-ci est caractéad hostes remissa, inde Epirum devecta ad Cleopatram uxorem sororemque
Olympiadem, quarum mater magni Alexandri altera, soror altera fuit... Cf.
Justin, XII, 2, 13-15 : Sed Bruttii Lucanique cum auxilia a finitimis contraxissent,
acrius bellum repetivere. Ibi rex iuxta urbem Pandosiam et flumen Acheronta,
non prius fatalis loci cognito nomine quam occideret, interficitur moriensque non
in patria fuisse sibi periculosam mortem, propter quam patriam fugerat, intellexit.
Voir sur l’épisode E. CraceRI, Storia della Magna Grecia, III, p. 9-12.
1) Voir par exemple Il., XXIII, v. 182-183, où Achille jure à Patrocle mort de
donner Hector à dévorer, « non à la flamme, mais aux chiens » ; XXIV, v. 32 sq.,
où Apollon proteste devant l'assemblée des dieux contre les outrages infligés au
cadavre d’Hector; XXIV, v. 101 sq., où Hécube dit tristement à Priam que leur
fils était né « pour rassasier les chiens rapides au logis d’un héros brutal dont (je)
voudrais, (moi), dévorer le foie, en y mordant & belles dents... » (d’aprés la trad.
Paul
Mazon).
2) Voir les données rassemblées par K. ZIEGLER, dans l’article Neoptolemos
du PauLy-Wissowa, XVI (1935), col. 2440-62.
Seite 9
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)ristique. Au reste, selon une autre tradition, inversement,
Néoptolème avait élevé à Delphes des autels à Apollon Patrios,
pour venger la mort de son père en Troade!. Quoi qu'il en soit,
selon certaines versions dont l'intérêt rituel est manifeste,
Néoptolème aurait péri ainsi, à Delphes, après une dispute
avec les serviteurs du temple durant les Théoxénies, sur le
partage des chairs sacrificielles?! Et le prêtre qui l’avait tué
s’appelait Machaireus; c’est-à-dire qu'il portait en son nom
le. symbole
d’un
couteau
employé
en
ces
lacérations,
la
udyarpa. Or Néoptolème, d’après une peinture représentant le
sac de Troie, brandissait un tel couteau, dont le spécimen, à
un seul tranchant, a précisément été identifié parmi les armes
retrouvées dans les fouilles de Dodone®. Il y a des raisons de
penser que ce couteau avait été, dans des sacrifices anciens
de quelques rituels grecs, et notamment dans le sacrifice des
chiens
(sic),
Plutarque,
l'instrument
employé par
s'appelait le téuev!.
Les
celui
qui, d'après
descendants
molosses
de Néoptolème avaient donc probablement conservé les attributs de « lacérateurs rituels », et c'est pour parodier ce rôle,
apparemment, que les meurtriers lucaniens traitèrent si sauva-
1) D'après la scholie de Servius, Ad Aen., XI, 264; ... Nam Pyrrhus, ut in
historia legimus, occiso patre in templo Apollinis Thymbraei reversus ad patriam,
in numinis insultationem in templo eius Delphico aras patri constituit et illis
incoepit sacrificare. Alii vel patrias Apollineas volunt in Patris, Achaiae civitate,
in qua Patrius Apollo coliti
statuas patrias nominatas. Alii
; sunt qui dicunt ab Aesculapio aras Apollini
in templo Apollinis dicunt aram fuisse inscriptam
IIATPIOY AIIOAAQNOZ, ob hoc quod Icarius, Apollinis et Lyciae nymphae
filius... Patera cognominavit. Inde cum Italiam peteret, naufragio vexatus delphini tergo exceptus dicitur ac prope Parnassum montem patri Apollini templum
constituisse et a delphino locum Delphos appellasse, aras deinde Apollini tanquam
patri consecrasse, ques ferunt vulgo patrias dictas. — Il est visible que l’origine du
surnom restait mystérieuse à Delphes même. Nous'soupconnons qu'il s'agissait
primitivement d'une variante « achéenne » du culte d'Apollon, à laquelle Delphes
avait fait une place pour les mêmes raisons et avec les mêmes précautions qu’au
culte de Néoptolème : peut-être en tant que culte servi par le clan d’Helenos (?) ;
voir infra.
:
2) D'après PINDARE, Péan, VI, 112.
3) Cf. CARAPANOS, Dodone el ses ruines, I, p. 237 (d'après HEUZEY).
4) PLUT., Quaest graec., 13 : le Téuwy est le découpeur de viande qui, dans les
sacrifices, fait la part des pauvres (cf. Y. BÉQUIGNON, La vallée du Sperchios des
origines au IV® siécle, p. 111, 4 propos justement du cheminement de la légende
de Néoptoléme) ; Quaest. rom., 111 : « En Béotie il y a une expiation publique,
qui consiste à couper un chien en deux et à passer à travers ses débris, »
Seite 10
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)gement le corps d’Alexandre. Que le sang ait ‘coulé trop
souvent dans les sacrifices pratiqués par les princes de cette
race molosse, cela nous paraît encore suggéré par le présage
extispicinal qui devait précéder la mort de Pyrrhus lui-même :
les têtes coupées des victimes rampèrent en léchant leur
propre sang". Delphes, qui avait longtemps excommunié le fils
d’Achille — ne racontait-on pas justement que son cadavre
avait été expulsé du sanctuaire, d’abord renvoyé 4 Phthie,
puis réenseveli aprés une intercession de sa grand-mére,
Thétis ? — lui avait rendu une place à demi honorable à une
époque assez tardive, au lendemain, croit-on, de l’assaut des
Gaulois. Mesure politique, sans doute, prise pour réconcilier les
princes qui, en Epire, se réclamaiént du héros. A aucun moment
nous n’apercevons à Dodone méine des souvenirs équivalents.
Mais ce sanctuaire, 4 notre avis; a mis clairement sa marque
sur un autre groupe de superstitions, frappantes en l’histoire
de Pyrrhus.
b) Pyrrhus, roi selon Dodone
Déja Alexandre le Molosse avait visiblement fait propagande en Italie pour le culte du Zeus dodonien
; car l’effigie
de ce dieu, pareille à celle des monnaies de cette dynastie en
Epire, orne la frappe de plusieurs villes de Grande-Grèce,
comme Tarente, à l’époque de son passage’. Cette célébration
redouble avec Pyrrhus, en même temps que se réveille en
ces cités le souvenir, probablement ancien, d’un culte d'Achille
— sans parler de celui
de Diomède — auquel Alexandre
s'était sensiblement intéressé3.
L’oracle même
de
Dodone
1) PUNE, N. H., XI, 197 (77) : Exta serpentibus et lacertis longa, Caecinas
Volaterrano dracones emicuisse de extis laeto prodigio traditur, et profecto nihil
incredibile sit aestimantibus Pyrrho regi, quo die periit, praecisa hostiarum capita
repsisse sanguinem suum lambcglia; cf. PLUT., Pyrr., 31.
2) Cf. WUILLEUMIER, Tarenle, p. 84, d’après le recueil de Head
; cf. p. 474,
où l’auteur suppose que Tarente a confondu le Zeus Naios de Dodone avec l'Eleuthérios auquel elle rendait déjà son culte : « Introduit ou renforcé par l'alliance
épirote, ce culte a dù se relâcher avec elle, pour renaître à l’époque de Pyrrhus ».
Voir aussi CIACER1, op. cif., III, p. 12, n. 1.
3) Ibid., p. 106 sq. ; sur le culte d’Achille, J. BÉRARD, La colonisation., p. 401 :
« Les femmes crotoniates avaient coutume, comme celles d'Élide, de pleurer chaque
année la mort d'Achille, dont la mère Thétis passait pour avoir donné à Hera le
Seite 11
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)croise alors ses prophéties avec celui de Delphes. Pyrrhus les
avait fait consulter l’un et l’autre, et à la vérité, malgré des
différences profondes que nous aurons nous-même à souligner
bientôt, ils étaient alors devenus comme complémentaires
aux yeux de beaucoup de Grecs. Delphes, donc, aurait donné
au roi une de ses classiques réponses amphibologiques, sur
laquelle ironise Cicéron et qu'il juge apocryphe, qui peut-être
ménageait à dessein les Romains, déjà dévots du dieut.
Dodone joua sans doute de l'homonymie entre Pyrrhus et
son ancêtre Néoptoléme; son intervention est prouvée indirectement par le témoignage de la Chronique de Lindos à
Rhodes, qui nous assure que le roi dédia des trophées à
VAthéna célèbre de cette cité, suivant l’oracle de Dodone,
nota tav x Audavas pavrelay?, Tout porte à croire qu’elle
paria
pour la victoire
du nouvel Achille;
probablement,
comme nous allons essayer de le montrer, en lui traçant en
Italie un itinéraire que ses plus anciens oracles avaient
jalonné. Mais la vraie preuve que Pyrrhus était un roi sacré
selon Dodone, qu'il portait sur lui des symboles propres à ce
sanctuaire, nous la tirons surtout du détail suivant : à la mort
du roi, le pouce de son pied droit avait été distrait de son
corps, que le vainqueur Antigone avait fait correctement
cap Lacinien et son beau verger; les Tarentins vouaient un culte aux Atrides,
aux Tydides, aux Éacides et aux Laërtiades, et un temple de leur ville était consacré
à Achille. » Il ny a pas de preuve que ces hommages cultuels remontent seulement
à l’époque
de
Pyrrhus.
1) Cic., De divin., II, 56 (d’après ENNIUS) : ... quis enim est, qui credat Apollinis
ex oraculo Pyrrho esse responsum : « Aio te, Aeacida, Romanos vincere posse » ;
sur ce témoignage et quelques autres (Dio Cass, frg. 40; AucusT., Civ. Dei, III,
17; Orose, IV, 1, 215), cf. WUILLEUMIER, Tarente, p. 108. Dans sa Ném., VII,
61-62, PINDARE rappelle que Néoptolème vint périr à Delphes au cours d'une rixe
pour la chair des victimes sacrifiées, et qu’un homme (sic) le perga de son couteau.
Dans cette même ode, où il célèbre un Néméonique d’Egine, le poète, se justifiant
d’avoir, en son Péan aux Delphiens, parlé de Néoptolème en termes qui pouvaient
offenser, assure que, s’il se trouve « un Achéen habitant sur la mer lonienne »
pour l'écouter, celui-ci ne pourra lui faire de reproche; et il rappelle en même
temps qu'il en a lui-même la proxénie. Une scholie (Schol. Pind., p. 128) précise
que par cet ’Ayatd¢ évhe Pindare a voulu désigner les Épirotes. Sur la solidarité
d'Égine, comme de Salamine, avec Dodone en quelques thèmes superstitieux
du type « skironien », cf. infra, 3° article,
2) Voir Ch. BLINKENBERG, La chronique du temple lindien (Copenhague, 1912),
1. 115 sq. ; CARAPANOS, Dodone..., p. 153 ; WUILLEUMIER, loc. cit.
Seite 12
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)brûler — ou plutôt il était resté miraculeusement intact
dans cette crémation — et il avait été enfermé à part dans
une cassette d'or, qui était conservée, d’après l’épitomateur
de Valére-Maxime, dans le temple du Jupiter de Dodone!.
Pourquoi ? Plutarque l’explique dans sa biographie : Pyrrhus,
de son vivant, avait eu le miraculeux pouvoir de guérir les
maladies de la rate (le gonflement de cet organe) : « Il sacrifiait pour cela un coq blanc, et pressait doucement de son
pied droit le viscére des malades, qu’il faisait coucher sur le
dos. Il n’y avait point d’homme, si pauvre et de si basse condition qu'il fût, à qui il ne fit ce remède, quand il en était prié ;
il recevait pour salaire le coq même qu'il avait sacrifié, et ce
présent lui était agréable. L’orteil de son pied avait, à ce qu’on
prétend, une vertu divine; ce doigt fut trouvé entier, sans
avoir aucune trace de feu, etc.2 » Ce pouvoir guérisseur de
Pyrrhus, localisé dans le pied, fait de lui un thaumaturge de
type hermétiste ou asclépien — surtout si l’on rapproche son
sacrifice du coq des pratiques de l’ancienne Epidaure, oü.la
divination par les astragales jouait un rôle : jusqu’aux guérisons réalisées en 70 ap. J.-C. par l’empereur Vespasien au
Sérapeum
d’Alexandrie,
jusqu’à
l’étrange
médecin
d’une
morte de la mosaïque africaine de Lambiridi?, nous est attestée
1) VaL.-Max., IX, 24, et surtout son abréviateur NEPOTIANUS, I, 6 : Pyrrhi
regis Epirotarum pollex e dextro pede remedio erat, si cuius renes tumèntes eo
tetigisset; idem Pyrrhus cum ab Antigono victore iussus esset exuri, sic arsil
ut idem pollex igni invenirelur intactus; qui digitus aureo loculo inclusus est, et in
antiquissimo iemplo Dodonaei Iovis conditus. Praedictus Pyrrhus et Pausanias
unum os pro dentibus habuerunt, sed districtum a3 dentium similitudinem. Nous
ne savons si ce dernier détail, relatif à la forme anormale de la dentition, doit être
mis en relation avec une superstition de Dodone ou du moins du peuple des Molosses,
lacérateurs sacrés (?). Mais ce qui concerne le pollex est clairement rapporté à
Dodone. Il est possible, d’ailleurs, que ce sanctuaire ait tenu à posséder une telle
relique au nom d’une tradition conservée par lui sur Néoptolème, le premier
Pyrrhus de l'Épire (voir infra, à propos de la valeur des astragales dans les cultes
« niobéiques »).
2) PLuT., Pyrrh., 3 : 84 : Tote 38 onAnvi@otv é86xet Bondetv &Aextpuéva Over
Aedxov, Ortiov TE xaraxemévov Th Sebi Todi nıelov drpépo to omAdyxvow. —
Pune, N. H., VII, 20 : sicut Pyrrho regi pollex in dextro pede cuius tactu lienosis
medebatur.
3) Cf. J. CarcopiNo, dans ses Aspects mystiques de la Rome paienne, p. 253,
renvoyant à WEINREICH, Aniike Heilungswunder, dans les Vorarbeiten de Giessen,
VIII, 1910, p. 71.
Seite 13
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)la vertu de certains individus, représentant un dieu, de guérir
par l’imposition du pied ; les pieds de Sérapis surmontés d’un
buste, tels qu’on en connaît quelques-uns!, affirmaient apparemment le même pouvoir magique. Le rôle des astragales à
Épidaure? nous met sur la voie d’une des explications du
phénomène : les osselets du tarse, importants dans le mouvement du pied, dans la marche, étaient probablement censés
contenir, par l'effet du contact, quelque chose des mystérieuses puissances de la terre; ce que celles-ci pouvaient
prêter de force par les pratiques de l’incubation, ils étaient
capables à leur tour, en certains cas, de le communiquer. La
phalange du gros orteil pouvait être assimilée à ces astragales
sans difficulté. Les historiens du culte de Dodone ont un peu
négligé ces relations, qui y sont prouvées de façon suffisante :
à bien réfléchir, en effet, l’ascèse spéciale des prêtres Leddoi de
ce sanctuaire, obligés de marcher avec les pieds nus sans
jamais les laver — les dverrrórodes déjà connus de I’ Iliade? —
implique, avec un tabou probable de la traversée de l’eau sur
lequel nous reviendrons, la superstition que ce contact absolument direct permet le passage de ces forces magiques. Tel
était certainement le sens principal de l'intérêt que Dodone
1) La collection en a été faite par St. Dow et Fr. S. Upson, dans la revue
Hesperia, 1944, XIII, p. 58-77.
2) Voir les tapota du recueil de DITTENBERGER, Syll8, III, ne 1168 sq. Sur
le taux publié dans J. G., IV, 952, et aussi 1105, où un patient est guéri en se
laissant fouler par le pied du cheval d'Asklépios, voir S. REINACH, dans l’Archiv f.
Religionsw., X, 1907, p. 47-59.
3) IL, XVI, 223 (cité infra, p. 153). Si étrange qu’il paraisse, un rite romain
présente avec celui des Selles aniptopodes de Dodone une frappante analogie :
celui des nudipedalia dans la cérémonie destinée à obtenir la pluie en cas de longue
sécheresse, l’aquilicium (voir PkrR., Sal., 44; TERT., Apol., 40 et De ieiun., 16;
cf. MARBACH, $, v. Nudipedalia, dans la RE de PAULY-WISSOWA) : sous la conduite
des prétres, qui terminaient généralement la féte par un sacrifice, des matrones
défilaient : ante siolatae ibant nudis pedibus in clivum passis capillis, mentibus
puris, et Iovem aquam exorabani... (PETRONE, loc, cit.). On s'est demandé quelle
était la raison de cette précaution, et l’on a invoqué divers « tabous » pour l’expliquer (MARBACH, loc. cif.) ; sans penser, semble-t-il, qu'il s’agit d'une prescription
dodonienne entre toutes, et qui, quoique jamais la tradition romaine ne l’attribue
aux institula de Numa, appartient à l'ensemble des vieux rites diffusés par le
sanctuaire d’Epire, ou par un sanctuaire plus ancien dont il aurait été le continuateur. Voir infra, sur les probables principes d'une cosmologie dodonienne des
elementa, établissant une rigoureuse relation entre le contact du corps avec le sol
et la naissance de l’humide.
Seite 14
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)attachait à l’orteil de Pyrrhus'. Quant aux astragales, l’offrande fameuse faite 4 ce sanctuaire par les Corcyréens du
chaudron murmurant, sur les bords duquel ces osselets étaient
agités au bout de laniéres de cuir, suffirait 4 prouver que
Voracle leur donnait un rôle’. Peut-être, en la circonstance,
le pollex du roi Pyrrhus avait-il pris la place, ou redoublé la
valeur, de quelque relique primitive attribuée au premier
Pyrrhos, à Néoptolème ? Nous tenterons plus loin d’éclaircir ce
point, en élargissant notre enquête vers les rites « skironiens »,
et, si Pon nous permet l'expression, « niobéiques ». Notons
seulement, dès à présent, qu'une symbolique des pierres de
roc est très ancienne à Dodone, et qu’elle y est attachée aux
mythes, en partie dodoniens d'origine, de Deucalion et, justement, de Pyrrha ; et qu’à Delphes, le souvenir de Néoptolème
a lui-même survécu dans le culte d’une pierre sacrée, pierre de
vie assurément, qui se dressait un peu au-dessus de son tombeau supposé, et qui, d’après Pausanias, était l’objet de rites
curieux : on l’arrosait d’huile tous les jours, et à chaque fête
1) Nous ne savons si Dodone a prêché des rites spéciaux pour les funérailles ;
ses superstitions du sol Pauraient vraisemblablement conduite à préférer Pinhumation à la crémation. Nous verrons plus loin qu'elle a eu peut-être sa part de
responsabilité dans l'élaboration de la légende du héros italique Messapus, qui,
comme fils de Neptune, était invulnérable au feu ! Il est curieux en tout cas de
noter que Rome, qui opta si longtemps pour la crémation, connut une pratique
intermédiaire, celle de l'os resectum ; en général c'était un doigt — de la main, il
est vrai, et non du pied — que l'on:coupait au cadavre pour le mettre à part.
M. Fr. ALTHEIM, dans ses Griech. Gólter im alten Rom, p. 70, a rapproché le mythe
du petit doigt d’Attis, qui était censé survivre chaque année, comme un rameau,
à la mort du héros. L'arbre oraculaire de Dodone a pu recommander un symbole
semblable; en tout cas, la pratique de l'os resectum résulte certainement de la
transmission d'une prescription religieuse, non d'un simple mythe; elle était
apparemment censée favoriser le sort du défunt. Dans le cas du pollex de Pyrrhus,
il y a lieu de se demander si les prêtres de Dodone ne continuaient pas de lui
prêter des vertus miraculeuses; sa conservation aurait obéi à une raison thaumaturgique autant qu'à une règle funéraire,
2) STRAB., VII, fre. 3: ... Xadxlov hy év 1% tepó (de Dodone) Éyov brepxemuévoy dvöpıdvra xpatotivra pioriya yarniy dviOnua Kepxupaiov
à Sé yori fiv
Tar evorsarh, érnprnuévouc Exovox dE adrfic dotpaytAove, of rANTTOvTES
Tò yadxlov ovvexdc, öndre akapoivto bd Tév Avéucov, paxpods fyouc árerppilovro,
dos è ustpdv tov xpóvov dnd Tic Kpxiig Tod Ayou uéypt téAoug Hal emi tetpaxdara mpoérGor, — La dévotion de Coreyre, colonie corinthienne, à Dodone, est
ainsi formellement attestée — Corcyre qui, d’autre part, rendait un culte au
héros Diomède. Sur le rôle de Dodone dans l’histoire d'un des premiers rois
légendaires de Corinthe même, Alétès, voir infra, 2° article. Cf. P. AMANDRY, La
mantique apollinienne à Delphes, 1950, p.179.
Seite 15
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)l’on y posait de la laine brute. La légende ajoutait que cette
pierre était celle qui avait été donnée à engloutir à Kronos à
la place de son enfant, et que le dieu primordial avait ensuite
vomie. Autre indice d’une relation ancienne entre les symboles
de Deucalion et Pyrrha et ceux de Néoptoléme.
D’autres superstitions relatives 4 Pyrrhus s’expliqueraient
peut-étre de la méme fagon par Dodone, si nous étions mieux
informés des anciens symboles et du vocabulaire primitif de
ce sanctuaire. Par exemple, nous savons par un passage de la
biographie de Plutarque qu’en Epire, Achille recevait des
honneurs divins (ou héroïques ?) sous le nom d’Aspetos?.
Est-ce l’&oreros du grec d'Homére et des Tragiques : I’ « ineffable », ou I’ « extraordinaire »? — Ce n’est pas sür, car
Plutarque a considéré le mot comme de valeur locale en
Epire. A tout le moins, c’est l’indice qu’en ce pays Achille
était l’objet de représentations non seulement épiques, mais
sans doute religieuses et même cultuelles.
Qu’au reste Dodone se soit directement intéressée à prôner
le culte d'Achille, et sous des formes positives, c'est ce que
prouve un curieux passage des Heroica de Philostrate : les
mystères célébrés en l'honneur du héros par les Thessaliens
avaient été littéralement prescrits par ce sanctuaire; et nous
verrons plus loin que certains de leurs rites étaient nettement
1) Paus., X, 24 (cf. G. Daux, Pausanias à Delphes, p. 168-169) : "EÉeA@évre
SE
rod
vaod
xal
tpamévte
ds
dprorepà
mepiBords
tori
xa
Neorrokéuov
tod ‘Aynatws dy ait Tépoc'uut of xath Eros EvaytCovow of Acdpol. *Ertava-
Bava Se And Tod uvquatos Ados ¿ori où uéyag Tobrou xal ÉAxiou donuépar
xaraxéovor xai xatà Éoprhv éxdoryy Epsx Enirißtaor rà &pyd'Éor DE al Sólo
de aôrèv doßtivar Kp/v tov Aldov dvri rod marddc xal dg adds Hucoev abröv 6
Kpévoc. La pierre se trouvait, comme le rappeHe G. Daux, dans une partie de la zone
extérieure du sanctuaire « ravagée depuis des siècles par les chutes de pierre et
ravinée par les eaux », paysage postdiluvien typiquement dodonien {voir infra).
Il ne nous paraît pas impossible que l'attentat dont le roi Euméne de Pergame
devait se plaindre après son passage à Delphes, en 174 av. J.-C. (PoLyBE, XXII,
22, 4; Liv., XLII, 11), ait été organisé par ses ennemis dans une forme à demi
rituelle, essayant pour quelque raison de frapper en lui un « Néoptolémien ». On
verra plus loin que Néoptoléme était condamné par le destin à mourir d'une
pierre — pierre à laquelle se substitue une tuile dans le récit de la mort de son
descendant (?) Pyrrhus.
2) PLur., Pyrr., 1 : Ex tobtov 82 xai *AyuMeds dv "Hrelpe tiuds émoféouc
tayev, Aonetoc Emtyapin Pay mpocxyopeuduevog.
Seite 16
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)« néoptolémiens », tandis que d’autres, p.
ex.
un
thrène
mystique qu’on y chantait, rappelaient le culte de Mélicerte!.
Ainsi Pyrrhus, plus nettement, plus
fidèlement encore
qu’Alexandre le Molosse, s’est comporté comme un croyant
privilégié de Dodone, et a été utilisé par ce sanctuaire au profit de ses plus secrets symboles.
Les présomptions nous
paraissent suffisantes pour avancer que sa vocation de nouvel
Achille lui fut confirmée, sinon inculquée, par le même oracle.
Mais pour aller plus loin, et surtout pour comprendre exactement en quoi cette investiture pouvait servir Pyrrhus dans
son aventure parmi les peuples d'Italie, et contre Rome, il
nous faut étendre la recherche à quelques autres traits religieux propres à Dodone ou à ce roi, ou communs à l’un et à
l’autre, et qui trouvent de curieux
équivalents dans des
légendes ou des rituels anciens de l'Italie.
II
ANALYSE DE QUELQUES RITUELS OU SUPERSTITIONS DE DODONE
ET DE LEURS ÉQUIVALENCES ITALIQUES
a) Le labou « achilléen » de la traversée du torrent
el les superstitions du Busenio
Lorsque Pyrrhus était encore tout enfant, raconte Plutarque, il lui arriva l’aventure que voici : menacé dans sa vie
et obligé d’échapper à la Cour d’Épire, il fut emporté par
une escorte de gardiens fidèles vers la Macédoine. On arriva
devant le torrent (de nom non identifié) qui séparait de ce
pays en face d’une bourgade de Mégare. Le torrent était
impétueux ; les sauveteurs cherchaient en vain un gué, et ne
savaient comment répondre aux signaux qui leur étaient
1) Prirost., Her., XX, 25 (éd. Kayser, II, p. 208 : nous devons cette référence à l’obligeance de M. Ed. Will) : Tà 38 Gerrard tvaytopata pourüvre
7% Axel Ex Oerradías éxphoôn tx Awdavys. *Exércuce yao Sh To pavretov
Oerradode de Tpolev matovras dew Boa ety TH "Ayude xal opdrrew ta lv dos
Bed, ta doc ev polpg Tüv xsuuévov... Pour certains détails des rites, voir
infra, 3e article.
Seite 17
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)faits de l’autre rive. « Enfin quelqu’un de la suite de Pyrrhus
imagine d’arracher une écorce de chêne sur laquelle il écrit,
avec l’ardillon d’une agrafe, la situation du prince et le besoin
qu'il avait d’être secouru ; ensuite, roulant l'écorce autour
d’une pierre, afin de lui donner du poids, il la lança à l’autre
rive. Selon d’autres, il la darda avec un javelot autour duquel
il l'avait attachée. Les gens arrêtés sur l’autre bord ayant lu
ce qui était gravé sur l'écorce, et voyant combien le danger
était pressant, coupèrent à la hâte des arbres qu'ils lièrent
ensemble et sur lesquels ils traversèrent la rivière. Le premier
qui aborda à l’autre rive se nommait par hasard Achille;
il prit l’enfant et le passa ; ses compagnons firent passer les
autres comme ils se trouvaient, etc.! »
Récit anecdotique, mais aussi conte édifiant, qui anticipe
sur l’histoire de saint Christophe, en reprenant des thèmes
d'Achille ! Tel est le premier exploit de cet Achille redivivus,
présage que souligne la coïncidence. du nom du principal
sauveteur. Tous les détails sont intéressants, car aucun sans
doute n'est fortuit. Laissant pour le moment celui de l'écorce
gravée et des arbres coupés, nous retiendrons d’abord le
thème nu et superstitieux de la traversée du torrent, tabou
devant
lequel
nous
avons
déjà
vu
hésiter Alexandre le
Molosse.
L’anecdote que nous analysons implique probablement
un jeu de mots essentiel entre le nom d’Achilleus et celui du
1) Ibid., 2 :"Hôn Sè tod HAtov xatadeduxdtos éyydc yevouevor vic Ermtdog &atovng dnerönnoav, évruyévres TH mapà Thy méàtv mapappgovTt rotauéò, yarerdd
udv dpvar xal &yplow, Tetpmpévos Si StaBatvery ravréraow dopwrito. Todd
te yap téminte peda xab Oorepdv SuBpwv érryevouévev, xal Td oxdtog éroter
nd&vte poRepdtepa. Ka0' abtotc uèv obv dxéyvwoay emtyerpetv madly pepduevor
Hal ybvaıı th Tpigovta Td Tratdiov, aloféuevor SE thy Emywplov tiwag dy 76
Tépav ¿otras Édéovro aura Géo dar mpds Thy Sta Bact, xal tov Ibppov dvedetxvucat
Bodvres ai ixerevovres. Oi Sè où xarhxovov Sid Tpaxbenta xal m&tayov rob
gedpatoc, dA
Fy dtateiBh tHv péy Bodvrow, tüv SE wh ovvidvteav, &ypr Tic
éwonoag xal mepie@v Spudc proud Évéypage néprn yeduuata podCovta Thv
Te xpelav xod thy toyyy TOU matdòc, elta MO tov PAoıöv mepterlEac xal ypnakuevos
olov Épuara rig Boats dpfixev sic th mépav Zvior Sé past cauvie nepiréavrac
dxovtiant tov piotév. “Og d'oîv dvéyvwoav ol mépav ta Yeduuara xal auveidov
thy dÉbrnra tod xatpod, xdmtavte Edda nal meds AANA cuvddovtes Exeparoivto.
Kai xara Thynv 6 mp&tog aùrév meparabele “Aytdreds Tolvopa tov Ilüppov
Édééaro tube SÌ &AXoUG dc Éruyov Garor drexduttov.
Seite 18
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)fleuve-torrent l’Achelöos. Ce fleuve coulait à travers l’Acarnanie ; il avait son cycle de légendes, et Dodone prescrivait
de lui sacrifier!. Les traditions le rapprochaient de l’Acheron
voisin, quoique son caractère infernal fût beaucoup moins
marqué. Comme Achille, il était fils de Thétis. On sait que
son nom finit par prendre valeur générique, et l’on a supposé
qu'il avait signifié « l’eau courante ». L'intérêt que lui portait
Dodone se comprendrait de lui-même s’il était sûr que le
surnom de Naios, que Zeus portait ia, signifiait aussi la
notion de courant fluide ; mais cette étymologie reste conjecturale?, En tout cas, à une époque primitive, il est possible
qu’une relation de parenté ait existé entre ces deux noms,
d’Achilleus et d'Achelóos, à partir d'un symbole commun;
et le bain que Thétis aurait donné à son jeune fils dans les
eaux du Styx, pour le rendre invulnérable, précaution qui
n’avait oublié que son talon, mêle apparemment ce thème du
courant fluvial à une superstition infernale. Ce qui, mieux
que toute autre preuve, nous oblige à admettre à la fois
une affinité et une opposition entre les dieux-fleuves et
Achille, c'est la lutte étonnante que le héros engage contre
eux au chant XXI de l’Iliade : contre le Xanthe surtout, que
ses défits exaspèrent de colère et qui menace un instant de
l’engloutir; contre Astéropée aussi, fils de l’Axios. Achille
n'échappe à cette colère que grâce à un ormeau qu'il arrache de
la rive, et il n’est définitivement sauvé que par l’intervention
d’Héphaistos, qui dompte les eaux par la force du feu, jusqu'à
ce que le Xanthe rentre dans son lit... C’est un des hauts
moments
de
l’épopée
homérique; le
plan
mythologique
normal y est dépassé, et le combat se livre entre des forces
cosmiques; dernière
dptoteta
d'un
héros
qui,
à
travers
1) Cf. Schol. IL, XXI, 194 : Kal 1d ¿y Awdavy Sé pavreiov Exact roïc
xpnouots xércver Oüeuv * Aye ; CARAPANOS, Dodone, p. 133 ; HIRSCHFELD, $. v.
Acheloos, dans la RE. de Pauty-Wissowa, I, col. 213, qui rapproche le nom
d’Acheles, fils d'Héraklès et d'Omphale, celui des nymphes Achélétides (l'Achélès
est un fleuve de Lydie descendant du Sipyle). Le sens générique du nom est attesté
par CoLum., X, 263.
2) Voir Carapanos, Dodone, p. 133; M. P. NiLsson, Gesch. der griech, Relig.,
I, p. 396 sq., d’après le frg. 134 d'Hésiope : valet S'¿y ruduév: pryoù.
Seite 19
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)tout le poème, représente le furor invincible. En ce dépassement supréme, cette fureur divine doit faire ses preuves
contre les puissances mémes dont sa nature le rapproche le
plus : contre l’impétuosité irrésistible des torrents. Il nous
semble que l'épisode n’a pas été donné seulement au poète
homérique par ce sens de la progression épique, mais qu'il
préexistait en germe dans le plus ancien personnage d'Achille.
Celui-ci, on le sait, adresse parfois directement sa prière au
Zeus de Dodone, quoiqu'il n’apparaisse dans l’Iliade que
comme un Achéen du versant thessalien?; le thème de ses
luttes avec les fleuves a certainement été accueilli spontanément à Dodone aussi, si même il n’a pas dd quelques traits
originels à ce sanctuaire. Les prêtres dodoniens ont eu, nous
le rappellerons tout à l’heure, une symbolique des éléments,
et particulièrement du rapport entre la pierre et l'eau courante
;
symbolique post-diluvienne, à ce qu'il semble, tirant la leçon
de
quelque catastrophique raz de marée peut-être, soupconneuse à l'égard de la mer et légitimant avant tout quelques
riviéres bienfaisantes ou redoutables. On sait que leur oracle
attachait une valeur particulière au murmure d’une source
qui jaillissait aux pieds de son arbre fatidique®. Cet arbre
lui-même, quelle qu’ait été son espèce exacte, de toute façon
une sorte de chêne, était censé naître de la pierre nue“, c’est1) IL, XXI, v. 122 sq.; cf. F. Ropert, Homère, p. 290-291.
2) IL, XVI, v. 233 sq. (voir supra, p. 147, n. 3);
... dupl BE Lerrot,
cot valove’dropiitar, dvereróroSes, yapotstvar.
«Sire Zeus, Dieu de Dodone et des Pélasges, dieu lointain! toi qui règnes sur Dodone
Tinclémente, au pays qu'habitent les Selles, les interprètes aux pieds jamais lavés,
qui couchent sur le sol... » (trad. Paul Mazon, dans l'éd. G. Budé). La lecture dut
Si ZeMol est la plus probable (au lieu du possible o” “EMot). Sur la consultation
d'Ulysse, voir infra.
3) Serv., Ad Aen., III, 466 : Circa hoc templum quercus immanis fuisse
dicitur, ex cuius radicibus fons manabat, qui suo murmure instinctu deorum
diversis oracula reddebat; quae murmura anus Pelias nomine interpretata hominibus disserebat ; cf. PLINE, N. H., H, 228 ; Pomp. MELA, I, 43.
4) C'est ainsi que nous comprenons l’allusion de PLATON, Phédre, 275 B (cf.
infra) : Suds val métoac dxovetv, etc., à moins qu’on ne préfère la prendre à la
lettre, et supposer que, en dehors de l’oracle de l'arbre, était consulté celui d'une
pierre sacrée, nécessairement du type « néoptolémien ». Aux fêtes de Zeus, l’on
portait un rameau de chêne à la source pour obtenir le miracle de la pluie — tant
Seite 20
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)à-dire qu'il appartenait à la catégorie des arbres que les Grecs
ont
appelés
du
nom
de
geddddpuc,
et
dont
un
exemple
assez illustre nous est probablement donné, dans l’histoire
religieuse
de
la
Rome
primitive,
par
le
ficus
Ruminalis.
L’enchainement des notions a pu s’établir en partant de celle
d’une pierre sacrée, une pierre de vie, de laquelle paraissent
naître sans autre intervention la source et l’arbre. En tout
cas la réflexion de Dodone a dû se porter sur ces rivières
d’Epire et d’Acarnanie qui lui étaient voisines, l’Acheron
et l’Achelöos, et contribuer au premier chef à construire, sur
d’essentiels « tabous » fluviaux, des rites pour le franchissement.
C'est un de ces rites qui, selon nous, est au fond du récit de la
Vie de Pyrrhus que nous avons cité. C’est la même superstition
qui a rôdé autour d'Alexandre le Molosse, devant la rivière
« achérontique » de Pandosia.
