Afficher le texte intégral10 pages
Page 1
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)nenne
\ >:
‘Si fama non fallit fidem'. Les druides dans la littérature latine de
l'antiquité tardive
by Robert Wisniewski
"The subject of the paper are the reasons of intense, though short-lived, interest that a few Latin
authors of the last years of the 4th century had in the druids.
The druids, the most emblematic institution of the Gallic religion, are mentioned by Greek and
Latin authors up to the beginning of the 2nd century AD. Afterwards they completely vanish from
literature only to reappear in the 390ties in the works of Ammianus Marcellinus, Ausonius of
Bordeaux and the anonymous author of the Historia Augusta.
In older scholarship it was quite widely accepted that the druidic episodes in three lives of
emperors in the HA can be treated as proving the revival of indigenous Gallic priesthood in the
3rd century, and that Ausonius’ Commemoratio professorum Burdigalensium testifies to their
survival at least up to the end of the 4th century. Nowadays scholars are more cautious about the
actual renaissance of the druidism. But even if this revival is — as I think — a late antique literary
phenomenon, the question imposes itself about the sources of the sympathetic interest in this
vernacular religious institution that Latin authors of the Ist century BC and the Ist century AD
treated as alien and ominous.
| suggest that there are three reasons of the popularity of the druids in late antiquity, especially in
the intellectual milieu of Gaul in the second half of the 4th century. Firstly, we should have in
mind the vivid “ethnographic” interest of the late ancient intelligentsia, especially in one’s own
people and family history. Because of their unquestionable aristocracy and antiquity the druids
were attractive not only as a subject of research but also as ancestors and forefathers. Secondly,
the druids were considered philosophers, indigenous Gallic representatives of Pythagoreanism —
the schoot that the intellectuals of Late Antiquity voluntarily identified with. Thirdly, they were
seen as teachers, and thus proper role models for Ausonius and his fellow-prolessors in Bordeaux.
The re-disappearance of the druids from literature after the end of the 4th century should be linked
to the disappearance of the group of Gallic pagan intellectuals and writers. In the 5th century too,
there were authors interested in local history and traditions but their heroes were Christian
martyrs, not heathen priests."
More Info: Antiquité Tardive 17 (2009), 307-315
Page 2
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)SI FAMA NON FALLIT FIDEM :
DE L’ANTIQUITÉ TARDIVE
ROBERT WIŚNIEWSKI
Si fama non fallit fidem:
Druids in Latin literature of LateAntiquity
This paper deals with the reasons of intense, though short-lived, interest that a few Latin writers of the late
4th century, namely Ammianus, Ausonius and the author of the Historia Augusta, had in the druids. In older scholarship it was commonly believed that the druidic passages in these authors testified to the revival of indigenous
Gallic priesthood in the 3rd century, and its survival in the 4th century. Nowadays scholars are more cautious about
the actual renaissance of the druidism. However, even if this revival was only a literary phenomenon, the question
rises about its sources.
I suggest that there were three reasons of the popularity of the druids. The first was the interest of the late
ancient intelligentsia in one’s own people and family history: the druids were attractive both as a subject of
research and as forefathers. The second was their philosophical profession, they were viewed as Gallic representatives of Pythagoreanism. The third was the fact that they were teachers, and so proper role models for Ausonius and
his fellow-professors. The re-disappearance of the druids from the literature should be linked to the disappearance
of Gallic pagan intellectuals. [Author.]
La religion de la Gaule romaine, et notamment son
degré de romanisation, est depuis longtemps un objet de
recherche privilégié des historiens, même si, au vu de
la pénurie de témoignages littéraires sur le sujet, notre
connaissance du phénomène reste encore limitée. Dans la
littérature ancienne, la question de la religion des Gaulois
a surtout intéressé les écrivains grecs du Ier siècle avant
notre ère et dans une moindre mesure ceux du siècle
suivant, avant de disparaître complètement des textes
littéraires pour ne ressurgir qu’à l’époque de l’Antiquité tardive, notamment chez les auteurs chrétiens qui
décrivaient ce qui restait de ces pratiques religieuses ou
participaient à titre personnel à leur éradication. On ne
saurait pallier ce silence de plus de deux siècles par la
documentation archéologique, même si elle paraît assez
riche sur cette question. L’architecture des sanctuaires
ruraux de l’époque impériale, les représentations des
divinités locales, leurs noms préservés par des inscriptions montrent que la Gaule conservait d’importantes
particularités religieuses, notables surtout au IIIe siècle1.
Mais ces preuves archéologiques ne signifient pas pour
autant que d’autres éléments de la religion gauloise, qui
n’auraient pas laissé de traces matérielles tangibles, aient
également subsisté.
Dans les travaux sur la survivance de la religion indigène
en Gaule romaine, les druides occupent, ou du moins
occupaient, une place singulière. L’intérêt qu’on leur a porté
ne relève pas, de toute évidence, du seul domaine scientifique.
Les “celtomanes” modernes, on le sait, ont érigé le thème
de leur clandestinité au cours des persécutions romaines en
véritable article de foi. À plusieurs reprises, la question de
la fin du druidisme a néanmoins été abordée aussi par des
1. Cf. les études les plus récentes sur le sujet de T. Derks, Gods, Temples,
and Ritual Practices: The Transformation of Religious Ideas and Values
in Roman Gaul, Amsterdam, 1998, et de W. Van Andringa, La religion en
Gaule romaine : piété et politique (Ier-IIIe siècle apr. J.-C.), Paris, 2002.
Page 3
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)chercheurs sérieux, qui se sont efforcés d’établir la période
à laquelle cette institution emblématique de la civilisation
gauloise avait définitivement disparu.
Le présent article ne portera pas sur la disparition de
druides à la période du Haut-Empire, mais sur le phénomène
de leur réapparition dans la littérature de l’Antiquité tardive.
J’essayerai d’expliquer pourquoi les druides ont retenu
l’attention des écrivains du IVe siècle et ce qui a mis fin à
cet intérêt aussi inattendu que bref. Mais avant d’en venir à
l’analyse des principaux textes tardo-antiques, il est sans doute
nécessaire de présenter un résumé des témoignages relatifs
aux druides issus des premières sources que nous possédons.
Les renseignements les plus précieux nous ont été
conservés par les écrivains du Ier siècle avant J.-C. : Diodore
de Sicile, Strabon, Cicéron, César, et, indirectement,
Timagène2. Ces différents auteurs ont tous abondamment
puisé chez leur quasi contemporain, Posidonius d’Apamée,
philosophe stoïcien et historien intéressé par les questions
ethnographiques, qui voyagea notamment en Gaule, enseigna
à Rhodes et exerça une influence considérable sur les intellectuels de son temps. Posidonius est ainsi la principale
source d’informations concernant les trois classes d’hommes
honorés chez les Gaulois – les bardoi, les ouateis et les
druidai –, les recherches que menaient les druides sur la nature
et la morale, la doctrine qu’ils professaient sur l’immortalité
de l’âme et sa transmigration dans d’autres corps après la
mort, leur rôle de juges dans les litiges privés et publics, les
sacrifices humains et la divination qu’ils pratiquaient. César
est le seul des auteurs cités à avoir ajouté d’autres précisions
à l’exposé de Posidonius. Il évoque l’éducation des jeunes
gens de familles nobles par les druides, la durée de vingt
ans de cette formation, la sentence d’exclusion hors de la
communauté que pouvaient prononcer les druides ; il signale
encore l’existence d’un druide supérieur aux autres druides
de Gaule, leurs réunions dans la forêt des Carnutes, l’origine
britannique de leur enseignement, leur conviction que Dis
Pater était l’ancêtre des Gaulois, ainsi que les particularités
de leur calendrier liées à cette croyance.
