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TOME IV
QUATRIEME ANNÉE
4038
L’Antiquité
Classique
Revue semestrielle publiée sous
J. Bidez, A. Carnoy, F. Cumont,
Weerd
A. Delatte, H. Grégoire, H. Van de
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EREN (BRLGIQUE)
IMPRIMERIE DE MEESTER WETT
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Avec le concours de la Fondation
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Universitaire
et du Patrimoine de l'Université de Liége
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7 „CE. Josserann, L'âm dieu à propos d'un passage du Songe
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la direction de
der Rijksuniversiteit te Gent
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Notes(25}
BRUXELLES
Page 2
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)L’Antiquité Classique
L'AME-DIEU A PROPOS D'UN PASSAGE DU «SONGE DE SCIPION »
Source: L’Antiquité Classique, T. 4, Fasc. 1 (MAI 1935), pp. 141-152
Published by: L’Antiquité Classique
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Accessed: 07/09/2013 13:44
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Page 3
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)A PROPOS D’UN PASSAGE DU « SONGE DE SCIPION »
CH. JOSSERAND.
Le Songe de Scipion que Cicéron a inséré dans le VIe livre de sa
République est a coup sûr un des plus curieux morceaux
de la littérature eschatologique de l’antiquité. Aussi, nombreux sont les savants qui se sont attachés à déméler les traditions philosophiques
et théologiques dont il dépend. Tout récemment, M. Harder s’est
livré à un essai d’exégése qu’on peut considérer comme un des plus
remarquables qui aient été écrits sur cette question
(1).
Bon
nombre d’erudits avaient cru déceler dans le Songe l’influence de Posidonius d’Apamee, le philosophe du moyen stoicisme.
Une
vive
réaction, il est vrai, s'était très tôt dessinée contre cette thèse (2) ;
mais c’est
aM. Harder qu'il appartenait de la ruiner définitivement.
Ce dernier, en effet, a démontré, d’une manière qu'il est permis de
tenir pour irréfutable, que Cicéron, dans la partie philosophique du
Songe, s’en était tenu à peu près constamment à l’enseignement de
Platon. Cependant, le savant allemand
a
reconnu sans difficulté
que l’auteur du Songe avait rompu cà et là avec les doctrines de
l’ancienne Académie pour souscrire à des opinions se rattachant à
des systèmes plus récents. Ailleurs, il a accusé Cicéron d’avoir mal
compris son modèle, d'en avoir déformé et résumé maladroitement
la pensée.
Parmi les passages du Songe où la sagacité
(1) R. HARDER,
de l'interprète
est
Ueber Ciceros Somnium Scipionis, Halle, 1929 (Extrait des
Schriften der Königsberger Gelehrten Gesellschaft, Geisteswiss. Klasse, 6. Jahr.,
Heft 3). Ce sont les pages 9 à 15 de cet opuscule qui sont visées dans la présente
etude.
(2) Voir entre autres sur cette question la note toute récente de O. RIETH,
Grundbegriffe der Stoischen Ethik, Berlin, 1933 (Problemata, 9), p. 168.
Page 4
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)soumise à une rude épreuve, il en est un qui retient longuement
attention de M.
Harder. C’est la déclaration finale de Scipion
l’Africain qui précède immédiatement la traduction d’un long extrait du Phèdre, où se trouve démontrée l’immortalité de l’âme.
Je crois utile, pour faciliter l'intelligence de ce qui va suivre, de
reproduire ce texte en entier
:
§ 18. « Tu vero enitere et sic habeto, non esse te mortalem, sed corpus
hoc: nec enim tu is es, quem forma ista declarat, sed mens cuiusque,
- is est quisque, non ea figura quae digito demonstrari potest. Deum
igitur te scito esse, siquidem deus est qui viget, qui sentit, qui meminit,
qui providet, qui tam regit et moderatur et movet id corpus cui praepositus est, quam hunc mundum ille princeps deus; et ut mundum
ex quadam parte mortalem ipse deus aeternus, sic fragile corpus animus sempiternus movel » (1).