S’agissait-il, en l'occurrence, de simples coincidences de
noms ? Il est possible qu’une superstition de type dodonien
ait été déjà localement attachée à la rivière de Calabre. Une
autre curieuse rencontre de l’histoire, en tout cas, donne à
réfléchir : au ve siècle de notre ère, le chef des Wisigoths, Alaric,
mourant au terme de son raid de pillage, se fera ensevelir
dans le lit du Busento, près de Consentia encore ; et selon un
étrange rituel : car les Goths détourneront le cours du torrent,
déposeront son corps avec ses trésors, et ensuite rétabliront
le Busento dans ce lit, non sans avoir immolé les artisans de
ce travail!. Salomon Reinach et M. Van Gennep ont successivement étudié cette tombe d’Alaric ; le premier a cru plutôt à
un thème légendaire, le second a voulu rendre l’historicité
probable
par
la
comparaison
de
rites
d'inhumation
subl’arbre apparaissait comme facteur d'humidité. Sur la nature de cet arbre, Spôc
proprement dit ou pyyós (?), cf. NiLsson, loc. cit., p. 398 sq., et ce que nous disons
infra
à
propos du
culte ombrien,
peut-être
ombrio-illyrien
(?)
de
Grabovius.
D'après Arist., Eq., 693, Zeus avait laissé son sceptre à un Spvox‘Aanty:... Sur le
Zeus de Dodone en général, et sa signification dans l’ensemble des cultes grecs
de Zeus, voir A. B. Cook, Zeus, p. 1168 sq. (dont le système, toutefois, ne nous
convainc pas).
1) Voir surtout le fragment d’OLYMPIODORE, 10; allusions plus sommaires
chez JoRDANES, Gel., 158, et PROCOPE, B. v., I, 2.
Seite 21
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)aquatique réellement attestés chez des primitifs d’Afrique et
d'Australie!. S. Reinach a bien vu que le fait antique le plus
digne d’être rapproché était l’ensevelissement des lingots d'or
de Décébale dans le lit temporairement asséché de la Sargétia ;
mais, quoique les Wisigoths aient eu un temps d'habitat près
de l’ancienne Dacie, et que la pseudo-filiation Gètes-Goths
soit le leitmotiv de l’ouvrage de Jordanés, il a jugé invraisemblable la transmission d’une croyance dace. M. Van Gennep,
pour
sa
part,
a
fait
peu
de
cas
de
cet
exemple
européen; encore moins de la possibilité que le Busento ait
eu d’avance sa légende et que les Goths qui y enterrérent
Alaric se soient contentés d’en faire profiter leur héros. Peutêtre vaudrait-il la peine de modifier un peu les termes du
problème, en se demandant, d'une part, si les Daces n’ont
pas eu quelques superstitions de même nature ou de même
origine que celles de Dodone — nous traiterons ailleurs de ce
problème à propos du message envoyé à Trajan, sur champignon, par les Bures (?) — d'autre part, si la religion de
Dodone n’avait pas véhiculé jusqu’en Calabre, bien des siècles
avant Alaric, probablement avant Alexandre le Molosse luimême, des thèmes relatifs au courant et au lit des rivières :
les tabous du franchissement d’un torrent pouvant sans doute
se concilier, en certains cas, avec une prescription d’enseve1) S. REINACH, Les funérailles d'Alaric, dans la Rev. arch., 5° série, I, 1915,
p. 13-19; A. VAN GENNEP, La tombe d'Alaric, dans la même revue, XIX, 1924,
p. 195-207. Nous ne savons s’il faut rapprocher de ce thème, que nous croyons
défendu par Dodone, le détail relatif à la découverte du cercueil de pierre de
Numa et de l’arca contenant ses livres, au pied du Janicule, en 181 av. J.-C., supercherie d'inspiration pythagorisante (cf. J. Carcorıno, La basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, p. 185, d'après Liv., XL, 29, et PLUT., Numa, 22) :
suivant une version, c’est un scriba du prêteur Petilius qui aurait exhumé les deux
arcae en fouissant le sol comme laboureur; mais, suivant une autre version que
Plutarque a suivie, ce sont des « pluies abondantes » qui auraient entr’ouvert la
terre : $uBpov dì peyídwv exireadvrev nal yduatos Tepippayévroc ¿éwoe robo
gopobc to fedua... Voir infra nos réflexions sur le rôle des traditions dodoniennes
dans l'élaboration du mythe de Numa élève de Pythagore, et sur le rapport terre
et eau dans la cosmologie « postdiluvienné» de ce sanctuaire, — Dans le récit
qu'Ovipe, Fast., III, 281, a fait de la négociation de Numa avec Jupiter Elicius, qui
sera étudiée infra., le roi est d’abord effrayé par un orage accompagné d’une
grande averse (effusis ae'hera siccal aquis). Le détail s'accorde avec d'autres
traditions mettant le culte de cet Elicius avec les pratiques de l’aquilicium :
cf. J. BAYET, Herclé, p. 247.
Seite 22
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)lissement dans son lit ; et la victoire obtenue à ce prix sur ce
torrent pouvant devenir la suprême justification de l’Impétueux sacré, du héros « achilléen ».
b) L’écorce de l'arbre fluvial,
de la fable de Pontius Cominius à Panecdole sur Pyrrhus
Pour communiquer avec les habitants de Vautre rive du
torrent — des Macédoniens, apparemment — l’escorte de
Pyrrhus enfant avait lancé un message gravé avec la pointe
d'une agrafe sur l'écorce arrachée à un chéne — Tepiehov
Spudc
pAotov...
—
Les
gens
de
la
rive
opposée y
répondent en coupant des arbres — naturellement ceux
de la
rive méme — et en faisant une sorte de radeau pour traverser la riviére. Nous voulons bien croire que ces détails
avaient été exactement conservés par une source de Plutarque,
attentive a tous les prodiges qui avaient entouré la jeunesse
de
Pyrrhus;
mais
leur
choix
et
leur
coordination
nous
paraissent s'expliquer encore par un rituel de type dodonien.
Et cette fois un équivalent nous est gardé dans la tradition
romaine.
C'est l’histoire singulière de
impiger,
Pontius
Cominius,
iuvenis
auteur d'un héroique exploit durant le siége
de
Rome par les Gaulois : réfugiés dans le Capitole, le Sénat et
les magistrats ne savaient comment communiquer avec les
troupes demeurées hors de Rome aprés le siége de Véies, et
notamment avec l'armée de secours latine que Camille organisait pres d'Ardée : Pontius Cominius se serait offert pour
établir cette communication; il aurait pour cela traversé le
Tibre sur une plaque d'écorce de liége, et transmis le vital
message à Camille!.
1) Liv., V, 46, 8-10 : Ingenti periculo transeundum per hostium custodias
erat : ad eam rem Pontius Cominius, impiger iuvenis, operam pollicitus, incubans
corlici secundo Tiberi ad urbem defertur. Inde, qua proximum fuit a ripa, per
praeruptum eoque neglectum hostium custodia saxum in Capitolium evadit, et,
ad magistratus ductus, mandata exercitus edit. Accepto inde senatus consulto,
uti, comitiis curiatis revocatus de exilio iussu populi Camillus dictator
exemplo
diceretur, militesque haberent imperatorem quem vellent, eadem degressus nuntius
Seite 23
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Un critique conservateur pourrait à la rigueur défendre
l’authenticité de l’épisode, aussi sportif qu’héroique, voire
l’historicité du personnage. Mais nous croyons que le noyau
de la tradition annalistique, ici comme en plusieurs cas semblables, serait plus essentiellement préservé si l’on considérait
cet exploit comme la personnalisation et l’interpolation, dans le
récit de l'invasion gauloise, d'un souvenir plus rituel que militaire. A une époque ancienne, la traversée du Tibre à la hauteur de Rome — disons plus généralement entre le confluent
près de Fidène et Ostie — a dû être soumise à des règles
superstitieuses; la construction du pont Sublicius le prouve
pour l’ancienne Rome et aussi l’étymologie la plus probable,
Veios contendit. Récit plus détaillé chez PLur., Cam., 25 : "Hv Sé tug év vois
véotc Tlóvrios K-pivios,tóv pésov natch yévos modttitv, BéEnc Si xal Tus
Épaorhç * obros bréaty tov d0hov éxovotoc. Kal ypduyata piv ode Brae mpdc
tods dv TH Kantroklw, un Anplévroc adtod pupdomow ol modéutor Sl abrí
tod Kaptrarov thy Stavolav, ¿a07ra SE paukñv Exwv xal perdrods br’ with xoulCov
Thy pév ¿Any 68dv hugpac dde Faber, iyyos di The ródecos Yevöpevos fon
oxotatos, émel xatà yépupav oùx Fv tov rorauòv mepicar tiv BapBdpwy rapaqvurattévtey, thy dv dora 17) xeparj meptarelpacag où roAANv 0082 Baupetav,
obs dt pedrods pele TO omua xal cuvertxovitwv tH mepatotaBat meds Thy
rómy 2EEßn. Kal mapadrdrrav del todo éyprnyopétac, tote péyyeor xai tH
Oopife texuatpdpevoc, EBádile rpèc thy Kapuevtida midny, À mheiornv elyev
hovxtav, xal pditota xar'adrhv Spbtog 6 tod KamiteAtov Aópos dvéotyxe xal
TETOR KUKA@ TOMA? xal tpayeta repuréques
Se He dvéBy dado nal mooséurke tots
vddtrovat TÒ Statelytoua yarerdic xat LOL Kate To Acykpwtatov. * Acraokuevos
dè toda Xvdpag xal ppácas Exutbv ¿E dvéuatos dvarnpbele Eyeaper mde robe iv TÉdet
av Popatcov. Il est évident que Cominius, pour son voyage de retour, n’a pu se
contenter de la flottaison du liège, puisque, pour rentrer à Véies, il lui fallait
remonter le Tibre ; seule la descensio a une valeur originale. Son point de départ
pourrait avoir été le confluent de la Crémére avec le Tibre (cf. nos Huit recherches
sur les origines italiques el romaines, p. 37 et 174). Nous sommes enclin à supposer
que, dans le rite (annuel et printanier, peut-être) que l'anecdote transpose en exploit
de guerre, une écorce était livrée au courant à partir environ de ce confluent, et
guettée par les pontifes à la hauteur du Pons Sublicius, son aspect et les signes
éventuels qu’elle portait étant alors livrés à leur interprétation religieuse. Peut-être
y aurait-il lieu de rechercher — nous le ferons ailleurs — si les oracles de la Sibylle
de Tibur (Albunea) n'avaient pas été fondés primitivement sur un rapport entre un
élément végétal (apparemment des feuilles d'arbre) et le courant bouillonnant de
l’Anio ; car la fable évoquée par TiBuLLE, II, 5, v. 69-70, d’après laquelle cette
Sibylle aurait transporté miraculeusement ces sortes à travers le torrent, en les laissant secs, dans son sein (Quod, quae Aniena sacras Tiburs per flumina sortes Portarit
sicco pertuleritque sinu) semble bien être l’affabulation d'un rite ou plutôt d'une
ordalie qui consistait à faire surnager un message oraculaire, sans 8e pourrir et
sans sombrer. Ce qui nous rapproche encore de la fable de Pontius Cominius, et
laisse penser que ces superstitions ou ces rites, dans lesquels le fleuve ou torrent
est garant d’ordalie, ont été connus à une époque ancienne, non seulement entre
Fidène et Rome comme nous le supposons, mais aussi le long de l’Anio,
Seite 24
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)aujourd’hui encore, du nom des poniificest. Pontius a donc
pu être le nom logique d’un héros dont le rôle consistait à
traverserle fleuve. Cominius aurait-il complété sa signification ?
Aucun indice direct ne nous permet de le supposer ; mais, dès
lors que le liège, objet capable de flotter à la surface, joue un
rôle essentiel en son histoire, il nous paraît digne de remarque
que ce nom ou cette racine italique voisine avec le vocable
super en deux occasions : d’une part, dans une anecdote
mythologique contée par Plutarque et qui est censée se jouer
au pays laurentin : le héros s’en appelle Cominius Super et a
pour partenaire une nymphe? : d'autre part, dans un passage
des Tables Eugubines, où l'on lit côte à côte : super kumn®...
Il est vrai que, depuis Michel Bréal, ce passage est rapporté
à une course de génisses à travers un forum ou comitium (?),
à l’occasion d’une lustration du peuple (?) ; mais ne serait-il
pas possible aux savants « ombrianisants » d'admettre une
révision partielle de cette lecture, en laquelle, par exemple,
les mots alera poplu au début du même paragraphe ne se
rapporteraient pas au peuple d’Iguvium, mais bien au culte
du peuplier infernal — aira populus — ce qui rendrait légitime de chercher dans les lignes suivantes les traces d'un
vocabulaire de l'arbre ? Super,
en ces
deux
exemples,
se
lirait comme un équivalent italique du latin suber. Cum(i)n
1) Voir, en dernier lieu, J. LE Gaui, Recherches sur le culle du Tibre, 1952,
p- 57 sq., auteur porté d'ailleurs à réduire au minimum l’importance et l'originalité
de ces superstitions tibérines, que nous croyons, au contraire, profondes et « ritualisées » à l’époque ancienne.
2) PLur., Parall. graeco-rom., 34 : Kouulvoc Zoönep (sic) Aavpevrivoc, Éyov
vióy ix Alyeptas vigne, Koppivov, ¿mpyays patoviey Tidicav iris Épaobeion
Tod npoyévou xal drrotuxodoa Bpéxea.xaréaTtpuhe tov Blov, Emorodde xatarethbaca
yevdets. ‘O Sì Koyplvios dvayvods ta éyxAnuata, xal TH Chrw moresoae, émexxrgoato tov Il.osıdöve. “O Si 76 rodi ext dpuat:c dxouuéve aüpov Ederke,
mai of Immor vov véov oûpavres énékeozv. "Lc Aoaldzog Ev rpirw “Itadixdv.
L'histoire avait été visiblement arrangée sur le modèle de celle de Phedre et
Hippolyte, que Plutarque, en effet, compare. Mais on y reconnaît plutôt, à l’origine, le thème d'un Virbius vivant dans une forêt du Latium, au service du culte
d’Egerie comme
Numa.
MM
3) Voir Devoro, éd. des Tabulae Iguvinae, I b, 41 (p. 105) : pustertiu pane
puplu aterafust, iveka perakre tusetu super kumne arfertur, prinuvatu tuf tusetutu, hutra furu sehmeniar hatutu, etc. Traduction en latin (?) : postquam tertio
populum circum dederit, iuvencam perakri — fugato super comitium (sic) flamen,
legati duas fuganto, intra forum concilii, capiunto, etc.
Seite 25
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)serait a interpréter en fonction de ce sens, et sans doute
le rituel iguvin nous restituerait-il ainsi une pratique sacrée
donnant un rôle à une écorce arrachée à un tel arbre, y
gravant
par
exemple,
message oraculaire.
ou déchiffrant en son dessin,
un
Que l'écorce de certains arbres ait été
matière à écriture, l’évolution du nom latin du livre, liber,
semble le supposer; et que des oracles aient pu parfois y
être écrits, cela est avoué, comme nous le verrons bientôt,
par l’histoire des carmina Marciana au temps de la guerre
d’Hannibal.
L'histoire de Pontius Cominius nous paraît donc, à la
bien regarder, rejoindre celle de l’enfant Pyrrhus et de ses
sauveteurs. Certes, ceux-ci ne font pas flotter sur la riviére
l'écorce où ils ont gravé leur message; ils la projettent sur
l’autre rive ; mais le principe est apparemment le même et le
détail ajouté par Plutarque des arbres coupés et liés pour traverser le torrent pourrait transcrire une autre partie d’un
rituel de 1 « arbre fluvial », dont les vestiges affleurent peutêtre sous certains récits de Tite-Live, à propos de l’Allia, par
exemple!. Nous avons jusqu'ici supposé que la fable de Pyrrhus
1) Nous avons supposé déjà (Huit recherches, p. 174-175), que le nom du chef
militaire Caedicius, qui commande le groupe des soldats romains restés à Véies
après l’Allia et concourt à faire rendre le commandement à Camille (Liv., V, 45,
7 et 46,6), donc à l’origine de la singulière mission de Pontius Cominius, procédait
primitivement de la personnalisation conventionnelle d'un rite d’« abatage » de
l'arbre fluvial (sens technique du latin caedo, caedes) ; nous devons supposer que
cet arbre, naturellement choisi dans une espèce bien déterminée, une fois abattu,
peut-être jeté avec d’autres à la rivière en guise de « pont », son écorce était réservée,
et utilisée pour une flottaison au gré du courant, qui constituait Poracle « arborifluvial ».
L'expression d’« arbre fluvial » pourra surprendre; nous la formons à partir
du fait, rendu évident par plusieurs cas de toponymie fluviale, qu’un arbre donne
parfois son nom à une rivière. On sait qu’en grec dyspotg désigne le peuplier
blanc, l'alba populus des Latins (comp. acer, Vérable), ce qui fait apparaître l’Achéron comme le torrent des peupliers blancs — arbre justement infernal. Le rapport
entre Achéron et Achelôos reste incertain, mais il est possible que ce dernier porte,
lui aussi, le nom d'une espèce d'arbre. C'est pourquoi, dans les fables ou rites que
nous évoquons ici, une superstition de l'arbre paraît liée inséparablement à une
superstition de la rivière, et surtout du torrent. Quel que soit l'avenir des recherches
sur l’&tymologie du Tibre (voir en dernier lieu J. Le GALL, Le Tibre, fleuve de
Rome, dans l'Antiquité, 1952, p. 52-53), il n’est pas exclu, croyons-nous, que le
Tiberis ait porté pareillement, à l'origine, un nom dérivé de celui d'un arbre, et
qu’ainsi un rapport au moins indirect rattache le nom du ficus ruminalis à son nom
étrusque
de Rumo.
Seite 26
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)était celle d’une sorte de saint Christophe dodonien: le prince
prédestiné, l'Achille redivivus, devait être exposé au danger
du torrent, et le surmonter à l’aide d’une écorce gravée, prise
à une espèce d’arbre apparemment favorite des prêtres de
Dodone. Si le rapprochement que nous venons de faire entre
la fable de Pontius Cominius et les Tables Eugubines est acceptable, cette fable pourrait être considérée comme représentant une tradition plus ombrienne que latine, peut-être, de
l'arbre fluvial, et du liège sacré. Mais qui sait si les rituels que
nous a rendus par hasard l'inscription d’Iguvium n'étaient
point connus, voire pratiqués dans les bourgades comme
Fidène et Ocriculum, avant-postes de la civilisation ombrienne
aux portes du Latium, aux flancs des montagnes sabines ?
S'il y a eu une religion tibérine, elle a dû descendre le Tibre
plutôt que le remonter; or, sur le Tibre supérieur avaient
régné les Ombriens, et la conquête étrusque avait probablement respecté la plupart de leurs coutumes. La jolie fête de la
descensio Tiberina, dans le calendrier romain de juin, a Pair
d'en deriver!. Peut-être les plus anciennes superstitions des
pontifes
romains
ÿ
trouveront-elles
un
jour
leurs
vraies
racines. Une influence directe de Dodone sur ces peuples n’est
pas immédiatement démontrable; mais ‘il est possible, au
minimum, qu'ils aient subi à une époque ancienne, soit en
Italie, soit dans un habitat antérieur, l'influence d'une religion
parallèle.
1) Cf. Ov., Fast., VI, 777 sq. (avec le commentaire de James Frazer, The
Fasti of Ovid, IV, p. 333 sq.) :
Pars pede, pars etiam celeri decurrile cumba
nec pudeal polos inde redire domum.
Forte coronatae iuvenum convivia lintres,
muliaque per medias vina bibanlur aquas...
et Cıc., De fin., V, 70 ; LE GALL, loc. cil. La légende de l’exposition du berceau des
Jumeaux, sur le Tibre, manifestement livrés au caprice du courant plutét que
franchement sacrifiés, et de sa miraculeuse découverte un peu en aval, semble-t-il,
nous paraît s’étre inspirée en partie de ce rituel des fêtes tibérines. Et il est possible qu’ait été adorée sous cette forme, parmi les Fortunes des cultes romains,
si curieusement lièes parfois au Tibre (par exemple Fors Fortuna), la Fortuna
Obsequens qui, sur un revers d'Antonin le Pieux, apparaît au gouvernail d'une
barque !
Seite 27
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)c) L’oiseau prophélique de l'arbre
el le culle italique de Picus
Les prêtresses sacrées de Dodone, on le sait, prophétisaient
d’après l'observation
des
deux oiseaux — des
sortes
de
colombes, redeía. — qui hantaient leur chêne sacré; et de
ces oiseaux elles tiraient leur nom même de Péléiades. Dans
l'arbre à murmures oraculaires, qui savait s'émouvoir au seul
caprice d’une brise, que représentaient ces medcia: ? Un mouvement, ou un chant ? Les textes ne nous le disent pas nettement; mais le rapport entre l'arbre et les oiseaux était visiblement essentiel, et supposait d'anciennes pratiques d'auguration « oiónoscopique », du type de celles qui concernaient,
dans l’ancienne Rome, les oiseaux oscines : c’est-à-dire intéressées, non, comme pour les oiseaux auguraux classiques, à
leur plein vol, à leur relation avec les zones du lemplum céleste,
mais avant tout à leurs mouvements sur l'arbre. Même si le
nom de ces colombes dodoniennes n’a rien à voir avec celui du
bec-hache des oiseaux frappeurs (rékexvc), il est vraisemblable
qu’une importance était attachée à la manière dont elles
cognaient l'écorce du chêne sacré. Or, en aucune partie du
monde antique la superstition des bruits de bec du pivert
contre son arbre n’a eu une valeur oraculaire plus pleine et
plus rigoureuse que dans la primitive Italie sabellique, avec le
culte de Picus — plus exactement du picus Martius. Les mots
piquier Martier des Tables Eugubines semblent prouver l’existence d’une forme de ce culte dans le domaine proprement
ombrient.
A Rome même, si cette superstition est rapportée
1) Tab. Iguv., éd. Devoro, V, b, 9, 4 : Piquier-Martier; cf. G. ROHDE, s. v.
Picus, dans la RE de PauLy-Wissowa, 39° Halbband, col. 1214-1218. Parmi les
superstitions curieuses attachées au culte de cet oiseau, il y a celle-ci, rapportée
par ISIDORE DE SEVILLE, XII, 7, 47, qu'aucun clou (clavus) ne se fixe sans tomber
aussitôt dans l'arbre, quel qu'il soit, où le pivert a fait son nid — souvenir probable
d'une alternative, et donc d'une équivalence magique, entre son bec et l'objet
représentatif de métal par lequel, dès l'époque ombrienne peut-être, les prêtresmagiciens de l'arbre (à Iguvium l’arsfertur et les confrères Atiedii, sans compter
ces prinovalus dont le nom a peut-être parenté avec celui d’un chêne en grec,
ripivos) imitaient l'oiseau en cognant l'écorce, afin apparemment d'obtenir des
signes révélateurs. Le problème ne peut être traité ici ; nous croyons qu'il devrait
être fait état, pour l’éclaircir, de l’elymon même du nom de la ville de Tuder, à rap-
Seite 28
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)aux origines latines, l’histoire du ficus Ruminalis, en ses versions les plus authentiques et en ses représentations figurées
les plus exactes, comporte un rôle de nourriciers des jumeaux,
complémentaire de celui de la louve, pour le couple d'oiseaux
— picus et parra — perché dans l’arbre aux ruminal. Ce
parallélisme entre ces oiseaux et la louve, disons-le en passant,
s’expliquerait mieux, ainsi que le nom méme du ficus ruminalis, qui, de toute évidence, a sa raison d’étre indépendamment de l’histoire des jumeaux, si ces jeunes becs avaient été
considérés de leur côté, à l’origine, comme des nourrissons
becquetant les mamelles — c'est-à-dire les loupes ? — de
l’arbre, et y puisant l’équivalent d’un lait. Cette symbolique
n’a pas besoin d’être inventée; elle est impliquée dans les
rites du figuier sauvage ou caprificus des Nones Caprolines,
dans l’usage que les affranchies faisaient ce jour-là de cette
sève comme breuvage.
procher peut-être du vocabulaire latin du marteau (tudes, etc., cf. en grec le nom de
la hache wédexug, dans une relation semblable avec des noms d'oiseaux), voire du
nom du père de Diomède, Tydée, Tudeús (voir infra, sur le nom même de Diomède; suivant une légende, les compagnons de ce héros auraient été changés en
oiseaux dans une île). Une grande signification doit être attachée, dans le même
sens, au témoignage de Denys D'HALICARNASSE, I, 14, 5, sur l’ancien oracle de
Matiène, dans la région de Réate : cet oracle, attribué à Mars, fonctionnait ainsi :
une colonne de bois sur laquelle venait se poser un pivert (cf. infra, sur des représentations crétoises assez analogues). Ce procédé, remarque Denys, était très
semblable à celui qui passait pour avoir été celui de Dodone, à ceci près que là
l'oiseau prophétisait, perché sur le chêne sacré, tandis que chez les Aborigènes,
l'oiseau envoyé par le dieu avait son siège sur la colonne, etc. : dv tabrn Aéyetat
xenoThptov "Apeoc yevéobar tivo dpyaiov, 6 SÈ pitos aútod raparAñotoc hy ds
pao To Tape Amdavaloıs ufoñoyouséve mote yevécodar: Anv doov et pèv
ini Spud¢ lepäç < réiera > xabétopém Beomupdeiv edréyeto, mapa Se toîc
ABopryiar Gedmeuntog Bpvic, dv attol uèv mixov, "EAAnveg Se Sproxockdntyy
xadrovat, Eri xlovos EvAivou pauvéuevos To aro ¿Spa...
1) Par exemple, sur l'intarse en « opus sectile » de la collection du Palazzo
Colonna (cf. E. Srrong, dans le vol, IV de planches de la Cambriige Ancient
History, p. 178), où les deux oiseaux — picus et parra — sont perchés sur le figuier
lui-même, au pied duquel se tient debout le berger. PLUTARQUE, De fort, Rom.,
8, prête un rôle miraculeux au pivert pour aider les jumeaux à téter la louve :
«... Un oiseau consacré à Mars, le pivert, venait les trouver ; et, se posant à peine
sur eux du bout de ses pattes, il leur écartait tour à tour les lèvres avec son bec
et partageait avec eux sa propre nourriture qu'il leur introduisait par bouchées. »
Le même Plutarque, en ce même passage, répète naïvement que le figuier fut
appelé ruminalis à cause de la mamelle que la louve présentait aux deux jumeaux
— tant ce contre-sens était déjà traditionnel. En fait, l'oiseau est attaché primitivement au ficus et celui-ci est d'avance ruminalis, justement parce que la façon
dont le bec du pivert va chercher son suc dans ses protubérances, ou les insectes
sous son écorce, le fait symbole essentiel d’allaitement.
Seite 29
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Les oiseaux du type oscines, comme la parra, semblent
bien être nommés à plusieurs reprises dans les Tables Eugubines ; mais la lecture traditionnelle ne les fait intervenir que
dans des pratiques d’auguration proprement dite, suivant une
reconstruction qui reste d’ailleurs très conjecturale, parce que
cette lecture n’a nulle part reconnu une allusion à un arbre
de culte. En quoi nous estimons qu’elle a fait une assez grave
méprise. Qu'un tel arbre soit mentionné, que des pratiques
relatives à son écorce y soient décrites, comme nous en avons
fait l'hypothèse à partir des mots cumn super, et nous nous
trouverions en présence d'un rituel complet de l'arbre à
oscines, tout semblable à celui de Picus, et assez proche
parent de celui de Dodone.
.
La religion que les Romains ont attribuée à Numa a,
nous le montrerons, de singulieres affinites avec ces rituels.
Mais elles ne se déduisent que par la constance de quelques
indices indirects. Nous n’en citerons ici que deux : d’une part
Picus est, avec Faunus, une des deux puissances secrétes que
le roi sabin aurait enchainées de ses charmes pour savoir le
moyen d’expier les foudres! ; d’autre part Numa, familier des
Ca(s)ménes, amant d’Egeria, apparaît toujours comme ayant
les cheveux (et la barbe) « chenus » ; il est le canus, le canescens
par excellence. Ce trait le rapproche d’autres révélateurs
antiques, par exemple de Tagès étrusque ; et si nous connaissions mieux le type de vieillard que les Etrusques ont appelé
casnar, peut-être de fait ce Sabin nous apparaitrait-il plus
composite. Mais il nous parait remarquable que le Picus de la
tradition italique ait pour compagne une nymphe Canens
(sic), et que ce nom, à son tour, soit évidemment à rapprocher
de l’obscur vocable latin canentas,
d'étymologie inconnue,
que Paul Diacre explique comme des capilis ornamenta?. Ce
1) PLur., Numa, 20; cf. notre récente analyse dans la Rev. hist. relig., 1953,
p.
183.
2) Festus-Paul, éd. Linpsay, p. 40 ; cf. ROSENBERG, dans Philologus, XXXIV,
p. 761. ERNOUT-MEILLET, Dict. éiym. de la langue lat.*, s. v. canenias, considèrent
le mot comme « inexpliqué, peut-être corrompu ».
Seite 30
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)mot ne désigna-t-il pas, à l’origine, l'apparence du sommet de
la tête, formant en quelque sorte coiffe, chez les oiseaux du
type pivert? Seule l'analyse de l’indigitalio, si étroitement
liée dans la religion romaine à la figure de Numa, pourra nous
permettre d'approfondir ces affinités.
d) Les oscilla et l’oscillatio
Les études de M.
Franz Altheim ont particulièrement
essayé de renouveler, dans l’histoire des anciennes superstitions italiques ou romaines, la
signification
des
oscilla et
leur rapport éventuel avec les masques magiques ou personae ;
admettant, semble-t-il, comme valable l’étymologie qui est
généralement donnée du premier mot — un diminutif tiré du
nom
du
visage,
os — l’auteur
a
rapproché
le
second
de
Vétrusque gersu, et tiré de ce rapprochement une série de
conséquences, en lesquelles nous ne nous engagerons pas ici.
Le propre des oscilla était d’être suspendus à des arbres,
et le phénomène de leur balancement — Paipa de certains
rituels grecs — a imprimé son sens définitif au vocabulaire
de l’oscillatio. D'autre part, au moins dans les pratiques les
plus rustiques, ces objets semblent avoir été faits d’écorce;
en écorce en tout cas étaient creusés les masques grimacants
qu'à cette occasion les campagnards se mettaient sur le visage.
C'est ce qu'on a le droit d'inférer des vers des Géorgiques,
II, 387 sq.
:
Nec non Ausonii, Troja gens missa, coloni
versibus incomptis ludunt risuque soluto,
oraque corlicibus sumunt horrenda cavatis,
et te, Bacche, vocant per carmina laeta, tibique
oscilla ex alto suspendunt mollia pinu...
Le dieu que l’on fétait ainsi, un vieux Liber indigène — et
l’on voit qu’un rapport primitif n’est jamais exclu, malgré
la bifurcation des vocables latins, entre ce nom divin et celui
de l'écorce — n’a guère pour correspondant dans le monde
1} ALTHEIM, Terra Mater, Giessen, 1931, p. 65-91.
Seite 31
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)grec que ce Dionysos Dendriles, dieu de l’arbre, fort primitif,
peut-étre venu de la
Créte minoenne, dont le culte nous
demeure énigmatique, mais est de plus en plus à l'étude. Des
mythes de « pendaison » — que l’on retrouve dans l’ancien
Latium jusque dans l’histoire d’Amata de Lavinium — se
chargeaient de justifier la suspension d’images humaines dans
certains arbres; ils
étaient probablement liés à l’origine,
quelques détails le suggèrent, au thème de l’exaltation orgiastique, soit que le héros se pendit lui-même en ce délire, soit
qu'il périt ainsi dans l’arbre sous la poursuite des « Ménades »
en fureur : ce qui est à peu près le schéma du drame de Penthée
et d'Agavé. La religion dionysiaque de l'ivresse par le vin a
mis sa marque sur plusieurs de ces mythes, mais il serait possible de montrer, en partant justement du mythe de Penthée
et d’Agavé, qu'elle s’est opposée, ou superposée, à une plus
ancienne religion de Dionysos Dendritès, en laquelle apparemment le breuvage orgiastique était fourni par la sève de
Varbre sacré, soumise ou non à quelque préparation fermentée.
Certes, Dionysos Dendritès n’est qu’un cousin du Zeus de
Dodone et n’a pas laissé de traces de lui-même en ce sanctuaire
si ce n’est dans la mesure où serait un jour admise la possibilité d’une relation primitive essentielle entre ce Dionysos et
la Dioné, compagne privilégiée de ce Zeust. Mais les pratiques
de la suspension des oscilla répondent à l'esprit du culte de
l'arbre de Dodone d'une façon significative : non seulement
Vexigence de xepadai, et encore plus de péta imposée par son
oracle aux Pélasges qu'il orientait vers l'Italie, nous ramènera
tout à l’heure à une symbolique arbustive ou pour le moins
végétale, mais l'importance qui était donnée là aux mouvements de suspension et de balancement et aux bruits légers
qu'ils produisaient, comme éléments d'une technique divinatoire, est attestée d'une façon exceptionnelle par l’histoire du
chaudron offert à
Dodone par les Corcyréens
: un oracle
devait résulter du murmure produit par le choc contre ce
1) Voir infra, à propos de certains mythes de Diomède.
Seite 32
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)chaudron des astragales tendus au bout de laniéres de cuir.
Ce chaudron n'est qu’un des fameux lebeles Dodonaei, célèbres
dans le monde antique ; tous étaient apparemment de métal,
de bronze le plus souvent, mais, du point de vue religieux,
il nous manque de savoir à quel symbole exact répondaient
ces bassins oraculaires, si semblables par leur nature et leur
usage aux corlinae de la mantique apolliniennet.
Dans l’état actuel de nos connaissances, il serait sans
doute aventureux de supposer une relation directe de vocabulaire entre les oscilla suspendus aux arbres, et les oiseaux
oscines qui chantent dans les arbres de facon prophétique, et
une relation qui se fonderait sur une autre racine que celle du
latin os — oris. Nous n’avons aucune preuve, en effet — le
nom du peuple Osci restant de son côté trop obscur — qu’ait
existé dans l'Italie primitive un vocable — racine en *osk ou
*opsk, qui eût eu quelque rapport avec l’arbre?. Le parallé-
1) Sur le rôle « sonore » de ces objets, cf. Serv., Ad Aen., III, 466 : ... Ibi
(Dodonae) oraculum Iovis constitutum, in quo suni vasa aenea, quae uno taciu
universa solebant sonare. Rien ne nous atteste une relation entre la source et ces
vases, ni, par exemple, une mantique observant la chute des seconds dans la
première, schéma d'oracle nécromantique récemment étudié par M. E. WiLL
dans la Rev. hist. relig., 1953, p. 250 sq. Le toucher des vases à Dodone se faisait
probablement à l'aide d'un instrument indirect, comme les lanières sur le chaudron
de Corcyre ; mais les détails du jeu du xéttaBoc, dans lequel un présage, de nature
érotique, était conclu de la vibration du bassin de métal sous le jet de vin lancé
d'une coupe — jeu sicilien d'origine, au reste | — suffiraient à prouver la popularité
de ces omina du son chez les Grecs.
2) Le rapport du nom du dieu des Tables Eugubines, Grabovius, avec celui
d’un arbre en illyrien a déjà été fortement suggéré par KRETSCHMER dans la
Fesischrift Adalbert Bezzenberger, Göttingen, 1921, et l'hypothèse reprise par
Irene Rosenzweic, Ritual and cults of pre-Roman Iguvium (dans les Studies
and Documents de K. et S. Lake, Londres, 1937), p. 68-69, principalement sur la
base d'Athénée, XV, 699¢ : « The most satisfactory interpretation of Grabovius
is that given by Kretschmer who considers that word borrowed by the Umbrians
from Illyrian with the meaning of belonging to oaks, oak god. We have the word
yp&Btov quoted by Athenaeus from the Macedonian Amerias as a gloss for « torch » ;
also from Seleucos of Alexandria who interprets it as the wood of an oak, mptvog
or öpüg, from which torches were made. T'o&ßıov is obviously an adjective derived
from the name of the tree *ypáfoc, Slavic graba, with the addition of the suffix
is, and signifies illigneus or querneus. Its Illyrian origin is supported by the Illyrian
proper names l'p&foc and l'héBov. Kretschmer concludes that ypdBwyv was probably
a borrowing from the Illyrian which Amerias took for Macedonian. » Et toute
notre enquête nous amène à la conviction qu'un rituel de consultation de l'arbre
ominal joue dans les Tables Eugubines un rôle que négligent presque entièrement
les déchiffrements
d'ordinaire
acceptés.