Au Ier siècle après J.-C., les druides sont mentionnés
par Dion Chrysostome, Lucain, Pomponius Mela et Pline
l’Ancien3. Les trois premiers ne font que répéter ce qu’ils
ont lu chez les auteurs précédents4. Pline dispose quant à lui
2. Strabon, Geogr. IV, 4, 4-5 ; Diodore, Bibl. V, 31, 2-3 ; César, Gal. VI,
13-14 ; 16 ; 18 ; 21 ; Cicéron, Div. I, 90. Le témoignage de Timagène est
conservé par Ammien Marcellin, dans un passage qui sera analysé plus
avant. Sur les sources citées dans cette note, ainsi que dans la suivante,
voir les commentaires de N. K. Chadwick, The Druids, Cardiff, 1966,
p. 11-68 ; voir aussi S. Piggott, Druids, Londres, 1968, p. 91-130.
3. Pomponius Mela, Chor. III, 18-19 ; Dion Chrysostome, Or. 49, 6-8 ;
Lucain, Bell. civ. I, 440-460 ; Pline, NH XVI, 249-251, XXIV, 103,
XXIX, 52-54, XXX, 12-13.
4. Le passage de Pomponius Mela est souvent cité pour attester l’activité des
druides à l’époque de l’auteur, mais cette interprétation doit être rejetée :
Mela s’exprime avec les mots qu’il a lus chez César, cf. R. Wiśniewski,
Deep Woods and Vain Oracles: Pomponius Mela, Tacitus and the Druids,
dans Palamedes, 2, 2007, p. 143-156, notamment p. 147-149.
AnTard , 17, 2009
d’une connaissance propre sur l’activité des druides dans les
domaines de la médecine et de la magie. Son information,
indépendante de la tradition posidonienne, est d’origine
livresque, mais on en ignore les sources exactes. Notons
qu’il mentionne l’interdiction des sacrifices druidiques
sous Tibère. Tacite et Suétone sont les derniers auteurs de
l’époque du Haut-Empire à parler des druides. Le premier
décrit la défense qu’ils livrèrent contre l’attaque des troupes
romaines sur l’île de Mona et leur participation à la révolte
de Civilis ; le second nous informe qu’Auguste défendit
aux citoyens romains de pratiquer la religio druidarum et
qu’elle fut finalement supprimée par Claude5.
Dans les années 120 de notre ère, les druides disparaissent des pages de la littérature ; on ne les retrouve qu’à
la fin du IVe siècle, mais seulement chez les auteurs latins.
Le premier à les évoquer de nouveau est Aurelius Victor,
même s’il ne fait que reprendre la brève note de Suétone,
selon laquelle en Gaule les drysadarum famosae superstitiones furent abolies par Claude6. Vers la fin du IVe siècle, la
mention des druides figure en revanche dans trois ouvrages
écrits en l’espace d’une dizaine d’années : l’Historia
Augusta, la Commemoratio professorum Burdigalensium
d’Ausone et les Res gestae d’Ammien Marcellin, qu’il
nous faut à présent examiner7.
L’auteur de l’Histoire Auguste mentionne l’oracle
donné par une druidesse (mulier dryas) à Alexandre
Sévère, ainsi que les consultations d’Aurélien demandées à
des druidesses gauloises (gallicanae dryadae)8. Dans la Vie
de Carus, Carin et Numérien il raconte avec plus de détails
l’histoire d’une prédiction faite par une druidesse à propos
du futur empereur Dioclétien :
C’est mon grand-père qui me l’a rapportée [cette anecdote],
en ayant eu connaissance grâce à Dioclétien en personne.
« Alors, dit-il, que Dioclétien se trouvait chez les Tongres,
en Gaule, dans une auberge, ne servant encore que dans
un grade subalterne, et que, avec une femme qui était une
druidesse, il faisait le décompte de sa pension journalière
(cum Dryade9 quadam muliere rationem convictus), celle-ci
5. Tacite, Ann. XIV, 29, 3 à 30, 1 ; Hist. IV, 54 (la révolte de Civilis,
information vraisemblablement fausse, cf. R. Wiśniewski, Deep Woods,
cit. (n. 4), p. 151-155) ; Suétone, Claud. 25.
6. Aurelius Victor, Caes. 4, 2.
7. La Commemoratio a été composée en 388, cf. R. P. C. Green, The Works
of Ausonius, Oxford, 1991, p. 329. La datation de l’œuvre d’Ammien
et de l’Histoire Auguste, ainsi que la parenté éventuelle des deux textes
suscite la controverse : voir J. Straub, Studien zur Historia Augusta,
Bern, 1952, p. 139-149 ; R. Syme, Ammianus and the Historia Augusta,
Oxford, 1968, p. 17-24, 27-79 ; J.-P. Callu, Histoire Auguste, Paris, 1992,
1, 1, p. XIV-LXX.
8. HA Alex. Sev. 60, 6 ; HA Aur. 44, 4-5.
9. L’orthographe latine du mot a une histoire compliquée. Chez les auteurs
de la fin de la République et du Haut-Empire, le mot n’apparaît qu’au
pluriel : on trouve druides chez César (Gal. VI, 13-14 ; 16 ; 18 ; 21) ;
les druidae chez Cicéron (Div. I, 90), Pomponius Mela (Chor. III, 18),
Pline l’Ancien (NH XVI, 249 ; XXIV, 103 ; XXIX, 52 ; 54 ; XXX, 13),
Tacite (Ann. XIV, 30 ; Hist. IV, 54) et Suétone (Claud. 25, 5). Chez
Lucain on trouve la même forme que dans l’HA : dryadae (Bell. civ. I,
450), mais l’auteur semble l’utiliser comme substantif masculin.
Page 4
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)lui dit : « Dioclétien, tu es trop intéressé, trop pingre » ; sur
un ton de plaisanterie badine, Dioclétien lui aurait, dit-on,
répondu : « Je serai généreux quand je serai empereur. »
Sur ce, la druidesse, raconte-t-on, aurait dit : « Ne plaisante
pas, Dioclétien, car tu seras empereur le jour où tu auras tué
un sanglier. » Dioclétien eut toujours à l’esprit l’ambition
d’accéder à l’Empire, à savoir en ayant pour confidents
Maximien et mon grand-père, à qui il avait en personne
rapporté ce qu’avait dit la druidesse. En fin de compte,
en homme réfléchi, il sourit et se tut. Au cours de chasses
cependant, il tua toujours, quand il en eut la possibilité, les
sangliers de sa propre main. (HA Carus, 14, 1-15, 2).10
Toujours au IVe siècle, Ausone évoque quant à lui une
certaine tradition druidique, vivante encore de son temps. Il
affirme que deux de ses collègues professeurs de Bordeaux,
Attius Patera11 et son père, Phoebicius, proviennent de la famille
druidique d’Armorique, et plus exactement de Bayeux12 :
Tu étais Baiocasse et issu de la race des Druides, si la
renommée n’est pas trompeuse : ta famille tirait son
origine sacrée du temple de Belenus ; de là vos noms : le
tien, Patéra, qui, dans le langage des initiés, désigne les
ministres d’Apollon (Commemoratio, IV, 7-14)13.
Et plus loin encore :
Je ne tairai point le nom du vieux Phébicius, gardien du
temple de Belenus ; il n’en était pas plus riche, mais issu,
comme on se plaît à le dire, de la race des Druides chez les
peuples de l’Armorique ; il obtint, par les soins de son fils,
une chaire à Burdigala (Commemoratio, X, 22-30)14.