L’affirmation capitale de ce passage: « sache que tu es un dieu »
est une des plus étonnantes du Songe. Le sentiment de M. Harder
est que, en écrivant ces mots, Cicéron s’est affranchi de l’autorité
de Platon et s’est rallié à des conceptions hellénistiques (?). Il trouve,
en effet, cette idée exprimée pour la première fois dans un fragment
du Protreptique d’Aristote (fr. 61 R.): «Dans l’homme, dit en substance le Stagyrite, l’esprit seul est immortel et divin. Cette participation au divin est tellement réjouissante pour l'homme qu’on
peut croire que, en comparaison des autres êtres vivants, l’homme
est dieu. De là, le mot bien connu, qu'il soit d'Hermotime ou d’Ana-
(1) Voici, pour guider le lecteur, la traduction récente de M. Ch. APPUHN
Cicéron, De la République, Des Lois, Paris, Garnier, s.d., pp. 213 s.) : “ Oui,
efforce-toi,
dit-il,
et, sache-le bien, ce n’est pas toi qui es mortel, mais ton
corps. Tu n’es pas, en effet, cet objet que délimite dans l’espace ton apparence extérieure, c’est l’âme qui en chacun est l’être véritable et non cette chose
figurée que l’on peut toucher du doigt. Sache donc que tu es un être divin.
On peut appeler divin le principe qui vit en toi, qui est doué de sentiment, de
mémoire, de prévision et qui dirige et gouverne le corps qui lui est soumis,
commie Je premier des dieux régit et gouverne le monde. Et tout de même qu’un
dieu éternel meut un monde en partie périssable, une âme immortelle meut un
corps incapable de durer.”
(2) Certains philologues ont cru trouver la même idée dans le dominans in
nobis deus de Tusculanes, I, 74
(vetat enim dominans ille in nobis deus iniussu
hine nos suo demigrare). Mais, successivement, M. Jones, Posidonius and Cicero’s
“ Tusculan Disputations”, dans Classical Philology, 18 (1923), p. 222 et HARDER,
0.1, p. 14, n. 1, ont fait justice de cette interprétation erronée,
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)xagore : en chacun de nous l’esprit est un dieu ». Or, Cicéron avait
lui aussi soigneusement
distingué
les deux idées dieu
et divin.
Quels sont les attributs des dieux? dit-il dans un développement
des T'usculanes sur les qualités éminentes de l’âme humaine. Ce sont
l’activité, la sagesse, l’invention, la mémoire.
Donc l’äme aussi,
selon moi, est divine, ou, comme ose le dire Euripide, elle est dieu »
(I, 45). En citant Euripide, Cicéron faisait allusion à un vers fameux
du poète tragique : 6 voic yao judy got Ev Exdotw beds (fr. 1018
Nauck). Dans le texte d’Aristote comme dans celui de
Cicéron,
M. Harder trouve la même distinction entre les deux concepts dieu
et divin et il ne doute pas qu’il ne faille rechercher dans le premier
la source de la pensée des Tusculanes. Il en voit le plus sûr garant
dans la communauté de citations (1).
Cette conclusion appelle les plus expresses réserves. En effet,
Aristote s’en réfère à une opinion d’Anaxagore ou d’Hermotime,
tandis que Cicéron cite Euripide. M. Harder, s’avisant de
cette
divergence, essaie d'en atténuer la gravité en rappelant que
les
biographies anciennes font d’Euripide un disciple d’Anaxagore, ce
qui expliquerait la substitution opérée dans le modèle de Cicéron.
Il resterait à montrer la raison de cette substitution qui paraît d’autant plus invraisemblable que, dans un développement sur la nature
de l’âme, l’autorité d’un philosophe aurait eu bien plus
que celle d’un poète tragique (?).
Ajoutons
de poids
que l'allure et la tendance des deux morceaux sont fort différentes: alors qu’Aristote
écrit une parénése où il exhorte l’homme à philosopher, en considération de la dignité de son âme, Cicéron, au contraire, s'engage dans
une spéculation philosophique d’où il ne tire aucune règle d'éthique.
L'influence d’Aristote sur le passage des Tusculanes ne me paraît
donc pas démontrée et rien ne prouve, par conséquent, que ce soit
dans une tradition post-platonicienne que Cicéron, en
composant
le Songe, ait puisé l’idée de l’âme-dieu.