Le titre de Çerfus accolé dans les mêmes Tables au nom de Mars (et de Çerfa
Seite 33
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)lisme est cependant donné par l’histoire religieuse ; et, l’usage
du masque magique ou persona ayant été presque solidaire de
celui de l’oscillum, si celui-ci devait un jour être expliqué par
un vocable de l'arbre, nous pensons qu’il faudrait faire le
même
effort
pour
persona.
Nous
ne
savons,
mais,
qu'il
s’agisse du rôle de l’écorce, de l'oiseau du type oscen, ou des
oscilla proprement dits, il nous paraît remarquable que soient
aussi nettement attestés dans l'Italie primitive des rites qui,
si on les recompose, correspondent à un culte de l’arbre oraculaire dont l'exemple historique le plus illustre est, sur
l’autre rive de l’Adriatique et de la mer Ionienne, le chêne
sacré de Dodone. Voyons si ces affinités ne s'étendent pas à
des thèmes religieux plus essentiels, ou au contraire à des
particularités plus précises.
(A suivre.)
Jean Gack.
pour une déesse) pourrait se prêter à une enquête de même sens. Sur l'exemple de
l’equivalence de l’ombrien parfa avec le latin parra, plusieurs éditeurs l'ont transcrit en latin Cerrus. Mlle I. RoseNzweEic, op. cil., p. 32, a supposé que le nom était
dérivé de celui de Cérés. Nous croyons qu'il ne faudrait pas négliger le rapport
possible avec un nom italien qui, aujourd’hui encore, désigne une espèce de chêne :
cerro. On sait, d'autre part, que s'appellent ceri les machines de bois que les habitants de Gubbio font défiler dans leur cité en l'honneur de sant’
Ubaldo, fête
dans laquelle Mlle RosenzweIG a noté des souvenirs probables du rituel iguvin
antique.
Seite 34
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Persée
http://www.persee.fr
Pyrrhus et l'influence religieuse de Dodone dans l'Italie primitive (deuxième article)
J. Gagé
Revue de l'histoire des religions, Année 1954, Volume 146, Numéro 1
p. 18 - 50
Voir l'article en ligne
Avertissement
L'éditeur du site « PERSEE » – le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l'enseignement supérieur,
Sous-direction des bibliothèques et de la documentation – détient la propriété intellectuelle et les droits d’exploitation. A ce titre il est titulaire des
droits d'auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à la loi n°98-536 du 1er juillet 1998 relative aux
bases de données.
Les oeuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelle.
Droits et devoirs des utilisateurs
Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre.
Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d'enseignement ou de communication excluant toute exploitation
commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d'illustration,
ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées (plans ou photographies). La mention Le Ministère de la jeunesse, de
l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation sur
chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu'ils sont indiqués - le nom de l'auteur et la référence du
document reproduit.
Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, de l'éditeur
original de l'oeuvre, de l'auteur et de ses ayants droit.
La reproduction et l'exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l'éditeur du site, Le
Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de
la documentation (voir http://www.sup.adc.education.fr/bib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.
Seite 35
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de Dodone dans l’Italie primitive
(Suile)!
III
DODONE
ET LES
ET
LES
PÉLASGES
MISSIONS
EN
:
LES
ORACLES
PAYS
A
DEMI
D’EQUIVALENCE
BARBARE
L'EXEMPLE DES xepadal
a) Authenlicilé probable de la migration
des Pélasges en Italie : le probléme de Cortone ?
Supposer l'implantation de rites ou symboles dodoniens
en Italie, à l’époque pré-romaine, c'est d’abord tenter de
rendre substantielle historicité à l’&tablissement en la péninsule d'éléments ethniques littéralement venus de la région
même de Dodone : c'est, on le sait, d’après une tradition
antique suffisamment attestée, le cas des Pélasges.
Trois témoignages nous affirment cette migration : 1° Hérodote note que des Pélasges s'étaient établis « au-dessus des
Tyrrhéniens » (c’est-à-dire des Étrusques), venant de Thessalie,
et conservaient là l'usage d'une langue particulière? ; 2° Denys
d’Halicarnasse,
s'appuyant
sur
un
passage
d’Hellanicos,
admet que des Pélasges refoulés par les Grecs vinrent aborder
1) Cf. RHR, CXLV, p. 137-167.
2) Hérop., I, 57 : “Hytiva Sì YAdacay fecav of Tlehaoyol, oùx Éyw drpexéucg elmeiv' el TÈ xpéov ¿ori texuarpdusvov A€yetv rotor viv En: Lodo: Tleraoyóv,
av drip Tuponvdyv Kedtava (mss. Koyräva ou Kpnoróva) örıy olxéovtav,
ot époupor xote Foav rola viv Awptetion xaAeopévoror (olxeov SÈ tymxadta
Liv thy viv Oertadióóriy xakeouévmv), xal Tüv IDaxinv te xal
Lxvadxny
Tlerxoyóv olerodvitov dy “Exanoróvte, of obvotxor éyévovro > AGnvalotar, xal
boa e TleAxoyırd Eovra rrodiopata Tb oüvoua peréfade, el robrouot, texuatpdwevov dei Ayew, Hoav of Tledmoyol BépBapov yYAGoonv levres ... (texte de
l'édition-traduction E. LEGRAND, dans la collection G. Bude; sur la variante,
voir infra).
Seite 36
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)à Vembouchure du fleuve Spinès (= le Pò) : abandonnant lá
leurs vaisseaux, ils s’étaient emparés d’une ville de Crotone
(sic), dans l’intérieur des terres, et de là avaient colonisé une
partie de la Tyrrhénie. Denys cite, d'autre part, un certain
Manlius, qui avait lu sur un trépied consacré à Dodone les
4 vers d’un oracle rendu par ce sanctuaire et qui aurait
réglé la migration des Pélasgest; 3° Macrobe, enfin, donne
d’après Varron le texte presque identique de cet oracle, comme
ayant non seulement dirigé les Pélasges en Italie, mais déterminé aussi quelques rites conservés dans la religion romaine,
notamment du culte de Saturne’. On sait quel est l’oracle :
L'Italie, déjà Saturnia tellus (!), y est désignée comme le
pays des Sicules ou des Aborigènes ; et Denys d’Halicarnasse,
1) Dron. Har., 16-20 (nous citons les principaux passages) : "Erreır« Tledaoyöy rives tév olxobvrav ¿y 7% xadovpév viv Ocooakla thy Eauräv dvaynacbévtes Exdurtelv oûvorxor yivovraı toic “ABoptytat xal nowy per” exetvev
érorépouy rpdç tobs Lixedouc (16)... Td Sì wretov adrév pépos dtd The pecoyelov
tpambpevor pos tods Ev Awdavy xarorxodvras op@v avyyevetc, ofc oddelc HElov
mélepov émupgpety Oe lepolg (voir infra, 3° article), ypévov pév twa, cbppetpov
abrödı Stetoubav. rel Sé Aurnpol abrolg övres HaOdvovto, ody ixavijc obonc drravtac
Teepe THs yc, éxdetmover thy xÓpav yoenoud merOduevor xedevavta TAsty elo
*Irodtav,
$
tore
Latopvia
èAéyeto...
(suit
le
récit
du
débarquement
aux
bouches du Pò, et de l'installation parmi les ’Oußpıxot (18 : avec le texte de
l’oracle, cité ailleurs)... "Exette motpx rie adri oùx ÉAayiorn, ao À Y} ria oùx
aréyen, neloxvres todo *ABogryivas, ouvépuofor apiot Tis ¿LóBou otpatetovaty
Ent tods ’Oußptxodg, xal mérwv adri eddatuova nal neydanv dova mpoorecdvtes
alpoücı Kpétwva (sic) tabty ppoupia not Emireixiopnar xatà av "Oußpixiv
xXpdpevor, xateoxevacuévy te Go Épuua elvar nordduov dmoypadvracg xal yadoav
éxodoy thy mépak ebBorov, ok xai ¿Alo Expkrroav ywplov tots te "Aßoprylo tov mode TOUS Linedods nörepov Ett ouveataita no meoOuula ouvdtÉpepov,
tos EENAnaav adtods x tig operépas * nal méketc mOAAdG, Tas Lev olxoupévag
xxl nedtepov brb Tv LinchOy, tag d' abtol xataoxevdouvtes, dxovv of IeXacyoi
xowf peta ray ’Aßopıysvav, Ov dot % te Katpntavéy nörıc, “Ayuda Sé Tore
xadovuéva, xat Tica xat Zatopvia xat "Arorov xal dido Tivèc, dig dvd ypévov
tnd Tuppyvisv opnpibnca (20).
2) Macr., Sai., I, 7, 28 : Nec illam causam quae Saturnalibus adsignetur ignoro,
quod Pelasgi, sicut Varro memorat, cum sedibus suis pulsi diversas terras petissent,
confluxerunt plerique Dodonam et incerti quibus haererent locis, eiusmodi accepere
responsum...
(suit le texte grec de l’oracle)... acceptaque sorte cum Latium post
errores plurimos appulissent, in lacu Cutiliensi enatam insulam deprehenderunt
;
amplissimus enim caespes, sive ille continens humus sen paludis fuit coacta compage virgultis et arboribus in silvae licentiam comptus, iactantibus per omnem
lacum fluctibus vagabatur, ut fides ex hoc etiam Delo facta sit, quae celsa montibus, vasta campis, tamen per maria migrabat. Hoc igitur miraculo deprehenso
has sibi sedes praedictas esse didicerunt, vastatisque Siciliensibus incolis occupavere
regionem decima praedae secundum responsum Apollini consecrata, erectisque
Diti sacello et Saturno ara, cuius festum Saturnalia nominarunt. Cumque diu
humanis capitibus Ditem et virorum victimis Saturnum placare se crederent
Seite 37
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)en effet, raconte avec trop de détails les conflits ou les accords
qui auraient eu lieu entre ces peuples indigénes et les nouveaux
arrivants. L'île flottante de Kotylia a généralement été identifiée dans la région de Trebulum en Sabine. Quant aux
offrandes qui sont imposées aux migrateurs, nous verrons
dans la suite de cette étude quel intérêt présentent, pour l’histoire religieuse de Dodone, les
xepadat
à
offrir
à
Hadès
(= Kronides chez Denys), et les o&rx à offrir au « Père »,
c’est-à-dire à Kronos-Saturne.
Macrobe — peut-être
déjà Varron
qu'il avait sous les
yeux — se contente de citer ce curieux oracle à propos des
origines mêmes des Saturnalia romaines ; il ne s'intéresse pas
plus longtemps au fait de la migration des Pélasges ; et il ne
fait aucune mention de cette
pseudo-Crotone qui est au
contraire au centre du récit de Denys d’Halicarnasse. Oubli
grave pour nous! Presque tous les modernes sont d’accord
pour admettre que Denys, et déjà sa principale source Hellanicos, ont entendu parler en fait de la cité de Corlone, puisque
le mouvement de migration se fait à partir des bouches du Pò,
au milieu des Ombriens, et en concurrence ou en opposition
avec les Tyrrhéniens.
Seule Cortone peut répondre à ces
conditions, cette Cortone qui, à la fin du ıv® siècle encore, avec
ses voisines Arrétium et Pérouse, maintenait une évidente
originalité et une relative indépendance de sa politique par
rapport à la fois aux Étrusques en voie de soumission et aux
Ombriens proprement ditst. C’est le nom de Cortone qui, pour
propter oraculum, in quo erat xal xepaAsic, etc., Herculem ferunt postea cum
Geryonis
pecore per Italiam revertentem suasisse illorum posteris, ut faustis
sacrificiis infausta mutarent inferentes Diti non hominum capita, sed oscilla ad
humanam effigiem arte simulata, et aras Saturnias non mactando viro, sed accensis
luminibus excolentes, qui non solum virum sed et lumina péra significat; inde
mos per Saturnalia missitandis cereis coepit. On trouvera plus loin le texte
de l’oracle grec (cf. la note supplémentaire à la fin du dernier article).
1) Texte essentiel de Liv., IX, 37 : Itaque a Perusia ef Cortona el Arrelio,
quae ferme capita Eiruriae populorum ea lempeslate erant, legati pacem foedusque
ab Romanis petentes indutias in triginta annds impetraverunt. — Sans doute le rôle
de ces trois villes s’explique d’abord par leur situation au nord de l’Étrurie, qui
les abrita plus longtemps des entreprises romaines. Mais leur solidarité remontait
probablement beaucoup plus haut. Villes « pélasgo-tyrrhénes » ou « pélasgoombriennes » à l'origine ?
Seite 38
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)la méme raison, est généralement restitué dans le passage
d’Hérodote. M. Jean Bérard, toutefois, continue de croire que
le texte de cet auteur portait plutôt Konorüve; mais il est
bien d’accord, et cela peut nous suffire, sur l’identification de
Cortone chez
Hellanicos!.
Or, les historiens et archéologues de notre temps paraissent
tous négliger les conséquences, à notre avis considérables, qui
peuvent
logiquement
résulter
de
cette
identification
de
Cortone comme du principal établissement « pélasgique »
d'Italie, non seulement sur le plan de l’histoire ethnographique et politique, mais plus encore sans doute sur celui de
l’histoire religieuse. Il est vrai que les fouilles faites sur le site,
sans être en elles-mêmes décevantes, n’ont pu révéler dans
l’ensemble qu’une civilisation étrusque sans variante importante?. Mais l’insistante confusion commise par les auteurs
anciens, ou par leurs premiers copistes, entre cette Cortone
d'apparence étrusco-ombrienne et la Crotone achéenne de
Grande-Grèce, prend toute sa signification pour nous si nous
examinons de près l’histoire légendaire du roi Numa,
Numa,
croyait-on,
avait
été
l’élève
de
Pythagore
de
Crotone, et sans doute à Crotone même. La différence même
1) La colonisation, p. 498 sq. : « Denys d'Halicarnasse se réfère à l'autorité
d'Hérodote en ce qui concerne les Pélesges de Crotone-Cortone. Mais il est à
craindre en vérité qu'il n'ait commis une erreur, et il semble qu'Hérodote, bien
que telle ne soit pas l'opinion de ses plus récents éditeurs, n'ait jamais parlé des
Pélasges de Cortone d’Etrurie. Le texte d'Hérodote, corrigé par Denys, porte en
cet endroit le nom de Creston, et non de Crotone. Cette ville, écrit Hérodote, était
peuplée par des Pélasges originaires de Thessalie, habitant au-dessus des Tyrrhènes
et parlant une langue particulière ; cette langue était différente de celle des peuples
d’alentour, mais était la même que celle des Pélasges provenant d'Athènes qui
habitaient Placia et Scyllacè sur la Propontide. Les Crestonéens sont un peuple
de Thrace dont le territoire se trouvait aux confins de la Chalcidique. » Il est possible, en effet, qu'Hérodote n'ait entendu parler que de la symbiose Pélasges-
Tyrrhènes, de toute façon significative pour l’histoire des Etrusques, autour de
la Creston de Thrace. Mais le témoignage d’Hellanicos, contemporain d’Hérodote,
est d'une autorité suffisante pour justifier Denys : cf. JacoBy, F. Gr. H., I, p. 108-
109; sur le problème du peuplement en Étrurie, voir en dernier lieu M. PALLOTTINO,
La civilisation étrusque (Payot, 1949) et A. GRENIER,
Les religions éirusque el
romaine (collection « Mana », 1948), p. 13 sq.
2) Voir l'intéressante monographie de M. A. Nepri-Mopona, Cortona elrusca’e
romana,
3) Nous avons esquissé explication ici défendue dans nos Huit recherches...,
Seite 39
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)des dates, en supposant assurée l'historicité complete de l’un
et de l’autre, a depuis longtemps suffi à faire rejeter cette
tradition dans le domaine de la fable. Encore faut-il s’entendre : pour les Anciens déjà, le thème de cette relation personnelle
se
fondait
sur
les
analogies
observées
entre
les
préceptes de Pythagore et ceux qu'impliquaient les institutions
religieuses romaines
attribuées
à
une
fondation
de
Numa
; que deviendrait le problème, ne serait-il pas posé en
termes plus certains et plus efficaces, s’il pouvait être établi,
d’une part que Cortone fut, naturellement à une époque plus
ancienne
— disons
provisoirement
:
entre
le
xıı®
et le
viré siècles av. J.-C.) — métropole d'une religion des Pélasges,
d’autre part que des influences dodoniennes précises sont au
fond de la religion de Numa ? N’en résulterait-il pas presque
nécessairement
que
Cortone
dépendit
réellement
quelque
temps de Dodone, apparemment de par l’établissement d’un
peuple envoyé par cet oracle, c’est-a-dire des Pélasges de la
tradition,
et
que
Numa
ne
devint
lui-méme
disciple
de
Pythagore que par l'effet d'une confusion essentielle entre le
philosophe grec de Crotone et le roi sabin, adepte d’une discipline religieuse réellement originaire de Cortone ?
b) Dodone el la religion numaique
;
le principe de l’indigitatio
De fait, à bien regarder, l’histoire de Numa et des ses institutions présente plusieurs analogies avec celle du culte de
Dodone ; et, comme nous l’avons déjà entrevu, ces analogies
paraissent plus certaines si l'on prend d’abord la précaution de
consulter le rituel « ombrien » des Tables Eugubines!. Nous
relèverons pour le moment celles-ci :
19 La religion de Numa met particulièrement en honneur,
d'une façon d'autant plus significative que le ritualisme de
la religion romaine classique se caractérise justement par son
positivisme, la valeur du sacrifice (« Et moi, je sacrifie », dit
1) Ibidem.
Seite 40
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)le vieux roi lorsqu’une incursion d’ennemis menace d’interrompre un rite), de la priére dans le recueillement, et de ce que
l’on pourrait appeler le « silence rituel » : c’est très certainement le sens des relations que la tradition lui prétait avec la
nymphe Taciia. Or, les Tables Eugubines, par l'expression
lacez persnihmu, semblent, d’après l'accord unanime des exégètes, avoir évoqué la même règle de silence liturgique ;
20 Cette règle ne doit sans doute pas être considérée seulement comme un précepte d’attitude mystique, destinée à
conduire l’officiant à un état de contemplation pure dans
lequel il s’abime en la divinité invoquée ; elle était probablement en même temps une condition pratique imposée par la
nécessité d'observations augurales attentives. Que telle ait été
la règle à Dodone, on peut l’inférer, sans que cela nous soit dit
expressément, de la nature même de l’oracle : les réponses
dépendant de l'interprétation de murmures très subtils — la
brise dans les feuilles de l’arbre sacré, la source à son pied —
on imagine le degré d'attention que devaient prêter les prophètes ou les prophétesses. Or, non seulement la description
chez Tite-Live de la cérémonie d’inauguration de Numa sur
l’arx capitoline laisse une impression semblable de solennité
liturgique — quelque chose comme le mystère d'une oratio
secrelissima | — mais nous savons par Varron que la langue
augurale de Rome disposait d’un terme, déja obscur pour lui,
pour désigner une forme de contemplation plutôt intérieure :
le mot corlumio-onis. Ce mot est isolé en latin, et les étymologies
proposées
sont toutes
fort arbitraires ;
leur
principe
commun est d’y rechercher le mot cor, cordis comme premier
élément composant!. Un rapprochement avec le vocabulaire
de corlex, l’&corce, paraitrait d’abord absurde ; pourtant l’arti1) D’après VARRON, I. L., VII, 8 et 9: Quod, cum dicunt conspicionem, addunt
cortumionem, dicitur a cordis visu ; cor enim cortumionis origo. Cette étymologie
est considérée comme peut-être populaire par ERNOUT-MEILLET, Dict. étym.3,
s. v. cortumio; cf. R. G. KENT, dans son édition du J. I. (coll. Loeb., II, p. 276,
note c) : The second part (of the word) is rather from the root fem (= to cut),
as in aestimare (= to cut bronze, evaluate, think) and the whole word seems mean
perhaps « interesting » (?). Notre collègue et ami M. J. CoLLART a bien voulu nous
faciliter l'enquête sur cette glose varronienne, de toute façon isolée.
Seite 41
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)culation de symboles religieux que nous venons d’essayer de
suivre, 4 partir d’un arbre oraculaire, murmurant et hanté
d’oiseaux, articulation qui nous paraît avoir été plus complète
à Dodone qu'en aucun autre sanctuaire de l’époque classique,
la rendrait admissible, et peut-être en indiquerait naturellement la clef dans le symbole même de la Cortone pélasgoombrienne, filiale de cette Dodone. Et peut-être serait-il prudent de ne pas exclure la possibilité que les dialectes ombriens
aient connu un vocabulaire analogue. Nous songeons à un passage des Tables Eugubines où figure la forme, apparemment
verbale, de couriusi; le passage, qui se rapporte justement à
l'observation
augurale,
semble
précisément
interdire
aux
prêtres (ou assistants) tout murmure ; il continue : ... nersa
courlust porsi angla anserialu..., ce qui est traduit généralement : donec reverterit qui nunlios observalum ieril!. Les exégètes, en effet, prennent ici courfust comme une variante du
verbe qui revient en plusieurs autres passages sous la forme
kuvertu et auquel ils ont attribué, sans preuve décisive d’ailleurs, le sens de « revenir ». Il vaudrait la peine, pensons-nous,
d'essayer pour le courlust de ce passage essentiel la signification verbale correspondante à celle du substantif latin cortumio :
« ... Jusqu'à ce qu’ait atteint le moment de contemplation
augurale celui qui, etc. » Tout l'esprit contemplatif de la religion de Numa, de ses « conversations sacrées » avec son Égérie,
s’expliquerait remarquablement
à
partir
de
ces
attitudes
rituelles, et le chemin de Dodone à Cortone se prolongerait,
sans grande difficulté de Cortone a la Cures des Sabins, point.
très éloignée elle-même de Vile Cotylia fixée comme terme à
la migration pélasgique ;
3° Il est vrai qu'aucun culte de l’arbre n'apparaît directement dans les institutions religieuses prêtées à Numa ; mais
un arbre, l’arbor capillala au moins, a joué un rôle important dans le culte des Vestales, lequel passait, on le sait, pour
une fondation essentielle de Numa. De même, nous n’aperce-
1) Tab. Iguv., éd. DEvOTO : VI a, 6, et p. 156-157.
Seite 42
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)vons d’abord rien dans cette couche religieuse qui réponde à
l'étrange prescription du contact direct avec le sol, par les
pieds nus et non lavés, qu’observaient à Dodone les prêtres
dvirrórodes; mais
la valeur religieuse de ce contact avec
le sol paraît avoir été reconnue dans le rituel d’Iguvium,
d'après l'interprétation qui est donnée d'ordinaire des mots
anlakres et kunikaz;
4° Enfin, nous croyons qu'il vaudrait la peine de comparer
les rites
romains relatifs
aux boucliers magiques,
censés
tombés du ciel pour le même Numa, les ancilia, et aux rites
des oscilla suspendus et, à Dodone même, à ces pratiques
magiques et divinatoires qu’implique le chaudron compliqué
offert par les Corcyréens. Il serait utile, en même temps, de
rechercher si des objets semblables ne sont pas employés pour
Vauguration dans le rituel iguvin, où peut-être ils ne nous
échappent actuellement que parce que leur nom n'a pas été
identifié; nous
pensons,
par exemple,
au vocabulaire
des
angla, pour lequel les interprétations courantes n’ont rien
qui s'impose avec évidence. Une analogie de nature — par
exemple la croyance, dans les deux cas, à une équivalence
entre le bronze et une crusla animale (carapace) ou végétale
(écorce) minéralisée — a pu d’autre part rapprocher de ces
ancilia les corlinae de certaine mantique, attestée à Dodone
par le rôle des chaudrons lébéles déjà mentionnés, à Rome
instrument du culte d’Apollon comme à Delphes. Les historiens de la langue latine, notons-le en passant, n’excluent pas
une certaine parenté de vocabulaire entre corlina et cortea?.
Mais
ce
qui nous
frappe par-dessus tout lorsque nous
confrontons la religion numaique avec celle de Dodone, c'est.
le phénomène si caractéristique, à certains égards si original,
de
Vindigitatio,
c'est-à-dire
l'usage
de
s’adresser
à
toute
divinité par une sorte de « formule révélée », comportant un
nom ou surnom topique dont l'effet doit être de lier cette
1) Ibid.,
II a, 42, et 95 (aniakre, anlakres) et VI, b, 5 (kunikaz = nixus ?).
2) ERNOUT-MEILLET, Dici. éiym.3, p. 258-259, n'admettent pas de parenté, mais
ef. le
Thesaurus lin juae latinae, s. v. cortex et cortina,
Seite 43
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)divinité, presque sans qu’elle ait à consentir. Il est hors de
doute
que
les
indigilamenta
romains,
secret
essentiel
des
Vestales, faisaient partie intégrante de la religion dite de
Numa. Mais il faut bien prendre garde que, si déjà quelques
grandes divinités y figuraient (par exemple Apollo medice !),
la plupart des puissances invoquées étaient alors des numina
plus humbles, dont les uns devaient disparaître ou se dégrader
avec le temps, les autres se fondre dans une vraie divinité!.
Or, les modernes ne paraissent pas se douter que le principe
même de cette indigilalio est attesté dans l’histoire de Dodone :
d’après Hérodote, en effet, avant même que fût venue de
Thèbes la prêtresse à laquelle on faisait remonter la technique
divinatoire de ce sanctuaire, il y avait lá un oracle que les
Pélasges consultaient « chaque fois qu'il s'agissait de donner
un nom à une divinité encore innommée » (sie
)?. L'instrument
essentiel de l’oracle étant le chêne sacré, cela revient à dire
que Dodone avait un « arbre d’indigilalio », et une théologie
à la fois abstraite et souple, qui contenait virtuellement, en
son culte de Zeus, un développement presque monothéiste,
mais disposait en même temps de moyens ingénieux pour
rallier
par
équivalence
une
série
de
dévotions
topiques,
polythéistes et parfois presque animistes; notamment un
principe d’ « individuation des numina », si l’on nous permet
l'expression, capable de hausser le niveau des superstitions
élémentaires. Les oracles retrouvés sur inscriptions donnent
1) Dans le passage de Martianus Capella, I, 62 (éd. Dick, p. 29), malheureusement abîmé (voir la glose embarrassée), où il est fait allusion à la convocation par
Jupiter de omnis populus polesialum, et où l’auteur semble se demander « quel
successeur de Numa pourrait les nommer » : quis Numae mullus (sic) successor
indicat ? — nous nous demandons si indicat n'a pas remplacé chez les copistes,
parmi d'autres erreurs visibles, un indigifal plus exact.
2) Hérop., II, 52 : "E@uov Sì névra mpérepov of Iledacyol Geoïor &meuxöpevor 6 tye ¿y Awddvy oldx dxoiouc érwvuutnv Sè oùd'obvoua Émouebvro
ovdéve abt&v * où yap cixmrésonv xw. Oeodc Si rposouviuacav apeag drrò Tob
sorobtov dm xdoum Odvtes ta névra menyuata xal mong vouäc elyev. Cf.
CARAPANOS, p.
130.
3) Sur le vocabulaire latin des indigitamenta, voir les articles du Thes. I. 1,
8. v. indigito, etc.
Les étymologies sont incertaines (cf. ERNOUT-MEILLET, Dict.
étym., sous les mêmes mots). Un problème essentiel pour notre étude serait de
savoir dans quelles conditions il convient d’y rattacher, comme il est vraisemblable,
Seite 44
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)d’ailleurs une impression semblable! ; ils vont de la recommandation d’un sacrifice déterminé (auquel toujours s’ajoutait,
on l’a vu, la prescription de sacrifier aussi à l’Achelöos !) à la
révélation du lieu où se trouve un objet disparu et volé ; cette
application de l’oracle confirme son caractère exceptionnellement accusé d’ « indicateur »? ; on en trouverait difficilement
l'équivalent dans les autres grands centres de mantique comme
Delphes. Ces traits s’expliquent saris doute par le primitivisme
du culte de Dodone lui-même, qui s’est développé en une
région relativement barbare de la Gréce, et, méme aux jours
classiques, a eu un éclat limité; mais, outre que ce primitivisme lui-méme a pu étre une attitude délibérée autant que
Vhéritage d’un lointain passé, plusieurs oracles nous persuadent
que l’oracle de Dodone prit avant tout ces caractéres dans
la mesure où il eut à orienter vers des pays peu civilisés des
peuples migrateurs eux-mêmes relativement frustes. De sorte
que son effort civilisateur dut s'employer méthodiquement à
établir des équivalences, au besoin grâce à des jeux de mots,
entre ses propres symboles religieux et ceux des pays où il
envoyait les migrateurs qui venaient le consulter. Nous allons
essayer d'en donner la preuve avec l'exemple des xepadat;
mais cet exemple lui-même n'est pas isolé,
c) Les « missions en pays barbare » et les oracles de Dodone
:
une religion pour colonisaleurs
Plusieurs des oracles de Dodone qui nous sont connus ont
nettement le caractère de révélations pour migrateurs : ceuxci ayant demandé où ils devaient aller, l’oracle détermine le
point de destination par allégorie.
le titre religieux d'indiges, donné par des Latins à des dieux et à Énée, en tant que
confondu avec la rivière du Numicius. Car peut-être avons-nous là un exemple
concret, au Latium, d'une apothéose fluviale de style dodonien. Voir infra.
1) Voir CARAPANOS, Dodone, p. 75 sq.
2) Le vrai secret du nom des sycophanies grecs et de leur demi-prestige, pour
nous singulier, de délateurs, ne tient-il pas à ce que, à l'origine, ce rôle d’iridicateurs
leur fut dévolu au nom d’un figuier sacré oraculaire dont ils étaient considérés
comme les interprètes ? Nous ne pouvons ici que suggérer cette hypothèse de
travail,
aucune
des
explications
proposées
n'étant
réellement
convaincante.
Seite 45
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Il est remarquable qu’un des plus anciens et des plus
illustres personnages à qui Dodone ait eu à révéler un itinéraire soit I’Ulysse de l'Odyssée, dans son laborieux Nosios : si
près de son île natale, sans le savoir, il était allé consulter
l’oracle pour se mieux diriger!. Indice — qui sait ? — d'une
influence du clergé dodonien des 1x* et vine siècles au moins
dans l'élaboration du cycle légendaire qui, plus que tout autre,
non seulement fait voyager son héros en des pays nouveaux,
mais le met chaque fois, lui le civilisé, rusé mais non sans
pitié pourtant, en contact avec des indigènes qu'il doit, selon
le cas, conquérir comme amis ou éviter comme danger, à
coup de stratagemes?. Sa réponse au Cyclope n'est-elle pas le
chef-d'œuvre des jeux de mots à l’usage des barbares ? Nous
avons vu un autre exemple représentatif dans le cas des
Pélasges, avec la désignation de l’île flottante de Cotylia. A
un moment donné, les migrateurs doivent brusquement s’apercevoir que la condition posée par l’oracle est remplie : alors ils
s’arréteront et établiront leur fondation. Un exemple tout
analogue, mais qui ne peut être rapporté à Dodone avec
certitude, est celui des Chalcidiens fondateurs de Rhégion :
ils se seraient fixés là parce qu’un oracle leur avait prescrit de
s'arrêter «lá où ils verraient une femelle embrasser un mâle » :
ce qui se trouva réalisé par la présence d’une vigne enlacée,
soit à un chêne vert, soit plutôt à un figuier?. Ce n'est peut1) Voir Hom., Od., XIV, 317, et XIX, 296 :
Tôv Y ¿e Awdavyy pero Bhyevat, Sppa Heoio
du Spvdg byixducto Ards Bovahy Éraxodoy
önnwg voothoy "I0dxng Es mlova dov
487 Shy rev, à dupaddr, Re xpupndév.
Cf. CARAPANOS, p. 138.
2) Sur l’histoire des légendes d'Ulysse en Italie, voir en dernier lieu
E. D. PrırLıps dans le J. H. St., 1953, p. 53-67 ; P. GRIMAL, Le siècle des Scipions,
1953, p. 28, suppose qu'en traduisant l'Odyssée pour les Romains, au ure siècle,
Livius Andronicus traitait un sujet qui leur était presque national, les légendes
d'Ulysse-Nanos s'étant avancées jusqu’en Étrurie, voire au Latium.
3) D'après Héractipe LemBos, De reb. publ., 25 (= F. A, G., II, p. 219):
Kal suvaxısav mpStov mapà tov "loxdorov tépov, évdg tiv Alddov raldev,
&v pact droßaveiv mynyévta und Spdxovtos, xal xpmoudv Eiaßov, Smov dv
Oñasio tov dppeva... xal lö6vreg mpivo mepipuxviav duredov, todtov elvar tov
aérov ovvijxav To Sè ywplov, ev & thy mörıv xtoav, ‘Phytov Exahetto dnd twos
éyywptou fpwoc. — Dans le même sens Dion. HaL., Excerpia, XIX, 2 :’Apreplöng
Seite 46
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)‘être pas par hasard qu'ici le symbole est emprunté au règne
végétal. Mais le schéma général de tels oracles remonte sans
doute à la civilisation homerique (oracle du type : la où tu
verras quelqu'un, en t'écartant de la mer, porter sur son
épaule non plus une rame, mais une béche, etc.), et il est
remarquablement conservé dans l’oracle qu’Hélénos était
censé avoir donné à Néoptolème, lors de son retour de la guerre
de Troie : Néoptoléme avait brúlé ses vaisseaux, selon les instructions de Thétis — thème dont nous verrons plus loin le
probable rapport avec la religion dodonienne ; — il marchait à
pied — ce qui est bien le fait d’un héros achilléen, dévot des
prêtres «aniptopodes » ; — Hélénos lui fit savoir par oracle que
son destin serait accompli, le terme de son itinéraire atteint
«lá où il verrait une maison aux fondations de fer, aux murs
de bois et au sommet coiffé de laine »; là il devrait s’arréter :
«ce que fit Néoptoléme sur le rivage d’Épire!. Oracle essentiel,
è Xadudeds Adyov elyev, ÉvO’&v elon tov dicpeva bd Tis Ordelas drutdpevov,
avo. péveuv al unxerı npoowrepw mieiv. IMevoag Sì rep ro TloaMávro rie
*Tradiac nat lav durerov... dppeva Sè tov Epıvedv, dyeiav Sè thy tphopwaty, téog
Eyeıv tov ypnoudv Úrehafer rat rob xatéyovtac Tov rérov BupBdpous éxBaray
olxet, etc. — Textes étudiés et discutés par J. BERARD, La colonisation..., p. 112 sq.
Delphes est mentionnée dans un passage antérieur, il est vrai, comme un endroit
«d’où les Chalcidiens avaient émigré. Mais l’allusion à Éole nous paraît s’accorder,
‚comme le style général de l’oracle, bien plutôt avec Dodone, Au reste, les deux
-oracles pouvaient parfois devenir complémentaires l’un de l’autre. Mais nous ne
-croyons pas que le rôle de Delphes dans la colonisation vers l'Occident, avant
le VIIIe siècle, soit historiquement aussi probable que celui de Dodone.
Signalons un autre oracle, rapporté à Delphes par Antiochos (chez Dron.
Hat., XIX, 1, 2), mais qui nous paraît appartenir avec une particulière évidence
au même cycle d’oracles arbustifs de style dodonien : pour fonder Tarente, les
Parthéniens devraient s'établir « là où ils verraient un bouc-figuier — rp&yoc — le
-caprificus des Latins — tremper dans la mer la barbe de ses rameaux » (cf. WuIL-
LEUMIER, Tarente, p. 31).
