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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)MAURIZIO BETTINI
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qui, dans leur procédure analogique, ont une intention incantatoire.
Des jeux de mots où la pragmatique linguistique va de pair avec
NICOLAS VINEL
Centre Philosophies et Rationalités
l’allusion ludique58,
Université de Clermont-Ferrand
Le judaïsme caché
du carré SATOR de Pompéi
Centro Antropologia e Mondo Antico
Facoltà di Lettere
Via Roma 47
53100 Siena
Une découverte récente dans le domaine des mathématiques pythagoriciennes conduit au déchiffrement du carré SATOR dont le plus ancien exemple
est à Pompéi. Il cache une autre inscription en latin, et en toutes lettres,
qui prouve que c'est un cryptogramme juif, fondé sur l'autel de bronze
d'Ex 27 et le serpent de bronze de Nb 21, comme signe de reconnaissance et
symbole sotériologique pour la Diaspora. En outre, le mot « SAUTRAN » inscrit
sous le SATOR à Pompéi n'est pas le salut d'un certain Sautran(us) : devant
la lettre N, qui symbolise le serpent dans l'épigraphie judéo-chrétienne,
SAUTRA transcrit un impératif de la racine hébraïque str « cacher », dont
l'infinitif absolu est SATOR
The hidden judaism of the Pompeiian SATOR square
A recent discovery in the Pythagorean mathematical field leads to the
deciphering of the SATOR square, the earliest examples of which are in
Pompeii. It hides another Latin inscription, insfull, which shows that it's a
Jewish cryptogram, based on the bronze altar in Ex 27 and the bronze
serpent in Nb 21, as an identification mark and a symbol of salvation for
the Diaspora. Furthermore, the word “SAUTRAN” below the SATOR in
Pompeii doesn't mean the greeting from someone called Sautran(us) :
before the letter N, symbol of the serpent according to the Judeo-Christian
58. Ce texte a die discuté A Paris dans le cadre du Groupe de Recherches
epigraphy, SAUTRA transcribes an imperative of the hebrew root str “to
hide”, the infinitive absolute of which is SATOR
« Antiquité au Présent » de l'Équipe « Théorie Littéraire et Sciences humaines »
dirigée par Florence Dupont. Je remercie Annie Dubourdieu, Maxime Picrre,
Florence Dupont et tous les participants pour les suggestions qu'ils ont bien
voulu me faire.
Revue de l'histoire des religions, 223 - 72006, p. 173 à 194
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Revue de l’histoire des
religions
Varia
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Nicolas Vinel
Le judaïsme caché du carré SATOR de
Pompéi
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Référence électronique
Nicolas Vinel, « Le judaïsme caché du carré SATOR de Pompéi », Revue de l’histoire des religions [En ligne], 2 | 2006,
mis en ligne le 19 janvier 2010, consulté le 13 octobre 2012. URL : http://rhr.revues.org/5136
Éditeur : Armand Colin
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Université de Clermont-Ferrand
Le judaïsme caché
du carré SATOR de Pompéi
Une découverte récente dans le domaine des mathématiques pythagoriciennes conduit au déchiffrement du carré SATOR, dont le plus ancien exemple
est à Pompéi. Il cache une autre inscription en latin, et en toutes lettres,
qui prouve que c’est un cryptogramme juif, fondé sur l’autel de bronze
d’Ex 27 et le serpent de bronze de Nb 21, comme signe de reconnaissance et
symbole sotériologique pour la Diaspora. En outre, le mot « SAUTRAN » inscrit
sous le SATOR à Pompéi n’est pas le salut d’un certain Sautran(us) : devant
la lettre N, qui symbolise le serpent dans l’épigraphie judéo-chrétienne,
SAUTRA transcrit un impératif de la racine hébraïque str « cacher », dont
l’infinitif absolu est SATOR.
The hidden judaism of the Pompeiian SATOR square
A recent discovery in the Pythagorean mathematical field leads to the
deciphering of the SATOR square, the earliest examples of which are in
Pompeii. It hides another Latin inscription, in full, which shows that it’s a
Jewish cryptogram, based on the bronze altar in Ex 27 and the bronze
serpent in Nb 21, as an identification mark and a symbol of salvation for
the Diaspora. Furthermore, the word “SAUTRAN” below the SATOR in
Pompeii doesn’t mean the greeting from someone called Sautran(us) :
before the letter N, symbol of the serpent according to the Judeo-Christian
epigraphy, SAUTRA transcribes an imperative of the hebrew root str “to
hide”, the infinitive absolute of which is SATOR.
Revue de l’histoire des religions, 223 - 2/2006, p. 173 à 194
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O P E R A
T E N E T
A R E P O
S A T O R
Depuis la fin du XIXe siècle, le carré SATOR a suscité des hypothèses nombreuses et, disons-le, parfois peu raisonnables, mais dont
le nombre et les excès mêmes mesurent la fortune épigraphique de ce
palindrome à l’aube de l’ère chrétienne : au IIIe siècle en Angleterre
et en Syrie, à Doura-Europos ; au début du IIe en Hongrie ; enfin, et
surtout, au Ier à Pompéi. Rappelons quelques faits. Dans l’histoire
de l’exégèse du SATOR, deux « découvertes » ont fait date, à dix ans
d’intervalle. En 1926, quand le plus ancien SATOR connu datait du
IIIe siècle, F. Grossser observa que le palindrome était composé des
mêmes lettres que les deux mots Pater noster et montra qu’il était
possible, avec ses vingt-cinq lettres, de former la croix suivante 1 :
A
A
P
A
T
E
R
P A T E R N O S T E R
O
S
T
E
R
O
1. Felix Grosser, « Ein neuer Vorschlag zur Deutung der Satorformel »,
Archiv für Religionswissenschaft, 29, 1926, p. 165-169.
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Nombre d’exégètes prirent sur cette anagramme une entière assurance : elle ne pouvait être fortuite et constituait la preuve de l’origine
chrétienne du carré. Or, l’année 1936 vit la découverte d’un S ATOR
à Pompéi, sur une colonne de la palestre, où il est complété par
d’autres inscriptions : la même main a écrit au-dessous SAUTRAN
puis, en caractères plus petits, VALE ; une seconde main a ajouté D
au-dessus et ANO au-dessous ; ce SATOR bien conservé permit à
M. Della Corte de reconnaître le fragment d’un autre dans une
inscription mutilée découverte en 1925, à l’intérieur d’une maison 2.