Mais il importe avant tout de voir sur quoi porte la distinction
opérée par Cicéron entre dieu et divin. Je pense que cette distinction
est purement formelle. Nous constaterons, en effet, que plusieurs
(1) O. LL, p. 13.
(2) Bywater,
A lost dialogue of Aristotle, dans The Journal of Philology
II, 1869, p. 66, n. 1, tranche la difficulté en déclarant interpolés les mots site
‘Eoudtiuos ... tovTO.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)des arguments dont Cicéron use dans le Songe
pour établir
que
l'esprit est dieu, lui servent ailleurs à démontrer que l’äme est divine :
ou, ce qui revient au même, immortelle. Ceci prouve bien
que les
deux idées sont, sinon identiques, du moins fort voisines. L’audace
que Cicéron dénonce dans la formule d’Euripide (uf Euripides dicere
audet) est une audace de mot bien plus que de pensée. Et s’il redoute
d'appeler l’âme un dieu, c'est qu'il voit dans cette
dénomination
une manière de sacrilège (1). Mais comment expliquer dès lors, que,
dans le Songe, Cicéron fasse taire ses scrupules: deum te igitur scito
esse...?
C'est
que l’atmosphere du morceau est toute
différente.
Nous avons affaire ici 4 un écrit d’allure mystique et cette solennelle
déclaration constitue le point culminant du discours de l’Africain
dont il est la grande révélation.
D'ailleurs, Cicéron, en qualifiant
l’homme ou l’âme humaine de « dieu », ne brisait pas avec la doctrine
de Platon. Dans le premier livre du De natura deorum, l'épicurien
Velléius commence par passer en revue les opinions des philosophes
sur la nature des dieux. Or, il dit de Platon
($ 30):
« Idem et in
Timaeo dicit et in Legibus et mundum deum esse et caelum et astra
et animos ef eos, quos maiorum institutis accepimus ». Il y a de bonnes
raisons de croire que Cicéron
faisait
sienne
la
doxographie
de
Velléius (2). Il n’est pas difficile, en relisant le Timee, de retrouver
(1) Cf. Tusculanes, V, 38 : humanus autem animus, decerptus ex mente divina,
cum alio nullo, nisi cum deo ipso, si hoc fas est dictu, comparari potest.
(2) Ce n’est pas mon rôle de prendre position dans le problème si difficile.
des sources de la doxographie exposée par Velléius. Qu’il me suffise de rappeler
que, si les érudits sont d’accord pour reconnaitre
les rapports étroits qui unissent ce morceau au meo! edoeBeiac de Philodéme, ils
de
savoir
si
ce
se divisent sur le point
traité doit être considéré comme la source de ces chapitres
des Tusculanes ou si, comme le croyait notamment Diels,
il
convient d’admettre l’existence d’une source commune. Le problème a été soulevé à nouveau par R. PÒÙiLippson, Philodem über Frömmigkeit,
dans Hermes, 55 (1920),
p. 230, qui promettait de reprendre la question en détail dans un ouvrage qui,
à ma connaissance, n’a pas encore vu le jour. Philippson paraît pencher pour
l'hypothèse d'une source commune.
De toute façon, la comparaison avec le
nepi edoebpeiag ne donne rien en ce qui concerne la notice sur Platon, étant
donné que le papyrus de Philodème est abimé en cet endroit. Une des raisons
qui permettent de croire que Cicéron prend à son compte la doxographie de
Velléius, c’est que, dans les répliques, il ne prête aux contradicteurs de l’épicurien aucune critique touchant l’exactitude de son information. Au contraire, on voit, par exemple, Cotta louer l’érudition peu commune de Velléius
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)des passages qui justifient l’affirmation de Cicéron en ce qui concerne les âmes (*). Quant à la référence aux Lois, il s’agit probablement, comme l’a noté Mayor (?), d'un passage où Platon déclare
que, puisque l’âme ou les âmes sont causes de tout mouvement et
douées de vertu, Oeods adtovs elvas pioouer cite Ev oœuaor évoboat
Coa èvta, xoouodor mavta ovoavd», cite San ral Saws (899 b).
