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RECHERCHES HIPPOCRATIQUES
parallèles hippocratiques :
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dans l'antiquité une « Collection médicale » attribuée à Aristote,
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fait rédigée par son disciple Ménon, qui avait résumé les doctrines de
tous
les médecins dont il avait pu se procurer les livres. Et Littré
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le merveilleux instrument de travail que nous aurions si nous possédio
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cet ouvrage : « Ce serait un irésor d'éclaircissements
concernant les livres
qui portent le nom d'Hippocrate », disail- (1, 166 L.). Le
papyrus découvert
par Fr. Kenyon en 1892 et publié par II. Diels! n'est sans
doute pas Pouvrage même de Ménon. C'est une copie faite au 11€ siècle apres Jet
et
tres imparfaite, sans parler des mutilations, mais elle retient certaine
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au moins dans sa deuxième partie (IV, 26 - XXI, @: Etiologie
des maladies
d'après les différentes aulorités), quelque chose de l'enseignement du dis.
ciple d Aristote. L'épinion des médecins sur l'origine des maladies
est
exposée en une liste apparemment chronologique qui va d'Eurvph
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Philistion, c'est-à-dire qu'elle recouvre la période que, selon
Galien, Ménon
avait étudiée, et il est aisé de vérifier que, comine Galien l'avait
indiqué
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ou du
phlegme l'élément unique du corps humain. C'est pourquoi les tentatives
pour utiliser ces données en vue de l'interprétation des textes hippowratiques se sont multiplies dès la fin du x1x® siècle.
Mais aucune des hypothèses proposées ne s'est montrée vraiment satisfaisante et
de nos jours
le discrédit semble avoir été jeté sur ce document. C'est pourtant
Ja seule
source que nous puissions utiliser pour essayer de reconstitu
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des médecins dont les écrits onl élé conservés dans la Collection hippocratique. Le témoignage de Platon, si discuté (Phèdre, 269, ef), ne
pourrait
étre utilisé que si nous connaissions mieux, précisément, la doctrine d'Hippocrate lui-même, et Galien se faisait du maitre de Cos une idée trop particuliére — malgré tous les textes dont. il disposait et qui sont perdus
pour
nous — pour que nous puissions le suivre de confiance
lorsqu'il attribue à
H ippocrate telle opinion ou tel traité. Certes, Littré n'avait pas tort
lorsqu'il
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disparate. Lui-même venait d'en donner un exemple éclatant en distinguant de manière irréfutable dans la Collection plusieurs traités d'origine
cnidienne. Et comment y était-il parvenu, si ce n'est par des rapprochements qui lui avaient permis de définir les premiers linéaments d'une
doctrine enidienne? A côté de la critique historique et des études stylistiques, l'interprétation doctrinale doit donc tenir une place de tout premier
rang dans les recherches concernant les médecins grees des ve et 1vt siècles.
L'obstacle principal sur lequel a buté la critique quand elle a voulu
utiliser le Papyrus anonyme de Londres a été la détermination de la doctrine
d'Hippocrate. Tout d'abord, il paraissait impossible de faire concorder les
deux exposés donnés par le doxographe : d’aprés Aristote, dit-il (An.»
Lond. V, 35), Hippocrate croyait que les maladies viennent des « vents
(gear); si les aliments absorbés sont trop abondants (la chaleur interne
est alors étouffée par l'excès de nourriture), ou de nalures vppusces (ce
qui les amène à se quereler, orasızzeı), ou trop durs, il se forme des résidus
(reptooduura). d'où s'élèvent les pion qui produisent les maladies. Dans
la seconde partie (VI, 43 - VII 40), il est fait une distinction entre maladies
internes et externes, ces dernières étant dues à un exces de chaud ou de
froid, les premières à une rupture d'équilibre des éléments de l'organisme
([rapà ts Stagopds Tüv ev TH Guard ae pucca ivdger...), nolamment de la
bile et du phlegme. Il. Diels avait rapproché de la premiere explication le
traité des Vents tout entier! et de la seconde le traité de la Nuture de "Homme
(c. 9). C. Fredrich- put ajouter une précision (p. 94) en faisant remarquer
que les extraits de Anonyme de Londres étaient plus proches du premier livre des Muladies que du Ilspi pm: porro. Le doxographe lui
paraissail mème avoir compilé, dans l'exposé de la dovtrine d'Hippoerate
par lui-même, les paragraphes 2, 11, 23, 24 de Maludies, 1. Quoi qu'il en
soit, restait à expliquer comment deux théories aussi opposées avaient
pu être attribuées au même médecin. L'Anonyme classe bien les éliologies
en deux catégories : celles qui reposent sur les résidus de nourriture mal
digérée (depuis Euryphon jusqu'à Aigimios), et celles qui supposent un
déséquilibre des humeurs (de Platon à Philistion), mais Hippocrate n'est
pas placé entre les deux, il vient en troisième position dans la première
classe de médecins. La conclusion de Diels était nette : Ménon tenait le
traité des Vents pour une œuvre d'Hippocrate, ce qui implique qu'Aristote l'avait considéré comme tel; Aristote s'était donc lourdement trompé.
Quant à la deuxième doctrine donnée par l'Anonyme, elle renvoyait à un
traité qu'Aristote attribue implicitement à Polybe, gendre d Hippocrate
(Hist. anim. 111 3, 512 b 12-513 a 7), mais il fallait encore démontrer que
le Premier livre des Maladies avait une origine identique ou voisine. Au
vu de ces difficultés, on comprend que de nombreux critiques aient renoncé,
au début de ce siècle, à tirer parti de l’Anonyme de Londres, et que cer1. Über die Ercerpte von Menons Jatrica in dem Londoner Papyrus, Hermès XXVIII,
2, Hippokratische Untersuchungen, Philolug. Unters., XV, Berlin, 1839,
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)LA DOCTRINE DES MEPIZSSOMATA
ET SES PARALLELES HIPPOCRATIQUES
Dans l’histoire des recherches hippocratiques, il est peu de découvertes
qui aient provoqué à la fois autant d’espoirs et autant de déceptions que
celle du Papyrus anonyme de Londres. Littré savait par Galien (Commentaire sur le traité de la Nature de Homme, XV 25 K.) qu'il avait existé
dans l’antiquité une « Collection médicale » attribuée à Aristote, mais en
fait rédigée par son disciple Ménon, qui avait résumé les doctrines de tous
les médecins dont il avait pu se procurer les livres. Et Littré imaginait
le merveilleux instrument de travail que nous aurions si nous possédions
cet ouvrage : « Ce serait un trésor d’éclaircissements concernant les livres
qui portent le nom d’Hippocrate », disait-il (I, 166 L.). Le papyrus découvert
par Fr. Kenyon en 1892 et publié par H. Diels! n’est sans doute pas l’ouvrage même de Ménon. C'est une copie faite au 11° siècle après J.-C., et
très imparfaite, sans parler des mutilations, mais elle retient certainement,
au moins dans sa deuxième partie (IV, 26 - XXI, 9 : Étiologie des maladies
d’après les différentes autorités), quelque chose de l’enseignement du disciple d’Aristote. L'opinion des médecins sur l’origine des maladies est
exposée en une liste apparemment chronologique qui va d’Euryphon à
Philistion, c’est-à-dire qu’elle recouvre la période que, selon Galien, Ménon
avait étudiée, et il est aisé de vérifier que, comme Galien l’avait indiqué,
aucun des médecins cités ne fait de la bile jaune, de la bile noire ou du
phlegme l'élément unique du corps humain. C'est pourquoi les tentatives
pour utiliser ces données en vue de l'interprétation des textes hippocratiques se sont multipliées dès la fin du xıx® siècle. Mais aucune des hypothèses proposées ne s’est montrée vraiment satisfaisante et de nos jours
le discrédit semble avoir été jeté sur ce document. C’est pourtant la seule
source que nous puissions utiliser pour essayer de reconstituer les doctrines
des médecins dont les écrits ont été conservés dans la Collection hippocratique. Le témoignage de Platon, si discuté (Phèdre, 269, ef), ne pourrait
être utilisé que si nous connaissions mieux, précisément, la doctrine d’Hippocrate lui-même, et Galien se faisait du maitre de Cos une idée trop particulière — malgré tous les textes dont il disposait et qui sont perdus pour
nous — pour que nous puissions le suivre de confiance lorsqu'il attribue à
Hippocrate telle opinion ou tel traité. Certes, Littré n’avait pas tort lorsqu'il
proposait aux chercheurs qui viendraient après lui de faire avant tout des
1. Anonymi Londinensis ex Aristotelis iatricis Menoniis et aliis medicis eclogae. H. Diels,
Supplem. Aristotel., III, 1. Berlin, 1893.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)groupements de traités pour jeter quelque lumière sur cet ensemble si
disparate. Lui-même venait d'en donner un exemple éclatant en distinguant de manière irréfutable dans la Collection plusieurs traités d’origine
cnidienne, Et comment y était-il parvenu, si ce n’est par des rapprochements qui lui avaient permis de définir les premiers linéaments d’une
doctrine cnidienne? A côté de la critique historique et des études stylistiques, l'interprétation doctrinale doit donc tenir une place de tout premier
rang dans les recherches concernant les médecins grecs des ve et Ive siècles.
