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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Fuluius Nobilior. — BoyancéÉ P.,
XXIX 1955 172-192.
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“réfléchir aussi, autant qu'il est possible, sur les choses célestes. C’est ce que
dit Fulvins, l'ayant recherché dans les écrits de Numa?. »
M. Delatte ne doute pas, disais-je, que ce Fulvius ne soit Fulvius Nobilior, lequel était aussi auteur d'un ouvrage sur les Fastes, et il émet l'opinion
qu'il s'inspirerait ici des fameux livres découverts en {SI et aussitôt brûlés
sur l’ordre du Sénat. Cependant, l'éditeur de Lydus, Wachsmuth, n'avait
pas été aussi confiant dans l'authenticité ou dans la justesse de l'attribution ; il avait écarté en termes quelque peu dédaigneux l'opinion de Merkel *,
et nous ne sommes pas sûrs qu'au premier abord quelque lecteur ne soit
En 181, une découverte sensationnelle mit au jour sur le Janicule
un
cercueil qu'on reconnut aux inscriptions qu'il portait pour celui
du roi
Numa. La tradition annalistique, à laquelle nous devons la mention
du fait,
n'est pas sans présenter d’assez notables divergences, notamme
nt sur le
contenu des écrits qui y furent alors découverts, Mais, dans
l'ensemble,
comme l'a bien montré M. Armand Delatte?, elle remonte à des historiens
qui écrivirent peu après l'événement, et il n'est pas douteux que l'on s'est
à cette date trouvé en présence de soi-disant livres de Numa
et inspirés,
au moins en partie, par la doctrine pythagoricienne que celui-ci
était censé
avoir puisée en Grande-Grèce auprès du Maitre de Crotone lui-même
.
L’attitude du Sénat, que guidait le préteur urbain Quintus Petilius,
fut
bien celle qu'on pouvait attendre du corps qui se faisait le zélé
gardien de
la religion ancestrale : il fit brûler les livres réputés dangereux pour
celle-ci.
C'est un épisode de la lutte qui se livrait alors contre les influences grecques
qui allaient grandissant, Mais c'est aussi la preuve de la force
qu'avait le
courant pythagoricien. Au reste, il ne semble pas qu’on
ait, même chez les
autorités publiques, mis en doute l'authenticité de ces
ouvrages. Bien des
siècles après, Plutarque, dans sa vie de Numa, en est encore
persuadé. On
estima seulement qu'il n’était pas bon de faire connaître
ces écrits et même
de les conserver.
M. Delatte s’est demandé quelles doctrines dangereuses pour
la piété
traditionnelle ils contenaient, et c'est ainsi qu'il a été amené
dans sa recherche à citer un texte singulier qui me paraît d’un grand intérêt.
C'est
sur lui que je veux concentrer la présente étude, car je le
crois de réelle
conséquence pour l’histoire du pythagorisme romain. Il s'agit
d'un passage
du De ostentis de Lydus; il est attribué par celui-ci à un certain
Fulvius,
où M. Delatte ne doute pas avec Merkel qu'il ne faille
reconnaître le célèbre
Fulvius Nobilior, le protecteur d’Ennius, le vainqueur
d’Ambracie, consul
en 189 & censeur en 179. Voici la traduction de ce texte :
Vers 181, un consulaire romain. comme Fulvius Nobilior, ponvait-il prèter
à Numa, qu'il les eût lues duns les écrits apoeryphes trouves sur le Janicule,
qu'il les eût rencontrées ailleurs ou mème imaginées de toutes pièces, des
lignes d'une philosophie si épurée qu'elle fera songer tout de suite les erudits au mémoire classique de Franz Cumont sur le « mysticisme astral? »?
C'est pourtant ce dont, pour ma part. je suis convaincu, et c'est ce que je
voudrais essayer d'établir.
Il y a apparence d'abord que le Fulvius cité par Lydus ne soit pas un
autre que le Fulvius auteur d'un De Fastis* et plus d'une tors mentionné
dans la littérature spéciale des savants et érudits romains #1 vommément
par Varron, par Censorinus, par Macrobe et par Charisms Le Byzantin
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Nous apprenons par Macrobe qu'il avait déposé — posuit — son ouvrage
sur les fastes dans le temple d'/fercules Musarum®. ce temple fameux,
d’autre part, et qui commémorait sa campagne victorieuse d Ambracie,
celle où Ennius l'avait accompagné, celle que le poete avait célébrée par
1. Lydus, De ostentis, 16. Le passage fait partie d'une defense = à propos de la lune —
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au seul Charisius, « I, p. 111 Putsch », parait ignorer les références relativement nombreuses,
comme on va voir, a cel ouvrage.
« L'étude des astres ne paraît pas non plus une recherc
he qui soit étrangère à la vénération du divin; mais il est encore bien plus
aisé de découvrir
par les œuvres elles-mêmes la providence toute sage
du Père ineffable de
toutes choses et d'admirer que l’âme humain
e puisse, guidée par le dieu,
1. Les doctrines pythagoriciennes des Livres
de Numa, Bulletins de l'Académie royale de
Belgique (Classe des Lettres, etc.), Bruxelles, 1936,
p. 19-40.
tenté d'imiter plutôt la réserve de Wachsmuth que la confiance de Merkel.
3. Dans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique (Classe des Lettres, ete.), 1909,
n° 5, p. 256-286.
|
4. Henry Bardon, La littérature latine inconnue, Paris, 1950, t. 1, p. 189 (plusieurs textes
utilisés par nous n'y sont pas mentionnés).
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5. Macrobe, Saturnales, 1, 12, 16 : Nam Fulvius Nobilior, in Fastis ques in aede Herculis
Musarum posuit, Romulum dicit, postquam populum in maiores sunioresque di uisit, ut altera
pars consilio, altera armis rem publicam tueretur, in honorem utriusque partis hune Maium,
sequentem Junium uocasse, Cf. Frazer, éd. des Fastes, t. IV, p. 346; G. De Sanctis, Storia dei
Romani, vol. IV, t. I (1953), p. 258 (cf. p. 275).
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)En 181, une découverte sensationnelle mit au jour sur le Janicule un
cercueil qu’on reconnut aux inscriptions qu’il portait pour celui du roi
Numa. La tradition annalistique, à laquelle nous devons la mention du fait,
n’est pas sans présenter d’assez notables divergences, notamment sur le
contenu des écrits qui v furent alors découverts. Mais, dans l’ensemble,
comme l’a bien montré M. Armand Delatte !, elle remonte à des historiens
qui écrivirent peu après l'événement, et il n’est pas douteux que l’on s’est
à cette date trouvé en présence de soi-disant livres de Numa et inspirés,
au moins en partie, par la doctrine pythagoricienne que celui-ci était censé
avoir puisée en Grande-Grèce auprès du Maître de Crotone lui-même.
L’attitude du Sénat, que guidait le préteur urbain Quintus Petilius, fut
bien celle qu’on pouvait attendre du corps qui se faisait le zélé gardien de
la religion ancestrale : il fit brûler les livres réputés dangereux pour celle-ci.
C'est un épisode de la lutte qui se livrait alors contre les influences grecques
qui allaient grandissant. Mais c'est aussi la preuve de la force qu'avait le
courant pythagoricien. Au reste, il ne semble pas qu’on ait, même chez les
autorités publiques, mis en doute l’authenticité de ces ouvrages. Bien des
siècles après, Plutarque, dans sa vie de Numa, en est encore persuadé. On
estima seulement qu'il n’était pas bon de faire connaitre ces écrits et même
de les conserver.
M. Delatte s’est demandé quelles doctrines dangereuses pour la piété
traditionnelle ils contenaient, et c’est ainsi qu'il a été amené dans sa recherche à citer un texte singulier qui me paraît d'un grand intérêt. C’est
sur lui que je veux concentrer la présente étude, car je le crois de réelle
conséquence pour l’histoire du pythagorisme romain. Il s’agit d'un passage
du De ostentis de Lydus; il est attribué par celui-ci à un certain Fulvius,
où M. Delatte ne doute pas avec Merkel qu'il ne faille reconnaître le célèbre
Fulvius Nobilior, le protecteur d’Ennius, le vainqueur d’Ambracie, consul
en 189 et censeur en 179. Voici la traduction de ce texte :
« L’étude des astres ne paraît pas non plus une recherche qui soit étrangère à la vénération du divin; mais il est encore bien plus aisé de découvrir
par les œuvres elles-mêmes la providence toute sage du Père ineffable de
toutes choses et d'admirer que l’âme humaine puisse, guidée par le dieu,
4. Les doctrines pythagoriciennes des Livres de Numa, Bulletins de l’Académie royale de
Belgique (Classe des Lettres, etc.), Bruxelles, 1936, p. 19-40.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)réfléchir aussi, autant qu'il est possible, sur les choses célestes. C’est ce que
dit Fulvius, l’ayant recherche dans les écrits de Numa}. »
M. Delatte ne doute pas, disais-je, que ce Fulvius ne soit Fulvius Nobilior, lequel était aussi auteur d’un ouvrage sur les Fastes, et il émet l’opinion
qu’il s’inspirerait ici des fameux livres découverts en 181 et aussitôt brûlés
sur l’ordre du Sénat. Cependant, l’editeur de Lydus, Wachsmuth, n’avait
pas été aussi confiant dans l’authenticite ou dans la justesse de l’attribution ; il avait écarté en termes quelque peu dédaigneux l'opinion de Merkel ?,
et nous ne sommes pas sûrs qu’au premier abord quelque lecteur ne soit
tenté d’imiter plutôt la réserve de Wachsmuth que la confiance de Merkel.
Vers 181, un consulaire romain, comme Fulvius Nobilior, pouvait-il prêter
a Numa, qu'il les eût lues dans les écrits apocryphes trouvés sur le Janicule.
qu'il les eût rencontrées ailleurs ou même imaginées de toutes pièces, des
lignes d’une philosophie si épurée qu’elle fera songer tout de suite les érudits au mémoire classique de Franz Cumont sur le « mysticisme astral? »?
C'est pourtant ce dont, pour ma part, je suis convaincu, et c'est ce que je
voudrais essayer d'établir.
