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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Objects of art nor merely interest
and absorb, they move us (..).
They mean something to us,
not just the way srarements do,
but the way people do.
Stanley Cavell,
in “Are Mind and Religion”, 1967
OS SOCIÉTÉS NOUS INVITENT À
considérer l'œuvre d'art sous un
jour bien particulier: comme la part irréductible de l'homme, le siège d'une expérience purement subjective, la manifestation sensible d'un contenu spirituel. Ainsi
se dessine un champ esthétique, lieu par
excellence de la mobilisation émotionnelle. Là, l'œuvre musicale apparaît avant
Lea8
tout œuvre de génie, expression de l'intériorité d'un compositeur. Et la tâche
LABSADT, D
suprême de tout interprète consiste à promouvoir ce passage d'un projet compositionnel à un programme de réalisation
vive, à travailler à l'extériorisation d'une
intériorité de compositeur.
L'interprète entame alors cette longue
marche ascétique qui Jui permettra de
remonter aux intentions de l'auteur et
d'atteindre, par là, à cette position d'exégète qui fait son ambition. Soucieuse de
viser l'effet juste, la claveciniste Wanda
Landovska sut expliciter ce cheminement
vers une intention de compositeur où elle
AA
puise une référence:
«En vivant intimement avec les
œuvres d'un compositeur, je m'efforce de
pénétrer son esprit, de me déplacer avec
une aisance grandissante dans le monde
de ses pensées, et de connaître celles-ci
par cœur, afin de pouvoir immédiatement
reconnaître quand Mozart est de bonne
humeur, où quand Haendel veut exprimer
une joie triomphante, Je veux savoir
quand Bach est fou furieux et jette une
poignée de doubles croches à la figure
d'un adversaire imaginaire, ou un get
flamboyant d'arpeggios, comme il fait
dans La Fantaisie chromatique. Le but est
d'atteindre une telle identification avec le
compositeur qu'il n'y a plus aucun effort
1. Cf Esthétique de Baumgarven (1750). craduic et
présenté par Jein-Yres
Pranchère, Paris, Editions
de L'Herne, 1988.
se
L Pour qui souhaiterait
familiariser avec fes théories de l'ethos dans fa must
que grecque antique, signa
tons ici l'ouvrage publié
sous ce nom en 1979 par
Jacques Chailley aux éditions Les Belles Lettres.
supplémentaire à faire pour comprendre
la moindre de ses intentions, ou pour faire
suivre les fluctuations les plus subtiles de
son âme» {[Landovska 1981: 406].
L'effet juste, ici, serait l'effet voulu
par le compositeur, et l'interprétation correcte serait tout entière mesurable au res:
pect de cette intention prêlée au compositeur. La pertinence d’une réalisation
musicale dépendrait de cette capacité
qu'aurait l'interprète d'extérioriser l'émotion qui anime le compositeur dans l'instant de la création. C'est alors la force
toute profération ritualisée (l'interprétaémotive de la musique qui se joue dans
tion, la réalisation vive] afin qu'elle soit
cette restitution d'émotion sous les sons.
Emouvoir serait dans la nature même de
la musique, et c'est de cette propriété
structurelle qu'elle tirerait ses pouvoirs.
Comment alors ne pas chercher à maïtriser cette propriété structurelle? Comment
ne pas songer, avec Vladimir Jankélévitch,
à faire usage de la musique dans tout projet d'édification morale? «Car la vraie
musique humanise. La musique n'est pas
seulement une ruse captivante et captieuse pour subjuguer sans violence, pour
capturer en captivant, elle est encore une
ce lien, univoque, qui relie l'âme aux sons.
L'invention du pléonasme
Examiner la façon dont l'ère baroque a
formulé, travaillé, discuté, composé
l'émotion musicale serait essentiel à notre
propos. L'on rencontre en effet à la charnière du xvir et du xvur siècie nombre
de traités, d'écrits, d'affaires, de polémiques qui, de la querelle de l'opéra à celle
des Bouffons, alimentent un dossier
«émotion musicale: riche en spéculations.
La musicologie stimule en la matière
maintes études du plus haut intérêt qui
constitueraient ici un matériau de première main, à la condition de ne pas sédimenter une ethnographie de l'émotion en
une rhétorique des passions. je propose
cependant, en préalable, l'esquisse d’un
enracinement historique de ces préoccupations. Des efforts ont en effet été engagés
de longue date afin d'instaurer un rapport
douceur qui adoucit: douce elle-même,
elle rend plus doux ceux qui l'écoutent,
car en chacun de nous elle pacifie les
monstres de l'instinct et apprivoise Les fauves de la passion» [fankélévitch 1983: 10].
De telles considérations ne sont évidemment pas propres à la manière dont
nous concevons aujourd'hui l'œuvre
musicale et ses pouvoirs émotionneis. Les
philosophes communément désignés
comme présocratiques, Platon lui-même,
les Pères de l'Eglise ou les auteurs de traid'équivalence entre musique et émotion,
au point que Le syntagme “émotion musicale » apparaît à bien des égards comme
un syntagme pléonastique.
Les théories pythagoriciennes de
tés musicaux des xvir: et xviie siècles
n'ont pas attendu qu’Alexander Gottlieb
Baumgarten érige en 1750 l'esthétique en
domaine autonome de l'activité humaine! pour se pencher sur cette force
émotionnelle de la musique, la valoriser
ou, au contraire, la rejeter. De tels efforts
jalonnent notre histoire de la musique, et
nous verrons qu'à cet égard, les propositions d'un Vladimir Jankélévitch en 1983
ne sont pas sans rappeler celles, par exemple, d’un père Jean-François Seunault en
Saint Ambroise
(340-397), évêque de
Mitan, « C'est à
que remonte la faveur
dont duvaiant jouir
par la sui
“hyrnnes
composa sur des airs
populaires afin
d'occuper les fidèles
lorsque, persécuté par
l'impératrice Justine,
il s'énferma avec cux
dans l'église de Milan.