L'obstacle principal sur lequel a buté la critique quand elle a voulu
utiliser le Papyrus anonyme de Londres a été la détermination de la doctrine
d’Hippocrate. Tout d’abord, il paraissait impossible de faire concorder les
deux exposés donnés par le doxographe : d’après Aristote, dit-il (An.
Lond. V, 35), Hippocrate croyait que les maladies viennent des « vents »
(pica); si les aliments absorbés sont trop abondants (la chaleur interne
est alors étouffée par l'excès de nourriture), ou de natures opposées (ce
qui les amène à se quereller, orxoıd£er), ou trop durs, il se forme des résidus
(neptosœuara), d'où s’elevent les do qui produisent les maladies. Dans
la seconde partie (VI, 43 - VIT 40), il est fait une distinction entre maladies
internes et externes, ces dernières étant dues à un excès de chaud ou de
froid, les premières à une rupture d'équilibre des éléments de l'organisme
(Inap& Tic tapopds té&v ev tH ovordloer picewv &vôpwr...), notamment de la
bile et du phlegme. H. Diels avait rapproché de la première explication le
traité des Vents tout entier! et de la seconde le traité de la Nature de ? Homme
(c. 9). C. Fredrich® put ajouter une précision (p. 54) en faisant remarquer
que les extraits de l’Anonyme de Londres étaient plus proches du premier livre des Maladies que du Ilepi puorog dvöpanou. Le doxographe lui
paraissait même avoir compilé, dans l'exposé de la doctrine d’Hippocrate
par lui-même, les paragraphes 2, 11, 23, 24 de Maladies, I. Quoi qu’il en
soit, restait à expliquer comment deux théories aussi opposées avaient
pu être attribuées au même médecin. L'Anonyme classe bien les étiologies
en deux catégories : celles qui reposent sur les résidus de nourriture mal
digérée (depuis Euryphon jusqu’à Aigimios), et celles qui supposent un
déséquilibre des humeurs (de Platon à Philistion), mais Hippocrate n’est
pas placé entre les deux, il vient en troisième position dans la première
classe de médecins. La conclusion de Diels était nette : Ménon tenait le
traité des Vents pour une œuvre d’Hippocrate, ce qui implique qu’Aristote Pavait considéré comme tel; Aristote s’était donc lourdement trompé.
Quant à la deuxième doctrine donnée par Anonyme, elle renvoyait à un
traité qu’Aristote attribue implicitement à Polybe, gendre d’Hippocrate
(Hist. anim. III 3, 512 b 12-513 a 7), mais il fallait encore démontrer que
le Premier livre des Maladies avait une origine identique ou voisine. Au
vu de ces difficultés, on comprend que de nombreux critiques aient renoncé,
au début de ce siècle, à tirer parti de l’Anonyme de Londres, et que cer1. Über die Excerpte von Menons Iatrica in dem Londoner Papyrus, Hermès XXVIII,
1893.
2. Hippokratische Untersuchungen, Philolog. Unters., XV, Berlin, 1899.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)A. THIVEL
tains aient déclaré qu’il était vain de chercher dans la Collection hippocratique un reflet de celui qui lui donne son nom.
Du côté cnidien, les tentatives furent plus heureuses, mais n’aboutirent
pas non plus à une clarté parfaite. Dans son étude sur l’école de Cnide?,
J. Ilberg cherche à authentifier comme cnidien le Quatrième livre des
Maladies en y retrouvant les replosœuara de l’Anonyme. En effet, dans ce
traité, la nourriture et les boissons alimentent les quatre sources d’humeurs : la tête (phlegme), le foie (bile), le cœur (sang) et la rate (eau).
Le foie ne pouvant recevoir que de la bile et le cœur étant préservé de toute
maladie par sa nature compacte (c. 40), la tête et la rate sont les plus souvent atteintes par les germes pathogènes, qui ne sont autres que des afflux
d’humeurs, dus à des écarts de régime. Ou bien les aliments demeurent
dans l'intestin au delà du cycle de trois jours nécessaire à l’assimilation
(c. 44), ou bien, par suite d’un excès de travail ou d'exercices, d’alimentation insuffisante ou d’évacuations trop abondantes, la vacuité survient
(c. 45). Dans les deux cas, le résultat est le même : le corps s’échauffe, les
chairs se fondent (rhxera), la maladie survient. Ilberg (op. cit., p. 16)
propose de voir dans l’excès d’humeurs de Maladies, IV, les résidus digestifs (reptooœuara) que Anonyme attribue à Euryphon et à Hérodicos de
Cnide. Mais, dans notre traité, les humeurs (ixudôec) sont les éléments
constitutifs du corps, oroıyeix, comme Ilberg le souligne lui-même, ce qui
évoque davantage les « quatre racines » d’Empedocle, et de plus la surabondance d’humeurs (rd mAeïov) n'intervient que dans les cas de pléthore,
inversement la vacuité a une importance égale. Il faudrait ajouter qu’ Euryphon et Hérodicos ne sont pas les seuls médecins cités par l’Anonyme à
poser les reptooouura comme origine des maladies; ils ne sont que les deux
premiers d’une liste de quinze auteurs qui comprend également Hippocrate, Hérodicos de Sélymbrie, Hippon et Dexippe de Cos. Le fait qu'ils
sont nommés en premier lieu n’autorise nullement à voir en eux les initiateurs de cette théorie, nulle part l’Anonyme ne suggère une telle interprétation et, comme il est impossible de rattacher à Cnide les quinze médecins
tenants des neprooœuarx, force est bien de reconnaître que ce critère est
insuffisant pour identifier un Cnidien, ou du moins de reprendre cette
étude sur des bases nouvelles.
Le terme repiccwua est absent de la Collection, il est d’origine aristotélicienne. C’est pourquoi, lorsqu'on lui cherche des correspondants exacts
dans les traités hippocratiques, on est amené à relever les emplois de mots
voisins : A00c, rAnD@pn, rAnouovh, nhetov, qui abondent en effet dans les
textes, mais perdent par le fait même toute valeur probante. L'idée que
les maladies seraient dues à une mauvaise digestion est abondamment
représentée dans toutes les parties du Corpus, et elle est si naturelle (les
causes des blessures sont bien visibles; si le corps se consume sans raison
apparente, cela doit lui provenir d’un apport extérieur, donc de la nour1. Die Arzteschule con Knidos, Verhandlungen der sächsiscen Akademie der Wissenschaften
zu Leipzig, Philol.-hist. Klasse, LX XVI, 1924.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)riture; certains ajouteront : de l'air) qu’il est exclu d'en faire la découverte
d’une seule école. Au reste, on prouverait facilement que cette idée ne
régnait pas seulement en Grèce, et c'est de l'égyptologie que nous vient
depuis quelque temps une contribution importante à l’histoire de l’école
de Cnide : R. O. Steuer a montré dans un premier travail! que le terme
whdw, que l’on traduisait auparavant par des noms de maladies comme
la lèpre, l’hématurie, la petite vérole ou la syphilis, ou simplement par
« douleur », « inflammation », désignait en réalité un principe étiologique
général consistant en une putréfaction qui se forme dans le bas-ventre,
et se répand, par les vaisseaux sanguins, dans tout le corps. Cette conception vient de la pratique de l’embaumement : on sait que la décomposition
du cadavre commence par l’abdomen; les Égyptiens ont donc été amenés,
par une induction hardie, à donner aux maladies suppuratives la même
cause que la putréfaction, et à supposer que dans un grand nombre d’affections des collections purulentes se formaient à l'intérieur du corps.
