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CHAPITRE U
Les Pythagoriciens de Rome
Peu d’années après le scandale des Bacchanales, éclata
une autre affaire, moins grave certes mais significative aussi
et non sans lien avec celle de 186. En 181 avant J.-C., rapporte Tite-Live, furent mis au jour au cours de travaux
agricoles deux coffres de pierre portant des inscriptions
grecques et latines, selon lesquelles l’un de ceux-ci contenait
la dépouille de Numa Pompilius, deuxième roi de Rome
(715-672 avant J.-C. ?), l’autre des « livres » de ce souverain. Lorsqu’on les ouvrit, on s’aperçut que le premier était
vide; le deuxiéme en revanche renfermait bien des livres,
sept en latin traitant du droit pontifical et sept autres en
grec « concernant la philosophie qui a pu étre celle de ce
temps ». Valérius Antias, historien du Ir siècle avant J.-C.,
affirme qu’ils étaient pythagoriciens, Numa passant pour
avoir été un auditeur de Pythagore. Ces livres circulérent
dans Rome et finirent par tomber entre les mains du préteur
Quintus Pétilius qui tenait dans sa dépendance le propriétaire de la terre où avait eu lieu la découverte, Lucius Petilius, qu’il avait fait scribe à l’époque de sa questure. Les
ayant lus, le magistrat déclara que l’essentiel de leur contenu était dangereux pour la religion de la cité et qu’il allait
les jeter
au
feu;
il
autorisa
toutefois le propriëtaire à
défendre son bien en justice. L. Pétilius eut recours aux tribuns, qui renvoyérent examen de la question au sénat,
lequel s’en tint à la déclaration jurée du préteur attes-
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)tant que « ces livres ne devaient être ni lus ni conservés ».
La haute assemblée décréta alors qu’on les brûlerait le plus
tôt possible en public, en indemnisant le propriétaire. Celuiavant J.-C. 4 50 aprés J.-C. environ, suscitant plusieurs
« grands maîtres » de l'Ordre.
Cet autodafé doit certainement être interprété comme
une déclaration d’hostilité contre la secte pythagoricienne.
Certes, comme le fait remarquer Tite-Live, Numa, à supposer qu’il ait jamais existé, n’a pu être l’auditeur de Pythagore. Mais Valérius Antias atteste que bien des gens l'ont
cru, et il existait en effet tout un courant de croyances mettant en rapport Numa et Pythagore?. On devine fa main de
Caton l’Ancien dans l’opération: ce sont deux Petelii qui
poursuivirent et chassèrent de la scène politique Scipion
Africain, ennemi juré de Caton et ouvert aux principes
pythagoriques’. Le sénat eut d’autant plus de raisons de le
suivre qu’il y a des liens entre le Pythagorisme et le Dionysisme*, entre cette affaire donc et celle des Bacchanales.
Pénétration progressive du Pythagorisme dans la Ville
ci refusa la somme proposée!.
Les Pythagoriciens connurent un grand succès à Rome.
Considérons leur histoire de plus près: nous examinerons
ensuite, successivement, le monument remarquable qu’est la
basilique certainement pythagoricienne de la Porte Majeure’
et la liturgie qui s’y est déroulée, avant de rassembler les
éléments attestant l’hostilité que la secte rencontra.
L’historien de Tarente Aristoxéne nous apprend que, dès
la fin du Ive siècle avant J.-C., « le discours sacré de Pythagore est connu chez les Latins »'. Tarente fut un haut lieu
du Pythagorisme et a influé sur Rome de bonne heure?
Cicéron affirme qu’un poème du fameux Appius Claudius
Caecus, constructeur de la via Appia qui allait mener de
Rome a Brindes, censeur en 312 avant J.-C., lui « semble
pythagoricien »’. Opinion vraisemblable, si l’on examine le
cadre général, politique et culturel, de l’activité de ce personnage". Vers la même époque, on voit l’une des plus
grandes
familles
de
Rome,
les
Aemilii
—
celle
de
M. Aemilius Lepidus, consul de 187 dont nous avons déjà
parlé — abandonner son surnom de Mamercinus pour
prendre celui de Marnercus, prétendu fils de Pythagore.
Pendant la troisième guerre contre les Samnites (début du
ie siècle avant J.-C.), comme on consultait la Pythie de
Delphes, celle-ci prescrivit d’élever deux statues sur le
forum, l’une à Pythagore, l’homme le plus sage de la
Grèce, l’autre à Alcibiade, le plus brave".
LE MOUVEMENT ET LES HOMMES
Nous avons vu plus haut l'influence qu’eut Pythagore à
son époque, c’est-à-dire au Vie siècle avant J.-C., et jusqu’à
la fin du siècle suivant sur ses contemporains, Cette
influence pénétra peu à peu à Rome et s’épanouit de 50
|. Tite-Live, XL, 29,
2. cf . L. Ferrero, Storia del pitagorismo nel mondo romano (dalle
origini alla fine della repubblica), Turin, 1945, p. 142 et suiv.
3. Cf. infra, p. 209.
4. Par Pintermédiaire de l'Orphisme; cf. supra, p. 76 et suiv. et 117118.
5. Cf. J. Carcopino, La basilique pythagoricienne de la Porte
Majeure, Paris, 1943 (9° éd.), p. 182.
6. Cf. supra, p. 154 et suiv.
Le
« Pythagoricien »
le
plus
célèbre
de
la
fin
du
nie siècle est Scipion l’Africain, que Cicéron fait apparaître
à Scipion Emilien au cours de son fameux « songe » dans le
De Republica. Il s’agit là certes d’un dialogue totalement
fictif, mais qui peut difficilement avoir été en désaccord flagrant avec les opinions réelles du vainqueur d’Hannibal. Or
nombre de propos que Cicéron lui attribue, l’importance
donnée au rêve comme moyen réel de connaissance et la
théorie de l’immortalité astrale qu’il professe, orientent très
7. Jamblique, Vie de Pythagore 152. Sur
p. 135.
8. L. Ferrero, op. cit., p. 126 et suiv.
9. Tusculanes, IV, 4.
10. L. Ferrero, op. cit., p. 172.
11. Plutarque, Vie de Numa, 8, 19.
12. Pline, Histoire Naturelle, XXXIV, 26.
Aristoxene,
cf. supra,
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)nettement, au-delà de influence platonicienne, vers celle de
Pythagore. Le poéte Ennius, protégé de Scipion et imprégné
de cet enseignement, le mot en scène disant :
« S'il est permis à un mortel de monter jusqu'aux
espaces où siègent les dieux, c'est pour moi seul que s'ouvre
la plus grande porte du ciel. »
D'ailleurs l’action politique de l’Africain — position personnelle affirmée, heurts avec une partie de l'aristocratie,
appui sur la faveur populaire — n’est pas différente en
substance de celle d’Appius Claudius et pourrait bien être
inspirée de la doctrine“. Caton l’Ancien lui-même tient dans
le De Senectute de Cicéron des propos conformes à la philosophie de Pythagore; nous savons d’autre part qu’il fut
cn 209, à Tarente, l’hôte du Pythagoricien Néarque dont il
LES PYTHAGORICIENS DE ROME
211
Vautodafé des livres « pythagoriciens » de Numa en 181.
Nous ne savons malheureusement rien de la manière dont
vécut et fonctionna POrdre à Rome pendant ces deux siècles. Il est certain que le « discours sacré » de Pythagore se
transmit toujours selon la méthode sûre fixée par le Maître,
c'est-à-dire par le secret et la selection. On ne comprendrait
pas autrement Vabsence de solution de continuité qu’on
observe entre le Néopythagorisme et la doctrine primitive.
Cependant cette doctrine pourrait bien avoir été pour maint
Romain de ces époques plus une morale ou une référence
philosophique qu’une véritable croyance appuyée sur un
engagement personnel dans une communauté de foi.
Il en fut tout autrement au 1e siècle avant J.-C. et sans
doute jusqu’au milieu du I= siècle après, époque qui fut
l’apogée du mouvement à Rome.
écouta l’enseignement
*, et Cicéron lui fait pratiquer
Pexamen de conscience quotidien « à /a manière des
Pythagoriciens »'". Mais il est douteux que le rude conservateur ait adhéré à Ja religion ou à l’&soterisme de la secte,
qu’il a probablement combattue en 181. Ce sont certains
aspects de la morale liée à cette philosophie et peut-être
quelques-unes de ses propositions métaphysiques qui Font
séduit, du moins au soir de sa vie”. Quant à Scipion Emilien, il paraît également avoir été sensible à la doctrine du
sage de Crotone, mais plus comme à un fait de culture que
comme à une foi religieuse’®.
