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PLATON ET LA « POLITIQUE PYTHAGORICIENNE »
Suivant Aristote, les deux premiers théoriciens grecs de la
politique auraient été Phaléas de Carchédon et Hippodamos de
Milet. D'autres avaient, avant eux, tenté de réformer l'État (1).
Mais c'étaient des hommes d'action et non de simples raisonneurs.
Platon aurait seul, après Hippodamos, traité dogmatiquement de
la politique, sans avoir l'expérience de l’homme d'État. Aristote
énumère toutes les dispositions importantes du projet d’Hippodamos, qui était fort court et négligeait quantité de problèmes discutés abondamment par Platon. La République serait ainsi le premier
grand ouvrage grec de théorie politique.
Cependant, il paraît peu vraisemblable au premier abord que
Platon ait improvisé de toutes pièces sa politique et qu'il ait, en
cette matière, contrairement à ses habitudes, innové entièrement.
En général,
Platon utilise les travaux de ses devanciers, et il
est bien rare, semble-t-il, qu'il ne « transpose » pas, en l'approfondissant, ce que d’autres avaient dit avant lui. Son ambition
paraît avoir été surtout de dégager tous les éléments vivants de
la pensée antérieure ou contemporaine, et d’en faire la synthèse,
à la lumière de quelques principes esthétiques et moraux pris d’ordinaire
à l’enseignement de
Socrate.
Pourquoi aurait-il
procédé
autrement en fait de politique? Sans doute, les institutions si
particulières de Lacédémone lui offraient un modèle qu'il paraît
avoir souvent imité. Mais, nombre de détails singuliers de la République platonicienne ne
figuraient
pas dans la constitution de
Lacédémone. Platon les aurait-il imaginés entièrement ?
Or, une tradition constante veut qu'il ait emprunté aux Pythagoriciens la plus grande partie de ses doctrines politiques. De même
que l'Institut pythagoricien de Crotone aurait servi de modèle à
l'Académie, Platon se serait inspiré, pour tracer le plan de la Cité
.
(1) Politique B 7, 1266 * 36 ; 1267 b 22. Hippodamos n'est pas un Pythagoricien.
Seul, Stobée (IV, 1 92 Hense) le citera parmi les Pythagoriciens, en méme temps
qu'il mentionnera sons son nom un JJ. Ioxtrelus.
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idéale, des réformes proposées ou réalisées
E
d'Italie,
avec plus ou moins de bonheur.
par les
ie; LI
h
"prie.
|
Cette tradition, il faut l’observer tout de suite, est
enc);
inconnue d’Aristote. Le recueil de documents relatifs
ay Prth.
gorisme qu’Aristote avait constitué ne
connaît, semble-t-il, que dr.
doctrines morales et religieuses et des
anecdotes relatives à 1.
personnalité de Pythagore et aux mirac
les qu'on lui attribuar:
Mais la tradition apparaît chez les premiers disciples
781
Zeller était sceptique. Depuis lors, Diels, Burnet, puis Erich Frank
ont fait valoir de bons arguments contre l’authenticité. M. Delatte
ne s'est pas laissé convaincre par ces autorités. Il lui semble, dans
cette littérature composite, découvrir assez souvent des éléments
d'une ancienneté certaine. A vrai dire, les jugements que l'on peut
formuler à ce sujet dépendent presque uniquement d’impressions
personnelles sur le vocabulaire et le dialecte des fragments. De toute
l'historien du Pythis.
s passages des Lettres attribuce.
manière, le problème est difficile et il demanderait une longue
étude, qui dépasse le cadre du présent travail. On peut en dire
autant des Lettres de Platon, longtemps contestées, mais que les
pythagoricien»
meilleures autorités actuelles ont réhabilitées, du moins en partie.
d'Aristor.
en particulier chez Aristoxéne de Taren
te,
gorisme. Elle est confirmée par diver
à Platon et par nombre de fragments d'aut
eurs
qui nous ont été conservés, nota
mment par Stobée. Jambliqu.