Antérieurs à l’éruption du Vésuve, le 24 août 79, ce sont à ce jour les
plus anciens exemples connus du palindrome. On soupçonna dès lors
l’anagramme de Grosser d’être une pure coïncidence, et l’hypothèse
chrétienne fut contestée par ceux qui jugeaient improbable, à cette
date, la création d’un tel cryptogramme par des chrétiens, voire
l’existence même d’une communauté chrétienne à Pompéi. L’hypothèse juive fut alors envisagée, car on possédait déjà plusieurs
indices sérieux d’une présence juive 3 (même si la recherche récente
doute qu’elle ait été « nombreuse » 4), mais aucun argument décisif
ne fut apporté 5. Beaucoup gardèrent donc leur foi en l’interprétation
chrétienne de Grosser, dont l’anagramme reste communément répandue 6, bien qu’un article spirituel et magistral de Paul Veyne ait dissipé
une erreur si charmante 7.
2. Matteo Della Corte, « Il crittogramma del “Pater noster” rinvenuto a
Pompei », Atti della Pontificia Academia Romana di Archeologia, 12, 1936,
p. 397-400 (photographie p. 398).
3. Jean-Baptiste Frey, « Les Juifs à Pompéi », Revue Biblique, 42, 1933,
p. 365-384.
4. Voir Giancarlo Lacerenza, « Per un riesame della presenza ebraica a
Pompei », Materia giudaica, 6 (1), 2001, p. 99-103.
5. Status quaestionis par Duncan Fishwick, « On the origin of the rotas-sator
square », Harvard Theological Review, 57, 1964, p. 39-53.
6. Jean Carmignac, Recherches sur le Notre Père, Paris, Letouzey, 1969,
p. 448-468 ; Rino Cammilleri, Il quadrato magico. Un mistero che dura da
duemila anni, BUR, Milan, 20042.
7. Paul Veyne, « Le carré Sator ou beaucoup de bruit pour rien », Bulletin
de l’Association Guillaume Budé. Lettres d’Humanité, t. 27, 4e série, n° 4,
décembre 1968, p. 427-456.
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Dans ces circonstances, les pages qui suivent n’auraient jamais vu
le jour sans une découverte récente dans le domaine des mathématiques anciennes, au sujet des carrés que nous appelons aujourd’hui
« magiques » ; ceux-ci sont connus avant l’ère chrétienne en Chine
et quelques siècles plus tard en Inde, mais on les croyait absents de
la tradition gréco-romaine jusqu’au XIVe siècle, où un opuscule
byzantin leur est explicitement consacré 8 (les interprètes du SATOR
lui ont logiquement accordé peu d’intérêt, du fait de son caractère
tardif 9) ; or, comme on peut le lire dans la revue Archive for History
of Exact Sciences, un passage du traité consacré par Jamblique
(IIIe-IVe s.) à l’arithmétique pythagoricienne, à propos des carrés
naturels et non naturels de trois, implique non seulement une connaissance minimale de ceux que nous appelons « magiques », mais
permet aussi d’expliquer leur découverte 10. Sachant que le berceau
du pythagorisme est le sud de l’Italie 11, ce locus ouvre d’emblée
une perspective nouvelle à l’étude du SATOR de Pompéi : aurait-il
été chiffré grâce à un carré pythagoricien de cinq ?
Cette perspective s’accorde avec l’hypothèse juive, car, au Ier siècle,
l’assimilation de l’arithmétique grecque et du pythagorisme par le
judaïsme est attestée non seulement dans la Diaspora alexandrine,
où Philon va jusqu’à associer le Tétragramme à la Tétraktys 12, mais
aussi dans le judaïsme palestinien, car « des lettres grecques furent
utilisées pour désigner des nombres y compris dans le Temple même
(Shek. 3,2) 13 » et Flavius Josèphe affirme sans ambages que les
8. Paul Tannery, « Le traité de Manuel Moschopoulos sur les carrés magiques.
Texte grec et traduction », Mémoires scientifiques, t. IV, Paris, Gabay, 19962,
p. 26-60.
9. Voir notamment Guillaume de Jerphanion, « La formule magique SATOR
AREPO ou ROTAS OPERA. Vieilles théories et faits nouveaux », Recherches
de Science Religieuse, 25, 1935, p. 214.
10. Nicolas Vinel, « Un carré magique pythagoricien ? », Archive for
History of Exact Sciences, 59 (6), 2005, p. 545-562.
11. Voir Porphyre, Vita Pythagorae, éd. Nauck, Leipzig, Teubner, 18862,
12. Philon, De vita Mosis, II, 115, éd. Arnaldez, Cerf, Paris, 1967, p. 242.
13. Gershom Scholem, La Kabbale, Gallimard, Paris, 20033, p. 511.
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Esséniens ont adopté le mode de vie enseigné par Pythagore 14 (selon
les mots de Martin Hengel, « the essential thing is not the supposed
“Pythagorean” influences, but the fact that Hellenistic observers like
Josephus […] could present them as Jewish “Pythagoreans” 15 ») ; à
cela s’ajoute le thème inverse du « larcin des Grecs » et de l’origine
hébraïque du pythagorisme, topos littéraire révélateur, lui aussi, de
son assimilation par le judaïsme hellénisé 16.
C’est pourquoi l’hypothèse d’un cryptogramme juif utilisant
l’arithmétique pythagoricienne est légitime. Sa validité sera établie
par le déchiffrement du SATOR, qui s’avère à la fois un signe de
reconnaissance juif, aux dimensions de l’autel de bronze d’Ex 27, et
un symbole sotériologique, image du serpent de bronze de Nb 21 ;
ce symbole est souligné par SAUTRAN, transcription d’un impératif
hébraïque précédant la lettre N, symbole du serpent dans l’épigraphie
judéo-chrétienne.