Il y a apparence d’abord que le Fulvius cité par Lydus ne soit pas un
autre que le Fulvius auteur d’un De Fastis* et plus d’une fois mentionné
dans la littérature spéciale des savants et érudits romains et nommément
par Varron, par Censorinus, par Macrobe et par Charisius. Le Byzantin
Lydus est, on le sait, souvent l’aboutissant de cette littérature, il cite plus
d’une fois les antiquaires romains. Or, le Fulvius des auteurs que je viens
de nommer est sans aucun doute Fulvius Nobilior, qu’il soit désigné avec
son cognomen ou, comme il advient ici chez Lydus, par son seul gentilice.
Nous apprenons par Macrobe qu’il avait déposé — posuit — son ouvrage
le temple d'Hercules Musarum°, ce temple fameux.
sur les fastes dans
d’autre part, et qui commémorait sa campagne victorieuse d’Ambracie,
celle où Ennius l’avait accompagné, celle que le poète avait célébrée par
1. Lydus, De ostentis, 16. Le passage fait partie d’une défense — à propos de la lune —
de la discipline augurale : Oude 7d wept mv tv dotépwv depilar Stacyodeiv ( Wachsmuth :
äracyohoüv mss.) ¿Ew Deoaebeiug moret KIA’ Erı ¡AO Thy Tr&vaopov Earı Frà THY Eo ya
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2. Wachsmuth, p. xxxıv, se référant à Merkel, Proleg. Ovid. fast., p. xxv, et à «d'autres >:
me iudice, audacius quam uerius. Wachsmuth, qui se réfère pour Fulvius Nobilior, De Fastis,
au seul Charisius, « I, p. 111 Putsch », parait ignorer les références relativement nombreuses,
comme on va voir, à cet ouvrage.
3. Dans les Bulletins de l' Académie royale de Belgique (Classe des Lettres, etc.), 1909,
n° 5, p. 256-286.
4. Henry Bardon, La littérature latine inconnue, Paris, 1950, t. I, p. 189 (plusieurs textes
utilisés par nous n’y sont pas mentionnés).
5. Macrobe, Saturnales, I, 12, 16 : Nam Fulvius Nobilior, in Fastis quos ın aede Herculis
Musarum posuit, Romulum dicit, postquam populum in maiores iunioresque diuisit, ut altera
pars consilio, altera armis rem publicam tueretur, in honorem utriusque partis hunc Maium,
sequentem Tuntum uocasse. Cf. Frazer, éd. des Fastes, t. IV, p. 346; G. De Sanctis, Storia dei
Romani, vol. IV, t. I (1953), p. 258 (cf. p. 275).
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)un poème appelé précisément Ambracia. Les commentateurs, au reste fort
rapides, du passage de Macrobe semblent avoir hésité entre deux sens pour
ce posuit; les uns, et, par exemple, tout récemment M. De Sanctis, ont paru
croire qu'il s’agissait d’une inscription; les autres, par exemple, Frazer,
d’un livre déposé dans les archives du sanctuaire. Posuit me parait recommander plutôt le second sens que le premier. Il s’agit d’un ouvrage offert
au dieu comme un anathèma. Au reste, la question est secondaire, car il résulte des fragments conservés, on va le voir, que l'inscription, si inscription
il y avait, ne pouvait manquer d’avoir elle-même une certaine ampleur et de
rappeler par là, par exemple, la fameuse inscription épicurienne de Diogène
d’Oenoanda!.
Un ouvrage De Fastis se prétait-il à l’attribution à Numa de pensées concernant ce que j’appelle après Franz Cumont le mysticisme astral? Assurément, oul; que l’on songe à Ovide, à ses Fastes où le calendrier religieux de
l’année romaine est tout jalonné de développements relatifs aux constellations, à Pastronomie qui gouverne la succession des jours et des mois?. Or,
Ovide, presque au début de son ceuvre, la première fois où il est conduit
par le dessein et l’ordonnance de son poème à présenter de telles considerations, a justement consacré de très beaux vers à expression de ce sentiment mystique qui leur est lié 3. Le passage sur Numa pouvait prendre une
place symétrique de ces vers d’Ovide dans le De Fastis de Fulvius.
Il le pouvait d’autant mieux que Numa jouait dans l’histoire traditionnelle du calendrier romain un rôle que Plutarque, le mentionnant, a caractérisé ainsi : « Il s’appliqua à l’etude du ciel d’une façon qui n’était ni
exacte ni tout à fait dépourvue de science
4. » Et Plutarque montre ensuite
qu’alors que le calendrier de Romulus n’était que désordre, celui de Numa
remédia à ses défauts. Plutarque suit la version connue selon laquelle au
calendrier primitif de dix mois, calendrier romuléen, Numa en aurait substitué un autre de douze mois, en relation avec le cours de la lune et même
celui du soleil. Censorinus, de son côte, ne manque pas de souligner le pro1. On pourrait songer aussi, pour une inscription comportant un vrai traité, aux Fastes
de Préneste, qui nous auraient conservé l’œuvre de Verrius Flaccus.
2. Ovide définit ainsi le sujet des Fastes :
Tempora cum causis Latium digesta per annum
lapsaque sub terras ortaque signa canam.
3. Fastes, I, v. 297 et suiv. :
Felices animae, quibus haec cognoscere primis
inque domos superas scandere cura fuit
Credibile est illos pariter uitiisque locisque
altius humanis exeruisse caput.
Admouere oculis distantia sidera nostris
aetheraque ingenio supposuere suo.
Sic petitur caelum : non ut ferat Ossam Olympus
summaque Peliacus sidera tangat apez.
4. Plutarque, Vie de Numa, 18 : "Hato Si xal tij¢ mepi tov odpavov rpayuatetag oùTE
axpi6Gc¢ ote ravranacı 40ewpñTuoc.
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)grès scientifique qu’a constitué en Grèce et ailleurs l’établissement d’un
calendrier fondé sur les lunaisons!.
Or, qui est le premier en date de tous ceux qui ont accordé à Numa un
ròle aussi décisif, mis en relief le progrès scientifique dont il aurait été
Pinstigateur? C'est aussi le premier en date? des antiquaires romains
;
c’est justement notre Fulvius Nobilior. Non seulement Fulvius professait,
comme nous l’apprenons par Varron, que le premier mois était à l’origine
celui de Mars et qu’il avait été ainsi baptisé par Romulus, mais il n’ignorait
pas davantage — c’est Censorinus qui nous en instruit, probablement
d’après Varron aussi — que c’est Numa qui avait porté au nombre de douze
le nombre des mois romains?, Or, il importe de remarquer que, si sa version
l’a emporté au point de prévaloir le plus souvent, cela n’a pas été sans contestation. L’érudit, qui dans le temps parait avoir été le second 4 traiter
du calendrier romain, un certain Julius Gracchus ou Gracchanus, contemporain des Gracques‘, faisait à Tarquin — lequel? on ne nous le dit pas,
mais probablement le premier, fils du Corinthien Démarate, que Cicéron
loue d’avoir fait couler vers Rome les eaux de l’humanisme et de la culture5 — hommage des innovations prétendues de Numa. C’est dire que la
doctrine était loin d’étre fixée en ce domaine et qu’en prenant position pour
Numa, Fulvius avait fait montre d’une certaine tendance, celle qui insistait sur la science profonde du personnage dans les choses de la religion,
celle qui avait conduit 4 le mettre en rapport avec Pythagore.
Ce rôle de Numa pouvait-il apparaître plus précisément chez Fulvius
avec cet aspect plus ou moins scientifique que lui prétera un jour Plutarque?
Pouvait-il être celui d’un personnage versé dans l’astronomie? Presque
sûrement, et je suis convaincu que, dès le 11€ siècle avant notre ère, il devait
en être pour le De Fastis de Fulvius comme il en sera pour les Fastes d’Ovide :
il ne pouvait y être fait abstraction des rapports entre l’année astronomique et l’année civile et la sagesse de Numa devait déjà consister à les
avoir mises dans un accord plus parfait. N'oublions pas, en effet, certains
faits caractéristiques de la civilisation romaine à cette époque. Rome avait
alors son premier auteur occupé d’astronomie, avec ce Sulpicius Gallus,
1. De die natali, 22 : Minime uidentur errasse qui ad Lunae cursum menses ciuiles adcommodarent, ut in Graecia plerique, apud quos alterni ad tricenos dies sunt facti. Maiores quoque
nostri idem sunt aemulati cum annum dierum CCCLV
haberent.
2. Cf. Henry Bardon, loc. laud.
3. De die natali, 20, 4 : Se magis Iunio Gracchano et Fuluio et Varroni et Suetonio aliisque
credendum qui decem mensium putauerunt fuisse (scil. annum), ut tune Albanis erat unde orti
Romani... Postea, siue a Numa, ut ait Fuluius, siue, ut Iunius, a Tarquinio duodecim facti
sunt menses.
4. Henry Bardon, op. laud., p. 144 et suiv.
5. De republica, 11, 19 : ... hoc loco primum uidetur insitiua quadam disciplina doctior facta
esse ciuitas. Influxit enim non tenuis quidam ex Graecia riuulus in hanc urbem, sed abundantissimus amnis illarum disciplinarum et artium. De Tarquin lui-méme, Cicéron nous dit :
Propter humanitatem atque doctrinam Anco regi familiaris est factus. On remarquera qu’à la
différence de Cicéron (et de Varron), Tite-Live, I, 34 et 35, ne dit rien de cette prétendue
culture de Démarate et de Tarquin.
