La pensee philosophique dans les inscriptions funeraires paiennes d'Italie au debut de l'ere chretienne

Auteur
Siat, J.
Publié dans
Revue des sciences religieuses
Année
1994
Sujet
FUNERALS
Langue
Français
Catégorie
C8 Histoire et archéologie
Numéro d'archive
6440

Ouvrir le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)

Afficher le texte intégral11 pages

Page 1

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
Dv ST, A À À: LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE DANS LES INSCRIPTIONS FUNERAIRES _ PAIENNES D'ITALIE AU DEBUT DE L'ERE CHRETIENNE * Au if siècle de notre ère, le stoïcisme et les autres courants philosophiques ont perdu ce qui était l’essentiel de leur spécificité, la spéculation, pour devenir des religions, au sens où elles entendent imposer des enseignements moraux. Elles ne cherchent plus tant à expliquer l'univers par les mathématiques et par l’observation du monde; elles s'essayent à donner une explication de ce monde en faisant appel à l’eschatologie. L'inquiétude croissante de la société romaine due à la conquête du monde, aux guerres civiles, aux modifications de l'existence, pousse les hommes à chercher à leur vie une issue plus favorable : ils se tournent vers les religions orientales, religions de salut, ou vers les courants philosophiques. Cette évolution apparaît surtout au siècle avant le Christ; elle est nette dans le 1“ siècle de l’ère chrétienne où les philosophies païennes, d'abord concurrentes du christianisme, deviennent un outil que les penseurs chrétiens utiliseront à leur profit. Les inscriptions funéraires témoignent de ces nouvelles tendances. Bien qu'elles fassent preuve d’un large syncrétisme, il est intéressant néanmoins de dégager les grandes lignes de ces tendances afin de mieux saisir le monde dans lequel s’ inscrit le christianisme naissant. Les inscriptions funéraires permettent de rencontrer les représentations de l'homme dans les courants philosophiques contemporains et les attitudes que suscitent en lui, devant la mort, les idées les plus répandues au début de notre ère. (*) L'essentiel de cet article est emprunté à ma thèse de doctorat en histoire : L'expression de la sensibilité et des thèmes philosophiques et religieux dans les inscriptions latines d'Italie, Strasbourg, 1992. Le sigle CII. renvoie au Corpus Inscriptionum Latinarum de Théodore Mommsen; le sigle AE à la revue L'Année épigraphique.

Page 2

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT I. ORIGINE DE L'INFLUENCE PHILOSOPHIQUE DES INSCRIPTIONS 24, 26.) Les courants philosophiques venus de Gréce ont influencé la mentalité romaine. Les inscriptions funéraires n'ont pas échappé a des modifications apportées, dans leur rédaction, à la pensée traditionnelle. Elles ne sont pas nombreuses et il n'est pas aisé de discerner quel courant philosophique les a inspirées, en dehors du courant épicurien. En effet, chacune de ces philosophies a pour idéal de faire de l'homme un sage dont la vie est gouvernée par la raison. « Les épitaphes apportent à leur public lecteur le message d'une sagesse qui puise une motivation positive de réconfort dans la constatation du fait que la mort est la forme la plus absolue de l'égalité » (1). Tous les courants philosophiques sont confrontés à cette issue fatale pour tous et cherchent à la transformer en issue acceptable et acceptée. Tous ces courants admettent aussi la dualité terre-ciel. La terre étant le lieu de la corruption et des mutations, le ciel au contraire est un lieu incorruptible avec, entre, des régions intermédiaires de même que la dualité corps-âme, le premier étant du monde de la corruption et la seconde de ces régions supérieures. Ainsi pour tous, le corps meurt et l’äme continue à vivre : Ce n'est pas toi qui es mortel, mais ton corps. Ton être véritable n'est pas celui que ton apparence extérieure révèle ; c'est l'âme de chacun qui constitue son être. (Cicéron, Songe de Scipion Cette âme, d'origine céleste, retourne après la mort à son lieu d'origine, soit après avoir subi une purification, soit après avoir vécu dans d’autres corps. Dès le ın“ siècle avant notre ère, les Stoïciens modifient totalement les représentations traditionnelles de Dieu. Pour ; il est lointain, les Platoniciens, Dieu est à l'extérieur du monde incorruptible et l’âme de l’homme ne peut l'atteindre que par la contemplation. L'homme tend vers l’Intelligence pure et pour cela il se doit de contempler l’ordre universel. Pour les Stoiciens, Dieu est proche des hommes et ouvrier du monde. L'homme, le sage doit accepter l’œuvre de ce Dieu et collaborer à cette œuvre grâce à l'intelligence. Il doit vivre conformément à l’ordre du monde. Du u au I" siècle avant notre ère, l’idée que le monde n’est pas éternel est admise ; il se dirige vers une conflagration finale dont il renaitra pour une reconstruction identique. Mais à partir du n° siècle, cette conception du monde est critiquée et, au I" siècle, rejetée. (1) G. SANDERS, Les épitaphes latines paléochrétiennes et leurs lecteurs, in Lapides Memores, Païens et Chrétiens devant la mort. Le témoignage de l’épigraphie funéraire latine (Epigrafia e Antichita, 11), Faenza, 1991. p. 41. À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNÉRAIRES PAÏENNES D'ITALIE 429 l'homme étant un L'univers est considéré comme éternel, l'âme de elle doit retourner. souffle igné, fragment de l’éther divin vers lequel élevé es où tout est Cicéron explique que l'âme vient des sphères ne trouve plus rien immortel ; elle est au-dessus de la terre « où l'on Pour atteindre cet qui soit périssable » (Songe de Scipion 17, 17). n, dans l’action et éther, le sage doit vivre avec raison, sans passio selon la nature. de la philosophie Méme conception chez Plutarque, adepte de qui connait un regain de faveur à partir du ll siécle platonicienne dans lequel elle notre ère. Pour lui aussi l'âme existe avant le corpstraverse un Styx descend. Après Ja mort, elle s'élève vers le ciel, du ciel d'où elle descend pour animer le corps ; elle y remon les ames pures ; la, céleste jusqu'à la lune où elle va séjourner avec lligence, qui remonte elle connaît une deuxième mort, qui libere l'inte l'âme vient également aux sphères célestes. Pour les Pythagoriciens, te apres XI 4631.) , ici repose. ique. la mort ; elle y parvient grâce à une morale ascét rner que les grandes Ainsi, au début de notre ère, on peut disce tendances philosophiques vont dans le même sens. Elle était tombée d'une semence divine. (CIL Pontia, qui aspirait autrefois à contempler les astres de la période d’ Ausone, donc tardive, donne une idée Cette inscription les astres était une de ce vernis philosophique. En effet, contempler e ; être ISSu d'une pratique stoïcienne, mais aussi néoplatonicienn dans la tombe semence divine est plutôt néopythagoricien ; le repos . morts est commun à tous ceux qui pratiquent le culte des de la contemplaLa philosophie de Platon insiste sur l'importance état originel, sans tion qui est censée maintenir l'âme dans son De même que l’assil’asservir aux changements du monde sensible. qui en découle s'est milation des astres à des divinités et la vénération . également développée chez les néoplatoniciens d'une école Les inscriptions funéraires sont rarement le reflet philosophie. Certaines philosophique; elles sont plutôt frottées de es ont été inspirées idées, développées dans leur texte, montrent qu'ell ont exercé surtout par les philosophes. Mais les idées philosophiques moment de sa mort leur influence sur la perception que l’homme a du es, liées au degré et cette perception a engendré des attitudes divers e de ces courants d'adhésion que l'on accordait à l'un ou l’autr philosophiques.