On comprend, dès lors, le rôle des évacuants, et principalement des purgations, qui ont pour but, au commencement de tout traitement, d'éliminer
le whdw avec les excréments avant qu’il ait eu le temps de répandre son
action nocive. Le point sur lequel la parenté des conceptions égyptienne et
grecque est la plus évidente, c'est l’élévation des résidus dans les différentes parties du corps à partir du gros intestin. Le Papyrus de Berlin
(XV, 4) et le Papyrus Ebers (CIII, 1) parlent d'un traité sur le whdw qui
fut trouvé sous les pieds d’Anubis à Létopolis. Le système conducteur de
l’homme y est exposé” : les vingt-deux « directions » apportent lair au cœur
et le distribuent dans le corps. Le fait que le cœur est au centre se reconnaît aux pulsations du pouls, qui correspondent à ses battements (ibid,
Einleitung, p. 14). On peut conclure (Steuer, op. cit., p. 12) de deux cas
gynécologiques de troubles menstruels, exposés par le Papyrus Smith
(XX, 13-16) et par le Papyrus Ebers (19, 1 sqq.), que le mouvement du
whdw vers le haut et vers le bas correspond à celui du sang.
On trouve des rapprochements saisissants à faire avec les textes hippocratiques, notamment l’odeur de viande rôtie qui caractérise la présence
de l’agent pathogène, et qui sert de moyen diagnostique à Cnide comme en
Égypte. De nombreuses recettes de potions ou d’inhalations sont également très voisines (les fumigations semblent bien avoir été empruntées
par les Grecs aux Égyptiens). Mais il faut surtout comparer les doctrines,
et celle qui est la plus proche des recherches sur le whdw est celle d’Euryphon. Le Papyrus anonyme de Londres (IV, 33 sqq.) nous apprend que
pour lui « lorsque le ventre ne rejette pas la nourriture ingérée, il se forme
des résidus, lesquels, s’étant élevés vers les régions de la tête, causent les
1. R.O. Steuer, whdw, aetiological principle of pyaemia in Ancient Egyptian Medicine.
Supplements to the Bulletin of the History of Medicine, n° 10, Baltimore 1948.
2. Der grosse medizinische Papyrus des Berliner Museums (n° 3038), hggb. v. W. Wreszinski,
Leipzig 1909.
3. Cf. Maladies II, 48 : « Si l’expectoration, projetée sur des charbons, exhale une odeur
de viande brûlée (xvion) -. »
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)A. THIVEL
maladies; mais lorsque le ventre se trouve net et propre, la digestion se
fait comme il faut; autrement, ce que j’ai déjà dit se produit. » On voit les
différences : les Egyptiens ne parlent pas de la téte, Euryphon ne précise
pas si les résidus sont transportés par le sang ou par lair. Sur ce dernier
point, il est facile de supposer qu’Euryphon appartient 4 la premiére
génération de médecins hippocratiques qui plaçaient l’origine des vaisseaux
dans la tête. Dans les livres cnidiens, les battements des « veines » (en
particulier aux tempes) ne sont pas reliés à ceux du cœur et sont en général
considérés comme un signe pathologique, un désordre qu’il faut faire cesser. La totalité de la théorie égyptienne n’est donc pas passée directement
à Cnide et il faut dès maintenant envisager plutôt une communauté d’origine,
une parenté de civilisations plutôt qu’une transmission. Les anciens ne
pouvaient pas faire notre distinction moderne entre les veines et les artères,
et qu'ils fassent partir les vaisseaux de la tête, ou du cœur (Empédocle,
Aristote), ou même qu’ils imaginent deux grands troncs passant par le
foie et la rate (grandes veines Hépatitis et Splénitis), ils croient toujours que
les vaisseaux transportent les sucs nourriciers, l’air et les humeurs, aussi
bien que le sang. En ce qui concerne le rôle privilégié de la tête, Fredrich a
formulé l'hypothèse (op. cit., p. 34) qu'Euryphon l'aurait emprunté à
Aleméon, ce qui l’amenait à supposer une influence de la médecine occidentale sur Cnide. Les analogies sont séduisantes, mais il y a des différences fondamentales : grâce à la pratique de la dissection, Alcméon avait
reconnu que tout dérangement dans le cerveau altère la sensibilité. Des
conduits appelés röpoı transmettent à l’encéphale les modifications qui se
produisent dans les organes sensoriels (Théophraste, De Sens. 25-26;
Vors. I, 211, 34). Ces canaux ne se confondent pas avec les veines, il faut
se les représenter comme vides, mais nos fragments ne nous permettent
pas d'établir sous quelle forme les impressions lumineuses, sonores, olfactives étaient transmises au cerveau. D’autre part, il est certain qu'Alcméon
connaissait l'irrigation de l’encéphale par le sang, et devait voir là le point
de départ du système sanguin, cela ressort de sa théorie du sommeil (Aëtius, V, 24, 1; Vors, I, 214, 18) : le cerveau se vide de son sang, qui reflue
dans les pAé6ec aiuéppoor; au réveil le sang remonte, et le cerveau s’irrigue
de nouveau. Il y a ici une conjonction entre la circulation du sang et la
conscience, qui fait déjà penser aux idées qui seront celles d’Empedocle,
quoique avec une disposition des vaisseaux différente. Mais le sommeil n’est
pas une maladie, elles ne sont pas produites par l’obscureissement de l’intelligence. Enfin, pour que l'hypothèse de Fredrich soit recevable, il faudrait faire abstraction du très important fragment 4 (Aëtius, V, 30, 1;
Vors, I, 215, 11), où la santé est définie comme l’isonomie des qualités,
et la maladie comme la monarchie de l’une d’entre elles. Sans doute, le
terme de 8úvauic ne doit pas appartenir au vocabulaire d’Alcméon, mais
cette idée d’un équilibre des contraires est toute pythagoricienne, et doit
être retenue, s’agissant du médecin de Crotone qui dédia son livre à Brotinos, Léon et Bathyllos (fr. 1). Le seul point commun entre Euryphon et
lui, quant à la doctrine, est qu’ils sont tous deux adeptes du système qui
fait de la tête l’origine des vaisseaux, mais il s’agit d'une opinion commune
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)à cette époque, et rien n’oblige à supposer une influence. Les liens entre
le port commerçant de Cnide et l'Égypte expliquent suffisamment que des
idées analogues sur l’origine des maladies aient pu régner ici et là, les
Cnidiens les interprétant à l’aide des conceptions grecques sur l’origine
des vaisseaux. Tout au plus peut-on considérer les médecins de Cnide
comme les propagateurs de la théorie des résidus dans le monde hellénique,
car elle tient une grande place dans les traités qui se rattachent à cette
école. L’explication de la santé et de la maladie chez Aleméon ressortit à
à une pensée toute nouvelle, d’une origine différente, et qui n'a rien de
cnidien : c’est une idée pythagoricienne.
La fonction de l’encéphale comme répartiteur des germes de maladies
dans l’organisme s’éclaire si l’on reconstitue l’idée centrale des anciens
physiologues sur la nutrition, en rapport avec les théories égyptiennes.