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)dont Cicéron évoque plus d’une fois la figure dans l’entourage des Scipions :
il était censé avoir dissipé dans l’armée romaine l'impression de terreur
causée par une éclipse, soit en la lui annonçant à l’avance, soit plus probablement en lui en donnant après coup l’explication 1. Or, ce personnage (consul
en 166), nous le savons par Pline l’Ancien, s’était préoccupé des distances
entre les sphères célestes et il donnait les chiffres que la tradition attribuait à Pythagore 2. En même temps que l’astronomie apparaissait l’astrologie. Caton mentionne des astrologues qui opéraient auprès du populaire
et contre lesquels il met en garde son fermier 5. J'ai relevé ailleurs qu’Ennius,
Pami de Fulvius, retouchait dans son /phigenie le portrait du devin Calchas, de manière à lui donner la science des astres, et anticipait ainsi sur
ce qui sera fait, sinon plus largement, du moins d’une manière plus connue,
dans la poésie augustéenne et que Bouché-Leclercq a relevé 5. Lucilius connaissait peut-être déjà, pour s’en moquer, les astrologues qui, dans leur présomption, n’hésitaient pas à faire l’horoscope de l’univers®.
Puisque je viens de prononcer le nom de Bouché-Leclercq, il me semble
que je dois signaler une hypothèse importante pour les temps qui nous
occupent et qu'il a jadis émise dans son Histoire de l'astrologie; elle prend
une signification plus notable à la lumière de ce que nous exposons’. Il
énumère un certain nombre d'indices, de valeur, me semble-t-il, fort inégale, tirés du nom de mois romains pour aboutir à cette conclusion que « le
calendrier romain a pu être remanié sous l'influence des idées astrolo1. Voir, en dernier lieu, Jean Beaujeu, éd. de Pline l’Ancıen, dans la Collection des
Universités de France, livre II, Paris, 1950, p. 142-143, où les textes sont cités p. 143,
n. 1.
2. Hust. nat., 2, 83 : Pythagoras uero, uir sagacis animi, a terra ad lunam CX XVI stadiorum
esse collegit, ad solem ab ea duplum, inde ad duodecim signa triplicatum, in qua sententia et
Gallus Sulpicius fuit noster.
3. De agricultura, c. V : Haruspicem, augurem, hariolum, Chaldaeum nequem consuluisse
uelit. Le Chaldaeus en question ne peut être évidemment qu’un astrologue. Cf. F. Cumont,
Les religions orientales dans le paganisme romain, Paris, 4° éd., 1929, p. 97. On a supposé
que ces Chaldéens sont venus avec les prisonniers des guerres de Syrie contre Antiochus
le Grand.
4. Frag. XII Vahlen. Cf. mon article Le disque de Brindisi et l’apotheose de Sémélé, Revue
des études anciennes, XLIV, 1942, p. 198. Le vers figurait dans des railleries d'Achille a
l’egard du devin.
5. Bouché-Leclercq, L’astrologie grecque, Paris, 1899, p. 551.
6. Je propose d’interpréter en ce sens le vers 1, conservé par Varron, De lingua latina,
V, 17:
aetheris et terrae genitabile quaerere tempus.
Selon Marx (éd., t. II, p. 1), le poète aurait mis le vers dans la bouche d’un adversaire, cherchant à le détourner vers la physique. L'hypothèse est plus vraisemblable que celle de Terzaghi, Lucilio, Turin, 1934, p. 264, qui établit une liaison tout à fait artificielle et recherchée
avec le sujet de la première satire, le fameux concilium des dieux relatif à Lupus. Mais il ne
s’agit pas seulement de la constitution du cosmos, comme dans le fragment 11 D. de Parménide, cité par Marx. Les mots genitabile tempus indiquent qu’on chercherait l’heure de naissance du cosmos; c'est une théorie de l’astrologie (Bouché-Leclercq, L’astrologie grecque,
p. 129), à laquelle Virgile se référera dans sa description du printemps (cf. mon article sur
Le sens cosmique de Virgile, dans la Revue des études latines de 1954, p. 237 et suiv.).
7. Op. laud., p. 189, n. 1.
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)giques. Le commencement de l’annee civile aurait été reporté de mars en
janvier et le nom tout neuf de Januarius substitué à un nom ordinal comme
Undecimber, pour aboutir à une ordonnance censée « naturelle » et d’accord,
par surcroît, avec les traditions de la Saturnia tellus. Le remaniement aurait
été opéré par les pontifes après la lex Acilia de intercalatione (191 a. Chr.)
et donné comme un retour aux instructions de Numa, les pontifes étant
dupes ou complices de la supercherie qui fit découvrir (en 181 a. Chr.) des
livres grecs et latins dans le tombeau de Numa. Ces livres, au nombre de
sept (Liv., XL, 29; Lactant., Inst. Diu., I, 22; Piso ap. Plin., XIII, § 87)
ou de douze (Val. Antias ap. Plin., idid.; Plut., Numa, 22) pour chaque
langue, traitaient, les latins, du droit pontifical (dont faisait partie la gérance du calendrier), les grecs, de philosophie pythagoricienne (Pythagoricos, Liv. et Plin., loc. cit.), c’est-a-dire de « mathématique » ou astrologie.
Il y a là le canevas d'un petit roman astrologique, fait avec des conjectures,
mais non dépouvru de vraisemblance. L’objection tirée du fait que ces
livres furent officiellement brûlés est facile à tourner, et, de plus, elle est
atténuée par le témoignage de Valère Maxime, d’après lequel Latinos
(libros) magna diligentia adseruandos curauerunt (Val. Max., I, I, 12).
Quant au nom de Zanuarius, les textes qui le font remonter à Numa prouvent
seulement que la prétention des pontifes était de ne pas innover ».
Il me semble que, si l'attention de Bouché-Leclercq avait été attirée sur
la figure et l’œuvre de Fulvius Nobilior, il y aurait vu une confirmation
notable de son hypothèse. Son omission est d’autant plus, curieuse qu'il
mentionne, on l’a vu, la lex Acilia de intercalatione de 191. Or, par qui
connaissons-nous l’existence de cette loi? Précisément par le De Fastis de
Fulvius Nobilior dans un fragment conservé par Varron, lequel, au reste,
critique l’indication donnée par celui qui fut son prédécesseur dans la science
des antiquités religieuses et lui oppose des documents plus anciens qu'il
aurait negliges!.
Nous savons par d’autres fragments que Fulvius s’expliquait sur le sens
du nom des mois et nous avons conservé ce qu'il disait des quatre premiers
de l’année romuléenne. Romulus, notons-le en passant, devait être dépossédé de ce rôle par Varron, qui estimera que ces noms étaient antérieurs au
premier roi de Rome et d’origine latine. Selon Fulvius, par contre ?, Mars
et Avril avaient été nommés par Romulus « d’après ses parents », c’est-à-dire
pour Mars, d’après son père, et pour Avril — Aprilis — d’après Aphrodite,
c’est-à-dire Vénus, « de qui on disait que ses aieux tiraient leur naissance ».
1. Macrobe, I, 13, écrit, à propos de la première intercalation : Fulvius autem id egisse
Manium consulem dicit ab urbe condita anno quingentesimo seragesimo secundo, inito moz bello
Aetolico. Sed hunc arguit Varro, scribendo antiquissimam legem fuisse incisam in columna
aerea a L. Pinario et Furio consulibus, cui mentio intercalaris adscribitur. Le consul Manius
est M’Acilius.
2. Censorinus, De die natali, 22, 9 : Nomina decem mensibus antiquis Romulum fecisse,
Fuluius et Iunius auctores sunt ; et quidem duos primos a parentibus suis nominasse, Martium
a Marte patre, Aprilem ab Aphrodite, id est, Venere, unde maiores eius oriundi dicebantur,
prozimos duos a populo maium a maioribus natu, iunium a iunioribus, ceteros ab ordine quo
singult erant : quintilem usque ad decembrem perinde a numero. Varro autem...
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Il faut probablement entendre « ses aieux », dans le sens trés précis de son
grand-père; Fulvius désignait par là Enée, dont Naevius et encore son ami
et protégé Ennius estimaient que Romulus était le petit-fils!. Quant à Mai
et à Juin, tous deux tiraient leur nom du peuple, l’un des plus avancés en
âge — maiores — l’autre des plus jeunes — tuniores. Dans Macrobe, on voit
préciser que Romulus avait procédé ainsi dans une intention morale : afin
que les uns défendissent l’état par leur sagesse, les autres par leurs armes ?.
C'est pour cela qu'il les avait honorés. Ainsi, Fulvius soulignait les pensées
imbues de philosophie qu'il attribuait aux fondateurs, et ainsi se précise
encore le caractère d’un De Fastis, où le fragment qui nous intéresse spécialement prend une place qu’on peut trouver de plus en plus appropriée.
On voit qu'il s’agit bien d’un traité en forme, non d’une simple énumération; le commentaire s’y joint à la mention des faits.
Le système professé par Fulvius Nobilior pour les quatre premiers mois
de l’année n'est pas resté plus incontesté que son attribution à Numa de
l’année de douze mois. Si Julius Gracchanus a admis cette fois son étymologie hellénisante d’Avril, elle n’a pas eu l’heur de rallier les suffrages de
Varron : ce dernier lui a objecté que l’on ne trouvait aucune trace d’Aphrodite dans les vieux documents latins et il lui a préféré un rapprochement
avec aperire?. Entre parenthèses, nos savants donnent aujourd’hui plutôt
raison au vieux Fulvius qu’au plus savant des Romains et rattachent, en
effet, le nom latin d’Aprilis directement ou indirectement au nom grec
d’Aphrodite. Pour Mai et Juin, Varron n’a pas suivi davantage Fulvius et
Junius et a mieux aimé penser à deux divinités, Maia et Junon!.
Un seul auteur de Fastes, me semble-t-il, s’est rallié intégralement au
début de son ouvrage au système de Fulvius — dans la mesure limitée où
nous le connaissons — aussi bien pour le rôle attribué a Romulus et à Numa
que pour le nom des mois. Dans la suite, il est vrai, à propos de chaque
mois particulier, Mars, Avril, Mai, Juin, il rapportera les autres étymologies,
et notamment celles de Varron®. Il lui arrivera de refuser de se prononcer,
1. Cf., notamment, Ennius, Ann. 52 ;
Rome, Paris, 1942, p. 522.
Jacques Perret, Les origines de la légende troyenne de
2. Cf. p. 173, n. 5.
3. De lingua latina, VI, 33 : Primus a Marte, secundus, ut Fuluius scribit et Iunius, a
Venere, quod ea sit Aphrodite; quoius nomen ego antiquis litteris quod nusquam inuent, magis
puto dictum quod uer omnia aperit,
Aprilem. Tertius a maioribus Matus, quartus a iunioribus
dictus Tuntus.