Les mentions d’Ammien Marcellin, comme celles
d’Aurelius Victor, on le voit, ne concernent pas le présent,
mais le passé : l’auteur décrit la doctrine et le genre de vie
menés par les druides d’autrefois (drysidae), qui auraient créé
des fraternités conformément à la doctrine de Pythagore :
À travers ces régions, les hommes peu à peu se civilisèrent,
le goût des arts libéraux se développa sur l’initiative des
bardes, des euhages et des druides (bardos et euhages et
drysidas). Les bardes chantaient, en s’accompagnant des
doux accents de la lyre, les exploits des hommes illustres
composés en vers héroïque, tandis que les euhages, portant
leurs investigations vers les choses d’en haut, tentaient
de révéler aussi les lois sublimes de la nature. Quant aux
druides (drysidae), intellectuellement supérieurs, et liés
en confréries selon le précepte de Pythagore, ils s’élevèrent par leurs recherches sur des problèmes obscurs
10. Ed. et trad. F. Paschoud, Histoire Auguste, 5, 2, Paris, 2001.
11. PLRE I, s.v. Patera.
12. Dans l’Antiquité, le terme Armorica/Aremorica désignait une grande
partie de la Gaule septentrionale et occidentale ; cf. Notitia Dignitatum
Occ. 37, 24-29.
13. Tu Baiocassi stirpe Druidarum satus, / si fama non fallit fidem, / Beleni
sacratum ducis e templo genus, / et inde uobis nomina: / tibi Paterae – sic
ministros nuncupant / Apollinares mystici. (Com. prof. IV, 7-14). Je cite
l’édition de R. P. C. Green, Ausonii Opera, Oxonii, 1999 et la traduction
de E.-F. Corpet, Collection des auteurs latins avec la traduction française.
Ausone, Sidoine Apollinaire, Venance Fortunat, Paris, 1887.
14. Nec reticebo senem / nomine Phoebicium, / qui Beleni aedituus / nil
opus inde tulit; / set tamen, ut placitum, / stirpe satus Druidum / gentis
Aremoricae, / Burdigalae cathedram / nati opera obtinuit.
309
et profonds : dédaignant les choses humaines, il proclamèrent l’immortalité des âmes » (Res gestae, XV, 9, 8)15.
La description provient sans doute de l’œuvre de
Timagène qu’Ammien cite au début de son chapitre (XV,
9, 2), lequel le tenait lui-même de Posidonius. Quelques
pages plus haut, dans un passage sur l’origine des Gaulois
(XV, 9, 4), Ammien indique que les druides considéraient
ces derniers comme une population autochtone, un point
sur lequel je reviendrai plus avant.
D’une manière générale, les chercheurs modernes se
sont moins intéressés aux remarques d’Ammien Marcellin
et d’Aurelius Victor, portant sur des époques passées,
qu’aux passages de l’Histoire Auguste et d’Ausone qui
furent pris, jusqu’à ces dernières décennies, pour des
témoignages sérieux, bien que difficiles à interpréter, sur la
situation religieuse en Gaule à la fin de l’époque romaine.
L’Histoire Auguste confirmerait selon certains la renaissance du druidisme au IIIe siècle et Ausone témoignerait de
la permanence de la tradition druidique en Gaule jusqu’à
la fin du IVe siècle16. Aujourd’hui, même si cette approche
des textes reste répandue dans les ouvrages destinés au
grand public, la majorité des chercheurs reste très réservée
sur ces derniers témoignages. Le caractère particulier de
l’Histoire Auguste et l’époque de sa parution incitent en
effet à se méfier de ses renseignements qu’elle fournit pour
le IIIe siècle, surtout à propos des informations qu’elle est la
seule à fournir17. Le passage d’Ausone relatif aux racines
druidiques d’Attius Patera paraît moins discutable18, mais
15. Je cite la traduction de E. Galletier : Ammien Marcellin, Histoire, 1,
Paris, 1968.
16. Voir surtout E. Bachelier, Les druides en Gaule romaine, dans Ogam,
11, 1959, p. 46-55 ; 173-184 ; 295-304. Bien que l’auteur estime que
les druidesses de l’HA n’étaient que de simples sorcières de village, il
considère les passages en question comme une tentative pour flétrir le
vrai druidisme, haï par les Romains, persistant alors encore à l’époque
(p. 183). Voir aussi R. MacMullen, The Celtic Renaissance, dans Historia,
14, 1965, p. 93-104, et particulièrement p. 99, et du même auteur, Enemies
of the Roman Order, Cambridge (Ma), 1966, p. 155.
17. Aujourd’hui, seuls les chercheurs qui ne tiennent pas compte du débat
sur le caractère et la datation de l’HA admettent les données concernant
les druidesses ; voir, par exemple I. Fauduet, Les temples de tradition
celtique en Gaule romaine, Paris, 1993, p. 142 ; J. Webster, The End
of the World: Druidic and other Revitalization Movements in Postconquest Gaul and Britain, dans Britannia, 30, 1999, p. 1-20, à la p. 4.
18. D. Rankin, Celts and the Classical World, Londres, 1996, p. 243 ;
Ph. Freeman, War, Women, and the Druids: Eyewitness Reports and
Early Accounts of the Ancient Celts, Austin, 2002, p. 50-51 ; J.-J. Hatt,
Mythes et dieux de la Gaule, 2, p. 10 (ouvrage non achevé de l’historien
décédé en 1997 et publié post mortem sous sa seule version électronique :
http://jeanjacqueshatt.free.fr/01-tome-2-mythes-et-dieux-texte-seul.pdf).
Par ailleurs, on aurait du mal à trouver aujourd’hui des gens pour soutenir
la thèse, couramment acceptée il y a un demi-siècle, selon laquelle la
famille d’Ausone elle-même aurait eu des origines druidiques. Cette
thèse a été naguère formulée par C. Jullian, Ausone et son temps, dans
Revue historique, 47, 1891, p. 244. Dans le même sens, E. Bachelier, Les
druides, cit. (n. 16), p. 91, et avec plus de distance N. K. Chadwick, The
Druids, Cardiff, 1966, p. 82-83. La faible connaissance du latin qu’avait
le père d’Ausone et la présence dans la famille du nom Arborius et de
son équivalent féminin Dryadia, ne sont plus tenus pour des arguments
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)personne ne tient pour autant ce professeur pour un druide
pratiquant. R. P. H. Green, l’éditeur des œuvres du rhéteur de
Bordeaux, reste très sceptique sur cette mention et remarque
avec pertinence que la généalogie druidique de Patera était
déjà suspecte pour Ausone lui-même, qui fait précisément
précéder l’allusion des mots si fama non fallit fidem19.
Le scepticisme généralisé à l’égard de la prétendue
renaissance du druidisme au IIIe siècle a ainsi conduit à
minimiser la valeur des témoignages d’Ausone, de l’Histoire
Auguste et d’Ammien Marcellin. Il est révélateur que la
question de la survivance des druides sous l’Empire n’ait
pas été abordée dans les dernières monographies sérieuses
consacrées au druidisme20 ou dans les travaux les plus
récents consacrés à la religion gauloise à l’époque romaine.
Ainsi, Ton Derks et William Van Andringa21 tiennent pour
évident la disparition définitive des druides de la Gaule au
Ier siècle et ne jugent pas nécessaire d’analyser la question.
La disparition du druidisme semble, de fait, résulter non
seulement des interdictions d’Auguste, de Tibère et de Claude,
mais surtout du changement de l’organisation de la vie sociale
en Gaule qui s’amorça au début de l’époque romaine. Même
si l’aristocratie gauloise ne participait pas au gouvernement
de l’Empire au même degré que les nobles espagnols, on
constate qu’au Ier siècle après J.-C. de nombreux représentants faisaient carrière dans l’administration romaine, au
moins à l’échelle provinciale22. L’édit augustéen interdisant
aux citoyens romains d’exercer la fonction de druide en
faisait par ailleurs une fonction beaucoup moins attractive
aux yeux de l’élite. Il est difficile d’imaginer de jeunes
aristocrates désireux de suivre l’instruction des druides,
alors que leur ascension sociale était désormais assurée par
des écoles d’un nouveau type, comme celle d’Autun, qui
attirait déjà les fils des meilleures familles gauloises avant
la révolte de Sacrovir (21 avant J.-C.)23. Que restait-il alors
aux druides ? La médecine et la connaissance de la nature
que leur attribue Posidonius, à en croire le témoignage de
Cicéron, César et Strabon24 ? S’agissant de la médecine, la
tradition thérapeutique des druides pouvait-elle se maintenir
parallèlement à l’école hippocratique ? On essaye parfois
suffisants à l’appui de cette thèse : voir H. Sivan, Ausonius of Bordeaux:
Genesis of a Gallic Aristocracy, Londres, 1993, p. 55.