Page 3

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT II. LES REPRESENTATIONS DE L'HOMME Pour expliquer Ja mort et pour la faire accepter, les philosophes ont introduit dans la société une certaine conception de la physiologie humaine et de l'organisation du monde. Cette conception se veut rationnelle et explicative, démontrant que l’homme a pour vocation de vivre et de mourir. Cette vocation est liée pour certains a la dualité du monde et à la dualité de l’homme. Pour d'autres, l’homme n’est qu'une parcelle du monde, un atome et naturellement l’homme doit retourner à son origine ; enfin, la mort peut apparaître comme un cycle naturel, puisque tout, dans le monde, est appelé à mourir. I. La dualité de l'homme Ici le corps du devin Laberius, car l'esprit est allé là d'où il est sorti ; cherchez la source de l'âme. (CIL VI 13528.) Cette source de l’âme se détache du corps au moment de la mort. La mort apparaît comme une action corporelle, alors que l'esprit qui animait ce corps part dans une autre direction, vers une autre destination. Pour les Stoïciens, le composé humain est fait de trois parties : le corps mortel, l'âme qui vient de la lune et l'esprit qui vient du soleil. La mort corporelle est une première mort; elle détache la psyché, l'âme irrationnelle, de sa prison terrestre et lui permet de s’élever jusqu'à Ja June; d’où, dans le texte de l'inscription citée ci-dessus, cette phrase mystérieuse : Je ne suis pas ce que j'ai été, mais je serai à nouveau ce que je ne suis pas pour l'instant. (CIL VI 13528.) La psyché libère le noùs qui s'en va dans les astres, alors que la psyché, l'âme irrationnelle, se dissout dans l'atmosphère lunaire. D'autres inscriptions sont plus simples : Le tombeau renferme ses membres; son esprit atteindra les astres du ciel. (CIL V 6295.) Mais si le corps n’est qu'une enveloppe dans laquelle l'essentiel de l’homme s'échappe, importance du culte funéraire se voit mis en doute, comme le feront les Stoïciens : La sépulture est un préjugé ; elle est pour le corps. Si l'âme est immortelle, elle n'y est pas ; s'il n'y a pas d'âme, à quoi bon une sépulture pour un corps qui ne sent rien ? Il faut bien suivre la À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNÉRAIRES PAÏENNES D'ITALIE 431 coutume de la sépulture, mais en sachant bien que la mort s'en désintéresse. (Cicéron, Tusculanes I, 45, 108-109.) Comme les autres philosophes, les Stoïciens enterrent donc leurs morts, avec les rites prescrits, pour se conformer à la tradition et aux coutumes des ancêtres. 2. La présentation épicurienne de l'homme Ma vie... se répand sous les airs. (CIL XI 4311.) Zoticus n'a laissé ici qu'un nom tout vide. Le corps s'est résolu en cendres ; la vie s’est diluée dans l'éther. (CIL. IX 2042.) Alors que Stoïciens, Néoplatoniciens et Pythagoriciens enseignent que la vie de l’homme se poursuit ailleurs, l'épicurisme enseigne que l’äme va se diluer dans l'éther, dans l’espace, car elle est de même nature que l’espace. Car l'âme est la vie qui anime le corps. Comme le corps et l’äme ne font qu’un, à partir du moment où l’un disparait, l'autre n’existe plus : L'âme ne peut exister toute seule sans le corps et sans l'homme lui-même. Les facultés vitales du corps et de l'âme n'ont de force de vie que si elles restent unies. (Lucrèce, De rerum natura WI, 554-555 ; 558-559.) Ainsi, une fois qu’il est mort, il ne reste plus rien de l'homme : Nous ne sommes rien, comme nous n'avons été rien : des mortels. : venus de rien, nous retournons tout aussitôt. (CIL VI 26003 et 34165.) En fait, les défunts n'existent plus. Puisque le corps ne ressent plus rien, puisque l'âme est diluée dans l’espace, il n'y a plus rien d'eux. Cette attitude nihiliste est favorisée par l’Epicurisme : Ici je suis et je ne suis pas. (CIL X 2070.) Etre, ne pas être : Je ne fus pas, je fus, je ne suis pas (AE 1928, 110.) : telle est l'expression la plus caractéristique de l’épicurisme dans sa conception de la mort. Elle montre que la vie n'est qu'un passage entre deux néants, celui d'avant la naissance et celui d’après la vie. C'est donc la négation de tout, en dehors de la vie terrestre. F. Cumont a noté que cette formule reçoit parfois un complément, qui reste dans la même ligne : Je ne désire rien (non desidero). (AE 1928 110.)