4. Varron a corrigé la doctrine du De lingua latina, où, sauf pour Avril, il parait suivre
Junius et Fulvius. Censorinus (suite du texte cité p. 177, n. 2) nous a conservé sa théorie :
| Varro autem Romanos a Latinis nomina mensium accepisse arbitratur. Auctores eorum antiquiores, quam Vrbem fuisse, satis argute docet. Itaque Martium mensem a Marte quidem nominatum credit, non quia Romuli fuertt pater, sed quod gens Latina, bellicosa. Aprilem autem non
ab Aphrodite, sed ab aperiendo ; quod tunc fere cuncta gignantur, et nascendi claustra aperiat
natura. Maium uero non a matoribus, sed a Maia nomen accepisse ; quod eo mense tam Romae
quam antea in Latio res diuina Maiae fiat et Mercurio. Iunium quoque a Iunone potius quam
iunioribus, quod illo mense maxime Iunoni honores habeantur. On remarquera au passage la
tendance de ce texte : encadrer les faits romains dans un passé italique qui les dépasse.
5. Pour le mois de Mars, Ovide conte d’abord la légende de Mars et de Silvia (Fastes,
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)DIEU
INEFFABLE
179
mais, s’il rejettera formellement (pour Avril) une thèse de Varron, jamais
il n’opposera pareil refus aux thèses de Fulvius. Ne reste-t-il pas significatif
que, pour l’ensemble et dans le commencement de l’ouvrage, ce soit ce dernier qu'il suit
!? Or, cet écrivain est aussi le seul de nos classiques qui, sans
être le moins du monde ébranlé par les critiques de Cicéron, de Tite-Live,
de Denys d’Halicarnasse ?, continue — et notamment dans ses Fastes3 —
à faire de Numa l’eleve de Pythagore. A ces traits, je pense qu’on a reconnu
Ovide, Ovide qui nous a donné sur les prétendus enseignements de Pythagore à Numa les beaux vers du XV® chant des Metamorphoses, Ovide qui
nous montre notamment Numa comme ne se contentant pas de connaître
les institutions du peuple sabin
:
. animo maiora capaci
concipit et quae sit rerum natura requirit*.
Peut-être, à la lumière de ces considérations, serons-nous poussés à regarder avec plus d’attention la mention d’un fait qu’on trouve dans le commentaire virgilien de Servius et qui est relatif et à Numa et à l’aedes Musarum, où Fulvius avait déposé ses Fastes, ses Fastes qui faisaient jouer à
III, v. 11 et suiv.) ; elle se termine (v. 73 et suiv.) par la décision de Romulus de baptiser
de son nom le mois de Mars. C’est la variante de Fulvius et, après lui, de maints autres (cf.
J. Frazer, éd. des Fastes, t. 111, p. 2, n. 2). Mais, ensuite, Ovide envisage (v. 79 et suiv.) la
théorie de Varron, qui, selon Frazer (op. laud., p. 3), serait aussi celle de Verrius Flaccus,
dont les notes du Calendrier de Préneste nous conserveraient la doctrine. Pour Avril, Ovide
se rallie à l’étymologie qui le dérive d’Aphrodite (v. 61 et suiv.) et rappelle la légende des
origines troyennes de Rome et des Jules, c’est-a-dire il suit Fulvius et repousse avec indignation (Frazer, p. 181) l’étymologie varronienne dans les vers 85-115. Pour Mai, il énumère
sans choisir trois étymologies et les fait exposer et défendre par trois Muses : Polyhymnie
dérive le nom de Maiestas, Uranie reprend la dérivation de Fulvius et, enfin, Calliope celle
de Varron. Ovide conclut (V, 108-110) par une déclaration d’impartialité. Une déclaration
analogue conclut au chant VI le débat entre Junon, qui défend le système de Varron ; Hébé,
épouse d’Hercule, qui, championne de la jeunesse, défend celui de Fulvius, et Apollon, qui
rattache Iunius aux peuples réunis (iuncti...) par Tatius et Quirinus (VI, 99)
1. I, v. 37 et suiv. :
Haec igitur uidit trabeati cura Quirini,
cum rudibus populis annua iura daret.
Martis erat primus mensis, Venerisque secundus :
haec generis princeps, tpsius ille pater.
Tertius a senibus, tuuenum de nomine quartus,...
at Numa nec Ianum nec auitas praeterit umbras,
mensibus antiquis praeposuitque duos.
Ovide suggérera plus loin que l’adjonction de deux mois nouveaux pourrait avoir été suggérée à Numa par « l’homme de Samos », c’est-à-dire Pythagore (II, y. 151 et sulv.) :
primus oliuiferis Romam deductus ab aruis
Pompilius menses sensit abesse duos,
siue hoc a Samio doctus, qui posse renasci
nos putat, Egeria siue monente sua.
2. Cicéron, De rep., II, 28; Tusc., IV, 3;
Ant. rom., 11, 59.
Tite-Live, I, 18; XL, 29; Denys d’ Halicarnasse,
3. Fastes, III, v. 152 ; cf. Métamorphoses, XV, v. 1 et suiv.
; Pontiques, III, 3, 44.
4. Metamorphoses, XV, v. 5-6.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Numa le rôle que nous venons d’elucider!. D’après le Deuteroservius,
Numa avait fait faire pour les Camènes un petit édicule de bronze. Frappé
par la foudre, ce monument fut alors placé dans le temple d’Honos et de
Virtus. En fin de compte, Fulvius Nobilior le transféra dans le sanctuaire
d’Hercules Musarum. Wissowa, dans la mention très incidente qu'il fait de
ce texte, ne paraît pas suspecter l’historicité, sinon naturellement de ce qui
concerne la fondation par Numa, du moins de la fortune du petit édicule
qu’on lui attribuait?. Pas davantage M. De Sanctis dans son histoire récente 3, Frazer émet, par contre, des doutes, fondés essentiellement sur la
fin de la notice où l’on dit que le transfert fut opéré « dans le sanctuaire
d’Hercule, qui reçut dès lors le titre de temple d’Hercule et des Muses? ».
Ceci, sans doute, est inexact. Le temple en question n’avait pas attendu la
venue de l’édicule de Numa pour être consacré à un Hercule qui était déjà
dit Musarum et qui sera qualifié par Eumene de Musagète. Nous savons
que Fulvius y avait placé desiimages des Muses apportées par lui d'Etolie?.
Mais cette légère confusion, si facilement explicable, n’entame en rien la
valeur du reste de l’historiette. Quoi de plus vraisemblable que de voir un
consul érudit, féru comme Fulvius du rôle de Numa, persuadé de son pythagorisme et de sa culture, juger que le sanctuaire le plus approprié pour recevoir l’édicule des Camènes était le temple qu'il vouait lui-même à |’ Hercules
Musarum et où il déposait un ouvrage qui exaltait l'œuvre calendaire de ce
même Numa®?
Le moment est peut-être venu de nous attarder un moment auprès de ce
temple qui porte le nom inattendu et piquant pour l'imagination d’ « Hercule des Muses ». Le rhéteur gaulois Eumène parlera d’un Hercule Musagète, comitem ducemque Musarum, et commentera à sa manière le rapprochement de ces divinités : « Ces divinités devaient, comme de juste, par un
appui réciproque et pour un mutuel profit, s’entr’aider et se faire valoir :
la tranquillité des Muses devait bénéficier de la protection d’Hercule et la
vaillance d’Hercule, de la voix des Muses’. » L’exegese n'est, certes, pas
absurde. Elle rend hommage au double aspect de la personnalité de Fulvius
Nobilior, à la fois héros victorieux comme Hercule et lettré comme les
Muses. Une monnaie, qui nous représente Hercule lui-méme tenant la lyre,
1. Ad Virg. Aen., I, 8 : il est curieux de voir attribuer 4 Numa une chapelle en bronze
;
car c’est aussi en bronze qu’était le fameux sanctuaire de Janus au Forum, selon Procope
(Guerre des Goths, I, 293), trait qu’omettent de commenter en général topographes et archéologues. La statue de ce second édicule passait pour avoir été consacrée par Numa (Pline,
Hist. nat., XX XIV, 33). On songera aussi au fameux bronzier Mamurius.
2. Georg Wissowa, Religion und Kultus der Römer, 2° éd., 1912, p. 219, n. 6.
3. Gaetano De Sanctis, Storia det Romani, IV, Parte seconda, t. I, 1953, p. 258 et
4. Ed. des Fastes, Londres, 1929, t. IV, p. 346.
5. Pline, Hist. nat., XX XV, 66. Cf. Euméne, cité infra, n. 7.
6. L’hypothese d'une influence pythagoricienne sur l’Hercules Musarum est envisagée
par Pierre Grimal, Le siècle des Scipions, Paris, 1953.
7. Paneg. lat., V, 7, 3. Je cite la traduction d’Edouard Galletier dans l’edition de la Collection des Universites de France.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)semble personnifier en lui la liaison des deux caracteres!. On imaginerait
volontiers que la présence d’Ennius auprès du général dans la campagne
d’Ambracie n’a pas été étrangère au vœu que celui-ci, selon la tradition,
fit en cas de victoire. On sait, en effet, combien de sanctuaires dans ces
siècles de l’histoire de Rome durent leur existence à une telle origine : en
sorte que leur présence dans la Ville semblait raconter à la fois les triomphes
des armées romaines et les vénérations particulières des chefs qui les avaient
commandées. Leur liste seule est suggestive et pour l’histoire militaire et
pour l’histoire religieuse de Rome. Mais aucun de ces temples n’est peutêtre instructif comme celui qui nous occupe.