dans sa Vie de Pythagore, cite des extra
its étendus des Assertion,
Pythagoriciennes d'Aristoxène (1). Ces extrai
ts offrent de grande»
ressemblances avec les textes de la Répub
lique. Un excellent érudit
contemporain a tenté, à l'aide de ces ressou
rces, de reconstitue:
ce qu'il nomme la « Politique pythagoric
ienne ». Cette politiqu:
semble trés voisine de celle qui est développée
dans
S'il en est ainsi, le Pythagorisme prend, dans
une importance plus grande encore que celle que
La Vie de Pythagore de Jamblique ne contient pas la copie
textuelle d'une partie des Assertions d'Aristoxéne. Jamblique
n'utilisait pas directement le travail d'Aristoxéne, qu'il a connu,
selon toute apparence, par des compilateurs plus récents. Nous
nous étions portéverrons plus loin que diverses expressions utilisées par Jamblique
dans son résumé, étaient probablement inconnues des contemporains d’Aristoxène. Cependant, les corrections de Jamblique ou de
ne lui appartenaient
pas. L’intermediaire qui manquait entre Hippo
damos et Plator:
est trouvé : ce sont les travaux des «
grandes.
te surtout dans l'art
à lui reconnaître. L'originalité de Platon consis
avec lequel il a mis en œuvre des matériaux qui
la République.
l’histoire des idées
Au contraire, les extraits d'Aristoxéne nous offrent une matière
moins complexe, à propos de laquelle il est peut-être possible
d'arriver, sinon à des certitudes, du moins à des probabilités assez
Pythagoriciens ».
Cependant, même après les recherches très
approfondies dr
M. Delatte (2), la question mérite d’être repris
e. On voudrait ici.
non la résoudre, mais rassembler brièvement quelque
s élément:
d'une solution possible.
ses sources ont dû porter sur la forme. Le fond et la suite des idées
paraissent bien appartenir 4 Aristoxéne, comme Rohde et Mewaldt
. l'ont montré. On connaissait donc, à l'époque d'Aristoxène, une
politique
pythagoricienne,
qu’Aristote
avait
ignorée.
Comme
cette politique ressemble à s’y méprendre à celle de la République
de Platon, il paraît impossible, si le témoignage d’Aristoxene doit être
accepté, de douter de la profondeur de l'influence pythagoricienne
sur le Platonisme.
I
Au premier abord, Aristoxène semble mieux placé que quiconque
Laissons de côté les divers fragments pythagoriciens cités
par
Stobee. L'avis des hommes compétents a beaucoup varié en
ce
qui les concerne. Pendant longtemps on a admis leur authenti
cité
(1) E. ROHDE, Rh. Mus. 27 (= Ki. Schriften 2, 160)
pour bien connaître le Pythagorisme. Son père, Spintharos, avait
été, comme il l’observe lui-même, le familier des derniers Pythagoriciens. Aristoxène a Jongtemps vécu à Tarente, dans un milieu
pythagoricien. Il a été en relations personnelles avec les représentants de l’École, réfugiés à Thèbes ou à Phlionte après
montré que les paraTe 200-213, 174-176, 180-183 de la Vie de Pythagore de aJambigue
sont ise
la dispersion.
et préciasur divers points, lesindications de Rohde.
Cependant, pour diverses raisons, son témoignage ne peut pas
être accepté sans réserves. Aristoxène, les anciens eux-mêmes l'ont
‚Uußzyopıxal Aropdaers d Aristoxéne. Cf. : J. MEWALDT, de
Aristozeni Pytha-
3
:
Essai sur
itigue Pythagoricienne,
(Bibl. de
la
Faculté de
Philosophie et des Lettres de l'Université de Live”fasc. 29), re
et Paris, wini
constaté, a fait preuve d'une malveillance générale à l'égard de tous
MÉL. GLOTZ
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ses devanciers, Aristote et les Pythagoriciens exceptés : sa critian.
Dicéarque, de Timée ou de Diodore, a pour objet, semble-t-il,
d’innocenter les Pythagoriciens, en montrant qu’ils se sont tenus
à l'écart des luttes politiques. Suivant Aristoxène, les premières
attaques contre la secte se seraient produites du vivant même de
Pythagore, au vie siècle. En ce temps-là, Pythagore résidait à
Crotone, au milieu de ses disciples. Un politicien ambitieux et plein
de suffisance, Cylon, a le vif désir de pénétrer dans la petite comn'a épargné personne. Elle était spécialement sévère pour Platon, qu ‘Il
semble avoir poursuivi d'une animosité particulière. Il l’accusait à,
plagiat, prétendant notamment qu'il avait copié la République dan:
des *Avridoyixd de Protagoras (1). Dans les Eléments harmoniques.
i
s'applique généralement à déprécierles méthodes musicales des Plato.
niciens, Nous ignorons les causes de cette hostilité, Peut-être, rivalité
d’Ecole; peut-être jalousie contre des savants qui suivaient les
voies mêmes dans lesquelles Aristoxène s'est engagé. En tous cas,
Aristoxène n'est pas, pour ce qui concerne Platon, un témoin
digne de toute confiance (2).