Dodone, semble-t-il, a fondé tous ses oracles sur une sorte de « devinette »
‚essentielle, un atveyyzo par excellence, et nous ne serions pas surpris si le vocabulaire grec d'xiviccoual y avait été de fait employé. Presque toujours l’énigme
comporte un jeu de substitution par métaphore ou équivalence : notamment,
«comme on le verra infra, entre les règnes minéral, végétal et animal. Le sens littéral
pouvait conduire à des sacrifices féroces; le sens figuré était civilisateur. Il est possible qu'un autre vocabulaire grec ait joué son rôle en cette orientation ingénieuse,
-celui de l'apparence semblable, ivddAopat, {vôœAu«, etc. Au sens propre et à demi
rituel du latin effigies, il s’agit bien d'une religion de la substitution par images.
1) Schol. Hom., Od., ITI, 189 (= Jacopy, F. H. G., II, p. 1020) : Neontékeuoc
xarà xérevow Oéridos Eumpnoac ta (Bia don mélos diveror'ypnodelc Sé Und
“Edévov via dv (Sor olxov de oudnpüv Bepedicov, tolyav Se Evaivev xat dpépou
cod éxet uévew, ÉAGdv eig thy ILouBériv Auvnv tig Hneipou xal robe &yyaplous
<dpow Sópara, etc.
Seite 47
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)délivré au fondateur légendaire de la dynastie des Molosses
et du royaume méme d’Epire, et par un devin qui, dans la
tradition, a toujours deux résidences : l’une à Troie, l’autre
en Epire, à Buthrote ou à Dodone même; oracle done que
nous avons le droit de tenir pour le prototype idéal de ceux
que Dodone donnait aux migrateurs. Oracle ethnographique
aussi, si l’on nous permet l’expression, et adapté à la psychologie de générations pionnières : la description de ce type de
chaumières est caractéristique; il n'est pas sûr qu’elle ait
réellement correspondu à l'habitation d’un peuple indigène
;
mais ce qui est probable, c'est que l'emploi du fer, du bois et
de la laine avait un sens pour les prêtres qui dirigeaient
Voracle. Nous aurons bientôt une preuve de plus de ces
caractères en étudiant à part l’oracle, certainement dodonien
celui-là, donné à Énée sur la manducation des tables.
Les
migrateurs
italiques
du
rameau
sabellien,
les
Mamertins par exemple, ont généralement pris pour guide,
dans leurs expéditions de ver sacrum, un animal plus ou moins
totémique. Et les oracles animaux ne sont pas rares dans
l’histoire romaine; un des plus intéressants est le présage
donné aux Romains, dans la bataille de Sentinum, par la
course affolée d'une biche devant un loup!. Il est remarquable
qu’un oracle analogue aurait impressionné Pyrrhus; il lui
avait prédit que ses destins seraient révolus « lorsqu'il verrait
un loup combattre contre un taureau » ; or, en assiégeant le
fort d’Aspis, le roi remarqua un loup et un taureau d’airain
dans l'attitude d'animaux qui se battent? Mais les oracles
1) Liv., X, 27, 8-9 : Cum instructae acies starent, cerva fugiens lupum e
montibus exacta per campos inter duas acies decurrit; inde diversae ferae, cerva
ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit. Lupo data inter ordines via, cervam
Galli confixere. Tum ex antesignanis Romanus miles : « illac fuga, inquit, et
caedes vertit, ubi sacram Dianae feram iacentem videtis; hinc victor Martius
lupus, integer et intactus, gentis nos Martiae et conditoris nostri admonuit.
Pour un paralléle argien, voir la note suivante.
2) PLUT., Pyrr., 32... Kal 1716 &yopäg Ev moXkoïc dvabjuaar xaridàv Abrov YaAxobv xal taiipoy, olov eis uéynv dAANAoUG auviövrag ÉÉeTAGyn, xejopdy tiva mds
Éavrbv dveveyndy madatdy, dc érofavelv abt nenpayévon Stav Auxov län tabpe
uaæyxéuevov. — Noter, dans un sens voisin, et à Argos aussi, l'histoire contée par
Pausan., V, 19, 3: Danaos briguait la souveraineté contre Gelanör : un jour un loup
fond sur son troupeau de bœufs et se bat contre un taureau ; les Argiens estiment
Seite 48
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de Dodone, on ne saurait s’en étonner puisqu’ils émanaient
du pryós sacré, préféraient visiblement les allégories végétales ;
et sans doute les peuples mêmes qu’ils dirigeaient avaient-ils
parfois pour symboles des plantes ou des arbres plutôt que
des animaux. En outre, Dodone devait savoir, en certains cas,
que le taureau est pour Gelanör, le loup pour Danaos ; la victoire du loup donne
l'avantage à Danaos, qui récompense d'une offrande Apollon Lykéios (sur ce culte,
ef. Fr. ALTREIM, Griech. Gôtier im alten Rom, p. 148 sq.). Il est curieux de rencontrer
un thème semblable, d’origine apparemment totémique, dans une cité du vieux
Latium, près des confins latino-volsques, à Lavinium : d'après Denys d'HaiCARNASSE, I, 59, on voyait sur le forum de cette ville un groupe de statues de bronze
représentant un miracle qui s'était produit au temps de la guerre entre Troyens
et Aborigénes (sic) : un feu s'étant spontanément élevé d’un vallon boisé, un loup
avait surgi, apportant dans sa gueule du bois sec pour alimenter la flamme tandis
qu’un aigle descendait pour l'attiser du mouvement de ses ailes; au contraire,
un renard, la queue mouillée dans la rivière, était venu pour l'éteindre ; les deux
efforts s'étaient d'abord neutralisés, puis finalement le loup et l'aigle l'avaient
emporté, etc. : Aéyetat dì xardk Tov nokepdv röv Aaoutviov onueta tols Tpéor
yeveodaı tordde | nupdc abtopdtas dvapdevrag &x rie Ex Tio veg AKO ev xoptCdvra ta oröparı tHe Enpäs Banc Empleo Er vd mile, detov Sè mpoametdéyevov
dvappurtiCety 7] xevhoet TOV Trepbyey Thy phéya * Tobrorg BL tavaveta UNYavounevyy
Badmena, Thy obpav duaßpoxov Ex tod motapod pépovany trippariterv to xarduevov
TÚp, xal tote tv rod avérrovrac émixpatety, tote SE Thy dnooPéout BovAopévyy *
téhog Sè vixficar tobs Sio, xai thy Étépav olyeodar undèv Ere otetv Suvapevny.
— Nous reviendrons ailleurs sur cet omen, qui ne nous parait prendre un sens
complet que si, les Troyens et les Latins étant représentés par l’aigle et le loup, le
renard avait représenté les Volsques, ennemis naturels de la fondation commune. Il
s'ajoute certainement le thème intéressant du rapport du loup avec le feu (cf. les
hirpi Sorani du Soracte) et peut-être le souvenir de rites de Luperques, relatifs à
la crémation sacrificielle (cf. J. HUBAUX, dans le Bull. de la Classe des Lettres de
P' Académie royale de Bruxelles, XXXVIII, 1952, p. 610-622, et les dernières notes
de notre étude sur l’Exlispicium du siège de Véies, dans les Mél. d’arch. et d’hist.
de l'École de Rome, à paraître en 1954). C'est un problème, à la vérité, de savoir
si Dodone avait ou non des animaux sacrés, en dehors de ses oiseaux oraculaires ;
par exemple, l'équivalent de la relation qui, dans la tradition religieuse romaine,
semble, de par le vocabulaire même, lier le bouc ou le bélier au figuier caprificus
des Nones Caprotines (ou, plutôt que le bouc, la chèvre), et, de par l'articulation
de la légende, la louve au ficus ruminalis. Nous verrons plus loin si le miracle de
la truie a pu être prédit par Dodone, déjà, en relation avec l'identification au
Latium d'un chêne sacré pareil à celui de l’oracle. Notons au reste que ce sont
chaque fois des femelles d'animaux qui apparaissent dans ce rapport avec l'arbre ;
sans doute parce que leur lait était considéré magiquement comme un équivalent
de la sève de l'arbre (ce qui est assez net dans le cas des Nones Caprotines), voire
que leurs mamelles paraissent ressembler aux tumeurs « exubérantes » qui gonflent
parfois l'écorce. Il nous semble hors de doute que le figuier ruminal porta ce nom,
non a cause de la rencontre fortuite avec la Louve aux Jumeaux, mais comme
« arbre à mamelles », « arbre allaitant », etc. Une enquête plus profonde, qui s'attacherait à la symbolique des Ménades thraces ou thébaines d'Agavé, montrerait
sans doute que lorsque, dans leur frénésie, elles veulent donner le sein à de jeunes
animaux — faons, chevreaux, etc. — elles ne transposent pas seulement un secret
connu d'initiation, d’après lequel le myste s'identifie à un de ces animaux innocents,
mais le secret de l’arbre rituel, dont la sève enivrante et vivifiante est censée
jaillir de leurs mamelles.
Seite 49
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)que ces migrateurs allaient s'établir en un pays où justement
les indigènes menaient un type de vie végétarien : c'était le
cas de ces Aborigènes, difficilement identifiables, voisins des
Sicules, parmi lesquels les Pélasges se seraient insinués dans
l'Italie centrale ; c'était peut-être aussi celui des Sicules euxmêmes. En vérité, comment les prêtres dodoniens, adorateurs
du chêne oraculaire, n’eussent-ils pas eu quelque sympathie,
et pour ainsi dire quelque connivence, avec ces peuples de
diète frugale, avec les frustes mangeurs de glands ! A supposer
donc que ces indigènes aient réellement vécu là plus anciennement, indépendants de
Dodone,
Dodone se servit de ce
qu’elle savait d'eux pour orienter les groupes qu’elle envoyait
chez eux, leur conseillant à la fois, semble-t-il, de leur imposer
leur suprématie et de prêter attention à
Mulalis mutandis, nous ne
leurs
croyances.
croyons pas nous tromper en
reconnaissant en ces principes
comme
les
éléments
d’une
« politique de missions en pays barbare », étant bien entendu
que, sans doute, il s’agissait moins d’une œuvre de conversion
religieuse des indigènes que d’un soutien religieux et moral
prêté aux migrateurs. Mais pourquoi refuser aux plus intelligents de ces prêtres,
en
outre,
l'intention
et
d’épargner
relativement la vie de ces indigènes, lors du contact avec les
nouveaux venus, et d'élever le niveau de civilisation de ces
migrateurs par l’effet des symboles mêmes qu'ils leur proposaient au départ? Voici l'exemple qui nous paraît le plus
frappant de cette politique de Dodone.
d) L’énigme des uepadai el les symboles secrets de Dodone
On connaît l’anecdote que raconte Plutarque en sa Vie
de Numa : ce roi sacré, voulant savoir exactement par quels
moyens il convenait d’expier les coups de foudre, avait réussi
à enchaîner par incantations Picus et Faunus ; ces deux génies,
se refusant à révéler eux-mêmes, lui avaient permis d’interroger le Jupiter Elicius de l’Aventin ; et un étrange dialogue
s'était engagé entre Numa et ce dieu : « ... Il faut expier les
foudres... avec des têtes », prescrivait Jupiter;— «d'oignons »,
Seite 50
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)ajoutait
aussitôt
Numa...;
—
«
d’hommes
DODONE
»,
33
continua
Jupiter — « avec leurs cheveux », dit Numa, essayant d’éviter
un ordre aussi cruel ; — «avec des vivants », répliqua Jupiter...
« Mendoles », se hata de dire Numa, d’après la suggestion,
chaque fois, d’Egeriel...
L’histoire est peu claire; elle a une signification tournée
vers certaine forme d’haruspicine fulguratoire, signification
que nous avons déjà cherché à éclaircir ailleurs?; elle en a
une
aussi
sur
le
plan
des symboles.
Car l’anecdote
n'est
1) PLUT., Numa, 15 : Toutoùg (Picus et Faunus) quoi yerpdoxoda: tov Nouäv
vivo nai MÉMTL xepdoxvta thy xphvnv, dp
he Emvov ouvndas. Anphévrac dì
Todo pèv idtac Tpéneodor xal uerexdicoda: thy éxutiv how, ddAdxote
péouara ai pofepà Tic Shews meoacPadrrouévous * Enel Sè Éyvooav sxdkoxdres
loxupàv xal &purov &iwow, &XXx te mpoßeoriou moAAd tiv pEAAdvTOV al
tov El totg xepauvoic exdiddbar xaapudv, dc rrotettar péxpe viv dud xpouudov
xal tpiyav xat paid. “Evo, 38 où tods Saluovag paotv órodicdar tov
xadapuóv, dN Exelvoug piv xatayayetv tov Ala poyevoaviag, tov Si Bedv
öpyılöpevov 1 Nou% mpoctácociv, O¢ xph yevécbar tov xadapuòv xeparnig .
broraBdvrog dì roù Nok, xpoupdev; siretv, dvOpdmev’ tov dt «bte Extpémovta
td
Tod mpootkypatos dewvov Emépeodar, OptEly ; &ioxpuvouévou 33 tod Ards, éuddyors,
Énayayeiv tov Nopäv, parto ; rabra Aéyewv bd tio "Hyeplac dedidaypévov...
Récit plus développé, en latin et d’après Valérius Antias, chez ARNOBE, Adv.
nat., V, 1-4 (= PETER, Veler. Histor. Romann. reliquiae, I, p. 238-240) :
In secundo
Antiatis libro, ne quis forte nos aestimet concinnare per calumnias crimina, talis
praescripta est fabula : Numam illum regem, cum procurandi fulminis scientiam
non
haberet,
essetque illi cupido
noscendi,
Egeriae
monitu
castos
duodecim
iuvenes apud aquam concelasse cum vinculis, ut cum Faunus et Martius Picus
(sic) ad id locorum venissent haustum... invaderent, constringerent, conligarent...
{Suit le récit de la capture de ces deux génies)... Et accepta regem scientia rem in
Aventino fecisse divinam,
elexisse ad terras
Iovem, ab eoque quaesisse ritum
procurationis morem. Iovem diu cunctatum, « expiabis » dixe « capite fulgurita »;
regem respondisse, « caepitio »; Iovem rursus « humano », rettulisse regem « sed
capillo » ; deum contra « animali » ; « maena » subiecisse Pompilium. Tum ambiguis
lovem
propositionibus captum extulisse hance vocem : « Decepisti me, Numa
:
nam ego humanis capilibus procurari conslilueram fulgurita, tu maena, capillo,
caepitio. Quoniam me tamen tua circumvenit astutia, quem voluisti habeto
morem et his rebus, quas pactus es, procurationem semper suscipies fulguritorum » ete. Arnobe, prenant ce récit à la lettre, se plait un peu plus loin
4
ridiculiser ce Jupiter, avide de tétes humaines, et qu’un simple roi essaie de
civiliser; et il se demande en passant comment Numa a pu prévoir que Jupiter
allait parler de capita, et le devancer en parlant de caepilium (qui potuit Numa
scire hominis Iovis dicturum caput, ut anteverteret, anteiret et in caput caepitii
(sic) ambiguitatis illius incerta traduceret) ! Le passage est significatif, et le récit
de Valérius Antias provenait sans doute d’une des meilleures sources ; le grec de
Plutarque est plus approximatif. Toutefois, il se pourrait que l’ambiguit& capitacaepitia n'ait été déjà qu’une transposition en latin d'une devinette inscrite en
grec dans un oracle ou document magique. De toute façon l’interrogatoire nous
paraît mêler au souvenir d’une tradition haruspicinale plutôt étrusque la scrupuleuse préoccupation d’exactitude verbale qui était celle des indigilamenta.
2) Voir notre étude sur Arruns et l'appel aux Gaulois (?), récemment publiée
dans la Rev. hist. relig., 1953, particulièrement p, 183.
Seite 51
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)intelligible que si Numa, du début à la fin de cette bizarre
conversation, a pu jouer sur les mots, sur un mot surtout qui
était, en grec, celui de xepañal,
capita;
ainsi,
selon
son
personnage ordinaire, il essayait de tourner une exigence
sanglante en un type de sacrifice pur, sans vraies victimes
humaines. Or ce mot-clef des xepadat, et les équivoques qu’on
pouvait développer à son propos, sont caractéristiques du
style oraculaire de Dodone. Nous en avons deux preuves :
la première est dans le texte même, déjà cité, de l’oracle
rendu aux Pélasges, pour leur migration en Italie : lorsqu'ils
auraient reconnu le terme de leur voyage, ils
devraient
« envoyer des xepadaí à Hadès (= au Cronide), en même
temps que les péita à Kronos ». Cette prescription est toujours
prise par les modernes — et déjà
substantiellement par
Macrobe — comme le point de départ d’une évolution des
sacrifices humains vers des formes non sanglantes, par substitution; en effet, dit Macrobe, les Pélasges « crurent longtemps qu'ils devaient sacrifier humanis capilibus pour apaiser
Dis (pater) et de même virorum victimis pour Saturne à cause
de l’oracle, où il y avait les mots xat xepadác... ; mais on dit.
qu’Hercule, revenant plus tard à travers l'Italie avec le
troupeau de Géryon, conseilla à leurs descendants de remplacer
des sacrifices maudits par des sacrifices bénis, en offrant à
Dis non des têtes d'hommes, mais des oscilla artificiellement,
faits 4 la ressemblance du visage humain, et en honorant les
autels de Saturne non en tuant un homme, mais en allumant,
des lumières, parce que pétx ne désigne pas seulement les
hommes, mais aussi les lumières! ». Ainsi le double sens de pera
était également connu. Laissons pour le moment de côté ce
mot, qui d’ailleurs, prononcé par l’oracle de Dodone, pourrait
avoir répondu à un symbole végétal primitif (les pürx peutêtre ?), plutôt qu’avoir répété une métaphore déjà homérique.
ll vaudrait la peine de rapprocher de ce vocabulaire un terme
isolé en grec et employé une seule fois par Clément d'Alexandrie
1) Voir le texte cité supra, p. 19, n. 2.
Seite 52
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)PYRRHUS
dans un passage peu clair, pour désigner l’homme : 3p@y,
Spwréc!. L'explication philosophique généralement acceptée
— l'être agissant, de Seda — n'est pas sans réplique ; à Dodone
nous ne serions pas surpris que l’homme ait été désigné par
un vocable tiré du nom du chêne (le « fils du chêne » ?), et Spay
pourrait avoir été ce vocable (plot, Spdw) ?), avec quelque
légère altération dialectale.
Le cas
des
xepoñat
est
plus
certainement dodonien et voici le second exemple qui l’éclaire ;
nous le citons d'après M. Jean Bérard ; il s'agit de l'établissement des premiers colons locriens parmi les Sicules (sic) :
« Le stratagème auquel recoururent les Locriens est relaté de
manière à peu près identique par Polybe et par Polyen. Lors
de l’arrivée des Locriens, les Sicules qui habitaient le pays
furent frappés de terreur et firent bon accueil aux nouveaux
arrivants sous l'effet de la crainte. Un traité fut conclu entre
les deux peuples aux termes duquel ils devaient vivre en
bonne intelligence l’un avec l’autre et occuper ensemble le
pays aussi longlemps qu’ils fouleraient la même lerre el porleraient des lêles sur leurs épaules. Mais les Locriens, avant de
prêter serment, avaient mis de la terre dans leurs souliers et
caché des têtes d’ail sur leurs épaules; puis, ayant vidé la
terre de leurs souliers et s'étant débarrassés des têtes d’ail,
ils saisirent peu après la première occasion pour chasser les
Sicules de l’endroit?. » Comment ne pas reconnaître en ce jeu
1) Clem, ALEX., Strom., V, p. 674 : .. Spb SE è Ayoc à Spaothptoc, $
ix xarneñosos The npwrng eis abEmotv dvdpdc, cic pérpov hacias, Éxphéyov
nat Exppovriiwv tov &v0 «nov » (d'après un vers de Thespis ?). On sait que les
Dryopes sont, d'autre part, un ancien peuple de Grèce, justement mêlé par les
traditions à l’histoire des Pélasges. Les philosophes ont-ils joué sur l’à-peu-près ?
Mais aussi n’y a-t-il pas eu (voir infra) une anthropologie assez haute de Dodone ?
2) PoryB., XII, 6, 2-5 : Ilepl dv feyov Sióm, xa! dy Xapèv te Tie T2OTIS
rapovalas xorransBotev Eukéhobc KATÉEYOVTAG tabtyy thy yopav, év Y vÚv xarotxodor, KATATATYEVTIOY adtods éxeivov wat mpoode&uuevov Sud tov Pößov, époroylacg
morhoavro Torabrac. "H um ebvonasıy abroig xal xowfj TV xópay Egew, tc
dev drroBalvova: Tf vi raum nal Tic xeparde éxt vols Byars posa. Touotrev 8
TOY Bpxcov yeyvouévev, pact tods Aoxpods eig wav tà Teint av brodnudrav
ExPadrdvtag yiv, ni St tods diuoug oxdpdcv xeparàg dpaveic broOzué.ovug obtas
movowoBat tobe Sexoug, xdrerta Thy iv yhv éxBardvrac ix av tnodyusray,
Tac Se xepards Tú oxdpdeav dmoppipavrac user’ où TOAD xaLpod Taparédovras
ExParetv
Tobs
Zinerods de
Tic
x@pus.
—
Dans
le
même
sens,
POLYEN,
Stral., VI, 12: Ot xatà Thy ’Irarlav Aoxpol, omovèdc Trotobpevot Teds, Xtxedovs,
oxspdav xeparas nd rote moolv Exovtes, Guocav mpd Td BéBarov adtotg puAdéev
Seite 53
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de mots-stratagème la ruse idéaliste de Numa! Lui aussi
feignait de comprendre xepadat comme des têtes d’oignon.
Le grec classique permet à la rigueur ce jeu, mais il nous
parait plus probable que, dans le dialecte des prétres de
Dodone, il s’agissait d’un à-peu-près par confusion entre le
nom de la tête proprement dit et celui de plantes du type ail,
oignon, désignées justement, en latin et dans les
romanes,
par
des
mots
comme
caepitia,
langues
caepullae...
Mais
l'emploi délibéré de cette équivoque supposerait aussi qu’à
Dodone ces plantes étaient particulièrement sacrées. Nous
n’en avons pas de preuve directe, mais tout rend cette hypothèse plausible; notamment le rôle magique d'une racine, un
peu mystérieuse pour nous, comme le p&Av, dans l'histoire
de l’Ithacien Ulysse, sans compter peut-être le symbole qui
donna son nom, non loin des rivages épirotes encore, à l'ile
de Céphallénie. Les Locriens ont donc fort probablement
fait survivre en cette fable un thème oraculaire dodonien
;
et cela vaut sans doute aussi pour le détail de la terre dans
les souliers, malgré ce qu’a en soi de banal la prescription de
fouler le sol, puisque nous savons l'importance que les prêtres
dodoniens attachaient à leurs pieds nus et non lavés, condition
apparemment d'un contact tellurique sacré!. Ainsi, une fois
Thy moacelav, dp daov div Thy yy rabTnv natöcı Kal tag xeparde Emi tots duos
pépwar, rois Öpxoıg miatedaavtxe todo Lixcdols dvetdov of Aoxpoi :
hpépav, d 3 odxuér tHe abris yhe Embalvovrec oddè tag «eps emi
pépovrec. Textes cités et discutés par J. BERARD, La colonisation, p. 223 sq. Nous
avons déjà rencontré, supra, Ler art., un détail superstitieux dont l'inspiration, plus
atroce, semble de même principe : l’ensevelissement des ambassadeurs d'Alexandre
le Molosse vivants, par les gens de Brentésion. Pris à la lettre, les oracles de Dodone
paraissaient encourager la sauvagerie; mais c’était là une sorte de piège tendu
par des prêtres ingénieux, en attendant que fût comprise leur révélation dans
l'esprit, et elle s'élevait alors à un niveau fort remarquable.
1} Un autre exemple est connu de façon formelle : la règle ascétique de dormir
sur le sol nu, imposée à Palytarque des Jeux Olympiques d’Antioche à l'époque
impériale (cf. nos remarques dans le Bull. de la Fac. des Lettres de Strasbourg,
mai-juin 1953, p. 312 sq.); les modernes supposent, en général, qu'elle y était
copiée d'une pratique elfective du culte de Zeus en Elide. Sans exclure la possibilité d’influences syriennes locales, notons que justement l'Élide est une des
régions du Péloponèse où les influences de Dodone ont été sensibles, et historiquement attestées. Sur le parallèle des nudipedalia dans le rite romain de l'aquilicium, voir supra. Cf. E. Samrer, dans l'Arch. f.
p. 317 sq., sur les « altrimische Rege iszante» ».
Religions.siss., 21.
Seite 54
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de plus, un oracle dodonien, ou son vestige, nous apparaît
comme à l’origine d'une migration de la région au nord du
golfe de Corinthe vers l'Italie du Sud. Une fois de plus aussi
se révèle une analogie frappante entre un symbole de Dodone
et un secret de Numa. Que conclure encore, sinon que tout se
passe comme si, par la migration de ses Pélasges dans l’Italie
ombrienne comme de ses Etoliens ou Locriens dans la Calabre,
l’oracle de Dodone avait fait passer très anciennement dans
la péninsule, pour guider ces colonisateurs et pour les concilier
avec les indigènes, quelques mots d'ordre religieux essentiels,
dont
plusieurs
devaient survivre
à
Rome comme
legs du
roi sabin !
L'allusion de celui-ci à des poissons « mendoles », à la fin
de sa conversation avec Jupiter Élicius, élargit le problème,
que nous ne pouvons traiter ici tout entier; elle évoque sans
doute le rôle effectif de poissons sacrés dans un ancien rituel
de propitiation des foudres. Mais, quoique nous ne puissions
savoir avec certitude si Plutarque a suivi une source grecque
ou latine, et qu'il soit aventureux par conséquent de construire
sur un jeu de mots dont nous ne savons en quelle langue il
était conservé, nous nous permettrons de nous demander si
les watvidec du texte ne désignent pas une espèce de poisson
comme celui que le latin appelle mugil, et le grec justement
xepañés
:
auquel
cas
le
jeu
de
mots
viendrait
peut-être
surtout du grec!. De toute façon, qu'il s'agisse des xepadat
ou des gra, tous ces indices suggèrent que nous avons affaire
à des termes religieux et dialectaux de Dodone auxquels le
gree classique ne donnait que des équivalents approximatifs.
Pouvaient-ils circuler dans l'Italie primitive ? et sous quelles
1) Cf. E. DE SaınT-Denis, Le vocabulaire des animaux marins en lalin classique,
8. v. maena, mugil, ete. Il nous paraît digne deréflexion, par ailleurs,
que le gentilice
attribué à Numa, Pompilius, corresponde exactement au nom du poisson-pilote
que les Grecs appellent Ilourthoc, un scombride. Il vaudrait la peine de rechercher
si un tel poisson n’a pas joué un rôle rituel dans la région de l’Adriatique et des
îles Ioniennes. Le rôle d'un poisson d’une espèce analogue, dans des rituels du
Picénum, nous paraît impliqué dans l'énigmatique inscription du novesed pesco
pacre, de Pisaurum. — On sait par ailleurs que des pisciculi jouaient un rôle
dans le culte ancien de Volkanus à Rome, culte d'où n'étaient sans doute pas
exchis à l’origine des éléments fulguratoires.
Seite 55
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)REVUE DE
formes? Nous ne pouvons la-dessus hasarder que des hypothèses. Mais nous allons retrouver Dodone à l’origine ou sur
le chemin immédiat d'autres themes et d’autres traditions,
également implantées assez tôt en Italie.
IV
DODOXE ET LES MYTHES
DU
CYCLE TROYEN
EN ITALIE !
HÉLÉNOS, DIOMÈDE ET ÉNÉE
Dodone, nous l’avons vu au début de cette étude, doit
être tenue pour la principale responsable de la propagande
qui, au début du me siècle av. J.-C., a présenté le roi d’Epire
Pyrrhus comme un nouvel Achille. Les critiques modernes
sont tentés de considérer le thème comme artificiel :
seulement cette
filiation
légendaire,
la
mais
des
légende
non
princes molosses n'était que
même
s’en
serait
développée
tardivement à l’époque d'Alexandre, peut-être seulement au
profit de Pyrrhus!, Il y aurait fort à dire sur cette attitude ;
dès le milieu du ıv® siècle, par exemple, le nom de Néoptolème
est en honneur dans la dynastie épirote; il est impossible
qu'il n’ait pas évoqué déjà le cycle troyen. Le plus probable
est que la longue maturation qui, des poèmes épiques, mena
et culmina chez les tragiques grecs du ve siècle, prétant à
chacun des héros de ce cycle sa figure et sa filiation définitives,
donna brusquement ce fruit en Épire parce que l’éveil d'énergies héroïques en ce petit pays, au contact de la Macédoine,
se trouva y coïncider avec les intérêts religieux de Dodone.
Au ve et dans la première moitié du ıv® siècle, on a l’impression
que cet oracle chercha à intéresser tous les Grecs de la péninsule, prenant la seconde place immédiatement après Delphes? ;
mais, quoiqu'il soit peut-être déjà intervenu dans l'expédition
athénienne en Sicile — et, qui sait ? par relative connivence,
nous
le
verrons,
avec
Alcibiade —
c'est
seulement
avec
1) Voir notamment les études de M. P. Nizssox citées au début de cet article.
2) Voir la collection des oracles,
chez CaRrapanos, Pp.
sans classement toutefois ni commentaire,
139 sq. et notes.
Seite 56
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Alexandre le Molosse qu'il se tourne nettement vers les pays
d'Occident, et notamment l'Italie du Sud. Encore avonsnous remarqué des différences : Dodone a entouré ce prince
d’avertissements superstitieux, a guetté sans doute sa victoire
pour dévoiler son jeu; visiblement, elle a appuyé plus netrement Pyrrhus. Faut-il croire que son intérêt pour ses régions
s’éveillait ainsi pour la première fois de son histoire ? Nous
ne le croyons pas; car, outre que le sanctuaire était connu
des poètes homériques, invoqué déjà par l’Achille de 1’ Iliade
‘ — et l’Ithacien Ulysse ne l’avait pas ignoré! — la vaste
enquête menée par M. Jean Bérard sur les origines de la colonisation grecque en Italie et en Sicile nous fait à plusieurs
reprises entrevoir son rôle, soit directement comme certain,
soit indirectement comme probable : nous pensons à la fable
des xepadat, mise en forme à propos de l'établissement des
Locriens, et dans laquelle, quoique les témoignages ne le
disent pas expressément, l’origine dodonienne du thème nous
a paru s'imposer. Et certes, qu’au moment de ce méthodique
effort de colonisation, des groupes locriens, ou achéens, ou
ioniens, aient senti le besoin de consulter un oracle, rien de
plus naturel; que certains, sans dédaigner d’autres prophèties,
aient préféré Dodone, cela s'explique sans peine, soit par
leur relatif voisinage, soit par le rayonnement que cet oracle a
sans doute exercé dès les vire et vie siècles, par delà le
monde acarnanien et étolien, sur la Grèce de l’isthme de
Corinthe, du Péloponèse, et naturellement à plus forte raison
sur les îles dites ioniennes, de Corcyre (et Ithaque) 4 Zacynthe
et Céphallénie. Ce qui peut surprendre davantage, mais ce
qui pourtant est suggéré par les résultats mémes des analyses
de M. Jean Bérard, c'est que probablement le rôle de Dodone
avait précédé en fait ce mouvement de nette colonisation
grecque, et dirigé de premières migrations où entraient, non
plus des Pélasges — si authentiques qu'ils aient été sans
doute
pour une
époque
antérieure — mais
des clans des
cantons occidentaux de la Grèce et, sinon de vrais Epirotes,
peut-être des Étoliens.
Seite 57
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Ce fait ne peut étre rendu probable pour le moment que
par une significative convergence d’indices. Nous essaierons
de les classer, en tenant compte, d’une part que les régions
d'Italie les plus touchées furent Je Bruttium et la Calabre, et
l’Apulie-Daunie, d’autre part que les légendes du cycle de la
guerre de Troie, plusieurs naturellement développées sur le
thème d'un Nostos, ont souvent entrelacé l’histoire d'un héros
troyen proprement dit, comme Énée, à celle de héros du
camp achéen. L'exemple des mythes de Diomède en Daunie
est saisissant, puisque c'est au séjour de ce Grec que l’on
rapportait la présence en Italie de pierres sacrées provenant
des murs de Troie!
a) Dodone arbitre enire Troyens el Achéens
;
le rôle d’Helenos et le « millennium » de Cassandre
Par le fait même qu'il était invoqué par Achille, et qu'il
avait ensuite comme adopté Néoptolème-Pyrrhos, le sanctuaire dodonien peut d’abord apparaître comme ayant été
dès le début dans le camp anti-troyen : l'équivalent pour
certains Achéens de ce que dut être pour les Troyens leur
saint foyer de Thymbra, si du moins l’on veut bien admettre
avec nous que les prêtres d’Apollon Thymbréen ont joué un
rôle important dès les deux derniers siècles du 11° millénaire,
et n’ont pas attendu pour intervenir à côté des guerriers
d’Ilion la fantaisie des cycles épiques : ne disons pas même du
cycle homérique, car justement Thymbra apparaît peu dans
l’Iliade, mais des cycles mineurs,
de
développement plus
recent. au moins dans leur forme littéraire!. A la vérité, lors-
1) Nous réservons ce sujet pour une enquéte ultérieure (cf. déja nos suggestions
dans nos Huit recherches..., p. 87) où justement nous montrerons la probable survivance de traditions religieuses thymbréennes dans l'Italie étrusque ou étrusquisante, à une époque et sous des formes qui ne s’accordent pas avec l’opinion
généralement admise, semble-t-il, que Thymbra ne connut son relatif éclat que
vers le vire siècle avant notre ère. Comparer les vestiges d'un culte d’Apollon
Patrios, déjà évoqués. M. F. RoBERT, dans son suggestif livre sur Homère, déjà
cité, n'a donné presque aucune importance à ce sanctuaire de Troade, où pourtant
il nous paraît nécessaire de placer le berceau, ou du moins le conservatoire, de
quelques-uns des thèmes les plus originaux de l'{liade — disons franchement,
de ceux que le poète a déjà trop « laicisés », compte tenu d'un accord ou d'une
Seite 58
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)qu'on voit Néoptolème, à Delphes, d’après une tradition sur
laquelle déjà les Anciens discutaient sans bien comprendre,
élever des autels à Apollon Pairios pour venger le meurtre de
son père Achille accompli sur l’autel d’Apollon de Thymbra,
et plus tard peut-être assassiné sur ces arae palriae dressées
par ses soins, on n'échappe pas à l'impression que les drames
sanglants de Thymbra ont répercuté à Delphes, pour des
raisons peut-être moins artificielles que ne croient les modernes;
et la véritable clef de cet épisode obscur pourrait bien avoir
été dans l'essence du dieu de Thymbra, un Apollon Patrios
par excellence,
Quoi
qu'il
en
soit,
si
Néoptolème
a
été
suffisamment
adopté par Dodone comme fondateur d’une dynastie épirote,
le devin troyen Hélénos, si étroitement lié par le cycle épique
au destin de ce héros, après avoir précisément dirigé son
Noslos vers l’Epire, s'installa et s’enracina lui-même en ce
pays. On sait comment la version des Tragiques le représenta
comme le nouvel époux d'Andromaque en terre d’exil, rendant
quelque chose de Troie à la triste captive de ce premier
Pyrrhos. L'épisode, jusqu’à Racine, s’est localisé plutôt à
Buthrote, mais il n’y a pas de doute qu'Hélénos était censé
avoir joué un rôle à Dodone
; et c’est là que, d’après Denys
d’Halicarnasse, aurait eu lieu sa rencontre avec Énée, rencontre qui, quoi qu’on pense des origines du thème, était
comme le second point de départ de l'itinéraire du fils d’Anchise, et la source des promesses oraculaires les plus précises
aver lesquelles il allait aborder au Latium!.
rivalité relative de Thymbra avec les prêtres d’Apollon Sminthéen, comme Chrysés;
aux confins de la même Troade. Bref, comme pour Dodone, l'évolution historique
et la logique des mythes nous semblent postuler une première période d'activité
et d'influence assez larges du sanctuaire apollinien — et poseidonien — de Thymbra, à placer aux derniers siècles du 11° millénaire. Et une pareille transmission de
secrets religieux de Thymbra à Delphes nous paraît, d'autre part, hautement
vraisemblable, avec bifurcation, justement, vers Dodone pour quelques-unes des
traditions issues de Troade. Il ne faut jamais oublier que les Pélasges, inséparables
de l'histoire primitive de Dodone, étaient considérés par la tradition antique
comme ayant combattu dans le camp des Troyens.
