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D'INFINI EN GRÈCE
Exposés extraits de la Dix-Huitième Semaine de Synthese
L'IDÉE
M. BERR. — Mesdames, Messieurs, la séance est ouverte et
la Dix-Huitieme Semaine de Synthèse s'ouvre en même
temps.
Nous allons traiter, cette année, un sujet important. Il vient
à la suite d’une série de Semaines qui l’appelaient et il
va éclairer d'une facon plus complète un problème que
nous avons touché, effleuré, à différentes reprises. En 1936.
dans une Semaine où le sujet était le Ciel dans l'Histoire et
dans la Science, nous avons eu une journée consacrée au problème de l’Infini. Douze ans après, en 1948, dans la Semaine
Naissance de la Terre et de la Vie sur la Terre. il a été abordé
le jour où on a étudié l'univers « au moment de Ja naissance
de la Terre ». Mais ce sujet, il ne fallait pas se contenter d'y
toucher à l’occasion, il fallait le traiter une bonne fois, — ce
que nous allons faire dans les jours qui viennent. Vous avez
vu, d'après le programme, que nous avons deux séries : une
première consacrée à l’histoire de Pidée d'infini, une seconde
partie consacrée à l'étude du réel. Cette histoire de l'idée
d’infini, nous la commençons aujourd'hui en considérant Vidée
d’infini dans l'Antiquité.
°
Le sujet va être traité d'abord et en très grande partie par
M. Kucharski, dont on n'avait recommandé la compétence,
dont j'ai éprouvé dans des conversations toute la valeur.
Il va nous parler de l'Infini en Grèee. Je lui donne la parole.
M. Kucnarskı. — Parler de !’Infini dans la pensée grecque,
c'est soulever un sujet très vaste et très complexe qu'il est
malaisé d'embrasser sous ses multiples faces, et qu'il est plus
difficile encore d’exposer dans une conférence ou dans une
communication pour laquelle on ne dispose que d’un temps
strictement mesuré. Dans ces conditions, force est de se borner à quelques indications générales en essayant, toutefois,
de donner une vue d'ensemble sur la question. Mais il faut
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Y
REVUE DE SYNTHESE
des Pabord les limites que notre sujet doit nécessuispéculation des cosmologues, des penseurs ou philosophes de
rement recevoir. Nous parlerons de la notion d'infini dans ia
la Grèce, cn tant que leur effort visait à connaître Je ford on
la nature méme des choses, c'est-à-dire à fournir une exolicace qui touche à la place que cette notion a tenue dans des
tion générale de la réalité donnée, en laissant du côté tout
recherches susceptibles d'êlre qualifiées de scientifiques. Unc
autre limitation, la voici : en nous plaçant dans la perspective
historique, nous ne dépasserons pas le Iv’ siècle avani J.-C.
puisque par la suite la pensée grecque a véeu en très gruude
partie sur le legs du passé.
plutôt,
en
posant
une
substance
primordiale,
une
On sail que la préoccupation dominante des premiers penseurs de la Grèce que furent les physiologues milésiens, a
été d’expliquer toutes choses ou le monde donné en supposant
ou,
« nature » (physis) comme principe et comme fond permanent de tout ce qui existe. C’est bien de cette substance unique
que sortiraient les choses infiniment multiples et diverses
qui s'offrent à notre expérience, et c'est en elle qu’elles
s’absorberaient aussi par la corruption. Ces doctrines'ne sont
cependant simples qu'en apparence. Dès que l’on cheréhe à
les préciser en- analysant les rares textes où elles furent
d’abord formulées, ainsi que les exposés ou les commentaires
des doxographes, on reconnait combien leur interprétation est
|
7
difficile.
Or, si nous ne trouvons rien chez Thalès qui réponde d'une
manière suffisamment nette à notre sujet, il est remarquable
se présente au premier plan de la spéque la notion d’infini
culation de son successeur Anaximandre, qui a vécu vers le
milieu du vi siècle avant J.-C. Celui-ci a enseigné, en effet,
que toutes choses derivaient d'un principe auquel il donnait
le nom d’Infini (apeiron) et sur la nature duquel il n'est pas
aisé de se faire une opinion exacte. Ce principe, ou
« nature », n’est identique à aucune de ces « substances »
matériciles qui, plus tard, seront dénommées « éléments »,
de sorte qu’il paraît qualitativement indéterminé. D'autre
part, il est inengendré et impérissable; c'est de lui que tontes
x
choses sortent, et c'est à lui qu’elles retournent. I] donne
— .—
0.