783
munauté pythagoricienne. Pythagore, ayant jugé le caractère de
l'homme, l’éconduit. Cylon jure de se venger et il commence à
une tradition constante, celui de Philolaos (3). II n'est pas absotument certain que les fragments de Philolaos, conservés notamameuter la populace contre les Pythagoriciens de Crotone. Ce que
voyant, Pythagore, ennemi des conflits, prend le parti de se retirer
à Métaponte. Après son départ, la foule excitée par les amis de
Cylon assiège la maison de Milon, où les Pythagoriciens s'étaient
rassemblés et elle y met le feu. Tous les disciples périssent dans
l'incendie, à l'exception de Lysis et d'Archippos. Puis, le mouvement se propage aux autres villes de Sicile et d'Italie, provoquant
l'émigration en masse des adeptes. Ainsi se forment les commuanent par Stobée, soient authentiques. Burnet et Erich Frank ont
“apporté à ce sujet des arguments, qui n’ont pas encore été réfutés.
nautés nouvelles de Thèbes et de Phlionte (r).
Ce récit tend à montrer que les Pythagoriciens ont voulu rester
En tous cas, Philolaos n'a jamais rien écrit touchant les problèmes
en dehors des luttes politiques. On leur reproche justement de
s'isoler de la cité, de demeurer indifférents à la vie collective, de
refuser d'accueillir dans leurs rangs les citoyens étrangers à leur
coterie. Il n'est nullement question de leurs plans de réforme
D'autre part, si étroites qu'aient pu être ses relations avec les
Pythagoriciens, Aristoxéne ne disposait probablement d’aucune
source écrite relative à une politique pythagoricienne. Le premier
ouvrage pythagoricien qui ait vu le jour avant Platon est, suivant
politiques. Tous les fragments authentiques ou apocryphes, toute
da doxographie se réfèrent 4 des travaux de musique, d’astronomir,
de mathématiques ou de médecine (4). Or, entre Philolaos et
Aristoxéne, nous ne trouvons aucun écrivain politique de l'École
pythagoricienne. Si donc Aristoxéne nous fait réellement connaître
‘ane politique pythagoricienne, il n’a pu lui-même en être instruit
que par des références verbales, postérieures par conséquent aux
publications de Platon et de ses disciples.
Enfin, il y a, dans les extraits provenant d'Aristoxéne, une
contradiction curieuse. Jamblique nous a conservé le récit que
faisait Aristoxéne, dans sa Vie pythagoricienne, des événementtragiques au cours desquels les divers établissements pythagoriciens
d'Italie ont été détruits. Ce récit, assez différent de ceux de
b
(1) Diogène Laërce, 3, 57; 3, 37 Av Ilourelav'Aptoré£evés
ty oie Ilpwraryépou yeypágda ?Avroyexots.
i
n
not räoxv ay:
(2) Cf. : L. LALOY, Aristozéne de Tarente et la Musique de l'antiquité, Paris 114
(3) Cf. : Platon, Phédon 61 E. Satyros rapporte la légende suivant laqu "
Platon autait acheté pour cent mines trois livres pythagoriciens de Phil
{Diogène Laërce, 3, 9-et, 8, 84). Cette légende est née certainement dans des müs ua
pythagoriciens ou aristotéliciens, prévenus contre le Platonisme.
(4) Dızıs, Vorsohr* 32 B.
"sociale, ni de leur intervention dans les affaires de l'État. P. Tannery
a même pu supposer que des récits de cet ordre étaient destinés
à faire naître la légende du secret pythagoricien. C'est seulement
chez les historiens comme Dicéarque, Timée ou Diodore, que
nous trouvons des allusions au rôle politique des Pythagoriciens. Les savants contemporains ont généralement, à l'exemple
d'Eduard Meyer, laissé de côté la version d'Aristoxéne, pour
s'attacher aux récits de Diodore et des autres historiens anciens.