I. ARA AEREA : UN TÉMOIN POUR LA DIASPORA
La tradition biblique relative à l’autel des holocaustes atteste
qu’il possède, outre sa fonction liturgique, une importante valeur
symbolique. Dans le livre de Josué, notamment, la Diaspora transjordanienne est confrontée à la problématique de l’exil : peut-on
servir YHWH en terre étrangère ? Ayant bâti une reproduction de
l’autel de YHWH, les tribus transjordaniennes répondent en ces
termes à l’accusation d’infidélité à son culte (Jos 22,28-29) :
« Regardez la forme de l’autel de YHWH que nos pères ont fait, non
en vue d’holocaustes ou d’autres sacrifices, mais comme un témoin
entre nous et vous. Loin de nous de nous révolter contre YHWH et
de nous détourner aujourd’hui de YHWH en bâtissant, pour y offrir
14. Flavius Josèphe, Antiquitates Judaicae, XV, 371. Dernier état de la
recherche dans Justin Taylor, Pythagoreans and Essenes. Structural parallels
(« Collection de la Revue des Études Juives », 32), Peeters, Paris-Louvain, 2004.
15. Martin Hengel, Judaism and Hellenism: Studies in their Encounter in
Palestine during Early Hellenistic Period, Fortress, Philadelphia, 1974, t. I, p. 247.
16. Voir Peter Gorman, « Pythagoras Palaestinus », Philologus, 127, 1983,
Page 8
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)holocaustes, oblations ou sacrifices, un autel rival de l’autel de YHWH
notre Dieu, érigé devant sa demeure. 17 »
C’est donc dans sa « forme » que réside la fonction symbolique
de l’autel. Or, dans le livre de l’Exode, l’autel de bronze construit par
Beçaléel a une « forme » très particulière, conforme aux instructions
divines reçues par Moïse en Ex 27,1-2 :
« Tu feras l’autel en bois d’acacia ; de cinq coudées de long et de cinq
coudées de large, l’autel sera carré ; il aura trois coudées de haut. Tu
feras à ses quatre angles des cornes faisant corps avec lui, et tu le
plaqueras de bronze. »
La valeur symbolique de ses dimensions est attestée dans le livre
des Chroniques (IVe-IIIe s.), dont les chapitres 2 Ch 1-9 racontent la
construction du temple de Jérusalem par Salomon. Celui-ci se rend
tout d’abord au lieu de culte de Gabaon, où se trouve la Tente de la
Rencontre : « L’autel de bronze qu’avait fait Beçaléel, fils de Uri,
fils de Hur, était là devant la Demeure de YHWH » (2 Ch 1,5). De
retour à Jérusalem, Salomon ordonne de bâtir un temple, mais choisit
pour l’autel des holocaustes des dimensions plus imposantes : « Il
fit un autel de bronze, long de vingt coudées, large de vingt et haut
de dix 18 » (2 Ch 4,1) ; quant à celui d’Ex 27, il est pris comme
modèle d’un socle placé sur le parvis du temple (2 Ch 6,13) :
« Salomon avait fait un socle de bronze qu’il avait mis au milieu de la
cour ; il avait cinq coudées de long, cinq de large et trois de haut. Salomon
y monta, s’y tint et s’y agenouilla en présence de toute l’assemblée
d’Israël. »
Vu la correspondance de ces dimensions avec celles du SATOR,
on peut se demander si elles avaient encore au Ier siècle la valeur
symbolique qu’elles ont pour le Chroniste, trois siècles plus tôt. En
d’autres termes, la « forme » de l’autel d’Ex 27 était-elle pour la
Diaspora méditerranéenne ce qu’est la « forme » de l’autel de Jos 22
pour la Diaspora transjordanienne : un signe de reconnaissance entre
fidèles de YHWH ?
17. Les traductions sont celles de la Bible de Jérusalem, excepté pour le
Tétragramme transcrit YHWH et nehochet toujours traduit par « bronze ».
18. Cf. 1 R 8,64 : « L’autel de bronze qui était devant YHWH était trop
petit. »
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)En effet, le SATOR de Pompéi s’inscrit dans une période où les
juifs ont dû quitter Rome à deux reprises : sous Tibère en l’an 19 et
sous Claude en l’an 49, comme en témoignent les Actes des Apôtres 19.
Il est donc vraisemblable que certains aient utilisé un tel signe de
reconnaissance à l’insu des païens : les dimensions de l’autel de
bronze constituaient une base particulièrement pertinente pour un
cryptogramme, visible même une fois le carré chiffré. Grâce à quel
chiffre ? Le locus pythagoricus de Jamblique permet de supposer
que c’est un carré non naturel de 5 respectant deux propriétés : ses
lignes et colonnes ont une somme égale à 65 ; 13, au centre du
carré, est la moyenne arithmétique des couples de nombres pris
symétriquement autour de lui, donc égaux à 26 (13 + 26 + 26 = 65).
C’est le cas du carré transmis par l’opuscule byzantin 20 :
65 65 65 65 65 65 65
11 24 7 20 3 65
4 12 25 8 16 65
17 5 13 21 9 65
10 18 1 14 22 65
23 6 19 2 15 65
Dans l’hypothèse où le SATOR a une origine juive, un tel carré ne
manque pas d’intérêt, puisque les nombres 13, 26 et 65 sont connus
pour signifier le nom divin dans la gématrie hébraïque : 26 est la
valeur numérique du Tétragramme, 65 celle de sa forme lue
« Adonaï », 13 celle de ehad « Un » (Dt 6,4). Or la pratique de la
gématrie, ou isopséphie, est attestée à Pompéi par plusieurs inscriptions grecques 21 :
– n° 12* : « J’aime celle dont le chiffre (arithmos) est (...) 1. »
19. Ac 18,2 : « Un édit de Claude ordonnait à tous les juifs de s’éloigner
de Rome. » Voir Leonard Victor Rutgers, « Roman Policy towards the Jews:
Expulsions from the City of Rome during the First Century C.E. », Classical
Antiquity, 13, 1994, p. 56-74, repris dans The Hidden Heritage of Diaspora
Judaism, Peeters, Louvain, 1998, p. 171-191.
20. Paul Tannery, « Le traité de Manuel Moschopoulos », art. cit., p. 54.
21. Corpus Inscriptionum Latinarum, t. IV, Suppl., Berlin, 1901, p. 460,
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)– n° 4839 : « celle dont 1 035 est le chiffre du beau nom (arithmos tou
kalou onomatos) »
– n° 4861 : « J’aime celle dont 545 est le chiffre (arithmos). »
Très tôt, on a souligné le parallèle entre ces inscriptions de Pompéi
et le texte contemporain de l’Apocalypse sur le chiffre de la Bête 22 :
– Ap 13,17 : « le nom de la Bête ou le chiffre de son nom (ton arithmon
tou onomatos) »
– Ap 13,18 : « Son chiffre (arithmos), c’est 666. »
Au vu de ces parallèles contemporains du SATOR et de nombres
tels que 1 035 ou 666, une isopséphie 65 pour « Adonaï » dans le
carré pompéien n’a rien d’invraisemblable. Certes, les spéculations
de ce genre nous rebutent aujourd’hui, et souvent à bon droit, mais
il faut savoir que même dans la tradition chinoise, où la connaissance du carré magique de trois est certaine avant l’ère chrétienne,
le carré lui-même n’est attesté explicitement qu’au Xe siècle, « after
some thirteen hundred years of hidden, private or cultic use 23 ». Il
est donc possible que des raisons religieuses ou ésotériques expliquent
un aussi long silence entre le SATOR et le traité byzantin.
