Afficher le texte intégral4 pages
Page 1
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)PLACES,
TE Des
EDOUARD DES PLACES
ROME
LES « MYSTERES D' EGYPTE » DE JAMBLIQUE
ET LES « ORACLES CHALDAIQUES »
Depuis que W. Kroll a réuni les principaux Oracles
chaldaiques (1), ce recueil d'hexamétres a souvent été
mentionné, mais il n'avait suscité aucune étude comparable à l'ouvrage posthume de Hans Lewy, Chaldaean Oracles and Theurgy (2). Franz Cumont lui avait consacré
quelques lignes: « Au II' (siècle) furent rédigés les celebres Oracles chaldaiques... Ces oeuvres, d'un mvysticisme
abstrus, sont vraiment en partie ce pour quoi elles se donnent: de vieilles croyances s'y allient à des théories hellcnistiques et notamment les idées maîtresses de l'héliolatrie
«chaldéenne» y sont nettement formulées » (3). Les auteurs en sont des «chaldéens», disciples des prêtres babyloniens et ainsi désignés à une époque où le nom n'était
pas encore synonyme de « charlatan qui prétend prédire
l'avenir d'après les étoiles » (4); plus précisément, sous
Marc-Aurèle, Julien le «Chaldéen», ou son fils Julien le
(1) G. (= W.) Kroll, De oraculis chaldaicis («Breslauer philologische
Abhandlungen », VII, 1), Breslau, 1894 (réimpr, Hildesheim, 1962),
(2) Hans Lewy, Chaldaean Oracles and Theurgy (« Recherches d'ar.
chéologie, de philologie et d'histoire », 13), Le Caire, 1956.
(3) F. Cumont, La Théologie solaire du paganisme romain (« Mémoires présentés par divers savants à l'Acad, des I. et B.L.», XII, 2,
1913), p. 476-477; cf. Les Religions orientales dans le paganisme romain,
4° éd., Paris, 1929, p. 115.
(4) Cf.
F.
Cumont, La
Théologie solaire...,
Chaldaean Oracles..., p. 425-428,
_—
455
H. Lew,
Page 2
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)ÉDOUARD DES PLACES
Les « Mystères d'Égypte » de Jamblique et les «Oracles chaldaiques »
«Théurge», ou l'un et l’autre en collaboration (5).
Mi-oriental, mi-hellénique, ce genre d’ecrits devait
dans le traité de Porphyre Sur la philosophie des oracles
(14) et dans la Théosophie de Tiibingen, écrit chrétien de
la fin du V’ siécle qui utilise surtout Porphyre (15); de la
son premier chapitre (p. 3-65): « New Chaldaean Oracles »
séduire Jamblique (6). « Le premier des néoplatoniciens
qui tirent des Logia chaldaika une sorte de livre sacré,
ne peut être que leur commentateur enthousiaste, Jambli-
(16). Pour lui, « l’auteur de la Théosophie cite les oracles
que (7). Certes, dans le De mysteriis, que Jamblique publia pour défendre les mystéres égyptiens, les oracles dits
chaldéens ne sont point invoqués (8), mais cela se comprend: on n'avait pas à s'occuper des Chaldéens, en effet,
dans une réponse aux questions posées par Porphyre au
Porphyre, il y voit des oracles authentiques (18). Proclus
prétre Anébon » (9). En fait, si les prophétes chaldéens
avait réuni d’autres textes relatifs à la théurgie dans son
de III 31 début sont les deux Julien (10), la doctrine exposée dans la suite du chapitre viendrait des Oracles chalgrand ouvrage sur l'accord des logia avec Orphée, Pythagore et Platon (19).
métaphysiques en vue de montrer la conformité de leur
sublime conception de Dieu à la doctrine chrétienne »
(17); comme Eusèbe, qui exploite lui aussi dans la Preparation
évangélique
la
Philosophie
des
oracles
de
daiques, même si la polémique contre Porphyre à propos
Appliqués au De mysteriis, ces rapprochements, à
du meilleur genre de mantique appartient en propre a
vrai dire, ne sont pas également convaincants. La Théosophie ne fournit que deux parallèles littéraux: l'emploi de
Jamblique (11); et les Oracles sont sans doute inspiré
d'autres passages.