Page 4

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT Pourtant l'étude des symboles gravés sur les tombes qui portent de telles épitaphes amène F. Cumont à conclure qu'on pratiquait des libations funéraires sur de telles tombes. ce qui laisse supposer que, malgré leur doctrine du néant après la mort, certains Epicuriens espéraient pourtant, au fond d eux-mêmes, autre chose. Epicure lui-même, note F. Cumont, en mourant, a laissé de quoi rendre un culte funéraire à sa mémoire : peut-être geste formel, qui se conforme à Ja coutume, plutôt que conviction (2). De même, une inscription trouvée à Rome, mais dont on ne connait pas le lieu d'origine, comporte, en plus de Ja formule « non fui, fui, non so, non desidero », un dispositif pour des libations (3). | | L'épitaphe que Calpurnia Anthis dédie à son fils Ikadium serait épicurienne (CIL VI 14211). En effet, le sumom du defunt est Ikadium, soit « cadeau des Icades ». Les Icades, fêtes en i honneur d’ Epicure, se célébraient le 20 de chaque mois et ses fidèles dédiaient aux maîtres cette journée-là. Ikadium, fils de l’esclave et probablement du maître, appartenait sans doute, comme les siens, à ce courant philosophique, car aucune plainte n'apparaît dans son épitaphe, alors que le fils est mort avant la mère (4). Mais cette épitaphe, comme toutes celles qui révèlent le culte traditionnel. comporte l'éloge du défunt et le culte des morts. 3. La philosophie et la mort La mort est un aboutissement naturel que l'on retrouve comme une banalité, mais qui correspond à la conviction du sage : En naissant nous mourons et depuis notre début, la fin nous menace. (CIL XI 3273.) À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNÉRAIRES PAÎENNES D'ITALIE 433 Sénèque dit de même : Qui craindra la mort ne fera jamais œuvre d'homme : mais qui se dira que, dès l'instant où il fut conçu, son sort était décidé, gouvernera sa vie en conformité de cet arrêt et par surcroît aura l'avantage, grâce à cette même rigueur d'âme, de ne jamais se laisser surprendre par quelque événement que ce soit. (Dialogues, De la tranquillité de l'âme XI, 6.) La mort fait partie de la vie; elle est une loi naturelle: mais, néanmoins, elle vient quand elle veut et le temps de la vie peut paraître court : Il n'y a qu'un seul chemin pour tous... : I ‘hospitalité que nous accorde le temps n'est jamais bien longue. (CIL V 2411.) Pour cette raison les Stoïciens énoncent ce principe : C'est se conduire en homme habitué à raisonner que de ne pas se fâcher contre la mort ni de la repousser rudement, ni de la traiter avec hauteur, mais de s'y attendre comme l'une des actions naturelles. (Marc Aurèle, Pensées IX, 3, 3.) La vie qui s’inscrit dans un cycle naturel est, sous l'influence des philosophes, à considérer comme un passage entre la naissance et la mort : La naïure, avec la même matière, a fait surgir nos ancêtres, puis les a détruits pour créer nos parents, puis nous-mêmes, puis La mort apparait comme un aboutissement, une nécessité pour tous : d'autres hommes, en un cycle infini. (Plutarque, Consolations à Apollonios X, 10.) … Une rose qui est belle, lorsqu'elle s'épanouit en son temps et qu'elle se fane ensuite. (CIL VI 22377.) En enseignant aux hommes que l'âme sort du corps pour retourner à son origine et que la mort fait partie intégrante du cycle de la nature, les philosophes visent plusieurs buts : en premier, enlever aux hommes la peur de la mort et les engager à bien vivre le temps de leur vie ; puis, faire des hommes des sages qui acceptent la mort comme une étape normale et donc supprimer la douleur inutile, pour les survivants; enfin, pour une minorité, faire accepter que ce qui les attend est meilleur que la vie terrestre et donc suggérer, même si la vie vaut la peine d’être vécue, que la mort cependant est l'issue la plus positive; et plus elle intervient tôt, meilleure elle est. Telle est la sagesse suprême de celui qui attend, après sa vie terrestre, une survie éternelle. La mort de tout être vivant est inscrite dans la nature ; l’homme doit donc s’y attendre : La mort est dans la nature de l'homme, et non un châtiment. Celui à qui il est donné de naître, doit aussi mourir. (CIL VI 11252.) 2) F. CUMONT, Lux Perpetua, Paris, 1949, p. 134. 9 F. Cumont, « Non fui, fui, non sum », Le Musée belge 32 (1928), p. 73-85. (4) P. Bovancé, « Sur une épitaphe épicurienne », Revue des études latines 33 (1955), p. 113-120.