Gershom Scholem souligne une telle tradition ésotérique liée au
pythagorisme dans le Sefer Yezira, le plus ancien texte connu de la
mystique juive (IIIe-VIe s.), pour sa conception de la Création à partir
de lettres et de nombres, qui « tire probablement son origine de sources
néo-pythagoriciennes 24 ». Or la correspondance entre lettres et
nombres est justement au cœur du cryptogramme de Pompéi, notamment parce que son centre N, 13e lettre des alphabets latin et grec
(et qui vaut 13 par exemple sur des pièces grecques du IIe siècle
av. J.-C. 25), coïncide avec le centre du carré naturel de cinq, mais
22. Antonio Sogliano, « Isopsepha Pompeiana », Rendiconti della Reale
Academia dei Lincei, 10, 1901, p. 256-259.
23. Steve Cammann, « The magic square of Three in old chinese philosophy
and religion », History of Religions, 1, 1960, p. 37-80 (p. 45).
24. Gershom Scholem, Les origines de la Kabbale, Aubier, Paris, 1966,
p. 37.
25. Otto Neugebauer, The exact sciences in Antiquity, New York, 19572,
p. 9 : « The months of issue are denoted by the letters A to M representing the
numbers 1 to 12 for an ordinary year, adding N = 13 for a leap year. »
Page 11
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)surtout parce qu’il suffit de transformer ce carré naturel en carré
« Adonaï » pour déchiffrer le carré SATOR.
1) La croix centrale subit une rotation de 45° à droite :
1 2 3 4 5
6 7 8 9 10
11 12 13 14 15
16 17 18 19 20
21 22 23 24 25
11 24 7 20 3
4 12 25 8 16
17 5 13 21 9
10 18 1 14 22
23 6 19 2 15
R O T A S
O P E R A
T E N E T
A R E P O
S A T O R
T
T
E
E
N
E
T
E
T
2) La croix qui relie les angles opère la même rotation, mais les
paires de nombres placées symétriquement autour de 13, leur moyenne
arithmétique (1-25, 5-21, 7-19, 9-17), passent de l’extérieur à
l’intérieur, et vice-versa :
1 2 3 4 5
6 7 8 9 10
11 12 13 14 15
16 17 18 19 20
21 22 23 24 25
11 24 7 20 3
4 12 25 8 16
17 5 13 21 9
10 18 1 14 22
23 6 19 2 15
R O T A S
O P E R A
T E N E T
A R E P O
S A T O R
P
R
R S N S R
Page 12
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)3) Restent huit nombres pairs qui correspondent aux A et O ; ils
permutent simplement entre eux :
R O T A S
O P E R A
T E N E T
A R E P O
S A T O R
O
O
A
A
A
A
O
O
Ainsi déchiffré par le carré « Adonaï », le cryptogramme contient,
outre les deux TENET, les mots latins ARA AEREA « autel de
bronze 26 » :
T
T
E
E
N
E
T
E
T
T O P O T
A E R E A
R S N S R
A E R E A
T O P O T
A E R E A
R
R
A E R E A
Il est crucial de noter la correspondance entre ce carré ARA
AEREA et les instructions divines d’Ex 27,1-2 pour l’autel de bronze :
« De cinq coudées de long et de cinq coudées de large, l’autel sera
carré […]. Tu feras à ses quatre angles des cornes faisant corps avec
lui, et tu le plaqueras de bronze. » À chaque « corne » correspond
un T, dont Tertullien (IIe s.) atteste qu’il est la transcription latine du
taw 27, ce « signe » que Dieu ordonne d’inscrire sur le front des justes
en Ez 9,4 ; or cette scène se déroule « devant l’autel de bronze »
(Ez 9,2) ; en outre, les cornes sont la partie la plus sainte de l’autel,
si bien que l’on ne pouvait porter la main sur celui qui les saisissait :
TENET exprime probablement cette idée dans le carré ARA AEREA,
comme plus tard la Vulgate de 1 R 1,50, tenuit cornu altaris « il
saisit une corne de l’autel ».
26. Le nom ara et l’adjectif aereus sont courants dans le latin du Ier siècle ;
la Vulgate choisira la traduction plus rare altare aeneum (Ex 38,30 ; 39,39 ;
2 R 16,14, etc.).
27. Tertullien, Adversus Marcionem, III, 22 (PL, éd. Migne, t. II, col. 353) :
“Da signum TAU in frontibus virorum”. Ipsa est enim littera Græcorum Tau,
nostra autem T. « “Mets le signe TAU sur le front des hommes” ; c’est le Tau
des Grecs, et notre T. »
Page 13
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Le SATOR montre donc que la « forme » de l’autel des holocaustes
avait toujours, à l’aube de l’ère chrétienne, la valeur symbolique
que lui attribue le Chroniste au IVe siècle, et qu’elle restait pour la
Diaspora méditerranéenne ce qu’elle est pour la Diaspora transjordanienne de Jos 22 : « un témoin (’ed) entre nous que c’est YHWH
qui est Dieu » (v. 34). Toutefois, ce n’est pas sa seule valeur.