Le second livre de R. O. Steuer a apporté sur ce point des précisions cdpitales1. Ce problème a surtout occupé Anaxagore, et c’est même de là qu’il
faut partir pour comprendre sa théorie de la matière. Empédocle le remplacera par des considérations génétiques. Le sang étant le véhicule des
maladies, chez tous les auteurs la pathologie est liée au mécanisme de l’absorption. Nous savons par Galien (De def. med. 99; XIX, 372, K.) qu'Empédocle appelait og ce qu’Hippocrate nommait rdıc, et même que le
nom de sf pour la digestion devait être le plus ancien (in Hipp. Aph. VI,
I; XVII A 8, K.) : modad mc fiv cuvifiera Tobroic Toïg dvdpdo, donmta
xaheiv dnep Aueis änentra Agyouev. Aristote (Meteor. 383 b, 12-13) unit les
deux idées en plaçant la réyis dans le ventre d’en haut, et la oflıs dans le
ventre d'en bas. Chez lui, le repitroux est le point d’aboutissement de la
corruption, mais il n’est pas, comme il le deviendra dans Anonyme de
Londres, un principe de maladie (cf. Gen. Anim. 762 a). Nous avons perdu
l'ouvrage où Aristote développait ses idées sur la pathologie. Le terme de
neploowux a donc dû être employé, faute d'une meilleure expression, par
ses disciples pour désigner la notion des résidus chez les médecins, très
différente de ce qu’elle était chez les péripatéticiens. Aristote se fait ici
l'écho de très anciennes préoccupations, car les Égyptiens avaient déjà
noté le caractère ambivalent de la digestion, qui tantôt nourrit le corps,
tantôt le corrompt. De même que le médecin pouvait par une thérapeutique
appropriée, contrecarrer l'influence du whdw pendant la vie, de même
Pembaumeur empêchait le déclin matériel du corps après la mort (Steuer,
Anc. Eg. Cn. Med. p. 4). En Égypte comme en Grèce, ces conceptions sont
liées à la croyance à la génération spontanée. Un texte très curieux d’Aristote, cité par Steuer (ibid, p. 73, n. 10), dit que « les marais des environs
de Cnide tarissaient au moment de la canicule, et tout le limon devenait
absolument sec. L'eau commençait à y revenir avec les premières pluies, et
à peine y était-elle, qu’il s’y formait de petits poissons. » Aristote signale à
plusieurs reprises (Hist. Anim. 569 a 26-29; Gen. Anim. II, 11, 763 a 28)
1. R. O. Steuer and J. B. de C. M. Saunders, Ancient Egyptian and Cnidian Medicine,
the relationship of their aetiological concepts of disease, Berkeley and Los Angeles, University
of California Press, 1959.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)A. THIVEL
la formation de larves dans les eaux bourbeuses, mais ici (Hist. An. 569 a 15)
il est tout à fait caractéristique de constater qu’il se réfère à Cnide comme
à un endroit où de telles observations avaient pu être faites, évidemment
en rapport avec les idées médicales. Pour l'Égypte, Steuer avait déjà relevé
(Aetiol. princ. p. 28) que le lac sacré d’Hérakléopolis passait pour provenir
d’une effusion de sang et de pus de la tête d’Osiris. La vie et la mort ont
donc la même source : les fermentations. Dans les spéculations macromicrocosmiques orientales reprises par les Pythagoriciens, les veines sont
toujours assimilées aux rivières et le ventre à la mer. Le Grand Bundahisn
(c. 28)1 et le traité des Semaines (c. 6) le montrent bien. De même que le
soleil sort tous les matins de la mer et s’en nourrit, prenant pour lui
la substance la plus légère et laissant à la mer le lourd et le salé (Héraclite,
ef. An. Lond. XXX, 19), de même l'intestin prend dans les aliments tout
ce qui est assimilable et rejette les autres après les avoir transformés en
excréments. Chez les médecins enidiens, ces analogies ont donné naissance à
des études positives. L’absorption se faisait donc par les veines et les
artères et, pour les physiologues qui faisaient dériver les vaisseaux de la
tête, les sucs nourriciers (xvuot) devaient passer par elle; c'était elle qui,
à cause de sa position dominante, les répartissait dans tout le corps, et
si d'aventure quelque germe pathogène se mêlait au produit de la digestion, la tête était responsable de l'invasion du corps par la maladie. A vrai
dire, on pourrait aussi bien expliquer la théorie du primat de la tête par
le besoin de justifier les conceptions médicales, car l’idée d’une telle disposition des vaisseaux n’a pu être fournie par aucune observation anatomique, et on peut supposer que ce sont justement les dissections qui ont
dû amener les physiologues à détrôner la tête en faveur du cœur, découverte que les Égyptiens avaient déjà faite, mais grâce à l’étude du pouls.
On admet généralement que l'observation du pouls n’a été faite par les
Grecs qu’à partir de Praxagore (Littré, Introduction, t. I, p. 225-230),
en tout cas elle était connue d’Aristote (De respiratione, c. 20). En fait,
ces deux pensées : la tête comme point de départ des vaisseaux, les résidus
intestinaux comme causes des maladies, n’en font qu’une. Il est impossible de les dissocier pour chercher laquelle des deux a dû donner naissance à
l’autre. On peut penser aussi, que, par un empirisme fréquent, et, au reste,
inévitable dans la médecine ancienne, les théories physiologiques ont été
inventées pour rendre raison de méthodes thérapeutiques dont l'efficacité
n’avait été acquise que par l'expérience aveugle. Mais à côté de très nombreuses interventions dont la hardiesse et la sûreté nous étonnent (en particulier les incisions à la poitrine, que décrivent les livres des Maladies,
pour évacuer le pus des poches pleurétiques — les médecins d'aujourd'hui
ne font pas autrement), quelle influence pouvaient avoir, par exemple,
sur une maladie des yeux une trépanation (traité de la Vision, c. 8; IX,
158, L.) ou une cautérisation des artères des tempes (traité des Lieux dans
l'Homme, c. 13; VI, 302, L.)? Ici, visiblement, le médecin obéit à une
1. Cité par Götze, Persische Weisheit in griechischem Gewand, ein Beitrag zur Geschichte
der Mikrokosmosidee, Zeitschrift für Indologie und Iranistik, t. II, 1923, p. 60-73.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)théorie préétablie, et il n’entend pas les cris du malade. La thérapeutique,
avec ses évacuations, ses incisions, ses cautérisations, ses ventouses et ses
cataplasmes, est le reflet fidèle de la théorie, car tous ces procédés ont pour
but d’empécher les mauvaises humeurs de se former, de les arréter dans leur
trajet, soit à la montée soit à la descente, ou de les détourner. Il est probable
qu’en Grèce, comme dans d'autres parties du monde ancien, l'expérience
et la théorie se sont prêté mutuellement la main, chacune cherchant à
justifier l’autre et à la corriger. Si Yon veut assigner une origine à l’idée
du primat de la tête, on est encore reporté vers les conceptions sur le macrocosme et le microcosme : le Grand Bundahiën (loc. cit.) établit un parallélisme entre le trajet du sang et celui de l’eau de la mer; de même que
celle-ci remonte à la région Hara berezaiti, où elle est purifiée, et
redescend vers son lieu d’origine, de même le sang va chaque matin de sa
demeure (le foie) au cerveau pour y être purifié, et de là s’écoule dans le
corps et lui donne sa force. La nourriture pure va au cerveau, et la nourriture impure dans les intestins, où elle est rejetée. À un niveau supérieur,
les bons vont au paradis, et les méchants en enfer. Ainsi les Cnidiens paraissent avoir uni des recherches positives de la médecine égyptienne et
des théories physiologiques qui provenaient de spéculations lointaines, par
l'intermédiaire des Pythagoriciens, mais en les dépouillant de tout caractère mythique. Ce souci rationnel et expérimental des Cnidiens s’accorde
bien avec leur préoccupation, d’aspect très moderne, de dresser des listes
de maladies d’après leurs causes. Il concorde également avec l’esprit qui
anime les parties les plus substantielles de la Collection hippocratique.