Elles sone connues
sous le nom d'hymnes
1641. User de la force émotive de la musique afin de maîtriser les passions qui agismbrosiennes que
tent l’âme apparaît comme une préoccude Milan: (Goldron R.
pation constante de nos sociétés; cette
Pofyphonie, val. 3,
préoccupation façonne l'héritage [quelque
peu encombrant parfois} qui conditionne
notre propre approche de l'émotion musicale, J'ai choisi d'exposer dans ce dossier
quelques-uns de ces discours qui constituent notre patrimoine conceptuel.
Mon propos ne consiste donc pas à
essayer de dire ce qu'est l'émotion musicale, ni à chercher à identifier son centre:
l'œuvre? le projet compositionnel? la
croyance portée en un principe? les réponses émotionnelles de chaque auditeur? 1]
conserve encore, avec
un rite spécial, l'église
1965, Tnomprre de la
tèg. p.12)
Gravure da j. Wierlx,
1588 (ctiché
Bibliochèque matronale)
ne s'agit pas davantage de discuter la pertinence de telle ou telle théorie de l'émotion musicale ou d'examiner la façon dont
un discours sur l'émotion s'articule à quelque propriété structurelle d'une partition.
Plus modestement, je propose d'évoquer
quelques moments d'une histoire de la
musique où La question de l'émotion musicale s'est trouvée agitée: quelques hapax
loin de tout inventaire exhaustif. Musicien
de formation, travaillant à une anthropol’ethos musical fournissent à cet égard un
point de départ commode. En travaillant
en effet cette notion d'ethos, Pythagore
s'est efforcé, au vi: siècle avant J.-C. de
faire de la musique un élément de la Éormation de l'enfant, de faire de la pratique
musicale un idéal éducatif en formulant
un principe d'équivalence entre grammaire musicale et émotions du corps!.
L'on retrouve alors ces terrnes hédonistes
dans lesquels Homère parle de La musique: là, le musicien apaise la colère
logie de la musique dans nos propres
sociétés, je propose simplement de signad'Achille, chante pour le plaisir des audiler quelques itinéraires possibles à qui
ceux d’Alcinoos, de Phémios, de Démodocos, il n'est pas de fête sans musicien.
souhaiterait interroger plus avant l'émoteurs. Dans le royaume d'Ithaque, dans
tion musicale. Ces itinéraires sont épars,
Et L'Iliade ou L'Odyssée pourraient se lire
certains jargement balisés par la musicologie. Posant que c'est déjà faire la musique que de la dire, je porterai ici attention
non aux partitions, mais aux discours
comme ces longs cheminements où les
tenus sur l'émotion musicale. Ou comment, en passant par des mots, chacun
états de l'âme sont émus par la musique.
Nos grands mythes seraient-ils musicaux?
On ne saurait en douter: comment ne pas
songer ici à l'enchantement orphique, à
s'est efforcé, d'une façon apparemment
la supériorité prêtée à l'aulos sur la lyre?
La musique enchante, ses pouvoirs fasciconstante, de procurer une cohérence à
nent. Et, un siècle après Pythagore, c'est
Page 2
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Socrate s'efforce d'opérer une distinction
franche entre les professions soucieuses
de pourvoir au plus grand bien de l'âme
et celles qui relèvent de la seule flatterie.
Au rang de ces dernières: le joueur de
flûte, le joueur de cithare dans les
concours, l'instruction des chœurs, la
composition des dithyrambes. Le voici qui
interroge Calliclès: « Ne te semble-t-il pas
que toute poésie citharédique et dithyrambique ait été inventée en vue du plaisir?»
{Gorgias, LVTI 502}. Pour lutter contre
pareil dévoiement, il convient d'ôter à
toute poésie la mélodie, le rythme et le
mètre, de sorte qu'il ne reste autre chose
que des discours. Toute musique lyrique
sera donc à proscrire de la cité en ce
qu'elle risque de faire «régner plaisir et
douleur au lieu des lois» (République, X
607b}. Une telle suspicion vise ici à l'éviction: la musique est hors les lois.
L'on ne saurait cependant faire référence à Platon sans évoquer Aristote. Car
si ce dernier s'intéresse, lui aussi, à l'émotion musicale, c'est dans une toute autre
optique: sa Politique esquisse une perspective radicalement différente. Faut-il lire
dans les quelques lignes qui suivent les
prémices d'une musicothérapie? Toujours
est-il que, pour lui, l'émotion musicale
peut jouer un rôle de catharsis : « La pitié,
la crainte, l'émotion sont des émotions
connues de tous à des degrés divers; en
quelques-uns elles ont un fort retentissement, en d'autres moins. Mais ceux qui
sont fortement agités, lorsqu'ils entendent
des chants sacrés qui transportent l'âme
hors d'elle-même, se trouvent remis
Chapelle exécutant
une œuvre vocale
sacrée dont la
partition est posée
Damon d'Athènes, conseiller politique de
Périclès, qui à son tour expose dans son
Aréopagitique son propre projet d'édification morale lié à la musique. Que les
modes (dorien, phrygien, lydien..] incarnent les états d'âme individuels, voilà qui
ressort de l'évidence, au moins depuis
Pythagore. Mais il faut alter plus loin. Et
Damon d'Athènes insiste pour ne pas en
rester là. Analysant de plus près le rapport
entre musique et politique, il remarque
que les modes musicaux sont en rapport
direct avec les couleurs nationales et
qu'un principe d'équivalence les relie à la
nature même des régimes politiques
(démocratique, oligarchique, tyranniquel.