+ x
Tout de suite après la grande révélation de la divinité de l’âme,
le philosophe reprend ses droits. Cicéron ne se permet pas d’énoncer
une affirmation aussi grave sans en entreprendre aussitôt la démonstration.
M. Harder a fort justement distingué dans celle-ci deux parties
essentielles. Dans la première, l’argumentation paraît schématique
à l'excès. Cicéron se borne à énumérer quelques attributs communs
à l’âme et à la divinité:
si
quidem est deus qui viget... providet.
M. Harder pense que l’auteur a dû ici fortement résumer sa source
à moins qu'il n'ait tiré la pensée de son propre fonds. Le savant allemand n'insiste pas et se contente de suggérer un rapprochement
avec un fragment d’Aristote qui, comme on le verra, ne présente
avec notre texte que des rapports fort éloignés.
Mais cette ébauche de
raisonnement appelle des comparaisons
avec d'autres textes cicéroniens qui contribuent à l’Eclairer. La plupart de ces textes ont été signalés par les commentateurs modernes
(1) Notamment 41c où le démiurge, prescrivant aux dieux subalternes de
façonner les espèces mortelles, se réserve de créer lui-même le principe de la
partie de ces êtres“ qui mérite de porter le même nom que les immortels, partie
que l’on nomme divine” xa’ doov uëv adtbv abavators
nooomxet,
detov Aeyduevov).
Ouwvuuor elva
Ce passage est intéressant à plus d’un point
de vue. On y trouve l’opposition entre l’appellation de divin, communément
donnée à l’äme (deiov Asyouevov) et celle de dieu que préconise le démiurge
en usant d’une périphrase dont le sens est très net
(GOavdtois 6udvupor).
Dans son Timée, Cicéron a traduit cette phrase en atténuant l’expression
: in
quibus qui
tales
creabuntur
ut, deorum
immortalium quasi gentiles
beant, divini generis appellentur (XI, 41).
esse,
de-
A un autre endroit du Timee (90 e.,
Platon faisant allusion à l’âme intelligente (zegi tod xvotwtätovu mao muiv
wuync eldovc),
d'un
génie
déclare que Dieu en a fait cadeau à chacun de nous comme
divin
(ac...
daluova).
(2) M. Tullii Ciceronis De Natura Deorum libri tres, by J. B. Mayor, vol. I,
Cambridge et Londres, 1891, p. 118.
Page 8
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)du Songe, qui n’en ont cependant tiré aucun parti. Dans le De senectute (3 78), la mémoire, la prescience de l’avenir,
le génie inventif
sont donnés comme autant de qualités qui trahissent l’immortalite
de l’âme. Dans lesTusculanes (I, 56 ss.), Cicéron, se proposant d’établir la présence dans l’âme humaine d’éléments divins,
remarque
d’abord que ni l’existence du seul principe vital, commun à l' homme
et au végétal, ni celle des seuls appétits, communs à l’homme et à
l'animal, ne suffiraient à étayer cette thèse. Seules parmi les qualités
de l’äme, la mémoire, l'invention, la réflexion, la promptitude en
démontrent l’essence divine. Ceci fournit
matière à un long développement ($$ 57-70) (3). Enfin, Cicéron traite le même thème dans
sa Consolation (?).
Comme on le voit, la série des attributs communs à l’âme et à
Dieu, sur quoi se fonde la thèse de la divinité de l’ame, ne se retrouve pas chaque fois identique. Le texte du Songe est d’ailleurs, il ne
faut pas l’oublier, le premier en date de ces temoignages. On admettra donc que dans la Consolation, les Tusculanes et le De senectute, Cicéron ait revisé et remis au point une argumentation qu'il
s’est borné ici 4 ébaucher.