Page 5

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNÉRAIRES PAÏENNES D'ITALIE 435 Ui. LES ATTITUDES PHILOSOPHIQUES DEVANT LA MORT Certains regrettent de ne pas avoir mieux profité de la vie : La plupart des inscriptions n'ont qu'une très faible notion de la philosophie et les expressions que l’on trouve ressemblent plutôt à des Arraché aux hommes, j'ai été enlevé à mes parents d'une façon inique, alors que j'aurais dû jouir de la lumière“de mon âge florissant… Toi qui lis, lamente-toi, évite un semblable destin. (CIL V 6128.) slogans, tel : « Va, porte-toi bien !» qu'à une conviction philosophique. Des attitudes pourtant révèlent que la philosophie a marqué, au moins un peu, un certain nombre de Romains. L'attitude la plus fréquente est de bien vivre le moment présent. I. Carpe diem Il est sot en tout temps qu'en craignant la mort, tu perdes les joies de la vie. (CIL VT 11252.) Cette inscription traduit bien que ce que l'on peut ressentir devant une mort qui s'impose nécessairement. C'est la philosophie de bien des Romains : Vis les jours et les heures, car rien ne t'appartient (vive in dies et horas, nam proprium est nihil). (CIL VI 24563.) Ce temps est tellement précieux et aléatoire qu'il faut profiter de la vie : Cueille le jour, sans te fier le moins du monde au lendemain. (Horace, Odes I, XI, 8.) Ces réactions ont développé un courant de pensée populaire qui invite aux jouissances matérielles : Amis qui lisez, je vous avertis : mélangez le vin, buvons, vous qui êtes loin, couronnant vos tempes de fleurs ; ne refusez pas d'être unis par les plaisirs de l'amour aux jeunes filles. (CIL VI 17985), ou encore : Les bains, les vins et l'amour corrompent nos corps, mais la vie est faite de bains, de vins et d'amour. (CIL VI 15258.) par Pétrone Ce thème cher à la mentalité populaire est développé dans le Satiricon où Trimalcion invite son entourage à bien vivre : Hélas, pauvres de nous! Que tout le chétif humain n'est rien! Ainsi serons-nous tous quand Orcus nous enlèvera. Aussi vivons, tant qu'il est permis d'être bien. (Satiricon XXXIV, 9.) On sait quelle vie menait Trimalcion : il voulait profiter de la vie au maximum avant de mourir. Cet homme avait 29 ans ; on comprend ses regrets : toutes les chances s'offraient à lui et l’on partage la réaction désabusée de ce Zelotos : J'ai vécu aussi longtemps que l'a permis le destin, si toutefois on peut appeler vie de pouvoir mourir si vite. (CIL VI 29629.) Par ces attitudes, le Romain veut repousser l’idée que tout ce qui fait son plaisir quotidien lui sera ravi. Les philosophes enseignent aussi qu'il faut bien vivre, mais leur conception de la vie est différente. Sénèque recommande de vivre au jour le jour, afin de ne rien perdre de la vie et de faire de chaque jour quelque chose d’unique : Réglons nos comptes avec la vie jour après jour. (Lettres à Lucilius Cl, 7.) La sagesse veut préparer l'homme à affronter les vicissitudes de existence : Le remède suprême est la raison qui nous permet de nous préparer à toutes les vicissitudes de l'existence. (Plutarque, Consolations à Apollonios X. 6.) 2. Vivre selon la raison Portez-vous bien aupres des humains, vous vivez une vie excellente, si vous me suivez ; moi-même j'ai vécu tant que j'ai voulu. (CIL V 4078.) La précarité de l'existence a poussé certains à se préparer à la mort, comme le rappelle Marc Aurèle : A l'idée que tu peux sur l'heure sortir de la vie, conforme toujours tes actions, tes paroles, tes pensées. Prendre congé des hommes, s'il y a des dieux, n'a rien de redoutable, car ceux-ci ne sauraient te plonger dans le malheur. (Pensées Il, 11.) Et d’ajouter ce conseil : Révère les dieux, secours des hommes. Brève est la vie. (Pensées Ce conseil philosophique est passé dans la mentalité populaire et

Page 6

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNÉRAIRES PAÏENNES D'ITALIE 437 bien des inscriptions (5) invitent le passant à continuer son chemin en vivant bien la suite de sa vie : Epargnez les larmes, parents tristes et misérables (...) A quoi servent les lamentations ? (CIL XI 627.) Vivez heureux ! Je vous avertis : la mort menace tout le monde. La philosophie est une pédagogie qui permet d'accepter ce qui, pourtant, déchire les survivants : (CIL V 3403.) Plutarque dit de même : (Il faut se häter) de jouir de (ses) enfants, de leur donner toutes les joies possibles, car rien ne nous autorise à compter sur la nuit prochaine … et ce terme est encore lointain ! Je devrais dire sur cette nuit même. (Consolations à Apollonios X, 4.) Chaque instant de vie est précieux; il faut l’utiliser au mieux. Aussi les Romains ont-ils prisé cette épigramme de Martial : Il n'est pas sage, crois-moi, de dire « Je vivrai » ; il est trop tard de vivre demain ; vis aujourd'hui ! (I, XV, 11-12.) Cette réflexion est applicable à tous les hommes. Tl faut vivre en sage et se préparer à mourir : Ne méprise pas la mort, fais-lui bon accueil, car elle fait partie des choses voulues par la nature. (Marc Aurèle, Pensées IX, 3.) Ce passage de la vie terrestre à la mort n’est, pour le philosophe, que le passage d’un état à un autre, alors que la majorité des défunts ne pergoivent la mort que sous son aspect inéluctable : Vous qui mourrez comme moi, salut ! (CIL VI 10414.) Les philosophes, eux, ont voulu souligner l’aspect positif de cette mort que personne ne peut éviter : Il ya dans la mort une nécessité égale pour tous et invincible. Qui peut se plaindre d'une obligation à laquelle personne n'échappe ? L'égalité est la conduite première de l'équité. (Sénèque, Lettres à Lucilius TV, 30, 11.) Ainsi disent quelques inscriptions : Nous tous, les mortels, nous sommes contraints par le même sort. (CIL V 6693.) A partir de là se développe l’idée que la mort est un passage normal, obligé pour tous, la douleur quelle entraîne doit être mesurée, elle doit être dépassée par la raison : (5) « Il est un mysticisme qui n'aurait pour but que d'éliminer toute cause de douleur ». P. Grimat, « Virgile aux sources de la spiritualité romaine ». Bulletin de l'Association Guillaume Budé (1986), p. 249. Jeune fille, je suis tombée d'en haut et j'ai rendu ma vie au destin. Je repose ici sans douleur, soumise à la loi éternelle. (CIL XI 7376.) On ne peut contrevenir à l'ordre du monde : c'est l'enseignement le plus clair des philosophes. Il n'y a donc pas lieu de se piaindre, ni de pleurer : Cesse, ma mère, de t'agiter en vain des journées entières, cesse de pleurer sur toi, car un tel chagrin n'arrive pas qu'à toi seule, à présent. Le même chagrin est arrivé aussi à de grands rois ! (CIL X 6620.) Dans l'esprit stoicien pleurer avec mesure est bien ; trop pleurer est inconvenant : Il est cependant conforme à la nature de pleurer les siens — qui le conteste ? — quand ces regrets sont modérés. (Sénèque, Consolations à Marcia VII, 1.) D'ailleurs le mort n'éprouve aucun mal dans son corps; il est placé dans un tombeau ; mais sa vie n’est pas là : La mort est mauvaise pour ceux qui meurent et pour ceux qui restent, dit-on. Mais ce n'est pas vrai parce que, après la mort, il n'y a plus de mal. (Cicéron, Tusculanes I, VII, 16.) Comme le dit cette jeune fille : J'ai occupé toute la maison pendant 20 ans, depuis ma toute petite enfance et le jour ultime a rendu son jugement. La mort a arraché mon âme ; elle ne m'a pas enlevé la parure de la vie. (CIL X 6009.) On retrouve ici les éléments déjà cités : la vie est un « don » accordé plus ou moins longtemps, ce qui est sans importance puisque la mort est le sort « commun à tous ». La mort enlève l'âme de son enveloppe fragile et périssable, maïs elle lui conserve la vie, une certaine vie du moins. Vivre selon la raison est l’idéal du philosophe : Pourquoi gémir sur ce qui est l'accomplissement de la loi de la nature,