II. SERPENS AEREA : UN SYMBOLE SOTÉRIOLOGIQUE
Outre cette fonction de témoin, le SATOR n’avait-il pas une valeur
sotériologique, au sens où le salut, « c’est échapper à quelque mal
physique, au danger, aux mains d’un ennemi 28 » ? En effet, selon Isaïe,
l’autel témoin annonce la délivrance future de la Diaspora (Is 19,19-20) :
« Ce jour-là, il y aura un autel dédié à YHWH au milieu du pays d’Égypte
[…]. Ce sera un signe et un témoin (’ed) de YHWH Sabaot au pays
d’Égypte. Quand ils crieront vers YHWH par crainte des oppresseurs,
il leur enverra un sauveur et un défenseur qui les délivrera. »
Or le bronze est la matière d’un autre symbole de salut, plus
célèbre encore, à savoir le serpent fabriqué par Moïse en Nb 21,6-9 :
« Dieu envoya contre le peuple les serpents brûlants, dont la morsure
fit périr beaucoup de monde en Israël. Le peuple vint dire à Moïse :
“Nous avons péché en parlant contre YHWH et contre toi. Intercède
auprès de YHWH pour qu’il éloigne de nous ces serpents.” Moïse
intercéda pour le peuple et YHWH lui répondit : “Façonne-toi un Brûlant
que tu placeras sur un étendard (nes, sèmeion LXX). Quiconque aura
été mordu et le regardera restera en vie.” Moïse façonna donc un serpent
de bronze qu’il plaça sur l’étendard (nes), et si un homme était mordu
par quelque serpent, il regardait le serpent de bronze et restait en vie. »
L’importance extrême de cet épisode pour la Diaspora alexandrine contemporaine du SATOR est attestée par le livre de la Sagesse
(Ier s. av.), qui fait du serpent de Nb 21 le symbolon de Dieu lui-même
(Sg 16,5-7) :
« Même lorsque s’abattit sur eux la fureur terrible de bêtes féroces, et
qu’ils périssaient sous les morsures de serpents tortueux, ta colère ne
28. Marcel Simon, « Conceptions et symboles sotériologiques chez les
juifs de la Diaspora », in U. Bianchi et M.J. Vermaseren, La soteriologia dei
culti orientali nell’impero romano, Brill, Leiden, 1982, p. 781-802 (p. 781).
Page 14
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)dura pas jusqu’au bout ; mais c’est par manière d’avertissement et
pour peu de temps qu’ils furent inquiétés, et ils avaient un signe
(sumbolon) de salut pour leur rappeler le commandement de ta Loi, car
celui qui se tournait vers lui était sauvé, non par ce qu’il avait sous les
yeux, mais par toi, le Sauveur de tous. »
De même, dans son ouvrage sur les symboles juifs de la période
gréco-romaine, Goodenough 29 répertorie une amulette grecque qui
porte d’un côté l’inscription MOYCH « Moïse » et, de l’autre, le
dessin d’un serpent entre les mots IA W 30 « YHWH » et CABAW
« Sabaot » (cf. Is 19,20).
Une fois de plus, déchiffré par le carré « Adonaï », le SATOR
s’inscrit dans cette tradition, car ARA et AEREA sont accompagnés
par le nom SERPENS 31 – l’ensemble devant être scellé par la
dernière pièce manquante du carré :
P
A E R E A
R S N S R
A E R E A
P
P
E R E
S N S
A E R E A
A E R E A
S N S
E R E
P
La synthèse de l’autel de bronze et du serpent de Nb 21 est
corroborée par Genèse Rabba, qui souligne la parenté entre les noms
hébraïques du bronze – ou airain – et du serpent :
« Le Saint, béni soit-Il, ordonna à Moïse : “Fais-toi un serpent (saraf)”
sans préciser davantage. Et Moïse de dire : “Si je le fais en or (zahav),
les deux mots ne correspondront pas, en argent (keseph), les deux mots
ne correspondront pas non plus. Je vais donc le faire en airain, et là les
deux mots correspondront.” Moïse fit le serpent (nahach) avec de l’airain
(nehochet). 32 »
29. Erwin R. Goodenough, Jewish Symbols in the Greco-Roman Period,
t. III, New York, 1953, ill. n° 1135.
30. Diodore de Sicile (Ier s. av. J.-C.) associe à Moïse le « dieu appelé
Iao » (Bibliotheca historica, I, 94, 2, éd. Vogel, Teubner, Leipzig, 1888).
31. Sur le féminin SERPENS AEREA, voir Ernout-Meillet, Dictionnaire
étymologique de la langue latine, Klincksieck, Paris, 19944, p. 619 : « serpens f.
(scil. bestia) ».
32. Midrach Rabba, t. I, 31, 8, trad. Maruani et Cohen-Arazi, Verdier,
1987, p. 322.
Page 15
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Ce midrash est vraisemblablement aussi ancien que le nom
Nehouchtân, donné au serpent de bronze de Moïse quand, selon le
livre des Rois, il était honoré dans le Temple 33. En Nb 21 même,
selon M. Morgen, si le rédacteur présente l’épisode comme un
événement voulu par Dieu, c’est précisément « pour expliquer la
présence de cette croyance aux pouvoirs prophylactiques du serpent
d’airain qui a eu une certaine importance en Israël (II R 18,4) et ne
pas la confondre avec un culte idolâtrique 34 ». Le SATOR déchiffré
s’inscrit dans cette tradition, puisqu’il s’avère à la fois ARA AEREA
(nehochet) par ses dimensions et ARA SERPENS (nahach) par sa
structure interne.
En effet, une fois de plus, la correspondance entre le fond et la
forme du cryptogramme est cruciale : de même que la mention ARA
AEREA correspond aux dimensions du carré, SERPENS montre
que le palindrome imite la forme du serpent (tel l’« amphisbène »,
ce serpent auquel les Grecs attribuaient deux têtes et la possibilité
de se mouvoir en avant comme en arrière) ; SERPENS correspond
aussi à la propriété d’être lu boustrophédon (alternativement de gauche
à droite et de droite à gauche), qui trouve un parallèle remarquable
à Pompéi dans le serpentis lusus : ces deux mots latins, qui signifient le « jeu du serpent », sont l’incipit d’une longue inscription
qui offre un bel exemple de calligramme ; en effet, son texte écrit
verticalement dessine un serpent à quatre boucles, analogue au SATOR
ci-dessous 35 :
R O T A S
O P E R A
T E N E T
A R E P O
S A T O R
33. 2 R 18,4 : « Il mit en pièces le serpent de bronze que Moïse avait
fabriqué. Jusqu’à ce temps-là, en effet, les Israélites lui offraient des sacrifices ;
on l’appelait Nehushtân. »
34. Michèle Morgen, « Le Fils de l’Homme élevé en vue de la vie éternelle »,
Revue des Sciences Religieuses, 68 (1), 1994, p. 9.