1) Dion. HaL., 1, 51 ; «f. J. PERRET, Les origines, p. 230-231. On sait que
Virgile a suivi discrètement cette version, et qu’il montre Hélénos offrant à Énée
les Dodonaei lebeles (Aen., TU, 460 avec la scholie de Servius).
Seite 59
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Ce n’est pas ici le lieu d'étudier en elle-même cette légende
d’Hélénos en Epire, ni de rechercher quelles raisons, quelles
confusions initiales, peut-être — par exemple entre ce nom et
celui des « "EXmves », tribu originairement située non loin de
Dodone, probablement — déracinèrent ainsi le devin d’Ilion
et lui donnèrent ce rôle équivoque : à la fois exilé pleurant la
patrie perdue, ou parfois interprète légitime, semble-t-il, de
la religion du lieu. Tout son personnage implique cette contradiction, et nous avons tenté de montrer ailleurs que, s’il
préfigure, lorsqu'il livre à Ulysse à la fin du siège le secret du
Palladium, le rôle singulier mais relativement authentique de
l'haruspice véientin qui révélera à Camille la condition de la
prise de sa cité étrusque!, ce n’est pas par hasard, ni seulement
par application d’un même schéma conventionnel. Dans la
mesure où la guerre de Troie doit être prise au sérieux par les
historiens, et son arrière-plan religieux commander certains
de ses épisodes épiques, il est raisonnable d'admettre que
l'opposition entre la coalition achéenne et les Troyens ne fut
simple ni sommaire, et que des dissidences dans les sacerdoces
d’Ilion purent réellement servir les assiégeants. S'il était sûr
que les gens d'Achille — au reste des Pélasges Myrmidons du
versant thessalien, à ce qu’il semble — aient déjà réellement
vénéré le Zeus de Dodone, l’hypothèse deviendrait tentante
de supposer que déjà aussi le clan religieux d’Helenos, à
Troie, regardait vers ce. sanctuaire et composait avec lui,
c’est-à-dire abandonnait à son sort le sanctuaire le plus saint
d’Ilion, celui sur lequel s'acharne la
fureur sacrilege des
Achéens, d'Achille et d’Ajax : Thymbra. Mais, malgré les
quelques indices que cette étude même relève en ce sens, cette
hypothèse
est actuellement
arbitraire
ou
prématurée.
La
critique moderne est plutôt encline à considérer cet enracinement d’Hélénos — voire déjà de Néoptolème ! —
dans
l’Epire de Dodone et Buthrote comme le résultat d'une
élaboration artificielle, restant d’ailleurs à savoir à quelle
. 1) L'existipicium du siège de Véies..., dans les Mélanges d’arch. el d'hist. de
l'École de Rome, 1954.
Seite 60
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)époque cette élaboration commenca et fut achevée. La lecture
des tragiques grecs donne à première vue l'impression qu'au
ve siècle encore la part de Dodone était petite dans le partage
de ces dépouilles épiques ; de là l'opinion assez commune que
l'exploitation data surtout de l’époque d'Alexandre et de
Pyrrhus. Nous avouons trouver spécieuse, pour notre part,
cette conclusion. Car tout nous mène à croire que Dodone
connut une première grande époque plusieurs siècles auparavant. En tout cas il est important de constater à quel point
le thème troyen s’installa en ce sanctuaire, en son essence la
plus mystique,
Une inscription de Dodone, trop peu commentée peutêtre depuis Egger, présente à Zeus un certain Agathon, fils
d’Échéphylos, et sa famille, comme Zakynthiens de naissance
et « proxènes des Molosses et de leurs alliés durant trente
générations depuis Cassandre la Troyenne »! De Carapanos à
Mlle Germaine Davreux, les interprétations hésitent devant
cette formule étonnante : «En prenant pour chaque génération,
écrit le premier, le nombre de trente ans, qui est ordinairement
admis
par
les
chronologistes,
on
a,
pour
30
générations,
neuf cents ans qui, déduits de 1270, date que l’on peut appeler
classique
pour
la
prise
Pan 370 avant notre
de
ère,
Troie
(sic),
nous reportent à
c'est-à-dire cent cinquante ans
environ avant les devastations de l’Etolien Dorimachos ».
Mlle Davreux rappelle le cas des Locriens qui, après la mort
d’Ajax, vengeance insuffisante, furent obligés par Athéna à
livrer durant mille ans au temple d’Ilion un tribut de deux
jeunes filles, exposées à de périlleuses ordalies. Carapanos a
supposé que la prophétesse outragée était adorée dans le
voisinage de Dodone, « ce qui expliquerait l’usage de prendre
la date de sa mort pour point de départ d’une ère locale! ».
1) CARAPANOS, Dodone..., I, p. 196-199 (inser., pl. XXII, avec un emblème
phallique), ligne 6 : mpéEevor Molocoüv xal cuppayev Ev tptéxovra | yeveaic de
Tewiag Kacosv8pug yeved | ZanivOror ; G. DAVREUX, La légende de la prophétesse
Cassandre (Bibl. Fac. Philos. et Lettres Univ. Liége, XCIV, 1942), p. 53-54 (sur
les vierges laconiennes) et p. 85-87 (sur l'inscription ): « Au moment où (il) apporte
son offrande à Dodone, l'envoi des Locriennes à Ilion venait vraisemblablement
Seite 61
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Cassandre a vraisemblablement eu 4 Dodone la méme histoire
qu’Helenos.
Mais,
qu’on
admette
l'inscription d’Agathon, ou
la
date
suggérée
pour
qu’on l’abaisse un peu,
quelle
coïncidence significative que ce comput à partir de Cassandre,
un
siècle
exactement
nouvel Achille,
peut-être
avant
l'élan
de
Pyrrhus,
contre la Nouvelle Troie! — La
formule
n'implique pas directement, il est vrai, la confiance en un
millennium garanti par la prophétesse ; mais elle s’en approche
autant qu'il est possible, et il est inévitable d’évoquer aussitôt
le poème de Lycophron, si orienté justement vers les migrations en Italie. Le moins qu’on doive en conclure est qu’à
l’époque d'Alexandre le Molosse et du roi Pyrrhus, le thème
troyen, sous sa forme prophétique, était intégré aux secrets
religieux de Dodone. Le sanctuaire conseilla probablement
lui-même à Pyrrhus de tenter l'aventure en Italie ; peut-être
même sut-il lui désigner en Rome la nouvelle Troie. Mais le
réveil de ce thème d'opposition doit être tenu pour provisoire,
et en partie factice. Ce que Dodone attendait, dans la meilleure
hypothèse,
de
cette
entreprise,
c'était,
croyons-nous,
un
regroupement favorable des peuples indigènes de l’Italie du
Sud, qui se ferait cette fois d'accord avec les principales cités
grecques et ferait profiter l’oracle d’Epire d’une situation de
métropole religieuse, ou presque. Heure dodonienne d'autant
d’être interrompu, les milie ans d'expiation étant révolus. D’après l'inscription,
en effet, depuis Cassandre jusqu'à Agathon trente générations se sont succédé.
Si Pon prend pour une génération le nombre de trente-trois ans admis par les
chronographes anciens, on obtient un total de dix siècles, correspondant à la
durée de l’expiation exigée par l’oracle. » L'auteur analyse, d'autre part, le thème
du viol de Cassandre par Ajax ; il est possible que ce thème — comme celui de
la captivité d’Andromaque à la cour de Pyrrhos-Néoptolème — ait fini par faire
naturaliser Cassandre en des sanctuaires de Grèce. En tout cas, quoique le comput
des générations oblige d’hesiter pour cette échéance entre 380 et 280 environ
av. J.-C., il est remarquable que Dodone ait eu ainsi les éléments d’un calcul
millénariste fondé sur la date présumée de la chute de Troie, vers le moment
où elle encourageait l'entreprise de Pyrrhus contre la « Nouvelle Troie » du Tibre.
Ce fait mériterait d'être invoqué pour corriger ou confirmer, selon le cas, d'une
part, les théories de M. J PERRET, sur le développement de la légende troyenne
de Rome, d'autre part, celles de M. J. HuBaux dans ses Grands mylhes de Rome
(cf. déjà Th. ZieLinskt, La Sibylle) — à condition de n'oublier en aucun cas le
probable intermédiaire que fut Dodone. Il est à peine besoin de dire combien, de
son côté, le problème de la date et des sources de l’Alerandra de Lycophron en
serait
éclairci.
Seite 62
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)mieux choisie, à la vérité, qu'au même moment, sur l’autre
versant du Pinde, les Macédoniens, tournant le dos à la
péninsule, s'élangaient à la colonisation de l'Orient; sans
compter le phénomène, déjà presque accompli, d’une suffisante
hellénisation des peuples voisins, Étoliens, Acarnaniens et
Épirotes eux-mêmes, les qualifiant une seconde fois, avec
des titres plus brillants, pour cette expansion italiote. Nous
sommes bien éloignés de croire, pour notre part, que les thèmes
troyens ne se fixèrent qu’alors dans la mythologie de Rome ;
certes, la symbolique dont se couvrait Pyrrhus put contribuer
à leur succès. Mais ce qui se passait était peut-être presque le
contraire, s’il est vrai, comme toute l'enquête nous en persuade,
que justement Dodone tenta de réveiller en Italie — sans
parler ici de la Sicile — sous les pas de Pyrrhus, à la fois les
traditions du cycle troyen qui y circulaient et les traditions
« pélasgiques » émanant des influences beaucoup plus anciennes
du même sanctuaire!.
1) Il serait conforme à notre système d'explication, quoique actuellement
indémontrable, nous le reconnaissons volontiers, d'admettre entre l'Hélénos
qui livre à quelques Achéens (d’obédience partiellement dodonienne, selon nous !}
le secret du Palladion, et l'haruspice qui révèlera à Camille le secret de la capture
de Véies, non pas seulement une affinité mythographique, mais une sorte de
filiation. Cela signifierait qu'en Etrurie survivaient des clans se rattachant à
celui d’Hélénos et conservant des secrets religieux analogues, jamais complètement redustibles à la religion étrusque proprement dite. Hypothese surprenante, presque insensée à première vue! Permettons-nous seu'emint de faire
remarquer — pour réserver la possibilité d'une explication future : 1° Que les
mythes d’Hélénos à Dodone ont pu y être associés à la migration des Pélasges,
et donc passer avec eux en Italie ; 2° Que la religion étrusque ‘connaît d'obscurs
dieux Cilensl, et que d’autre part, au 1ve siècle av. J.-C., d'après Liv., X, 3, 2, 5, 13.
un clan des Cilnii exergait une influence discutée à Arretium, c’est-à-dire dans
l'une des trois cités ombrio-étrusques — la première étant toujours Cortone —
dont les variantes de civilisation peuvent littéralement s'expliquer par un ancien
fonds de peuplement « pélasge » A notre avis, ce clan (gens Cilnia) avait été
dépositaire d’une tradition religieuse spéciale, sur laquelle il avait fondé un pouvoir
social, à peu près de la même façon que les Arruns de Clusium avaient dü faire
en face des Lucumons (cf. Rev. Hist. Relig., 1953, p. 170-208). Hélénos a en grec
une aspiration initiale ; cette aspirée, qui laisse supposer une gutturale dans l'archétype, aurait-elle été transcrite en étrusque sous la forme Cilen ? Les linguistes
en jugeront. On sait qu’en grec £Xévov est le nom d'une plante, qu’on identifie
avec l’aunée (?), espèce d'inulée à racine grosse et charnue, d'emploi médicinal;
en outre, Vexistence d'un mot Ëkévr au sens de corbeille sa rée est généralement
déduite de l’expression &%evopopeiv chez Athénée. Ce que nous disons du probable
rôle de plantes sacrées dans la religion de Dodone nous conduit naturellement,
comme à une hypothèse de travail, à la notion d’une plante ayant la vertu d’inspirer la vaticination, à peu pi ?s comme le laurier delphique pour la Pythie.
Seite 63
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)M. Jacques Perret, en méme temps qu’il dérivait du theme
de Pyrrhus-nouvel Achille tout le « mythe troyen » de Rome,
a fait un méthodique effort pour abaisser la date et réduire la
portée de ce qu’il appelle les « pseudo-localisations troyennes »
en Epire. Pourtant le témoignage d’Agathocle de Cyzique,
qu’il rappelle, faisait déjà venir Enée en Italie sur vaticination
d’Helenos. Or, certains critiques attribuent Ahathode à la fin
du vé® siècle; ignorait-il encore la localisation d’Hélénos en
Épire ? En tout cas, deux thèmes oraculaires appliqués à
l'établissement d'Énée en Italie vont nous apparaître comme
d’origine nécessairement et spécifiquement dodonienne.
b) Dodone el le theme des « vaisseaux brûlés » de l'Énéide
La légende de la crémation des vaisseaux d’Enée et de ses
compagnons a pris forme définitive, comme l’on sait, dans
l’Enéide, livre IX, et Virgile y a mêlé le thème de leur métamorphose en nymphes. L'épisode se passe le long des rivages
du Latium : Turnus, roi des Rutules, essaie de porter l'incendie
au camp des Troyens et jusqu’à leurs vaisseaux : camp et
vaisseaux qui sont naturellement assez proches les uns des
autres, et dans la même relation que ceux des Achéens sur
le rivage de Troade; le thème, au point de vue épique, est
naturellement repris de l’Iliade. Or Cybele, lors de la construction de ces vaisseaux prédestinés, avait fait promettre
par Jupiter que ces pins de l’Ida creusés pour traverser la
mer ne
connaitraient naufrage
ni
tempête;
Jupiter
avait
accordé que lorsqu'ils auraient porté le chef dardanien aux
rivages laurentins, il leur enlèverait forme mortelle
en ferait des déesses de la mer.
(sic) et
Il avait pris pour cela à
témoin « le fleuve-de son frère Stygien (= Pluton), les rives
du
torrent de
poix et ses noirs tourbillons ».
Maintenant
l’échéance est venue : Cybèle donc, comprenant l’entreprise de
Turnus, éloigne les torches des vaisseaux; brusquement, ceux-ci
plongent de l'avant et reparaissent changés en nymphest.
IX, 77 sq.
Seite 64
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)La signification profonde de
ce gracieux épisode
47
dans
l'aventure d’Enée est claire : en brûlant ses vaisseaux — l’expression est devenue chez nous proverbiale — le navigateur
errant à la recherche d'une nouvelle terre où s'établir, prouve,
sinon qu'il a exactement identifié cette terre, du moins qu'il
renonce à réembarquer; il rompt, pour ainsi dire, son pacte
temporaire avec la mer, pour en nouer un définitif avec la
Terre Ferme. Ce thème a été, dans l'Antiquité, celui de plus
d'un héros; il n’est jamais exempt d’une signification religieuse, car, lorsque la bêche ou le manche de charrue remplace
la rame sur l'épaule d'un homme, cela veut dire aussi que,
sur ses lèvres, les prières nouvelles aux divinités de cette
terre, divinités nouvelles aussi et dont parfois il doit d’abord
apprendre les noms, remplacent les invocations coutumières
aux puissances marines. Or, il est possible de prouver que ce
schéma a été particulièrement cher à Dodone, qui, à peu
de distance de la mer des îles, se trouvait sur la Terre Ferme
par excellence, puisque aussi bien |’ “Hxetpoc, pour les Grecs,
signifiait le « Continent ».
Notons tout d'abord que la localisation de la crémation
des vaisseaux troyens fut longtemps vagabonde elle-même,
et s’attacha surtout, non pas au rivage du Latium, mais à
ceux de l’Italie méridionale et de la Sicile; que parfois le
geste fut attribué à une partie des femmes troyennes ; qu’enfin, selon une version curieuse, les vaisseaux, à l'origine,
auraient été ceux des Achéens! « Tantôt, dit M. J. Bérard,
comme le font Hellanicos, Denys et Virgile, on rapportait
que les vaisseaux incendiés par les femmes troyennes lasses
d’un trop long voyage, étaient ceux de leurs compatriotes
en quête d’une terre hospitalière, tantôt et le plus souvent on
disait qu'ils étaient ceux de chefs achéens, dont les captives
troyennes brülerent la flotte pour ne pas devenir les esclaves
de leurs épouses légitimes. Plus grand encore était le désaccord
entre les auteurs anciens quant à la localisation de cette
fable : les uns donnaient pour théâtre à cet épisode le pays
de Pallénè ou Phlégra, presqu'île occidentale de la Chalcidique ;
Seite 65
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)d'autres le situaient en Daunie, sur la côte d’Apulie, le mettant
en relation avec les aventures de Dioméde ; d’autres prés de
Crotone à
l’embouchure
du
Néaethos;
d’autres en Sicile
au pays des Elymes ; d’autres encore à Gaéte ; d’autres enfin
sur le rivage du Latium ou à Pise. Pour anciennes que les
origines de cette légende célèbre aient chance d’être,
les
différentes localisations qui en étaient proposées par les mythographes grecs et latins peuvent être tenues pour arbitraires.
Certaines d’entre elles paraissent même n’avoir été imaginées
que pour expliquer un nom de lieu : ainsi pour Phlégra
;
ainsi encore pour Gaéte, que Servius dérive du verbe grec
xatw ; ainsi enfin pour le fleuve Néaethos, l’actuel Néto, dont
Lycophron plus explicitement déforme le nom en Nauaethos.
Cette dernière localisation ne provient peut-être que d’un
calembour et d’une confusion entre Achéens de l’âge héroïque
et Achéens de la colonisation historique ; et elle devrait être
classée avec les autres, si d’un côté elle ne trouvait son écho
dans la légende troyenne de Siris, et de l’autre dans la fable
de l’amazone Cléta à Caulonia! »
Le même trait, en tout cas, définit Pyrrhos-Néoptolème :
d’après la
scholie
déjà
mentionnée
de
l'Odyssée,
il
brûle
d’abord ses propres vaisseaux et marche à pied. Il obéit en
cela à une prescription de son aïeule Thétis : xa7% xékeuoiv
Oéridos
¿urpnoas
7%
dix
oxdpn
metòc
dverov..
Puis
son
itinéraire à pied, de la Thrace, semble-t-il, jusqu'à l’Epire,
itinéraire qui parait correspondre à celui de la migration des
Enianes vers la Molosside®, est soumis à l’oracle déjà étudié
d’Helenos. Virgile donc, pour des raisons épiques, a ramené
au schéma guerrier de l’Iliade un thème qui, d’abord. était
seulement, ou du moins était plutôt de colonisation : celui du
moment solennel,
hasards
de
la
presque
mer
rituel,
abordait
où un héros
définitivement
le
sauvé
des
continent,
1) La colonisation, p. 382. Faut-il rapprocher le sobriquet par jeu de mots
qu’EscHiyLe donne à Hélène dans son Agam., v. 689 : éAévxug = celle qui perd
les vaisseaux ?
2) Voir le texte cité supra, p. 29, n. 1.
3) Cf. Y. Béquignon, La vallée du Sperchios, p. 154 sq.
Seite 66
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)l'Épeiros, et marchait, non sans de nouvelles épreuves, mais
d’une autre nature, vers le lieu où les oracles lui marquaient
son établissement. L'élaboration de ce thème s'accorde avec
deux cycles de superstitions, et les conjugue; d'une part, la
superstition du toucher du sol par le pied ; et nous avons déjà
eu la preuve que Dodone la cultivait avec rigueur; d’autre
part, les diverses superstitions de la mer, et notamment celles
qui s’attachaient aux arbres dont le bois servait à fabriquer
les navires. Il est visible, par exemple, chez Virgile, que la
vocation, les privilèges et les interdits des vaisseaux d’Enée
dérivaient en partie de ceux des pins du mont Ida. Plusieurs
mythes antiques ont conservé les traces d'un tel rapport
religieux établi entre des arbres et la mer; on conviendra
qu'un tel rapport est assez analogue à celui qui nous a semblé
admis dans la symbolique religieuse de Dodone entre un
arbre et un fleuve ou torrent. En outre, chez Virgile, l’allusion
au dieu du Styx comme garant de sa promesse d’immunité
pour les
vaisseaux nous ramène
curieusement au
thème
achérontique, si apparenté justement, en Épire et en Acarnanie, aux superstitions dodoniennes de l’Achelöos. Ajoutons
que, dans les mystères d’ Achille en Thessalie, institués, comme
nous l’avons vu, sur l’ordre de Dodone, l’embarquement du
héros pour la guerre contre Troie faisait l’objet de rites qui
s’accordent bien avec ces thèmes superstitieux!; sur le vaisseau gréé de voiles noires, on emportait, avec de l’eau du
Sperchios (sic) pour les libations et deux taureaux pour le
sacrifice, des bois du Pélion : xat GAnv éx Ilnktou. Bref, quel
qu’ait été son premier point de départ, et malgré quelques
localisations en Égée, sur la côte de Thrace par exemple, la
symbolique de Dodone est la seule capable de donner au
thème sa pleine signification ; ou si l’on préfère — car il faut
toujours faire cette réserve — la symbolique du sanctuaire
plus ancien, peut-être égéen, voire crétois, dont Dodone aurait
été la principale héritière à l’époque homérique et classique.
1) PniLostr., Heroica, XX, 24; cf. supra.
Seite 67
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Comme Dodone s’est aussi révélée comme le lieu le plus
probable d’où Énée, guidé par Hélénos, avait fait rebondir
son voyage vers l'Italie, comme l’oracle qui lui avait donné,
pour reconnaître l'endroit où se referait son destin, les indications les plus précises, il est logique de penser que le même
sanctuaire avait élaboré le thème de la crémation de ses
vaisseaux à l’approche de ce rivage prédestiné. Nul ne s’étonnera que plusieurs rivages se soient désignés pour ce rôle
avant qu'assez tard, mais déjà pour un Lycophron, s'impose
celui du Latium, à mesure que les villes de cette région, et
Rome enfin, adoptaient le credo d'une filiation troyenne. De
ce rôle de Dodone, nous allons surprendre une seconde preuve,
peut-être plus probante et plus significative.
(A suivre.)
J. Gace.
Seite 68
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Persée
http://www.persee.fr
Pyrrhus et l'influence religieuse de Dodone dans l'Italie primitive (troisième article)
J. Gagé
Revue de l'histoire des religions, Année 1954, Volume 146, Numéro 2
p. 129 - 139
Voir l'article en ligne
Avertissement
L'éditeur du site « PERSEE » – le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l'enseignement supérieur,
Sous-direction des bibliothèques et de la documentation – détient la propriété intellectuelle et les droits d’exploitation. A ce titre il est titulaire des
droits d'auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à la loi n°98-536 du 1er juillet 1998 relative aux
bases de données.
Les oeuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelle.
Droits et devoirs des utilisateurs
Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre.
Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d'enseignement ou de communication excluant toute exploitation
commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d'illustration,
ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées (plans ou photographies). La mention Le Ministère de la jeunesse, de
l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation sur
chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu'ils sont indiqués - le nom de l'auteur et la référence du
document reproduit.
Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, de l'éditeur
original de l'oeuvre, de l'auteur et de ses ayants droit.
La reproduction et l'exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l'éditeur du site, Le
Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de
la documentation (voir http://www.sup.adc.education.fr/bib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.
Seite 69
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de Dodone dans l’Italie primitive
(Suile}*
c) Dodone el l’oracle de la « manducation des lables »
On sait ce qui arrive à Énée et à ses compagnons, au
livre VII de l’Eneide : assis sur l’herbe, ils sont en train de
manger un repas agreste ; suivant l'avertissement de Jupiter,
ils ont placé sous leurs mets des galettes de farine :
Instituunt dapes et adorea liba per herbam
subiciunt epulis (sic Juppiter ipse monebat)
et Cereale solum pomis agrestibus augent...
Iulus prononce alors le mot qui délie le destin, qui montre
que la condition religieuse est accomplie : « Hé! voilà que
nous avons mangé même nos tables !... »
.... Heu, etiam mensas consumimus
!
Et Énée tire aussitôt la conclusion joyeuse : « Salut, terre que
les destins me doivent, dit-il ! Salut aussi, fidèles Pénates de
Troie ! Voici la demeure, voici la patrie, etc. » :
Continuo : Salve fatis mihi debita tellus
vosque, ait, o fidi Troiae salvete Penates :
hic domus, haec patria est’...
Méme si aucun témoignage ne nous donnait la source de
Poracle ainsi accompli, l'épisode nous obligerait à nous sou1) Ct. RHR, CXLV, p. 137-167; CXLVI, p. 18-50.
2) Virc., Aen., VII, 110 sq. ; noter, aux vers 135 sq., la description de la
libation de vin par les convives couronnés ; elle emprunte ses traits généraux
à des rituels non sanglants de la religion romaine, comme celui d'Hercule à l'Ara
Mazima, mais il est possible qu’elle suive aussi une prescription de Dodone pour
le cas, si souvent prévu par cet oracle, de fondation d'une ville parmi les indigènes.
Seite 70
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)venir de celui qui avait désigné 4 d’autres immigrants, aux
Pélasges, le but de leur établissement en Italie. En cet oracle,
attribué à Dodone, nous avons constaté le rôle de symboles
religieux végétaux, faisant jeu de mots. Il est visible qu'il
s’agit ici d'un avertissement du même style. Dans l’Eneide
même, c’est d’abord la Harpye Kélainô qui a prédit à Énée
qu'il verrait le terme de sa fatigue lorsque la faim le pousserait
à « manger ses tables » ; la théologie de Virgile n’a pas spécifié
davantage quel Jupiter avait fixé cette condition pour délier
le
falum!. Mais Denys d’Halicarnasse est précis: « Il y avait pour
eux un oracle, d’après les uns né à Dodone, d’après d'autres à
Érythrées pres l’Ida..., qui les avertissait de naviguer vers le
Couchant jusqu’à
ce
qu'ils
arrivassent
à
l’endroit
où
ils
mangeraient leurs tables; et lorsqu'ils se seraient aperçus
que c'était fait, ils se choisiraient un guide à quatre pattes,
et lá où l'animal s’arréterait de fatigue, lá ils fonderaient
leur ville. »
Il est difficile de savoir si cette seconde partie de l’oracle
etait solidaire de la premiere des l’origine. La premiere est
signée avec évidence de Dodone, nous semble-t-il; et précisément nous avons cru pouvoir admettre que, dans les oracles
pour migrateurs, le miracle ou la curiosité végélale était le
signe
dodonien
de
reconnaissance
de
l'endroit
fatidique,
tandis que les peuples italiques prenaient plutôt un animal
sacré pour guide. Toutefois, n'oublions pas que la fameuse
truie aux 30 gorets devait apparaître à Énée sous l'abri
d'un chêne, ce qui convient aux mœurs de cet animal, volontiers fouissant au pied de l'arbre, mais ce qui nous ramène
singulièrement à un omen de type dodonien?.
L'origine dodonienne de l’oracle sur la manducation des
1) Aen., III, 265 sq. ; cf. J. PERRET, Les origines..., p. 493-95 et 590-91, comme
toujours hypercritique.
2) Dion. Har., I, 55, 141 : “Hv yap te Oéoparoy abtotc, dos uév tivas Aéyouoiv
ty Awdavy yevéuevov, dae S'Érepor ypépouoiv ev Epudpais oxedió Tic ’Idng,
¿y0a del UiPvrrw Emywpia voupn yenouwdds, % abtoic Eppace mieiv él Suopiov
hou, Ec dv ele tolto door yevépevov, hyeydva te tetpdmoda ronoauévouc,
ôrou dy xdun tó Cov, tvravba Seluacdar mérw. Cf. LycopHron, v. 1250-51.
3) Sur ce présage et sa place dans l’Énéide, cf. CARGOPINO, op. cit., p. 437 sq.
Seite 71
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)tables peut donc être considérée comme très plausible, et le
témoignage qui l’attestait comme le plus sérieux chez Denys
d’Halicarnasse. Reste à savoir, comme dans le cas étudié plus
haut des xegadat, quel était à Dodone le symbole, ou peutêtre le jeu de mots sacré que traduisait l'expression oraculaire :
« manger les tables ».
Nous croyons, une fois de plus, que le symbole-clef était
végétal, et voici pourquoi. Les scholiastes antiques se sont déjà
demandé ce que pouvaient avoir été ces mensae consumplae ;
et leurs opinions ne sont point d’accord : la plupart admettaient
. qu’il s'agissait réellement de galettes de blé sur lesquelles les
mets étaient posés. Mensa aurait-il eu parfois cette signification en ancien latin, ou dans la langue de l’oracle, qui sans
doute n'était point latin ? On l’a supposé, sans preuve directe!.
Mais, d’après Denys’, Alexandre Polyhistor croyait que les
tables avaient été faites d’herbe verte ; à la fin du repas, un
des convives aurait porté à sa bouche et mâché un brin de
cette herbe, peut-être ache ou persil ? Quoique cette version
soit isolée, elle mérite un spécial intérêt, parce qu’elle oriente
vers une de ces plantes, sans doute des espèces aliacées, qui
paraissent avoir eu valeur sacrée et usage prophylactique à
1) Par exemple Mile Boas, Aeneas's arrival in Latium, p. 221-249 ; J. PERRET,
Les origines, p. 494, très réservé. Cette version est curieusement conservée dans
un passage de l’Origo gentis Romanae du pseudo-AuréLius Victor, 12, qui l’attribue
à Domitius : Énée aurait été averti par un oracle d’Apollon de Delphes (sic :
sorte Apollinis Delphici monitum) qu'il devrait fonder une ville là où il aurait
trouvé deux mers, et mangé un repas y compris ses tables. Ayant rencontré dans
Yager Laurens deux étangs salés voisins l’un de l’autre, il crut avoir rencontré
l'endroit; et c'est alors que, s'étant baigné, il se restaura et consomma avec les
mets l’apium qui lui avait servi de table : ibique cum se lavisset, se refectum cibo,
cum apium quoque quod tune vice mensae substratum fuerat, consumpsisset, exislimaniem procul dubio illa esse duo maria quod in illis stagnis aquae marinae species
essel mensasque quae erant ex stramine apii comestas : urbem in eo loco condidisse, etc.
Cf. CARCOPINO, op. cit., p. 672 sq. LE GaLL, Recherche sur le culte du Tibre, p. 14.
Quoi qu'on pense de l'identification des deux stagna, l'indication géographique
est dans le style exact de l’oracle aux Pélasges, leur désignant l'île de Cotylia
;
quant à l’apium, c'est-à-dire l’ache, sinon le vrai persil (sur les espèces connues
des Anciens et les rôles cathartiques ou médicaux, d'après PLINE, NH, XIX, 8,
37, ef. OLCK, s. v. Eppich, dans le PauLY-Wissowa), on voit mal comment elle
aurait servi de mensa, sinon par simple jonchée. Mais elle répond de façon significative à l'intérêt exceptionnel que Dodone paraît avoir eu pour des plantes
sacrées (voir notes suivantes). A défaut de mensae, elle a pu servir, par exemple,
dans les coronae de convives liés par de tels oracles,
2) Et aussi Dion Cassius, frg. 4, 5.
Seite 72
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Dodone!. De toute façon, on ne peut douter que le symbole
des mensae était végétarien, qu'il s’agit de fruges céréaliennes
1) Plante à bulbe, sans doute, qu'il faut supposer comestible ou thérapeutique.
Nous avons déjà évoqué sapra le u&hv magique d'Ulysse, par ailleurs Ithacien
en contact avec Dodone. Nous ne prétendons pas réduire à l'unité ces espèces,
dont certaines sont peut-être fantaisistes (cf. STEIER, s. v. moly, dans PAULY-
Wissowa) ; mais souligner, dans toute l’aire géographique autour de Dodone, le
culte superstitieux probablement voué à des plantes dont le propre est avant
tout d’avoir dans la terre leur « tête », ce qui aiderait à comprendre la vraie portée
de l’oracle déjà cité des Locriens. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler qu'une
espèce de poireau vert, la ÿn@vAX, jouait un rôle aux Théoxénies de Delphes,
et que la raison donnée de ce rôle était que Létô avait eu envie de cette plante,
tandis qu’elle était enceinte d’Apollon : Afhénée, IX, 371-372, qui cite à ce propos
un passage de Polémon le Périégète, rapporte aussi que, d’après Épainétos, dans
son Opsarticon, les yn8viMides étaient un autre nom des (plantes) à tête : tà
repara xarciobar pact YnOVAAGXS. Nous ne sommes pas loin, de toute évidence, des xepadal rituelles de Dodone !
Il est curieux de remarquer que plusieurs des colonies de Grande-Grèce, et
surtout des Achéennes, portent un nom dérivé de celui d'une plante : pour Caulonia
le xavAég, sorte de silphium, pour Crotone une oléagineuse, le ricin sans doute,
xpétwy. Et comment oublier l'exemple de la Thymbra de Troade, qui porte le
nom grec de la sarriette, ou satyrion ? Ces plantes sont devenues naturellement
l’attribut des divinités ou des héros du lieu, et leur valeur cathartique a été admise.
Leur célébration, à en juger par les représentations monétaires, s'est faite dans
le sens général de la cathartique apollinienne de Delphes et sous le symbole essentiel
du laurier. Mais il nous semble difficile de ne pas reconnaître d’abord une affinité
encore plus immédiate et plus profonde avec la « magie végétale » de Dodone
;
qu'on se rappelle le thème presque constant de ces oracles, donnant aux migrateurs
comme signe de découverte de leur destination un prodige d'ordre arbustif. Une
fois de plus, Delphes nous paraît avoir superposé sa haute cathartique à une symbolique diffusée par le sanctuaire gréco-épirote. Nous ne pouvons ici que suggérer
cet autre élargissement nécessaire de l'enquête : la fève n'était-elle pas l’objet de
superstitions spécifiques dans les rituels de Dodone ? La règle d'abstention que
pratiquaient à ce sujet les Pythagoriciens est bien connue
; notoire aussi l'usage
que Delphes faisait de ces graines pour des tirages au sort (cf. P. Amanpry, La
mantique apollinienne à Delphes, p. 32-33 et p. 234, n. 4). Il paraît logique, comme
si souvent, d'établir un rapport entre les Pythagoriciens et Delphes, les premiers
ayant par exemple réélaboré un symbole cher à la seconde. Mais les superstitions
italiques et romaines de la fève, caractéristiques aussi (cf. S. ErrREM, Opferritus...,
p. 439; OLck, s. v. Bohne, dans le PauLy-Wissowa), ne paraissent pas réductibles
à cette seule origine. D’une part, la fève était parfois considérée comme offrande
réservée aux morts, et plus encore aux revenants — Larvae, Lemures, etc.;
d’autre part la refriva faba (ou referiva ?, cf. ERNOUT-MEILLET, Dict. élym. 3, 8. v.
refriva) était, d'après Festus, p. 344, employée dans les sacrifices à titre d’auspicium segelis et rapportée ensuite à la maison. On appelait aussi refriva une puls
fabata servant d’offrande. Ces usages semblent supposer : 1° Que la fève était
considérée, parmi les fruges par excellence, comme capable (par sa réaction dans
le feu, peut-être ; cf. les ppuxtol
du culte grec), de donner un augure sur les moissons
des céréales ; 2° Qu’elle passait, en certains cas, comme plusieurs fables antiques
le disent expressément, pour représenter l'équivalent de têtes humaines
(sic);
sans parler de son action prétendue sur la grossesse et de son symbolisme sexuel,
appuyé en grec sur le jeu de mots xbæuoc-xvéw. L'analogie avec la symbolique
des xepadat nous paraît probable, et par conséquent, là encore, une influence
plutôt dodonienne que proprement delphique sur les superstitions de la fève à
Rome et en Italie. Ajoutons que, pour ne rien dire de l’booxbayog ou jusquiame,
la fève, dans sa croissance, paraissait dépendre avant tout d’un rapport entre
Seite 73
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)ou d’herbes!. Nous ne jugerions pas impossible qu’au point
de départ il ait été question, par exemple, d’une de ces larges
excroissances fibreuses de certains arbres du type des champignons-amadouviers, qui sont 4 la rigueur 4 demi comestibles.