D'où les vertus politiques que l'on peut
en tirer : un usage raisonné de la musique
est alors érigé en principe de gouvernement.
De tels principes semblent alors communément partagés. Ils fonctionnent
comme autant d'idées reçues, et Platon
n'y demeurera pas insensible: il nous lèguera son soupçon légendaire à l'égard des
pouvoirs de la musique. Dans le Gorgias,
sur un lutrin.
Manuscrit français du
XVIe siècle (Paris. Bibl.
nat, Fr. 1537, fol, $v,
<chché Bibliathèque
nationale).
d'aplomb ou purifiés. Le même traitement
vaut pour la pitié, la terreur, ainsi que
pour tous les sentiments et émotions dont
nous avons parlé qui peuvent apparaître
en chacun d'eux à l'occasion : il se produit
toujours en eux une purgation et un alégement accompagné de plaisir {Politique
1342a).
Loin d'entamer une comparaison
terme à terme des positions de Platon et
d'Aristote, je noterai ce souci partagé de
gérer une émotion ressentie à l'écoute de
l'aulos ou des chants sacrés. Je retiendrai
ces efforts pour expliciter une expérience
commune, fût-ce en des termes contraires, ce même travail engagé afin de procurer quelque intelligibilité à une expérience familière, cette application mise à
canaliser une émotion musicale, et à la
maîtriser, pour en user. Chacun s'emploie
ici à expliquer ce qui semble ne pouvoir
l'être, et qui tient à ce lien posé comme
intrinsèque qui lie musique et émotion.
L'émotion est cette trace qui marque, ce
qui reste quand se tait le discours musical, mémoire sensorielle d'une labilité du
son. L'émotion serait ici ce par quoi un
contact est possible avec un au-delà, du
moins avec la représentation que l'on s'en
fait. Elle est ce par quoi une expérience
musicale prend racine en notre vécu en
permettant de nommer une série d'expériences, en procurant une pertinence à
cette pluralité d'expériences, en décidant
d'un critère par lequel construire une
cohérence: une manière de dire ce qu'au
fond de nous nous sommes à travers
l'expérience musicale.
La prière en chantant
Ce questionnement n'a pas échappé aux
Pères de l'Eglise. S'agissant de régir la
prière, chacun d'eux s'est essayé à résoudre l'antagonisme que l'on perçoit ici à la
lecture comparée des recommandations
de Platon et de la posture aristotélicienne.
La musique embellit la prière, certes. En
même temps, elle jette un trouble. Fautil alors chanter, ou ne pas chanter? Dans
son De musica (500-507), Boèce préconisera une cantillation ecclésiastique prenant place entre voix parlée [ou voix continue} et voix chantée [diastématique}, une
voix récitant les cantilènes: « La voix continue est celle qui sert à ceux qui parlent,
ou qui lisent leur discours. Cette voix se
hâte, et ne s'arrête pas sur les sons graves
et aigus, les mots sont dits d’un mouvement continu. La voix diastématique est
celle où nous nous arrêtons en chantant,
et dans laquelle nous dépendons plutôt
des mélodies que des mots. Cette forme
vocale est plus lente. A ces deux formes
s'en ajoute une troisième, qui pourrait se
placer entre les deux autres, et que nous
prenons lorsque nous lisons les faits poétiques des héros, non pas d'une voix
contenue comme la prose, ni d'une voix
lente et qui se pose exactement sur Les
degrés, comme dans les chants véritables
Page 3
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)L]
{Boèce, Traité L, 12 in Corbin 1960: 143].
Un siècle plus tôt, saint Augustin avait
formulé de semblables recommandations
dans le souci de distinguer entre psalmo-
PORESTT ES
Le roi David en
concert avec des
die, cantillation et hymne, afin de décider
des modalités des dialogues chantés pendant l'office. J'évoquerai ici ce passage
anges musiciens {cliché
Bibliothèque namonale}.
bien connu du dixième livre des Confessions. Passage maintes fois cité, qui témoigne de cet effort, jamais démenti depuis,
engagé par l'institution ecclésiastique
pour juguler un déferlement des émomaintenant encore, je l'avoue, aux chants
qu'animent vos paroles, lorsqu'ils sont
exécutés par une voix agréable et savante,
l’aune duquel il sera possible de décider
ils cherchent dans mon cœur une place
ratoire.
Une éthique
du langage musical?
De tels efforts engagés par les autorités
ecclésiastiques pour construire un
système de référence qui permette
d'administrer une éthique du langage
musical jalonnent les siècles. Le concile
de Trente en forme aujourd’hui un repère
devrais: je me rends compte que ces paroles saintes, accompagnées de chant,
m'enflamment d'une piété plus religieuse
et plus ardente que si elles étaient sans
accompagnement. C'est que toutes les
émotions de notre âme ont, selon leurs
caractères divers, leur mode d'expression
propre dans la voix et le chant, qui par je
ne sais quelle mystérieuse affinité les stimule. Mais le plaisir des sens, par quoi il
ne faut pas laisser énerver l'âme, me
oreilles, et de celles de l'Eglise même, la
mélodie de ces suaves cantilènes qui servent d'habituel accompagnement aux
psaumes de David. Alors je crois plus sûre
avec netteté les intensités croissantes de
l'expression, et c'est dans cette adaptation
et netteté qu’ils doivent retrouver le plaisir et la délectation. Or il ÿ a un certain
nombre de disciples d'une nouvelle école
qui concentrent leur attention sur la
du caractère licite ou non d'une profération rituelle. Le chant de la prière s'apparente alors à la gestion d'un risque profédigne d'eux; mais j'ai peine à leur en trouver une qui leur convienne. Parfois
je crois
leur accorder plus d'honneur que je ne
rité: c’est au point qu'en ces moments où
je voudrais à tout prix éloigner de mes
pour canaliser l'émotion, endiguer une
jouissance perturbatrice. Là, en effet, le
luation qui permettra de la maîtriser, il
tout en gardant la liberté de me lever,
quand je le veux. Pour être admis en moi
avec les pensées mêmes qui les vivifient,
D'autres fois je me défie exagérément
de ce piège, et je m'égare par trop de sévéinfatigables, chantent selon une teneur
adaptée à la circonstance en modulant
s'efforcera de construire un référentiel à
sans toutefois me laisser lier par eux et
que
je pèche à mon insu; j'en prends conscience après coup.