Il faut remarquer aussi que la doctrine du whdw conduisait naturellement à
prévenir la formation des résidus dans l’intestin en réglant l’alimentation
d’après des principes diététiques, mais cela, les Égyptiens ne paraissent pas
l'avoir particulièrement développé. Ce sera l’apanage des Grecs.
Aucun traité hippocratique ne reproduit exactement l’hypothèse étiologique commune aux Égyptiens et à Euryphon. Au lieu de résidus, ce
sont les humeurs qui se répandent dans le corps sous forme de flux ou
entrent en concurrence, se mêlent, se fixent sur certains points et se putréfient. Néanmoins, les analogies avec la médecine égyptienne sont si frappantes, qu’on est conduit à chercher des correspondances. Il faut se rappeler que l’Anonyme de Londres ne donne qu’un compte rendu très déformé des anciennes doctrines, et que d’autre part nous n’avons, dans le
Corpus hippocratique, qu'une partie très réduite de la littérature médicale
du temps. Nos traités sont toujours spécialisés : ce sont des exposés de
pathologie, qui ne sont pas forcés de revenir, pour chaque cas, à la théorie
générale, et lorsqu'une explication des maladies est esquissée dans son
ensemble, c'est souvent dans des écrits de style sophistique, de doctrine
aberrante ou éclectique, qui ne reflètent sans doute pas la pensée des maîtres.
On peut donc supposer — à condition d’en trouver des preuves dans la
symptomatologie ou dans la thérapeutique — que l’auteur d’un traité
qui n’évoque pas les résidus, les admettait tout de même. La théorie faisait suivre aux germes morbides un double mouvement : vers le haut et
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vers le bas; quoi d’étonnant à ce que le second soit plus souvent décrit
que le premier? On ne doit donc pas se laisser dérouter par les termes fedpa,
xvu6c, Óyeóv, toutes ces humeurs transportaient les zepioobpara, ou du moins
ce qui en tenait lieu chez les médecins du v® siècle, et dont le nom s’est
perdu. Il n’en reste pas moins que les hippocratiques ont imposé à la théorie de profondes modifications, et qu’ils ont tendu à la remplacer par une
autre.
Il faut prendre pour point de départ la doctrine d’Euryphon, comme
étant la plus simple, et diviser le processus de production des maladies
en quatre moments : 1) Les aliments non rejetés se corrompent dans l’intestin et donnent des résidus; 2) ils montent vers la tête; 3) leur séjour
dans cette dernière; 4) leur descente, sous forme de flux, vers les organes.
Pour le premier moment, H. Diels avait déjà fait le rapprochement qui
s'impose : Lieux dans Homme, c. 1 (VI, 276, L.) : ‘H yap xouin, 6xéray
Omexyapyow pù noté Thv wetoiny, zal éaly ic aörhv, &pder tH bypédtyt: TÒ cou TH
dnd av orriov Tv rpocpepouévav. La seule cause invoquée est le manque
d’evacuations, et les aliments se corrompent bien dans l’intestin. L’auteur
revient sur ce sujet dans le paragraphe 43 : dans la digestion normale,
les aliments sont surmontés par le corps, mais si l’ingestion est excessive
ou insuffisante, ou après tout autre changement, le corps est surmonté,
la victoire reste à la maladie, et des fluxions se produisent. Dans PAnonyme
de Londres, il était dit que, pour bien digérer, le ventre doit étre « net »
et « propre » (Aerth xat xaBapd), mais on n’expliquait pas pourquoi l’intestin est tantôt net, tantôt apte aux fermentations. Cela aurait pu provenir
d’une disposition des organes eux-mémes, mais on peut ajouter maintenant,
s’il est admis que l’auteur des Lieux dans Homme a retenu quelque chose
de la pensée d’Euryphon, que la quantité des aliments était déterminante.
Cela nous renvoie aux nombreux traités qui parlent de pléthore, mais ici
les conceptions sont diverses, et le lien avec la première théorie cnidienne,
plus lâche. Nous retrouvons le quatrième livre des Maladies, et sa double
explication : quand les humeurs fétides restent dans l’intestin au delà du
cycle de trois jours (c. 44), et quand une des humeurs prévaut quantitativement sur les autres (c. 45), il y a nAnddpn, et le symptôme est la fièvre.
R. O. Steuer (Anc. Eg. Cn. Med., p. 18) a raison d’indiquer que la pléthore cause la putréfaction, donc la chaleur, et qu’ainsi l’excès d’humeur
rejoint le dépassement du cycle de trois jours. Mais ici les humeurs n’agissent
plus sous forme de flux : la corruption aboutit 4 un phénoméne nouveau,
la prédominance d’une des humeurs sur les autres. Cette pensée s’apparente à celle d'Alcméon, et aux doctrines que l’on a longtemps tenues, à
la suite de Galien, pour celle d’Hippocrate lui-même. Littré y voyait une
raison d’attribuer au maître de Cos le traité de l’ Ancienne médecine, car
le paragraphe 14 décrit les qualités (8vvdgeis) en équilibre dans le corps,
l'excès de l’une ou de l’autre entraînant la maladie. Cette idée est beaucoup plus élaborée que la théorie d'origine égyptienne: les aliments n’agissent
plus seulement par putréfaction, on commence à entrevoir une chimie, ou
du moins une physique qualitative. L’auteur de l’ Ancienne médecine se
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)sépare des autres traités parce qu'il refuse l’action du chaud, du froid, du
sec et de l’humide. Le traité des Airs, des eaux et des lieux admet au contraire implicitement cette tétrade par la facon dont il classe les climats,
les vents, et leurs effets sur l’organisme. Au paragraphe 12, la douceur
du climat de l’Asie et la prospérité de ses productions, tant en plantes qu’en
animaux et en hommes, est expliquée par le fait que ni le chaud, ni le froid,
ni le sec, ni l’humide, n’y sont jamais en excès. Le quatrième livre des
Maladies doit donc être rapproché, au moins pour l'époque de ses conceptions, de cette deuxiéme classe de traités, représentés surtout par le livre
De la nature de l'homme, qui esquisse (c. 2) toute une théorie de l’équilibre
des substances dans l’organisme, les maladies étant causées par un excès
de froid, de chaud, de sec ou d’humide. Mais le passage d’une idée à l’autre,
de la doctrine des résidus et des flux à celle des humeurs et des qualités,
ne s’est pas fait brusquement, ni par l’autorité dogmatique d’une école
ou d’un théoricien. De là vient Pimpression de confusion que laisse tout
d’abord la Collection hippocratique, mais il y a là une illusion : les liens
entre les traités existent, mais sont cachés. Pour les reconstituer, les critères de différences d’écoles ont leur importance, mais ils apparaissent
sous un jour nouveau si on leur ajoute des différences d’époques. La plupart de nos traités occupent une position intermédiaire entre les deux
théories opposées, cherchant à les juxtaposer ou à en faire la synthèse.
Dans Maladies IV, l'humeur prédominante n’a pas encore complètement
éliminé la notion de fermentation intestinale. Nous saisissons un stade
beaucoup plus avancé de l’évolution dans le premier livre des Maladies,
c. 2, et dans le traité des Affections, c. 1, où le chaud trop échauffant, le
froid trop refroidissant, le sec trop desséchant et l’humide trop humectant
sont censés agir sur la bile et le phlegme. Mais dans les descriptions pathologiques de ces derniers traités, on retrouve les premières conceptions cnidiennes : Mal. I, 23 (VI, 188, L.) « La bile et la pituite s’échauffent du dedans par les aliments et les boissons qui, en même temps, nourrissent et
font croître. » Aff. 21 (VI, 233, L.) : « Cette maladie (iléus) survient quand
une grande quantité de matières fécales s’est calcinée dans l'intestin; le
phlegme s’agglomére autour de cet amas, et l’intestin se gonfle tout autour
de ces matières endurcies. » Aff. 47 (p. 258) : les aliments sont divisés en
digestibles, indigestes et nourrissants; quand le ventre surmonte les aliments, c’est la santé; mais, quand il y a plethore, la maladie s'accompagne
de tranchées et de flatuosités. On peut dire que, dès qu’il est question de
régime, la notion de pléthore apparaît dans n'importe quelle partie du
Corpus (Rég. 70, Aph. II, 17; Ep. VI, 5, 15).