19. R. P. C. Green dans le commentaire ad loc., The Works of Ausonius,
Oxford, 1991, p. 396 ; H. Sivan, Ausonius of Bordeaux, cit. (n. 18), p. 93
se montre lui aussi sceptique.
20. S. Piggott, Druids, cit. (n. 2) ; Ch.-J. Guyonvarc’h et F. le Roux, Les
druides, Rennes, 1986. En un sens légèrement différent, N. K. Chadwick,
The druids, 1966, p. 80-82. Les divagations les plus folles sur la
renaissance du druidisme figurent souvent dans les livres destinés au
grand public : voir par exemple P. B. Ellis, A brief history of the Druids,
New York, 2002, p. 96-99.
21. Voir n. 1 ; quelques courtes mentions des druides dans les deux livres
– voir les index.
22. Voir J. F. Drinkwater, Roman Gaul. The three provinces, 58 BC-AD 260,
New York, 1983, p. 37-39.
23. Tacite, Ann. III, 43.
24. Cicéron, Div. I, 90 ; César, Gal. VI, 14 ; Strabon, Geogr. IV, 4, 4.
AnTard , 17, 2009
de trouver ses traces dans le traité De medicamentis de
Marcellus de Bordeaux (fin du IVe début du Ve siècles), mais
les informations qu’il fournit proviennent essentiellement
de lectures classiques25. Dans le même sens, on a voulu voir
dans le père d’Ausone un médecin celte26. En réalité, les
racines druidiques de cette tradition ne sont jamais qu’une
hypothèse, parfois considérée, trop hâtivement, comme un
fait avéré27. Notons que de manière significative lorsque
Marcellus parle de la médecine gauloise il n’évoque jamais
les druides. Les auteurs du IVe siècle ne lient pas davantage
les druides à la médecine.
D’autres traces invoquées pour plaider la thèse de la
survivance du druidisme sont tout aussi contestables. Mise
à part la mention d’Ausone, il n’existe ainsi pas d’argument
à l’appui de la thèse de Jean-Jacques Hatt, selon laquelle
les druides auraient survécu jusqu’à l’Antiquité tardive en
se réfugiant dans quelques sanctuaires localisés au dehors
des villes28. Comme l’a démontré Gilbert-Charles Picard, la
distinction entre les temples urbains et les temples ruraux
(c’est-à-dire entre les temples gallo-romains et les celtiques)
est assez artificielle. Les témoignages épigraphiques
montrent que les édifices qualifiés par les archéologues de
fana gaulois étaient fréquentés par les mêmes personnes que
les templa gallo-romains29. Le seul titre de prêtre gaulois
conservé par quelques inscriptions, celui de gutuater, ne
s’appliquait pas aux opposants du nouveau régime, mais
aux hommes qui participaient pleinement à la vie civique et
politique de la Gaule romaine30.
Naturellement, ces observations sur la mort incontestable du druidisme au début de notre ère n’expliquent pas
pourquoi, deux siècles et demi après leur disparition, les
25. Sur Marcellus et la médecine indigène, cf. A. Rousselle, Du sanctuaire
au thaumaturge : la guérison en Gaule au IVe siècle, dans Annales, 31,
1976, p. 1085-1107, particulièrement p. 1089-1094 ; sur ses liaisons
avec la tradition hippocratique, D. Gourevitch, Présence de la médecine
rationnelle gréco-romaine en Gaule, dans A. Pelletier (éd.), La médecine
en Gaule, Paris 1985, p. 65-88, et notamment p. 88.
26. R. Green, Greek in late Roman Gaul: The Evidence of Ausonius, dans
E. M Craik (éd.), Owls to Athens. Essays presented to K. J. Dover,
Oxford, 1990, p. 311-319 ; thèse inverse chez H. Sivan, Ausonius of
Bordeaux, cit. (n. 18), p. 55-56.
27. Voir J. F. Matthews, Gallic supporters of Theodosius, dans Latomus,
30, 1971, 1073-1099, aux p. 1083-1087.
28. J.-J. Hatt, Mythes et dieux de la Gaule, cit. (n. 18), 2, p. 175.
29. G.-S. Picard, Y avait-il des sanctuaires celtiques en Gaule romaine ?,
dans Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1993, p. 275283, surtout p. 278-280. Voir aussi I. Fauduet, Les temples, cit. (n. 17),
p. 142 ; l’auteur estime que les sanctuaires gaulois dont l’architecture
diffère du modèle romain étaient l’abri des druides, mais elle ne présente
à l’appui de cette thèse que les seuls témoignages d’Ausone relatifs à
la liaison de la famille d’Attius Patera avec le temple de Belenos, et le
texte de l’HA pris au sens littéral.
30. W. Van Andringa, La religion en Gaule romaine, cit. (n. 1), p. 217218. J. Moreau a essayé de démontrer que gutuater était le titre correct
des anciens devins ou prêtres gaulois que les sources du Haut-Empire
appelaient uates et Ammien euhages (ou eubages). Cette hypothèse est
pourtant généralement rejetée : J. Moreau, Eubages et uates gaulois,
dans Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1958, p. 180-190
(= Id., Scripta Minora, Heidelberg 1964, p. 212-218).
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)druides font une brève réapparition dans la littérature latine
de l’Antiquité tardive. Le phénomène pourrait sembler
résulter moins de la situation religieuse en Gaule que de
l’état de nos sources, dans la mesure où la littérature latine
des IIe et IIIe siècles est en grande partie perdue ; mais cette
explication, sans doute partiellement valable, ne saurait
rendre compte à elle seule du phénomène.
En premier lieu, parce que les druides disparaissent
aussi de la littérature grecque. Strabon et Diodore sont
les derniers représentants de la tradition posidonienne à
laquelle nous devons la plus grande partie de nos renseignements, en particulier sur les sacrifices humains31. Or,
à la fin du IIe siècle, Athénée, qui connaît l’existence des
bardes, parle de l’immolation de l’homme par les Gaulois,
mais sans mentionner les druides auxquels les auteurs
antérieurs rattachaient aussi bien les sacrifices humains que
les bardes32. À l’époque de l’Empire, les druides ne sont
guère évoqués que par la tradition alexandrine qui les place
dans la liste des philosophes barbares. Signalons ainsi, entre
autres exemples, ce texte des Stromates de Clément :
Ainsi donc la philosophie, ce trésor si fructueux, fut dès les
anciens temps en honneur chez les Barbares et rayonna parmi
les nations ; plus tard seulement elle arriva chez les Grecs.
Ses maîtres furent en Egypte les prophètes, en Assyrie les
Chaldéens, en Gaule les Druides (oiJ Druivdai), en Bactriane
les Samanéens, en pays Celte les philosophes de là-bas, en
Perse les Mages – qui par leur magie surent même prédire
la naissance du Sauveur et furent guidés par une étoile à
leur arrivée en terre Juive –, en Inde les Gymnosophistes et
d’autres philosophes barbares (Strom. I, 15, 71, 3)33.
Cette tradition perdure jusqu’à l’époque byzantine,
mais elle se limite à répéter plus au moins la même liste
des sages exotiques34 et l’on n’observe aucun renouveau de
l’intérêt pour les druides chez les auteurs grecs durant toute
l’Antiquité tardive.