Page 7

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT dit Plutarque (Consolations à Apollonios X, 16) qui, en observateur perspicace déclare : Ce désir insatiable qui nous incite à pousser des gémissements et à nous frapper la poitrine n'est pas moins honteux que l'intempérance dans les plaisirs. (Consolation à sa femme, 45, 54.) Gémir est une « flétrissure » de plus, infligée à l'âme; cette attitude est tout à fait contraire à l'enseignement philosophique. A quoi bon gémir d’ailleurs si les vivants n’ont plus d'impact sur les défunts : Si les larmes étaient un remède à nos maux et si toujours l'homme en gémissant mettait fin à ses malheurs, nous achèterions les larmes à prix d’or. Mais les événements ne prêtent pas attention à ces larmes et n'en tiennent pas compte. Mon Maître, que tu pleures ou non, ils suivent le même cours. Que gagnonsnous donc à pleurer ? La douleur, comme les arbres, produit son fruit, les pleurs. (Plutarque, Consolations à Apollonios X, 8.) En écho, lisons cette inscription : Va-t'en en te lamentant, ou bien en ne te lamentant de rien : il n'y a pas de mal à cela, là où il n'y a rien. (CIL V 8974.) Texte rare et attitude exceptionnelle, car les Romains pleurent leurs morts. Si l'on a perdu un être cher, est-il possible de ne pas le pleurer, même longtemps ? Certaines peines sont irréparables. Un au-delà prometteur ne séduit guère les Romains : ils sont peu sensibles aux conseils des philosophes qui ne veulent ni pleurer, ni se lamenter. ni céder à la douleur. Certains, pourtant, réagissent en « sages », acceptant sans trop se plaindre la situation que le destin leur impose. Attitude inspirée par les philosophes ou attitude de bon sens, inspirée par les usages de la société romaine? Sans doute, les philosophes ont-ils aidé à ce que se maintiennent la dignité et la résignation que manifestent les Romains au moment des deuils, car le plus grand nombre des inscriptions s'expriment avec retenue et pudeur. A côté de cette majorité résignée, une petite minorité vit en attendant un au-delà positif, que laissent entrevoir les philosophes : on accepte de vivre ici-bas, même difficilement, afin de se préparer à cette autre vie ; la mort ne fait pas peur; elle est parfois souhaitée et acceptée comme une délivrance, même s'il lui arrive d’être précoce. À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNERAIRES PAÏENNES D'ITALIE 439 3. Vivre dans la sérénité Ne te laisse pas vaincre par l'adversité. Ne te fie pas aux événements heureux. (CIL IX 191.) Le texte de cette inscription est pris à Sénèque : Adversis non succumbere, laetis non credere. (Lettres à Lucilius 78, 25.) Garder une humeur égale, quoi qu’il arrive : Lever et coucher, vie et mort : c'est la même chose. (CIL VI 13528.) Cette sérénité doit aller jusqu’à accepter la vie et la mort comme elles se présentent. Vie et mort sont identiques et complémentaires : il faut les accepter telles quelles. Cette attitude délivre de la crainte : Nous ne craignons pas la mort, mais l'idée de la mort. (Sénèque, Lettres XXX, 17.) Il faut donc regarder cette mort comme un épisode de notre vie. Pour parler de la mort, Plutarque s’ inspire du langage familier : le voyage, le sommeil, la dissolution et montre ainsi que la mort n’est pas un mal en soi : repos, sommeil, ces termes sont repris dans Îles inscriptions qui présentent la mort comme une délivrance : La vie fut ma peine ; le repos m'a été procuré par la mort. (CIL XI 207.) Les philosophes ont essayé de démontrer que la mort n’est pas mauvaise : Que nul ne craigne la mort ; elle nous délivre de nos pensées. (Plutarque, Consolations à Apollonios X, 13.) Pour Marc Aurèle : L'homme qui craint la mort, craint de ne plus sentir, ou de sentir autrement. (Pensées VII, 58.) Ailleurs, il explique : La mort, au même titre que la naissance, est un mystère de la nature. L'une est combinaison des mêmes éléments qui, dans l'autre, se dissolvent en les mêmes (…) En somme, rappelle-toi ceci : en un rien de temps, toi et lui, vous serez morts; et bientôt rien ne restera de vous, pas même votre nom. (Pensées IV, 5, 6.)