Pourtant, en soi, l'exposé d'Aristoxéne est tout aussi vraisemblable
que celui de Timée. Le seul fait pour un groupe de vivre à part,
de se soumettre à une discipline spéciale, de s'adonner à des
recherches plus ou moins mystérieuses, a toujours provoqué ie
soupçon et la colère populaires. L'hostilité d'une grande partie
(1) VP. 248-251. Porphyre, VP 56. Une reconstruction de ces divers récits dans
DELATTE, o. €. p. 205 et suiv.
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des nations modernes contre les ordres religieux, même purement
contemplatifs, n’a souvent pas d’autre raison.
Mais si réellement Aristoxéne, dans sa Vie Pythagoricienne
présentait ainsi les choses, comment se fait-il qu'il ait attribué
aux Pythagoriciens une doctrine politique ? Comment se fait.il
qu'Aristote, généralement bien informé, ne les cite pas au méme
titre qu’Hippodamos
? N'auraient-ils été que des théoriciens en
chambre, qui gardaient jalousement le secret de leurs doctrines :
L'examen des Asserttons apporte, comme on va le voir, de quoi
rendre sceptique à ce sujet.
Il n'y a rien, dans les fragments d'Aristoxéne, dont on ne retrouve l'équivalent chez Platon. Et parmi
les doctrines énoncées dans les Assertions, il en est une au moins,
dont Aristote déclare expressément qu’elle appartient en propre à
Platon et que personne ne l'a jamais énoncée avant lui. On est
ainsi amené à une hypothèse imprévue : Aristoxène 2 reconstruit,
avec le secours des textes de la République, une politique pythagoricienne, qu'aucun auteur pythagoricien n'avait jamais formulée
expressément. Il restera à découvrir quels motifs ont pu porter un
savant par ailleurs très bien informé, à une entreprise peu conforme,
en apparence, à l'honnêteté.
|
enthousiaste et réfléchie, spontanée et volontaire à la fois (1).
L’ordre divin trouve son expression Ja plus haute dans la
Loi. La paix sociale, garantie par la loi, est la marque visible
de l’action divine dans le monde. Chacun se doit donc de « porter
secours à l’ordre », quand il est menacé, d'intervenir pour le chátiment du coupable, de suppléer, dans la mesure de ses forces, à
toute défaillance possible de l'autorité. De plus, le maintien de
l'ordre implique le respect des institutions existantes, la conservation des lois établies et traditionnelles, même, quand, à l'examen,
elles semblent moins bonnes que celles des pays avoisinants (2).
Les Pythagoriciens d'Aristoxéne sont étroitement conservateurs.
On sait que Platon professe de même un respect total pour la
règle une fois admise.
Ce qui est vrai du groupe social l’est aussi de l'âme individuelle.
Partout, la présence d'une loi, d'une règle invariable, manifeste le
règne du divin. En chacun de nous, au plus secret de l'âme,
réside un principe irréductible de désordre et d’insoumission, une
force de révolte, qui est l'orgueil. Partout, dans l'individu, comme
dans la cité, cet orgueil doit être méthodiquement réprimé (3).
Ici apparaît le rôle capital de l'éducation. Elle a pour but
d'adapter l'individu à l’ordre social, en même temps qu'elle forme
à leur tâche sublime ceux qui auront mission de gouverner. L'éducation, à vrai dire, ne cesse jamais. A tout âge, l’homme a sa besogne
he
”
785
II
La politique résumée par Aristoxéne comporte d’abord divers
préceptes moraux et religieux d’un caractére trés général. Par
ailleurs, Aristoxéne mentionne deux doctrines précises; l'une
est relative à l'éducation, l’autre au mariage. Or, préceptes ct
applications se retrouvent, avec de légères variantes, dans les
textes de la République.
Le premier trait de la morale pythagoricienne, c'est l'importance essentielle qu'elle accorde à la religion. En effet, le monde
est entièrement Soumis au gouvernement divin. Le premier devoir
du sage est de prendre conscience de cette vérité fondamentale
_ propre à laquelle il doit être minutieusement préparé. Les Pythagoriciens d'Aristoxéne distinguent quatre périodes dans la vie
humaine. Jusqu'à vingt ans, la jeunesse des deux sexes est formée
par les exercices du corps et par l'étude élémentaire des lettres.
De vingt à trente ans, a lieu l'initiation pratique aux affaires.
De trente à cinquante ans, l'homme exerce les magistratures
publiques. Enfin, à partir de cinquante ans, il se consacre aux
plus hautes sciences, et il accède aux Conseils suprêmes de la Cité.