Ensuite, nous possédons des textes latins du IIIe siècle
dans lesquels les druides auraient pu être mentionnés : le
chapitre 22 du De mirabilibus mundi de Solinus consacré
à la Gaule (lequel reprend les indications de Pomponius
Mela et Pline l’Ancien), et plus d’un texte de la littérature
31. N. K. Chadwick, The Druids, cit. (n. 18), p. 11-30.
32. Athénée, Deipn. IV, 160e (sacrifices humains) ; VI, 246d (sur les bardes
avec référence à Posidonius) ; voir aussi VI, 249b (sur les guerriers de
Sottianus qui n’avaient pas peur de mourir avec leur chef parce qu’ils
croyaient à l’immortalité des âmes, enseignée par les druides).
33. Clément, Strom. I, 15, 71, éd. O. Stählin, L. Früchtel, U. Treu (GCS, Berlin,
1985, trad. M. Caster, SC, 30, Paris 1951). De même, Hérodien, Prosod.,
éd. A. Lentz, Herodiani Technici reliquiae, Lipisiae, 1867, p. 67, 26-27 ;
Hippolyte de Rome, Haer. I, 25 ; Diogène Laërce, Vitae, 1, 6 ; Origène,
Cels. I, 16 (citation de Celse). Seul Dion Chrysostome, Or. 49, 6-8, diffère
un peu, en présentant les druides uniquement comme d’anciens sages et des
devins ; cf. N. K. Chadwick, The Druids, cit. (n. 18), p. 51-68.
34. Cyrille d’Alexandrie, Juln. IV, PG 76, 706B (avec référence à Alexandre
Polyhistor). Le mot druidai est expliqué de la même manière dans deux
lexiques encyclopédiques byzantins : Ethnica d’Étienne de Byzance
(avec référence à Diogène Laërce) et dans la Suda.
311
chrétienne qui commence à fleurir à cette époque sur
laquelle je reviendrai plus avant.
Enfin, il faut noter qu’après la dernière décennie du
IVe siècle, les druides disparaissent de nouveau des sources
littéraires pour ne réapparaître qu’au début de l’époque
moderne, alors que la littérature du Ve siècle, spécialement en
Gaule, est assez riche et bien conservée. La cause principale
de la brève réapparition des druides chez les auteurs latins de
l’Antiquité tardive doit donc être cherchée ailleurs.
Avant de proposer notre propre hypothèse, nous devons
revenir sur le fait que les écrivains chrétiens gardent un
silence absolu sur les druides. Si l’on excepte les auteurs
grecs qui ne parlent d’eux que dans les catalogues de sages
barbares35, Ausone est le seul chrétien à avoir fait référence
aux druides, mais outre que sa foi influence peu son œuvre,
lorsqu’il parle de l’origine druidique d’Attius Patera, il
ne fait que répéter les prétentions de son collègue païen36.
Ce silence général des auteurs ecclésiastiques sur le sujet
paraît indiquer qu’ils ne connaissaient les druides que par le
biais de lectures. Si les druides avaient encore existé à leur
époque, si le mot même s’était encore trouvé en usage, les
écrivains chrétiens (qui connaissaient les textes classiques
sur les sacrifices humains gaulois) auraient certainement
profité de l’occasion pour l’utiliser au sein du conflit contre
le paganisme. Il est vrai que la polémique chrétienne avait
parfois tendance à combattre davantage des chimères littéraires que de s’attaquer à des cultes encore vivants37, mais
en l’espèce la cible aurait été trop belle pour ne pas s’en
prendre à elle. Les apologistes chrétiens, Minucius Félix,
Tertullien, Lactance et Augustin, parlent des hommes
immolés en offrande aux dieux païens et savent parfaitement que cette coutume avait été pratiquée en Gaule38.
Pourtant, aucun d’eux n’évoque à cette occasion les
druides. Il nous semble donc acquis qu’ils n’avaient tout
simplement pas entendu parler de druides vivant en même
temps qu’eux, même si l’on doit noter pour être exact
que toutes les apologies ont été écrites hors de Gaule. Ce
point précisé, remarquons que les druides sont également
entièrement absents des œuvres des écrivains chrétiens
habitant entre les Pyrénées et le Rhin, et on ne les trouve
pas davantage chez les prédicateurs du Ve et du VIe siècles,
35. Comme on l’a dit, on trouve de semblables catalogues chez Hippolyte
de Rome, Clément d’Alexandrie, Origène et Cyrille de Jérusalem qui
mentionnent les druides.
36. On sait grâce à Jérôme (Ep. 120 praef.) qu’Attius Patera et son fils
Delphidius étaient païens. La femme et la fille de Delphidius étaient
déjà chrétiennes (cf. Sulpice Sévère, Chron. II 48 et 51). C’est à la
petite-fille de Delphidius que Jérôme a écrit la lettre 120. Sur ces
femmes, voir H. Sivan, Ausonius of Bordeaux, cit. (n. 18), p. 92-93.
37. Voir les remarques réservées de R. P. C. Hanson, Christian attitude to
pagan religion, dans ANRW, II 23, 2, p. 910-973, et notamment p. 913
et 929.
38. Minucius Félix, Oct. 30, 4 ; Tertullien, Apol. 9, 1-5 ; Lactance, Inst. I, 21,
3 ; Augustin, Civ. VII, 19. Je ne signale ici que des auteurs latins ; sur les
Grecs, je renvoie à R. P. C. Hanson, Christian attitude to Pagan religion,
cit. (n. 37), p. 917-918 ; voir surtout sur ce sujet Eusèbe, Praep. IV, 16.
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)qui avaient encore partie liée avec les anciennes formes de
la vie religieuse parfois pré-romaines. Césaire d’Arles, qui
évoque les nombreuses pratiques cultuelles et magiques de
ses diocésains, nous renseigne certes sur un nom porté par
des devins et guérisseurs locaux, les caragii39, mais il ne
mentionne pas les druides. La présence de ces caragii dans
les sermons de l’évêque d’Arles prouve qu’il serait vain de
prétendre qu’en Gaule, à époque tardive, il n’y avait pas
de représentants de la tradition religieuse indigène. Il y en
avait sans doute, mais on ne les appelait pas “druides”, et
rien n’indique qu’ils aient eu pour ascendance des druides.
Revenons maintenant au problème qui nous occupe :
pourquoi, à la fin du IVe siècle, les druides ont-ils suscité
l’intérêt des auteurs païens, et seulement païens ? Cet
intérêt nous paraît provenir en partie d’une curiosité
“ethnographique” propre aux intellectuels de l’époque, qui
s’intéressaient aux antiquités régionales40. Cette curiosité
est très nette chez Ammien Marcellin qui a précisément
consacré un long passage à l’origine et aux coutumes des
Gaulois41. Comme il le dit lui-même, il puise son information
sur l’origine ancienne de ces derniers chez Timagène, mais
il exploite aussi très probablement d’autres sources locales,
comme on peut le voir dans le passage suivant :
Les habitants des contrées affirment plutôt au tout venant
ce que j’ai moi-même lu gravé sur leurs monuments
(Regionum autem incolae id magis omnibus asseuerant,
quod etiam nos legimus in monumentis eorum incisum) :
Hercule, fils d’Amphitryon, s’était hâté d’aller faire
disparaître les cruels tyrans Géryon et Tauriscus, dont l’un
infestait l’Espagne et l’autre les Gaules ; après les avoir
vaincus tous les deux, il eut, de ses relations avec des
femmes nobles, plusieurs enfants qui appelèrent de leur
propre nom les régions qu’ils gouvernaient (Res gestae
XV, 9, 6).
Qui sont ces regionum incolae 42? La démonstration
généalogique, fondée sur le mythe d’Hercule et exprimée sur
39. Césaire d’Arles, Serm. 12, 4 ; 54, 3-5; 70, 1 ; 229, 4 ; les caragii
apparaissent aussi dans les actes des synodes de la même époque ; cf.