L'IDÉE D'INFINT EN GRECE
7
aussi naissance par un mouvement perpétuel à tous les cieux
et à tous les mondes qui sy trouvent en nombre infini. Les
historiens ont beaucoup discuté sur la signification de
FInfini chez Anaximandre. On s'est demandé si son « apeiron » était de fait une substance sans aucune qualification,
ou s’il n’était pas, plutôt, un mélange primitif; et, de même,
la question s'est posée de savoir s'il s'agissait de l'infini dans.
le temps ou de Pinfini dans l'espace, ou bien des deux à la
fois. Encore tout récemment, une nouvelle interprétation en
a été proposée par un savant viennois, Walther Kraus !:
« Pour Anaximandre, dit-il, Finfini n'était aucunement
une matière, mais une source primitive et éternelle de toute
existence, qui, par sa fécondité inépuisable, produit des
Cet auteur, on le voit, insiste sur la place que tiennent
mondes en quantité infinie. Le processus d’émergence du
fond de l'Infini n’est pas un processus physique. C'est un processus de nature métaphysique et biologique. Ce qui s’en
sépare a une force productrice et donne naissance aux prin‚cipes opposés du chaud et du froid. Et surtout ce processus
n'est pas réversible. »
des
Unendlichen
bei
Anaximander,
|
ij
chez Anaximandre des concepts archaïques, assez vagues, qui
prendront de la consistance seulement dans les spéculations
_ ultérieures. Mais, si nous nous sommes arrêtés un peu à la
conception de ce cosmologue, c'est qu’elle est caractéristique
d'une manière de se représenter le fond ou la nature des
choses, toute dominée par la notion d’Infini, et qui sera,
généralement, celle de presque tous les cosmologues grecs du
vr et du v° siècle. Et, à ce propos, il est bon de faire état de
certaines observations pénétrantes de Rodolfo Mondolfo qui,
dans son précieux ouvrage, l’Infinilo nel pensiero dei Greci, a
su embrasser tous les aspects de la question : l’idée d’infinite
du temps chez les cosmologues grecs est assez étroitement
liée à celle de cyclicité perpétuelle, qui, de très bonne heure,
semble-t-il, a trouvé sa représentation dans le mouvement
circulaire. Ainsi, chez Anaximandre, un cycle de formation
et de dissolution des mondes s’accomplit dans l'ordre du
temps, dans linfinitude des retours cycliques, alors que
demeure la permanence éternelle de FInfini-apeïron qui est:
au fond un contenant aussi bien au point de vue temporel
là comme une ébauche dû’ concept
que spatial. I] y aurait
1. Walther Kraus: Das Wesen
Rhein. Mus, 93, 1949, pp. 364-379.
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3. Paul TANNERY: Pour l'Histoire de la Science hellène, 2 éd. 193),
dans l'évolution des concepts mathématiques une place
notable, mais cet aspecl-là de son œuvre n’appartenant pas à
notre sujet, il faut nous borner à noter qu'elle a permis
nue : les antinomies zénoniennes de l'infini occupent, en effet,
immobile, parfait et fini, et ainsi, selon une image célébre,
pareil à « une sphère bien arrondie ». Il serait, comme on Ya
fait remarquer, un « intelligible » et une réalité physique à
la fois, la distinction entre l’incorporel et le corporel n'étant
pas à cette époque nettement établie,
On n’ignore pas, enfin, comment Zénon d'Elée a défendu
unité indivisible et limmobilité de l’Etre, telles que les
avait concues Parménide, en démontrant par ses fameux
arguments que la pluralité et le mouvement étaient impossibles et, après tout, inintelligibles. Or, dans ses arguments,
dont la forme est celle du raisonnement par l'absurde, Zénon
fait intervenir l'idée de divisibilité à Vinfini pour prouver
qu’aussi bien en supposant la composition infinie, que dans
l'hypothèse de la composition par éléments finis, la pluralité,
ou, pour mieux dire, « la chose plurale » est impossible. Et
c'est suivant le méme scheme général qu'il démontre l’impossibilité du mouvement. L'importance de ces arguments dans
l'histoire de Ja pensée scientifique est communément reconsa conception de l'Etre un qui, on se souvient, est inengendré
et indestructible, c'est-à-dire dans l'éternel présent, continu,
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REVUE DE SYNTHESE
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d'éternité qui inclut le temps et le transcende à la fois. Et si
tout parait indiquer que, chez Héraclite et chez Empédocle,
cette idée de « contenant » s’estompe, et que, chez eux, la
cyclicité elle-même devient le fondement et l'essence de l'infinité temporelle ou de l'éternité, on voit que chez Anaxagore,
suivant lequel le processus cosmique s’est accompli une seule
fois au cours de l'éternité, l'infini est un « contenant » dans
comme le souligne Aristote, en quantité infinie. Nous ne faisons ainsi qu’effleurer une doctrine singulièrement complexe,
et qui a recu diverses interprétations. Tannery était d'avis que,
dans la théorie anaxagorienne de la matière, on trouve « pour
la première fois la notion d’infini rigoureusement employée
dans son véritable sens mathématique » 3. D'autres historiens
ont cru devoir mettre l’accent sur les notions biologiques, lesquelles occupent une place importante dans cetie doctrine.