Page 8

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT Savoir que le corps n'est rien, qu’il disparaîtra sans douleur doit être réconfortant. Les philosophes veulent faire admettre que la mort n’est pas un mal, qu’elle ne donne pas lieu à un jugement inquiétant, à un séjour dans les enfers ou tout autre chose. Dans ses Tusculanes, Cicéron combat vigoureusement l'existence des enfers, tels que les poètes les présentent : Quel effroi ? Quelle crainte ? Car y a-t-il une vieille femme assez folle pour craindre ce que vous voulez dire et que vous craindriez, n'est-ce pas, si vous n’aviez pas étudié la physique : « Aux bords de l'Achéron, les profondes demeures d’Orchus, la région d'une pâleur de mort qu'obscurcissent les ténèbres » (vers de l’Andromaque d’Ennius) (XXI, 47). L'ignorance où l'on était de l’art de raisonner a forgé les enfers et ces épouvantails dont tu me paraissais avoir un juste mépris. Parce que les corps étaient disposés dans le sol et couverts de terre (humus), d'où vient le mot enterrer (humare), on s’imaginait que les morts passaient sous le sol le reste de leur existence et cette opinion engendra d'énormes préjugés que la poésie développa. (Suit la description d'une descente aux enfers.) On n'en prête pas moins la parole à de pareils fantômes, comme s'il était possible de parler sans langue ni palais. (Tusculanes XVI, 36.) Ainsi parle un philosophe. Les inscriptions, elles, reflètent une mentalité plus imprégnée par les descriptions poétiques des enfers que par les propos des philosophes, par exemple : Tel est son destin, celui de quelqu'un qui va vers Orchos. (CIL VI 18086.) Même si Fon est quelque peu frotté de philosophie, les enfers décrits par les poétes peuplent les imaginations. Et ces enfers ont un impact négatif, car ils sont peu engageants. Comme Cicéron, Sénéque nie l'existence de tels lieux : Songe que les morts n’éprouvent aucun mal; ce qui nous rend les enfers redoutables n'est que légende, qu'il n’y a ni ténèbres enveloppant les trépassés, ni prison d’outre-tombe, ni fleuve, ni rivière d'oubli, ni tribunaux, ni accusés et qu'on ne parvient pas a cette liberté sans égale pour y retrouver de nouveaux tyrans : ce sont là jeux de poètes, faits pour nous agiter de vaines terreurs. Avec la mort s'évanouissent toutes les souffrances. (Consolations à Marcia XIX, 4-5.) A l'encontre des poètes, les philosophes encouragent à se défaire de toute crainte et à atteindre la mort avec sérénité : À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNERAIRES PAÏENNES D'ITALIE 44] Qu'elle est belle l'âme qui se tient prête s’il lui faut sur l'heure se délier du corps pour s’eteindre ou se disperser ou survivre. (Marc Aurèle, Pensées XI, 3.) Dans la philosophie épicurienne, il n'y a même pas de mort, mais une recomposition différente des atomes, donc il n’y a pas lieu d'être dans la crainte. On trouve d'ailleurs cette idée dans l'au-delà stoïcien, où il n’y a pas de réelle survie personnelle mais un maintien sous une autre forme. Ainsi, l’apport positif de la philosophie, en éliminant la peur, a marqué non seulement la fagon de considérer la vie terrestre relativement à l’impact de la mort, mais elle a ouvert aussi des perspectives sur |’ au-delà. 4. L'au-delà des philosophes Le sage repose en terre, mais il vit dans les hauteurs. (CIL XI 2839.) Peu d'inscriptions expriment cette espérance d’une survie positive. Pourtant, cette inscription est riche de promesse. Tous les philosophes se sont posé la question du devenir de l’âme, après qu'elle a quitté le corps. Ainsi Cicéron : On doit considérer comme évident que l'âme, à sa sortie du corps, qu'elle soit formée de souffle, c'est-à-dire d'air, ou qu'elle soit formée de feu, s'élève vers le ciel. (Tusculanes XVII, 40). ou encore : Quand elle (l'âme) a rejoint une nature analogue à la sienne, elle se trouve enfin dans son milieu naturel. Là, sans que rien ne lui manque, elle sera nourrie et entretenue par les mêmes substances qui entretiennent et nourrissent les astres. (Tusculanes VIII, 48.) L'âme est donc appelée à poursuivre une vie autonome du corps, dans un autre milieu. Les Pythagoriciens disent que l’âme vient des astres et qu’elle anime le corps tout comme le monde est animé par l'ensemble des astres : La semence de vie dans les êtres est le feu qui est âme et intellect. C'est un souffle chaud venu du ciel parce que c'est au ciel que se trouvent, innombrables, les feux universels. (Varron, De Lingua latina V, 59.) Aussi, après la mort, l’ ame est destinée à retourner vers les astres.