Parmi les oracles réunis par W. Kroll, le plus grand
nombre se trouvent chez Proclus, Damascius et Psellus,
introduits par un phèsi to logion (« dit l’oracle ») ou une
formule équivalente (12); quelques-uns figurent dans le
De mensibus de Lydus et dans le De insomniis de Synésius
(13). H. Lewy a pensé à compléter la collection en puisant
l'adjectif autophanés et celui du pronom héauton. La réponse d’Apollon à la question: « qui est Dieu »? fis théos?
Orakel und die Hymnen des Synesios (« Schriften der Kônisberger g.
Ges. », XVIII, 1), Halle, 1942.
(14) Reconstitué par G. Wolff, Porphyrii de philosophia ex oraculıs
haurienda, Berlin, 1856 (réimpr. Hildesheim, 1962).
(15) Éditée en partie par G. Wolff (idib.j: « addit. V, Oraculorum
appendix », Ek tés theosophias (treize eracles); éditions de K. Buresch
(5) Cf. H. Lewy, ibid., p. 35.
en appendice à Klaros (Leipzig, 1889), sous le titre Khresmoi ton hellé-
(6) Sur les principaux thèmes des Oracula chaldaica, cf. F, Cumont,
nikôn theön; et de H. Erose, Fragmente griechischer Theosophien,
Lux Perpetua, Paris, 1949, p. 363-365.
(7) « Porphyre a connu les fogia, mais il se borne à s'en inspirer
accessoirement » (note de J. Bidez).
{8) Cf, J. Bidez, in Mélanges Desrousseaux, Paris, 1937, p. 17: « Le
De m. n'en reproduit pas le moindre mot»; et déjà G. Kroll, o.c.,
p. 7: «In libro de mysteriis oracula saepius respiciuntur nec tamen
citantur »,
Hambourg, 1941. Sur le rapport des divers éléments du recueil, voir Jes
recensions de ce dernier ouvrage par F. Pfister, Deutsche Literaturzeitung, LXIII, 1942, c. 698-701 et A.J. Festugière, R.E.G., LV, 1942,
p. 379-381; et cf. A.D. Nock, « Oracles théologiques », R.E.A., XXX,
1928, p. 280-290,
(16) Mais E.R. Dodds juge « prudent de continuer à maintenir
séparés les trois groupes d’oracles (théosophiques, porphyriens, chal-
(9) J. Bidez, in Mélanges Franz Cumont, Bruxelles, 1936, I, p. 90.
daïques), plutôt que de fondre des éléments des deux premiers avec
(10) Comme le veut H. Lewy (Chaldaean Oracles, p. 273, n. 53).
le troisième » (Harvard Theol. Rev., LIV, 1961, p. 267).
(11) Cf, H. Lewy, ibid., p. 275, n. 65.
(17) H. Lewy, Chaldaean Oracles, p. 65.
(12) G, Kroll, o.c., p. 26; cf. H. Lewy, exc. I (p. 443-447): « Façon
(18) Id., ibid.; cf. A, D, Nock, R. E. A., XXX, 1928, p. 290.
néoplatonicienne de citer les Oracles. »
(19) Cf. J.
Bidez, in J. Bidez-F, Cumont, Les Mages hellénisés,
(13) Wilamowitz aussi indique les Oracles comme source de Sy-
Paris, 1938, 1, p. 163; mais H. Lewy ne connait aucune preuve qu'il
nésius; cf. ses Kleine Schriften, Berlin, II, 1941, p. 177 (= Sitzungsb.
ait existé une monographie de Proclus sur jes Oracles chaldaiques
Berlin, 1907, p. 284), n. 1. Voir surtout W. Theiler, Die chaldäischen
(Ch. Or., p. 29, n, 24).