Pour des raisons qui apparaitront mieux dans la suite de
cet exposé, une place à part doit être donnée à l’école éléate,
représentée en premier lieu par les noms de Parménide et de
Zénon d’Elée. Bien que Parménide soit, à certains égards, un
cosmologue ou physicien, sa spéculation prend un tour nouveau qui le différencie bien de ses prédécesseurs. I] part de
ce postulat que Ja pensée ne peut avoir pour objet que « ce
qui est » ou l'être en tant que tel, et c’est de là que découle
le sens spatial et dans le sens temporel. Quand on s'adresse,
d'autre part, aux atomistes, on remarque qu'il n’y a chez eux
aucune trace de retours périodiques, mais que l'infinie
succession du temps, qui apporte toujours du nouveau, n’est
autre chose qu’une série infinie de mouvements et une série
infinie des causes et des effets. Enfin, chez les Eléates, l’éternité prend le sens d’extratemporalité ?.
Evidemment, on ne saurait songer à caractériser ici, une à
une, les doctrines de tous les cosmologues grecs de la haute
époque. Toutefois, pour ne pas rester dans l'abstrait, mais
suivre un courant historique, il convient de rappeler ce qu'il
y a d’essentiel dans telle ou telle autre conception prise à
titre d'exemple.
Ainsi, pour Anaximène, successeur d’Anaximandre. la
nature primordiale est de même infinie, mais déterminée
qualitativement: c’est lair qui la constitue. Elle aussi se
meut d'un mouvement éternel, et d'autre part, elle doit expliquer toute la diversité des phénomènes par le processus de
raréfaction et de condensation dont l'air est censé susceptible.
Plus tard, c’est chez Anaxagore, qui, par certaines faces
de sa pensée, se rattache à la tradition ionienne, que la
notion d’infini se trouve au centre de la spéculation sur la
nature. I] pose comme réalité primordiale un mélange originel
« de toutes choses infinies en nombre et en petitesse » (fr.1);
il soutient que les choses sont divisibles à l'infini, et affirme
qu’ « il n’y a pas non plus de dernier degré de petitesse »,
de même « qu’il y a aussi toujours quelque chose de plus
grand que ce qui est grand » (fr.3). Par conséquent, si loin
que l'on pousse la division, on ne parviendra jamais à
atteindre des éléments ultimes qui soient qualitativement
différents, mais il y aura toujours des parties identiquement
composées, si petites soient-elles, et c'est, grosso modo,
Yhoméomére d’Anaxagore. Les homéoméres seraient donc,
2. Cf. Rodolfo Monporro: L’Infinito nel pensiero dei Greci. Firenze.
1934, pp. 39-67.
nahe
—eer eenn
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d'approfondir et de préciser par la suite les concepts de
continu et d’infini, comme ceux de temps, d’espace et de
Peut-être serait-il aussi opportun de souligner, chemin
faisant, que l'infinité dominante dans leur représentation du
réel n’était pourtant jamais sans aller de pair avec la tendance profonde de la pensée dite rationnelle à ramener l'hétérogène à l’homogène, le divers à l'identique, le mouvant
« dans l'infini » à la stabilité d'un principe, d'une loi ou de
quelque chose qui fait figure d'une loi. Chez Anaximène, par
exemple, on trouve le processus de condensation et de raré-
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mouvement.
L'influence de l’éléatisme ne s’arréte pas là. Il a marqué à
donc, soit comme fait d’une étoffe unique infinie, soit comme
constitué par des « éléments » multiples, le temps, semblet-il, étant chargé de répondre à l’infinité là où ils étaient pris
en nombre déterminé.
Tw
faction;
ETLEAEN°
certains égards les conceptions d’Anaxagore ct d’Empédocle,
et il a suscité, par voie de réaction, l’atomisine, les doctrines
physiques et cosmologiques de Leucippe et de Démocrite, qui,
à notre point de vue, offrent ce trait frappant : l'Infini y tient
la place dominante. Les atomes, représentant le fond homogène de la réalité donnée, sont infinis en nombre, tout comme
leur réceptacle, le vide, est infini; il y a des mondes innombrables, et qui naissent des tourbillons infinis. Aussi a-t-on
été porté à voir dans plusieurs faces de la doctrine de
Leucippe un retour aux systèmes plus anciens de l’Ionie.