Analysons chaque élément de la premiére preuve du Songe. C’est
d’abord un probléme de sémantique qui se pose. Que faut-il entendre par vigere? Le terme apparait également dans
la Consolation
(o. 1.) et dans les Tusculanes (I,.65) sans que, dans ces passe ges, le
contexte éclaire davantage le sens (5). Si l’on consulte le Lexicon de
Merguet, on constate que vigere a souvent pour sujet mens ou ani-
(1) Dans ce dernier morceau, Cicéron revient à plusieurs reprises sur cette
idée. Ainsi, I, 65 : Quae autem sunt divina? vigere, sapere, invenire, meminisse ;
et I, 67 : vim certe, sagacitatem, memoriam, motum, celeritatem videt (sc. animus)
Haec magna, haec divina, haec sempiterna sunt.
(2) Dans Tusculanes,
I, 66 : His enim in naturis nihil inest, quod vim memoriae, mentis, cogitationis habeat, quod et praeterita teneat et futura provideat et
complecti possit praesentia, quae sola divina sunt nec invenietur unquam unde
ad hominem venire possint nisi a deo... Ita quicquid est illud quod sentit, quod
sapit, quod vivit,
quod viget,
caeleste et divinum ob eamque rem aeternum sit
necesse est. Pour ne rien omettre, j’ajoute que dans le Pro Milone, 84, on trouve
une liste analogue des attributs de l’äme (vigere, sentire, sapere, providere...)
de laquelle il n’est cependant tiré aucune conclusion touchant sa nature.
(3) Je note que M. J. Humbert, le traducteur des Tusculanes, dans l’édition
de la Collection des Universités de France (Paris, 1931) a été fort embarrassé,
Dans I, 65, il rend vigere par l’immortalité, et dans I, 66 par ce qui a vie.
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)mus. De l’examen des textes oü il est ainsi employe, il semble ressortir que le verbe est un terme à sens assez large embrassant l’ensemble des activités par quoi l’äme manifeste sa vitalité.
Il est
souvent accolé à vivere dont il paraît bien être à peu près synonyme (1). Il ne désigne donc aucune activité spécifique de l’âme humaine et il n’y a pas lieu de s’y arrêter.
Notre texte est, avec celui de la Consolation, le seul où la sensation figure dans l'énumération des attributs divins de l’âme. Pour
comprendre cette conception,
il est utile de se reporter
polémique du De natura deorum. Le stoïcien Balbus
à
une
(II, 30) y prétend que, du fait qu'il est pourvu, à un degré éminent,
de la raison et
de la sensation, le monde, ou plus exactement l’äme du monde,
est Dieu (?). Cette théorie est combattue par le néo-académicien
Cotta qui démontre, au contraire, que tout être doué de
sensation est voué à la mort (III, 33). La doctrine stoïcienne a laissé des
traces dans la terminologie. L’äme du monde est souvent désignée
comme un sensus aeternus, une natura sentiens (3). On se souvient
d'autre part que, à la fin du De natura deorum, Cicéron déclare
souscrire en bloc à la thèse de Balbus. Toutes ces considérations
sont de nature à nous faire croire que, dans le Songe, Cicéron s’est
inspiré,
sur ce
point,
d’une
argumentation
stoicienne.
Il n’est pas difficile de prouver que Cicéron se conforme à un
enseignement de Platon en représentant la mémoire comme une
faculté divine de l’âme.
Il s’explique assez clairement à
ce sujet
dans les Tusculanes (I, 57), où il rappelle les théories du Ménon
et surtout du Phédon.
M. Harder renvoie, probablement à propos de l’argument fondé
sur la connaissance de l’avenir, à un fragment d’Aristote (fr. 10 R.) où
le raisonnement différe quelque peu: le philosophe montre comment
la notion de
dieu s’est développée chez les hommes par la considération de la faculté divinatoire qui saisit l’âme dans le sommeil
et à l’approche de la mort. Cicéron a utilisé ce texte d’Aristote
dans le De divinatione (I, 63) (4). Mais il n’en a retenu que les obser(1) Consolation reproduite dans Tusc., I, 66 ; De div., I, 63. Le sens apparaît
aussi fort clairement dans les Lois, fr. 1: sine corpore animo vigente divina vita est.
(2) Ce raisonnement est encore repris dans II, 46 ss.
(3) De div., I, 110; II, 75 et 85. Cf. la définition de l’âme du monde par Antiochus d’Ascalon dans Acad., I, 38.