o
Page 3
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Les« Mystères d'Egypte> de Jamblique et les «Oracles chaldaiques »
commence ainsi: Autophanès, alokheutos, .asómatos ¿dé
t' aiilos (20), ce que P. Batiffol traduit: « 11 (ce feu superpar Proclus applique empélasas au mortel illuminé par
le feu d’en-haut. L’énidruousa tots théois (« fondant sur
les dieux ») de la p. 238, 4, qu'il faut rapprocher de la
formule de Jamblique citée par Damascius (II 8, 26: én
‘ céleste) tire sa clarté de lui-même, il n'est pas né, il est
incorporel, immatériel » (21). Les éditeurs rapprochent
de ce début un cas du De mysteriis (II 10; p. 92, 11
Parhey), tés autophanots deixéôs. Mais il faudrait citer
ir
tdi Dis... hidruménèn) rappelle davantage Plotin, hidrásai
én théôi (cf. Ennéades, IV 8, 1, 5) (27), et même Platon,
én théois... hidrüsthai (Théétète, 176 a 6); mais p. 239,
7-11, la séquence trinitaire «amour, espérance, foi», érôta,
élpida, pistin, semble d'origine chaldaïque (28); de même
surtout I 12 (p. 40, 17 P.); autophanés gar tis esti kai
autothélés (leçon
de VM) hè dia tôn klèséôn ellampsis,
dans le passage où Jamblique répond à l'objection de
Porphyre (ap. Eusèbe,
P. E., V 10, 10; I 244, 6-10 Mras):
les évocations supposeraient chez les dieux des passions.
le « vrombissement », rhoizos, terme technique pour le
son émis par les astres au cours de leur révolution: des
Alors que les Chaldéens entendaient par autophanès le
textes comme De m. III 9 (p. 119, 3 P.), tas apo tön kinedieu « apparaissant personnellement », Jamblique l’interprète d’une apparition volontaire, comme IV 3, p. 185, 7,
authairétos (22); je traduirais: « l'illumination par les
évocations luit d'elle-même, par un libre vouloir ». L'autre
parallèle est Théos. 27, v. 8, où orinôn phôti séauton est à
rapprocher de l'héauton exélampsén de De myst. VIII
sé6n rhoizouménas... phönas, ou III 2 (p. 104, 1 P.), rhoizouménou... én tói éisiénai, correspondent a) à Théos.
n. 13 Buresch et Erbse, v. 10, (erpôn héiligdèn,) rhoizoumenos (29); au début du morceau cité par Proclus In
Parmen., 800, 11 Cousin’, noûs patros erroizese (p. 23 K.);
c) au rhoizoúntai du v. 9 (30); tout ici, même le fragment
de la Theosophia, parait chaldaique. Ailleurs on hésite entre «chaldaique» et «orphique»; ainsi, à propos des qua-
2 (p. 262, 3 P.); H. Lewy insiste avec raison sur la valeur
de ce réfléchi pour marquer l’activité de l’Etre suprême
(23); on peut ajouter l'ho patèr héauton hèrpasén (« peutêtre faut-il lire hérpassén héauton ») que W. Kroll tire de
Psellus, P. G., 122, 1154 a (24).
Voici d'autres points de contact. Tout le chapitre 26
du livre V du De mysteriis traite de la prière. Proclus, qui
tre vers cités comme logia par Lydus, De mensibus (III
8, p. 41,7 Wünsch; p. 9-10 Kroll), dont le dernier est
attribué à « Orphée » par Olympiodore (/n Alcib., p. 19, 7
Creuzer; p. 15 Westerink), et figure á ce titre parmi les
Orphicorum fragmenta d'O. Kern (n° 353), au milieu, il
est vrai, des spuria vel dubia; l'explication de Psellus
(1137 a) prouverait l'origine chaldéenne (31).
se recommande de Jamblique, en distingue cinq degrés
(25); le quatrième est l'approche», empélasis, qui est le
parle dans le De comm. math. scientia (ch. 8; p. 33, 22-23
Faut-il prêter au De mysteriis le dualisme mazdéen?