Ainsi, malgré une documentation trés fragmentaire, nous
Jouvons constater que le Pythagorisme était bien représenté
i Rome aux ile et Ile siècle avant J.-C., et cela dans les
nilieux dirigeants de la cité. Mais son aspect véritablement
'eligieux, organise, y fut toujours tenu dans une certaine
uspicion : rappelens-nous la chute fracassante de Scipion
'Africain, dont l’« hellenisme » pourrait bien avoir comvorté une mystique pythagoricienne sincère, et surtout
13. Sénèque, Lettres à Lucilius, 108, 34.
14. L. Ferrero, op. cit., p. 196.
15. Plutarque, Vie de Caton l'Ancien, 2, 3.
16. De Senectute, 38.
17. Cf. L. Ferrero, op. cit., p. 217.
18. Ibid., p. 255.
Les grandes loges pythagoriciennes
Son succès à cette époque est en partie dû à l’action du
philosophe Posidonius d’Apamée (135-50 avant J.-C.)”,
stoïcien certes, mais aussi diffuseur à travers le monde des
idées et des doctrines de Pythagore. A tel point que la plupart des philosophes — académiques, stoïciens, péripatéticiens — pythagorisèrent de quelque façon 4 Rome”.
L'enseignement de Posidonius toucha en effet beaucoup
de Romains, et parmi eux les plus grands hommes d'État de
la République dont Pompée. Cicéron d’autre part, élève lui
aussi de ce philosophe, nourrit personnellement et répandit
autour de lui une grande admiration pour Pythagore. Persuadé que beaucoup d’institutions romaines étaient inspirées
de sa doctrine?!, il recueillit avec piété dans son traité sur les
Lois et dans celui sur les Devoirs, les plus nobles préceptes
et les plus beaux exemples des Pythagoriciens”. Passant par
19. Cf. G. Méautis, Recherches sur le Pythagorisme, Neuchatel, 1922,
p. 19.
20. Cf. J. Carcopino, La basilique pythagoricienne de la Porte
Majeure, p. 190.
21. Tusculanes, IV, 2-4.
22. De Legibus, 1, 33 et De Officiis, 1, 56.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Métaponte, en Italie du sud, il ne voulut pas descendre chez
son hôte avant d’avoir vu l’endroit où le Maître avait rendu
le dernier soupir”. L’exemple du philosophe stoïcien Diodote, qui fut l’hôte de Cicéron pendant de nombreuses
années et pratiquait au domicile de l’orateur la lyre « à la
façon des Pythagoriciens » ainsi que la géométrie“, permet
d’imaginer que ce mouvement de pensée était entré dans le
quotidien de maintes existences et confirme combien les
« intellectuels » en étaient facilement imprégnés, sans peutêtre toujours en avoir conscience.
Cependant, outre ce mouvement général et pour bien des
individus superficiel, il exista des groupes pythagoriciens
plus exigeants sur le plan de la pratique et de la religion,
qu’on peut appeler des « loges ». Nous connaissons avec
quelques détails celle de Nigidius Figulus et celle des Sextii,
et avons quelques renseignements sur celles qui suivirent.
LES PYTHAGORICIENS DE ROME
213
faire exécuter immediatement les conjurés, c'est encore ce
dernier qui l’y poussa*. Préteur en 58, Nigidius est alors
considéré comme l’un des soutiens les plus solides du parti
conservateur”. En 52, il est légat en Asie. Détail révélateur
de sa fidélité : à l’expiration de son mandat, il reste quelque
temps à Ephése, pour avoir l’occasion de rencontrer
Cicéron en route pour la Cilicie®,
En 49, lorsque César envahit Vitalie et déclenche la
guerre civile, il se range tout naturellement du côté de
Pompée et des Optirnates. Ii suit la retraite pompéienne, se
trouve à Capoue au début de février 49°! et sur le champ de
bataille de Pharsale en 48%. Après la défaite, il est exilé,
sans être pourtant abandonné de tous. Cicéron, à qui César
a pardonné, essaie par tous les moyens d’obtenir son
rappel. Mais l’entreprise se révèle difficile. En septembre
46, il écrit :
« Moi qui auparavant pouvais aider des hommes obscurs,
La loge de Nigidius Figulus
L'homme
Né vers lan 100 avant J.-C., Publius Nigidius Figulus,
issu d’une famille plébéienne, occupe déjà une place importante au sénat en 63, lors de la conjuration de Catilina. Il
avait acquis cette place grâce À ses qualités intellectuelles et
à son savoir, mais plus encore par son prestige personnel,
par son courage et sa loyauté”. Cicéron fut, on le sait,
chargé de réprimer le complot. Or, lui-même reconnut,
atteste Plutarque, « qu’il prit les plus belles et les plus
grandes décisions par lesquelles il rétablit l'État. en tant que
consul, avec le philosophe Publius Nigidius »*. En effet,
afin de mener son enquête dans les meilleures conditions
d’efficacité et d’objectivité, il demanda à Nigidius de faire
partie de la commission des trois sénateurs chargés de
recueillir les dénonciations”. Comme il hésitait ensuite à
23. De Finibus, V, 4.
24. Tusculanes, V, 113.
25. Cicéron, Pro Sulla, 41-42.
26. Plutarque, An seni respublica gerenda sit, 27.
27. Cicéron, Pro Sulla, 41.
voire des coupables, je ne peux même pas faire de bonnes
promesses à Publius Nigidius, de tous les hommes le plus
savant, le plus probe. jadis très influent, mon intime ami, »
Il ne se décourage cependant pas et multiplie les interventions auprès des amis du dictateur. il ne peut toutefois
aboutir à temps. Nigidius meurt en exil. Saint Jérôme
signale son décès à une année correspondant à 45 avant J.-
C., avant donc les Ides de mars”.
L'enseignement et la pratique religieuse
« Pythagoricien et mage », Nigidius Figulus fut un grand
maître de l’Ordre. La secte qu’il dirigea fut à la fois un
28. Plutarque, Cicéron, 20.
29. Cicéron, Ad Quintum Fratrem 1, 1, 2 (= éd. Les Belles Lettres,
lettre n° LI).
30. Cicéron, Timée, I. 2. Il aida aussi l'orateur pendant son exil
(Fam., IV, 13).
31. Cicéron, Ad Atticum, VII, 24.
32. Cf. Lucain, Pharsale, 1, 639. Son bannissement peut être interprété comme le signe de sa présence lors de la bataille elle-même.
33. Ad Familiares, IV, 13, 3.
34. Chron. ad a. 45 : Nigidius Figulus Pythagoricus et Magus in exilio
moritur.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)temple du savoir, une communauté religicuse el un groupe
politique.
Cicéron écrit de son ami dans un passage important
pour nous du Timeée :
« Cet homme futà la fois paré de toutes les connaissances dignes d'un homme libre et un chercheur vif et
attentif pour tout ce que la nature dissimule ; bref, mon
avis est qu’apres les illustres Pythagoriciens dont l’enseignement s'est de quelque façon éteint après avoir fleuri pendant
plusieurs siècles en Italie ef en Sicile, il est homme qui s'est
levé afin de le renouveler”. »
Pour nous en tenir au domaine profane, nous savons
qu’il a écrit un ouvrage sur la nature humaine (De
hominum natura), un autre sur les animaux (De animalibus), un autre encore sur les vents (De ventis). Il écrivit
aussi sur la rhétorique et sur la grammaire, domaine auquel
il appliquait une logique rigoureuse. Ainsi, pour les mots de
la quatrième déclinaison latine, il n’utilisait pas (et Varron
faisait de même) au génitif singulier la forme en -us, mais
une forme en -uis (domuis, senatuis, etc.) par une analogie
digne d'intérêt avec le datif en -ui*
Son principal domaine d’étude était assurément
l'astronomie: son surnom de Figulus, « potier », proviendrait de ce qu’à son retour de Grèce, il affirma „connaître la
vitesse du mouvement de rotation de la terre”. Il est en
outre l’auteur d’un ouvrage sur la sphère céleste (De
sphaera). Mais l'astronomie était pour lui, comme sans
doute les autres disciplines, non pas une science en soi, mais
un moyen de connaître le mouvement même de la nature et
par là en particulier l'avenir. Son séjour en Asie lui a sans
nul doute permis de s’initier aux techniques de Pastrologie
pratiquée en Orient. Celles-ci, éclairées par la méditation
des préceptes pythagoriciens, l’ont convaincu qu’il existe de
grands cycles dans l’évolution des choses, cycles dont il
cherchait les manifestations en interprétant les événements
majeurs de son temps. Il avait en même temps le sentiment
35. 1, 1.