Page 9

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT Quelques inscriptions reflètent cette espérance hauteurs célestes. En voici un exemple : de vie dans les s de s divin est-elle placée ici ou contemple-t-elle les rayon de l'Elysée (..-), ... elle, si douce, ravie soudain vers les lacs la éternels ? (CIL VI lumière, innocente, placée parmi les astres 27383.) Pythagoriciens Ces âmes sont appelées à vivre éternellement. Les des dieux; une pensaient que cet au-delà se passait en compagnie inscription est porteuse d'une telle espérance : un petit Comme sa petite âme mortelle était enfermée dans au jour château, il est normal qu'elle s'en aille chez les dieux fixe. (CIL X 3969.) tant que le Le corps est un petit château qui retient l’âme prisonnière, oriciens. corps est en vie : telle est la façon de voir des Pythag e la récomCes « au-delà » philosophiques se présentent comm l'éternité. Une pense suprême, car ils assurent le bonheur pour inscription salue joyeusement son lecteur : Joie ! Salut ! (CIL VI 13892.) homme de bien sophes et qui Il s’agit peut-être d’un homme influencé par les philo ux d'avoir pu se dit sa joie d'être arrivé au terme de sa vie, heure 'à l'éternité des défaire des passions terrestres pour arriver enfin jusqu astres. Car pour un philosophe : Tant que tu vis, tant que c'est possible, deviens (Marc Aurèle, Pensées IV, 17.) re ite mourir, que d’avoir une âme trop alourdie à sa mort, incapable de prend Cette conquête peut être ardue ; aussi le philosophe souha Lettres XXI, 1-2.) plutôt voire, pour le la hauteur nécessaire pour rejoindre son lieu d'origine, pour un Stoïcien, Pythagoricien, être vouée à la réincarnation. En effet, perfection dans iln’est pas de plus grand bonheur que de connaître cette au-delà pour celui qui, durant sa vie, l'a souhaitée ; qui quittent La route du ciel est infiniment plus facile aux âmes alourdies de bonne heure le commerce des humains ; elles sont léger vers de moins de fange (...) ; elles remontent d’un vol plus tout ce qui leur première patrie et se dégagent plus aisément de supérieures les souille et les altère. Jamais d'ailleurs les âmes nt de fuir, de ne se plaisent dans ce séjour du corps ; elles brûle , accoutus'évader, elles supportent impatiemment leur prison es célestes et mées qu'elles sont à errer librement dans les espac (Sénèque, à contempler de très haut la misérable humanité. RAIRES PAÏENNES D'ITALIE À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNE 443 e souci. Le moi, l'âme Le Néoplatonicien est animé du mêm de l'âme en contemplaigence intermédiaire est tiraillée entre l’intell le reflet de l’äme, soumis aux tion de l’Intelligence universelle, et philosophique doit attirer le moi sensations. Là aussi l’enseignement la contemplation. vers la hauteur et l'aider à rester dans fin conduit le philosophe à Cette aspiration vers une vie Sans longue peut poser des problèaccepter la mort prématurée : une vie mes. 5. Vivre ou mourir ? ? à quoi bon rester sur terre. surtout Si la récompense supérieure est de (CIL X 3969), s’en aller chez les dieux au jour fixé ou dans la lumière (CIL IV 19055), suicide, quand la situation est misérable. (CIL IX 198.) quand la vie est trop lourde à supporter Je me suis infligé la mort, à moi, Les Stoiciens acceptent l'idée du librement, selon la raison. Mais telle qu’elle ne permet plus de vivre car la sagesse commande que les Néoplatoniciens refusent le suicide l'on accepte la vie jusqu’au bout : ne t'appartient. (CIL VI Vis les jours et les heures, car rien 24563.) icie tendre vers la perfection. Le Pythagor suicide peut l'empêcher de La passion qui pousse une âme au sage doit supporter les méfaits s’élever vers les hauteurs astrales. Le des servitudes du corps et de la vie par la méditation, se détacher n veut, lui aussi, que l'homme vive jusqu'au bout, jusqu’au jour fixé (CIL X 3969), monde, péchés dus aux luttes pour réparer les péchés originels du u lui permettra de retrouver les entre les dieux ; seule une vie de vert és comme lui. En effet, la vie dieux et les autres pythagoriciens, initi ué par l'astrologie, sur une terrestre repose, pour lui qui est très marq s, harmonie régie elleique harmonie de tous les phénomènes phys sa conférence « Virgile et les même par des lois numériques. Dans Macrobe pour qui vivre « est morts prématurées » (6), F. Cumont cite res (...) qui unit les âmes aux un rapport fixe et déterminé de nomb animé ; mais dès qu’il subsiste, ce corps continue d'être corps et, tant 4 maintient cette union se dissout qu'il fait défaut, l'énergie cachée qui ns prématurées », Conférences. Publicatio (6) F. CUMONT, « Virgile et les morts des Lettres, Il, Paris, 1945, p. 130. de l'Ecole normale supérieure, Section