gieuse pourrait-elle tenir en ces quelques
mots: un effort incessant fait a posteriori
un droit prospectif [on ne peut tout décider au préalable des effets d'une profération orale]. L'évaluation de la pertinence
demeure, foncièrement, un exercice jurisprudentiel {qui privilégie un usage de la
sanction: on réagit après coup]. Sensible
à la musique, saint Augustin s'efforcera
de décider à l'avance d'un système d'évade coupables agitations de l'âme:
« Les plaisirs de l'ouïe m'avaient enveloppé et subjugué plus tenacement, mais
vous m'avez délié et libéré. Je me plais
son tous ses titres à être admise cherche
à la précéder et à la conduire. C'est en cela
élémentaires de l'énonciation musicale
*:
« {si} on a ordonné la psaimodie dans
l'église de Dieu, c'est pour que la dévotion des fidèles en soit excitée; dans cet
office diurne et nocturne et dans la célébration de la messe, le clergé et le peuple,
Saint Augustin oscille entre l'avertis-*
chant de la prière ne saurait être figé par
tions, canaliser en une prière à Dieu, belle,
trompe souvent: la sensation ne s'en tient
pas à accompagner la raison en la suivant
modestement, mais elle qui tient de la raisement à l'égard des dangers du plaisir et
le constat des bons effets qu'opère la musique. Et s'il préférerait parfois ne pas
entendre de chants, il opte pour eux. Sans
doute une histoire de la musique relila pratique qui fut celle d'Athanase, l'évêque d'Alexandrie. Je me souviens d'avoir
souvent entendu dire qu'il les faisait réciter avec de si faibles modulations de voix
que c'était plutôt une déclamation qu’un
chant.
Cependant lorsque
je me rappelle les
larmes que je versais en écoutant les
chants de votre Eglise aux premiers jours
de ma conversion, et maintenant encore
ce n'est pas à vrai dire le chant qui
m'émeut, mais les paroles chantées,
lorsqu'elles le sont par une voix pure avec
des modulations appropriées, je reconnais
de nouveau la grande utilité de cette institution.
Ainsi je flotte entre le danger du plaisir et la constatation des bons effets qu'elle
opère: et, tout en me gardant d’un avis
irrévocable, je penche à approuver la coutume du chant dans l'église, afin que, par
le charme des oreilles, l'âme encore trop
faible s'élève aux sentiments de la piété.
D'ailleurs, quand il m'arrive d'être plus
ému du chant que des paroles chantées,
j'avoue que mon péché mérite pénitence,
et alors
je préférerais ne pas entendre de
chants» (Confessions, Livre X, ch. XXXIII|.
3. Le lecteur intéresse
pourra consulter la minutieuse étude historiographique qu'en prapose Edith
Weber dans son ouvrage
de référence: Le concile de
Trente et lo musique. De la
Réforme à la ContreRéforme, Paris, Ubrairic
Honoré Champion, 1982
4. femprunte cerce cr
ductior. française à celle
que propose Klaus Stichweh {d'après Amédée Gastoué) dans là remarquable
présentation critique qu'il
fait de cecte bulle dans san
aride aL'Ars nov et le
pouvoir spirituel» in
Dufour H. ecJ.-M. Fauquer
La musique ct le pouvoir,
Paris, Aux Amateurs de
livres, 1987: 17 - 32.
célèbre ?. Convoqué à trois reprises par le
pape Paul III à l'initiative de Charles
Quint entre 1545 et 1563, il fut en effet
l'occasion, pour des autorités romaines
soucieuses de mettre un frein à l'émancipation de la Réforme, de fixer des codes
musicaux et de les intégrer pleinement
dans l'arsenal destiné à faire face aux
avancées de la Réforme protestante. J'évoquerai plutôt ici cette bulle Docta sanctorum promulguée deux siècles plus tôt, en
1324-1325, par le pape Jean XXII.
A cette époque, l'ennemi n’est pas la
Réforme, mais cet Ars nova qui envahit
l'Europe au mépris des règles élémentaires de composition musicale qui ordonnent un Ars antica régi par l'Eglise. La
docte autorité des saints Pères s'efforce
alors de rappeler quelques-unes des rêgles
mesure des temps et, ce faisant, sont portés vers l'introduction de notes nouvelles;
ils préfèrent créer leurs propres notes plutôt que de chanter les anciennes, ils exécutent les chants ecclésiastiques avec des
semi-brèves et des minimes et les frappent
à coup de petites notes. Car ils coupent ces
mélodies par des hoquets, les souillent de
leur déchant et y ajoutent à l'occasion des
triples et des motets vulgaires, ce qui les
mène à mépriser parfois les fondements
de l'antiphonaire et du graduel et à ne pas
savoir sur quoi ils bâtissent et à ignorer,
voire à confondre, les tons qu'ils ne distinguent pas, puisque dans la multitude
de leurs notes se trouvent obscurcies les
ascensions décentes et les retombées tempérées du plain-chant par lesquelles les
tons eux-mêmes se distinguent les uns des
autres. [ls courent sans se reposer: ils enivrent les oreilles au lieu de les soulager;
ce qu'ils veulent faire entendre ils le
miment par des gestes, et de ce fait ils
dédaïgnent la dévotion qu’il aurait fallu
chercher et montrent publiquement un
manque de maîtrise que l'on aurait dû
éviter.»