35. C.I.L., t. IV, Berlin, 1871, n° 1595.
Page 16
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Néanmoins, contrairement au serpentis lusus, le SATOR n’a ni
début ni fin et revient toujours au point d’où il est parti – l’exact
contraire des impies dans le livre de la Sagesse : « Notre fin est sans
retour, le sceau est apposé et nul ne revient » (Sg 2,5). C’est pourquoi
il est SERPENS AEREA, car le serpent de Nb 21 est au Ier siècle un
symbole d’éternité et de résurrection, attesté non seulement en Sg 16
(supra), mais aussi dans l’Évangile de Jean : « Comme Moïse éleva
le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme,
afin que quiconque croit ait en lui la vie éternelle » (Jn 3,14-15).
C’est le moment de commenter les inscriptions de la seconde
main au-dessus et au-dessous du SATOR de la palestre : D et ANO.
Selon E. Testa, les ossuaires judéo-chrétiens associent la lettre N à
des dessins de serpents et le serpent lui-même apparaît dans les
inscriptions du Dominus Flevit « sulla forma sinuosa di una N » 36 ;
ce symbolisme remonte à l’origine même des alphabets grec et
hébreu, car le signe pictographique dont proviennent les lettres nu
et nun était un serpent et, à ce titre, la lettre N est aussi un symbole
d’éternité (le C.I.L. relève près de Pompéi, à Naples, une inscription
où un N est isolé sous les mots AETERNO FLORE 37). Or les ossuaires
étudiés par E. Testa attestent aussi la lettre D. Rien d’étonnant donc
à ce qu’une seconde main ait inscrit à la fois D au-dessus du SATOR
et ANO au-dessous, le symbole du serpent étant complété par les
deux lettres qui symbolisent l’éternité (le même type de symbolisme
apparaît sur une amulette répertoriée par Goodenough, où un serpent
imposant est entouré par l’A et l’W du nom divin IAW 38). Précisons
que le symbolisme latin AO est bien attesté dans l’épigraphie judéochrétienne, à côté de l’hébreu aleph-taw et du grec alpha-oméga 39
– ce dernier étant déjà utilisé par les Septante, au IIIe siècle 40.
36. Emanuele Testa, Il simbolismo dei Giudeo-Cristiani, Jérusalem, 1962,
p. 142 (oss. 15, 46, 123) et 161.
37. C.I.L., t. X, n° 362 (cité par Testa, loc. cit.).
38. Erwin R. Goodenough, Jewish Symbols, op. cit., ill. n° 1167. Cf.
n° 1135 (supra), où le serpent est entouré par IAW et CABAW (déformation
manifestement volontaire de Sabaot).
39. Emanuele Testa, op. cit., p. 347 et 364.
40. Voir Nicolas Vinel, « L’Alpha-Omega des Septante », Revue Biblique,
2006, t. 113 (en cours de parution).
Page 17
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)En définitive, la synthèse de l’autel de bronze et du serpent de
Nb 21 s’avère particulièrement cohérente, notamment du point de vue
des sources bibliques. En effet, l’épisode de Nb 21 est précédé en
Nb 17 par une étiologie du bronze de l’autel des holocaustes, donné
comme « signe » à Israël. C’est la pièce manquante du cryptogramme.
III. ARA, AEREA, SERPENS : TROIS « SIGNES » POUR LA DIASPORA
Jos 22 montre que l’autel des holocaustes ne vaut pas seulement
par sa fonction liturgique, mais aussi par sa valeur symbolique, comme
témoin pour la Diaspora. De ce point de vue, en tant qu’image de
l’autel de bronze, le SATOR s’accorde avec la conception de la Tente
de la Rencontre comme « signe visible » de la présence de Dieu en
dehors de la Terre Sainte 41.
Or la notion de « signe » (hébreu ’ôt, grec sèmeion) définit les
trois mots inscrits en latin dans le cryptogramme, à commencer par
l’autel de YHWH, dans le passage d’Isaïe vu plus haut, à propos de
la Diaspora opprimée : « Ce sera un signe (’ôt, sèmeion LXX) et un
témoin de YHWH Sabaot au pays d’Égypte » (Is 19,20). En Nb 17,1-4,
c’est au bronze même de l’autel que Dieu attribue cette fonction,
après la querelle des encensoirs :
« YHWH parla à Moïse et dit : “[…] Ces encensoirs de péché sont
sanctifiés, au prix de la vie de ces hommes. Puisqu’on les a apportés
devant YHWH et qu’ils sont consacrés, qu’on en batte le métal en
plaques pour recouvrir l’autel. Ils serviront de signe (’ôt, sèmeion LXX)
aux Israélites.” Éléazar, le prêtre, prit les encensoirs de bronze qu’avaient
apportés les hommes que le feu avait détruits. On les battit en plaques
pour recouvrir l’autel. »
Cette étiologie du bronze devait avoir beaucoup d’importance
pour le judaïsme alexandrin, car les Septante l’insèrent en Ex 38,22,
dans le récit de la construction de l’autel par Beçaléel : « Il fit
l’autel de bronze avec les encensoirs de bronze appartenant aux
hommes qui s’étaient révoltés avec la communauté de Koré. »
41. Voir Bernard Renaud, « La formation de Ex 19-40. Quelques points
de repère », Le Pentateuque. Débats et recherches, Cerf, Paris, 1992 (« Lectio
Divina », 151), p. 106.
Page 18
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)En troisième lieu, ’ôt caractérise aussi le bâton de Moïse changé
en serpent, « premier signe » pour qu’Israël ait confiance en son
guide (Ex 4,2-8). S’agissant de Nb 21, il y a le mot nes « enseigne »,
que la Septante traduit comme ’ôt, par sèmeion, et qui devient
même symbolon en Sg 16 (supra) : selon la formule de M. Morgen,
l’événement de Nb 21 « prend valeur de signe 42 » ; du reste, cela
n’est pas propre à la tradition alexandrine, car le Targum Onkelos de
Nb 21 traduit nes par ’at 43, équivalent araméen de l’hébreu ’ôt 44 ;
il s’avère donc que, dans la réception juive de Nb 21, la notion
abstraite de ’ôt se substitue à celle, concrète, de nes.