36. Aulu-Gelle, Nuits Attiques, IV, 16, 1.
|
37. Scolie de Lucain, 1, 639. Par analogie avec la roue du potier.
215
qu’un destin général est plus fort que la volonté des
hommes”. Tout cela cependant il ne le disait pas ouvertement, d’une façon clairement intelligible par tout un
chacun. C’est en des termes sibyllins et subtils qu’il s’exprimait”. Nigidius était certes un savant, mais plus encore un
prêtre dans la plus stricte tradition pythagoricienne.
Le mage
Profondément religieux, Nigidius a composé un De
diis®, réflexion originale sur les dieux de la mythologie
grecque et sur les premières divinités romaines. Cicéron
atteste dans le Timée que l’objectif qu’il visait était la restauration de la doctrine pythagoricienne dans sa pureté primitive. C’est chez lui que se déroulaient les réunions et
nombreux étaient les participants“. On peut présumer que
lui-même commentait dans ces assemblées qu’il présidait les
arcanes du « discours sacré » tant d’Orphée® que de Pythagore. On célébrait là probablement aussi l'ensemble des
mystères et du culte pythagoriciens, dont nous examinerons
la liturgie plus bas. Signalons que dans la controverse de
Pécole sur le caractère sanglant que doivent ou non comporter les sacrifices”, il avait choisi la première formule“. I]
était d’ailleurs un spécialiste de examen de la fressure des
victimes sacrifiées*.
Persuadé comme beaucoup de Romains, nous l’avons
dit, que la science et la religion permettent de connaître
Pavenir, Nigidius acquit une solide réputation de devin. Il
écrivit sur la prédiction privée (De augurio privato) et sur
les songes (De somniis). Deux prophéties qu’il fit sont restées célébres. En 63 avant J.-C., comme Octavius, pére du
futur Auguste, arrivait en retard au sénat et que, interrogé
par notre homme sur les causes de son arrivée tradive, il lui
38. Cf. les prophéties citées infra, p. 216.
39. Aulu-Gelle, N.A. XXI, 14, 3,
40. Cf. Macrobe, Sat. III, 4, 6.
41. Scolie de Cicéron, In Vatinium, p. 317 (Orelli).
42. Cf. Servius, Comment. Bucol., IV, 10. Sur les rapports de
l’Orphisme et du Pythagorisme, cf. supra, p. 128 et 133.
43. Cf. supra, p. 146-147,
44. Cf. Aulu-Gelle, N.A. XVI, 6, 12.
45. Il est l'auteur d’un traité De extis.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)apprit que sa femme venait de lui donner un fils, Nigidius
lui annonça, après s’étre enquis de l'heure exacte de la
naissance: « Tu as engendré un maitre qui régnera sur
nous. » Octavius, bon républicain, aurait même parlé de
rentrer chez Jui pour tuer lenfant immédiatement. Son
interlocuteur l'en dissuada. Il lui affirma, considérant l’arrêt
du destin comme inexorable, « qu'il était impossible que
Ces informations nous permettent de deviner l’atmosphère qui entourait Nigidius Figulus. Celui-ci était un mage
authentique, qui exerçait sur son entourage un véritable
charme magique, tant par son savoir que par ses qualités de
cœur et par sa troublante personnalité. Mais pouvons-nous
en savoir plus sur son entourage ?
celui-ci subît pareil sort »%. En 49, ensuite, lorsque César
Les membres de la secte
eut franchi le Rubicon et que de toutes parts on s’indignait
et on s’affolait, le même Nigidius, si l'on en croit Lucain,
déclara que, ou bien le mouvement des étoiles n’avait aucun
sens, ou bien une ère nouvelle s’annouçait au-delà de la
catastrophe immédiate“. Peu importe de savoir si ces prophéties ont été réellement prononcées ou si elles ont été
inventées par la suite. Le fait même que la propagande
césarienne et celle d’Auguste les aient répandues atteste le
prestige de Nigidius en matière de divination.
Le « mage » était encore à l’occasion un véritable SaintAntoine païen. Il nous est dit qu’il aida un des Fabii à
retrouver sa bourse égarée contenant la somme importante
de cinq cents deniers“. Le plus intéressant pour nous est le
procédé qu’il utilisa, ct l’épisode peut être considéré comme
authentique, car Apulée, qui le rapporte, affirme le tenir de
Varron, contemporain de Nigidius et peut-être membre de
sa secte. Nigidius « excita des enfants par une incantation »
et leur fit indiquer ainsi où était enterrée la bourse avec une
partie de l’argent et comment le reste avait été distribué. En
d’autres termes, il les hypnotisa. Apulée ajoute en effet que
les âmes des enfants peuvent plus facilement que d’autres
« être endormies et sortir d’elles-mémes jusqu'à l’oubli des
circonstances présentes »”. L’« incantation » (carmen) par
laquelle était obtenu l’état d’hypnose était probablement
réalisée par la répétition d’une même formule, chantée et
peut-être accompagnée de musique. Le procédé est utilisé
par des modernes”.
46. Dion Cassius, XLV, 1, 3-5 : cf. Suétone, Auguste, 94, 5.
47. Lucain, Pharsale, 1, 639 et suiv.
48. Environ 6 000 de nos francs. Cf. Apulée, Apologie, 42.
49. Ibid., 43.
50. Cf. G. Méautis, Recherches sur le Pythagorisme, p. 36 et suiv.
Etant donné le secret qui entourait les groupes pythagoriciens, nous sommes bien entendu réduits à des hypothèses,
d'autant qu’il a dû exister à Rome un certain nombre de
chapelles du même type, sans lien nécessaire entre elles.
On peut toutefois penser que Vatinius, consul en 47,
contre qui Cicéron prononça un discours qui nous a été
conservé et dans lequel il est dit clairement que ce personnage était pythagoricien”, fut un disciple de Nigidius. Il est
possible aussi que Varron, l’illustre érudit, fit partie du
cercle, car nous savons qu’il voulut se faire enterrer suivant
le rite de l’école, c’est-à-dire dans un cercueil de terre cuite
et sur un lit de feuilles de myrte, d’olivier et de peuplier
noir”, Il y a bien des chances qu’il en fut de même pour
Salluste. On attribuait en effet à Cicéron, à l’époque impériale, une phrase pleine de fiel à son encontre : le jeune Salluste, aurait-il dit, loin d’avoir cherché à s’amender de ses
premières erreurs, « passa dans la confrérie sacrilège de
Nigidius »”. Cicéron, très ami de Nigidius, n’a certainement
pas tenu textuellement de tels propos. Mais il pourrait bien,
Pexemple de Vatinius Je prouve, avoir critiqué en public le
Pythagorisme de Salluste.
Quoi qu’il en soit, ce groupe nombreux était secret. Il
est désigné, dans le contexte polémique de la phrase attribuée à Cicéron,
par un terme proche de notre mot
« secte », à savoir celui de sodalicium, « confrérie », avec la
connotation péjorative de « société secrète ». Ailleurs il est
écrit que César refusa le retour de Nigidius, parce qu’« on
l’accusait d’avoir certaines activités secrètes »*. Les memSL. Cf. infra, p. 231.
52. Pline, Histoire Naturelle, XXXV, 160.
53. In Sall. invectio, 5, 4. Cf. Mnemosyne, 1913, p. 23 et suiv.
54. Dion Cassius, XLV, 1, 3-5.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)bres de l’association étaient assurément unis par des liens
puissants, celui sans nul doute d’un serment d’initiation,
celui aussi d’une ascése commune, en particulier de jeûnes
219
reproduit une accusation officielle”, portée dès l’époque de
César pour justifier le maintien de la relégation de Nigidius.
rigoureux. Nigidius était fort sensible à l’idée de
« solidarité ». Ainsi, jouant sur les mots pour en tirer leur
sens profond, il affirmait qu’« un frére est en quelque sorte
un autre soi-même », frater... quasi fere alter“.