(1) VP. 137 uh Maori Gd rrerretopéevws. Textes analogues dans Platon,
Banquet 233 A, Phédon 62 D, Timée 23 D, Lois 4, 716 €, 7, 796 C, 806 B et souvent. Pour l'emploi de naxating, cf, Sophiste 216 C ; Lois 1, 642 D, 6, 777 D (qui oppose
et de s'associer de tout son cœur à la volonté des dieux. « Imiter
rhaotüe à Svtws ou à dit.
Dieu », « suivre Dieu », ce sont des formules pythagoriciennrs
(3) VP 174, cf. Phedre 252 B, Rép. 8 560 E; 9, 588 C; Soph. 226 A; Lois
,
1, 630 B, 2, 662 A; 7, 808 D. Jamblique emploie les termes brepoyy et Éravéaraoc
qui = ins tous deux chez Platon (Rép. 4, 444 B; Lois 4, 711 D). Mais le terme
souvent citées. La piété apparaît ainsi comme la première des
vertus. Elle ne doit pas être extérieure ou feinte :
il la faut
(2) VP 176, Stobée IV 25, 45 Hense. Cf. Lois, 2, 656 E ; 7, 793 AB.
cugpóviguos, utilisé par Jamblique est étranger aux vocabulaires de Platon et
d'Aristote.
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Les théories pythagoriciennes du mariage ne sont pas moins
originales. Forts de l'exemple des éleveurs de chevaux et de faucons,
les Pythagoriciens estiment que le mariage a pour objet essentiel
le maintien de la pureté de l'espèce et son perfectionnement.
Or, l'expérience montre que jamais les unions « prématurées » ne
donnent de beaux fruits. Elle établit que la faculté génératrice
décroît à partir de quarante ans chez la femme, de cinquante ans
chez l'homme, et que chez les deux sexes elle n'est pas complètement développée avant la vingtième année. Jusqu'à vingt ans,
la chasteté la plus rigoureuse est la règle. Le mariage sera permis
de vingt à quarante ans pour la femme, de vingt à cinquante ans
de l'amour, à condition qu'il demeure infécond, est rétablie après
la période nuptiale (1).
Mais, tandis qu'Aristoxéne nous donne simplement un résumé
assez sec, Platon développe les mêmes idées avec un luxe de détails
et d'arguments imposant. Pour le fond, les deux doctrines concordent
entièrement. Si vraiment Aristoxéne reproduit une doctrine pythagoricienne, il faut avouer que l'originalité de Platon est médiocre.
Les Pythagoriciens sont les inventeurs et les initiateurs : Platon
n’a fait que prêter à leurs conceptions la magie de son art.
III
pour l’homme. Les couples seront assortis par le législateur,
compte tenu des qualités physiques et morales des conjoints.
Passé l’âge limite, les époux pourront reprendre leur liberté. Mais
les unions nouvelles qu'ils pourraient contracter devront être
infécondes.
On a reconnu au passage quelques-unes des dispositions les
plus caractéristiques de la politique platonicienne, telle qu'elle
est présentée
dans la République.
Comme
les
Pythagoriciens
d'Aristoxène, Platon tient que l'ordre terrestre est d'origine
divine, Comme eux, il impose aux citoyens l'obligation de « suivre
Dieu.»
de tout leur cœur. El croit que l'anarchie est le mal suprême,
et qu'elle tire son origine d'un principe de révolte inné à la fois
dans l'âme individuelle et dans la collectivité, Comme chez Aristoxène, le politique, dans les textes platonicieris, apparaît avant
tout, comme un éducateur. Le plan d'éducation de la République
est conforme, dans ses grandes lignes, à celui que tracent les
Assertions. Enfin, ce qu'on appelle improprement le communisme
platonicien est présenté et justifié, au Ve livre de la République,
teat comme dans les Assertions (1). Là aussi, le souci dominant
VISI
Cette hypothèse, que suggère immédiatement la lecture de
Jamblique, se heurte d’abord, sur un point important, au témoignage formel d’Aristote. Platon est le premier, dit Aristote, qui
ait osé proposer la communauté des femmes, ou, pour mieux dire,
osé régler, au nom des intérêts supérieurs de l'État, les rapports
entre les deux sexes. Mais, par ailleurs, la trop exacte concordance
de la République et des Asserisons est déjà troublante par elle-même.