On imaginerait volontiers, disais-je, qu’Ennius a été pour quelque chose
dans le choix de son patron. En réalité, c’est à peine une supposition. Fulvius transfère l’edicule des Camènes dans le sanctuaire des Muses. Les
premiers poètes latins avaient identifié aux Muses grecques ces Camènes
que la légende mettait en rapport avec Numa. Livius Andronicus, Naevius
parleront donc de Camènes, là où les poètes grecs parlaient de Muses. Mais,
faisant un pas de plus dans l’hellénisation, ce sont les Muses, par leur nom
grec, qu’Ennius précisément invoquera ?. Il les opposera aux Faunes et aux
vates de la tradition indigène. On le voit, ce ne peut guère être un hasard
indépendant de sa personnalité si son protecteur, à son tour, honorera officiellement à Rome les Muses par leur nom grec. Hommage qui, notons-le
en passant, ne sera pas répété.
Mais Fulvius et Ennius — nous avons peut-être le droit maintenant de
prononcer leur nom simultanément — ont-ils créé de toutes pièces cet Hercule Musagète, inventé cette liaison entre les déesses et le dieu? Je viens de
dire avec Eumène le sens qu’elle revêtait. Cela ne signifie pas qu’elle n’ait
pas existé déjà avant nos deux humanistes romains. Cela ne signifie pas
surtout que rien dans l’histoire des cultes ne l’ait préparé. On nous dit que
Fulvius aurait apporté d’Ambracie les statues des Muses. Mais cela ne signifie pas que le vœu lui-même formé sans doute avant la prise de la ville ait
été suggéré par les circonstances de l'Acarnanie. Au reste, si l’on nous parle
des statues des Muses, on ne nous dit rien de celle de l’Hercule qui leur fut
adjoint et dont la présence auprès d’elles est assurément ce qui donne son
caractère spécial au sanctuaire. M. De Sanctis conjecture bien que la statue
de l’Hercule lyricine que nous font connaître les monnaies postérieures
aurait la même origine. Mais c’est pure conjecture. Quant au rapprochement
que le même auteur fait de ce dieu ayant cet attribut avec les « comportements idylliques de Polyphème », il nous paraît franchement inacceptable 3,
1. Il s’agit de deniers frappés par Q. Pomponius Musa vers 64 et portant au droit l’image
d’Hercule debout et tenant une lyre avec la légende : HERCULES MUSARUM (Babelon,
Monnaies de la République romaine, t. II, p. 361, n° 8). Il y a évidemment un lien entre le
cognomen du monétaire et l’effigie représentée (d’autres monnaies du mème donnent les
figurations des Muses).
2. Cf. Ettore Bignone, Storia della letteratura latina, I, 2° éd., Florence,
320.
3. Op. laud., p. 258.
1946, p. 319-
Page 12
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)L’idylle, la sensibilité alexandrine n’ont vraisemblablement rien a faire ici
dans ce vœu d’un général victorieux.
Comment ne pas nous souvenir plutôt qu’Ennius est originaire de GrandeGrèce, que, dans son œuvre, il a pythagorisé et que les pythagoriciens de
Grande-Grèce ont honoré spécialement Hercule et les Muses? Dans le prélude célèbre des Annales, le poète voyait Homère lui apparaître en songe
et lui exposer le système de la nature :
... et rerum naturam expandere dictis
1.
Il lui annonçait — annonce flatteuse — qu'il s’etait réincarné en lui selon
un système pythagoricien de métempsychose qu’on doit à Franz Cumont
d’avoir commenté et élucidé?. Il est regrettable que nous n’ayons pas
conservé ces pages, mais 1l est probable que nous pouvons nous en faire
quelque idée par le discours d’Anchise au VIe chant de l’Enéide. Mais
qu’Homere lui-même fût l’auteur de la révélation et fût montré comme un
sage instruit des vérités de la physique n'est sans doute pas une invention
gratuite et personnelle d’Ennius. Ne devons-nous pas nous souvenir que,
comme l’a montré si bien M. Armand Delatte3, Homère avait été, dans les
cercles pythagoriciens, dont Aristoxène de Tarente nous a laissé la description digne de foi, l’objet d’une vénération et d’une pratique qui contrastent
singulièrement avec l'attitude réservée que lui temoigna Platon? Homère,
nous dit-on, était avec Hésiode lu chaque jour dans les réunions des conventicules et il devait être pour cette raison l’objet d’une exégèse symbolique
qui prétendait retrouver, par exemple, dans les aventures d'Ulysse sur la
mer celles de l’âme humaine dans ses réincarnations. Prêter à Homère une
sagesse philosophique empruntée aux pythagoriciens était donc pour Ennius
de Rudiae quelque chose qui devait lui paraitre tout à fait naturel. Sur le
contenu doctrinal qui pouvait être ainsi mis en œuvre, nous sommes, sans
doute, en droit de demander des compléments à un autre ouvrage d’Ennius, ouvrage où l’on pense aussi généralement qu'il a pythagorisé, je veux
parler de son Épicharme. Le thème de la contemplation du monde, du ciel,
qui est si important dans notre fragment de Fulvius Nobilior, parait bien
s’y être trouvé, si l’on rapporte, avec M. Piwonka, à l’Epicharme ce fragment 3 des Saturae :
. contemplor
inde loci liquidas pilatasque aetheris oras,
où les pilatae orae ne peuvent guère être que les sphères du cosmos‘.
Ennius, qui pythagorisait, comme je viens de le rappeler brièvement, ne
4. Lucrèce, ch. I, v. 126.
2. En dernier lieu Lux perpetua, Paris, 1949, p. 190.
3. Études sur la littérature pythagoricienne (Bibl. Hautes- Études, fasc. 217, 1915, p. 109
et suiv.).
4. Mario Puelma Piwonka, Lucilius und Kallimachos, Frankfurt a. Mein, 1949, p. 182
(cf. p. 191), avec les rapprochements indiqués avec l’Evhémère du même auteur, le Songe
de Scipion, etc. L'interprétation des pilatae orae m’est personnelle.
Page 13
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)pouvait ignorer que les Muses avaient été en Grande-Grèce les patronnes
des pythagoriciens et elles l’avaient été tout spécialement dans leur ville
sainte, à Crotone, et là elles rencontraient, jouant aussi un grand rôle, le
dieu que Fulvius leur associe, Héraklès. S'il l'avait oublié, il s’en serait ressouvenu en lisant un historien qu'il n’a guère pu ignorer, puisque c'était
l'historien grec le plus célèbre qui eût traité de l’histoire italienne et sicilienne, un historien extrêmement goûté à l’époque hellénistique, je veux
parler de Timée de Tauromenium. La Vie de Pythagore de Jamblique nous
a conservé, selon toute vraisemblance textuellement, les discours que
Timée, dans son XIe livre, mettait dans la bouche de Pythagore, discours
adressés aux Crotoniates par le Sage de Samos au moment où il allait s’etablir parmi eux et fonder sa secte!. Tour à tour, il haranguait les diverses
categories, les divers âges de la population. Dans les paroles qu'il adressait
aux hommes faits, il exaltait les Muses déesses politiques autant que poétiques, déesses de la concorde autant que de l'accord musical. Et les citoyens de Crotone répondaient à ce discours en élevant aux Muses un sanctuaire qui devait être dans la suite le centre de la vie pythagoricienne.
Mais, d’autre part, les légendes de la fondation de leur ville donnaient une
grande place à Héraklès. Et Pythagore ne manque pas de s’y référer précisément à la fin de ce même discours et avant le passage même où Timée va
mentionner la fondation du Mouseion. Héraklès, poussant ses bœufs à travers l'Italie, fut traité injustement par Lacinios. Kroton vint à son secours
pendant la nuit. Mais le héros, à cause de l’obscurite, le tua par mégarde.
En expiation, il fit vœu qu’une ville portant son nom serait fondée près de
son tombeau, si lui-même Héraklès obtenait l’immortalité. En récompense
de ce bienfait, il convenait que les Crotoniates veillent à s’administrer dans
la justice. C’est pour cela qu’à l’instigation de Pythagore, ils fondent le
Mouseion.
Or, c’est à Crotone aussi que nous transportent les récits qui mettent
Pythagore en rapport avec Numa. C’est à Crotone qu’au chant XV des,
Métamorphoses, Ovide conduit le futur roi de Rome. Que vient-il y apprendre auprès du Sage de Samos? Non pas tant les règles de sa future
législation religieuse, non pas tant les secrets des rites et des observances
que la vérité sur le monde, et, comme Ennius de l’ombre d’Homére, quae
sit rerum natura*. Les sources néo-pythagoriciennes d’Ovide mettent donc
ici au premier plan les connaissances scientifiques que Numa aurait reçues
de Pythagore. Mais — et c’est sur quoi je veux insister maintenant — avant
de prêter l’oreille au très long discours où Pythagore va lui parler de la
métempsychose liée au système du monde, ce Numa, si étroitement apparenté à celui de Fulvius Nobilior, comme nous l’avons vu, s’étant rendu
Herculei ... ad hospitis urbem, c’est-à-dire à Crotone, s'inquiète de savoir
« qui avait élevé ces murailles grecques sur les côtes d’Italie », et un vieillard
1. Jamblique, V. P., 45-57. Cf. A. Delatte, Essai sur la politique pythagoricienne, Liège
et Paris, 1922, p. 39 et suiv., et mon Culte des Muses chez les philosophes grecs, Paris, 1936,
p. 237 et suiv.
2. Métamorphoses, XV, v. 6.
Page 14
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)du pays lui fait alors le récit de la fondation. Ce récit met en cause Hercule
et Croton, sans suivre, toutefois, la méme variante du mythe que la Vie de
Jamblique. Ce qu'il faut en retenir, c'est ceci que nous trouvons de nouveau Numa, Pythagore, Hercule. On doit se demander si Ovide qui, dans
l’apothéose de Romulus, paraît avoir suivi le récit d’Ennius, qui a cité alors
littéralement, comme il le citera encore dans les Fastes, un vers de ce dernier, vers que nous a conservé Varron, ne doit rien 4 Ennius, à l’ami du
fondateur de l’aedes Herculis Musarum, pour toute cette narration relative
à Numa. Malheureusement, les fragments des Annales relatifs à ce dernier
ne permettent pas de vérifier cette hypothèse.