Constituée d’éléments rendus étroitement solidaires par
la participation 4 une connaissance supérieure, à un morale
et a des rites communs et en partie secrets, la secte avait
enfin une coloration politique précise. Nigidius Figulus a
toujours été un élément convaincu du parti conservateur. Il
joignit sa voix en 63 avant J.-C. a celle de Caton le Jeune
pour demander la téte des conjurés. Une telle attitude n’est
nullement en contradiction avec celle du Pythagorisme primitif de Crotone et de l’ensemble de la Grande-Grèce. Elle
soulevait en revanche plus de difficultés par rapport a la
tradition romaine, certes ouverte à l’éclectisme intellectuel,
mais hostile aux rites religieux célébrés en marge du culte
public. Or Nigidius, ancien préteur et gouverneur de la
province d’Asie, était un personnage officiel ; Vatinius exercera le consulat. Qui plus est, lorsque César, issu du parti
des populares, prit le pouvoir, le groupe fut catalogué
comme d’opposition. Nous avons vu que son chef suivit
Pompée avec fidélité. Nous pouvons présumer qu’il continua de diriger la loge depuis son exil, et que l’esprit qui y
régnait demeurait favorable aux pompéiens et à la république traditionnelle.
On comprend donc que César, malgré la sympathie qu’il
paraît avoir éprouvée pour Nigidius”, ait jugé que son
retour à Rome eût été trop dangereux pour le régime qu’il
venait de créer, et l’ait laissé mourir en exil. Sa secte se
trouvait aux yeux du pouvoir parmi les « guère
recommandables »%. On peut penser que l'indication de
« pythagoricien et mage », rapportée par saint Jérôme,
55. Isidore, Étym. XX, 2, 10.
56. Aulu-Gelle, N.A. XII, 10, 4.
57. Ad Fam. IV, 13.
58. Scolie Ad Cic. in Vatin., p. 317 (Orelli).
La loge des Sextii
Afin d’assurer les bases du nouveau régime, César entreprit une tentative d’assimilation de divers groupes intellectuels, tentative qui ne fut pas sans résultat. Mais il essuya
un véritable camouflet de la part du Pythagoricien intransigeant que fut Sextius le pere®. L’événement avait dû faire
du bruit; encore un siècle plus tard, Sénèque note à son
sujet :
« Sextius le père rejeta les honneurs. Sa naissance l’appelait aux fonctions publiques : il n'accepta point le rang de
sénateur qui lui offrait Jules César“. »
Il manifesta le même dédain pour l’argent®. Notre
homme dirigea une loge pythagoricienne sans doute à partir
de 40 avant J.-C.®. Un certain nombre de similitudes entre
cette loge et celle de Nigidius suggèrent qu’elles se succédèrent“. A. Sextius le père en tout cas succéda dans la direction du groupe Sextius le fils, qui se distingua également par
un vaste savoir.
Leur _enseignement était tout à fait conforme
grandes lignes de la tradition pythagoricienne :
aux
« Sextius le père et Sextius le fils ont surtout fait porter
leur activité en matière de philosophie sur l'exercice de la
sagesse et ils ont exprimé l’opinion suivante concernant
toute âme : toute âme est, selon eux, incorporelle... sans
étendue, elle pénètre et contient le corps qui enveloppe”. »
59. Cf. L. Ferrero, Storia del pitagorismo, p. 292.
60. Cf. Saint Jérôme, Chron. ad a. 1 p. Chr.
61. Lettres à Lucilius, 98, 13.
62. Pline, N.H. XVIII, 273-274.
63. Cf. J. Carcopino, La basil. pyth., p. 192. Sur la loge, cf. infra,
64. Cf. L. Ferrero, Storia..., p. 360.
65. Claudianus Mamertus, De statu animae, II, 8.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sextius le père s’astreignait tous les jours à un examen
de conscience sans complaisance :
« La journée écoulée, une fois retiré dans sa chambre
pour le repos de la nuit, il interrogeait son âme : “De quel
mal tes-tu guérie aujourd'hui ? Quel vice us-tu combattu ?
En quoi es-tu meilleure ?’*. »
D’autre part, s’il préconisait le régime végétarien, c'était
non pas en raison de la théorie de la métempsycose, mais
parce que ce régime était à son avis plus sain”. Sextius le
fils écrivit quant à lui des ouvrages portant sur les sciences
naturelles et les disciplines médicales®. Sénèque signale
encore à propos de Sextius le père qu’il s’exprimait en des
termes vigoureux, se rapprochant en cela du stoicisme® ; il
aimait la métaphore militaire’ et aussi l’observation
concrète : plus d’un coléreux a été guéri, faisait-il par
exemple observer, en voyant dans une glace son visage
tuméfié par la passion’. Pour ce qui est des dieux enfin, il
les voyait non pas comme de lointaines divinités du cosmos
mais comme des forces secourables proches de l’individu :
«Les dieux, écrivait-il, ne sont point dédaigneux ni
jaloux. Ils ouvrent leur seuil et à qui veut monter jusqu'à
eux tendent leur main... Dieu descend chez les hommes.
Non, la relation est plus étroite : il descend en eux”. »
Les Sextii ont rassemblé autour d’eux une véritable
« secte ». C'est à propos de leur groupe que le terme secta
apparaît pour la première fois avec cette acception en latin.
Sénèque écrit :
« La secte récente (noua secta) des Sextii, dont l'énergie
était bien romaine, après avoir commencé avec un magnifique élan, s’est éteinte à ses débuts mêmes”. »
66. Sénéque, De ira, HI, 36, 1.
67. Lettres à Lucilius, 108, 18.
68. Pline, NH. XXXII, 26.
69. Lettres à Lucilius, 64, 2.
70. Ibid., 59, 7.
71. De ira, IL, 36, 1.
72. Lettres à Lucilius, 59, 7.
73. Nat. Quaest VII, 22, 2.
LES PYTHAGORICIENS DE ROME
221
On peut imaginer qu’elle avait en gros les mêmes activités que celle de Nigidius. Une remarque de Sénèque donne
peut-être un renseignement supplémentaire. « Sextius le
père, dit cet écrivain, philosophait avec des mots grecs, mais
selon des mœurs romaines”. » Sa secte pourrait bien avoir
agi de même et avoir fait un usage habituel de cette langue
pour ses activités d’enseignement et de culte, ce qui —
quoique le grec fût courant à Rome — aurait encore
accentué le caractère original et mystérieux du groupe.
Parmi ses membres, on peut compter le médecin Celse « qui
suivit les Sextü »”.
Sur le plan politique, le refus de Sextius le père
d'accepter la dignité sénatoriale fut plein de signification et
lourd de conséquence pour l’association tout entière. Le
philosophe « comprenait en effet que ce qui pouvait être
donné pouvait aussi être enlevé »”. C’etait là une attitude
de défiance manifeste à l’encontre du nouveau régime, un
refus catégorique d’adhérer à l'idéologie de la toute-puissance inhérente au nouveau pouvoir. Ni les Sextii ni leur
chef n’eurent à souffrir de persécution pour autant, à notre
connaissance. Mais le témoignage de Sénèque atteste que,
livrée à elle-même et au moins boudée par les milieux dirigeants de l’État, elle perdit peu à peu son audience et finalement beaucoup de ses membres.
Échec en fin de compte que cette tentative originale d’un
élitisme en rupture ouverte avec le pouvoir, échec grave
pour l’avenir même du Pythagorisme à Rome.
Ii y aura encore quelques grands maîtres du Pythagotisme à Rome au début de notre ère, et des Pythagoriciens
au-delà de cette période. Il faut citer parmi eux Sotion, qui
inspira à Sénéque « l'amour de Pythagore »” et Modératus
de Gadès, qui enseigna sous Neron”. Deux dialogues de
Plutarque mettent encore en scène à la fin du re siècle après
J.-C. un certain Lucius, élève de Modératus. Ce Lucius
déclare en particulier, alors qu’on Vinterroge sur la raison
74. Lettres à Lucilius, 59, 7.
75. Quintilien, Institution oratoire, X, 1, 124.
76. Lettres à Lucilius, 98, 13.
77. Lettres @ Lucilius, 108, 17.
78. Cf. J. Carcopino, La basil. pyth., p. 104.
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)pour laquelle les Pythagoriciens ne mangent pas de poisson,
que la véritable cause de cette défense est «encore
maintenant » cachée et secrète”.