D'où la nécessité d'un changement
d'attitude, et les efforts engagés dès lors
pour «rejeter, voire détruire carrément,
ces abus et d'en purger l'Eglise avec plus
d'efficacité que jusqu'ici». Suit un inventaire des sanctions applicables en cas de
pareilles fautes. À une réserve près toutefois: « Par cela cependant nous n’entendons pas interdire que parfois, et surtout
aux jours de fête, respectivement aux messes solennelles et dans lesdits offices
divins, on chante, au-dessus du chant ecclésiastique simple, quelques consonances
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[IR POPYTS
86
qui font goûter là mélodie, à savoir des
octaves, des quintes, des quartes et autres
intervalles de ce genre, à condition toutefois que l'intégrité de ce chant même reste
préservée et que rien de cette musique si
bien construite soit chargé et pourvu surtout que de telles consonances caressent
l'ouie, suscitent la dévotion et ne laissent
pas s'engourdir l'esprit de ceux qui chantent les louanges de Dieu.»
Goûter la mélodie tout en suscitant la
dévotion, tel est le dilemme récurrent
auquel se trouve confrontée toute autorité
ecclésiastique. Il convient de se méfier par
principe des émotions qu'une réalisation
musicale est susceptible d'éveiller en
nous: ce peut être la porte ouverte à tous
Cerf
de la Viéville, Comparason de la musique takenne
et de la musique française
{1704), du sieur de Grimarest, Traité du réctatif
(1707), de l'abbé Jean.
Baptiste Dubos, Réflexions
Gitiques sur la poésie et sur
la peinture (1719), de l'abbe
François Caraud de là
Vilate, Essai histanique et phi.
lasophique sur
le goût (1736),
de l'abbé Charles Barteux,
Les Beaux-Arts réduits à um
même principe (1746), de
L'abbé Noël-Ancoine Piuche, Le spectade de ka
nature, ou Entretiens sur les
partiadarités de l'histoire
natureke (1746), de l'abbé
de Condillac, Traité des senl'Etat? Comment s'étonner de ce que cette
ce que les enseignements que les Ancie
tirèrent de l'expérience furent perdus av
période nous lègue l'une des plus abondantes littératures polémiques qui soit en
les ouvrages qui les contenaient. Que f
on alors?
On se mit à tâtonner, au lieu:
ce domaine? Là, la question des effets de
rechercher dans l'harmonie le princil
par lequel fonder la musique en raison. :
polémique est relancée. Elle nous renve
à ces querelles vieilles déjà d'un siècle
la musique devient cruciale: elle est ce
point d'ancrage par lequel il serait possible de fonder en raison une expression
musicale.
89, 4), après Marin Mersenne faisant, dans
les abus. Mais en même temps, à condison Harmonie universelle (1636), de l'actaxinomique auquel l'on cherche à proc
tion qu'elles soient maîtrisées par l'autorer cohérence par un effort constant :
fixation du traité classificatoire. En tém:
gne, parmi tant d'autres, ce volumine:
traité que le Sieur de la Chambre p
dra poursuivre sur ce même ton, et ne pas
cent musical le lieu de l'émotion, Rousseau réitère dans son Essai sur l'origine des
langues ce principe bientôt érigé en précepte par lequel une émotion s'ancre en
une expérience musicale, le principe
d'imitation: «Comme donc la peinture
n'est pas l'art de combiner des couleurs
d'une manière agréable à la vue, la musique n'est pas non plus l’art de combiner
des sons d'une manière agréable à
l'oreille. S'il n'y avait que cela, l'une et
l'autre seroient au nombre des sciences
naturelles et non pas des beaux arts. C'est
limitation seule qui les élève à ce rang.
Or qu'est ce qui fait de la peinture un art
d'imitation ? C'est le dessein. Qu'est-ce qui
de la musique en fait un autre? C'est la
mélodie» (Rousseau 1970: 1534.
Posant pour principe qu'en «cultivant
l'art de convaincre on perdit celui d’émoupasser rapidement à un autre, ni, comme
voir » {ib. : 106), Rousseau part en croisade
il l'a fait ces derniers temps, aller jusqu'à
proposer un tonum contrarium |Basso,
1984: 261-2621.
morale: un devoir. Le voilà qui joue la primitive énergie contre les impressions
physiques, l'accent oral contre les insti-
Partout un même effort jurisprudentiel, partout un même souci de juguler la
tutions harmoniques, la douceur du cœur
contre le bruit à l'oreille : en bref, la mélojouissance sonore, partout une même tendie contre l'harmonie:
vent qu'embellir la prière, surtout les
jours de fête.