Virgile a suivi la version, en son temps la plus acceptée,
d’après laquelle
le miracle accomplissant l’oracle se serait
produit au Latium, exactement au pays des Laurentes, en
un site qui, des scholiastes antiques à M. Jérôme Carcopino,
est recherché avec une spéciale curiosité, puisque de là était
censée partir la fortune des plus vieilles colonies latines.
l'élément humide et le soleil (voir infra, sur la cosmologie dodonienne des elementa).
— Voir, sur ces aspects de la magie végétale, les riches indications de l'ouvrage
de M. A. DELATTE, Herbarius, Recherches sur le cérémonial usilé chez les Anciens
pour la cueillette des simples et des plantes magiques (Bibl. Fac. Philos. de Liége,
LXXXI), 1938; notamment p. 102 sur l’ache, p. 84 sur la fève, etc. (et sur ce
point la Catoptromancie du même auteur, p. 155) ; p. 7 sq., sur l'original possible
de ces rites sur des monuments crétois. Noter, p. 112, une prière à la plante ricin
pour écarter la grêle el la foudre.
1) Serv., Ad Aen., I, 736, et III, 267, évoque des mensae paniceae; cf. PERRET,
op. cit., p. 195. Peut-étre est-il digne de remarque que, d’aprés un fragment du
liv. II des Annales d'Ennius conservé par VARRON, l. I, VII, 43-44, Numa ait
été considéré comme ayant institué les mensae, ainsi que les liba ou gâteaux de
farine, et les fictores qui les fabriquent, etc. Il a paru tentant à quelques critiques
de corriger mensas en menses, et de reconnaître là une allusion à la fameuse ordonnance du calendrier numaique
(cf.
K.
GLASER,
s. v.
Numa, dans le
PAULY-
Wissow4A); mais le voisinage des liba nous paraît recommander le maintien de
la lecture mensae, probablement entendue précisément au sens dodonien de tables
d’offrande
non
sanglante,
et
d'origine végétale
ou ligneuse.
Que d’ailleurs la
religion de Numa ait comporté aux yeux des Romains un style du festin, pieux
et sobre, c'est ce que prouve la fable, jugée fantaisiste par Plutarque lui-même,
Numa, 15, de l’invitaton qu'il aurait faite à quelques convives, et en laquelle,
de par l'intervention d’Egerie, l'humble vaisselle de sa demeure se serait brusquement transformée en mobilier de luxe : miracle naturellement arrangé dans le
style édifiant qui a célébré aussi la simplicité de vie de Fabricius, mais singulièrement d’accord avec les traditions de frugalité religieuse prônées par Dodone.
Il nous manque de savoir exactement d'où sont venus aux Romains les termes
désignant le repas sacré, dapes, epullum, etc.; sans parler de frugi. Une autre anecdote, corinthienne celle-là, nous aide peut-être à comprendre la devinette des
« galettes », et elle est clairement dodonienne : d’après une scholie de PINDARE,
Ném., VII, 155° (DracHmann, Schol. Pind., Teubner, p. 137), Alétés, ayant
interrogé l’oracle de Dodone sur la royauté à Corinthe, reçut la réponse qu'il l’emporterait le jour où quelqu’un lui donnerait une « boule » de terre B&Aov yfis;
cf. latin gleba). Arrivé donc à Corinthe, il demanda un pain rustique, et l'homme
lui donna un fos, accomplissant ainsi l’oracle : ...llpocñA0s TH uavrelo tH
tv Awdeavy, 6 tori tod Atds, xal Expnoev abt, róre xparoeiv, re tic 8H BOov
vis" éxvOecbat Sì huépa noAuorepdvp. "EABay obv év Kopıvdo, Fret twa &prov
aypotxov 6 Adytys, 6 88 dav Édwxev. (Référence sur laquelle M. Ed. Witt a bien
voulu attirer notre attention.)
Seite 74
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Mais il nous parait remarquable que se soit conservée, à
travers une scholie isolée de Servius, une tradition différente,
qui reconnaissait le souvenir de ces pseudo-galettes, cruslulae
panis, dans le nom de la bourgade de Crustumerium!, c’està-dire dans une région limitrophe de la Sabine, et comme
dans le prolongement naturel de cette Cotylia où l’oracle
dodonien avait envoyé les Pélasges. Tradition d’autant plus
étrange qu’à aucun autre moment Enée et ses compagnons
n'apparaissent
comme
ayant
fréquenté
une
région
aussi
éloignée de la côte du Latium. L'indication a pourtant, nous
le verrons tout à l'heure, beaucoup d'intérêt.
Une
fois
de
plus
donc,
après
l'exemple
des
xepadat,
Voracle de Dodone nous apparaît comme ayant, à une époque
ancienne, envoyé des migrateurs en Italie en leur donnant,
pour l'identification du lieu de leur établissement et parfois
pour leurs communications avec les indigènes, des symboles
religieux relevant systématiquement du culte végétal. L’existence parmi ces indigènes, antérieurement à ces migrations,
de groupes vivant des fruits des arbres comme les Aborigènes
de la tradition, serait une
des raisons qui expliqueraient
convenablement une telle insistance de
Dodone.
Nous ne
croyons pas pourtant qu'il faille prendre à la légère l’autre
raison probable : à savoir, l’obédience dodonienne authentique
des mêmes groupes migrateurs. Des Pélasges ont sans doute
émigré ainsi vers l'Italie. Certes, l'habitude que nous avons de
traiter comme une légende, de construction intéressante mais
artificielle, toute la tradition troyenne de Rome et des autres
villes italiennes, nous rend presque impossible de nous représenter de la même manière la migration du groupe troyen
d’Enée et de ses compagnons. Ce qui échappe sans doute à la
1) Serv., Ad Aen., VII, 631 : Crusiumerique mutavit : nam Crustumerium
dicitur. Cassius Hemina tradidit, Siculum quemdam nomine uxoris suae Clytemnestrae condidisse Clytemestrum, mox corrupto nomine Crustumerium dictum.
Alii volunt a crustula panis, quam Troiani coacti fame exedisse dicuniur, appellatum ;
ibid., VII, 115 : Crustum et crusia neutraliter dicimus de his quae comedi possunt,
feminino autem genere fragmenta dicimus, quae comere non possumus. Cf.
Glossar, IV, 436, et V, 618 : (crusta)... est congelata aqua vel cortex arboris vel
duritia lapidis, etc.
Seite 75
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)plupart de nos critiques, c’est que, quelle qu’ait été la relation
originelle entre le théme des aventures d’Enée, héros du culte
d’Aphrodite Aineias, et la Troade, le foyer de Dodone eut le
rôle capital dans l’articulation de ce thème, et surtout dans
son application aux rivages de l’Italie méridionale et de la
Sicile. L’avenir des recherches italiques montrera peut-être
un jour que ces légendes sont l’affabulation de migrations
‘réelles, où furent intéressés à la fois des groupes venus de
VÉgée, voire de la Thrace, et d'autres dont l'habitat était
proche de la mer Ionienne.
d) Dodone et le cycle de la Diomédie :
le problème des migrations éloliennes en Italie (?)
Un autre cycle de traditions légendaires, répandu aussi
en Italie, trahit encore, nous semble-t-il, l'influence de Dodone,
quoique d’une manière moins directe : celui de Diomedet.
Ce héros avait passé tout au long de la côte adriatique ; partout il avait fait figure de fondateur. Mais l’Apulie surtout,
la plaine de l’Aufide était son domaine propre : campus
Diomedis non pas seulement chez Virgile, mais deux siècles
auparavant dans les vers archaïques des carmina Maraana? !
Ses relations avec la Daunie surtout étaient article de foi : il
y avait servi le roi Daunus, puis avait été trahi par lui. Au
reste, avant de s’achever en cette extraordinaire équipée
italienne,
Diomède
avait
conduit
son
Nostos
tragique
à
travers la Grèce, d’Argos en Étolie. Il traîne avec lui le culte
d'une étrange Héra, parente de celle d'Argos, une Pélasgis,
a-t-on pensé, vouée à un singulier avenir sur le sol italien, du
cap Lacinien à Lanuvium. Il apporte aussi dans ses bagages
des pierres prises aux murailles d’Ilion, et dont il se sert,
tantôt pour borner son domaine en Apulie, tantôt pour y
1) Voir surtout l'analyse de J. BÉRARD, La colonisation, p. 385 sq. Nous ne
traitons pas ici des légendes italiques de Philoctète, qui présenteraient un intérêt
analogue : car ce héros, célèbre par sa quarantaine à Lemnos, île des Pélasges et
des Tyrrhènes (cf. nos Huit recherches, p. 15 sq.) est aussi, dans le camp achéen,
un isolé, ayant le visage en partie tourné vers la mer Ionienne et l'Occident.
2) Voir infra.
Seite 76
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)faire tailler des statues 4 son image!. Ce théme est insistant,
non sans beauté ; il mériterait une étude particulière dont la
place n'est pas ici, mais qui retrouverait sans peine jusque
sur les monuments figurés du temps de César et d’Auguste
ces vénérables assises de pierre posées la première fois par
Apollon et Poseidon, et rebâties autour de la Nouvelle Troie
du Tibre?. Ce qui nous paraît remarquable en la Diomédie
1) Cf. J. BÉRARD, p. 386, n. 2, et p. 394.
2) Deux monuments nous les présentent peut-être avec cette symbolique :
l'un est la patère des Fins d'Annecy, conservée au Musée d'Art et d'Histoire de
Genève, pour peu qu'on accepte de la considérer comme authentique, et par
conséquent d'utiliser la savante exégèse que M. W. DÉONNA a donnée de sa décoration (Rev. arch., 1920, XI, p. 125 sq.); Apollon et Neptune y figurent à côté
de murs de ville. L'autre a été publié récemment par M. Hans FUHRMANN, dans
les Mitteilungen des deulschen archäol. Institutes, 1949, p. 26 sq. ; c'est une plaque
de céramique, trouvée près de Rome, et qui porte en relief, semble-t-il, l’image
d'un Jules César vénéré par une Rome agenouillée, entre des trophées surtout
gaulois. Aux deux extrémités, deux murs symétriques en construction, et une
chèvre à côté pour soulever les blocs de pierre. M. Fuhrmann pense aux édifices
construits à Rome par César avec ses manubiae Gallicae ; et c'est probable, en effet,
mais le dictateur royal nous paraît figurer là, plus généralement, comme un nouveau conditor, donnant à Rome de nouvelles moenia. On notera qu'il s’agit là d'un
thème archéologique : arbitraire ou non, son histoire ne peut être comparée à celle
de thèmes troyens purement mythographiques.
Dans un sens voisin, il est singulier de rencontrer une fois de plus une ressemblance frappante entre une institution numaïque de Rome et un thème de cette
Diaspora probablement dodonienne ; d’après une scholie de Lycoruron, Alex,
v. 615, inspirée de Timée et de Lykos de Rhégion, Diomède s'était servi comme
lest pour ses navires (dvri tod Épuaroc) des pierres prises aux murs d’Ilion. Venu
avec elles en Daunie, c’est avec elles que, vainqueur du dragon, il aurait fait
tailler une statue à sa propre image (?) : riunbelc Sent Tor spddea, dvdpidvra
xatacxeiaoac iSpúcaro Ex ray AB ráv du tic TAlou (cf. JacoBy, F. Gr. H.,
III, p. 618 = Timée, fr. 53, et p. 665 = Lykos, fr.
3; J. BÉRARD, La colonisation,
p. 386 et n. 2, rectifiant le texte des F. G. H. de MUELLER). Une autre scholie
ajoute (ibid.) que, Daunos ayant repris l'avantage sur Dioméde et jeté les statues
(sic, au pluriel) à la mer, celles-ci, surnageant au-dessus des flots, seraient revenues
d'elles-mêmes à leurs bases. Il s’agit donc de « pierres enchantées », et comme
elles viennent des murailles d’Ilion, construites par Apollon et Poseidon suivant
des rites peut-être déjà musicaux, on peut rapprocher du thème, en partie, celui
des pierres des murs de Thèbes, dociles à la lyre d’Amphion. Pour le rôle des
statues de pierre, ou des pierres à ressemblance de figures humaines, voir injra
à propos des rites niobéiques et skironides... Nous insisterons surtout ici sur
l'autre usage que Diomède aurait fait de ces pierres de Troie en Apulie, s’en servant
comme de bornes pour délimiter le domaine acquis par lui en Daunie-Apulie
(ef. Lycophr., V ; 572 sq ; J. BERARD, La colonisation, p. 385 sq.) : cet usage n'est-il
pas tout semblable à celui que la tradition romaine (PLUT., Numa, 16) prête à
Numa, instituant le culte du dieu Terminus comme sanction du respect des bornes
de limitation ? Et une fois de plus, entre les thèmes de la Diomédie italique et
ceux de Numa, le lien historique ne s’établit-il pas à travers une civilisation pélasgique de Cortone ? Resterait à rechercher si la fable étrange et absurde du « lest »
des bateaux — quoiqu’une valeur de talisman ait pu réellement s'attacher à ces
pierres — n’a pas dû sa naissance, chez les mythographes, à un autre jeu de mots
Seite 77
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)italique, ce qui a déjà frappé M. Jean Bérard, c'est le rôle,
derrière le héros, soit de Doriens (?), soit plus souvent d'Étoliens.
Pratiquement
cette
tradition
apparaît
comme
une
version mythique d'une véritable migration d'éléments étoliens en Italie du Sud, remontant naturellement à une époque
antérieure à la fondation des premières colonies proprement
grecques à une époque au reste où les Etoliens et leurs voisins
de la mer Ionienne peuvent à peine passer pour appartenir
au vrai monde hellénique. Cette migration (entre le xı® et
le 1x° siècles peut-être ?) ne peut actuellement être considérée
que comme une hypothèse... Mais tout examen attentif des
grands cultes de l'Italie du Sud, par exemple de celui d’Hera
Lakinia, aboutit toujours à la conclusion que les colons grecs
qui les pratiquèrent, voire en tirèrent de profonds systèmes
religieux, ne les avaient pas apportés avec eux de leurs métropoles, mais s'étaient contentés de donner des vêtements grecs
à des divinités déjà installées en ces régions. Presque toujours
aussi l’attribution de ces cultes aux peuples « indigènes »
proprement dits fait difficulté. Beaucoup de ces irritantes
questions seraient résolues si le progrès des études — de l’archéologie naturellement surtout — établissait un jour l’historicité de ces migrations intermédiaires.
Nous croyons que
Dodone
en
apparaitrait
contrôlées.
comme
les
ayant
grande
partie
Peut-être faut-il aller un peu plus loin, et se
demander si la notion même des Aborigènes et des indigenae
dans l’Italie primitive, et parfois leur vocabulaire, n’ont pas
dû quelque chose d’essentiel à la même influence?.
tout dodonien entre les divers sens d'Épua-toc, et celui d'é&pung = borne à buste
éventuellement ithyphallique. Rappelons que, dans l’ancien usage latin, ou peutêtre plutôt sabin, des fermini, la pierre ou le bois étaient interchangeables. La
symbolique s’accorderait sur ce point avec la théorie des équivalences minérovégétales que nous attribuons à Dodone.
1) Voir là-dessus les remarques, prudentes mais convergentes, de J. BÉRARD,
La colonisation, p. 540-541.
2) Le rapport d’indigena avec. indiges reste pourtant incertain aux yeux des
latinistes. En tout cas, le culte d’Enée Indiges, confondu avec le Numicius (voir
supra, 2° art., p. 26-27), correspondrait exactement à un symbole de conciliation
entre Dodone et les « Aborigénes ». Faut-il rappeler ici que, d'après le témoignage
de Pausanias,
VIII,
1, 4, Pélasgos était considéré comme ayant été « le premier homme », et l’Arcadie, où il était apparu, la IleAxoyia par excellence ? et
Seite 78
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Un autre caractère frappant de la Diomédie italique, c’est
son ambiguïté devant l’opposition Achéens-Troyens; car le
personnage est un des principaux héros du siège de Troie,
mais il ne cesse de porter un intérêt exceptionnel à des symboles troyens. Peut-être cette ambiguïté avait-elle commencé
pour Diomède dès le moment de sa collaboration pour le rapt
du Palladion!. Comme Néoptolème, il semble avoir eu partie
liée avec Hélénos, et comme lui, dans le camp achéen, apporte
parfois dans le cycle troyen des thèmes qui viennent du versant épirote et étolien du Pinde plutôt que du versant thessalien. D’après tout ce que nous venons de voir, Dodone seule
a pu être capable de marier ou d’arbitrer ces thèmes, comme
elle fit toujours entre Troyens et Achéens, quoique l’histoire
des
dynasties épirotes et sans
doute
des
traditions assez
authentiques n’aient cessé de la plier surtout au service de la
prétendue lignée d'Achille. Une rencontre de noms, si elle
était considérée comme non fortuite,
irait dans le même
sens : Dionè est la principale et la plus ancienne parèdre de
Zeus Naïos à Dodone, énigmatique encore d’ailleurs tant les
témoignages sont insuffisants.
Est-il impossible
que cette
vénérable déesse ait été simple variante, ou prototype de cette
Héra Pélasgis dont Diomède était, semble-t-il, le très superstitieux dévot? ? — Une telle relation impliquerait de toute
qu'aux Pélasges entre tous s'attache dans la tradition grecque la definition des
adróxBoves ? Voir infra, sur la probable « anthropologie » de Dodone.
1) Les mythes italiques de
Diomède
et leur localisation s’expliqueraient
mieux, croyons-nous, si une confusion ou un jeu de mots
s'étaient produits,
au point de départ, entre le nom du Palladion d’Ilion et le toponyme de Pallantion,
lequel se trouve lié d'autre part, au cycle des traditions « arcadiennes ». Quoi
qu’on pense de ces traditions, savamment analysées par M. Jean BAYET (dans
les Mélanges d'arch. et d’hist., 1920, p. 63, p. 119 sq.), leur accord général avec la
religion de Dodone nous paraît constant, et frappant. Mais faut-il l'expliquer
par une ancienne migration d’Arcadiens en Italie, faite dans les mêmes conditions
que celle des Pélasges, ou seulement par l'accueil fait par Dodone, dans ses synthèses ethnographiques un peu arbitraires, à une affinité Pélasges-Arcadiens ?
2) On n’oubliera pas que les traditions grecques ont localisé vers l'Épire et
la Thessalie une « Argos Pélasgique »; de l’Argos de Dioméde, que Pon croyait
refondée en Daunie par Dioméde sous le nom, également connu en Sicile, d’Argyrippon, au rite romain primitif de la précipitation des « Argées », il y aurait lieu,
pensons-nous, de suivre le chemin d'un mythe et de rites pélasgo-arcadiens, qui
ont peu de relations avec l’Argos d’Argolide.
Sur la possibilité que cette Dionè « gréco-épirote » ait été apportée en Grande-
Seite 79
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)évidence une parenté ancienne entre les deux noms ; Dioméde
aurait été, en ce cas, le héros, le fils peut-être à l’origine, de
la Dioné de Dodone, d’affinite pélasgique ; et c’est l’image de
cette Mère de Dodone qu'il aurait emportée, ou retrouvée
dans ses migrations en Italie. Autrement dit, comme pour les
aventures d’Enée, le cycle naturellement mythique de ses
voyages et exploits en Daunie-Apulie serait l’affabulation
significative d’une colonisation effective et ancienne de ces
régions par des groupes ethniques venus d’Etolie, ou par un
rameau attardé des Doriens : ce qui n’a rien, a priori, pour
surprendre, et ce qui rendrait plus vraisemblable encore une
influence essentielle de Dodone.
(À suivre.)
Jean GAGÉ.
Grèce par une ancienne population comme celle des Chônes (Chaones), et sur sa
probable substitution, à l'époque de la colonisation achéenne, par Héra au cap
Lacinien et ailleurs, voir déjà les suggestives remarques de G. GIANNELLI, Culti
e Miti della Magna Grecia, p. 167-169, qui relève aussi comme caractéristiques la
présence au même temple des mythes de Thétis et Achille, et le fait que le héros
Crotôn était considéré comme fils d'Éaque. Sur les « routes de Diomède » en relation avec le culte de l’Héra Argienne, voir aussi J. BAYET, Les origines de l'Hercule
romain, p. 71 sq.
Seite 80
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Persée
http://www.persee.fr
Pyrrhus et l'influence religieuse de Dodone dans l'Italie primitive (quatrième et dernier
article)
J. Gagé
Revue de l'histoire des religions, Année 1955, Volume 147, Numéro 1
p. 1 - 31
Voir l'article en ligne
Avertissement
L'éditeur du site « PERSEE » – le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, Direction de l'enseignement supérieur,
Sous-direction des bibliothèques et de la documentation – détient la propriété intellectuelle et les droits d’exploitation. A ce titre il est titulaire des
droits d'auteur et du droit sui generis du producteur de bases de données sur ce site conformément à la loi n°98-536 du 1er juillet 1998 relative aux
bases de données.
Les oeuvres reproduites sur le site « PERSEE » sont protégées par les dispositions générales du Code de la propriété intellectuelle.
Droits et devoirs des utilisateurs
Pour un usage strictement privé, la simple reproduction du contenu de ce site est libre.
Pour un usage scientifique ou pédagogique, à des fins de recherches, d'enseignement ou de communication excluant toute exploitation
commerciale, la reproduction et la communication au public du contenu de ce site sont autorisées, sous réserve que celles-ci servent d'illustration,
ne soient pas substantielles et ne soient pas expressément limitées (plans ou photographies). La mention Le Ministère de la jeunesse, de
l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation sur
chaque reproduction tirée du site est obligatoire ainsi que le nom de la revue et- lorsqu'ils sont indiqués - le nom de l'auteur et la référence du
document reproduit.
Toute autre reproduction ou communication au public, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, de l'éditeur
original de l'oeuvre, de l'auteur et de ses ayants droit.
La reproduction et l'exploitation des photographies et des plans, y compris à des fins commerciales, doivent être autorisés par l'éditeur du site, Le
Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de
la documentation (voir http://www.sup.adc.education.fr/bib/ ). La source et les crédits devront toujours être mentionnés.
Seite 81
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de Dodone dans l'Italie primitive
(Suite)?
V
ESQUISSE D’UNE HISTOIRE RELIGIEUSE DE DODONE
ET DE SON INFLUENCE DANS L'ITALIE PRIMITIVE
Après la monographie, précieuse d’ailleurs, de Carapanos,
et malgré des enquêtes plus récentes de M. M. P. Nilsson,
l’histoire religieuse de Dodone continue d’être un peu obscure,
et surtout discontinue. Les allusions homériques prouvent la
relative importance du culte de ce Zeus à une époque par là
même antérieure au ville siècle, sans garantir pour autant
qu'il ait été florissant des le temps assigné à ce que nous
appelons la guerre de Troie (x111-x11® siècles). Le fonctionnement de l’oracle est bien attesté à l’époque classique, mais le
mythe de son origine — l’arrivée des premières prêtresses
Péléiades — est difficile à dater. Remarquons seulement que
son thème — la création de l’oracle sous une influence thébaine (Thèbes d'Égypte !) — si arbitraire qu'il paraisse, peut
répondre historiquement à une parenté ou une filiation effective.
Les beaux travaux de M.
minoenne
et
ses
survivances
P.
dans
Nilsson sur la religion
les cultes
de
la
Grèce
classique ont justement montré l'existence, dans le monde
crétois, de tous les éléments essentiels que nous avons reconnus dans le culte de Dodone : l’adoration d’un arbre sacré, le
1) Cf. RHR, CXLV, p. 137-167; CXLVI, p. 18-50, 129-139,
Seite 82
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)rôle de femmes probablement prétresses dans cette adoration,
sous la forme de vertiges extatiques 4 ce qu’il semble, enfin
celui d'oiseaux perchés sur cet arbre ou sur des piliers le représentant!. Nous pensons même que M. Nilsson est revenu sur
ce dernier point trop en deca des intuitions d'Arthur Evans,
qui avait soupçonné l'existence de « piverts du Zeus crétois »,
et jusqu’à une équivalence entre le bec de ces oiseaux sacrés et
le symbole de la hache ou double hache. Toute notre étude
tend à confirmer cette articulation complète de symboles.
Mais la religion d’une divinité « dendritès » tout entière pourrait se révéler un jour comme crétoise d’origine ; il n’est pas
jusqu'aux rites de pendaison à cet arbre, et par conséquent aux
pratiques représentatives de la suspension des oscilla, qui ne
puissent finalement trouver là leurs lointains prototypes religieux. Et en ce sens, si notre hypothèse est juste, les quelques
traits de la religion ombrienne ou sabine qui présenteraient
avec ceux de la Crète minoenne une ressemblance à première
vue surprenante et artificielle pourraient historiquement se
justifier par l'influence sur ces civilisations d'une Dodone ellemême héritière de cultes crétois. Mais nous n’évoquons ces
problèmes que pour mémoire ; ils sont hors de notre enquête et
de notre compétence. Malgré le progrès des recherches, il nous
faudrait une meilleure connaissance de l’histoire de ces cantons de la Grèce occidentale de l’Epire à Céphallénie, entre
l’époque mycénienne du Péloponèse et de la Thessalie et le
mouvement des invasions doriennes, pour apprécier ce que
put être le rôle de Dodone à la fin du ITe millénaire. Il nous
faudrait en même temps une information ethnographique
plus précise sur les peuples qui à ce moment habitaient ces
cantons et notamment sur l’éventuel rapport des ZeArot de
Dodone avec la souche première des « “EAAyves » proprement
dits. Une chose nous paraît digne de réflexion : située sur le
1) M. P. Nırsson, The Minoan-Mycenaean Religion and its survival in Greek
religion, Lund, 1950, p. 338 sq., renvoyant à Wine, Baum, Vogel und Agi, dans
la Festskrift tillegnad K. E. Johansson de Göteborg, 1910, que nous regrettons de
n'avoir pu consulter, et à R. VALLOIS, Autels et culle de l’arbre sacré en Crèle
dans la Rev. Et. Anc., 1926, p. 122 sq.
Seite 83
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)chemin présumé de l'invasion dorienne, Dodone s’est intéressée avec constance aux traditions des Achéens. Seul l’éclaircissement du probleme des Pélasges, nous voulons dire l’authentification de leur race et de leur habitat dans la Grèce continentale à une date déterminable, permettrait sans doute un
jour de reconstituer ce chapitre. Du moins est-il possible,
croyons-nous, de recomposer la théologie primitive du sanctuaire en sa complexité presque surprenante.
a) Éléments de la théologie primitive de Dodone
;
une cosmologie « post-diluvienne » (?)
L’oracle procède assurément avant tout d'un culte « dendrite ». Mais le culte de Dodone comporte d’autres éléments.
Nous
avons
déjà
rappelé
l'importance
qu'il
donnait
au
contact du pied, nu et non lavé, avec le sol : rite pratiqué par
ses Selles.
Pourquoi l'exigence choquante du pied jamais
lavé ? Apparemment au nom d’un tabou rigoureux, le même
qui fixait des règles si superstitieuses au franchissement d’un
torrent : une sorte de divorce absolu entre l'élément-terre
et l’element-eau : de l’histoire du passage de la rivière macédonienne par l’enfant Pyrrhus à celle de l’ensevelissement
d’Alaric dans le lit d’abord asséché du Busento, épisode où
nous avons cru reconnaître la survivance d’une superstition
locale du torrent, de la lutte homérique d’Achille contre le
Xanthe à l’invincible émotion d'Alexandre le Molosse devant
l’Acheron de Pandosia, le héros adopté ou investi par Dodone
nous apparaît toujours comme devant en quelque sorte à la
vertu de ses pieds (le pouce chez Pyrrhus; chez Achille la
vulnérabilité du talon est le renversement du thème) un pouvoir magique sur le torrent; si ce pouvoir lui manque, il est
1) Les observations perspicaces de L. MALTEN dans l'Arch. f. Religionswiss.,
29, 1931, p. 33 sq., permettraient d’entrevoir la descente du Nord vers le Sud,
soit directement à travers la péninsule hellénique, soit indirectement à travers un
détour en Asie Mineure (Troade), de populations « de sang illyrien mélangé de
thrace » correspondant aux deux lignées de Dardanos et des Elymes. Les chemins
balkaniques proposés par cet auteur s’accorderaient exceptionnellement, nous
semble-t-il, avec notre hypothése d’une interférence essentielle de Dodone.
Seite 84
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)d’autant plus fatalement perdu ; ainsi le bain dans le Styx a
oublié le talon d’Achille !
A premiére vue cette superstition semble contradictoire
avec le culte que l’oracle de Dodone rendait au torrent par
excellence qu'était l’Achelöos, et avec le titre même de Naios
que portait son Zeus; car, par quelque étymologie qu’on
Vexplique, ce surnom impliquait, semble-t-il, la notion essentielle d’humidité, ou de courant! Mais la contradiction n’est
qu’apparente; car le secret de Dodone parait avoir été une
cosmologie d’après laquelle l’arbre sacré d'une part, la source
d'autre part, naissaient du roc sec : d’après un passage du
Phèdre de Platon, l’oracle était celui « du chêne et de la
pierre
»
:
dpuös xal nérpacl.
Nous
avons
déjà
noté
que,
quelle que fût son espèce, l’arbre de Dodone devait être considéré
comme
un
geddddpug
par
excellence,
c'est-à-dire
un
arbre naissant du sol pierreux. Un principe de vie, capable de
se
transformer
éventuellement
de
végétal
en
animal,
de
donner en tout cas aux hommes des symboles de généalogie
arbustive, naissait ainsi d'une pierre, probablement sacrée en
elle-même à l’origine, et, à la fin de son circuit, rendait la
source à l’élément humide. La divinité grecque qui semble
avoir le mieux représenté ce double aspect, et le rapport
essentiel entre
le
roc
dur et
le
torrent,
est
évidemment
Poseidon
: or ce dieu est tout à fait absent de Dodone, au
moins d’après nos témoignages?. Dans la mesure où Neptunus
1) Supra, CXLV, p. 153-54. Peut-être faut-il rapprocher le fait que, d’après
une allusion d'HomérE, Il, XXII, 126, garcons et filles se contaient des histoires
dro Spudc (at) dd rétonc. M. H. JEANMAIRE, Couroi el Coureies, p. 333, suppose
qu’ «il s’agit probablement de quelque mythe naïf expliquant, par un couple
primitif, l'origine de l'humanité ».
2) Notons au passage que le culte d'Achille, dont nous avons vu qu'il s'était
enraciné en Epire comme en Thessalie, a pris en certains cas l'aspect d'une religion
franchement marine : particulièrement caractéristique est 1” AyuMeds ITovrépync
honoré dans le Pont-Euxin, et qui vient d’être réétudié par Erich Dieu, dans
l'article sous ce nom de la Real-Encycl. de PAULY-Wissowa (43° Halbband, 1953,
col. 1-18) ; les inscriptions qui le nomment ainsi sont de l’époque impériale, mais
Jes mythes et les indices toponymiques — par exemple l'existence de deux « îles
d'Achille » à proximité des bouches du Dniéper et du Dniester, sans compter une
« tour de Néoptoléme » — prouvent que le culte d'Achille remonte en ces parages
aux premiers temps de la colonisation milésienne, sinon aux strates préhelléniques ;
il n’est pas resté sans rapport avec les cultes et les mythes de la Tauride. Cet
Seite 85
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)est son équivalent latin, aurait-il parfois regardé vers Dodone ?
Au premier abord, la question elle-même paraît surprenante. Nous nous permettrons cependant d'attirer l'attention
sur des faits italiques curieux : d’une part, certaines légendes
comme celle de Messapus, fils de Neptune et invulnérable au
feu’, trahissent peut-être le transfert en lapygie de thèmes
qui,
en
Grèce,
seraient
facilement
adoptés
par
Dodone ;
d'autre part, et surtout, il y a dans la fête romaine des Neplunalia
d'étranges
détails
qui,
comme
dans
les
Saturnales,
semblent réellement provenir de traditions préhistoriques du
type aborigéne ou « pélasgique » : par exemple l'usage d'élever
ce jour-là, en guise de tentes, des cabanes de feuillage qu’on
appelait umbrae?. Dans un sens voisin, à la fête des Sigillaria,
vestige probable d’une civilisation de la terre-cuite, les marchands dressaient des cabanes en toiles de lin?. L'histoire du
culte de Neptune telle que les modernes se la représentent
d’après
celle
de
Poseidon —
sans
oublier
d’ailleurs
que,
comme pour celui-ci, le dieu fluvial fut peut-être en lui plus
Achille pontarchès est un dieu, et non pas seulement un héros, semble-t-il; il est
honoré par les navigateurs, et réside de façon caractéristique dans les îles et sur
le littoral du
continent,
à l'embouchure des
fleuves.
Peut-être ne faut-il pas
exclure la possibilité, antérieurement ou parallèlement aux influences milésiennes,
d'influences thessaliennes ou illyriennes.
1) Cf. Serv., Ad Aen., VII, 691 : Messapus per mare ad Italiam venit, unde
Neptuni dictus est filius, quem invulnerabilem ideo dicit quia nusquam periit,
nec in bello, ignem autem nocere non posse propter Neptunum dicit, qui aquarum
deus est... Sur Messapus et le peuple original des Messapiens, et le vocabulaire
italique ancien qu’on peut rapprocher (Metabus, Métaponte, etc.), cf.
J. BÉRARD,
La colonisation., p.
197 sq. La recherche de l'étymologie du côté des Illyriens
n'est peut-être pas inconciliable, là encore, ‘avec une enquête vers Dodone. Cf.
M. Mayer, Apulien, p. 399 sq., qui a déjà fortement noté la particulière fréquence
des cultes de divinités fluviales ou de l'élément humide en Apulie, et leur relation
avec le culte du cheval, estimant ces liens religieux d'origine spécifiquement
illyrienne
(par
exemple,
les
superstitions
du
Timave !}
:
Fr.
SCHACHERMEYR,
Poseidon und die Enistehung des griechischen Géiterglaubens, 1950, p. 93 sq., est
revenu sur ces problèmes, en soulignant aussi les probables caractères illyriens.
Cf. Particle de Fr. ALtaEIM, Messapus, dans l’Archiv für Religionswiss. de 1931,
p. 22 sq.
2) Festus-Paur, Lindsay, p. 377 :
Umbrae vocabaniur Neplunalibus casae
frondeae pro tabernaculis.
3) Schol. Juven., VI, 154 : ... Tunc mercatores casas de linteis faciunt..., antea
in porticu Agrippiana sigillaria proponebantur, in qua porticu historia Argonautarum depicta est, etc... Cherchait-on 4 donner a ces cabanes l'apparence de barques
voilées ?
col.
Cf.
2522-23.
S.
WEINSTOCK,
S.
v.
Nepiunus,
dans
PauLy-Wissowa,
Seite 86
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)ancien et plus essentiel d’abord que le dieu marin — rend
difficilement compte de ces bizarreries. Au contraire elles
nous semblent s’accorder singulièrement avec le primitivisme
et le goût pour les types de vie indigènes que l’oracle de
Dodone affirma toujours dans ce que nous avons appelé sa
politique
de missions en
pays
italique.
L’étrangeté
de
ce
rapport disparattrait, croyons-nous, et serait brusquement
remplacée par une profonde logique religieuse, si le progrès des
recherches rendait un jour possible de rapprocher du nom de
Nepiunus, moins latin d’origine que transcrit en cette langue,
justement celui
de
Neopiolemos.
Nous
ne
sommes pas en
mesure actuellement de présenter cette parenté comme directement plausible. Mais nous croyons que, comme dans le cas
de Triptolémos, le nom de Néoptolème est une transcription
arbitraire et illusoire du grec, où la signification par veéc et
mrékeuos est
vainel.
Cette
transcription
s’expliquerait,
et
aurait été presque fatale, si le nom de ce héros des rituels
dodoniens était arrivé aux Grecs sous une forme telle que
neptul-neplulem — c’est-à-dire à partir de la même racine
que celui de Neptunus, et de la même notion cosmologique,
liant au pouvoir du sol l’origine du torrent.
Une telle cosmologie nous apparaît, si l'on nous permet
l’expression, comme essentiellement « post-diluvienne » ; c’està-dire qu’elle semble avoir été conçue par l'imagination d'une
génération et d’une région terrorisées par le spectacle ou le
souvenir d’un épouvantable cataclysme, d’une sorte de gigantesque confusion des eaux du ciel, de la mer et des fleuves
s’abattant sur le pays, et y détruisant presque toute vie. Les
eaux retirées, une période d’asséchement aurait fait réfléchir,
comme devant une seconde Création du monde, sur le principe
des rapports entre les éléments : le sol rocheux apparaissant
comme l’origine d’une vie nouvelle, par l’arbre fécond où les
oiseaux sacrés viennent chercher la vraie sève, par la source
1) Cf. la tentative déjà faite par KRETSCHMER, Einleil. in die Gesch. der griech.