Platon a coutume de nommer ses sources et de mettre en scène
ceux dont il adopte ou discute les opinions. S'il doit tant aux
Pythagoriciens, comment se fait-il qu'il ne les ait pas cités une
seule fois à propos de la politique ? D'autre part, s'il ne fait que
«reprendre à son compte des doctrines déjà connues, comment
expliquer le luxe de précautions oratoires, avec lequel la paradoxale théorie du mariage est introduite au Ve livre de la Républigue ? Rien de plus embarrassé, de plus confus à certains égards
que tout cet exposé, dans lequel des affirmations nettement communistes sont contredites aussitôt par des réserves, qui annulent
est celui de la race. L'exemple des éleveurs de chevaux et de faucons
en partie le principe général d'abord énoncé. Platon a, semble-t-il,
le sentiment le plus vif de son originalité, de la nouveauté insolite
est invoqué (2). Le mariage, un mariage temporaire, est autorisé et
de la réforme qu'il propose.
recommandé dans les mêmes conditions et sous le même contrôle.
Les unions contractées à l'âge de vingt ans et soigneusement
assorties par le législateur, sont, en principe, indissolubles jusqu'à
l'heure où commence à faiblir la puissance génératrice. La liberté
Surtout, l'examen du texte de Jamblique autorise quelque scepticisme. En premier lieu, ce texte, d'un bout à l'autre, est farci
(1) Les textes de Platon sont embarrassés et ambigus. Mais jusqu'à vingt ans,
la chasteté absolue semble la régle pour tous, Le droit de procréer prend fin à cinquante-cing aus, celui d’enfanter à quarante aus (460 E). Mais pendant la période
of le mariage est obligatoire, Platon paraît admettre des unions indissolubles,
(1) Rép. 5, 449 et auiv.
(2) 458 E, 459 AB, 460 B.
consactées par des cérémonies solennelles, avec engagement de fidélité réciproque
(460, E-461 A).
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d'expressions qui se retrouvent dans les dialogues de Platon (1).
Faut-il donc supposer que les amis d'Aristoxéne, non contents
de fournir 4 Platon sa doctrine, lui avaient également donné les
sances relatives aux mathématiques, à l'astronomie et à la médeéléments de son vocabulaire ? Platon aurait-il, dans la République,
imité le style pythagoricien, comme ailleurs, il s'est amusé A écrire
à la manière des sophistes ou des médecins ? La chose est d'autant
plus improbable, que nous ne connaissons pas, avant Philolaos,
de «style » pythagoricien. Le résumé d'Aristoxéne rappelle beaucoup
plus le langage ordinaire de Platon que le jargon pseudo-dorien
des textes pythagoriciens. Il y a, cependant, dans les Assertions
trois mots techniques, trois mots qu'Aristoxéne, ou plus probablement Jamblique trouvait dans sa source. L'un, qui est cité aussi
se
cine. Mais, dans aucun des dialogues, il ne fait allusion à leurs
doctrines politiques, ni à leur action dans les villes grecques d'Italie. Quand il arrive à Syracuse, il entend aussitôt parler des
a Pythagoriciens », de leurs communautés aristocratiques, de leur
genre de vie, de leur rigueur morale qui semble une condamnation
vivante de la pratique des tyrans. Il a dû chercher à les connaître,
à entrer en contact avec eux, s'informer de leurs découvertes.
Il y a bien des raisons pour que sa curiosité soit excitée. Peut-être
cherche-t-il aussi des collaborateurs pour une tâche dont il a
mesuré, dès l’abord, toute la difficulté. De leur côté, les Pythagovaleur d'Aristoxéne, se serait-il permis de fabriquer, avec des
riciens ont di accueillir avec sympathie ce grand seigneur, qui
ne dédaigne pas les sciences et dont les sentiments paraissent
s'accorder, sur tant de points, avec les leurs. Dans l'échange qui
peut avoir commencé dès lors et qui durera, lors des deux autres
voyages de Platon, les Pythagoriciens reçoivent peut-être du visiteur étranger plus qu'ils ne lui donnent eux-mêmes. L'air qu'ils
ont respiré jusqu'ici est celui d’une petite chapelle de savants
et d’ascètes, où ne pénètrent que de loin en loin les agitations du
dehors. Platon leur apporte une expérience déjà très riche, l'écho
de tout un monde de pensées plus jeune et plus avancé que celui
où le Pythagorisme s'était mf jusqu'alors. En lui, ils croient
reconnaître un des leurs. Avec la naïveté habituelle des hommes
de cette sorte, ils se persuadent aisément que le nouveau venu
est un adepte et un ami. Quand ils lisent la République, ils croient
fragments de Platon, une « politique pythagoricienne » ? Si grande
y retrouver l'écho amplifié de leur propre pensée.