N'était le caractère fastidieux des citations, nous pourrions multiplier Les exemples. Signaler par exemple, et pour changer à la fois de siècle et d'obédience, les
rappels à l’ordre incessants auxquels feanSébastien Bach sa vie durant fut soumis:
«Nos, lui fut-il par exemple stipulé en
1706 par le consistoire d'Arnstadt, lui
reproche d'avoir ces derniers temps introduit dans l'accompagement du choral
nombre de variations surprenantes,
d'avoir entrecoupé les mélodies de sons
étrangers, et d'avoir ainsi troublé la communauté des fidèles. Si, à l'avenir, il veut
introduire un tonum peregrinum, il lui fautative visant à mettre un terme à l'incessant glissement des normes, à décider
d'une éthique de la profération orale, par-
Peindre en musique
Après tant d'autres, après Descartes, rappelant en introduction de son Abrégé de
musique |1618) que la fin de la musique
«est de plaire, et d'émouvoir en nous des
passions variées» (Compendium musicae:
(1746)? Pour lors, l'idée s’élabore d'un :
conçu comme imitation de la nature.
de même que la nature est régie par 1
principe unique, il convient de ramen
les règles de l'art à un seul principe,
principe que l'on qualifierait rétrospec
Ange muticien, détail
de La Vierge ot
l'Enfant entourés de six
anges, éléments d'un
retabla paint par
Sassetta ontre 1437
et 1444, église San
Francesco de Borgo
San Sepolcro {musée
du Louvre-Parss,
chché RMN),
ôtent aussi de sa primitive énergie. En
vement, à l'invitation d'Ernst Cassir
quittant l'accent oral et s'attachant aux
d'haxiome de l'imitation en généré
(1966: 356). Un idéal de transparence f
que l'on parle alors la musique en prisc
« Voyez comment tout nous ramène
que devient plus bruyante à l'oreille et
moins douce au cœur. Elle a déjà cessé de
parler; bientôt elle ne chantera plus et
sans cesse aux effets moraux dont j'ai
alors avec tous ses accords et toute son
harmonie elle ne fera plus aucun effet sur
Des passions de l’âme
aux sons de la voix
satians (1754), de d'Alemtout cet axiome communément partagé:
bert, Essai sur les éléments
de philosophie (1759).
6. Sur Rameau, df. les travaux de référence de
au principe de la musique est l'émotion.
l’action de l'air et l'ébranlement des fibres
Comment s'étonner alors que le discours
sont loin de connoitre en quoi réside la
de l'émotion musicale stimule, à la charforce de cet art. Plus ils le rapprochent des
nière du XVII- et du XVI siècle, les polémiques les plus passionnées, les querelles
l'éloignent de son origine, et plus ils lui
bibliographie 1988 et 1991.
exemple consacre en 1640 à une nome
clature des Charactères des passions. Par
effort n'est pas de pure obsolescence,
doit permettre d'atteindre au principe
toute chose. L'information qui se préser
à notre regard rétrospectif montre q'
l'enjeu n'est pas mince: n'est-ce pas p
ce cheminement de la pensée que Desc:
tes s'efforcera, un siècle plus tard, «
découvrir une mathesis universalis, quat
l'abbé Batteux verra pour sa part L
Beaux-Arts réduits à un même princi
seules institutions harmoniques, la musiparlé, et combien les musiciens qui ne
considèrent la puissance des sons que par
Catherine Kincler, ufra
l'on combattait par traités interposés po
savoir enfin laquelle de la langue italien:
ou de la langue française était - p
nature, cela va sans dire - la mieux ap
à peindre en musique nos sentiments
nos passions. Peindre en musique?
En ce xvtre siècle qui cherche sa voi
le décryptage des passions stimule l'é!
boration d'un impressionnant disposi
rité religieuse, de telles émotions ne peu-
5. Parmi les traités convoquês dans l'exposé qui suit.
je mentionnerai ceux de Le
les plus âpres, et jusqu'au sommet de
impressions purement physiques plus ils
nous» (ib. : 101).
On l'aura compris, c'est Rameau qui
est ici visé, et son Traité de l’harmonie
réduite à ses principes naturels. Rameau y
répondra, en 1756, dans sa Musique raisonnée notamment‘. En se plaignant de
aière de théories mimétiques.
A un premier niveau, trivial, la musiq
reproduit la réalité physique: les bruits+
monde, ses mouvements. Elle imite 1
ruisseau, le zéphyr, l'orage. À un secoi
niveau, elle imite une réalité morale et
fait revivre dans l'expression d'un sen
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du côté des émotions qui agitent l'être
humain, des passions qui agitent l'âme.
On comprend alors que le visage pâle et
allongé marque l'étonnement ou la
crainte, que le visage enflammé et
contracté exprime la colère, et qu'un corps
en agitation signale l'impatience. Ce n'est
il se prepare au combat, et qu'il cherche
des armes pour defaire ses ennemis, ou
pour secourir ses alliez, on l'appelle Harpas tout.
Amour: ce nom que les Philosophes luy
=
Car dans le même temps, les gestes du
corps se transforment automatiquement
en gestes vocaux: gémissements, soupirs,
sanglots, plaintes, hurlements, cris. Des
sons que l'on peut décrire, identifier,
reconnaître. On peut même en établir une
typologie qui renvoie [comment en douter?) aux passions de l'âme. Chaque passion possède ainsi sa propre déclamation,
sa déclamation naturelle. Un siècle plus
tard, ce raisonnement prendra force d'évidence: «Il y a un rapport entre la douleur
et la voix de la douleur aussi peu arbitraire
que celui qui se trouve entre la menace
et le geste menaçant, entre la supplication
et la posture suppliante», affirmera André
Morellet dans son traité De l'expression en
musique (1759). En somme, l’ensembie des
postures du corps étant isomorphe à celui
des passions de l'âme, comment ne pas se
ment, dans l'évocation de la vérité d'un
caractère ou d'un personnage. La distinction entre ces deux niveaux s'avérera capitale, mais pour lors une question se pose :
si l'on voit bien comment un musicien
peut s'y prendre pour peindre un ruisseau, un orage ou une action {premier
niveau), on comprend plus difficilement
comment il peut évoquer un sentiment,
un caractère ou un personnage [second
niveau]. La réponse es! : il suffit, pour cela,
d'observer les mouvements du corps.