C’est pourquoi il est parfaitement cohérent que, dans le cryptogramme chiffré par le carré « Adonaï », les lettres non utilisées pour
ARA, AEREA et SERPENS forment précisément le mot OT :
T O
A
R
A
T O
O T
A
R
A
O T
T O
O T
A E R E A
A E R E A
T O
O T
T O P O T
E R E
S N S
E R E
T O P O T
Le SATOR, qui reproduit la « forme de l’autel de YHWH » (Jos 22),
en l’occurrence celle de l’autel de bronze, est bien conçu comme un
« signe et un témoin de YHWH » (Is 19,20). Précisons que le bilinguisme latin-hébreu de ARA (SERPENS) OT est attesté dans la plus
importante inscription juive de Sicile, « a bilingual that has an
opening formula in Hebrew and then continues in Latin 45 », et à
42. Michèle Morgen, « Le Fils de l’Homme élevé en vue de la vie éternelle »,
loc. cit.
43. Targum du Pentateuque, t. III, éd. Roger le Déaut, Cerf, Paris, 1979,
p. 194, n. 4.
44. Marcus Jastrow, Dictionary of the Targumim, Talmud Babli, Yerushalmi
and Midrashic Literature, t. I, Judaica Press, New York, 1996, p. 132.
45. Leonard Victor Rutgers, « Interaction and Its limits: Some Notes on the
Jews of Sicily in Late Antiquity », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik,
115, 1997, p. 245-256, repris dans The Hidden Heritage of Diaspora Judaism,
op. cit., p. 139-156 (p. 140).
Page 19
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Pompéi même, dans une inscription prophylactique découverte en
1960 46 :
POINIVM
CHEREM
En outre, ce bilinguisme et la transcription latine de l’hébreu
apparaissent plus près encore du SATOR, sous le carré lui-même.
IV. SAUTRAN : LA SIGNATURE HÉBRAÏQUE DU SATOR
On considère traditionnellement les mots SAUTRAN et VALE
comme le salut d’un certain Sautran(us), non sans difficulté du point
de vue de l’onomastique latine, puisque M. Della Corte suggère de
lire Saturan(us) 47. Or cette interprétation traditionnelle soulève
trois objections : 1) SAUTRAN n’est pas plus proche de VALE que
de SATOR, dernier mot du carré ; 2) sa première lettre est alignée
sur celle de SATOR, alors que VALE est nettement décalé ; 3) enfin,
ses lettres ont la même taille que celles de SATOR, tandis que celles
de VALE, on l’a vu, sont beaucoup plus petites. Par conséquent, si
SAUTRAN doit être rapproché d’un mot, c’est de SATOR.
Dès lors, une question s’impose : SAUTRAN et SATOR ne seraientils pas formés sur une même racine ? Le latin n’offre aucune solution,
mais l’hébreu biblique atteste fréquemment la racine str « cacher » :
en Ex 3,6, quand Moïse cache son visage devant le buisson ardent ;
à propos du sort de la Diaspora, qui fait partie des choses cachées
selon Dt 29,27-28 ; pour exprimer la résistance patiente d’Israël en
Is 49,2 : « Il a fait de moi une flèche acérée, il m’a caché dans son
carquois » ; enfin, pour caractériser YHWH lui-même dans le fameux
passage d’Is 45,15 : « Tu es un Dieu qui se tient caché, le Dieu
d’Israël, celui qui sauve ! » L’actualité de ce thème au début de l’ère
chrétienne est attestée par Genèse Rabba, qui commente Dn 2,22
46. Voir Isidoro Kahn, « Un graffito recentemente scoperto a Pompei »,
Annuario di Studi Ebraici, 1963, p. 35-40 ; David Noy, Jewish Inscriptions of
Western Europe, t. I, Cambridge, 1993, n° 39 ; Giancarlo Lacerenza, « Per un
riesame della presenza ebraica a Pompei », art. cit., p. 102.
47. C.I.L., t. IV, Supplément (3), Berlin, 1952, p. 902.
Page 20
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)(« Il dévoile les tréfonds et le caché ») dans une perspective sotériologique, en le rapprochant du Ps 31,21 : « Tu caches au secret de ta
face. 48 »
De fait, sachant que la lettre N est une image du serpent, luimême symbolon de Dieu, et doit être considérée à part (comme le
souligne ANO inscrit par la seconde main), les mots SATOR et
SAUTRA correspondent respectivement au paradigme de l’infinitif
absolu (qatôl) et à celui de l’impératif masculin singulier dit
« emphatique » (qotlah) 49. Pour ce dernier, la graphie pompéienne
SAUTRA est particulièrement intéressante : elle illustre le fait que,
dans le latin du Ier siècle, la diphtongue AU est fréquemment
contractée en O, par exemple dans le nom aurum « or », prononcé
orum 50 ; on peut aussi le voir dans la correspondance de Cicéron,
chez Horace et sur les murs mêmes de Pompéi 51 ; enfin, une anecdote
révélatrice est rapportée par Suétone (IIe s.) au sujet de l’empereur
Vespasien, mort le 23 juin 79, deux mois avant l’éruption du Vésuve :
« Quand, un jour, l’ancien consul Mestrius Florus eut fait remarquer
à Vespasien que, pour s’exprimer correctement, il fallait dire plaustra
(chariots) plutôt que plostra, celui-ci le salua le lendemain en
l’appelant Flaurus. 52 » Ces parallèles contemporains de notre
inscription montrent que SAUTRA peut sans difficulté être lu sotrah
– d’autant plus que cette graphie latine concorde avec la fixation
définitive de la vocalisation massorétique (IXe s.) : distinct de O
(holem), AU est apparenté à A comme le qames hatouph au qames.
C’est pourquoi il est probable qu’un juif de la Diaspora, voyant
dans le mot SATOR la racine str et la forme de l’infinitif absolu,
aura délibérément inscrit au-dessous une autre forme de cette racine.
48. Midrach Rabba, op. cit., I, 6, p. 39.
49. Paul Joüon, Grammaire de l’hébreu biblique, Rome, 1923, 1996, p. 27
et 108 sq. Le qal de str, sans occurrence biblique, est cependant attesté dans
les manuscrits de Qumran (voir le Theological Dictionary of the Old Testament,
t. X, Michigan, 1999, p. 371 : « Interestingly, the niphal and hiphil here are
joined by occurrences of the qal. »).