Le fait que la notion ou la pensée de l’Infini donne une
si forte empreinte à la spéculation des anciens cosmologucs
grecs mérite sans doute que l’on fasse effort pour en déterminer la signification plus profonde. Leur esprit se tourne
vers ce qui s'offre directement à la perception. et, en le concevant comme un tout, ils le considerent dès l’abord sous
aspect de l’infinité temporelle et spatiale. A première vue, il
semblerait peut-être qu'il y ait là un reflet quasi direct de ce
que l’on nomme l'expérience immédiate. Mais, à y regarder
de plus près, on peut y reconnaitre une part de la réflexion
sur ces données de l’experience. La notion de l'infinité du
temps et de l’univers ne paraît pas être chez eux une représentation vague, et, si les arguments par lesquels ils la pouvaient démontrer ne nous sont pas assez connus, il y a lieu
de croire qu’ils n’en manquaient pas, et qu’ils auraient été
capables de les produire au besoin. D'autre part, leur position
touchant l'infinité dans l’espace et le temps ne pourrait-elle
pas être rapprochée d’une thèse si caractéristique des anciens
cosmologues, et peut-être d’une manière plus générale, de la
pensée grecque, selon laquelle rien ne saurait naître de rien
et se dissoudre en rien? Aussi est-il assez naturel qu’étant
portés à considérer la réalité donnée sous l’aspect de Vinfinitude, ils dussent nécessairement prêter ce caractère à la
« nature » profonde, à ce fond des choses qu'ils concevaient
chez
Héraclite,
l'opposition
11
et
l'identité
des
contraires, ainsi que l’idée d'une harmonie invisible; chez
Anaxagore, la notion d'un Esprit ordonnateur de toutes
choses: chez les atomistes, des essais, plus poussés que chez
les autres, d'explications purement mécanistes. Aussi leur
place dans les origines et la formation de l'esprit scientifique
est-elle nettement reconnue. On discerne bien chez eux des
vues intuitives qui préfigurent diverses théories scientifiques,
élaborées dans les temps modernes.
En somme, en partant de la réalité conçue comme infinie
dans le temps et dans l’étendue, ils y introduisent certains
éléments de limitation, qui sont des éléments d’intelligibilite
ou d'identité. Mais ils les accordent naturellement à celic infinitude. Et si nous exceptons Zénon d’Elee, chez qui les
notions d'unité, de pluralité, de fini, d'infini et d'autres
commencent à se constituer, nous ne trouvons pas chez eux
de spéculalions qui touchent, fût-ce indirectement, à ces
nolions mêmes. Il n'y a là rien qui doive surprendre. Dans
toute cette période, la pensée ne prend pas encore pour objet
de la réflexion les concepts ou les idées pures.
Aristote, qui a mis bien en relief la place et l'importance
de VInfini chez les anciens physiologues ou physiciens, a
indiqué, lui, cinq raisons de la croyance (pistis) à l'Infini:
la première est le temps;
la seconde, la division dans les
grandeurs, les mathématiciens utilisant aussi l'infini; la troisième, c'est qu'il doit y avoir un fonds infini pour que les
générations et les destructions ne s’épuisent pas; la quatrième
vient de cette observation que le limité étant limité à une
autre chose, rien ne peut être limite; enfin la cinquième, qui
|
est la plus forte, c'est que le nombre ne pouvant être épuisé
par la représentation, paraît infini, de même que les grandeurs mathématiques, et ce qui est hors du ciel (Phys. IH,
203 b, 15 sq). Mais c'est là une facon d'envisager la question,
qui suppose déjà le pouvoir de traiter tous ces concepts en
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)eux-mêmes, c'est-à-dire une penséc logique bien constituée.
ou, si l’on veut, un progrès de la conscience philosophique.
*
*%
Une nouvelle étape devait donc être parcourue pour que de
nouvelles attitudes pussent se manifester dans la réflexion
sur la nature et la constitution des choses en rapport avec lu
notion d’infini.
Or, pendant que se poursuit la spéculation cosmolcgique,
issue de l'école ionienne, un autre courant se développe,
grâce auquel cette notion va acquérir un sens nouveau. Ce
courant, c'est le pythagorisme. Chez les Pythagoriciens, les
termes, limite, illimité, vont de pair; ils sont étroitement
associés. Ce qui distingue aussi les Pythagoriciens des autres
cosmologues, c'est cette particularité, sur laquelle Aristote a
bien insisté, qu'ils expliquent les choses par les éléments ou
principes qui ne sont pas empruntés aux données sensibles.