Néanmoins, après le grand succès qu'avait connu le
Pythagorisme à Rome à la fin de l’époque républicaine,
sous César et à l’époque d’Auguste, le mouvement décline
inexorablement. Les communautés qui en sont issues paraissent avoir été en butte à de constantes tracasseries de Pautorité impériale et à une hostilité affirmée de [opinion
publique”.
De tout cela, la basilique de la Porte Majeure a bien des
chances de constituer un témoignage archéologique, un
témoignage saisissant même pour notre propos.
LES PYTHAGORICIENS DE ROME
223
(cf. planche IX). L'édifice peut être daté, en particulier
grâce au décor : ainsi la coiffure d’un buste de femme ou le
style des reliefs en stuc conduisent au milieu du re siècle
après J.-C.
Mais cette basilique a été pillée et abandonnée soudainement. J. Carcopino, qui a mené à son sujet une enquête
passionnante®', fait remarquer qu’il reste des traces d’emplacements où devaient être fixés des bustes ou du mobilier,
qui ont été retirés. D’autre part, le pavement ne présente
aucune trace d’usure et les murs aucun graffito. Nulle trace
de fumée autour des tenons qui soutenaient les
lampadaires ; des marques d’inachèvement au contraire sur
plus d’un point de l’ornementation. « Elle (la basilique) fut
la victime d’une raison morale, ou, si l'on préfère, de la
raison d'Etat, d'une sentence fulminée contre ses occupants,
LA BASILIQUE DE LA PORTE MAJEURE
Le monument
En 1917, à une centaine de mêtres de Pactuelle Porta
Maggiore de Rome, le ballast s’affaissa sous les rails de la
ligne de chemin de fer Rome-Naples. Un sondage effectué
aussitôt fit apparaître que les rails reposaient sur un vide
creusé par une vaste construction souterraine, couvrant une
surface de plus de quatre ares. La forme de cette construction est exactement celle d’une basilique constituée de trois
nefs, séparées les unes des autres par deux rangées de trois
piliers, voûtées en berceau (planche VHD. Celle du milieu
est plus grande que les autres et aboutit à une abside qui
comporte un siège central et une grande décoration (sur
stuc) comme les futures basiliques chrétiennes. L ensemble
de cette salle mesure environ 12 mètres de long, 9 mètres de
large et un peu plus de 7 mètres de haut. Elle est précédée
d’un vestibule (atriurn) couvert d’un arc de cloître lui-même
percé d’une ouverture (« lucernaire ») qui permettait à la
lumière du jour d’entrer. On accédait à ce vestibule par un
long corridor de 60 mètres faisant un angle droit
79. Cf. G. Méautis, Rech. sur le Pyth., pp. 25-26.
80. Cf. infra, p. 231 et suiv.
d'un interdit jeté sur son usage. et à la muette protestation
qu'exhalent ses salles dénudées répondent comme un écho
grossissant, les rumeurs de l’histoire“. »
Quelles sont ces rumeurs ? Les textes font apparaître
que le règne de Claude fut ponctué d’un certain nombre de
poursuites pour raisons religieuses. En 49 après J.-C., les
Juifs de la Ville se virent retirer le droit de se réunir ct les
agitateurs furent expulsés®. En 52, un sénatus-consulte
chassa les « devins » (mathematici)™. La même année,
aristocrate Spurius Scribonianus fut exilé pour avoir
cherché à connaître la fin du Prince « en consultant les
Chaldéens » (per Chaldaeos)”. En 53, un autre grand,
T. Statilius Taurus, accusé de « superstitions magiques » se
donna la mort%. Or une urne funéraire, trouvée dans le
colombaire de la famille Statilia, présente une singulière
scène d’initiation ; bien plus, ce tombeau n’est distant de la
basilique que d’une soixantaine de mètres et s’érige sur un
terrain qui a bien des chances d’avoir appartenu à la
famille ; enfin, Claude achevait la même année la construc8). La basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, Paris, 1943.
82. Ibid., p. 63.
83. Pour les sources, ibid., p. 64, note 2.
84. Tacite, Annales, XII, 52, 5.
85. Tacite, Annales, XII, 52, 1.
86. Ibid., 59, 2. Il faut toutefois noter que les Pythagoriciens réprouvaient le suicide. Cf. infra, p. 225.
Page 10
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)tion de ses nouveaux aqueducs qui passaient à proximité immédiate”. La relation, établie par J. Carcopino, entre la chute
précipitée de Statilius Taurus et abandon soudain du monument est lumineuse. Comme le note P. Grimal, « si la certitude
ne peut étre atteinte, la probabilité qui résulte des rapprochements convergents établis par Vhistorien devient si forte
qu'elle équivaut pratiquement à cette certitude impossible ne,
Destination du monument
Les avis divergent encore sur la destination du bätiment.
Certains modernes l'ont interprété comme un tombeau.
Hypothese fort douteuse, étant donné qu’on n’y a trouvé
aucune trace ni d’inhumation, ni d’incinération, alors que
les fouilles ont fait apparaître des restes de sacrifices et
emplacement probable d’un autel. Le spécialiste compétent
qu’est F. Coarelli penche pour une basilique « funéraire »,
Point de vue en definitive proche de celui de J. Carcopino,
car l’auteur pense également qu’il s’agit d’un lieu de culte,
qui pouvait bien être pythagoricien. Nous suivons quant à
nous, après beaucoup d’autres, J. Carcopino dans son raisonnement et jugeons probable que la basilique de la Porte
Majeure était un lieu de culte pythagoricien. Il est vrai que
la très grande diversité des motifs décoratifs dont elle est
couverte est à première vue pour le moins surprenante.
Aucune progression, aucun ordre ne sont visibles pour un
ceil profane. Que viennent faire ces pygmées difformes au
milieu de portraits d’hommes et de dieux respirant la plus
grande gravité ? Trois thèmes permettent d’ordonner et de
comprendre l’ornementation : celui de la mort qui environne
les hommes, celui du salut promis aux initiés pour l’éternité
et celui de Vinitiation elle-même”. Le premier est en particulier illustré par les nombreuses représentations de tombeaux ou par la scéne trés éclairante d’Alceste marchant
87. Cf. J. Carcopino, op. cit., pp. 67-74.
88. Jérôme Carcopino, un historien au service de U’humanisme, Paris,
1981, p. 187. Il demeure certes une controverse sur la datation archéologique du monument, qui pourrait être légèrement antérieur. Mais cela
n'est pas essentiel pour notre propos.
89. Guida archeologica di Roma, Rome, 1974, p. 216.
90. Cf. I. Carcopino, La basil. pyth., p. 94.
XUI — Plan du mithraeum de Heddernheim et reconstitution d’un mithraeum de
Carnuntum
Le plan du premier mithraeum montre bien la tripartition de l'espace, la « nef »
centrale destinée aux cortèges, et les bas-côtés réservés aux agapes. La coupe de la
seconde caverne reconstitue un mithraeum et son mobilier liturgique : au centre, le
bas-relief de la tauroctonie; au devant, un autel; de part et d'autre Cautès et
Cautopatès.
5 513
(Plan
(P
extrait
i de F.
F Cumont, TMMM t. Il, fig. 248 et 430) (cf.
Page 11
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)vers l’Hadès ; le deuxième par les allégories du banquet des
élus ou l’image d’une Leucippide ou de Ganymède entraînés
vers l'éternité; le troisième par le tableau du début d’une
initiation (femmes lisant un vo/umen ou écoutant une lecture) ou le portrait d’Ariane, purifiée par l’amour de Dionysos et élevée au rang des déesses. A ces thèmes répondent
des motifs antithétiques, d’où les scènes grotesques qui
représentent la vulgarité d’une existence aveuglée par des
divertissements puérils ou par l’attrait des fausses sciences.