Concilium Narbonense a. 589, c. 1 ; Synodus Autossidorensis, c. 4. Les
druides, évidemment, y sont absents.
40. Sur cette activité historiographique dans l’Antiquité tardive, voir
P. Janiszewski, The Missing Link. Greek Pagan Historiography in the
Second Half of the Third Century and in The Fourth Century AD, Warsaw,
2006, p. 165-327 et p. 432-447. Nous n’avons aucune preuve que des
ouvrages comparables aient été écrits en Occident, mais cela résulte surtout
de l’état de nos sources. Nous connaissons les écrits des historiens grecs
qui s’occupaient de l’histoire des villes et des peuples essentiellement grâce
aux mentions des lexiques et encyclopédies byzantins. Nous ne disposons
pas pour la littérature latine de l’équivalent du Liber Suda ou des œuvres
d’Etienne de Byzance et de Photius.
41. À plusieurs reprises Ammien exprime sa curiosité pour les questions
ethnographiques et décrit parmi les autres peuples les Sarrasins (XIV,
4), les habitants des côtes de la Mer Noire (XXII, 8), les Perses (XXIII,
6), les Traques (XXVII, 4), les Huns et les Alains (XXXI, 2).
42. G. Viansino dans son commentaire, Ammiano Marcellino. Storie, 1,
Milan, 2001, p. 227, maintient que les regionum incolae représentent
des credenze popolari, ce qui semble très peu probable. Même si l’on
admettait l’existence de ces croyances, il serait difficile d’imaginer
Ammien en train d’interroger des paysans gaulois, et surtout des
AnTard , 17, 2009
des inscriptions semble viser des Gaulois lettrés, des intellectuels païens. Dans le monde grec, l’intérêt pour le passé local
était vif en particulier dans le milieu des sophistes. On peut
supposer qu’en Gaule, le milieu des professores de Bordeaux
pouvait partager ce même intérêt. Ammien avait pu lire
leurs écrits, mais aussi les rencontrer personnellement, soit
pendant son service aux côtés d’Ursicin, soit plus tard, en
divers lieux de la Méditerranée. Dans son œuvre, Ammien
évoque quelques hommes de ce milieu, y compris un représentant de la même famille druidique que connaît Ausone :
le fils d’Attius Patera, nommé Delphidius43, qui avait
porté plainte contre un certain Numerius, gouverneur de
la Narbonnensis, devant le tribunal de césar Julien (XVIII,
1, 4). On ne sait malheureusement pas si Ammien l’avait
rencontré personnellement, l’événement décrit ayant eu lieu
après le départ de l’auteur de la Gaule. Cela étant, dans les
Res gestae, il mentionne d’autres intellectuels gaulois qu’il
connaissait en personne : Phronime, Euphrase (XXVI, 7,
4) et Théodore (XXIX, 1, 8). Sous le règne de Julien, les
Gaulois lettrés étaient assez nombreux à occuper des postes
dans l’administration impériale44. Quel qu’ait été l’informateur réel d’Ammien, le passage cité prouve à tout le moins
qu’il y avait des Gaulois intéressés par leur propre histoire.
Il est possible que cet intérêt ait donné lieu à des œuvres
traitant de leur origine et de leur passé ; il s’est certainement
exprimé dans les inscriptions généalogiques « gravées sur les
monuments », mentionnées par Ammien45.
Le passage cité prouve que les intellectuels gaulois
cherchaient à démontrer l’ancienneté de leur peuple. Mais dans
l’Antiquité, on essayait aussi de prouver celle de sa famille.
On le voit parfaitement dans le cas des poèmes d’Ausone.
L’auteur se vante d’avoir eu des ancêtres membres de l’aristocratie éduenne (le trait est peut-être seulement littéraire46).
La même attitude caractérise la famille d’Attius Patera, fière
de son ascendance druidique. Nous ne sommes naturellement
pas capables de vérifier si ses prétentions étaient fondées dans
les faits ; Ausone lui-même laisse planer le doute en disant si
fama non fallit fidem. Le fait que le druidisme ait été interdit
en Gaule plus de trois siècles avant qu’Ausone n’écrive sa
paysans gaulois qui lui répondraient en se référant à la mythologie
grecque. P. de Jonge et J. Fontaine n’abordent pas cette question dans
leurs commentaires.
43. Attius Tiro Delphidius, PLRE, I s.v. Delphidius.
44. Voir J. F. Matthews, Gallic supporters, cit. (n. 27), p. 1074-1079 ;
J. F. Drinkwater, Gallic Attitudes to the Roman Empire in the Fourth
Century: Continuity or Change?, dans H. E. Herzig et R. Frei-Stolba (éd.),
Labor Omnibus Unus, Stuttgart, 1989, p. 136-153, notamment, p. 143-144.
45. Sur la réalité de cette mention d’Ammien et sur les autres éléments de
sa description de la Gaule, voir T. D. Barnes, Ammianus Marcellinus
and the Representation of Historical Reality, Ithaca, 1998, p. 99-100.
46. Ausone, Parent. 4, 1-10. J. F. Drinkwater exprime sa méfiance
à l’égard des prétentions d’Ausone : Gallic Attitudes, cit. (n. 44),
p. 142, n. 31 ; H. Sivan juge les propos de l’auteur des Parentalia plus
prudemment, mais elle reconnaît aussi que la noblesse et la richesse de
la famille y sont probablement exagérées : cf. Ausonius of Bordeaux,
cit. (n. 18), p. 51 ; ibid., p. 10 avec d’autres exemples sur l’insistance de
l’ancienneté de ses propres racines.
Page 8
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Commemoratio doit nous inciter à la prudence. La vérité
potentielle de cette ascendance importe du reste peu. Ce qui est
essentiel en revanche, c’est que, dans le milieu universitaire de
Bordeaux, signaler une telle origine était manifestement source
de prestige47. Ce prestige résultait en partie de l’ancienneté des
druides et de la conscience qu’ils avaient été jadis l’une de
deux classes en Gaule qui aliquo sunt numero atque honore,
selon le mot de César (Gal. VI, 13, 1). Il est possible que la
référence à la généalogie druidique ait été considérée comme
plus remarquable que la simple mention d’une origine aristocratique à laquelle pouvait manquer le sceau de l’ancienneté.
Il existait une autre raison d’être fier d’avoir des ancêtres
druides : c’était le caractère philosophique reconnu à leur
profession. Cette mention, on l’a vu, était surtout présente chez
les auteurs grecs, mais les « professeurs » de Bordeaux connaissaient certainement la littérature grecque48. Qui plus est, d’après
Ammien, les druides n’étaient pas de simples philosophes, ils
appartenaient à une école philosophique particulière :
Quant aux druides, intellectuellement supérieurs, et liés
en confréries selon le précepte de Pythagore, ils s’élevèrent par leurs recherches sur des problèmes obscurs
et profonds : dédaignant les choses humaines, il proclamèrent l’immortalité des âmes (Res gestae, XV, 9, 8).
Le rapprochement entre les druides et le pythagorisme
n’était pas une idée propre à Ammien. Cette conception
se fondait probablement sur la doctrine de la métempsychose que les druides enseignaient, ou du moins qu’on leur
attribuait traditionnellement. L’origine de cette idée remonte
peut-être à Posidonius. On en trouve trace notamment chez
Valère Maxime et chez Diodore. Ces deux auteurs, il est
vrai, attribuent des opinions pythagoriciennes à l’ensemble
des Gaulois, mais Hippolyte de Rome les réfèrent plus
explicitement aux druides :
Les Druides sont des adeptes fervents de la philosophie
pythagoricienne. C’est Zalmoxis, esclave et disciple de
Pythagore, qui la leur a enseignée. Par leurs prédictions,
faites à l’aide des calculs pythagoriciens, et par leurs
pratiques magiques, les Druides ont acquis sur les Celtes
une très grande influence ( Haer. 1, 25)49.