50. Max Niedermann, Phonétique historique du latin, Klincksieck, Paris,
51. Ibid. (C.I.L., t. IV, n° 2353).
52. Ibid., p. 66.
Page 21
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Son choix de l’impératif « emphatique » a deux justifications
possibles : 1) d’un point de vue syntaxique, SAUTRA constitue avec
SATOR une séquence paronomastique fréquente en hébreu biblique,
où l’infinitif absolu apporte une nuance emphatique en redoublant
l’idée exprimée par la forme verbale conjuguée 53 – la seule objection
est que, quand cette forme verbale est un impératif, l’hébreu biblique
postpose l’infinitif absolu de même racine 54, mais l’auteur de
l’inscription n’avait évidemment pas cette liberté ; 2) SAUTRA est
suivi de la lettre N, image du serpent de Nb 21, lui-même symbolon
de Dieu dans le livre de la Sagesse et sur l’amulette répertoriée par
Goodenough.
Cette analyse de SAUTRA N est corroborée par l’archéologie sémitique, car le Catalogue des sceaux ouest-sémitiques de P. Bordreuil
répertorie le nom ywstr, « qui relève de la racine satar “protéger”,
“cacher” » et « signifie que “YW a abrité”, cf. Ps. 91,1 “Toi qui habites
à l’abri (beseter) du Très-Haut” » 55 ; mieux encore, l’Onomastica
aramaica de W. Kornfeld mentionne les formes stryh et str’l, c’està-dire deux séquences du type str+nom divin (yh et ’l) 56. Or,
l’impératif SAUTRA concorde parfaitement avec une telle séquence,
comme le montre l’emploi des racines shmr « garder » et zkr « se
souvenir » ; en effet, leur infinitif absolu est utilisé comme impératif
ou futur injonctif dans les commandements divins du Décalogue :
Dt 5,12 « observe (shamôr) le jour du Sabbat », Ex 13,3 « souvenezvous (zakôr) » ; en revanche, leur impératif emphatique sert à formuler
des prières : Ps 25,20 « Garde (shomrah) mon âme », 2 Ch 6,42
« Souviens-toi (zokrah) des grâces faites à David ». C’est pourquoi,
53. Paul Joüon, op. cit., p. 348 sq. ; Takamitsu Muraoka, Emphatic words
and structures in biblical Hebrew, Brill, Jérusalem-Leiden, 1985, p. 91 sq.
(pour la racine str, cf. Dt 31,18 et la séquence inf. abs. + inaccompli Hiphil).
54. Paul Joüon, loc. cit. ; Takamitsu Muraoka, op. cit., p. 89.
55. Pierre Bordreuil, Catalogue des sceaux ouest-sémitiques inscrits de la
Bibliothèque Nationale du Musée du Louvre, BNF, Paris, 1986, p. 54.
56. Walter Kornfeld, Onomastica aramaica aus Ägypten, Bohlaus Nachf,
Vienne, 1978, p. 65 ; cf. stry’l dans Martin Noth, Die israelitischen Personennamen im Rahmen der gemeinsemitischen Namengebung, Kohlhammer,
Stuttgart, 1928, p. 158.
Page 22
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)sous la forme d’infinitif absolu SATOR, SAUTRA N est vraisemblablement une prière de forme str+nom divin : « Cache-moi, YHWH. »
C’est ce qu’aura voulu souligner la seconde main juive, en répétant
la lettre N dans ANO.
CONCLUSIONS
Nombre de publications sur le SATOR concernaient l’origine et
le sens du mot AREPO, qui s’avère un pur accident, dû à des
contraintes formelles que les auteurs du cryptogramme ne pouvaient
surmonter. Cette fausse piste, parmi d’autres, a tenu les exégètes
éloignés de la solution du SATOR, qui réunit deux domaines de
recherche dont les points de contact sont rares : l’histoire des religions et celle des sciences. En effet, c’est un traité d’arithmétique
pythagoricienne qui permet de faire le lien entre ce cryptogramme
juif du Ier siècle et l’opuscule byzantin du XIVe qui en a consigné la
clé, probablement sans le savoir – treize siècles de tradition perdue
ou souterraine, comme pour le carré magique chinois (supra).
Les créateurs du SATOR, qui ont probablement vécu peu avant
l’ère chrétienne, se situent dans la tradition de la Diaspora transjordanienne en Jos 22 : leur carré reproduit la « forme de l’autel de
YHWH », en l’occurrence l’autel de bronze d’Ex 27, et ce « non en
vue d’holocaustes ou d’autres sacrifices, mais comme un témoin » ;
ce signe de reconnaissance s’inscrit en outre dans la perspective
sotériologique d’Is 19,19-20 : « Ce jour-là, il y aura un autel dédié
à YHWH au milieu du pays d’Égypte […]. Ce sera un signe et un
témoin de YHWH Sabaot. » De fait, chiffré par le carré « Adonaï »,
le SATOR est ARA AEREA par ses dimensions, SERPENS en tant
que palindrome, mais aussi par sa lecture boustrophédon (à l’image
du serpentis lusus pompéien), et SERPENS AEREA parce qu’il n’a
ni début ni fin. C’est pourquoi il est aussi OT, conformément à Nb 17,
où Dieu fait du bronze de l’autel un ’ôt pour Israël, et conformément
au Targum Onkelos de Nb 21, qui associe ’ôt au serpent de bronze.
La correspondance entre le fond et la forme de l’inscription est
fondamentale : de même que l’incipit serpentis lusus prouve que le
Page 23
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)calligramme dessine délibérément un serpent, ARA AEREA prouve
que les dimensions du SATOR reproduisent délibérément celles de
l’autel de bronze.
En revanche, même si le jeu sur la racine hébraïque str concorde
parfaitement avec le caractère cryptographique du palindrome, il
est difficile de dire s’il remonte à sa création première : c’est peutêtre une relecture personnelle de celui qui l’a gravé sur la palestre
– et qui a fort peu de chances d’avoir aussi créé le cryptogramme.
En tout cas, le SATOR est une création juive, et celui de la palestre
pompéienne est aussi juif ; quant à ceux inscrits à Budapest (IIe s.),
Circenster ou Doura-Europos (IIIe s.), rien ne permet de décider si
leurs auteurs étaient juifs ou chrétiens, mais on peut penser que le
judaïsme aura délaissé très tôt ce cryptogramme en latin, pour les
mêmes raisons qu’il a finalement abandonné la version grecque des
Septante, devenue la Bible des chrétiens.
20 rue des Rasselins
75020 Paris
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Le SATOR de la palestre pompéienne, d’après la photographie publiée
en 1936 par M. Della Corte, art. cit., (n. 2).