Avant d'examiner le contenu du fragment de Fulvius, il y a lieu de dire
encore un mot concernant la date à laquelle fut élevé et dédié le sanctuaire
de l’Hercule des Muses. L’auteur qui nous en a parlé le plus longuement et
en termes précis, Eumène, dans son fameux discours pour les écoles d’Autun, nous donne un renseignement formel : Fulvius l’edifia ex pecunia censoria. Or, sa censure est de 179. Malgré la précision de cette indication, on
préfère, en général, une autre date. Tite-Live, en effet, nous parlant de la
censure de Fulvius et des édifices qui furent construits alors, n’a pas cité
l’aedes!. Sans doute il ne l’a pas mentionnée davantage auparavant et
notamment quand il a parlé des jeux magnifiques célébrés par Fulvius
pour sa victoire et où il fit venir nombre d'artistes grecs ?. Mais entre ces
deux silences, dont un au moins est gros d’une omission, on a estimé que
le plus vraisemblable, le plus facile à s’expliquer est le premier et on place
la dédicace du temple en 187 ou 186, peu après la campagne d’Etolie. Notre
fragment ne nous conduit-il pas à reviser le problème? S'il fait écho à la
découverte sensationnelle du tombeau de Numa en 181, il lui est postérieur.
Et il doit lui faire écho, car où trouve-t-on jamais, ailleurs qu’à propos de
cette histoire, mention d’écrits conservés de Numa? La rédaction du De
Fastis et son dépôt dans le sanctuaire de l’Hercule des Muses sont donc postérieurs à 181. Sans doute, à la rigueur, le censeur Fulvius a pu, en 179,
placer ce document dans un édifice voué par lui dès 187 ou 186. Mais n'est-il
pas séduisant de penser que la date donnée si nettement par Eumène est
la bonne? Qu’en 179, lors de la censure, ont été liés et la dédicace du temple
et les divers dépôts dont Fulvius l’a enrichi? Qu'il eût été voué au cours de
la guerre d’Etolie n’est pas une objection : les cas ne manquent certes pas,
où la dédicace d’un sanctuaire n’a eu lieu que bien des années après le vœu
qui en avait été fait. Des deux silences de Tite-Live, c’est donc le second
qui pècherait par omission. Mais n'est-ce pas le plus vraisemblable? Si
l’omission se placait à propos des jeux commémoratifs de la victoire, ne
serait-elle pas plus étrange, plus difficile à expliquer? Comment, parlant de
la célébration des succès de Fulvius sous le coup de l’événement, aurait-il
omis le monument qui les consacrait, si ce monument était ou allait être
dédié
?
1. XL, 50.
2. XXXVIII, 9, 13, et XXXIX, 5, 13-15.
Page 15
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)*
*
J’en arrive maintenant au contenu de ce fragment qui a été mon point
de départ. L’intérét principal qu'il présente est aussi ce qui manifestement
a fait difficulté. Il est évident que les doutes de Wachsmuth ont été suscités
par son contenu doctrinal ; il lui a paru hardi d’attribuer à un auteur romain
du n° siècle av. J.-C. ce que nous y lisons. Mais, maintenant que la critique
externe du document nous a conduit à reconnaître sa valeur, il y a lieu
d’examiner de plus près les affirmations que l’on ne craint pas d’y attribuer
au roi Numa.
Elles se raménent, me semble-t-il, essentiellement 4 deux : une certaine
conception de la divinité — un Dieu pére ineffable de toutes choses, dont on
reconnaît la providence à ses œuvres — et la valeur conférée à l’etude des
astres comme au moyen d'accéder à la connaissance de cette divinité.
Ovide, quand il développera les enseignements que Pythagore aurait donnés à Numa, dira notamment ceci :
Isque licet caelt regione remotos
mente deos adiit, et quae natura negabat
uisibus humanis, oculis ea pectoris hausit!.
Si le dieu du Numa de Fulvius est un dieu ineffable, les dieux du Pythagore
d’Ovide sont des divinités qui ne sont accessibles qu’à l’intellect (mens),
qu’aux yeux du cceur (oculis ... pectoris) et non aux regards humains, c’esta-dire évidemment a la vue du corps imparfait des hommes. Dés lors, ils
ne s'identifient pas aux dieux-astres ; bien que, situés apparemment dans le
ciel (caeli regione remotos), ils sont purement intelligibles. Sans doute Ovide
parle au pluriel de « dieux », mais c’est un poète qui parle et de qui l’exactitude métaphysique n’est pas à attendre. Sans doute aussi il insiste non sur
le caractère ineffable de la divinité, mais plutôt sur son caractère invisible.
Mais c’est un fait que les deux conceptions se trouvent mêlées dans la littérature à laquelle nous suggérons maintenant qu'il faut se reporter et qui
est la littérature pythagorisante issue du Timee de Platon.
C'est au Timée de Platon que remonte la paternité des thèmes mis en
œuvre par Fulvius Nobilior, plus précisément à deux passages de ce traité
qui ont eu une fortune immense dans la religion hellénistique, ceux qu'on
peut lire aux pages 28 c et 47 a-c.
Le premier texte est relatif au démiurge qui est qualifié de « fabricateur
et de père de ce Tout présent », et dont il est dit qu’ « il est difficile de le
découvrir et que, quand on l’a découvert, il est impossible de l’exprimer
pour tout le monde? ». Autrefois, Norden, étudiant la doctrine du « dieu
1. Métamorphoses, XV, v. 63 et suiv. On peut rapprocher de cette déclaration du Pythagore ovidien le fragment du pythagoricien Onatas, que nous citons plus loin, p. 191, n. 1.
2. Timee, p. 28 © : Tóv puèv obv xointhy xai matépa Toüße tod mavrdc ebpeiv te Épyov,
xai evpdvta ele mavrac dduvarov Adyenv.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)inconnu » — ou « inconnaissable » — (Theos agnéstos), doctrine qui, selon
lui, était nettement à distinguer de celle du dieu ineffable, a souligné l’extrême diffusion de ce texte du Timée; on remplirait, disait-il, des pages
avec les citations qui en furent faites}. Norden songeait surtout à la littérature chrétienne. Plus récemment, dans un ouvrage considérable sur Philon, M. Wolfson a prétendu que le texte de Platon n’avait pas à l’origine le
sens qui lui fut donné dans cette exégèse. Platon n’y traiterait pas à proprement parler du dieu ineffable, au sens d’un dieu qui échapperait par sa
nature au langage humain et à toute expression, mais il voudrait seulement
dire « difficile à exprimer pour tout le monde » et par là opposer au vulgaire, à la masse profane les initiés philosophiques ou les sages auxquels
cela serait permis?. Et M. Wolfson de soutenir que l’idée du dieu proprement ineffable, inexprimable comme tel par la langue des hommes, n’apparaîtrait d’abord que chez Philon le Juif et serait d’origine orientale. Voilà
qui serait génant pour notre passage de Fulvius Nobilior!
Mais, en fait, les choses ne se présentent pas ainsi. I] y a toute une catégorie de textes, où il est vraiment impossible de croire à l’origine orientale
et à l'influence sémitique. Ce sont ceux du « moyen platonisme » : Albinus ,
Maxime de Tyr*, Apulée*, Numénius $, Celse?. Le P. Festugiere, qui vient
de les passer en revue dans le quatrième volume de sa Révélation d’ Hermes
Trismégiste, a démontré que non seulement l’idée du dieu ineffable, ce que
conteste M. Wolfson, mais méme celle du dieu inconnu ou inconnaissable,
ce que déclarait Eduard Norden, n’ont pas des origines orientales et qu’elles
4. Agnostos theos, Untersuchungen zur Formengeschichte religiöser Rede, Leipzig, 1913,
p. 84.
2. Harry Austrin Wolfson, Philo. Foundations of religious philosophy in Judaism, Christianity, and Islam, vol. II, 2e éd., Cambridge (Massachusetts), 1948, p. 113 et suiv. (« Nor is
the conception of the ineffability or unnamability of God found in any other Greek philosopher before Philo... »), p. 112, pour le texte du Timée.
3. Albinus, Did. 10, p. 165 Hermann : &ppnréc Eorı xal TH vO Love Anrrög. Norden,
op. laud., p. 80, n. 3, souligne la différence avec les néo-platoniciens où Dieu n'est plus seulement &ppnToc, mais aussi &yvworos.
|
4. Maxime de Tyr, XVII, 9, p. 68, 30-44 Dübner, notamment : td Oetov auto «ópartov
óp0aAuotc, &ppnrov puvñ, dvapèc capri, Areu0ës axoï.
5. Apologie, 64, 7 Vallette : Jlle basileus, totius rerum naturae causa et ratio et origo initlalis,
summus animi genitor..., sine propagatione genitor... paucis cogitabilis, nemini effabilis;
De deo Socratis, 37, p. 9 Thomas: ... cum Plato... praedicet hunc solum matestatis incredibili
quadam nimietate et ineffabili non posse penuria sermonis humani quauis oratione uel modice
comprehend: (ici « il paraphrase Platon d’une manière amphigourique », Festugière); De
Platone, I, 5, p. 86 Thomas : Quem quidem caelestem pronuntiat indictum, innominabilem...
cuius naturam inuenire difficile est, si inuenta sit, in multos eam enuntiari non posse (la paraphrase de Platon n’est pas moins évidente).
6. Numenius, fragm. 20 Leemans : Dieu est ravräaraoiv &yvoobuuevos. Ce fragment est
considéré par Norden, op. laud., p. 72, comme d’un auteur fortement orientalisé. En sens
contraire, la longue discussion d’A.-J. Festugière dans l’ouvrage cité infra, p. 123-132.
Même si l’on ne se déclare pas convaincu en ce qui concerne la théologie particulière de
Numénius et si l’on renonce à faire état de ses textes, ceux d’Albinus, de Maxime de Tyr,
d’Apulée suffisent amplement à notre présent dessein.