On sait qu’ils voyaient dans les nombres le véritable fond
des choses et s’appliquaient en tout premier lieu 4 l’élude
des nombres et de leurs propriétés. Dans leurs plus anciennes
spéculations mathématiques, une place très importante
revenait, cependant, aussi bien aux représentations sensibles
qu'à des manières de penser qualifiées de nos jours
d'archaïques. Pour des raisons que les historiens se sont
efforcés d’élucider, ils furent conduits de bonne heure à
identifier la limite avec l'impair, et lillimité avec le pair.
Mais notons bien de quel sens ces termes sont chargés chez
les anciens Pythagoriciens et de combien de significations ils
sont susceptibles. Le nombre impair est achevé ou complet,
alors que le nombre pair est incomplet. Ainsi l’impair représente l'élément actif et capable d’ « informer », et le pair,
l'élément passif qui demande à être défini. La table des
opposés ou contraires pythagoriciens, conservée dans la Métaphysique d’Aristote est, à cet égard, fort instructive: il y a
la, du côté du Fini, comme son analogue, l'unité, le repos, ce
qui est à droite et ce qui est bon; et du côté de l’Infini, la
multiplicité, le mouvement, ce qui est à gauche et ce qui est
mauvais.
Ainsi, en partant de leurs spéculations mathématiques, les
Pythagoriciens en vinrent à poser la limite et lillimité comme
les plus hauts principes constitutifs du monde donné. Ils y
|
|
en MeEN2
L'IDÉE D'INFINI EN GRECE
13
voyaient les « éléments » aussi bien des nombres que des
choses.
Une autre notion qui, elle aussi, devait acquérir, grâce à
eux, une place notable dans la pensée grecque est celle d’harmonie, liée a celle d’ordonnance et de proportion. En découvrant des rapports numériques simples à la base des principales consonances, ils donnèrent un sens mathématique au
concept d'harmonie, et, en expliquant les phénomènes célestes
par analogie avec la musique, ils furent conduits à envisager
l'univers comme un tout ordonné et régi par les nombres.
Ainsi ils contribuèrent à la cristallisation de la notion de cosnos, qui implique au fond la prédominance du Fini.
Bref, pour les Pythagoriciens, le Fini et l'Infini sont les
principes les plus généraux de toutes choses. Mais, pour eux,
le Fini se confond manifestement avec le déterminé, ct l'Infini, avec Pindéfini; dans Pordre ontologique et moral, infini
se situe done à un rang inférieur relativement au Fini: il
est en quelque sorte l'équivalent du désordre. Et cela se
comprend: ce sont les nombres ct les rapports numériques
qui confèrent aux choses l'ordre et la perfection; un mélange
est bon s’il est fait suivant des rapports déterminés; une
gamme dont les intervalles peuvent se traduire par des
nombres est par là même « parfaite ». Mais elle ne le serait
pas si ses intervalles constitutifs étaient incommensurables
où « irrationnels ». Et il s’ensuivrait que l’incommensurabilité devait être aux yeux des Pythagoriciens une imperfection
Ainsi, en ce qui concerne les notions du, Fini et de lInfini,
ou une déficience.
l'école pythagoricienne marque un progrès par rapport à celle
des physiologues ioniens ct de ceux qui leur succédèrent.
Muis ils n'en présentent pas moins bien des traits communs
avec ces derniers. Tout en cherchant à expliquer l'univers en
ramenant tout aux nombres, ils ne se préoccupent guère de
Ja faculté même de connaître: le procédé dialectique leur est
étranger; les questions relatives à la nature, aux conditions
et aux limites de la vraie science ne se posent pas pour eux.