Les sectateurs du monument ont illustré leurs convictions en puisant dans plusieurs cultes à mystères. Cependant
la divinité considérée par eux comme suprême était certainement Apollon, figure divine qui ressort au centre de la composition principale dans l’abside”. Or Apollon est le dieu
privilégié des Pythagoriciens. La scène représente par ailleurs Sappho sautant dans la mer de Leucade et accueillie
par Apollon dans l’au-dela”. La légende voulait en effet
que la poétesse de Lesbos eût à ce point brûlé d’amour
pour le jeune et beau Phaon qu’elle se suicida ainsi. Mais
que vient faire l’image d’un suicide sur le stuc principal de
la basilique ? J. Carcopino a eu la chance et l'immense
mérite de trouver un texte de Pline l'Ancien donnant la clé
de l’énigme. Parlant d’une certaine herbe qui aurait cu des
vertus aphrodisiaques, le naturaliste affirme :
XIV — Mithra tuant le taureau
Ce beau bas-relief provenant du mithriacisme oriental montre la scène rituelle de la tauroctonie
le jeune dieu, coiffé du « pileus », immole le taureau en sc détournant, tandis que le scorpion |
essaie d'empêcher ce sacrifice salutaire. Sur la gauche, on notera le corbeau-nesse ge. Tou
autour de la scene centrale, les signes du zodiaque... L’action regénératrice du rite et le ana
de Mithra semblent évoqués par une corbeille de pains ou de fruits. (Relief de Sidon. Musée du
Louvre.) (ct. pp. 301-302).
« Telle fut la raison de l'amour de Sappho pour Phaon
de Lesbos, sujet qui a donné lieu à beaucoup de billevesées
non seulement des mages mais encore des Pythagoriciens®, »
Texte d’autant plus convaincant que, loin de refléter une
quelconque spéculation subjective, il constitue une remarque
documentaire, perdue au milieu de fiches de botanique, une
observation donc parfaitement objective, Cette remarque
pourrait être même une allusion aux avatars subis par notre
monument : les « mages » ont maintes fois été associés aux
Pythagoriciens dans des contextes polémiques.
91. Ibid., p. 158 (cf. planche VIII.
92. Ibid., p. 374.
93. Pline, Histoire Naturelle, XXII, 20.
Page 12
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Ainsi le sens général de l’allégorie est clair : la Sappho
de la basilique ne se suicide pas — le suicide est réprouvé
par les Pythagoriciens —, mais elle s’élance vers Apollon,
animée d’un amour surnaturel : Phaon, « le brillant », est
plus d’une fois assimilé au dieu du soleil, père mythique de
Pythagore*. Le profane au contraire qui refuse de connaître
la vérité pythagoricienne reste tristement assis sur le rivage
terrestre, comme le personnage représenté à gauche sur la
même image.
Cependant le bâtiment de la Porte Majeure laisse deviner
non seulement les croyances de ses occupants, mais encore,
selon l'expression de J.Carcopino,
pythagoricienne » qu’ils célébraient.
«la
liturgie
LA « LITURGIE PYTHAGORICIENNE »
L’« antre » souterrain
Placée dans une zone de vastes jardins, la basilique
offrait à ses fidèles l’atmosphère de calme et de recueillement que préconisait l’école”. Mais on ‚Pavait de plus
enfouie sous terre, profondément même, puisqu’elle se trouvait à 9 mètres au-dessous de la Voie Prénestine antique. Il
avait du reste fallu procéder selon une technique fort
originale: on avait d’abord creusé les tranchées du périmètre et coulé le blocage des murs extérieurs, puis foré des
puits dans lesquels on superposa par le même procédé les
assises des piliers, après quoi on déblaya les terres intersticielles et enfin on couvrit et orna l’édifice. Bref, on a construit de haut en bas ! Ce n’est pas pour des raisons de sécurité qu’on a agi ainsi, car des regards circulaires dans le corridor d’accès et le « lucernaire » de Vatrium étaient visibles
de l’exterieur, mais pour une raison mystique. Porphyre
atteste que « les Pythagoriciens et après eux Platon appelaient le monde un antre et une caverne »*. La tradition
94. Cf. J. Carcopino, La basil. pyth., p. 381.
95. Jamblique, Vie de Pythagore, 96.
96. De antro nympharum, 8.
LES PYTHAGORICIENS DE ROME
227
voulait du reste que Pythagore lui-même se fût aménagé en
dehors de la ville la retraite d’une grotte souterraine qui était
sa véritable maison de philosophie”. Le thème de la caverne
est indissociable de celui de la lumière : « Des choses pythagoriciennes, ne parle pas sans lumière », écrit Jamblique*.
Dans la basilique de la Porte Majeure, le motif le plus souvent reproduit sur les stucs est le candélabre et nous savons
que les bas-côtés étaient éclairés par des lampes. Mais c’est
la lumière du jour apportée à la cella au soleil couchant par
le lucernaire de l’atrium: (le lucernaire est actuellement
bouché, mais on a essayé de reproduire l’effet primitif par
un éclairage artificiel), qui donne tout son sens à l’enfouissement du monument : comme dans le mythe de la caverne de
Platon, bien connu des Pythagoriciens, les détails des stucs
apparaissent, lorsqu’on reproduit les conditions d’éclairage
de PAntiquité, dans toute leur « blancheur chimérique », tels
les reflets pâles de la réalité transcendante”.
C'est précisément le soir quand le soleil avait commencé
à baisser et que les uns et les autres avaient achevé leurs
activités privées ou publiques, que la communauté pythagoricienne devait se réunir pour célébrer ses principales cérémonies, destinées à s’achever avant le coucher du soleil'®.
Ils accédaient au sanctuaire, non pas par l’escalier qu’on
emprunte actuellement (il est moderne), mais par la longue
galerie dont nous avons parlé et dont une petite partie seulement a été dégagée. Ce sentier couvert répondait à l’impératif pythagoricien : « Délaisse les grandes routes. Prends
les sentiers". » Méditant les leçons de la veille et du matin
et s’exhortant aux plus belles vertus, ils n’avaient le droit
d’aller ensemble que par deux ou au plus par trois'®, ce à
quoi répondent aussi les deux mètres de large de la galerie.
Ils entraient dans le sanctuaire par une porte dirigée vers le
nord : les Pythagoriciens admiraient Homère d’avoir introduit par la porte du nord les mortels dans la « Grotte des
Nymphes »'%,
97. Cf. J. Carcopino, La basil. pyth., p. 215.
98. Vie de Pythagore, 105.
99. J. Carcopino. op. cit., p. 219.
100. Jamblique, Vie de P., 96-98.
101. /bid., 105.
102. Porphyre, Vie de Pythagore, 32.
103. Cf. J. Carcopino, La basil. pyth., pp. 227-228.
Page 13
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Les étapes du culte
Le culte pythagoricien comportait successivement des
purifications, des libations, un sacrifice précédant un repas
pris en commun, enfin une lecture pieuse complétée par un
sermon. On relève des traces précises de ces activités dans la
basilique.
Nous savons que les Pythagoriciens se purifiaient avec
de Peau'*. Les socles adossés dans la grande nef aux six
piliers qui la flanquent permettent de conjecturer que des
amphores se dressaient là. En outre, les murs des bas-côtés
en offrent plusieurs représentations, avec en général une
grande palme feuillue, inclinée contre la panse : la palme
servait à tirer l’eau lustrale et à en asperger les assistants ”.
Les Pythagoriciens accomplissaient leurs libations | en
invoquant Zeus Sôter, Héraclès et les Dioscures ”. Si la
basilique ne présente aucune image de Zeus, dont la majesté
était difficile à représenter dans les petits tableaux utilisés,
elle en montre de nombreuses d’Heracles et des Dioscures.
La libation devait être faite avec toutes sortes de précautions, dont celle de tenir avec soin le vase contenant le
liquide par lanse. Detail sur lequel Jamblique et Porphyre
s’interrogent. Les sectateurs de la basilique se sont certainement pliés à cet impératif : toutes les scénes de libations qui
apparaissent sur les stucs le respectent ”.
La communauté de la Porte Majeure offrait, comme la
secte de Nigidius Figulus, des sacrifices sanglants. On a
retrouvé, outre les traces d’un autel, le squelette d un chien
dans l’abside et des ossements de porcelets dans | atrium.
Pythagore lui-méme, disent plusieurs textes, aurait sacrifié
des cochons de lait'®,
La règle des Pythagoriciens voulait que le sacrifice fût la
préface d’un repas en commun™. De ce repas étaient bannis
104. Jamblique, Vie de Pyth. 98; Diogéne Laérce, VIII, 33. Pour
nombre de ces rites pythagoriques, cf. supra, p. 147.