Oui, si les « antidieux » de III 31 (p. 177, 17 P.) sont les
Festa) de l’approche intuitive (kat’épibolén pélazousès)
esprits du mal et si leur «grand chef» (III 30; p. 175, 7 P.)
premier des trois degrés du De mysteriis (26); Jamblique
supérieure 4 la connaissance discursive; or, le logion cité
(26) Cf. G. Kroll, De oraculis, p, 53 (d'après Proclus, L c.).
(27) Cf. H. Lewy, o.c., p. 197, n. 86; p, 375, n. 241 fin,
(28) Cf. G. Kroll, p. 26; H. Lewy, p. 144 et n, 291. Sur l'éfpis, cf.
(20) Fr. 21 Buresch et Erbse, v. 1 (p. 172, 10 Erbse); cf. G. Wolff,
Pp. 238, n. 6.
(21) Cf. P. Batiffol, in Revue Biblique, N.S., XIII,
1916, p.
183.
(22) Cf. H, Lewy, Ch. Or., p. 468, n. 8.
(23) Ibid., p, 101, n. 146; p. 327, n, 55; p. 403, n. 9.
(24) De orac. ch. p. 12 (paralleles ibid., n. 2).
(25) Proclus, In-Tim., 1, 211, 20 Diehl; cf. Gregorianum, XLI, 1960,
II 6 (p. 83, 3 sqq., P.).
re
.
.
(29) Cf. le dinön rhoizöi de Poimandrès, 11 (p. 10, 6 Nock-Festugière); et H. Lewy, p. 19, n. 46, ad v. 10.
(30) Traduction du fragment ap. A.-J, Festugière, Révélation, 111,
(31) Cf. H. Lewy, Ch. Or., p. 267, n. 25,
eo.
Page 4
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)est Ahriman (32); la lutte des bons et des mauvais dé
mons est celle de la lumière et des ténèbres (III 31; p. 176,
8-9 P.), donc d’Ormuzd et d’Ahriman (33).
En dépendance
des Oracles chaldaiques, le De mysteriis « enseigne que, par la théurgie, on peut atteindre à la
‘vue corporelle, non pas sans doute du Dieu suprême, mais
de son Fils et des dieux inférieurs » (34). Cette triade en
rappelle une autre, celle que, aprés J. Bidez, le P. Festugière a dégagée d'un passage de Simplicius (In De caelo
II 1, 284 a 14; p. 375, 9 sqq. Heiberg) en rapprochant les
deux vers séparés par la formule « au dire de l’oracle »,
kata to logion: « comme un diaphragme doué d’intelligence, il (le principe diversifiant et unifiant) sépare le feu
premier et le second qui tendent a se méler » (35).
Même si elle s'exprime rarement dans la terminologie, une influence générale des Oracles chaldaïques sur
le De mysteriis paraît indéniable.
— Les Mystères d'Égyple de Jamblique et les Oracles chaldaïques : Oikou- ~
mene (cf, Mélanges) 455-460. | Même si elle s'exprime rarement dans la termi- _
nologie, une influence générale des Oracles chaldalques sur le De mysteriis
paraît indéniable.
-
(32) Cf. F. Cumont, Ler Religions orientaies...4, Paris, 1929, p. 278,
n. 49; J, Bidez-F. Cumont, Les Mages hellénisés, II, p. 280, n. 3.
(33) Cf. H. Lewy, Ch. Or., p. 284,
(34) A.-J. Festugière,
La Révélation d'Hermès Trismégiste, 12,
Paris, 1950, p. 267, n. 1 (citant G, Kroll, De or. ch., p. 55 sv.; J, Bidez,
_ La Vie de l'empereur Julien, Paris, 1930, p. 3 sv).
*
|
(35) A.-J. Festugière, in Symbolae Osloenses, XXVI, 1948, p. 75-77;
. cf. Révélation, IN, p. 54 et n. 1, 57 et n. 5. J. Bidez avait cru voir. dans
l'hypézôkôs tis «un faux dieu des Oracles chaldaiques» (Revue de
"Philologie, 1903,