Un homme bouge. Ses zestes façonnent des attitudes. Ces attitudes sont différentes. On peut les nommer, les décrire,
les identifier, les reconnaître. On peut
même en établir une typologie: visage
pâle et allongé, visage enflammé et
nationale}.
Empire» (Senault 1987: 161}.
Et le père Senault de poursuivre
l'œuvre de discrimination, car cet amour
«peut estre divisé en naturel et surnaturel». L'amour surnaturel «est celuy que
rendre capables de l'aymer comme nostre Pere»; l'amour naturel «est celuy que
la nature a imprimé dans nos ames, pour
nous lier aux objets qui nous sont agreable» (ib. : 1624. Cet amour-là se divise à son
tour en spirituel {qui réside en la volonté)
et en sensible {qui réside en la partie inférieure de l'âme, et que l'on appelle proprement passion!: ici à nouveau, un tranous, fonde l'isomorphisme, une seule
Saronno (leallo) vers
1529 par Gaudenxrio
Ferrari (v. 1475-1546)
{cliché Bibliothèque
ont affecté en sa naissance, ne luy convient pas moins dans son progrez: et si lors
qu'il n'est qu'un enfant, il porte un titre
si honnorable, il le merite encore mieux,
quand il s'est acerû par les desirs, et fortifié par les esperances: il est vray que ce
premier Estat est la regle de tous les
autres, et comme les ruisseaux tirent leur
grandeur de leur source, toutes les Passions empruntent leur force de cette premiere inclination, qui s'appelle Amour:
car si-tost qu'elle est éprise dela beauté de
son objet, elle allume ses desirs, elle excite
ses esperances, et porte le feu dans toutes les Passions qui relevent de son
Dieu répand dans nos volontez, pour nous
suggéré qu'en amont du principe d'imitation, en amont de cette relation qui, pour
Détail de 11 fresque
diesse: mais dans tous ces estats, il est
par la voix est bien, lui aussi, isomorphe
{1641|, le père Seunault avait toutefois
peinte sur la coupole
du sanctuaire de
tentemens, on le nomme Colere; quand
persuader que l'ensemble des sons émis
à celui des passions?
Dans son traité De l'usage des passions
Concert d'anges.
nome Esperance; quand il s'anime contre les difficultez qui s'opposent à ses conémotion pouvait agir, comme par ricochets, sur d'autres passions. L'ensemble
des couplages relationnels serait ainsi
dérivé d'un principe unique:
« Mais s'il m'est permis de quitter les
sentiments communs, pour suivre les plus
véritables, je diray que l'amour est toutes
les passions, que selon ses divers estats,
il porte des noms differens, mais que
l'usage a voulu que dans sa naissance il
porte le nom le plus glorieux: car quand
l'inclination se forme dans le cœur, et
qu'un objet agreable enleve doucement la
volonté, on l'appele Amour: quand il éait
une sortie hors de luy-mesme, pour s'attacher à ce qu'il ayme, on l'appelle Desir:
contracté, corps en agitation. Le principe
quand il est plus vigoureux, et que ses forde pareilles attitudes? Il est à rechercher
ces luy promettent un bon succez, on le
vail taxinomique sert un principe
d'édification morale.
Me voici, simple auditeur, en train
d'écouter une suite de sons. Les écoutant,
je m'essaie à leur conférer une signification. Là, la conscience que je puis avoir
du principe d'imitation, la connaissance
des règles qui régissent l'imitation peuvent aider au calcul interprétatif. Tel est
le propre de l'isomorphisme: chaque suite
de sons correspond pour moi à la peinture
d'une passion. La multiplicité des suites
de sons que j'entends me permet de me
représenter la peinture d'une succesion de
passions. Mais le père Seunauit nous
invite à ne pas en rester là, à ne pas nous
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LES ÉMOTIONS
en tenir à une peinture du Désir, de l'Espérance, de la Colère ou de la Hardiesse. Car
toutes ces passions ne font en réalité
qu'enrichir les modes d'expression d'une
passion unique: l'Amour. fl faut donc aller
au-delà d'une simple écoute privée qui ne
voudrait rien dire. Il faut aller jusqu'à faire
parler les sons, afin que s'ouvre à nous ce
monde des passions sur lequel les gestes
vocaux ont prise directe. Et poursuivre,
inexorablement, jusqu'à cette passion unique, ce principe omniscient, nommé
enfin, Dieu.
L'enjeu n'est pas mince : en disant les
passions par le chant, c'est avec Dieu que
l'on communique. En nous affectant, la
musique ouvre un monde caché à l'entendement humain. En révélant nos passions,
elle crée un pont entre l'âme et le monde.
En réveillant nos émotions, le chant nous
minutes de l'inventaire ne éourt-on pas le
risque de prendre nos instruments d'analyse pour des résultats de l’investigation?
Relisant les préceptes de W. Landovska, je suggérerai ici que l'intention du
compositeur, érigée par l'interprète en
référence, n'est jamais que l'intention qui
lui est prêtée, et que le système causatif
qui conduit l'interprète à déduire ses
choix interprétatifs d'une intention qui
irrigue une émotion sédimentée dans la
partition musicale n'est jamais qu'une
construction qui lui permet de gérer cette
ou de la bonne humeur dans celles de
Mozart.