Ici, ce n’est plus la doctrine d’Euryphon qui sert de modèle, nous commencons à sentir l'influence d’Herodicos de Cnide (An. Lond., IV, 44 - V)
où d’Herodicos de Sélymbrie (Jbid., IX, 32). Tous deux fondent leur méthode sur l’équilibre de la nourriture et des exercices, mais le premier
parle encore, comme Euryphon, de résidus, tandis que le second les remplace
par les conflits du chaud et de l’humide. L’orientation diététique de cette
médecine est encore plus accentuée, et chez Hérodicos de Sélymbrie elle
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)A. THIVEL
devient même exclusive. Aux dangers symétriques de la pléthore et de la
vacuité correspondent deux types de régime opposés, atténuant et reconstituant. Le traité Des vents, qui admet les résidus sous forme de güoaı,
accorde son importance à cette notion d’équilibre entre l'activité et l’alimentation (c. 7). Mais c'est surtout le traité Du régime qui en fait une théorie
générale, grâce à l’opposition de l’humide qui nourrit et du feu (exercices,
activité) qui consume et dessèche. Dans les Affections internes, tantôt
(c. 1, VII, 170, L.) le malade doit se nourrir abondamment et faire de petites promenades pour mieux digérer, tantôt (c. 12, p. 196; c. 17, p. 208)
la marche et les aliments sont inversement proportionnés de manière à
éliminer la cause du mal (phtisie, maladie des reins), qui était liée à une
mauvaise alimentation, et à redonner ensuite de l’embonpoint. Au contraire,
Reg. III recommande presque toujours d'augmenter et de diminuer la
nourriture et la promenade (ou l’exercice) en même temps, mais dans le
cas de la dysenterie par pléthore (c. 74, VI, 616 L.) il prescrit, comme
dans les Affections internes, de supprimer le déjeuner et le tiers du dîner et
de se livrer aux exercices, luttes, courses et promenades; mais ensuite la
progression est différente : au bout de dix jours il faut reprendre la moitié
des aliments ôtés en poursuivant les exercices, et continuer à se nourrir et à
travailler jusqu’au rétablissement complet de la santé. Malgré leurs variantes, toutes ces méthodes ont ceci de commun qu'elles cherchent à
contrebalancer les effets du chaud et de l’humide (cf. Maladies des femmes, II,
116 : « Les promenades, et tout ce qui, dans le régime, desséche... »). Même
lorsque le manque d’exercices n’est pas évoqué, il est possible de le supposer
chaque fois qu’il est parlé de nourriture en excès. Rien de tout cela ne se
trouve dans la théorie égyptienne; il appartenait aux Grecs de lui donner
une application bien plus ample, en la faisant reposer sur des idées générales, relatives à la constitution du vivant.
Nous retrouvons les mêmes préoccupations dans la seconde phase de la
formation des maladies, selon opinion d’Euryphon : les résidus montent
du ventre vers la tête, mais il s’agit d'expliquer le mécanisme de ce phénomène. Comment des liquides peuvent-ils s'élever? C’est sans doute pour
esquiver cette difficulté qu’un grand nombre de médecins ont fait jouer
un rôle de plus en plus important à lair dans leurs explications physiologiques. Cette adaptation a pu devoir quelque chose, également, aux conceptions « pneumatistes » d’Anaximéne, de Diogène d’Apollonie ou des
Pythagoriciens, et aux recherches sur la respiration. Les traités d’appartenance cnidienne, au contraire, ne font circuler que des humeurs dans les
vaisseaux. On trouve bien quelquefois la formation de poches d’air dans
le poumon (Affections internes, 5), au nombril (7 bid., 22) ou dans le foie (24),
pour expliquer des gonflements, mais elles sont causées elles-mêmes par
la bile ou le phlegme (c. 24), et parfois, elles se résolvent en liquides (/bid.).
Ces faits relèvent de l'observation, et non de la théorie. Il faut même
remarquer un détail suggestif : on sait que le deuxième livre des Maladies
comporte une double rédaction. Comme Littré le signale déjà dans ses soustitres, les paragraphes 1-11 donnent des descriptions de maladies qui sont
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)exactement reprises dans les paragraphes 12-31, mais alors que la premiére
rédaction insistait beaucoup sur l’étiologie et négligeait le traitement, la
seconde simplifie les explications physiologiques ou les supprime complètement, et développe considérablement la thérapeutique. Ce fait avait frappé
Ilberg!, et il propose — s’appuyant sur les critiques du traité du Régime
dans les maladies aigués contre les Cnidiens — de voir dans les chapitres 1-14
un reflet de la premiére édition des Sentences cnidiennes, tandis que la suite
du livre serait empruntée à cette deuxième édition, que l'auteur de R. M. A.
jugeait plus « médicale » que la première, sans doute parce qu’elle se souciait
moins de distinguer les maladies que d’indiquer le traitement. Si cette
hypothése, trés vraisemblable, était vérifiée, elle confirmerait celle qui fait
des premiers Cnidiens des humoristes rigoureux, tandis que leurs successeurs feraient aussi une place à l'air dans le corps : Mal. II, 24 dit 4 propos
d’une carie du crâne : « Avec le temps, l'os s’amincit, de l'air s’y développe,
et il se fracture ». Dans le paragraphe correspondant, c. 7, il est dit : « Cette
maladie survient quand du phlegme, se formant dans le diploé de l'os, s’y
desséche. » Mais comment les humeurs montent-elles vers le cerveau? Les
traités répondent par deux explications, qui s’excluent l’une l’autre, et
entre lesquelles il est possible d'introduire une succession chronologique :
dans un premier groupe (Lieux dans l'homme, Affections, Maladies I-II-III,
Affections internes) les humeurs se mettent en mouvement parce que la
tête, échauffée, les attire. Ainsi L.H. 33 recommande de ne pas purger
la tête en cas de fièvre, car les errhins sont échauffants; dans Affections
internes 49, la « maladie épaisse » provient du phlegme corrompu et s’accompagne de douleurs de tête; Mal. I, 14, lorsqu'une veine se rompt dans
le poumon, la tête s’échauffe et attire le phlegme; Mal. II, 1, quand la
tête s’échauffe le phlegme s’y fond. Nous avons déjà vu comment les idées
de chaleur et de corruption sont liées. Visiblement, ces auteurs se représentent
le corps comme une marmite d’eau bouillante (cette comparaison est dans
Mal. IV, 49). Les conceptions du traité des Glandes (c. 10 : le cerveau est
une grosse glande, qui pompe l'humidité du corps) et du traité des Chairs
(c. 4 : le cerveau est la métropole du froid et du glutineux, la chaleur du
corps se tient dans les parties grasses) sont toutes différentes, bien qu’on
soit tenté de rapprocher ces ouvrages du groupe cnidien à cause de leur
théorie des fluxions. Mais surtout, l’idée nouvelle de la chaleur innée (£upurov
Oe uév) allait porter le coup fatal à la vieille théorie cnidienne. Comme la
chaleur est désormais nécessaire à la vie, on suppose que la tête attire les
humeurs parce qu’elle est creuse et a une forme de ventouse (Ancienne
médecine, c. 22), comparaison qui se retrouve dans le quatrième livre des
Maladies (c. 35), bien qu’il considère le feu (fièvre) et la chaleur (corruption)
comme un mal. Il faut ajouter que même les traités qui rendent compte
de la montée des humeurs par un échauffement de la tête ne comprennent
plus, bien souvent, que c’est là le signe d’une corruption, et qu'ils font
4. J. Ilberg, Die medizinische Schrift « Uber die Siebenzahl » und die Schule von Knidos.
Griechische Studien Fermann Lipsius zum sechsigsten Geburtstag dargebracht. Leipzig,
Teubner, 1894,
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intervenir des causes extérieures : une trop longue exposition au soleil
peut causer la fièvre, et les maladies sont les mêmes que dans le cas d’un
excès de chaleur interne. L’influence des saisons entre alors en ligne de
compte, et le froid jouant lui aussi son rôle, on a recours à des affusions
d'eau chaude autant qu’à des remèdes réfrigérants (Mal. I, 23. cf. 15, la
tête est comparée à une ventouse, et s’échauffe aussi par les humeurs;
Aff. 2,17; L. H. 9, 27; Mal. II, 1, 12; Aff. int. 45).