Or, elles se trouvent posées, implicitement d’ailleurs, dans
l'école éléate, et d'abord chez son fondateur Parménide. En
proclamant que la pensée ne peut avoir pour objet que PEtre
en tant que tel, il fonde la pensée et la vérité de la connaissance sur Ja réalité ontologique, et, en établissant l’impossibilité ontologique de tout ce qui est distinct de l'Etre, il met
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)physique comme répondant aux « opinions des mortels ».
en lumière le principe de contradiction. En effet, tous les
caractères qu’il prête à Etre sont « déduits » et commandés
par ce principe. Cette position fondamentale de Parménide
se traduisit, naturellement, dans sa manière d’envisager la
Pour caractériser sa place dans l’histoire de la pensée, L. Robin écrivait: « S'il n'est pas idéaliste, du moins par sa
conception du réel des physiciens, i] a ouvert la voie A Ja
philosophie des Idées. Ensuite, en posant comme règle de la
pensée le principe de contradiction, fondé lui-même sur la loi
de l’Etre, il a été Vinitiateur de l'ontologie spéculative, et,
plus généralement, de toute philosophie rationaliste +. »
Pour sa part, Zénon d’Elée fit ressortir encore davantage
ce qui sépare la connaissance empirique ou sensible de la
connaissance conceptuelle ou logique, et, par la méthode
même qu’il employait, il forgea cet instrument de la pensée
quì, plus tard, devait recevoir le nom de dialectique. A propos
de ces accomplissements, on a pu parler justement de l’ivresse
et de la mystique de la raison.
Aussi, des la seconde moitié du v° siècle, l'intérêt pour les
questions qui se posent au sujet de la nature, des conditions,
voire de la possibilité de la science, deviendra de plus en plus
vif; et, entre autres, ce sont les Sophistes qui s'y attacheront
en produisant les premiers essais d’une épistémologie. Il
suffit de rappeler les noms de Gorgias et de Protagoras. Ce
courant, combiné avec les croyances et les spéculations pythagoriciennes, avec la tradition éléate et celle des diverses cosmologies, aboutira à l'œuvre de Socrate et de Platon, où se
manifeste et s'affirme ce que l’on pourrait appeler la conquête
de Vidéalité. C'est là un fait capital dans l’histoire de la
pensée grecque, et il marque aussi un tournant dans Vhistoire
des notions de Fini et d’Infini, parce que désormais elles vont
pouvoir être considérées à travers le prisme de l'idéalité, si
Yon peut parler ainsi, c’est-a-dire en elles-mémes. Selon la
doctrine de Platon, la réalité véritable (celle précisément qui
peut être l’objet de la science) se confond avec ce qui est
intelligible, avec les Idées ou les Formes. La réalité donnée
est ainsi dédoublée, mais, à la différence de ce qu’on trouve
chez les anciens cosmologues, le fond des choses, loin d’étre
constitué par des « nalures » corporelles, l’est au contraire
4. La Pensée grecque et les Origines de l'Esprit scientifique. Bibi. de
Synthèse hist, Paris, 3° éd.
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de
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L'IDÉE D’INFINI EN GRECE
=
15
du devenir, offrent une multiplicité infinie au sens d’indéfipar des êtres « intellectuels », par ce qui est l'objet de la
pensée pure. La Forme ou Idée paraît dans la première phase
de la pensée de Platon représenter l’objet de concept en tant
qu'opposé aux choses particulières, homonymes; c'est une
«unité» qui ne comporte pas de multiplicité interne, alors
que les choses individuelles, sensibles, engagées dans le flux
mesure,
à
l'incommensurable.
D'autre
part,
toutes
choses
nissable.
Cependant, Platon n’introduit dans ses spéculations les
concepts de Limité et d'Illimité que dans la dernière étape de
sa carrière, et, comme tout l'indique, il les a empruntés aux
Pythagoriciens pour les adapter aux exigences de son idéalisme. D’après le Philebe, les choses sont constituées de Un et
du Multiple, et, en même temps, il y a en elles la Limite et
l'Ilimitation. Elles présentent donc ainsi deux faces, dont
Pune est marquée par le Fini et l’autre par l’Infini. On s’aperçoit aussi, que dans le Philèbe, ces concepts sont chargés d'un
sens mathématique. La Limite embrasse des notions telles que
l'égalité, le double, et, en général, tout ce qui est rapport
exprimable par des nombres, et c'est dire qu'elle implique
celle de commensurabilite. Quant Al’ « Illimité >, caractérisé
par la formule « plus et moins », il s'applique bien, en tant
que variation continue, exclusive de toute quantité définie ou
niste, l'Illimité, qui est Yindétermination et, en un certain
étant, comme le dit Platon, un mélange de Fini et d’Infini, la
question se pose de savoir quelle est la vraie fonction ou la
signification de chacun de ces deux principes dans le Tout.