Perçus comme des prédicateurs de l’immortalité de l’âme
et surtout comme des représentants de la tradition pythagoricienne, les druides étaient devenus un modèle valorisant
pour l’élite intellectuelle païenne. La popularité du pythagorisme à Bordeaux est bien attestée par les écrits d’Ausone
47. Ce que remarque H. Sivan, ibid., p. 93.
48. Sur la connaissance du grec dans ce milieu, voir ibid., p. 84-85. Les
trois auteurs parlant de druides à la fin du IVe siècle, Ausone, Ammien
Marcellin, ainsi que l’auteur de l’HA connaissaient cette langue.
49. Trad. A. Siouville : Hippolyte de Rome, Philosophumena ou Réfutation
de Toutes les Hérésies, 1, Paris 1928, p. 111. On trouve la même idée dans
Haer. I 2 ; voir aussi Valerius Maximus, Factorum et memorabilium libri
IV, II, 6, 10 ; Diodore, Bibl. V, 28, 6. Clément d’Alexandrie aperçoit lui
aussi ce lien, mais pense que c’est Pythagore et les autres philosophes qui
ont puisé leur doctrine chez les Gaulois et chez les autres barbares.
313
lui-même. Ce pythagorisme paraît certes superficiel50, mais
très à la mode51. Il aurait été difficile pour un professeur de
Bordeaux de trouver un ancêtre plus glorieux qu’un druide,
membre de l’ancienne aristocratie gauloise par excellence,
adepte du pythagorisme local, ce qui n’est pas sans importance
dans ce milieu enseignant. Cette image entièrement positive
aurait pu être corrompue par le rapprochement entre les druides
et les sacrifices humains, mais ce rapprochement, si présent
dans la littérature du Ier siècle avant J.-C., semble inexistant
dans l’Antiquité tardive. D’un côté, les auteurs qui évoquent
l’immolation des hommes chez les Gaulois ne mentionnent pas
les druides ; de l’autre, ceux qui parlent des druides se taisent
sur les sacrifices humains. L’exemple d’Origène est à cet égard
remarquable. Dans sa polémique contre Celse52, qui a présenté
les druides comme les parangons de la philosophie païenne,
l’Alexandrin ne fait aucunement mention de cette facette
beaucoup moins glorieuse de leur activité. Or, on ne peut le
suspecter de passer sous silence délibérément un argument
aussi fort ; il est plus probable que ni lui ni ses contemporains
n’associaient les druides à l’idée de sacrifices sanglants.
Pourquoi alors ne rencontre-t-on pas de druides dans la
littérature du Ve siècle ? Selon toute vraisemblance, parce
qu’ils ne suscitaient plus la curiosité de personne. Au
cours du Ve siècle, les écoles publiques, qui constituaient
dans la partie orientale de l’Empire les principaux foyers
de recherche en histoire locale, disparaissent lentement,
mais inéluctablement, de la Gaule53. En 418, Bordeaux
avait déjà été incendiée par les Visigoths, et même si la
ville s’était rapidement relevée de ses cendres et restait au
moins pour un temps un centre intellectuel, elle n’avait
certainement plus la vigueur qu’elle avait connue jusqu’à
la fin du IVe siècle54. Si la vie intellectuelle des élites n’avait
pas complètement disparu, l’éducation se déroulait dans
50. Voir Ch.-M. Ternes, Pythagorismus bei Ausonius?, dans Études
Ausoniennes, 3, Luxembourg, 2002, p. 185-203. Plus largement, sur le
pythagorisme en Occident dans l’Antiquité tardive, F. Heim, Pythagore
aux 3e et 4e siècles, dans Le pythagorisme en milieu romain, Luxembourg,
1998, p. 36-52.
51. Sur la doctrine de Pythagore comme norme de comportement dans le
milieu “académique”, cf. Ausone, Commemoratio, 11 : Herculane, qui,
profectus gremio de nostro et schola, / spem magis quam rem fruendam
praebuisti auunculo, / particeps scholae et cathedrae paene successor
meae, / lubricae nisi te iuuentae praecipitem flexus daret, / Pythagorei
non tenentem tramitis rectam uiam: / esto placidus et quietis manibus
sedem foue, / iam mihi cognata dudum inter memoratus nomina.
52. Origène, Cels. I, 16.
53. M. Roger, L’enseignement des lettres classiques d’Ausone à Alcuin, Paris,
1905, supposait que les écoles publiques avait disparu de la Gaule assez tôt au
cours du Ve siècle. Celle d’Autun n’apparaît d’ailleurs plus dans les sources
de la deuxième moitié du IVe siècle. À Bordeaux, au début du Ve siècle,
enseignait le rhéteur Lampridius, mentionné pas Sidoine Apollinaire
(Ep. IX, 13, 2). On ignore s’il en existait d’autres. P. Riché, Éducation et
culture dans l’Occident barbare, VIe-VIIIe siècles, Paris, 1962, p. 69-75, est
plus optimiste que M. Roger à propos de la survivance des écoles publiques
et de la date de leurs disparition au troisième quart du Ve siècle.
54. Sur Bordeaux au Ve siècle, H. Sivan, Town and Country in Late Antique
Gaul: The Example of Bordeaux, dans J. F. Drinkwater et H. Elton (éd.),
Fifth Century Gaul: A Crisis of Identity?, Cambridge, 1992, p. 132-143.
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)des conditions très différentes, le plus souvent dans des
maisons aristocratiques55. Nous ne possédons d’ailleurs
pas, ou du moins presque plus, de témoignages de la littérature païenne latine pour cette période56. En Gaule, la
littérature du Ve siècle est exclusivement chrétienne. À la fin
du IVe siècle, Ausone écrivait des éloges sur des villes, des
membres de sa famille, des professeurs éminents, mais de
telle manière qu’il était difficile pour un lecteur d’y reconnaître un chrétien. Par opposition, son petit-fils, Paulin de
Pella est l’auteur d’un seul ouvrage littéraire, dont le titre,
Eucharisticon, ne laisse aucun doute sur ses sentiments
religieux57. S’il existait encore à cette époque des gens
intéressés par l’histoire païenne du pays, ils n’ont laissé
aucune trace de leur activité. Cela ne veut pas dire que les
auteurs chrétiens du Ve siècle rejetaient le “patriotisme
local” en tant que tel. Ils avaient même parfois conscience
de leur particularité gauloise, mais ils ne considéraient pas
comme leurs héros ces ktistes du passé mythique comme
Hercule, l’ancêtre des Gaulois selon la tradition signalée
par Ammien, ou encore ces prêtres des cultes anciens. Les
martyrs étaient tenus pour tels, et ce sont ces héros dont
les auteurs chrétiens de Gaule ou d’Espagne se vantent58.
Dans sa Chronique, Sulpice Sévère, éduqué d’ailleurs à
Bordeaux et vivant au même moment qu’Ausone, Ammien
et l’auteur de l’Histoire Auguste, n’en vient à parler de la
Gaule qu’à l’occasion de la persécution de Lyon sous Marc
Aurèle : « Et pour la première fois on assista à des martyres
dans les Gaules, la vraie religion ayant tardé à être reçue
au-delà des Alpes59. » Il en va de même pour Grégoire de
Tours, qui évoque la Gaule une première fois en parlant des
martyrs de Lyon, une deuxième en racontant la passion de
saint Denis chez les Parisii et de saint Saturnin à Toulouse
(Historia Francorum, I, 18 et 28-30).
55. P. Riché, Écoles et enseignement dans le Haut Moyen Âge, Paris, 1989,
p. 19-22.
56. Voir J. Matthews, Western Aristocracies and Imperial Court A.D. 364425, Oxford, 1975, p. 348.
57. Presque toute la production littéraire en Gaule au Ve siècle provient
de deux cercles qui regroupaient des auteurs chrétiens fort engagés : la
communauté monastique de Lérins et le milieu de Sidoine Apollinaire.