La théorie des Lieux dans l'homme, qui fait de la tête l’unique point de
concentration des résidus et la source de toutes les maladies est, du reste,
isolée. Les autres traités cnidiens admettent plusieurs sources : le foie et
la rate s’ajoutent à la tête, en même temps que les qualités des humeurs
interviennent à côté de leur quantité. Les maladies sont donc différenciées
par les diverses nuances du phlegme et de la bile, et par l’endroit auquel
ils se fixent. Ce disant, on définit la doctrine d’Hérodicos de Cnide dans
Anonyme de Londres : des résidus se forment deux humeurs (öypómrec),
l'acide (öEeta) et l’amère (rıxpk) et la prédominance de l’une ou de l'autre
fait les différences entre les maladies. Leur siège est au foie et à la rate.
La tête est encore mentionnée, mais n’a pas plus d'importance que les
deux autres réceptacles. Fredrich (Hipp. Unters., p. 35) suppose avec raison qu’Hérodicos devait toujours faire dériver les vaisseaux de la tête,
mais concevoir deux grands troncs qui se dissociaient à la hauteur du cou
pour passer l’un par le foie, l’autre par la rate. Il connaissait, en somme,
l’Hépatitis et la Splénitis. Les traités cnidiens qui font allusion à ces deux
veines sont Mal. I (c. 26) et Aff. (c. 20). L’exposé détaillé de ce système,
qui se trouve dans Ep. II, 4, 1, montre qu'il avait été adopté aussi par
certains médecins coaques (description identique dans la compilation Nature
des os, 10; IX, 178 L.). Il suffira que les idées sur les quatre qualités s’imposent pour qu’une quatrième source d’humeurs soit ajoutée, le cœur. Du
côté cnidien, on trouve : bile, sang, eau, phlegme dans Mal. IV, 32 sqq.;
bile, phlegme, bile noire, eau dans Aff. 36. Cette dernière répartition a
été plus répandue, mais parfois l'eau est remplacée par le sang (Aff. int. 51,
L. H. 33, Mal. II, 3), comme dans les traités coaques (Ep. VI, 7, 1; Nat.
Hom. 6-7). Sans préjuger de l’origine du paragraphe 11 de Nature de l’homme
(Galien le considère comme interpolé comme toute la fin du livre à partir
du paragraphe 9), on peut constater qu’il entrait bien dans la ligne de
pensée des anciens d’imaginer quatre paires de veines s’accordant avec
un système fondé sur les quatre humeurs, que ce passage soit dû au même
auteur que le début du traité, ou ait été ajouté par la suite en vertu du même
raisonnement. La seule difficulté, pour rattacher Hérodicos de Cnide aux
partisans de l’Hépatitis et de la Splénitis, est que ! Anonyme de Londres, à
propos de celui-ci, parle d’humeur acide et d’humeur amère, et non de
bile et de phlegme. Il ne se fait pas faute, pour d’autres médecins, de nommer ces deux humeurs (Thrasymaque de Sardes, Dexippe de Cos, Philolaos, Ménécrate). Comme nous n’avons aucune autre source de renseignements sur Hérodicos, et que sa doctrine n’a aucun répondant sur ce point
‘dans la Collection hippocratique, nous pouvons seulement supposer ou bien
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)qu'il se distinguait de ses contemporains par cette théorie personnelle, ou
bien que ses conceptions ont aidé à la création des concepts de bile et de
phlegme.
La multiplication des sources d’humeurs a changé le mécanisme des résidus : c’est désormais par leur quantité et leurs qualités que les diverses
sortes d’humide agissent, et elles n’acquièrent plus seulement leur nocivité
par des fermentations dans l’intestin : dans plusieurs points du corps des
germes pathogénes peuvent se former. Les Egyptiens ne se posaient pas la
question de savoir comment les aliments pouvaient devenir sources de maladies et de mort. Ils constataient simplement la putréfaction du cadavre, et
Pétendaient au vivant. Les Grecs ont trouvé de nombreuses explications,
où la putréfaction est d’abord devenue surabondance, puis où les différences
qualitatives sont apparues comme essentielles. Le rôle du ventre va donc
être minimisé. La tête ne sera plus un simple relais (ou plutôt un carrefour
important) dans le trajet et la distribution des humeurs, elle aussi pourra
être le siège de putréfactions. C’est ce que l’on constate lorsqu’on étudie le
troisième moment de la doctrine d’Euryphon : le séjour des humeurs dans
la tête. Dans nos documents les plus anciens, la bile peut s’y trouver aussi
bien que le phlegme (Mal. II, 2) : « Quand un phlegme sub-bilieux s’entretient dans la tête, les ulcères naissent par l'humidité que le phlegme et
la bile produisent au sinciput. » Bientôt la tête devient le réservoir du
phlegme. En cas de maladie, il s’y accumule, les conduits sont insuffisants
pour l’évacuer, et il s’y corrompt par stagnation. Mais il fait pression sur
ses obstacles, finit par les rompre, et fait irruption dans le corps. Lieux
dans l’homme, 1, explique que l’humidité « n’étant pas conduite par les
canaux de la tête, coule là où la chance le veut (fi &v röxn) » ; au paragraphe 9,
l’auteur ajoute le chaud et le froid comme causes de la corruption du
phlegme. Dans Aff. int. 10, la tête se remplit de phlegme, la chaleur se développe, l’humeur se corrompt « attendu que le phlegme ne peut être ma
de manière à cheminer »; puis, quand les veines trop gonflées ne peuvent
plus le contenir, il descend en fluxion sur le poumon. C’est ici peut-être
que l’hypothèse de Fredrich retrouverait sa place. Aleméon! croyait que
si le cerveau changeait légèrement de position, et ne venait plus présenter
ses centres sensitifs devant les orifices des canaux (rép), la transmission
ne se faisait plus, c’est ainsi qu’il expliquait la cécité ou la surdité. De
même, on lit dans Mal. II, 4 : « Il y a dureté d’ouie, d’une part à cause
du bruit et du bourdonnement intérieurs, d'autre part à cause du gonflement du cerveau et des veines cérébrales; l'excès de chaleur fait que
le cerveau emplit le vide qu’il a vers l’oreille... C’est ce qui fait que l’ouie
est dure. » Lieux dans l’homme, 2, reprend la même théorie de l’audition.
Comme ce sont les seuls témoignages, malgré le manque de documents on
peut considérer une parenté de pensée entre les premiers Cnidiens et le
médecin de Crotone comme très probable. Mais le plus souvent, dans nos
traités, le cerveau est en proie à la corruption, et si celle-ci est particulière1. Théophraste, De Sens. 25 (Vors. I, 211, 34). Cf. Aristote, De anima B 6 744 a8.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)A. THIVEL
ment violente et rapide, elle prend le nom de « sphacèle » (Mal. II, 5, 20);
les symptémes sont graves, et le malade meurt dans les trois jours. Le
signe que le cerveau est atteint par le mal, c’est que les tempes battent.