par Diogène Laérce, indique le redressement accompli par l'éducation (nedapräv, redápracic) (2). Le second désigne l’enchainement
des quatre âges de la vie humaine (Ëv8eStouevar) (3). Le dernier
enfin, sert à qualifier la génération trop précoce, nuisible à la santé
des rejetons (rd xpopepéc) (4). De ces trois termes, aucun ne se
retrouve dans les écrits de Platon, même pas le seul, qui pourrait
peut-être, à première vue, appartenir au vocabulaire de l’ancien
Pythagorisme (tó rpopepés). On est ainsi amené à l’hypothèse suivante : l’auteur des Assertions a mis sous le nom des Pythagoriciens,
un résumé de la République.
Mais, n'est-ce pas formuler contre Aristoxène une accusation
injurieuse et peut-être imméritée? Comment un savant de la
qu'ait pu être la malveillance d’Aristoxéne à l'égard de Platon,
une falsification aussi grossière paraît invraisemblable. Peut-être
s’expliquera-t-elle plus aisément, si nous songeons à ce qu'ont pu
être les rapports de Platon et des Pythagoriciens d'Italie.
Lorsque Platon part pour la première fois, afin de répondre
à l'appel de Denys l'Ancien, il ne sait guère du Pythagorisme que
ce qu'il a pu en apprendre dans le milieu socratique. Il connaît
naturellement la légende de Pythagore. Il sait que les disciples
du maitre mènent une vie ascétique, et qu'ils ont de vastes connais(1) VP, 197 vouberhontg xal xokoete. Cf. Protagoras 323 E al xokdoets xal al
erhosis. La formule revient souvent dans les Lois. On pourrait citer quantité
de formules analogues.
(2) VP, 197; Diogène, 8, 20.
(3) VP. 201.
(4) VP. 209.
Mais, comme tous les croyants sincères, ils sont craintifs et
soupconneux. Ces idées dont ils n'auraient pas eux-mêmes trouvé
l'expression, Platon ne les a-t-il pas reçues de quelqu'un des leurs ?
Du même coup, leur pensée politique encore hésitante, se précise
et s'enhardit sous l'influence de celle de Platon. Et, dans les écoles
pythagoriciennes, un mouvement se dessine pour annexer au
des doctrines qui ne venaient pas de lui. Très sincèrePythagorisme
ment, les adeptes se persuadent que leurs devanciers ont déjà dit
depuis longtemps tout ce que Platon vient d'exprimer. Par ailleurs,
peut-être Platon va-t-il contribuer à engager dans la lutte politique ces amis de la contemplation pure, qui n'avaient jamais
beaucoup regardé en dehors de leurs enclos. Déjà certains d’entre
eux se mettent à rédiger des écrits, où revit ce qu'ils ont retenu
de l’enseignement platonicien. Mais, les révélations toutes neuves
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le compte de leur maitre, Pythagore, ou de tel tee jr
ciples. Une littérature commence à se former ainsi, une littérat n
où certains éléments traditionnels, se mélent A des oe.
étrangères à la pensée du Pythagorisme ancien. Les textes de n
temps ne sont pas, à proprement parler, des faux.
Or Aristoxéne vivra dans un milieu pythagoricien. Quand ü
y pénètre, dès sa jeunesse, il est, par avance hostile aux disciples
de Platon. Il recueille avec plaisir une tradition qui permet da
diminuer le mérite de PAcadémie. On lui parle d'une « politiqu
e
pythagoricienne ». Peu lui importe que cette politique
ait déja
été reconstruite d’après les notes de Platon. Il prend à son
compte
ce que ses informateurs lui exposent, avec une bonne
foi et une
sincérité indiscutables. Il ne se donne pas la peine de faire une’
enquête précise qui aurait pu ébranler ses convictions. Platon
qui a copié Protagoras, a bien pu s'inspirer sans scrupule, des
Pythagoriciens. Ainsi naissent les Assertions. Plus tard, d'autres
fanatiques y ajouteront les expressions techniques du Pythago
risme
nouveau, et Jamblique trouvera dans Andron ou dans d'autres
compilateurs une version du résumé d’Aristoxène mise en harmoni
e
aver les travaux des faussaires pythagoriciens. Si ces hypothèses
sont plausibles, il se pent qu’il n’y ait pas eu de « politique pythaguricienne » avant la République, Et it se peut aussi qu'Arist
oxéne
ait été, au moins relativement, de bonne foi.