105. J. Carcopino, op. cit., pp. 231-232.
106. Jamblique, Vie de P., 155.
107. Cf. J. Carcopino, op. cit., pp. 232-234.
108. Ibid., pp. 234-244.
109. Jamblique, Vie de P., 98.
LES PYTHAGORICIENS DE ROME
229
les fèves, les poissons et les œufs'®. Mais il comportait du
vin, du pain, des gâteaux, des légumes crus et cuits, et
même de la viande!
". Suivant en cela une tradition déjà
ancienne, les sectateurs de la basilique ne s’astreignaient
plus à un régime exclusivement vegetarien et mangeaient des
animaux, en l’occurrence les gorets qu’ils avaient sacrifiés.
Comment les repas étaient-ils organisés? Le monument
comportait (si l’on en croit les trous de scellement qui subsistent et les représentations sur les stucs) quatre tables de
marbre. Les Pythagoriciens ne voulant pas de tablées de
plus de dix convives"? par respect pour ce nombre, on peut
présumer que la communauté comportait au maximum quarante membres. Mais ils pouvaient être moins nombreux.
Aux trois portraits qu’on a retrouvés sur les piliers de la
cella et dont on peut penser qu’ils figurent des membres
particulièrement éminents de l’association, les restitutions
permettent d’en ajouter neuf autres. Mais le nombre de
douze paraît insuffisant au regard des dimensions de |’édifice. En revanche, les vingt-huit représentations de tombeaux'” sur les murs pourraient bien être significatifs: à
cause de l’équivalence corps-tombeau (söma-sema) admise
par les Pythagoriciens et surtout parce que ce nombre aurait
été celui des premiers élèves de Pythagore lui-même!"
L'importance du chiffre 7 dans l’école permet de supposer
qu’ils se répartissaient en quatre tablées de ce nombre de
convives.
Jamblique signale qu'après le repas, le membre le plus
ancien de l’assemblée choisissait un texte de méditation et
demandait au plus jeune de le lire. Nous savons que les
Pythagoriciens possédaient comme les Dionysiaques des
« discours sacrés » et qu’ils les attribuaient à Pythagore luimême". Des lectures de ce type sont figurées sur les stucs.
110. Diogène Laérce, VIII, 33. Sur les interdits alimentaires des
Pythagoriciens, cf. supra, pp. 145-146.
111. Jamblique, Vie de P., 98.
112. Jamblique, Vie de P., 98.
113. Le nombre 28 est par ailleurs un argument important pour
l'attribution du monument aux Pythagoriciens. Cf.à ce sujet
J. Bousquet, « La confrérie de la Porte Majeure et l’arithmologie
pythagoricienne », Rev. des Et. Grecques LXIV, 1951, pp. 466-471.
114. Anth. Pal. XIV, 1.
115. Cf. supra p. 135 et J. Carcopino, op. cit., p. 257.
Page 14
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)On peut imaginer que l'assistance écoutait les vérités ans!
révélées dans un profond recueillement et qu’apres une er
niére libation et le sermon de l’Ancien chacun rentrait chez
soi réconforté par la grande douceur de la fraternité pythagoricienne''.
Il est clair que cet Ancien présidait les cérémonies pro
prement religieuses depuis la cathedra retrouvée au. mi len
de l’abside. C'est de là aussi qu'il dirigeait les initiations et
probablement les opérations de divination chères aux Py 1a
goriciens. Une scène représentée sur la basilique mon
deux femmes, dont l’une est voilée et tient un thyrse, se
aisant face et saisissant chacune d'une main un vase p ace
entre elles. Il doit s’agir d’une scène de mantique, peut-êtr
de nécromantie'”.
Le groupe qui fréquentait la basilique souterraine de a
Porte Majeure se revele donc a l’issue de cet samen
comme une « communauté de priere et de recherche » m
dirions-nous de nos jours — assurement authentique. ci
igi us
nous apparaît certes, à l'instar du groupe de
Figulus et de celui des Sextii, comme une secte que que pen
originale, ayant en particulier imaginé un lieu ı e cult pi
singulier. Mais cette secte ne présentait a premiére Mi absolument aucun danger pour la société dans laque a &
trouvait. Pourtant elle a rencontré beaucoup d hosti ité, non
seulement de la part du pouvoir, mais encore de l’ensem
de Vopinion publique.
HOSTILITE DU POUVOIR
ET DE L’OPINION PUBLIQUE
231
notoires. En 26 avant J -C., Auguste fit expul
ser Anaxilaos
de Larissa'®. D’autres Pythagoriciens subirent
certainement
le même sort en 33 avant J.-C. lorsqu’Agrippa
chassa ceux
qui faisaient profession de magie”, en 16 et en
52 après J.C., quand Tibère et Claude reléguêrent les
mathematici®.
C'est qu’on pouvait tout craindre de ces group
es secrets et
pleins d’idéal. D’autant plus qu’ils célébraient
un culte totalement en marge de la religion officielle, laque
lle avait été
remise en honneur par Auguste et constituai
t Pun des fondements de ses réformes.
x
Les princes purent agir librement contre la
secte, car ils
étaient soutenus par l’opinion publique.
Ainsi Cicéron, pourtant ami intime de Nigid
ius Figulus,
discrédite le Pythagorisme de Vatinius avec
des arguments
grossiers. Il lui reproche non seulement d’acc
omplir « des
rites inconnus et im pies », mais encore «
d ‘évoquer les âmes
des enfers » et d’« apaiser les dieux mänes avec
de la fressure d'enfants » ! Les auspices officiels, ajoute
-t-il, il les
dedaignait'” au profit bien sûr de la divination
propre à la
secte. L’orateur savait parfaitement qu'on n’imm
olait pas
d'enfant dans les loges pythagoriciennes. Mais
Cicéron est
un excellent avocat, qui utilise tous les moye
ns utiles a sa
cause. N’ignorant rien de la mauvaise
réputation des
adeptes de la doctrine, il attaque son adversaire
ce terrain, pensant qu’il en restera toujours
à fond sur
quelque chose
dans l'esprit des juges, de culture très moyenne.
Vatin
sortes de critiques du fait de son Pythagorisme
2.
C’est
ius
était du reste, ailleurs qu’au tribunal, l’obj
et de toutes
que
le mauvais renom des fidèles du Maître
était largement
répandu. Le grand mime de cette époque,
Labérius, obtint
un succès resté célèbre en tournant en ridicule
la théorie de
la métempsycose, affirmant qu’un mulet devie
nt homme et
une
femme vipère'®. La secte pythagoricienne,
Sénèque, était « détestée par la Joule » (turbae invidi affirme
osa)'*.
César avait toutes sortes de raisons, nous l'avons dit
plus haut, de se défier de la secte de Nigidius Figu ek
Auguste en eut autant à l’encontre de celle des Sexti, css
groupes abritant des aristocrates et des républic
116. Cf. J. Carcopino, op. cit., p. 258.
117. Ibid., p. 262.
118. Saint Jérôme, Chron. ad a. 26 a. Christ.
: Pythagoricus et magus
Urbe et Italia pellitur.
119, Dion Cassius, XLIX, 43, 5.
120. Tacite, Ann. I], 32, 3 et XII, 52, 5.
121, Cicéron, In Vatinium, 14.
122. Scol. ad Cic. in Vat., p. 317 (Orelli).
123. Tertullien, Apologétique, 48, 1.
124. Nat. Quaest. VII, 32, 2.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Pourquoi tant d’hostilité ? A cause d’abord du secret
des initiations et des rites, bien sûr, aura mystérieuse qui ne
plaît à aucune société, de quelque époque qu’elle soit. Le
caractère ésotérique du « message » pythagoricien fut en
particulier source d’incompréhension. Le Pythagoricien
Lucius que Plutarque met en scène reste silencieux pendant
toute une partie du dîner. Un convive exprime alors la
crainte qu’il n’ait été froissé : ne lui aurait-on pas posé des
questions auxquelles il n’avait pas le droit de répondre ?
Lorsque Lucius reprend la parole, c’est pour dire qu’il ne
paraitre pieux et supérieurs aux autres,
cences ne pouvaient que susciter de la part des interlocuteurs une curiosité exacerbée et, par-delà, des soupçons et,
bien vite, de l’agressivité.