7. Ap. Contr. Cels. d’Origene, VI, 62-66, notamment 65 : oùdè Adyw Eqixtdg Earıv 6 Beds,
00d’ dvouacrtds.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)sont bien grecques, platoniciennes et pythagoriciennes!. Il est impossible,
en effet, de croire qu’Albinus, Maxime de Tyr, Apulee, bien que postérieurs,
soient en rien influencés par Philon d’Alexandrie. Qui plus est, l’analyse
des textes philoniens eux-mêmes fait ressortir à l’evidence que l’auteur juif
se souvient une fois de plus de ses sources grecques, et en particulier du
Timée.
Je vais y revenir, mais je verserai au débat un texte — peut-être le plus
important par sa date et son auteur — qui a échappé à ces divers critiques,
et qui est pourtant un texte fort accessible, puisqu'il n’est pas d’un autre
que Cicéron au livre premier du De natura deorum?! Il est particulièrement
significatif par la façon dont il se présente. L’épicurien Velleius fait une
revue d'opinions diverses exprimées sur les dieux par les philosophes. Il
choisit donc évidemment des opinions jugées caractéristiques par la tradition des écoles et le caractère doxographique de tout le passage nous assure
qu'il ne mentionne que des idées déjà bien accréditées, pour ne pas dire des
lieux communs. Or, de Platon, il rapporte notamment ceci « que, dans le
Timee, il dit qu'on ne peut nommer le Père de ce monde ». Voilà, me semblet-il, qui suffit à réfuter en deux mots l’argumentation de M. Wolfson et ses
distinctions entre le sens réel de Platon et une interprétation de tendance
orientale. Voilà qui confirme, s’il en était besoin, que le «moyen platonisme »
du 18 siècle de notre ère se réfère à une interprétation, sinon entièrement
exacte — peu nous importe ici — du moins depuis longtemps accréditée
du passage fameux du Timée.
Le second texte du Timée, dont on peut déceler l'influence dans Fulvius
Nobilior, n’est pas moins fameux que le premier. C’est celui de la page 47 a-c :
la vision des choses célestes est à l’origine de la connaissance du Tout : « De
tous les discours que nous faisons maintenant sur le Tout, aucun jamais
n'aurait été tenu si nous n’avions vu les astres, le soleil et le ciel?. » Un peu
plus loin, Platon précise que là est l’origine de la philosophie. Je dis bien :
la philosophie, car j'ai montré ailleurs que tel était bien le sens reconnu
alors à ces mots traduits assez diversement par les modernes: 22 dv ¿zopr04peda priocogtas évoc.
Mais ce ne sont pas seulement ces deux textes qu’emprunte Fulvius Nobilior; c’est vraisemblablement aussi l’idée de les rapprocher, de les lier l’un
à l’autre. Car nous trouvons une telle fusion également chez Philon d’Alexan1. La révélation d’Hermés Trismégiste. IV : Le Dieu inconnu et la gnose, Paris, 1954,
p. 92-140.
-
2. De nat. deor., 1, 30 : ... Platonis,... qui in Timaeo patrem huius mundi nominari neget
posse. Ce texte est ignoré de Norden, de Wolfson et du P. Festugière. L'origine doxographique est probable, mais on ne saurait non plus ignorer le fait que Cicéron a traduit luiméme au moins une partie du Timée. Voici ce passage : atque illum quidem quasi parentem
huius uniuersitatis inuenire difficile, et cum inueneris, indicare, in uulgus nefas (Tim. 2).
3. tt tv viv Aóyov repl tod mavTds Aeyouévov obdels du more Épphôn phTe dorpa
punte HAtov unte obpavöv lddvtev.
|
&. Dans ma recension du Dieu cosmique du P. Festugière, Revue des études grecques,
LXIV, 1951, p. 309.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)drie; lui aussi il unit en un tout plus ou moins harmonieux les indications
de ces deux passages. Qu’on se reporte, par exemple, 4 ces paragraphes du
De specialibus legibus que je cite dans la traduction du P. Festugière!; il
paraphrase tout en le délayant le Timée, p. 47 a-c (dans les $$ 185-189),
mais c’est pour, de là, arriver au Timee, p. 28 c : « Et lui (à savoir l’intellect) quand, grâce à la vue, il a pris connaissance de ce qu’il n’était pas
capable d'appréhender par lui-même, loin de s'arréter tout simplement à
ce qu'il a vu, poussé par son zèle pour la science et l'amour du beau, il s’est
laissé charmer par le spectacle et a formé la conclusion raisonnable que cet
ensemble ne s’est pas constitué de lui-même par des mouvements aveugles,
mais qu'il l’a été par la pensée de Dieu, qu’on peut, en toute piété, nommer
Père et Créateur... » Philon continue en emplovant le terme de providence
qu’on trouve chez Fulvius : « ... et que le Père qui l’a engendré prend soin,
conformément à l’ordre naturel, de ce qu'il a produit, veillant par sa providence sur le Tout et sur ses parties ». Il ne manque à ce passage que de citer
plus complètement le Timee, p. 28 c, et de nous rappeler que « le Père et
Créateur », le Père qui a « engendré » l’ensemble est aussi le dieu ineffable.
Ce complément se retrouve ailleurs chez Philon ?.
L’étude des sources de Philon est loin d’étre achevée. En particulier,
l’obsession de l’influence stoicienne et posidonienne a longtemps empeche
de prêter toute l’attention nécessaire aux influences platonicienne et néopythagoricienne. Il est certain qu’on eût, il y a un certain nombre d’années,
résolu le probleme qui nous occupe en faisant entendre le Sésame qui ouvrait toutes les portes et en prononçant le nom fatidique de Posidonius.
On en est revenu 5, et dans le cas présent, s'11 s’agit spécialement de Timée,
p. 28 c, ce n’est pas au livre II, au livre stoicien et que certains veulent posidonien du De nutura deorum, c’est au livre I, dans une doxographie et dans
la bouche de l’épicurien Velleius, que figure la précieuse notice.
Pour déterminer l’origine des réflexions philoniennes, il ne faudrait pas
non plus perdre de vue d’autres textes où interviennent les notions, soit
du dieu ineffable, soit du dieu « père de toutes choses ». Je voudrais rappeler,
en particulier, que ce dernier figure dans un passage que j'ai étudié à la
suite de Franz Cumont, et où l’on retrouve ce que ce dernier appelait « un
mythe pythagoricien », un mythe relatif à la naissance des Muses*. Le
Père, ayant créé l’univers, demanda ce qui manquait à sa perfection. Il
s’adressa à l’un de ses interprètes, c’est-à-dire à Apollon (Cumont pensait
1. La révélation d’Hermes Trismégiste. II : Le Dieu cosmique, Paris, 1949, p. 557. Ce texte
semble à peu près négligé dans l’ouvrage récent de Wolfson.
2. Pour cette idée : ¿yaBóv elvar tov rarépa xai morntyy, Philon se réfère expressément
à Timée, p. 29, par ces mots : önep xal tHv dpyalwv elne Tuc.
3. Cf., par exemple, Karl Reinhardt, article Poseidonios, dans P. W. (1953), col. 818,
55 et suiv.
|
4. Franz Cumont, Un mythe pythagoricien ches Posidonius et Philon, Revue de philologie,
XLIII, 1919, p. 78 et suiv.; Pierre Boyancé, Les Muses et l’harmonie des sphères, dans les
Mélanges Felix Grat, t. I, Paris, 1946, p. 6 et suiv.
5. Philon, De plantatione Noe, 28, 127 (II, p. 156 C.-W.).
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)a Orphée ou Musée). Celui-ci répondit que ce qui faisait encore défaut était
« le discours qui ferait l’éloge de l’univers », qui célébrerait la création du
Père. C'est pour avoir cet éloge véridique que le Père a créé 16 raunousov
xal bpvodòv Yévoc, c’est-à-dire les Muses, comme le prouve le nom de leur
mère Mnémé, « que les hommes appellent Mnémosyne ». J’ai rapproché
d’autres textes, soit de Philon, soit d’autres auteurs qui établissent, je
pense, que Philon connaissait une théologie des Muses, faisant de celles-ci
les déesses de la musique universelle, laquelle s'élève comme un hymne en
l'honneur du dieu suprême. Il arrive que les Muses sont plus précisément
mises en relation avec les sphères et leur fameuse harmonie et Philon, je
Pai prouvé, connaît cette précision supplémentaire ?.
Mais, et ceci nous permet de revenir à Fulvius — il importe de remarquer
que le même Timée de Tauromenium, dont nous invoquions les récits relatifs à Pythagore à Crotone, les discours qu'il mettait dans la bouche de ce
sage à propos de la fondation d'un Mouseion, connaissait, lui aussi, la fonction cosmique des Muses. Selon son Pythagore, celles-ci exercent leur puissance non seulement en ce qui concerne les plus belles des connaissances,
mais aussi en ce qui a trait à l’ « accord et à l’harmonie des réalités existantes3 ». On peut, dès lors, se demander sans trop de hardiesse si un Ennius, un Fulvius Nobilior ne connaissaient pas déjà cette théologie néopythagoricienne des Muses, telle qu'elle figure chez Philon d'Alexandrie
deux siècles plus tard. Ce qui est sûr — et je l’ai rappelé dans l’article indiqué — c’est qu’un poète latin, Varron de l’Atax, devait, vers la fin du
1. Cf., notamment, le texte cité, p. 5, n. 2 (De somniis, I, 6-7; 34-37 (III, p. 212 C.-W.)
(... ob Ext TUT TOÙ tev 6Awv rarpdcs dibuevor Uuvot...). Il serait utile, je crois, de faire
état d'un autre texte du De somniis, que voici (II, 26-28, p. 263, 15 et suiv. C.-W.): TAVTTS
Foti tig ouyyevelac xual to SimAodv armAaıov (Gen. 23, 9), al SumAat ual meptudcynror
yvú ar, Y TE mepl tod yeyovórtos xal h epi tod memorynxdros, alc évtpépetat 6 dozelos,
deopúv uèv TÀ Ev xÉSUY, PLrAomevaTay de xal mepl tod yevvhoavros rarpéc. Ao’ dv
oluat xal thy Ev pouaix Sic dia maodiv edpebfvar cuupaoviav ¿Sel yap xxl 7d Epyov xx
tov Syutoupyov teAcroTataLs uelwdiars evdaruoviecOar Sualy ody! cats auraic. "Exedy
yap ta buvobueva Stégepev, dvayxatov xal tas uehwdias «al cuupuwvias Staxexsiabas,
THY LEV cumupevnv ATOVÉLOVTAG TH GuVnULeVD xal ex Stapepdvtwv kpuocfevr: xdcuw,
thy dè SiaGevyyévny tH racas yevéoews Stelevypév xatà thy odciav O26. Nous y
trouvons une curieuse répartition entre le cosmos et le démiurge, qualifié de nouveau —
souvenir du Timée — de « père qui l’a enfanté » de deux hommages musicaux, correspondant aux deux systèmes d’ « harmonies », le système de l’harmonie conjonctive et celui
de l’harmonie disjonctive. La distinction si nette entre le cosmos et le Dieu père du cosmos,
considéré comme « disjoint dans son essence de toute génération », montre bien que nous
n'avons pas une source stoicienne, mais une source néo-pythagoricienne, influencée par
Platon et par Aristote dans le sens de la transcendance divine. Notre texte met aussi en
rapport la contemplation de l’homme vertueux — véritable culte intérieur — et l'hommage
musical, ce qui est un thème que j'ai également analyse dans l'article en question, theme
également néo-pythagoricien d’origine et qui se retrouvera dans l’hermétisme.