(4) Cf. JAEGER, Aristoleles, Berlin, 1923, p. 166, n. 2 et REINHARDT, Kosmos
Page 10
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)vations sur les phénomènes dont l’âme est le siège dans les conditions indiquées, sans en tirer les mémes conclusions que son
modèle sur la notion de dieu. Il y ajoute, en revanche, une réflexion qu’on peut utilement rapprocher de l’argumentation du Songe :
l’äme des moribonds devient plus divine, ce qui lui permet de
prophétiser (1). Cette même pensée, nous la
trouvons exprimée
d’une façon plus énergique encore dans le De senectute (XXII,
81):
dormientium
animi
maxime
declarant
divinitatem
suam
;
multa enim, cum remissi et liberi sunt, futura prospiciunt.
Mais, tout compte fait, que la faculté divinatoire de l’âme soit
un indice de sa divinité, c’est là un jugement que n’aurait désavoué aucun des théoriciens de la mantique par enthousiasme,
qui admettent à des degrés divers la présence ou l’influence du
dieu dans l’âme du voyant. Je songe surtout aux théories stoiciennes exposées par Quintus dans le premier livre du De divinatione où il est question à plusieurs reprises de l’impulsion divine
qui déclenche
dans
que.
L'opinion
de Posidonius,
l’âme le mécanisme de l’exaltation mantitus,
est
particulièrement
également rapportée par
digne d’être notée:
Quinl’àme humaine
peut être favorisée de songes prophétiques parce qu’elle communie
avec la nature divine (?).
Il reste à examiner la deuxième partie de la démonstration
(qui tam regit...), beaucoup plus développée que la première. Résumons d’abord les lignes où M. Harder se livre à une très fine
analyse du morceau.
M. Harder observe que Cicéron s’appuie sur un raisonnement
par analogie. Celle-ci est formulée une première fois sous
une
und Sympathie, Münich, 1926, p. 215 (cités par Harder). Il résulte du
texte
du De divinatione que Posidonius avait, lui aussi, lu le texte d’Aristote.
C’est
peut-être grâce à lui que Cicéron l’a connu.
déjà
Mais rien ne prouve que,
chez Posidonius, l’exposé d’Aristote avait été détourné de son
sens primitif
comme il l’est dans Cicéron.
(1) Cf. XÉNoPHoN, Cyrop., VIII, 7, 21: éyyUteoov puèv THY avdownivwv
Havdrw ovdév Eorıv Sav0v: 1 dì tod àvOpwnov yuyn tore Önnov BELotdtyn xataqalvetar xai téte TL THY ueillövrwv 700004.
(2) I, 64: sed tribus modis censet deorum adpulsu homines somniare : uno quod
provideat animus ipse per sese, quippe qui deorum cognatione teneatur.
Page 11
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)forme sommaire: l’esprit de l’homme gouverne et meut le corps
comme dieu gouverne le monde (qui fam regit... ille princeps deus) ;
puis l’analogie est à nouveau énoncée, mais cette fois sous une
forme plus complète, étant donné qu’elle porte sur des attributs
appartenant aux deux termes comparés, Dieu d’une part, l’âme
humaine de l’autre (ef ut mundum... sempiternus movet). Cependant M. Harder se déclare choqué par la présence de ef, par quoi
sont coordonnées les deux phrases. Au surplus, le raisonnement
lui paraît faussé; il soupçonne Cicéron d’avoir mal compris sa
source et il imagine que celle-ci devait comporter un raisonnement bâti comme il suit: l’esprit humain régit le corps humain
comme Dieu régit le corps du monde; donc, de même que Dieu,
qui régit le monde mortel, est éternel, ainsi l’âme, qui régit le corps
mortel,
est éternelle.
M. Harder suppose que la phrase que Cicéron a lue dans son
modèle était à
peu
près
rédigée en ces termes:
doreo 6 eos
aiwvıog ... o8tw xai 6 voùc atétoc. Dès lors, l’erreur de l’auteur
du Songe aurait été de prendre pour deux épithètes, deux adjectifs
(aidvioc et átdroc)
faisant en réalité
fonction
d’attributs.