De la même manière, les déclarations
de V. Jankélévitch nous invitent à considérer qu'une réalisation musicale n'a de
propriétés (captiver, subjuguer, adoucir|
ble, il permet d'administrer une absence.
que celles qui lui sont prêtées. Dès lors,
l'émotion exprimée dans une réalisation
musicale ne saurait apparaître comme une
divin à une mécanique des passions, la
propriété structurelle de l'objet: ce serait
démarche ne procède pas moins d'une
relation d'équivalence similaire. «Parce
que la musique touche le corps, elle se
glisse jusqu'à l'âme et l'émeut » (Kintzler
1988: 56}.
alors en finir avec ces tribunes de critiques
dont les débats, toujours passionnés, animent nos ondes radio, vouloir mettre un
terme à cette course aux différentes versions qui stimule l'industrie discographique, et rendre tout à coup transparente
cette translatio studi qui fait l'ambition de
l'ethnomusicologie. L'émotion apparaît
bien plutôt ici comme une construction de
signification qui naît de l'implication de
chacun dans cet acte d'énonciation, «qui
Le lien
Ce regard porté au loin d’un xvinr siècle
nous instaurerait-il en héritiers exclusifs
d'un âge baroque? A l'évidence non, car
bien d'autres repères seraient possibles.
Pourquoi ne pas interrogrer, par exemple,
ce moment esthétique qui en 1839
conduira un François Joseph Fétis à commencer par ces mots son ouvrage de vulgarisation, La musique mise à la portée de
tout le monde: « La musique peut se définir l'art d'émouvoir par la combinaison
des sons» {Fétis 1839: 11}? L'inventaire
est sans fin. Pourtant, l'examen de nouveaux modes d'articulation d'une émotion
à une musique ne dirait rien de bien différent que ce que nous avons observé
jusqu'ici: l'émotion musicale permet de
fonder en raison une opposition posée
comme principielle, celle du cœur et de
la raison, du sensible et du cognitif. La
série des exemples peut être sans cesse
alimentée, mais à rester au niveau des
7. Précisons, d'un point de
vue méthodologique, que
la distincoon demeure opérationnelle même lorsqu'il
s'agit d'un interprète
jugeant de sa propre réalisation musicale: la distinction des postes est ici
exclusivement fonction.
nelle. Rien ne s'oppose à ce
que l'on considère alors un
énonciateur camme pauvant être son propre allocutaire,
référence préconstruite: une idée de la
colère dans les doubles croches de Bach,
relie à Dieu, il rend perceptible l'invisiEt si, au Xvili- siècle, Jean-Philippe
Rameau s'efforce de ramener ce principe
DES PASSIONS DE L'ÂME
LL
Musiciens italiens ot
jeune femme priant
inclut un locuteur qui énonce, un allocuau pied d'un autel de
taire à qui on s'adresse, un temps et un
lieu, un discours qui précède et qui suit:
ta Vierge. Sérénade
des Piffarari {ciiché
en bref, un contexte d'énonciation » (Todorov 1978: 48). Une émotion musicale
apparaît indissociable d'une attente esthétique, culturellement déterminée. En
d'autres termes, et pour reprendre une
Bibiothéque nauonale)
De ce que Beethoven, par exemple,
relation interlocutoire avec un interaurait voulu exprimer la joie dans l'hymne
qui conclut sa Neuvième Symphonie, il ne
prète ?, je construis une signification qui
me fait éprouver «de la joie» à l'audition
de cette symphonie. Et je serais d'ailleurs
d'autant plus enclin à reconnaître qu'il y
trais au préalable le titre que Beethoven
a donné à ce mouvement, Hymneà la joie.
Mais il se peut tout autant que
je ressente
une forte colère, à l'audition par exemple
d'un Hymne à la joie dont l'interprétation
ne correspondrait pas à mon attenle esthétique. Pas plus que l'émotion, le sens de
la musique ne serait donc une propriété
structurelle de la musique. Dès lors, le
succès de nos tribunes de critiques est
a de la joie dans cet hymne que je connaîgaranti, le marché du disque conserve
formulation proche de celle de Stanley
Cavell convoquée en exergue de ce dossier, il n'est d'émotion musicale que celle
que nous faisons être.
s'ensuit pas que la musique exprime effectivement la joie. Il faut pour cela qu'une
opération de qualification ait lieu, par
laquelle j'entends «de la joies. Le sens
n'est pas dans les sons, il n'est pas lié
intrinsèquement à la réalisation musicale:
il résulte de cette apération de qualification par laquelle, étant impliqué dans une
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toutes ses chances, et l'on trouvera longtemps encore dans nos kiosques ces
revues spécialisées qui comparent les versions, confrontent les références, jugent
de la façon dont des choix esthétiques sont
actionnés dans la réalisation musicale.
Là, des discours visent à administrer
une référence, à promouvoir ce lien qu’à
des époques distinctes des esprits éclairés
ont cherché à établir entre sons et émotons. Mais alors, c'est la question même
d'un sens de la musique qui se trouve
posée. Or, ce que ce dossier aura précisément voulu suggérer, c'est qu'un objet
comme la musique réfère à des prédicats
selon des modes descriptibles, voire formalisables, mais à aucun moment il ne
nous introduit au cœur de quelque absolu.
La subjectivité de l'expérience esthétique
ne saurait être appréhendée en termes de
vérité ou d'erreur, «les réponses émotionnelles à la musique ne sont jamais correctes ou incorrectes, typiques ou atypiques,
peut-être, mais jamais vraies ou fausses»
(Raffman 1993: 59). Dès lors, le métier
d'ethnologue consisterait à interroger la
façon dont nos sociétés s'efforcent d'instaurer une relation d'équivalence entre
musique et émotion. Une pratique du
soupçon, nous fait alors percevoir que de
ce que ce lien est promu en propriété
structurelle de la musique, il ne s'ensuit
pas qu'il le soit. Mais ce qu’un musicien
pourra fort bien se demander, c'est s'il y
a sens à en douter.
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