IV
á
Mais, cette hypothése laisse intact le probléme des sources de
la République. Si Vinspiration politique de cet ouvrage ne vient
pas des Pythagoriciens, où Platon en a-t-il pris les éléments?
Faut-il supposer qu'il a été réellement, en cette matière, un novateur ? Sur un point au moins, le témoignage d'Aristote nous
autorise à penser que Platon n’a pas eu de précurseur. La théorie
du mariage, exposée au Ve livre, semble bien, jusqu'à nouvel ordre,
une invention de Platon. Mais, pour le reste, quelles ont pu être
les sources de la République
?
On ‚observera d'abord que nous connaissons fort mal une
partie importante des doctrines grecques de ce temps. Sur le
Cynisme, sur la sophistique en particulier nous n'avons que des
documents bien fragmentaires. Tout le nrouvement socraugue
sous demeure mystérieux. Or, Cyniques, sophistes et Socratiques
ont agité sans relâche le problème de Forganisation politique. La
critique des Cyniques, dans son insolence préméditée, n'épargne
aucune des institutions les plus saintes Elle traduit, semble-t-il,
:1 révolte de l'individu contre un ordre social, dont il ne veut rien
¡ctenir (1). La philosophie socratique, en renouvelant, du dedans,
le contenu de la vie religieuse, implique une transformation profonde de l'ancienne piété formelle. Elle appelle l'attention sur
l'identité de l’ordre moral et de l’ordre religieux et sur l'autorité
du gouvernement divin. Les Cyniques ont pu libérer Platon de
maint préjugé politique. Socrate lui a dicté le sentiment profond
du divin qui remplit toute son œuvre. Mais, c'est probablement
surtout chez les sophistes, que Platon a trouvé des modèles variés
de constitutions idéales et cette union étroite d'une théorie très
abstraite et d'une construction politique où la raison prétend
dominer les faits et ordonner la cité conformément à son idéal.
Pour mesurer son originalité, il nous faudrait pouvoir lire les
œuvres des principaux sophistes et notamment ces Ayto yd
de Protagoras, qu'Aristoxéne l’accusait d'avoir pillés. De plus,
les sophistes ont sans doute commencé l'enquête minutieuse
sur les faits politiques, dont Platon s'inspirera peut-étre parfois
dans les Lois. Se prétendant supérieurs aux techniciens professionnels, à l'homme d'État, au juriste, à l'exégète, ils n'ont pas
craint d’empiéter sur les spécialités les plus diverses. Ils ont
recherché dans le monde grec ou barbare, des modèles de toute
sorte et comparé entre elles une foule d'institutions différentes.
Il ne leur manquait, pour mener à bien leur tâche sociale, qu'un
peu de moralité vraie et le souci de la vérité. Socrate a, sur ce point,
corrigé les effets malfaisants de leur enseignement. Platon n'avait
pas besoin, pour imaginer la cité idéale, des préceptes pythagoriciens. Loin d’être, en matière politique, le disciple des Pythagoriciens, il est plus probable qu'il a été leur initiateur. De même
une partie notable de la science qu'on appelle pythagoricienne,
a dû se former après les travaux de Théétète et ceux des Platoniciens. Mais si fortes étaient les croyances de la secte pythagoricienne,
si ardente la piété des disciples, que, de bonne foi, les Pythagoriciens
(1) Voir la liste des ouvrages d'Antisthénes dans Diogène Laërce 6, 15-18 et
dans Athénée 5, 220 D, cf. aussi Aristote, Pol. T 13, 1284 * 16,
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)se sont crus des inventeurs, quand ils n’avaient fait souvent qu
recueillir et adapter une pensée étrangère. Aristoxène s'est f;.
l'interprète à demi sincère de leurs doléances. La « politique Pyt!...
goricienne » a pris naissance après Platon. Et la légende, propa;..
par les élèves d’Aristote, n’a pas cessé de se développer jusqu.
nos jours.
Albert Rivaup.
Horaud À.
el la 727 “yhagereian:
Platon
—_———-
ri Ger Stav Glake Vol if
SACS, (922.