Page 10

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT À PROPOS DES INSCRIPTIONS FUNÉRAIRES PAÎENNES D'ITALIE et c’est ce que nous appelons le destin et le temps fatal de la vie » craindre la vieillesse : la flétrissure de l’äme et la déchéance du corps. Aussi une vie courte et bien remplie, une vie brève etharmonieuse valent mieux qu’une longue vie, entachée de passions et de décrépitudes : Une vie brève est meilleure pour les mortels qu'un long temps. (CIL V 5320.) Les deux ans qu'il a vécus sont comme s’il avait vécu seize ans. (Macrobe, Commentaire du songe de Scipion L 13, 10 : d'après Plotin et Porphyre). Ce qui voudrait dire qu’il faut arriver au terme de sa vie pour mourir sans violence ; sinon la mort apporte la douleur. On aurait donc ici une opposition au stoïcisme. Pourtant, mourir est plus important que vivre et la mort d'un enfant, d'une personne jeune est loin d’être une catastrophe, car l'âme de l'enfant n’a pas connu les flétrissures de la vie terrestre ni le désir de se réintroduire dans un autre corps. A sa femme qui vient de perdre un enfant de deux ans, Plutarque décrit en guise de consolation les avatars qui attendent l'âme qui s’attarde dans un corps : Si elle a vécu longtemps dans le corps et si une foule d'activités et une longue familiarité l'ont rattachée à cette vie, elle aborde de nouveau ici-bas, rentre dans un corps et ne s'arrête ni ne cesse d'être liée aux passions et aux vicissitudes de ce monde à travers des naissances successives. (Consolation à sa femme 10, 4-6.) Dans cette optique, la vieillesse apparaît comme un risque : si l'âme se lie trop aux biens de ce monde, elle aura d’autant plus de mal à le quitter. Après avoir passé avec joie ce petit instant de vie, j'ai échappé à tes méfaits, 6 longue vieillesse! (CIL V 2931.) Un autre aspect de la vieillesse — le plus apparent — est pour les Stoïciens la décrépitude du corps. A cette époque, les soins que l’on prodigue aux vieillards sont limités et vieillir n’était pas toujours agréable. Juvénal brosse sans concession le tableau de la vieillesse : Les vieillards sont tous pareils : leur voix tremble et leurs membres aussi ; plus de cheveux sur leur crâne poli ; leur nez est humide comme celui des petits enfants. Pour broyer son pain, le pauvre vieux n'a que des gencives sans dents (...). Son palais engourdi ne lui permet plus de savourer comme jadis le vin et les mets. Quant à l'amour, il y a beau temps qu'il l’a oublié (...). Admettons qu'il conserve la vigueur de ses facultés, il ne devra pas moins conduire le deuil de ses enfants, contempler le bûcher d'une épouse aimée, d'un frère, l’urne cinéraire de ses sœurs. La rançon d'une longue vie, ce sont les pertes constamment renouvelées, les deuils continuels et la vieillesse en vêtements noirs au milieu d'une éternelle tristesse. (Juvénal, Satires X, 198-245.) Ce tableau réaliste éclaire par contraste l'aspiration des Stoïciens vers cet au-delà auquel ils croient. Pour eux, deux raisons donc de 445 Tel était son destin. (CIL VI 18086.) Finalement, une vie courte est une chance : Vératia vécut chastement la fleur de l'âge en sorte qu'elle n'a pu percevoir aucune des jouissances du déshonneur. (CIL VI 19838.) Ti vaut donc mieux ne pas s’accrocher à la vie que d'être contraint à vivre une vieillesse sans beauté, une vieillesse qui pèse sur l’äme et l'empêche de rejoindre son lieu d’origine. La philosophie va ainsi à l'encontre des attitudes de la plupart des Romains qui se plaignent ou se révoltent devant les morts précoces. En enseignant un au-delà serein, les philosophes voulaient délivrer En leurs contemporains de la hantise d’un châtiment dans l'au-delà. assurant que cet au-delà existait, qu’il était sans douleur et peut-être brillant, ils ont insinué que la vie n’est qu’un passage, plus ou moins long, plus ou moins heureux et que, de toute manière il faut se préparer sans crainte à l'issue naturelle de toute vie, la mort. La précarité de l'existence humaine a été pour beaucoup dans cette réflexion. A-t-elle convaincu ? Il semble que non. Peu d’ inscriptions reflètent clairement cette option et la plupart des Romains restent fidèles au culte traditionnel. Pourtant l’idée du destin, de l’inéluctabilité de la mort, d'une certaine acceptation de la mort, voire même d’une certaine résignation apparaissent fréquemment dans les inscriptions. On peut dire que les réflexions philosophiques s’inspirent, elles aussi, de la tradition romaine de retenue et de pudeur en même temps qu'elles la soutiennent, tout en puisant aussi dans la philosophie grecque qui condamne toute démesure, l'hybris. Sans doute, cette réflexion fut-elle menée dans des cercles assez fermés, et non par le grand public. Ces théories ne pouvaient être celles de la grand masse. Si le Romain se résigne à adopter les conceptions traditionnelles au sujet de la mort, il est moins enclin à fréquenter les cercles stoïciens, qui sont surtout le fait d'une minorité intellectuelle, élevée et austère. L'homme de la rue, avec ses soucis quotidiens, ne devait accorder que peu d'intérêt à des spéculations qui le dépassaient.

Page 11

Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)
J. SIAT Les conditions de vie de ces milieux philosophiques ménent vite à l'exclusion. Exclusion politique pour les Pythagoriciens qui, pour survivre, se forment en cercles secrets : ils se voient exclus du train de vie traditionnel car ils sont végétariens et vivent une vie très pure ; les Stoïciens se refusaient à tout excès dans la vie et les sentiments : les Epicuriens rejetaient l’importance des coutumes traditionnelles dans le domaine du culte des morts. La plupart des Romains n'étaient pas enclins à suivre de telles pratiques ou à s’astreindre à une morale trop exigeante. Seul le néoplatonisme, à travers les cultes orientaux, qui devient le culte officiel de l'Empire au m° siècle de notre ère. exercera une influence qui s’étendra, grâce en partie au culte solaire * * Ainsi, les inscriptions funéraires païennes laissent entrevoir un vernis philosophique sans que l’on puisse dire qu'elles s'inspirent d'un courant bien défini. Par contre, l’étude de ces inscriptions montre que, dans la grande majorité, les Romains rejettent ce qui leur paraît aller contre la vie. L’historien est donc amené à se poser la question de l'attente profonde de ces païens. Les courants orientaux ont, eux aussi, pénétré la société romaine, mais seule une minorité y adhère totalement; la grande majorité se rebiffe devant des pratiques qui la déconcertent; beaucoup hésitent devant le coût de l'initiation. La religion officielle est formelle; les Romains la pratiquent en signe de loyalisme envers la Cité, l'Empire, l'Empereur; mais cette pratique confine à la magie. Or la magie, oppressante, ne cesse de progresser et provoque même de la part de l'Empereur une législation répressive. Le culte solaire, lui aussi, s'impose peu à peu, assimilant au monothéisme chrétien, qui commence à se répandre. ou transcendant les autres divinités : d'une certaine façon, il prépare REVUE DE Scremcé S En réalité, en dehors du culte familial traditionnel, aucun culte n’assouvit réellement la quête du Romain. On peut mieux saisir dès lors l'impact du christianisme ; religion de salut, religion sans exclusives, religion d'une grande humanité, dépouillée de toute pratique répugnante ou dégradante. Dès ses débuts, la religion chrétienne trouve un écho favorable dans le monde païen. Ses progrès seront combattus, mais elle s’imposera de plus en plus, car elle répond à l’attente de l’homme. Jeannine SIAT, Agrégée d’ histoire Professeur au lycée Fustel de Coulanges, Strasbourg