Sprache, p. 137, de reconnaître en une racine *nepiu le sens d'humidité (ou de
perpétuité ?); on sait qu'en avestique napia signifie humide.
Seite 87
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)qui éclot entre ses racines. Des terreurs auraient continué de
s'attacher à la mer et aux torrents impétueux, des rites
auraient été inventés pour conjurer ou dompter leur colère.
Le terrible tremblement de terre et raz de marée qui vient de
désoler l’île de Céphallonie et la côte avoisinante nous prouve
tragiquement qu'un tel cataclysme a fort bien pu s’abattre à
une époque préhistorique sur le rivage d’Epire, et en changer
pour quelque temps l’aspect d'une façon assez saisissante
pour encourager le développement de cette cosmologie, sans
qu'il soit besoin d’invoquer rigoureusement un thème diluvien
donné d’avance par une religion plus ancienne et probablement
orientale. Or, chose remarquable, les mythes postdiluviens de
Deucalion et Pyrrha ne sont nulle part en Grèce mieux domiciliés qu’à Dodone. Il est manifeste qu’une longue série de
prêtres a travaillé,
sinon à les créer de toutes pièces,
du
moins à leur donner leur forme définitive. Quoi qu’on pense
du nom de Deucalion et de sa signification première, celui de
sa
compagne
Pyrrha
répond
singulièrement
au
nom
de
Pyrrhos, établi essentiellement à Dodone comme doublet de
celui de Néoptolème?. Or ce dernier, nous l'avons vu, est
1) Voir, sur Ia circulation de ce théme du Déluge dans l’ancienne religion grecque
et la présence présumée d'éléments ethniques et linguistiques et de mythes thracoillyriens dans la primitive Dodone, les curieuses remarques de W. BORGEAUD,
Le Déluge, Delphes ei les Anthestéries, dans le Museum Helveticum,
IV, 1947,
p- 205-250; notamment sur le thème des Abantes et des Hyantes, sur certains
aspects du mythe de Dioméde, et sur les origines de la relation possible entre le
Déluge et l'enfance de Dionysos.
2) Voir les articles Pyrrha et Deukalion, respectivement, par WEISZACKER,
dans le Lexikon de RoscHER. — Aux superstitions des pierres de vie, des pierreshommes — peut-étre inspirées en partie, comme les pétrifications de Palestine
ont pu inspirer le théme de la transformation de la femme de Loth en statue, par
l'apparence anthropomorphique de rochers naturels — doivent être peut-être
rattachées, dans l’Italie primitive, les traditions sur des statues humaines expiatoires faites en simple pierre. Il ne semble pas, en effet, qu'il s'agisse seulement
d'une étape primitive de la technique de la statuaire (cf. W. D£onna, Dedale ou
la statue de la Grèce archaïque, I, p. 54, n. 4, et p. 132 sq.), mais bien d’une pratique
ayant survécu en certains cas comme spécialement requise par une divinité :
l'exemple le plus frappant est probablement celui des statues dressées par les
Crotoniates, et surtout par les Métapontins, au ve siècle av. J.-C., après qu'ils
auraient mis à sac ensemble la cité de Siris voisine (cf. J. PERRET, Siris., p. 18 sq.
qui doute d’ailleurs que les deux villes aient participé à ce sac) : selon JUSTIN,
XX, 2, ils auraient commis une violence sacrilége en mettant à mort au milieu
des autels cinquante jeunes gens (de Siris) qui embrassaient la statue de Minerve,
et la prêtresse même de cette déesse. Châtiés par la peste et autres maux, les
Seite 88
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)représenté à Delphes par une pierre sacrée. Et dans le geste
que la mythologie prête à Deucalion et à Pyrrha de faire
naitre les étres humains des cailloux qu’ils jetaient « pardessus leurs épaules », se retrouve un schéma oraculaire sans
doute original de Dodone, celui que nous avons reconnu dans
Poracle locrien des « têtes d’ail ». Il est possible que la symbolique de ce sanctuaire ait étendu l’équivalence magique et
nominale entre les xepadai-tétes d'hommes et les plantes du
type de l'oignon à une espèce de pierre-caillou. Nous soupconnons là un autre jeu de mots essentiel. Toute cette cosmologie postule à vrai dire, non seulement, comme dans des
cultes bien connus d’Anatolie (par exemple celui d’Agdistis),
une « pierre de vie » d'où naît un arbre sacré, mais aussi un
Crotoniates les premiers auraient consulté l’oracle de Delphes, et reçu instruction
d’apaiser les mânes de leurs victimes et la divinité outragée ; ils étaient en train
de fabriquer des statues de juste grandeur ( = grandeur naturelle ?) des jeunes
gens et d’abord de Minerve, lorsque les Métapontins, ayant connaissance a leur
tour de Poracle des dieux, pour réconcilier les mánes et la déesse, dressent des
statues de pierre modestes aux jeunes gens, et offrent à la déesse des gâteaux de
pain : « Ithaque cum statuas invenibus iustae magnitudinis et in primis Minervae
fabricare coepissent, et Metapontini oraculo cognito deorum, occupandam manium
et deae pacem rati, iuvenibus modica et lapidea simulacra ponuni et deam panificiis
placant... » La peste cesse naturellement aussitôt. Il est probable que l’oracle
invoqué par les Crotoniates était delphique, en effet, l’Apollon Pythien ayant eu
son rituel des expiations funéraires ; mais il nous semble que, sur ce fond delphique,
l’Achéenne Métaponte greffa délibérément une variante dodonienne. Ce qui correspondrait singulièrement, dans notre hypothèse générale, au rôle d’une des futures
métropoles pythagoriciennes. Nous serions tenté de prolonger cette réflexion, et de
rapprocher, au moins en partie, le cas des statues que, dès la deuxième moitié
du ve siècle, les Romains, suivant Tire-Live, IV, 17, auraient élevées « près des
Rostres » aux 5 ambassadeurs qu'ils avaient envoyés demander compte aux Fidénates de leur passage du côté de Véies, et que le roi Tolumnius aurait fait massacrer à la suite d’un insolent coup de dés (sic). Ce coup d’alea évoque apparemment un oracle par astragales, d'un type que des tesserae retrouvées en
Étrurie
attestent avoir été connu de ce peuple (cf. par exemple, Corssen, Die Sprache der
Etrusker, 1, p. 803-07) et il est possible que les Romains y aient répondu par des
images expiatoires sommaires à la façon des Métapontins. On sait quelle difficulté
il y aurait à admettre l'existence de véritables statues honorifiques dans la Rome
de ce temps. L'usage des astragales comme moyen de divination semble avoir fait
partie des rites de Dodone (voir note infra, à propos d’Alcibiade ; et supra, sur
le chaudron des Corcyréens); quant aux superstitions des pierres représentatives,
ou génératrices, de l'homme, postulées par le mythe de Deukalion et Pyrrha, nous
avons cru les retrouver dans le culte de Pyrrhos-Néoptoléme, jusqu'à Delphes
;
si bien qu'il a pu arriver, en des cas particuliers, que cet oracle recommandât
une pratique dissidente, inspirée par Dodone. Reconnaissons toutefois que TiteLive ne parle pas de lapidea simulacra, mais de statuae publice in rostris positae.
C'est l'enchaînement possible entre le coup de dés ou d’astragales de Tolumnius
(in tesserarum ¡actu vocem eius ambiguam, etc.), et l’érection de ces statues, plus
expiatoires qu'honorifiques, qui nous paraît ici suggérer le parallèle.
Seite 89
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)passage du végétal à l’animal. La légende de Deucalion et
Pyrrha se tait, en apparence au moins, sur le végétal; mais
Dodone a dû la raccorder sans difficulté à ses propres symboles
de la pierre et de l’arbre!.
A la réflexion, l’origine de cette symbolique pourrait avoir
été a la fois la spéculation religieuse sur un cataclysme et
l’observation dans le sol d’éléments « pétrifiés » d’origine
apparemment animale, voire en certains cas humaine, tels
que des ossements fossiles. L'importance superstitieuse donnée
aux ossements est visible en plusieurs mythes grecs primitifs,
notamment en celui de Pélops. Nous croyons qu'elle y représente le substrat de croyances barbares remontant soit à
l’époque minoenne et mycénienne, soit aux générations antérieures à l’
«invasion dorienne ». Ces croyances, nécessairement
liées surtout à des zones de roc abrupt ou de falaises calcaires,
ont probablement laissé leur résidu dans les curieuses superstitions du type « skironide », notamment dans la région de
' Mégare et de Salamine?. Or, il nous semble légitime d'en rap-
1) Considérant l’insistance avec laquelle lesxepadai —selon nous dodoniennes —
sont tenues « sur l'épaule », et les cailloux desquels doivent naître les nouveaux
hommes jetés par Deucalion (= Leucalion ?) et Pyrrha « par-dessus leur tête »
(APOLLop., Bibl., I, 7,2: xal Atos eirévroc brép xepariis ¿Badaev atpav Aldoug),
ou « derrière leur dos » (Ov., Metam., I, v. 382 et 394 : iacere hos post terga iubemur),
nous nous demandons si le mythe ne s'est pas développé, pour partie, autour
d'une ancienne représentation figurée dans laquelle ce couple tenait sur l'épaule
un objet sacré qui pouvait, selon le cas, et à Dodone au moins, être considéré,
soit comme un caillou de vie, soit comme une plante de vie (tête d'ail ?). — Le
geste avait dû avoir de toute façon une valeur rituelle : on sait que pour accomplir
l’opération ordonnée par Zeus, ou par Thémis, Deucation et Pyrrha doivent se
voiler la téte et dénouer leurs vétements (Ov., I, v. 381-82 : ... Et velate caput
cinetosque
resolvite vestes
Ossaque
post terga magnae
iactate
parentis).
2) Skiron était « un ancien génie des passages » (cf. F. Vian, dans Rev. arch.,
XXXIV, 1952, p. 145-149 : VAN DER KOLF, s v. Skiron!, dans le PAULY-WISSOWA,
2e série, 5° Halbband, col. 337-45; GEYER, s. v. Skironiden Felsen, ibid., col. 546547), qui avait sévi comme un épouvantail pour les voyageurs sur la route escarpée
de Mégare; monstre supprimé par Thésée d’aprés les Athéniens, plutét perceur
de routes pour les Mégariens. Il forgait les passants à lui laver les pieds (sic),
et parfois les précipitait de la falaise dans la mer xatà Thy dvopatoptvav yehavnv
(Diop., IV, 59, 4), sans doute comme sacrifice offert à une gigantesque tortue
sacrée. Lui-même passait pour le grand-père de Télamon, et était apparenté à
Pélée, père d'Achille. Les Athéniens honoraient une Athena Skiras, qu’ils semblent
avoir fait venir de Salamine ; et une technique de skiromancie avait fini par se développer, pour nous énigmatique. On admet que oxipos avait désigné le calcaire, le
plâtre. Il est donc probable que la skiromancie donnait à des morceaux de calcaires,
d'apparence osseuse (?), le rôle d’astragales. Or, justement, d’après Paus., I, 36, 4,
Seite 90
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)procher certains thémes niobéiques, et justement ici le nom
de Pyrrhos nous apparaît de façon frappante comme servant
de trait d’union. D’une part, dans le mythe de Deucalion et
Pyrrha, les pierres du sol que ces personnages lancent pardessus leur téte sont considérées comme les « ossements de la
Mère »; d'autre part, dans une légende utilisée par Nonnos,
Pyrrhos avait été un mortel pétrifié — en conservant sa
forme humaine — pour avoir essayé de s’approcher de Rhéa
avec amour. Or, déjà Pausanias connaissait près de Clazomènes un antre de la Mère (Rhéa ou Cybèle ?) où se conservait
le nom du berger Pyrrhos!. Il est impossible de ne pas rapprocher ces mythes, qui pour le reste sont voisins de celui de
la conception d’Agdistis, de la superstition de la pierre sacrée
de Néoptoléme 4 Delphes, dont nous avons vu qu’elle passait
pour avoir été donnée à Kronos à dévorer par Rhéa comme
étant son enfant. Nous avons affaire là à un cycle étonnamment
Skiros aurait été le nom d’un devin qui serait passé de Dodone à Eleusis et aurait
fondé le culte d’Athena Skiras à Phalère, avant de tomber dans une bataille, et
d'être enseveli par les Eleusiniens rAnotov motapob yeudppov ! Cf. M. Nicsson,
dans l’Arch. f. Religionswiss., XVI,
1917,
p. 316 sq. Tibére nous paraît avoir
joué d’une superstition semblable, peut-être conservée dans l'île de Capri, s’il
est vrai, comme le conte sérieusement Tac., Ann., VI, 27, qu'il se soit férocement
diverti parfois à jeter à la mer, par surprise, l’astrologue inexpérimenté ou dangereux dont il se faisait accompagner per avia ac derupia.
Sur le rôle de ces catégories de rochers blancs (skironiens proprement dits,
leucadiens et argiens) dans des précipitations à valeur ancienne d’ordalies, cf.
G. GLorz, L'ordalie dans la Grèce primitive, p. 42-50, L'auteur a montré trois
choses que nous retiendrons ici : 1° Divers sauts du haut de tels rochers, d'abord
localisés sur les bords de l’Egée, de Lesbos à l’Attique même, finirent par se fixer
dans les îles de Céphallénie et de Leucade surtout {témoin celui de Sapphó)
;
2° Les divinités primitives auxquelles ces précipitations servaient sans doute de
sacrifices ont presque toutes fini, comme justement à Leucade, par se soumettre
à l’hégémonie d’Apollon, ou lui céder la place : un Apollon purificateur, sauvant
par ce saut les héros, et surtout les héroïnes, d’un mal d'amour ; 3° Une confusion
relativement tardive, mais déjà admise par OvipE, Hér., XV, 167 sq., a changé
Deukalion en Leukadion, ce qui nous paraît très significatif. On sait que l’Apollon
d’Actium et de Leucade, exceptionnellement cher à Auguste, a eu valeur pour
les « pythagoriciens » (cf. J. Carcopıno, La basilique pythagoricienne de la Porte
Majeure, p. 375) ; dans la mesure où Dodone avait regroupé les thèmes skironiens,
nous croyons qu'elle n'est pas restée indifférente à cet aspect de l’apollinisme,
et qu'elle a tenu à faire considérer le couple Deucalion-Pyrrha comme le premier
qui ait donné l'exemple : cf. Ovine, loc. cit. : Hine se Deucalion, Pyrrhae succensus
amore, Misit, et illaeso corpore pressit aquas...
1) Paus., X, 32, 3 : &vrpov unrpéc opio (ou paa:
?) Ilóppov xadobpevov
(correction de Buttmann pour xaAouuévnc), al Adyov Ext 76 Ippo Aéyouat
ré trovuévi.
Seite 91
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)primitif de la « pierre-ossement », ou de l'étre humain pétrifié,
qui a été jusqu'ici á peine étudié, et qui en tout cas devrait
Vétre, non seulement sur le plan des mythes, mais sur celui
d’anciens rituels. Il est difficile de dire d’où procédait ce
cycle, dont les vestiges se retrouvent entre la Phrygie et le
Péloponése. Nous pensons seulement qu'il faut attacher quelque valeur á un passage de Pausanias, d'apres lequel en
Laconie Pyrrhos était considéré ouvertement comme un des
Courétes de Crétel; car non seulement cette origine expliquerait mieux qu'aucune autre la véritable filiation de la
danse appelée la « pyrrhique », danse á la fois guerriére et
religieuse, mais, á Dodone, elle s'accorderait fort bien avec
ce que nous pouvons soupconner d'autre part du prototype
crétois de la divinité « dendrite » et de ses oiseaux prophétiques?. La superstition essentielle de la pierre dans les themes
de Néoptolème-Pyrrhos est encore attestée par l’oracle qui
déterminait que ce premier roi d'Épire mourrait d'une pierre
— comme le Pyrrhus historique mourut de la chute d'une
tuile ! Nous ne pouvons ici que suggérer une enquéte sur cette
affinité probablement primitive entre les mythes de Pyrrhos
et Pyrrha et ceux de Niobé. Ces derniers ne sont pas directement présents á Dodone et ne paraissent pas avoir passé en
Italie avec les mouvements de la « pré-colonisation ». Mais il
nous parait possible que le théme des pierres-bornes de Diomède en Daunie s’y soit rattaché à l’origine et ne soit devenu
troyen qu’a la suite d'un accident mythographique, nous croirions plutót, d'un autre jeu de mots superstitieux de Dodone.
1) Paus., III, 25, 3; cf. WEISZACKER, 8. v. Pyrrha (Roscher), col. 3362 : « Der
lakonische Pyrrhos stammt offenbar aus Kreta ». Sur ces danses de
Courétes
et leur prototype crétois, voir H. JEANMAIRE, Couroi el Courètes (Bibl. de l’Univ.
de Lille), 1939, passim.
2) Une relation directe entre la Créte post-minoenne et Dodone pourrait un
jour s'expliquer par l'histoire même des Pélasges, qui sont mentionnés, comme
Yon sait, par Homère, Od., XIX, 175-177, comme habitant la Crète, probablement
après l'invasion dorienne, à côté des Achéens et de ces mystérieux Éteo-Crétois,
dont le secret importerait assurément beaucoup pour tous les problèmes que
nous traitons ou évoquons ici : cf. P. DEMARGNE, La Crèle dédalique. Études sur
les origines d'une Renaissance, 1947, p. 102 sq. (ibid., sur un objet crétois de bronze
trouvé à Dodone).
Seite 92
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)b) Une anthropologie et une irénologie (?)
Une telle cosmologie, on le notera, implique au moins
virtuellement une anthropologie au sens religieux du mot,
c’est-à-dire une doctrine de la naissance de l’espèce humaine
et de ses relations avec le monde minéral et végétal. Tout ce
que nous venons de voir nous engage, malgré l’absence de
preuves formelles, à supposer qu'en effet Dodone eut une
théorie et une symbolique de l’homme, combinant les éléments
du mythe de Deucalion, qui faisait naître des pierres fameuses
la nouvelle espèce, avec ceux de sa propre religion de l’arbre
d’après laquelle, apparemment, le chêne sacré représentait
Vancétre et la garantie du vrai peuple. L'intérêt certain qu’elle
eut pour les Pélasges a dû l’associer à l’élaboration ou à la
diffusion du mythe que nous avons rappelé plus haut, celui de
Pélasgos comme le premier homme. Et partout les peuples de
type « aborigène », ou « autochtone », durent regarder vers elle
et vers son pny6s né du roc, comme vers les meilleurs garants
de leurs symboles primitifs. Gomme toujours en ce sanctuaire,
un primitivisme barbare est capable, à l’occasion, de devenir
haute doctrine de l’homme.
Il y a plus : si est juste notre hypothèse que la religion de
Numa à Rome représente avant tout cet héritage de Dodone,
il conviendra de se demander si Dodone n’a pas prôné, au
moins entre les peuples de sa plus directe obédience, ces fêtes
de promiscuité pacifique, ces sortes de « tréves de Dieu », qui
définissent si nettement l'idéal de Numa dans l’image que la
biographie de Plutarque nous a laissée, et qui débordent, à
notre avis, le cadre du simple culte, assurément primitif à
Rome, de Janus!.
1)
Il nous semble qu'il faut attacher quelque importance, en ce sens, au passage déjà cité de Denys d'HALICARNASSE,
I,
18, sur le séjour des Pélasges
à
Dodone : « Ayant rencontré là des congénères, à qui nul n'aurait osé faire la guerre,
les tenant pour sacrés, et se sentant une charge désagréable pour eux..., ils quittèrent
le pays en suivant un oracle, etc.» : mpóc tobs ev Aca xærouxobvrac opdiy auyyeveic, otc oùdelc HÉlou mékeuov Embpéperv de lepoîc... A l’époque historique, nous
n'avons pas connaissance d'une population ainsi protégée par le sanctuaire,
comme à Delphes ; Dodone est rattachée au royaume des Molosses, puis à la république épirote; et ses immunités n’avaient sans doute pas d’autre garantie que
Seite 93
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)c) Le numaisme à Rome
el la probable diffusion des influences « pélasgo-dodoniennes »
à parlir de Corlone
Arrivé à ce point de notre étude, on ne s’étonnera pas,
pensons-nous, que la migration des Pélasges en Italie soit
pour nous suffisamment historique et qu’elle se soit réellement
localisée en Italie centrale sur un axe allant de Cortone a
Crustumerium. A Crustumerium, nom étrange, d’orthographe
incertaine — puisque les Romains, pour le nom dérivé d’une
l'intérêt de ces princes à respecter et utiliser son prestige. Mais qu’à l'époque primitive elle ait eu le pouvoir d'imposer des « paix sacrées », cela serait d’accord,
nous semble-t-il, avec sa politique générale et le souci, évident en tous ses oracles,
de limiter les violences guerrières même entre les groupes migrateurs qu'elle
guidait et les populations indigènes où ils s'établissaient. C'est pourquoi nous
pensons que la paix vantée sous Numa, où « l'Italie était pleine de fêtes » (Plutarque), tire ses traits à demi historiques d'une ère de prépondérance réellement
cortonienne (s'étendant jusqu’à la région de Réate et Cures), où furent appliquées
les préceptes pacificateurs de Dodone.
Une enquête plus profonde arriverait peut-être, d'autre part, à retrouver
dans le culte dodonien du chêne sacré le principe ou l'équivalent des rites dont
est l'objet à Rome le cornouiller sacré (cf. J. Bayer, dans les Mél. d'arch. el d’hist.
de 1935, p. 29 sq.) et dont le rapport avec le droit fécial est notoire.
Que la religion de Numa ait comporté une sorte de magie pacificatrice, plus
semblable d'ailleurs à celle d'Orphée qu’à celle du pythagorisme proprement dit
— et se servant de la musique processionnelle des flutes — c'est ce que prouvent,
dans la tradition romaine, d'une part, l’art prêté à ce roi de transformer les mœurs
guerrières de la cité romuléenne en grrdvOpamog %86vn, grâce aux fêtes, corteges
(rourat) et prières dirigées (PLut., Numa, 8), d'autre part, le geste qui lui est
attribué, d'avoir fermé le Janus pour toute la durée du règne. Le rapport de
Numa avec le culte de Janus est confirmé par son rôle dans l’organisation du
calendrier. Il nous semble qu'il y aurait lieu de considérer avec plus de sérieux
qu'on ne le fait d'ordinaire la possibilité que les mythes anciens sur une royauté
primitive de Janus en Italie, toute semblable à celle de Saturne (cf. MACR., Sat.,
I, 7, 22, et ATHEN., XV, 692), aient été une autre affabulation d'une religion de
Pélasges établis authentiquement autour de Cortone. Quelques savants ont déjà
pensé que le type romain du Janus bifrons avait pu procéder d’un archétype
étrusque (par exemple MUELLER, Die Eirusker, I, p. 295), à cause de la présence
d'une image semblable sur de l'aes grave attribué à des cités comme Volaterrae et
Télamon. Il n’y a pas de preuve formelle que Cortone ait connu anciennement ce
type; mais il nous paraît digne de remarque que les légendes formées au Moyen Age
sur les origines de la ville, et qui mêlent à d’absurdes fantaisies quelques souvenirs
de la mythographie antique, connaissent précisément un Janus comme fondateur
d'une première dynastie à Cortone, voire étendent aux Toscans la qualification
de Janigeni : voir A. Neppi Mopona, Cortona etrusca e romana, p. 32-35 ; ibid.,
p. 69 sq., sur la légende — point si absurde qu'il paraît — d'une grotte de Pythagore, la tanella di Pitagora, dans la même ville.
Au vocabulaire de la pthAdv0poros ñ56vn de Plutarque répond, dans le carmen
Marcianum qui recommanda l'institution des ludi Apollinares après Cannes, le
précepte de célébrer ces jeux comiler... Voir notie ouvrage à l'impression sur
Apollon romain, Ile Partie, chap. II.
Seite 94
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)de leurs tribus rustiques,
ont hésité entre
Crustumina et
Cluslumina — nous avons reconnu un thème oraculaire spécifiquement dodonien. Pour Cortone, nous avons le net témoignage d’Hellanicos, probablement celui d’Hérodote, et toutes
nos analyses nous obligent à leur donner raison. Ces Pélasges,
probablement thessaliens d’origine, sont-ils arrivés en Italie
par l’Adriatique ou par la mer Tyrrhénienne ? Il y a toutes les
raisons, nous semble-t-il, de préférer la premiére version. Probablement aussi, il est exact que ces Pélasges s’introduisirent
surtout parmi les Ombriens. Plus obscure est la nature du
contact qu'ils purent avoir, en Italie, avec les Étrusques. Nous
croirions volontiers qu'ils avaient, déjà dans l’Égée, quelques
principes de
civilisation,
ou,
si l’on
préfère,
de
barbarie,
communs avec les Tyrrhènes, dont cependant la migration et
l'établissement en Toscane doivent avoir été sensiblement
ultérieurs. Quoi qu’il en soit, il y a parfait accord entre la
tradition qui les fait venir, ou passer, par Dodone, et celle qui
les fait pénétrer au cœur de l’Italie à partir de Spina et des
bouches du Pò; logiquement, ce chemin suppose qu'ils s'étaient attardés quelque temps sur les rivages de l’Épire
(ou îles Ioniennes) ou de l’Illyrie même.
La restitution de cet épisode nous paraît devoir rendre à
Cortone une importance nouvelle dans l’élaboration des civilisations italiques. Pratiquement, autour de ce centre, c'est
une civilisation mixte pélasgo-ombrienne qui a dû se développer, vers le début du dernier millénaire, et rayonner sans
doute jusqu'aux abords du Latium, en tout cas jusqu’à la
pleine Sabine, à la limite du monde plus arriéré des Aborigènes.
Si Cures, autant que Crustumerium, avait quelque temps
appartenu à cette diffusion, on comprendrait mieux les thèmes
initiaux de la légende de Numa, et comment ce roi « sabin » de
Rome a pu être à la fois originaire de la bourgade de Cures et
porteur d'un système religieux qui remontait, non certes au
pythagorisme de Crotone, phénomène de date certainement
ultérieure, mais au dodonisme de Cortone.
Il va de soi qu'une telle explication ne prouve pas l’histo-
Seite 95
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)ricité de Numa comme personne, a forliori comme roi de
Rome. Mais elle donne de la vraisemblance et une assez profonde authenticité aux traditions religieuses conservées sous
ce nom, et en premier lieu à ses indigilamenia. Nous voulons
dire que rien ne s’oppose historiquement, si vers 900 av. J.-C.
exista en Italie une Cortone docile aux influences de Dodone,
a ce que vers 800-700, aient réellement survécu dans le pays
sabin — et pourquoi pas à Cures ? — des groupes religieux
assez organisés, d’une supériorité assez
sensible
et d’une
influence politique assez efficace pour avoir envoyé à Rome,
sinon un roi selon cette Dodone italique, du moins des éléments
de civilisation religieuse que les clans de cette Rome primitive
aient jugé bon d’adopter
; ou, si l’on préfère, comme dans le
cas de Servius Tullius entre les deux Tarquins, un programme
marquant réaction contre les formes sociales un peu sommaires
des groupes latins représentés par la royauté de Romulus,
favorisant à coup sûr un regroupement des groupes sabins.
Dans la conception des modernes, la légende de Numa
apparaît
comme
issue,
d’une
part
de
la
dialectique
un
peu artificielle d'opposition Latins-Sabins de l’annalistique
romaine, d'autre part de la pénétration à Rome des influences
pythagoriciennes, dont l’histoire a été magistralement écrite
par M. Jérôme Carcopino!.
Nous croyons volontiers que son élaboration complète
est tardive; nous montrerons nous-méme ailleurs qu’elle a
été en partie l’œuvre de quelques genies de la noblesse romaine
qui, à l’époque de la guerre d’Hannibal, affirmérent leur origine
numaïque
(les
Marcii,
les
Calpurnii,
les
Aemilii,
les
Pomponii), resserrérent les liens entre elles sous ce prétexte
et prônèrent ensemble, dans le cadre de la religion romaine
1) Voir surtout sa Basilique pythagoricienne de la Porle Majeure, chap. II,
p. 101 sq. ; mais aussi, pour la formation d’une doctrine ésotérique dans le cercle
de Nigidius FicuLus, Virgile et le myslére de la IVe Eglogue, et, pour une influence
plus concrète et peut-être rituelle sur le culte d'Hercule de Ara Maxima, à propos
de l'ouvrage de J. Bayer sur Les origines de Hercule romain, l'étude reprise
dans Aspects mystiques de la Rome paienne, p. 173 sq. (Les origines pythagoriciennes de [Hercule romain}.
Seite 96
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)traditionnelle, quelques mouvements nouveaux, orientés sur
l’apollinisme et dont l’expression principale fut alors la création des ludi Apollinares. Mais le noyau essentiel de cette
légende, les traits principaux de la figure n’ont pu d’aucune
facon étre inventés alors ; le travail d’élaboration de ces générations relativement tardives est bien plutòt issu d’un effort
pour réinterpréter et remettre en honneur un groupe de traditions et de rites qui risquaient de tomber dans l’oubli, ou
pour le moins de se trouver isolées.
d) Les influences dodoniennes sur le pythagorisme ilalique :
symboles végétaux el jeux de mots sacrés
Mais les résultats de notre enquête nous obligent à aller
plus loin : ce n’est pas un simple accident, une grosse bévue,
qui a transformé en disciple de Pythagore de Crotone un
prince sabin d’obédience cortonienne; à
bien regarder,
la
confusion a une signification profonde, et veut dire que la
religion dodonienne diffusée en Italie par Cortone avait à
certains égards une véritable affinité avec le système philosophique et religieux des conventicules pythagoriciens de Grande-
Grèce. Cette conclusion pourra surprendre; voici pourtant
comment la parenté pourrait s'expliquer.
Qu'il s'agisse de la règle du silence ou de la diète végétarienne, les préceptes ont été semblables à Dodone et chez
Pythagore. Certes, il manque dans le sanctuaire d’Epire quelques autres traits qui sont aussi essentiels au pythagorisme :
par
exemple
la
rigoureuse
méditation
sur
la
valeur
des
nombres, et la dévotion préférentielle à Apollon. Par ce culte
de
l’Apollon
Hyperboréen et
Pythien,
c'est vers
Delphes
plutôt que regarde Pythagore, et l’histoire de ces rapports se
fonde sur des témoignages. Mais Delphes nous paraît avoir
plus d'une fois, si Pon nous permet l'expression, usurpé sur
Dodone, surtout depuis le vie siècle. Et c’est un fait frappant
que de la Iapygie des Messapiens aux montagnes de Sabine,
le cheminement de ce singulier pythagorisme italique, forme
vulgarisée des secrets de l’École, suit presque toujours la
Seite 97
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)trace, non
des influences delphiques,
17
mais des influences
dodoniennes, ou du moins de celles que nous avons reconnues
comme telles, en nous appuyant le plus souvent sur les
inductions déjà suggestives de M. Jean Bérard. Frappant
aussi, dans le même sens, l'attachement des Pythagoriciens
de Grande-Grèce pour quelques grandes divinités-mères dont
nous avons vu qu’elles sont sans doute d'influence pélasgique
ou dodonienne.
Surtout,
nous
croyons
reconnaître
une
affinité
exceptionnelle entre certains « mots sacrés » pythagoriciens et les
jeux de mots des oracles essentiels de Dodone; au moins
autant, sinon plus, qu'avec la sagesse gnomique de Delphes.
Ceux qui ont construit leur système et leur enseignement sur
des mots-clefs comme l’alliteration odipa-ofua! ne peuvent, à
la vérité, avoir été indifférents aux jeux de mots dodoniens
comme celui des xepadat. La méthode même selon laquelle
l’oracle de Dodone proposait ces énigmes aux groupes qui le
consultaient, risquant une interprétation littérale, et donc
sanglante,
mais
aussi
fomentant une compréhension
plus
haute, et toujours guidant ses fidèles vers des formes de
sacrifice végétales, frugales au sens propre, presque symboliques, devait plaire plus que toute autre aux Pythagoriciens,
lesquels, quoique détenteurs de haut secrets et aristocrates
dans l’äme, savaient ruser aussi avec les superstitions populaires, et conduire leurs propres acousmatiques, par degrés,
vers la sagesse ésotérique des vrais initiés. Il n’est pas jusqu’à
leur profonde doctrine de la métempsychose qui ne soit exceptionnellement d’accord avec la théologie que nous avons cru
retrouver à Dodone, avec cette haute cosmologie cherchant
l'identité d'un principe de vie entre le minéral (la pierre), le
végétal (l’arbre même) et l’animal ou l’humain : les xepadat
1) Voir notamment sur ce point les pénétrantes recherches de M. A. DELATTE
et de Pierre Boyancé ; notamment son Culte des Muses chez les philosophes grecs
de 1937. Au problème « Delphes ? » que pose perpétuellement l'étude du pythagorisme de Grande-Gréce — sans parler de l’orphisme proprement dit — il
conviendrait, croyons-nous, de joindre le problème « Dodone ? ».
Seite 98
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)et sans doute les péra désignant à la fois des éléments végétaux
et des « individus » humains.
Nous ne pouvons naturellement prétendre que les générations de prêtres de Dodone aient eux-mêmes tiré de leur
rude cosmologie une philosophie aussi haute de l’équivalence
sacrée des formes de vie, ni de leur patient effort pour transformer les superstitions barbares et rendre non sanglants
leurs sacrifices une leçon de piété humaine et de fraternité
entre les êtres vivants, voire entre l’animé et le non-animé
apparent, pareille à celle des Pythagoriciens. Loin de nous
la pensée que Dodone ait inventé le pythagorisme. Ce que
nous voulons dire, ce qui nous semble résulter de toute cette
enquête, c’est que les premiers pythagoriciens de GrandeGrèce, sous l'inspiration d'un initiateur qui pourrait être
venu — qui sait ? — de la Samos de Céphallénie plutôt que
de Vile de l’Egée, élaborèrent leur doctrine à l’aide de superstitions souvent indigènes de l’Italie
du
Sud,
en tout cas
apportées en ce pays des rivages de la Gréce avant la fondation des vraies colonies grecques ; c’est-à-dire de superstitions
et de symboles complexes
pour la plupart procédant de
Dodone, et conservées à la fois par les peuples comme les
Messapiens et les Dauniens et par les grandes cités helléniques,
comme Métaponte et Crotone, comme Tarente même ; disons
plus exactement, conservées en commun entre ces peuples
indigènes et les colons grecs à la manière de symboles de bonne
entente et d'initiation par degrés, comme jadis entre Pélasges
et Aborigènes!.
1) Un des moyens, croyons-nous, d’apprécier la portée de la probable intervention de Dodone dans les mouvements de précolonisation en Grande-Grèce,
et notamment dans le Bruttium, serait de rechercher — mais nous ne pouvons
ici que suggérer le principe de cette recherche — si le rôle des législateurs sacrés
et originels du type de Charondas (pour Rhégion et Thourioi) et surtout de Zaleucos
pour Locres Epizéphyrienne, n’a pas été un théme cher à Dodone, l’affabulation
méme de ses lois sacrées, avant d’étre réélaboré par les conventicules pythagoriciens sur le modèle de Pythagore lui-même (voir les pages substantielles de
Cracert, Sioria della Magna Grecia, II, p. 24 sq., sur le problème de Zaleucos,
plutôt négligé au contraire par J. BÉRARD, La colonisation). Il est frappant
qu'un ensemble d’influences romaines et italiennes qui, chaque fois, nous sont
apparues comme procédant directement ou indirectement de
Dodone, aient
Seite 99
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Certes, Delphes aux ve et ıv® siècles donne l'impression.
avec
son
Apollon
Expiateur,
de
diriger
ou
d'approuver
l'effort des pythagoriciens. Mais nous croyons que la tradition romaine, comme la grecque, a simplifié arbitrairement,
et parfois cité Delphes là où elle aurait dû nommer Dodone.