(ef. Mal. II, 8, 12; L. H. 3; Epid. VII, 1, 2, 3, 5, 7, 14... etc.). Le traité
des Lieux dans l'homme explique le battement par la rencontre de deux
flux contraires : le phlegme se mêle au sang et le corrompt. « Dans ce cas
(L. H. 13) il faut cautériser les veines qui pressent les yeux, ces veines
battant toujours et situées entre l’oreille et la tempe. » Mal. II, 12, le médeein doit faire à la tête huit eschares, deux près des oreilles, deux aux tempes,
deux derrière la tête de chaque côté de la nuque, deux au nez dans les
angles, et brûler les veines près des oreilles jusqu’à ce que les battements
cessent. On se souvient qu’Euryphon s'était fait une mauvaise réputation
en abusant du fer rouge (Platon le Comique, cité par Galien, XVII A 149150, K.). Dans l’Anonyme
de Londres, trois doctrines comprennent de la
même façon que nos traités le rôle de la tête : Alcamène d’Abydos (VI,
41 - VIII, 11) dit que les résidus, en passant par la tête, sont renforcés (émyoenyobgeva) par elle, et, redescendant vers le corps, causent des maladies.
Timothée de Métaponte (An. Lond. VIII, 11-34) affirme que la tête répartit
la nourriture dans le corps; quand ses conduits se bouchent, les résidus
s’y accumulent, s’y corrompent, puis forcent les passages, et descendent
en état de fluxion. Abas (ou Aias, /bid., VIII, 35) appelle « purgations du
cerveau » les humeurs qui découlent des narines, des oreilles, des yeux,
de la bouche. Si ces purgations sont excessives, elles deviennent des catarrhes
et infectent Je corps. Ces auteurs doivent étre contemporains des premiers
écrits de la Collection hippocratique. On retrouve les purgations du cerveau dans le traité Des airs, des eaux et des lieux, c. 10 (II, 46, L.) et dans
la Maladie sacrée (c. 5, VI, 368). Cela montre que la théorie des fluxions
s’etait formée de très bonne heure, et qu’elle n’était pas professée par la
seule école de Cnide. A l’opposé, dans les traités les plus récents, les collections d’humeurs peccantes peuvent se produire dans le foie ou dans la
rate, et finalement dans n’importe quel viscère où, en effet, le médecin
les trouve fréquemment. Le traité De l’art, c. 2, dit que la tête, le foie et
le poumon sont creux, et peuvent recevoir des humeurs, bonnes ou mauvaises. Pour le premier livre des Maladies (13, 15) les empyèmes peuvent
étre causés soit par un flux de phlegme descendant de la téte, soit par un
accident local : une rupture de veine dans le poumon.
Au quatriéme moment de la théorie, les humeurs redescendent vers le
corps sous forme de fluxions. Cette conception est typiquement grecque, et a
été admise par tous les auteurs, toutes les écoles. Les différences viennent
des qualités des humeurs et des lieux où elles se fixent. Ainsi l'exposé de
Lieux dans l’homme (fluxions sur les oreilles, les narines, les yeux, la poitrine, la moelle épinière, les vertèbres, les hanches) se retrouve exactement
dans les livres cnidiens (Mal. II, III, Aff. int.) où il commande l’énumération des maladies de la tête vers les reins, jusqu’à la coxalgie, la phtisie
dorsale et le tétanos, mais ne recouvre pas tout à fait celui de Glandes
(c. 7 : oreilles, yeux, nez, larynx, pharynx, moelle épinière, ventre, poumon,
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)hanches), ni celui de Chairs (c. 16 : nez, palais, gorge, poumon, ventre).
D’autre part, les Epidémies, les Airs, eaux, lieux, les Aphorismes en gardent
de nombreuses traces : A. E. L., 3 : dans les villes à l’abri du vent du nord,
les habitants ont la tête humide et pituiteuse, le ventre éprouve de fréquents
changements à cause de la pituite qui descend de la tête. cf. /bid., 10,
p. 46. Et le même traité attribue les mêmes conceptions aux Scythes, qui
s’ouvrent les veines derrière les oreilles pour soigner leur impuissance : ce
traitement devrait altérer la liqueur séminale, « car il y a derrière les oreilles
des veines qui, coupées, privent ceux qui ont subi cette opération de la
faculté d’engendrer. » Dans Epid. III, 13, des matiéres visqueuses, blanches
et liquides, descendent de la tête vers la gorge et le poumon. Dans Aph. VII,
30, si les selles sont écumeuses, c’est que le flux vient de la tête. Il n’est
pas jusqu’aux traités de chirurgie qui ne révélent, eux aussi, ces conceptions sous-jacentes : Mochlique, 39 (IV, 386, L.) « La contusion de la téte
sans plaie, soit par chute, soit par fracture, soit par compression, produit
dans quelques cas l’écoulement d’humeurs acres qui viennent de la tête
dans la gorge; et de l’endroit blessé de la tête, il descend des humeurs
dans le foie et dans la cuisse. » La théorie des flux est également présente
dans Ancienne médecine, c. 18 : dans le coryza, il se fait, par les narines,
un écoulement d’humeurs Acres qui enflamment (Scoow dv... beöga xwnôÿ
did tiv fivécov I, 614, L.). Mais ici on saisit comment les conceptions communes ont été repensées par des observateurs patients, à l’aide de notions
philosophiques sur les qualités : de la simple idée de flux parcourant le
corps et répandant partout la maladie, l’auteur de l’Ancienne médecine
(ou son école) a tiré la théorie si féconde de la coction. Du reste, si l’on
admettait que les humeurs pouvaient se rassembler dans plusieurs sources,
les fluxions perdaient de leur netteté, leur double mouvement ascendant et
descendant ne pouvait plus étre suivi avec autant de rigueur tout le long
des vaisseaux. C'est pourquoi on en vint à l'idée que la maladie corrompt
les chairs en les envahissant, les liquéfie, les « fond », et les transforme en
pus. Mais cette théorie des flux, qui semble si ancienne et si universelle
(ef. Hérodote, IV, 187 : les Libyens, quand leurs enfants ont quatre ans,
leur brûlent les veines du crâne, et même des tempes, pour leur éviter à
jamais tout écoulement d’humeurs) survécut à toutes les découvertes et à
tous les progrès de la médecine, jusqu’à notre xvır® siècle. Les Cnidiens
n’en sont pas les inventeurs, mais ils l’ont tous admise en méme temps
que celle des résidus, et ils lui sont restés plus fidèles que les Coaques.
L'intérêt inappréciable de la Collection hippocratique, c’est de nous
avoir conservé une histoire. La référence à la médecine égyptienne, dont
le répondant le plus direct est Euryphon, permet de considérer comme les
plus anciennes les doctrines fondées sur la notion de résidus et sur le primat de la téte. Ainsi, il devient possible d’esquisser une chronologie des
doctrines, car elles s’engendrent logiquement, par le développement simultané du raisonnement et de observation, jusqu’à l’apparition, dans le
dernier tiers du v® siècle, de ’humorisme, merveilleusement adapté à la
physique qualitative élaborée par les philosophes. Le moment capital est
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Pextension de l’influence d’Empedocle. Avant lui, les causes des maladies
sont bien identifiées, ce sont des agents matériels que l'on peut combattre
directement. La théorie des quatre éléments et des qualités oblige les médecins à prendre parti sur la structure du vivant, et même de la matière.
Les flux deviennent alors des éléments constitutifs du corps humain, en
santé comme en maladie, et le passage d’un état à l’autre se fait par des
transformations qu’il faut expliquer. Certes, il peut y avoir des attardés, et
les novateurs réfléchissent parfois sur des notions très anciennes, mais la
profession médicale exige que l’on se tienne au courant de toutes les nouveautés, et qu'on en tienne compte, même pour les combattre. Aussi la
différence entre doctrines pré-empédocléennes et post-empédocléennes est-elle
nette et suffisante pour fournir un premier principe de classement. Peut-être
Anonyme de Londres, en divisant les doctrines en deux catégories, celles
fondées sur les résidus digestifs et celles qui supposent l’équilibre des humeurs, donne-t-il une image assez fidèle de l’évolution historique.
Antoine THIVEL.