Au surplus, M. Harder a retrouvé dans la tradition philosophique un autre échantillon du raisonnement qu'il prête au modèle
de Cicéron. Il s’agit, à vrai dire, d’un texte postérieur, qui fait
partie du Didaskalikos d’Albinus,
le
chef de file du néo-platonisme ($ 25, p. 177 H.).
Enfin, M.
Harder remarque qu’au raisonnement rétabli dans
le sens indiqué se rattache fort bien le passage du Phèdre de Platon, dont Cicéron donne la traduction immédiatement après ($ 19 :
nam quod semper novetur... $ 20: nata certe et aeterna est.) et qui
développe une preuve ontologique de l'éternité de l’âme. Deux
principes, en effet, sont à la base de la démonstration de Cicéron
:
1) le primat de l’esprit, qui n’a besoin d’aucune preuve; 2) l’éternité du moteur, qui se trouve confirmée par l’argumentation
du Phèdre.
Avant de proposer à mon tour une interprétation qui, je l’espère, aura du moins le mérite de faire un sort au raisonnement
de Cicéron dans les termes où il se présente, il nous faut faire certaines réserves sur l’exégèse de M. Harder. Je n’insiste pas sur
la témérité qu'il
y a à imputer à Cicéron un contre-sens doublé
d'une faute de logique.
On aimerait toutefois voir M.
Harder
s'expliquer davantage sur ce point et rétablir notamment sous
Page 12
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)forme
moins
schématique la phrase grecque qu'il suppose
à l'origine de l'erreur.
de
près,
D'autre
on ne voit pas
part,
que le
à
regarder
notre
développement tiré
texte
du Phèdre
s’harmonise aussi bien que ne le pense M. Harder avec l’argumentation qu'il tente de restituer.
Ce développement, en effet, ne
se borne pas à établir l'éternité du moteur, mais, appliquant ce
principe au cas particulier de l’âme, il conclut à son immortalité.
Dès lors, nous aurions là une démonstration qui ferait double
emploi avec la première.
M. Harder part de cette idée que Cicéron s’efforce de prouver
l'éternité de l’äme. Or, tel n'est pas, à mon avis, le sens du morceau. C’est la divinité de l’âme, c’est-à-dire de la personne humaine
dans ce qu’elle a d’essentiel, que l’auteur du Songe a en vue. Il
est aisé de s’en rendre compte, et la présence de l’adverbe igitur
en est un premier signe (deum igitur scito te esse). Ce mot établit une relation de cause à effet entre la notion de divinité et
une autre notion qu’il s’agit de dégager de la phrase précédente.
Or, Cicéron vient, à l’occasion de considérations sur le problème
de la vraie personnalité,
de rassurer Scipion sur l’immortalité
de sa personne, c’est-à-dire de son âme, contrastant avec la mortalité de son corps. De la présence de igitur on peut donc conclure que, pour Cicéron, l'éternité est un indice de la divinité et
n'est pas, par conséquent, le terme final de la démonstration.
Quoi de plus naturel, du reste, que l’éternité soit considérée
comme une preuve de la divinité? Platon avait déjà qualifié la
divinité de « vivant immortel » (1) et il était aisé de tirer de cette
définition un commencement de preuve. Au surplus, Cicéron use
ailleurs encore de cette façon de raisonner.
Il fait dire quelque
part au stoïcien Balbus que la tradition populaire
a eu raison
d'élever au rang de dieux des personnages comme Liber et Romulus, « quorum cum remanerent animi atque aeternitate fruerentur...
cum optimi essent et aeterni » (2).
Tel est donc bien, semble-t-il, le point de vue auquel il convient
de se placer pour interpréter correctement le raisonnement de
Cicéron. Nous observons d’ailleurs que ce raisonnement se trouve
déjà en germe dans un passage du Phédon qui paraît avoir échappé
(1) Timée, 37 d; Phèdre, 146 c.
(2) De natura deorum, II, 62.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)aux investigations de M. Harder: « Lorsque sont ensemble ame
et corps, dit Socrate à Cébés, à ce dernier la nature assigne servitude et obéissance; à la première, commandement
et
maîtrise.