2. Cf., surtout, les Quaestiones in Genesim, IV, § 110, cité loc. cit., p. 7, n. 3. J’ai montré
également à la suite les échos de cette théologie des Muses dans l’hermétisme et le néo-platonisme. Mes rapprochements paraissent avoir échappé aux récents éditeurs du Corpus hermétique. Je crois donc devoir les rappeler ici.
3.
V. P., 45 in fin. : "Enedeixvue 38 abtév thy diver où rrepl ta Micra Oewohuacz
dvov avixety, ¿Aa xal mepl Thy cupocoviav xal douoviav tiv övrwv.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)1er siècle av. J.-C., parler de l'harmonie des sphères comme d’un chant qui
s’eleve pour réjouir les dieux, et nous voyons ainsi à Rome, avant l’époque
de Philon énoncée, une des idées les plus caractéristiques de cette théologie
des Muses que j'ai analysee!. Y a-t-il excès de hardiesse à remonter encore
un peu plus haut et à penser qu’elle a été connue dès le 11° siècle, à l’époque
où tout nous invite à placer la floraison du pythagorisme romain? Je ne le
pense pas, et l’on peut, des lors, sans excès d'imagination, croire qu’un Ennius, dans le temple de l’Hercules Musarum, pouvait songer à l'harmonie
des sphères.
Notre texte de Fulvius nous permet ainsi d’entrevoir ce qu’a pu être l’influence pythagoricienne dans la Rome du ne siècle et ce qu'était le pythagorisme qui se manifestait ainsi. On se contente à cet égard volontiers de
données quelque peu générales et vagues. Notre fragment nous autorise à
penser à une littérature où l’on utilisait les œuvres de Platon, qui passèrent
à un moment donné pour pythagoriciennes et au premier rang desquelles
on mettra naturellement le Timée. Pour Cicéron, il ne fera pas de doute
que Platon se soit instruit auprès des pythagoriciens italiens et spécialement
de Timée de Locres ? ; cette opinion de sa part explique le fait que, quand
il a lui-même traduit une partie du célèbre dialogue, il a placé son travail
en quelque sorte sous le patronage du coryphée du néo-pythagorisme contemporain, je veux dire de Nigidius Figulus. Mais ce que Cicéron croyait
ainsi avait déjà une longue histoire et il n’y a pas lieu de donner une importance exagérée à ce que Posidonius d’Apamée a pu alors enseigner d’analogue. On n’avait pas attendu ce dernier pour insister sur les rapports entre
le platonisme et le pythagorisme et les emprunts de celui-là à celui-ci étaient
déjà à la base de ce que dénonçait un Aristoxène de Tarente en relation
avec d’authentiques milieux pythagoriciens de Grande-Grèce ?.
Plutarque, dans sa vie de Caton, où il montre celui-ci s'instruisant à
Tarente chez son hôte le pythagoricien Néarque, s’attache à souligner les
liens entre l’enseignement de ce dernier et la doctrine de Platon“. Assuré1.
Vidit et aethereo mundum torquerier axe
et septem aeternis sonitum uocibus orbes,
nitentes alus alios; quae maxima diuis
laetitia; stat tunc longe gratissima Phoebi
dextera, dum similes meditatur reddere uoces.
J’ai montré dans l’article cité que les néo-pythagoriciens ont greffé sur une exégèse symbolique du mythe hésiodique des Muses l’idée de cette musique céleste réjouissant les dieux.
Sur Varron de l’Atax, voir H. Bardon, La littérature latine inconnue, p. 368-370.
2. De rep., 1, 16; Tusc., 1, 87. L'existence même de Timée de Locres, protagoniste du
Timée, est, on le sait, très souvent révoquée en doute par les modernes.
3. Cf., par exemple, I. Lévy, Recherches sur les sources de la légende de Pythagore, Paris,
1926, p. 44 et suiv. Pour ce qui est de la crédibilité d’Aristoxéne parlant de la vie pythagoricienne, je me permets de renvoyer à mon article Sur la vie pythagoricienne, Revue des études
grecques, 1939, p. 36 et suiv. Cet article est ignoré de R. Mondolfo dans sa bibliographie de
E. Zeller-R. Mondolfo, La filosofia dei Greci nel suo sviluppe storico, Parte 1: I Presocratict;
vol. 2 : Jonict e Pitagorici, 2° éd., Florence, 1950, p. 361 et suiv.
4. Cat. m., 2.
Page 21
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)ment, Plutarque, étant donné sa propre position philosophique, se complait à faire ces rapprochements. Ce n’est pas une raison pour les rejeter.
Au reste, on trouve pour les confirmer — et dans les limites de la question
qui nous occupe — des fragments néo-pythagoriciens d’un réel intérèt. De
Fulvius et aussi du Pythagore d’Ovide on rapprochera ces lignes d’Onatas :
« Le dieu qui est n’est lui-même ni visible ni accessible à la perception, et il
ne peut être contemplé que par la raison et l’intellect; mais ses œuvres et
ses actions et ses interventions à travers le monde tout entier sont évidentes
et peuvent être perçues pour tous les hommes}. » Ici, il n'y a pas le dieu ineffable, mais, ce qui s’y lie étroitement chez le platonicien Albinus, par
exemple, le dieu accessible au seul intellect. C'est ce que nous découvrions
chez le Pythagore d’Ovide, avec la réserve, déjà signalée, que celui-ci parlait non de Dieu, mais des dieux. Ici encore il y a l’opposition entre Dieu et
ses œuvres, celles-ci étant le moyen d’arriver à celui-là qui se dérobe par
nature. Signalons encore tel fait d’un caractère plus général : c’est au second
siècle avant notre ère que M. Richard Harder place la fabrication d’un autre
écrit pseudépigraphe inspiré de Platon, le petit ouvrage attribué au pythagoricien Okellos de Lucanie?.
*
*
*
Franz Cumont, étudiant avec Joseph Bidez la façon dont avait été présentée aux Grecs la figure de Zoroastre, avait été frappé des traits pythagoriciens dont on l’avait enrichie?. Non seulement ceux qui ont traité de Pythagore à l’époque hellénistique l’ont mis en rapport avec le prophète de
l'Iran et prétendu qu'il était allé s’instruire auprès de lui. Mais d'autres,
ou les mêmes, ont fait remonter au Maitre prétendu quelques-uns des traits
caractéristiques de la vie pythagoricienne et, par exemple, le végétarisme
ou la pratique du silence mystique. De ce travail d'élaboration pseudohisturique, nous avons, avec Pythagore et Numa, le pendant en Occident.
Seulement, il va de soi que les rapports se sont trouvés inversés et cette fois
Pythagore est le Maitre et son interlocuteur le disciple. Mais, visiblement
dans l’un et dans l’autre cas, tout part d’un même esprit et obéit aux mêmes
intentions. Il sera donc prudent que les historiens, avant d'utiliser ces
légendes, de chercher si un noyau de vérité n’y serait pas contenu, prennent
une idée exacte des conditions et de l'atmosphère intellectuelle et spiri1. Stobée, I, 1, 39, p. 48 W. : ‘O uèv div Bede adtdc ote Óparos ot’ alohnrös AA Adyw
póvov xl vow Demparós" tà 8’ Loya abta at tal rpaËres xal tal xatà tov ouuTavrz
xéopov Emiotpwpdares Évapyées te xal alodntal Zur mavrecow a&vOpdmots. Ce texte
serait à rapprocher des textes hermétistes cités par le P. Festugiére,
op. laud., p.
60.
La suite est citée par lui, p. 118, avec renvoi à Zeller, III, 2, p. 133, n. 1; Norden, 1gn. Th.,
p. 39, n. 1; E. Peterson, Der Monotheismus, p. 00 et suiv. La suite du fragment (p. 45 W.)
doit étre rapprochée de Phédre, 246, dont il est visiblement dérivé : les autres dieux se
comportent à l'égard du « Dieu premier et intelligible » Sorep yopevtal moti xopupatoy xxl
otpatiüta ort otpataydyv. Ceci permet de situer la position de ce Pseudoonatas.
2. Dans son édition, Neue philol. Untersuch., 1, Berlin, 1926.
3. Les mages hellénisés, Paris, 1938, t. II, p. 33.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)tuelle dans laquelle elles se sont constituées. La propagande intéressée des
cénacles pythagoriciens y est visiblement présente, et il est sans doute opportun de ne pas faire remonter trop haut l'influence qu’elle a pu exercer à
Rome. Assurément, au 11? siècle, avec Fulvius Nobilior et Ennius, nous ne
dépassons pas les limites qu’une sage critique doit s'imposer. Il est même
vraisemblable que le 111° siècle a déjà connu des contacts de cette nature,
et il n’est que de renvoyer là-dessus aux travaux de M. Carcopino.
Pierre BOYANCÉ.