Or, le Fini apparaît comme facteur de la loi, de l'ordre et de
la perfection relative dans les choses. N’est-ce pas lui qui
introduit partout les rapports numériques, la mesure et les
proportions exactes, en refreinant, avec efficacité, son antagosens, le désordre. Aussi, dans une telle conception, lincompar excellence de Vintelligibilité. C’est précisément parce qu'il
mensurabilité doit, vraisemblablement, se situer sous la
rubrique « l’indéfini », dans un plan ontologique inférieur à
celui de la Limite. Enfin, cette dernière paraît être le facteur
y a du Fini dans les choses que nous sommes capables de
trouver pour chaque objet étudié une « idée » une ou un
genre, et puis de dégager, par voie dialectique, un nombre
déterminé d'espèces contenues dans ce genre. C'est ainsi que
les entités logiques conçues comme une multiplicité dans
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)du devenir. Il s’en faut qu’ainsi nous ayons épuisé tous les
l'unité et représentant, de même que les relations numériques,
Pétre véritable, relèvent du Fini, alors que les choses individuelles sont reléguées dans le domaine de I'Illimité. Bref,
chez Platon, le Fini coincide avec l’être vrai, en tant qu’intelligible et en tant qu’objet de la science, tandis que |’Illimité
{qui est à la fois l’infini et l'indéfini) se confond avec le plan
aspects du Fini et de l’Infini chez Platon.
Passons à Aristote dont la spéculation se greffe sur celle
de Platon et la prolonge en beaucoup de points. Nous trouvons chez iui toute une doctrine de FInfini, qui, dans son
œuvre, semble relever de deux plans : ontologie et la cosmologie. Dans la Physique, en particulier, Aristote traite de
infini au point de vue de sa conception fondamentale de
l'être. Or le continu implique la divisibilité à l'infini, suivant
la progression décroissante, et, par conséquent, un tel infini
« par division » doit se rencontrer dans tous les continus,
c'est-à-dire dans l’étendue, le mouvement et le temps. Par sa
nature, l'infini est done l'inachèvement même, et c'est là ce
qui détermine son caractère au point de vue de l'être : il est
une « puissance » pure, il n’y a pas d’infini en acte, c’est-adire qu’il n'existe pas réellement. D’autre part, l'impossibilité
de nombrer un nombre infini constitue, pour Aristote, un
argument capital contre l’existence d’un infini actuel. Dès
lors, il est naturel que Yinfini soit caractérisé comme il l’est
dans le II livre de la Physique: il n'est pas ce qui enveloppe, mais ce qui est enveloppé; il est matière (hylè) de
l'achèvement de la grandeur et « l’entier en puissance »;
comme matière, il n’a pas de forme (eïdos); aussi bien est-il
en tant que tel inconnaissable (agnoston) et se trouve même
assimilé à Vindéfini (aoriston). Quant au mode « d'être en
puissance > qui lui est propre, il ne l’a, au fond, que pour
la pensée (Met, 1048 b, 9 sq), et notamment, en ce sens que
nous anticipons par la pensée son déroulement, ce qui a fait
dire à Léon Robin que l'infini est, chez Aristote, « une fiction
|
de l'intelligence » 6.
On sait d’ailleurs combien la théorie aristotélicienne de
l'infini (sur laquelle nous ne donnons ici que les indications
les plus générales) est difficile à interpréter dans le détail et
encore plus dans son ensemble.
5. L. Rogin : Arisiote, 1944, p. 147.
L'IDÉE D’INFINI EN GRECE
17
Cette conception a pour base la division à l'infini. Mais la
sance », il semble suivre la direction de son maître, parce
question se complique déjà quand on envisage l'infini « par
composition ». Dans ce cas, il n'existe « en puissance » que
si la composition est inverse de la division. Autrement, il
ne saurait y avoir même en puissance de grandeur infinie par
composition, parce qu’alors, contrairement à ce qu’Aristote
a démontré par ailleurs, le corps infini pourrait exister aussi
en acte. Or, s’il n’y a pas de minimum en acte, il y a un maximum en acte, et c’est, dans la cosmologie aristotélicienne, le
Premier Ciel. De même, une grosse difficulté se présente
lorsqu'il s'agit de l’infinité du temps : en principe, tout mouvement en acte est fini, mais il y a, pourtant, un mouvement
qui est infini en acte, à savoir le mouvement cireulaire, et
ainsi son temps est, lui-même, infini en acte. Nous sommes
ici aux confins de la cosmologie et de l’ontologie d’Aristote,
et devant les incidences de la première sur la seconde.
Mais l'important, à notre point de vue, c'est la position
même d’Aristote devant la question de lInfini. Certes, d’un
côté, quand il ramène l'infini sur le plan de « l’être en puisqu'il s'appuie sur sa propre solution du dualisme ontologique
platonicien. Cependant, d’un autre côté, il va sans doute plus
loin que Platon: c'est en prenant l'Infini pour objet d'une
analyse philosophique. Et cela seul montre le chemin que la
pensée grecque a parcouru en trois siècles en face de l’Infini.