Voir R. Mathisen, Epistolography, Literary Circles, and Family Ties
in Late Antique Gaul, dans Transactions of the American Philological
Association, 111, 1981, p. 95-109, notamment p. 107 et n. 47. Sur les
derniers représentants de la littérature séculière, cf. P. Riché, Éducation
et culture dans l’Occident barbare, cit. (n. 53), p. 127-129.
58. Voir J. Fontaine, Romanité et hispanité dans la littérature hispano-romaine,
dans D. M. Pippidi, Assimilation et résistance à la culture gréco-romaine.
Travaux du VIe Congrès international d’Études classiques, Buçaresti-Paris,
1976, p. 310-314 (sur l’exemple des écrits de Prudence, Orose et Hydace).
Plus généralement, sur le rôle des lieux de culte des martyres dans l’identité
gauloise de cette époque, du même auteur, L’apport du christianisme à la
prise de conscience de la « patrie gauloise » sous la dynastie théodosienne,
dans La patrie gauloise d’Agrippa au VIe siècle (Actes du colloque, Lyon
1981), Lyon, 1983, p. 191-195.
59. Ac tum primum intra Gallias martyria uisa, serius trans Alpes Dei
religione suscepta (Sulpice Sévère, Chronicorum libri, II, 32, 1, éd. et
trad. G. de Senneville-Grave, SC, Paris 1999.
AnTard , 17, 2009
L’ancienneté de la tradition et le caractère pythagoricien de la doctrine et du mode de vie des druides sont les
deux principaux facteurs qui peuvent expliquer l’intérêt
d’Ammien et des professeurs de Bordeaux pour les druides.
Peut-on élucider sur ces mêmes bases la triple apparition des
druidesses dans l’Histoire Auguste ? De prime abord, certainement pas. On a même écrit que l’auteur y exprimait son
mépris pour la religion des Gaulois en identifiant ses représentants à des sorcières de village60. Une telle vision des
choses est inexacte. En réalité, les druidesses de l’Histoire
Auguste ne sont point des personnages ridicules, car leurs
oracles (y compris celle de la devineresse-aubergiste) se
révèlent au fil du récit parfaitement exacts. Pour l’auteur,
admirateur du passé païen, les druidesses ne diffèrent pas
vraiment des autres experts anciens et respectables de l’art
divinatoire qui annoncent souvent le règne ou la chute des
empereurs61. Ce qui est propre aux druidesses, c’est leur
caractère local : elles sont toujours associées à la Gaule.
Dans les trois épisodes, leur apparition ne fait d’ailleurs
l’objet d’aucune présentation préalable, ce qui implique que
le terme même de « druidesse » ne semblait pas incongru
au lecteur de l’époque. Cela ne témoigne pas, évidemment,
d’une renaissance du druidisme ou même de la réapparition
dans l’Antiquité tardive de devins qui se désigneraient
comme tels, mais seulement de l’apparition littéraire du mot,
pour des raisons déjà évoquées plus haut.
Pourquoi cependant l’auteur de l’HA parle-t-il de
druidesses, et non de druides ? Quelle raison peut-on
trouver à ce changement de sexe ? Il n’est pas facile de
répondre à cette question. On ne peut exclure le rôle certain
joué par les personnages des devineresses célèbres de la
littérature, telle Velleda, la prophétesse de la tribu des
Bructères qui prit part à la révolte de Civilis, ou Ganna,
qui lui a succédé et dont parle Dion Cassius. On ne peut
pas davantage exclure le possible souvenir des femmes
qui accompagnaient les druides sur l’île de Mona et inspiraient la peur aux soldats romains pendant l’assaut décrit
par Tacite62. Il est vrai que selon Tacite, Velleda vivait chez
les Germains, mais l’auteur de l’Histoire Auguste a parfois
60. E. Bachelier, Les druides, cit. (n. 16), p. 183.
61. Voir HA Had. 2, 4 (astrologue et oncle de l’empereur) HA Ant. Pius (la
prêtresse de Tralles) 3 ; HA Commod. 1, 4 (des astrologues) ; HA Pertin.
1 (un Chaldéen) ; HA Sept. Sev. 2, 8 et 62, 2 (des astrologues) ; 4, 3; 15,
5 (des Chaldéens et des uates) ; HA Alex. Sev. 3; 5, 3 (un horoscope et
un oracle de la femme d’Alexandre Sévère) ; HA Diadum. 5, 1. 4 (des
astrologues) ; HA Gord. 20, 1-4 (un astrologue) ; HA Aurelian. 4, 2-3 (la
mère d’Aurélien, prêtresse du dieu Soleil).
62. Velleda : Tacite, Hist. IV, 61, 2 ; IV, 65 ; V, 22 et 24 ; Ganna : Dion Cassius,
Hist. 67, 5, 3 ; Mona : Tacite, Ann. XIV, 30, 1. L’auteur de l’HA connaissait
l’œuvre de Tacite, il n’est pas sûr qu’il ait également lu Dion Cassius. Ce
qui me semble moins probable, c’est l’inspiration du personnage de la
cabaretière (caupona) et sorcière à la fois des Métamorphoses d’Apulée I
7-8. L’apparition du nom Dryadia dans la famille d’Ausone est frappante :
cf. H. Sivan, Ausonius of Bordeaux, cit. (n. 18), p. 52-60, même s’il est
difficile de construire une hypothèse sur cette analogie.
Page 10
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)du mal à les distinguer des Gaulois63. Il est également
possible que l’auteur ait inconsciemment changé le genre
du mot. Le mot dryadae apparaissait déjà chez Lucain :
Et vos barbaricos ritus moremque sinistrum / sacrorum,
Dryadae, positis repetistis ab armis (Bell. civ. I, 450-451).
Les historiens et les traducteurs modernes voient ici un
substantif masculin, mais la construction grammaticale
laisse planer le doute. Dans la mesure où l’orthographe
du mot n’était pas établie64, l’auteur de l’Histoire Auguste
pouvait juger naturel que ces dryadae fussent femmes ;
63. Le nom de Velleda est d’ailleurs celte : cf. Ch.-J. Guyonvarc’h et
F. Le Roux, Les druides, cit. (n. 20), p. 438.
64. Voir n. 8. Rappelons qu’Ammien et Aurelius Victor utilisaient la forme
drysidae, le deuxième certainement en parlant des hommes. Il est assez
probable que leurs œuvres étaient connues de l’auteur de l’HA ; voir
R. Syme, Ammianus and the Historia Augusta, cit. (n. 7), p. 72-79 et
103-108. E. Galletier, l’éditeur des Res gestae dans la CUF, a choisi la
forme druidae, mais il l’a fait en dépit de la tradition manuscrite : voir
son commentaire dans Ammien Marcellin, Histoire, 1, p. 259, n. 251.
315
il les rapprochait sans doute des nymphes des bois. Les
femmes qui prononcent des oracles apparaissent du reste
dans son œuvre à plusieurs reprises65.
La présence des druides dans la littérature latine de la
fin du IVe siècle relevait donc d’une mode intellectuelle, une
mode parfaitement adaptée aux besoins de l’élite païenne,
intéressée par l’histoire de son passé local, attachée à son
ancienne religion et cherchant à vivre selon la « doctrine
pythagoricienne ». On ne peut exclure que les druides
aient été également mentionnés dans d’autres ouvrages
antérieurs qui ne nous auraient pas été conservés. Il semble
pourtant que cette mode s’inscrivait fort bien dans le climat
intellectuel qui régnait à partir de Julien et s’est achevé en
Gaule à la fin du IVe siècle.
Université de Varsovie
65. HA Aurelian. 4 ; HA Ant. Pius 3 ; HA Macr. 3.