Nous ne voyons pas d’autre explication possible de l’étrange
et notoire donnée d’après laquelle Rome, au temps des guerres
samnites (sic), aurait recu du premier de ces oracles le conseil
de dresser des statues, sur le Forum, à Pythagore comme au
plus sage, à Alcibiade comme au plus vaillant des Grecs!.
Que Delphes ait aussi nettement pythagorisé au début du
Ive siècle, au moins à l’usage des Romains, admettons-le
encore. Mais à quel titre ce sanctuaire aurait-il recommandé
Alcibiade ? Nous n’en voyons aucun. Remplaçons un instant
Delphes par Dodone : tout s’expliquera de façon satisfaisante.
Pour Pythagore, par les raisons que nous venons d’en donner ;
construit dans un sens aussi analogue, avec un rôle semblable de législateur
primitif, la figure du roi Numa. Et, sans doute, sommes-nous dupes d’une relative
illusion chaque fois que nous attribuons la première élaboration du thème aux
pythagoriciens. Si la partielle filiation Dodone-pythagorisme que cherche à démontrer notre enquête a été historiquement réelle, il y aurait lieu plutôt de se demander
si ce ne sont pas les vieux thèmes dodoniens de lois sacrées, de repas pris en commun, etc., qui ont fructifié dans le pythagorisme de Grande-Grèce.
1) D’après Pune, N. H., XXXIV, 26 : Invenio et Pythagorae et Alcibiadi
in cornibus Comitii positas cum bello Samniti Apollo Pythius fortissimo Graiae
gentis iussisset et alteri sapientissimo simulacra celebri loco dicari; ea stetere
donec Sulla dictator ibi curiam faceret. Mirumque est, illos patres Socrati cunctis
ab eodem deo sapientia praelato Pythagoram praetulisse, aut tot aliis virtute
Alcibiadem aut quemquam utroque Themistocli; cf. PLut., Numa, 8, plus vague
(ne parle que d'un xpnopöc, non de Delphes), et Cic., De amic., 42 (Apollinis
oraculo).
Cf. J. Carcopino, La Basilique pythagoricienne..., p. 279 et n. 7 : « Je me suis
toujours demandé pourquoi, lors des guerres samnites, sous l'influence de Tarente,
leur alliée, les Romains ont érigé sur le Comitium, à côté de la statue de Pythagore,
le plus sage des Grecs, celle d'Alcibiade, le plus valeureux des Hellènes. Pline,
qui est le seul à nous rapporter ce fait, s’en étonne d’ailleurs et discute : pourquoi
Pythagore et pas Socrate ? Pourquoi Alcibiade et pas Thémistocle ? Il ne se fat
pas posé la première question s'il eût gardé le souvenir du pythagorisme des
Tarentins, et il est bien possible que la 2° question doive se résoudre de la même
façon. Les Tarentins avaient beau jeu à annexer Alcibiade à leurs sectes. (l'auteur
cite deux traits d’Alcibiade, sa passion pour Homère, et son mépris de la flûte), etc. »
Pour le point de vue tarentin, cf. WUILLEUMIER, Tarente..., p. 563 sq. Nous croyons
qu'il ne faut pas négliger l'intérêt que Dodone avait pris à l'expédition de Sicile
(Paus., VIII, 11, 6 : "A@nvatorg Sè pavrevpa x Audavng ZuxeAlav Bey olxiteuv),
et qui peut-être eût suffi à lui inspirer pour son héros athénien une estime exceptionnelle, si leur entente n'avait pas été préétablie.
Seite 100
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)pour Alcibiade par celles-ci, trop peu remarquées peut-étre
par la critique moderne. Le héros de l’expédition athénienne
en Sicile essayait de réaliser là un projet auquel nous savons
que le sanctuaire épirote s'était intéressé, sans doute au nom
des influences qu’il avait autrefois exercées en tout cet Occident ; en outre, une anecdote rapportée par Plutarque montre
en lui un joueur d’astragales superstitieux autant qu’audacieux : alors qu'il jouait à ce jeu avec des camarades en une
rue étroite, et que justement l’astragale lancé par lui tombait
à terre, un chariot de charge s'était présenté ; le conducteur
prétendait passer; comme il insistait, au risque de se faire
écraser et au grand effroi de ses camarades, Alcibiade s'était
jeté sous les roues et avait repris l’osselet!. Histoire anodine,
croit-on ; en fait, quasi rituelle, et interprétée, sinon inventée
de toutes pièces, moins pour donner une preuve de la précoce
insolence du personnage, comme le croyait déjà Plutarque,
que pour attirer l'attention
de quelque confrérie
d'initiés
sur les symboles auxquels Alcibiade se rattachait secrètement.
L’astragale mis de côté, le thème reprend curieusement celle
de Lixos sous le char de Gygès, en Lydie, histoire dont nous
avons essayé de montrer ailleurs qu’elle était nécessairement
Vaffabulation d'un secret rituel?. Quant à la passion pour le
jeu d’astragales, on sait que le mythe la prétait à Patrocle,
qui en serait devenu meurtrier. Elle nous paraît s’accorder
avec
les
thèmes
des
superstitions
skironiennes
conservées
notamment en cette Salamine, dont Alcibiade revendiquait le
1) PLUT., Alcib,, 2, 4 : "Erı dè puxpôc dv Errattev dorpayddow dy TÓ orevard,
Tig 88 Porte xxOynxobane ele adbtov, duata popricov mer. IpéiTov tv obv éxéreve
nepiuetvar tov dyovta To Cebyog * bréminte yap À Bord tH mapdde tig AudEN *
uh meBoptvou SE Bt éypouxiav, SAN Emdyovtog of uv ¿hor raîdec... Eoyov, è
d''Axxfiéônc xataBarov ext orópa mpd Tod Lebyoug «ad maparelvas éautdv
éxércve oUros el BotdActar, dıeßeideiv, Gore tov Ev dvdporov dvaxpolcar td
Teüyog, öniow Selcavta, todo 3 'iSóvras exmAanyFvat nal wets Boñc cuvdpayetv mpòc
adröv. Cf. J. BABELON, Alcibiade, Paris, Payot, 1935, p. 36. Sur le jeu d’astragales, cf. R. Hampe, Die Stele aus Pharsalos im Louvre, Winckelmann Programm
2) Huit recherches..., p. 188-189. Noter qu'en se couchant à plat-ventre, Alcibiade joue avec le péril, mais réalise aussi une attitude d’adoration propre aux
rituels de la Terre et apparemment prônée par les Selles de Dodone.
Seite 101
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)premier roi légendaire, Éaque, comme chef de sa noble lignée ;
et elle est substantiellement d’accord aussi avec les caractères
spécifiques
du culte de Pyrrhos-Néoptolème.
Or, tous ces
indices nous mènent à Dodone, comme au sanctuaire de Grèce
où, à l'époque des Tragiques, ces mythes et ces superstitions
étaient le mieux regroupées, ou pour le moins tolérées. Il ne
nous appartient pas de rechercher ici quelle influence Dodone
a pu exercer, au tournant des ve et ıv® siècles, parallèlement à
Delphes ou en concurrence avec
elle,
sur les
spéculations
pythagorisantes qui, dans l’école de Socrate, contribuaient
alors de façon appréciable à l'élaboration du platonisme. Le
passage déjà évoqué du Phèdre nous atteste seulement que
Platon savait l'importance de cet oracle. Il est douteux qu'il
ait eu l’impression de lui être beaucoup redevable. Mais nous
nous
demanderions
plutôt si,
dans
l’Athènes
d’Alcibiade,
travaillée par des sociétés secrètes dont l’une — qui n’est pas
forcément la sienne — organisa probablement la provocation
de la mutilation des hermès, il n’y avait pas une société clandestine, mi-religieuse, mi-philosophique, où Alcibiade se serait
effectivement distingué, et qui aurait cultivé à la fois de vieux
symboles des cultes de Salamine, toujours prestigieux aux
yeux des Athéniens et spécialement agréés par Dodone, et des
projets d'expansion vers la Grande-Grèce et la Sicile, suivant
un mouvement commencé sous l'inspiration du sanctuaire
épirote avant tous les autres. En tout cas, ne considérer
pour cette époque Dodone que comme un oracle de consultation occasionnelle nous paraît être d'une vue trop sommaire. Moins active sans doute que trois ou quatre siècles
plus tôt, incontestablement éclipsée par Delphes aux yeux
du haut hellénisme, la complexe religion de ce sanctuaire
n’abdiquait point et se trouvait prête à courir la chance que
la nouvelle royauté d’Epire allait lui offrir, appuyée sur la
force
de la
Macédoine,
c’est-à-dire justement d’une région
qui, par ses mœurs et peut-être par son dialecte,
depuis
longtemps, comme la Thessalie, avait accueilli les symboles
dodoniens.
Seite 102
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)CONCLUSIONS
L'ÉCHEC DE PYRRHUS ET L’EFFORT DE RALLIEMENT
DES « DODONIENS » D'ITALIE PAR ROME
a) Le sens de l'entreprise du « nouvel Achille »
contre la « Nouvelle Troie »
Il ne nous est donc plus possible de considérer l’entreprise du nouvel Achille sur le sol italien sous le même point
de vue que M. Jacques Perret, quoique l’ouvrage de ce savant
ait remarquablement mis en valeur à ce sujet le témoignage de
Timée, au fond très authentique : d’une part cette vocation lui
était préchée par Dodone, y trouvait au minimum des encouragements enveloppés d’impressionnants
symboles rituels ;
d’autre part la péninsule où elle prétendait faire sa preuve
était déjà
parcourue,
et depuis plusieurs
siècles,
par des
influences religieuses ou mythographiques issues directement
ou indirectement de ce sanctuaire. Et non seulement le thème
troyen s'était déjà, selon toute apparence, installé à Rome,
mais les légendes de la guerre de Troie, des aventures d’Enée,
se croisaient dans tout le sud de l’Italie avec celle des principaux chefs « achéens », comme Diomede. La guerre de Troie y
avait en quelque sorte continué entre migrateurs ou descendants de migrateurs ; mais aussi des pactes étranges avaient
été passés entre certains clans d’abord ennemis. Or, plusieurs
de ces pactes, incompréhensibles pour le monde grec classique,
avaient apparemment la garantie de Dodone : en premier
lieu celui qui rapprocha Hélénos de Néoptolème, et parfois de
Diomède lui-même. Ils n'ont de sens et de relative justification qu’en ce sanctuaire et pour ceux qui subissaient son
influence.
Il y aurait donc eu quelque artifice pour Dodone, même
en une génération pour laquelle le Granique avait restitué de
façon aussi vivante la mémoire des exploits d'Achille,
Troade, à ne définir la vocation achilléenne du roi Pyrrhus
Seite 103
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)qu’en fonction d’une Rome nouvelle Troie, sans compter que
rien encore, sans doute, n’avait opposé les intéréts du sanctuaire épirote à ceux de la cité du Tibre; et, après l’échec de
Pyrrhus même, Rome ignorera ou feindra d'ignorer ces inspirateurs. Deux raisons seulement nous semblent capables de
rendre compte de la politique dodonienne, au reste toujours
tempérée par une seconde spéculation : l’une est probablement à chercher dans la vitalité, alors à son maximum, de la
légende de Cassandre à Dodone, qui semble avoir fait attendre
justement
pour
cette
époque
l'échéance
du
millennium
troyen : plus de deux siècles avant Virgile, ce moment quasi
cosmique a pour symbole l'apparition d'un nouvel Achille se
lançant contre une nouvelle Troie ; et, si les anecdotes ne nous
ont pas trompé, l’enfance même de ce héros redivivus avait
fait éclater les preuves de cette vocation!. Quel indice plus
frappant d’influences dodoniennes dans la transmission de
quelques
thémes
sibyllins
issus
d’Asie
Mineure!
L’autre
raison nous paraît tenir à l'authenticité des traditions dodoniennes dans l’Italie du début du 11 siècle encore : Pyrrhus
savait, ou Dodone savait pour lui et l’orientait d’après cette
connaissance, que l'influence du grand oracle d'Épire avait
été grande chez les peuples italiens avec lesquels il allait travailler, et que peut-étre, en cas de victoire, elle s’y réinstallerait avec éclat. De grandes cités grecques comme la dorienne
Tarente, qui probablement avaient déja subi partiellement
cette influence, et rapproché leur Zeus Eleuthérios de son
Zeus Naios, semblaient prétes, en effet, 4 lui préter quelque
hommage ; assurément, ce qui y survivait de nostalgies pythagoriciennes devait agir dans le même sens. Il lui était raisonnable d’espérer autant, sinon plus de docilité, des colonies
achéennes, dont les premiers oikistes étaient relativement
proches encore des Achéens dodonisants de Thessalie, tant
leurs traditions s’étaient conservées autour des bourgs comme
Pelléne. Mais plus tentante encore pour Dodone, sans doute,
1) Supra, CXLV, p. 150 sq.
Seite 104
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)était la possibilité brusquement entr’ouverte de rétablir son
prestige
et ses
directives
religieuses
sur ces peuples indigènes, parfois rebelles à ces colonies grecques, certes, puisque
justement la menace
des Messapiens avait déterminé
les
appels de Tarente, mais alors disposés à se rapprocher d’elles
pour lutter ensemble contre la menace commune, celle de la
conquête romaine. L'Italie où Pyrrhus a combattu et négocié,
entre Héraclée et Ausculum, c’est de façon frappante, dans son
ensemble, la même Italie sabellique à travers laquelle, d'après
la tradition romaine, s’étaient répandus de proche en proche
les enseignements de Pythagore. Nous avons préféré dire,
après analyse : les influences de Dodone. Ces peuples, certes,
étaient de plus en plus italiques, et Dodone, au contraire,
était devenue avant tout un oracle grec. Les conditions de
fait avaient donc substantiellement changé depuis le temps
où, tournant presque le dos au monde grec — quoique revendiquant sans doute pour lui les vrais « Hellènes » de race — le
sanctuaire d’Epire s’était chargé de pousser vers les terres
demi-barbares d'Occident des groupes migrateurs eux-mêmes
« préhelléniques ». Dans l'intervalle, depuis le vie siècle au
moins, non sans faire la part de quelques confusions commises
par la tradition, Delphes avait saisi fortement la direction du
mouvement, imposé son prestige à des groupes de colons
organisés à la grecque, substitué son style oraculaire à celui
du chêne sacré. Peut-être pourtant les interprètes de la Pythie
n’avaient-ils pu faire oublier ces remarquables préceptes de
première fondation, ni donner aux colons, pour leurs relations
avec les indigènes, un code aussi habile et au fond aussi
réconciliateur. Par plusieurs exemples, d’ailleurs, nous avons
cru remarquer que des transferts arbitraires d’oracles avaient
été accomplis par les traditions des colons de Grande-Grèce de
Dodone à Delphes, en profitant de la relative éclipse de la
première; ou du moins, ce qui est peut-être en certains cas
plus exact, que Delphes, à l’usage de ces colonies, avait su
reprendre parfois quelque chose du style de Dodone. En tout
cas, assurément, c'est dans le cadre de l’hellénisme commun,
Seite 105
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)et du meilleur, que Dodone, cette fois, tentait de lancer un
second mouvement vers l'Italie; mais à ce moment encore,
c'est sur les parents pauvres de l’hellenisme, Molosses, Acarnaniens peut-être, qu'elle fondait ses espérances, profitant de
leur accession définitive à la civilisation grecque.
Pyrrhus échoua, et il est évident que les caprices de son
caractère, les autres ambitions concurrentes qu'il nourrissait,
les circonstances enfin, ne lui permirent jamais de représenter
rigoureusement en Italie le grand projet que, selon nous,
Dodone avait construit derrière ses pas.
Quelques années
après, par choc en retour, avec la rude installation des Mamertins en Sicile, la descente des Campani Samnites en Calabre,
les races sabelliques reprendront, sous des symboles d’ailleurs
de plus en plus latins, la marche en avant, et les anciennes
populations indigènes, du Bruttium à la lapygie, rejoindront
dans la disgrâce ou la dénationalisation définitive les grandes
villes grecques du sud de la péninsule. Tel fut le véritable et
définitif échec des rêves de Dodonet,
1) Une enquête spéciale mériterait d'être faite, croyons-nous, sur les influences
que Dodone a pu exercer à travers le Bruttium. Les éléments en sont déjà implicitement recueillis dans les ouvrages de E. Ciaceri et de J. Bérard. Nous suivrions surtout ces deux pistes : 1° Le nom d’Oinötria s’est appliqué d’abord à cette
péninsule. Il est possible qu'il ait été dérivé, comme les Anciens le croyaient, du
nom grec du vin, ou de l’6chalas à vigne (cf. HÉsycH., s. v. olvwteov), quoique
sans doute la présence de vignes n'ait guère pu y être de nature à faire grande
impression sur des colons venus de la péninsule grecque. Nous croyons probable,
en tout cas, qu'il a eu un sens précis dans les premiers oracles émanés de Dodone.
Et de toute façon nous croyons qu’à l’origine une relation réelle rapprocha ces
premiers Oinotriens d’Oineus, père de Tydée et aieul de Dioméde
; 2° L’anecdote
rapportée par la tradition romaine à Delphes (Liv., I, 56) suppose une consultation
de cet oracle au temps et au nom de Tarquin le Superbe, par Junius Brufus, futur
héros de la liberté romaine : comprenant mieux que ses compagnons le sens de
Yoracle, qui lui commandait de « donner un baiser à la Mère » fosculum Mairi...), il
se serait prosterné à terre dès son retour sur le sol italien, accomplissant le sens
profond de la prescription. Certes, l'anecdote convient aux traditions de Delphes,
qui toujours encouragèrent les cultes de la Terre. Mais, d’après ce que nous venons
de voir, elle conviendrait mieux encore à Dodone; et de toute façon, nous nous
demandons si un jeu de mots sur Bruttium et Brutus n’a pas contribué à donner
sa forme à l'épisode, de peu de vraisemblance historique; la côte du Bruttium
ayant été vraisemblablement celle qu'abordait l'ambassade revenant de Grèce.
Peut-être le sens premier du latin brutus a-t-il transcrit favorablement, à l'origine,
le primitivisme puritain de Dodone. Quant au baculus creusé, où de Por était
enfermé, symbole du personnage selon le même passage, il est à peine besoin de
rappeler combien il s'accorderait avec une religion de l'arbre. Ces hypothèses
sont actuellement gratuites, Mais, si l'explication générale que nous proposons
Seite 106
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Ajoutons ici cette
toléme
ait
Phocide,
passé
avec
pour
des
parenthése
étre
héros
:
quoique
réapparu
Pyrrhos-Néopmiraculeusement
hyperboréens
(sic)!,
pour
en
aider
Delphiens et Etoliens en 279-278 à repousser du sanctuaire
pythique les bandes celtiques de Brennos, et que même la
tolérance relative et singulière de Delphes pour la mémoire
du fils d'Achille soit parfois expliquée par la gratitude du
clergé d’Apollon pour ce secours, on a plutôt l'impression, en
ce début du mie siècle, que Dodone et Pyrrhus lui-même
pactisent en partie avec ces nouveaux venus. Le roi d’Epire,
sans doute, a combattu parfois contre eux ; mais comme tous
les condoitieri de son temps, il savait aussi y recruter sans
scrupule de bons mercenaires. Le moins qu’on puisse dire est
que ses attitudes étaient ambiguës à ce sujet, comme elles le
demeurèrent en Italie, où commençait apparemment de se
développer,
au
contraire,
l’exceptionnelle
gallophobie
de
Rome. On en vient à se demander, devant ces équivoques,
ici se trouvait confirmée, il deviendrait raisonnable de chercher sous les anciens
dialectes italique, ombrien, sabin, latin, ete., un substrat de vocables réellement
dodonien — ou pélasgique — d'origine.
Dans la mesure où le Bruttium correspond à l’ancien pays à demi légendaire
des Oinotriens, peut-être vaut-il la peine de se souvenir que, d'après le témoignage
d'ARISTOTE, Polit., VII, 1329, ceux-ci avaient inventé et pratiqué les repas en
commun ou ouoottiau, comme les Crétois de Minos, voire plus anciennement, et les
maintenaient au ıv® siècle av. J.-C. (cf. J. PERRET, Siris, p. 205). Cet usage s’accorderait bien avec une structure sociale et un système religieux du type diffusé par
Dodone, et nous nous demandons d'autant plus sérieusement si, au fond de la
fable étudiée supra de la manducation des tables par Énée et ses compagnons, à
la veille de leur fondation en terre adoptive, il n’y a pas eu à l'origine le thème
d'un repas végétarien sacré, entrant dans un rituel de fondation selon
Dodone
{voir supra, à propos des légendes de Crustumerium).
1) Les Dodoniens, on le sait, avaient été, au dire
d’Hérodote,
les
premiers
à recevoir les offrandes des Hyperboréens. Ceux-ci ont été cherchés par les Anciens
dans la région danubienne. Il est possible qu’ils aient eu à l’origine un voisinage
plus immédiat avec Dodone : voir, par exemple, les suggestives remarques de
R. L. Beaumont, Greek influence
in
the Adriatic sea
before the jourth century,
dans le J. H. St., 1936, p. 199 : « Dodona, unlike Delphi, Delos and
Olympia,
was too remote to have a political axe to grind and could accordingly devote
itself to the furthering of the cause of religion by co-operation with the Delians,
in a harmless subterfuge designed to heighten the prestige of Apollo. » De fait
des relations entre
Dodone et Délos,
sans intermédiaire delphique, paraissent
avoir été primitives et essentielles dans le développement de ce thème hyperboréen.
Dans un sens peut-être analogue, noter la singulière loi de l'autel d’Apollon Geneiér
de Délos, qui, d’après un témoignage de Cloatius conservé par Macr., III, 6, 1-5,
excluait les sacrifices sanglants et ne devait entendre que des prières : aussi Pythagore passait-il pour l'avoir adoré comme exceptionnellement pur.
Seite 107
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)s’il s’agissait seulement d’une stratégie très réaliste, ou, plus
profondément, de quelque tendance à demi favorable, héritée
peut-être de l'expérience d'un contact ancien avec les ancêtres
de ces Galates. Le problème dépasse le cadre de cette enquête,
pour rejoindre celui des anciennes influences illyriennes en
Italie, des possibles influences de la première Dodone sur ce
monde illyrien de l’Adriatique, voire sur ses rameaux déjà
implantés sur l’autre rive!. Contentons-nous, pour finir, de
regarder les réactions respectives de Rome et des peuples
sabelliques — des Ombriens aussi — à la suite de l’entreprise
manquée de Pyrrhus, et toujours principalement sur le plan
religieux.
b) Comment Rome, au IIIe siècle
a rallié les principales traditions dodoniennes survivant en Italie
Il est possible que quelques hommes politiques romains
aient compris, avant même la campagne de Pyrrhus, la nécessite d'élargir la religion romaine et d’y faire
une
place à
quelques-unes de ces anciennes traditions chères aux Italiques.
L'intégration de la Campanie capouane, à vrai dire, n’a été
suivie à cet égard que de mesures insignifiantes?. Mais, autour
de l’an 300, des réformes religieuses de quelque envergure
paraissent se faire jour. Les frères Ogulnii ont sans doute
1) Voir nos suggestions, en ce sens et d’après un autre exemple, dans notre
étude sur La balance de Kairos et l'épée de Brennos, dans la Rev. arch., de 1954
où nous apparaissent également d’etranges connexions anciennes de civilisation
et de symboles religieux en Italie (Picénum et Ombrie) entre les Italiques proprement dits et une population probablement celtique, dont immigration, antérieure
à celle du rv* siècle, a dû logiquement se faire d'une rive à l’autre de l’Adriatique.
Les recherches récentes, archéologiques ou linguistiques (par exemple de l’école de
Patroni en Italie), tendent à souligner l'importance des apports illyriens en Italie,
et M. A. PIGANIOL, qui les avait comptées dans son Essai sur les origines de Rome,
y a insisté de nouveau plus récemment (Hist. de Rome, coll. Clio, p. 5) : « Les envahisseurs illyriens ont soumis des peuples plus anciens, prospères dès l'époque
néolithique, et plus tard ils se sont croisés avec les peuples indo-européens venus
de l’ouest et ont subi l'influence de leur langue. Mais le point de départ de la
civilisation de toutes ces contrées doit être cherché au nord de la péninsule balkanique. » — Cf. des suggestions de même sens dans le Poseidon de M. F. ScuaCHERMEYR.
2) Sinon l’admission dans la nobilitas romaine de quelques gentes campaniennes
qui y seront, semble-t-il, au milieu du re siècle, les instigateurs et les pionniers
d’une expansion vers la Sicile et de la lutte contre les Puniques : cf. J. HEURGON,
Recherches sur... Capoue préromaine, 1942, p. 278 sq.
Seite 108
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)essayé de donner une popularité définitive a la légende des
Jumeaux en relation avec le
ficus
ruminalis.
Quant à la
grande réforme du culte d’Hercule à l’Ara Maxima, accomplie
en 312 par le censeur Appius Claudius, qu'elle ait transcrit
des influences de la Grande-Grèce achéenne, comme l’a admis
M. Jean Bayet, ou déjà de vrais secrets pythagoriciens, comme
Ya supposé M. J. Carcopino, elle a de toute façon mis en relief,
de façon délibérée et probablement au rebours de l’évolution
de la politique religieuse traditionnelle, un style rituel très
proche de celui que nous attribuons aux influences de Dodone
et que nous serions parfois tenté d'appeler « achéo-dodonien ».
Tel paraît être le premier effet du dur et décisif combat où
Rome est engagée avec les peuples de l’Apennin central.
Après Pyrrhus, au milieu du 111? siècle av. J.-C., d’après
la plupart des critiques récents, Rome aurait emprunté des
rites
importants
à
cette
Tarente,
que
politiquement
elle
venait d’abaisser jusqu’à l’insignifiance : à savoir la forme et
le nouveau nom des cérémonies séculaires qu’elle pratiquait
déjà périodiquement, mais qui, de ludi Terenlini, deviennent
ludi Tarentini; et désormais, comme M. P. Wuilleumier l’a
montré, il sera entendu que le Terentum de la rive du Tibre,
le long du Champ de Mars, porte le nom de la grande cité de
Grande-Grèce.
Incontestablement, une influence de rituels
tarentins a dû s’exercer alors, non peut-être sans contribution
des
vieilles
populations
indigènes
d’Iapygie-Messapie.
Et
quant à la symbolique même du saeculum, on a pu l’attribuer
aux
spéculations
des
Pythagoriciens,
dont
Tarente
était
pratiquement le seul foyer depuis le ıv® siècle. De Dodone,
cette fois, nous ne distinguons aucun élément précis, et c'est
d’ailleurs l’époque où l’oracle tombe définitivement en déclin,
tandis que se clôt l’histoire de l’aventureuse dynastie molosse.
Mais nous croyons opportun de rappeler qu'aux termes de
Poracle
adressé aux
Pélasges,
Dodone
avait uni dans
ses
prescriptions le culte de Phoibos et celui d’Hades, et qu'un
aspect de sa religion restait « achérontique »; si bien que,
dans la mesure où l’originalité des /udi Tarentini depuis 249
Seite 109
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)est dans le croisement d'un culte infernal avec celui d’Apollon,
cette originalité, dans le modèle tarentin supposé, pourrait
fort bien avoir été conforme à l’esprit de la religion dodonienne
et aux influences nouvelles reçues d'elle par Tarente depuis
la fin du rv? siécle!,
Que dire, enfin, de ces ludi Apollinares, introduits 4 Rome
durant la guerre
d’Hannibal,
dans l'intention
apparente
d'offrir une satisfaction religieuse nouvelle 4 une population
doutant de ses vieux rites, et à un public italien plein encore
de nostalgies du passé ! Nous essayons de montrer en une autre
étude comment se forma l'intrigue qui les imposa au gouvernement sénatorial. Il nous paraît extrêmement frappant,
d’abord que les gentes dont les membres s'intéressérent à cette
fondation et dont les descendants la célébrèrent sur les revers
monétaires de la République, soient celles-là mêmes qui se
prétendaient directement issues du roi Numa : les Marcii et
les Calpurnii au premier rang, les Aemilii et les Pomponii
secondairement. Ensuite, nous jugeons significatif, du point
de vue qui a été celui de toute cette étude, que l'institution
des ludi Apollinares se soit fondée sur un des carmina Marciana, c’est-à-dire sur un document prophétique de style
italique et non exactement sibyllin, document dont nous
savons par surcroît, grâce à un passage précieux de Symmaque,
qu'il était, comme l’autre qui l’accompagnait, gravé sur de
l'écorce? ! Et sait-on que cet autre, celui qui était censé avoir
prédit Cannes, d’une part appelait la plaine apulienne campus
1) On a vu supra que l’oracle fixait aux Pélasges des sacrifices à faire à Hadès
et à Phoibos. De même que Delphes semble avoir fait place un jour à quelques
éléments religieux propres plutôt à Dodone, celle-ci n’a pu rester tout à fait indifférente à la fortune de l’Apollon Pythien, encore moins sans doute à son Hyperboréen. Apollon apparaît sur les revers monétaires des descendants de Numa comme
Vinspirateur des courses de chevaux et exercices de desultores, et cette fonction
a pu lui être attribuée déjà en Grande-Grèce. Signalons en tout cas, dans un sens
voisin, la curieuse amulette-astragale trouvée à Antioche de Syrie et que M. Henri
Seyrig croit avoir servi à protéger les chevaux (BERYTUS, II, 1935, p. 48) : l'inscription dit littéralement : Dotßag x | &eve wh | xvw rróv | ov rédac ; ne faudrait-il
pas restituer pnx6 (v)ew ? Voilà done un oracle attribué à Apollon et relatif aux
pieds (d’un cheval peut-être), gravé sur un astragale. L'équivalent de ce culte a
pu exister à Dodone.
2) Symm., Epist., IV, 34, 3 : Marciorum quidem vatum divinatio caducis corticibus inculcata est, monitus Cumanos lintea texta sumpserunt.
Seite 110
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Diomedis, d’autre part, dans sa description du carnage des
cadavres emportés vers la mer, etc., indiquait au Troiugena
(sic : le Romain) la rivière de l’Aufidus comme un de ces
torrents de malédiction où s’accomplissait, on l’a vu, un destin
découvert par Dodone!!
Une génération plus tard, un complot étrange essaiera de
faire accepter aux Romains des préceptes religieux d’inspiration « pythagoricienne », sous le couvert de livres de Numa !
Désormais,
romain »,
certes,
celui
l’on
peut
parler
d’un
dont M.
J.
Carcopino
«
pythagorisme
a retracé
jusqu’au temps de l’empereur Claude ou
de
l’histoire
Néron.
Plus
jamais nous n’entendons parler de Dodone, que les Grecs
même
vont
oublier.
Pourtant,
lointain héritage des influences
sanctuaire qui trouvait à
à bien regarder, c'était le
diffusées en
Italie par ce
Rome cet original refuge.
Et si
Pyrrhus a échoué dans l’ample tentative où Dodone l'avait
encouragé, du moins les Romains, durant le siècle qui a suivi,
ont-ils ainsi accueilli, par une sorte de transaction, quelquesunes
des
traditions
religieuses
que
les
peuples
italiques
tenaient du sanctuaire d’Epire, et, plus généralement peutêtre, rendu justice en leurs institutions cultuelles à un « style »
d’une exceptionnelle valeur symbolique.
Jean GAGÉ.
1) Liv., XXV, 12: Amnem Troiugena fuge Cannam, ne te alienigenae cogant
in campo Diomedis conserere manus, etc. I] est possible que des groupes de migrateurs d'obédience dodonienne aient attaché à l'Aufide la même superstition qu'à
l'Achéron de Pandosia (supra, CXLV, p. 141); mais, de toute façon, le style de
Voracle est « achérontique » ; il promet au Troiugena, en cas d’imprudence, une
immense et sanglante noyade, qui portera les cadavres jusqu’à la mer. L’oracle
ayant été presque certainement rédigé post eventum, l'important est de remonter
aux intentions des rédacteurs, et aux influences subies par eux.
NOTE SUPPLÉMENTAIRE. — Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de nous
servir en ce mémoire (voir surtout supra, CXLVI, p. 19 sq., ) de l’oracle rendu
par Dodone aux Pélasges en vue de leur établissement en Italie. Rappelons que
le texte de ses quatre vers nous
a été transmis, avec une seule variante appréciable :
1° Par Denys D’HALICARNASSE, Aniig., J, 19, § 51;
2° Par MACROBE, Sal.,
7, 28 :
Ireiyere patôuevor Uinehdv Zatépviov alav
48’ ’Afoperyevéov KoróAnv, 00 väooc éycitan
ole Avauıydevres Sexdtnv Exréurere Dolbo
uxt neprrds “Ady at th matpì méumete Dora.
Seite 111
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)La leçon “Ain, au 4° vers, est celle du texte de Macrobe; celui de Denys
d’Halicarnasse porte à la place : Kpovidy (= le dieu fils de Kronos).
Macrobe n’invoque que Varron comme autorité, pour toute la tradition sur
la migration des Pélasges en général ; il est vraisemblable qu’il lui a pris le texte
de l’oracle. Denys donne un détail de plus : le texte en question aurait été lu par
un certain Lucius Mallius (sic : p. é. Manlius ?), homme non sans notoriété, gravé
en lettres archaiques sur un des trépieds placés là dans le sanctuaire de Zeus...
6 yep &v Awdovn yevéuevos adroig (= Ileéaoyoic) yonouds, dv prot Aebxroc
Mé&Xuoc (sic) vip odx &onmoc aros Wetv mi Tivoc av Ev tH
teuével TOD Ards
Hetévov tptrddeav yeduuaow d&pyatots éyxeyapuyuévov, Sb:
etye, UTA...
Que vaut ce témoignage, et quel était ce témoin ? Un L. Mallius n'est pas
autrement connu. On a parfois pensé à un L. Manlius, auteur supposé d'époque
syllanienne et auquel certains (p. ex. BREMER, Jurisprud. aniehadr. quae supersunt,
I, p. 107; cf. ScHanz-Hosrus, Gesch. der röm. Liter., I, p. 259), attribuent, plutôt
qu’à un Manilius, un traité de iure sacro peut-être utilisé par Festus, p. 334, dans
sa notice sur la précipitation des sexagenarii de ponie et sur le rôle des images de
substitution dans les cultes de Dis pater et d’Hercule, notice de méme esprit que
le passage emprunté par Macrobe à Varron. A supposer exact ce témoignage,
et du début du dernier siécle av. J.-C., que penser des caractéres anciens — grecs
naturellement — de l’âge et de l’authenticité du texte ?
M. Nap dans son ouvrage Die römische Republik um das Jahr 225 v. Ch., p. 25sq.,
a supposé sans autre discussion que l’oracle avait été inventé à Dodone en 228,
ou 227 av. J.-C., en faveur des Romains et à l’occasion du premier passage d'un de
leurs représentants à la veille de la 1r° guerre d’Illyrie. Nous ne suivrons pas facitement cette thèse radicale : pour un auteur romain du temps de Sylla, des «lettres
archaïques » devaient être plus anciennes que l'époque hellénistique. Nous ne
voyons pas d’objection sérieuse à admettre que le texte était réellement conservé
depuis longtemps à Dodone ; mais il est évident aussi que, s’il était en caractères
grecs, même archaiques, il pouvait difficilement remonter à l'époque à laquelle
il est raisonnable, pour peu qu’on reconnaisse en la légende un noyau d'historicité,
de situer la migration des Pélasges en Italie Centrale. On peut aussi bien penser
à un texte recopié aux vı® ou ve siècles, mais d’après une tradition substantiellement
authentique. D’aucune façon en tout cas nous n’admettrions que les allusions au
pays de Saturne et à l’île de Kotylè dépendissent de l'établissement d'une route
romaine en Sabine ni d’un revival du culte de Saturne vers 225 av. J.-C. — L’oracle,
croyons-nous, avait réellement été élaboré à Dodone, et bien avant que les Romains
eussent noué des relations régulières avec l'Epire. Reste l'hypothèse, assez conforme
à la ligne générale de la présente étude, qu'il ait repris de l'actualité et ait été
soumis à une réélaboration definitive à l’époque où Dodone regarda si attentivement vers l’Italie, c’est-à-dire au temps d'Alexandre le Molosse et de Pyrrhus.