_*
#4
« conquête de Fidéalité » — œuvre de Socrate et de Platon,
En somme, il semblerait qu’on puisse dégager dans l'histuire de la notion d’Infini chez les penseurs grecs, une ligne
ou une courbe d'évolution. Chez les physiciens présocratiques, la nature des choses est conçue généralement comme
infinie. C'est dans la réflexion des Pythagoriciens que la
réalité donnée cst saisie d'abord sous l'aspect du fini et de
l'infini 4 Ja fois, Je fini avant un rang supérieur en tant
qu'identique & la charpente même des choses. Cette conception sera cependant en quelque sorte sublimée, grâce à la
inséparable d'ailleurs de l'école éléate — et qui consiste à
identifier je réel vrai et l’intelligible. Aussi bien chez Platon
que chez Aristote, le Fini sc place à côté de l’Infini dans la
constitution de la réalité, mais alors que le Fini représente
Page 8
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Yintelligible, l’Infini se confond avec le devenir, le changel'être véritable, permanent, identique à lui-même, c'est-à-dire
ment, c'est-à-dire avec l'indéterminé et linintelligible.
La spéculation grecque ultérieure devrait, peut-être, confirmer la loi de ce développement. Le problème des rapports du
réel avec le Fini et l'Infini se pose autrement chez les Stoiciens et les Epicuriens, ct cela, sans doute, dans la mesure
même où « par une espèce de rythme — comme disait le
regretté Emile Bréhier — leur physique reproduit celle des
physiciens antérieurs à Socrate », et où ils voient les seules
réalités dans les corps 6. Et ce problème changera encore de
face chez les Alexandrins, les Néoplatoniciens, cela dans la
mesure même où ils voient dans l'être intelligible l'être vrai.
Mais, dans leur pensée, vont intervenir aussi des éléments
nouveaux — résultat des influences et des attitudes nouvelles.
Quoi qu'il en soit, il ne me semble pas exagéré de dire que si
nous sommes à même de discuter sur l'infini, nous le devons
d’abord à l'héritage de Pesprit grec.
M. BERK. — Je remercie vivement M. Kucharski de son
intéressante, de sa très riche communication. Un hommage
lui est rendu par le fait suivant : on a fait circuler une liste
pour une discussion possible; personne ne s'est inscrit. On a
jugé inutile de discuter avec vous, on a reconnu votre compétence, et c’est bien un hommage qu'on vous rend.
Je vais, moi, alors, puisque personne ne dit mot, établir
une transition entre vous et Masson-Oursel. M. Kucharski,
par une aimable attention, m'avait communiqué hier son
exposé, et je me suis demandé, après coup, ce que, de cet
immense travail, de cette richesse de détails sur l'Antiquité
grecque, sur les premiers siècles de la pensée grecque, ce
qu'on pourrait tirer qui, pour le début de notre Semaine, présentât une utilité, ce qu’on pourrait tirer de général. Il me
semble que, dans votre exposé, vous montrez qu'il y a eu,
dans cette Antiquité grecque, trois conceptions de Infini:
Pune, c'est une conception de I’Infini comme étant PEtre, et,
remarquez-le, c’est la conception primitive, c'est la conception
ionienne, c'est l'intuition première, ct nous verrons au cours
de ces séances que ce n’était pas si mal commencer. Une
seconde conception qui apparaît, comme vous l'avez très bien
6. Emile Brénier : La théorie des Incorporels dans l’ancien stoïrisme,
2 éd, 1928, p. 1.
L'IDÉE D’INFINI EN GRECE
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montré, avec Anaxagore, c'est la conception mathémathique;
on y reviendra longuement au cours de ces journées. La troisième, qui est plus curieuse, et qui coïncide avec le développement des connaissances, des sciences du réel, du réel
complexe, du réel perçu, la troisième, c’est l’Infini s’opposant
au Fini, qui est la règle, — s’opposant comme étant lindéterminé, ce qui peut se présenter sous des formes très
diverses, progressives à l'occasion. Alors, êtes-vous d’accord
avec moi: ne peut-on pas, de votre excellente communication, pour avoir une idée générale du travail de l'Antiquité
grecque, tirer ce résultat — qu’il y a eu trois conceptions
différentes de l’Infini? Et nous verrons, d’abord tout à l'heure,
puis les jours suivants, dans quelle mesure ont reparu ou
ont été modifiées ces conceptions diverses. Je compte que
vous serez là pour suivre le travail, et, à l'occasion, y ajouter
encore des réflexions utiles.
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