Sous ce nouveau rapport, des deux, quel est, à ton sens, celui qui
ressemble à ce qui est divin et celui qui ressemble à ce qui est
mortel? Mais peut-être n’est-ce pas ton avis que ce qui est divin
soit, de sa nature, fait pour diriger et pour commander, ce qui
est mortel, au contraire, pour obéir et pour être esclave? — C'est
bien mon avis. — Auquel donc des deux l’äme ressemble-t-elle
?
Rien de plus clair, Socrate! Pour l’âme, c’est au divin; pour le
corps, c’est au mortel » (1). On voit esquissé ici un parallele entre
l’âme humaine et la divinité qui, toutes deux, exercent une maítrise, et, de cette analogie, Platon conclut à une
ressemblance
de nature entre l’âme et le divin. Seulement, Cicéron est moins
réservé que son modèle grec: alors que celui-ci se
contente de
dire que l’âme ressemble au divin, l’auteur latin affirme qu'elle est
divine (2).
Mais Cicéron ne s’est pas contenté de reprendre l’analogie ébauchée par Platon.
Il s’est avisé que l’argument n'avait pas été
suffisamment mis en valeur par son prédécesseur et il s’est attaché à exprimer d’autres attributs communs à l’âme et à la diviaité: de part et d’autre, en effet, le gouvernant est éternel, tandis que le gouverné est mortel et périssable. C’est cela que Cicéron
énonce dans une nouvelle phrase (ef ut mundum
) coordonnée
à la précédente par cet ef qui heurte M. Harder. Rien de plus
normal, on le voit, que la présence de cette conjonction qui unit
le plus naturellement du monde deux phrases exprimant chacune
un aspect différent du même jugement.
Enfin, si l’on se rallie à mon interprétation, on n’éprouve aucune
difficulté à expliquer les raisons qui ont amené Cicéron à traduire le long extrait du Phèdre dont il a été question. En effet,
jusqu’à présent, l’auteur latin, pour étayer sa thèse de la divinité de l’âme, a fait intervenir à deux reprises l’éternité du principe spirituel de l’homme. Mais arrivé au terme de son argumentation, il se rend compte qu'il serait utile de fournir l’une ou l’au-
(1) Phédon, 80 a, trad. Robin.
(2) Ailleurs, Cicéron professe
la même prudence que Platon.
un texte déjà cité des Tusculanes, V, 38:
nisi cum ipso deo comparari potest,
humanus
Ainsi, dans
animus cum alio nullo,.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)tre démonstration de cette vérité. C’est alors qu’il découpe dans
le Phedre un passage qui convient particulièrement à cet effet (1).
Si l’on peut faire un reproche à Cicéron, c’est celui d’avoir produit
à contretemps une preuve que
le
lecteur
attendait
beaucoup
plus tôt.
*
*
*
:
Si cet essai d’exégèse est exact, il s’en dégage deux conclusions
c'est d’abord que le morceau étudié est aussi profondément imprégné d’idées platoniciennes que le reste de l’œuvre et que, notamment l’idée capitale de l’âme-dieu en procède authentiquement; c’est ensuite que la pensée de Cicéron, si elle est développée
dans un exposé qui n’est exempt ni de gaucherie ni de désordre,
n’en est pas moins très cohérente et que, spécialement, on se fourvoierait si on cherchait à l’interpréter en recourant à l'hypothèse
d'une maladresse de traduction. J'espère que, à cet égard, dans
le procès de Cicéron traducteur, ces quelques pages mériteront
d'être versées au dossier de la défense (?).
(1) On voit ainsi la valeur de nam par quoi Cicéron introduit le texte du
Phèdre et
dont la raison d’être n’apparaît pas de prime abord.
Ce mot, dont
la présence paraissait suspecte à Harder, se réfère uniquement à l’épithète
sempiternus et non à l’ensemble de la phrase, comme on pourrait le croire.
Il y a là un manque de précision dû à une négligence de Cicéron.
(2) Consulter sur cette question l’article de G. CUENDET, Cicéron et Saint
Jérome traducteurs, dans la Revue des Études Latines, 1933, p. 380.