Plus profondement, on leur faisait grief — non sans
quelque raison — d’étre des illuminés. Leur pretention
avec lui respectaient le régime végétarien”. Or
le végétarisme paraissait à beaucoup de gens une absur
dité profonde
une attitude contre nature: on racontait
qu’à Amycla en
Campanie, où Pon avait voulu épargner la
vie de tous les
animaux, on laissa se multiplier les Serpents qui
finirent par
exterminer les habitants'®. Plus grave, le végétarism
e éloi
kn ant
aussi peu communicatif que Lucius’.
ils préfèrent écout
er
les inspirations que leur donnent les visions
et les songes, au
lieu de suivre la voie que leur indique la raiso
n’, » u est
certain que opinion publique les traitait
en outre de
charlatans : ils étaient appelés « mages » et «
astrologues ».
\ Mais c'est peut-être en définitive le végét
arisme inhérent
à la doctrine qui isola le plus la secte, qui la «
marginalisa »
Par rapport au reste de la société. Certes la
pratique était
souple : les fidèles de la basilique de la Porte
Majeure ma
geaient de la viande, méme s’ils n’en abusaient
pas, et Sex.
tius le père n’a pas fait de la métempsycose
la première de
ses préoccupations. Mais ce dernier et beau
coup d’autre
révélera qu’une partie de ce qu’il sait !'°. De telles réti-
Le rang social élevé de nombre de Pythagoriciens fut un
autre motif de difficultés. La construction de la basilique de
la Porte Majeure a coûté fort cher, d’autant plus que la
longue galerie d'accès était couverte de stucs semblables à
ceux de l’intérieur. Les vingt-huit membres qu’elle a’ dû
abriter avaient certainement de gros moyens financiers. Plutarque de son côté met en scène dans le De Genio Socratis
un certain Théanor, personnage censé avoir vécu au
{ve siècle avant J.-C., mais qui est en réalité le portrait des
Pythagoriciens de son temps. Or c’est un grand personnage,
riche, accompagné d’un suite nombreuse et de bagages
importants ; la dignité de son aspect extérieur et de ses vêtements, la noblesse, la douceur et la bienveillance de ses
traits sont relevés par l’auteur, mais il est aussi réservé et
233
gnait des sacrifices sanglants et l’abstention
de boissons
alcooliques interdisait de prendre part aux
banquets
ot
Pivresse était presque un devoir'*.
4
on
Etre pythagoricien dans toutes les règles de
la doctrine
revenait donc à se couper de beaucoup d'activités
sociales et
à ne pas craindre la « différence » par rappo
rt aux autres
sommes ! Quand on sait ce que représenta
it l’« image
Soca e » de chacun à Rome, le temps que prena
ient les activi és du forum et le poids de la religion tradi
tionnelle, on
mesure combien ‚un « engagement » pythagoric
ien véritable
était peu compatible avec la tradition et on comp
rend pourd’être en contact avec les esprits'” et les âmes des morts ne
pouvait qu’agacer les intelligences positives. Dans le De
Genio Socratis encore, un certain Galaxidore fait unc sortie
violente contre la superstition de ceux qui croient aux
songes et contre Pythagore « qui a rempli la philosophie de
rêves, de mythes, de superstitions ». Et il ajoute: « Pour
125. Cf. G. Méautis, Rech. sur le pyth., p. 26.
126. Ibid., p. 39.
127. Apulée, De deo Socratis, XX, 167.
128. De Genio Socratis, 579 F —
129. Cf. supra, p. 220.
ec
130. Servius, Ad Aen. X, 664.
cf. supra pe 44
wis, ech. sur le Pyth.,
p. Al ; sur le végéta
risme,
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)La République romaine se heurta encore a d’autres
sectes. Ainsi, en 133 avant J.-C., le préteur Cornélius Hispalus contraignit « les Juifs qui avaient entrepris de corrompre par le culte de Jupiter Sabazius les mœurs
romaines, de regagner leurs demeures »'”. Quels étaient ces
nouveaux expulsés de l’État romain ? Des Juifs dissidents
assurément, qui s'étaient laissé fortement helléniser au cours
du le siècle avant J.-C., ayant été placés comme colons en
Phrygie et en Lydie. Ils avaient élaboré dans ces régions un
culte judéo-païen à Jupiter-Sabazius, c'est-à-dire à Sabazios,
le dieu thraco-phrygien dont nous avons parlé plus haut”,
assimilé de quelque manière à Yahvé Sabaoth'*. Une communauté de « sabaziastes » se forma à Rome. Elle fut jugée
dangereuse et expulsée pour des raisons qu'on peut discerner. Le culte avait certainement conservé des aspects
orgiaques de son origine païenne et phrygienne. Sur une
série de bas-reliefs provenant d’une «synagogue » de
Mysie, en Asie Mineure, qui s’est constituée quelques
années après l’expulsion de Rome, on voit des thiasotes
couchés sur un grand divan et faisant bonne chère ou un
joueur de flûte faisant danser devant les convives, alors
qu’un esclave puise du vin dans un cratère, des baladins,
235
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Krishna ou de Moon !
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une femme et un homme nus. Sur le tombeau d’un prêtre
de la secte trouvé dans les catacombes de Prétextat, on lit la
triple mention : « mange, bois, divertis-toi ». Exhortation à
signification surtout mystique sans doute, mais qui rappelle
aussi certaines pratiques en usage dans les orgies asiatiques,
orgies dont le culte dérivait en partie”. La sévérité romaine
à son endroit s’explique peut-être encore par le caractère
sectaire des sabaziastes par rapport aux Juifs nationalistes,
avec lesquels les autorités romaines étaient à l’époque en
id
Seen REAGELSES EN
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bons termes”.
132. Valère-Maxime, 1, 3, 2 (selon Julius Paris).
133. Cf. supra, p. 80 et suiv.
».
134. Cf. F. Cumont, « Les mystères de Sabazius et le judaïsme
Belles
Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et
Lettres, 1906, p. 65 et suiv.
135. Ibid., p. 71 ; représentations dans Perdrizet, Bulletin de correspondance hellénique, XXIII, 1899, p. 592,
136. F. Cumont, Les mystères de Sabazius, pp. 75-71.
137. Cf. H. Janne, « Magiciens et religions nouvelles dans POrdre
Romain », Latomus, 1, 1937, pp. 42-43.
—
138. Leurs descriptions
caine ou les fidèles du
culte provenaient sur tout
des classes les plus hum-
139. F. Cumont, Les religions orien
tales
Page 17
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Gérard Freyburger , Marie-Laure Freyburger-Galland , Jean-Christian Tautil
Sectes religieuses en Grèce et à Rome dans l'Antiquité païenne
Editeur: Belles Lettres : 11/01/2006. Collection : realia
ISBN : 2-251-33820-9
Ce livre propose d'étudier les principales sectes païennes (hors christianisme) de
l'Antiquité gréco-romaine.
La secte se définit comme un groupe religieux qui éclôt et se développe en marge de
la religion ou des religions dominantes, voire contre elles, L'Antiquité païenne a bien
connu, comme les époques postérieures, de tels phénomènes de déviance ; d'autant
plus que la religion grecque comme la religion romaine officielles avaient tendance à
se figer en de simples liturgies, souvent fossilisées, dont, peu à peu, nombre de
fidèles ne pouvaient plus se satisfaire.
Il y eut des répressions de sectes païennes, mais, en définitive, pour le monde
antique pris sur la longue durée, elles furent exceptionnelles et, si l'affaire des
bacchanales s'est achevée dans un bain de sang, c'est surtout parce que
l'organisation et les activités des bacchants semblèrent de nature à mettre en péril
l'ordre public et l'ordre social de Rome. Cet ouvrage décrit dans le détail les rituels
sectaires du paganisme grec et romain et évoque les réactions qu'ils ont provoquées
dans l'opinion publique ; il vise à donner à l'honnête homme du XXIe siècle le recul
nécessaire à un jugement sur ce phénomène, bien apparent à propos de
nombreuses autres religions.
SECTES RELIGIEUSES EN GRECE
Le mysticisme
Cultes dissidents dionysiaques
Autres cultes marginaux
Deux sectes philosophico-religieuses
SECTES RELIGIEUSES DANS LA ROME REPUBLICAINE ET AU DEBUT DE
L'ÉPOQUE IMPERIALE
Les bacchants de Rome
_ Dies pythagoriciens de Rome
ptoQ- tte
DES SECTES BIEN INSTALLEES A L'EPOQUE IMPERIALE : LES ISIAQUES ET
LES MITHRIASTES
Les Isiaques
Les Mithriastes