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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Publication Name: La Magie, Montpellier, 2001
p 129-138 | ul
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)LE MAGICIEN-PHILOSOPHE
DANS LE PICATRIX LATIN
Ce que la Renaissance appelait philosophia occulta est devenu
désormais philosophie occultée. La liaison intime instaurée entre philosophie et magie est pour nous impensable, et ce pour deux raisons:
1) le statut théorique de la philosophie la rend inconciliable avec une
pratique qui a pour fin autre chose qu'elle-méme; 2) son exigence de
rationalité écarte la tentation d'un univers unifié par des règles occultes.
Aujourd'hui les figures du philosophe-roi (Platon) ou encore du roimagicien (Frazer) nous sont beaucoup plus familitres que le motif du
magicien-philosophe.
Or il n'en a pas toujours été ainsi. Magie et philosophie, dès l'origine,
c'est-à-dire dès les préplatoniciens, entretiennent des rapports ambigus.
Porphyre confie, dans la Vie de Pythagore :
Il [...] revigorait [les maladies de l'âme} [...] soit par des incantations
magiques (epódais kai mageiais) soit par de la musique.!
Empédocle n'est pas seulement un phusikos, il se veut aussi thaumaturge?, La tradition pythagoricienne offrira à l'histoire de nombreux
mages dont Apollonius de Tyane est sans doute le plus célèbre. La
1. Porph., V.P., CUF, Paris, Les Belles Lettres, 1982, p. 51.
2. Cf. fragment B111 (DK); GER. Ecovn, Origines et développement de la
science grecque, Paris, 1990 (1* éd, Cambridge, 1979), p. 48-51.
Page 3
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)FREDERIC FAUQUIER
ee semble avoir fasciné les philosophes, du moins si l'on en croit
ine :
131
magie, il n'est pas absurde de penser qu'on a pu défendre la thèse
contraire. Le Picatrix est une parfaite illustration d'une relation
nécessaire entre magie et philosophie.
Et pourtant je remarque que de toute antiquité et
presque toujours o!
Le Picatrix latin est une traduction dans un latin assez pauvre, avec
recherche dans la magie le plus haut éclat dela giore udito. C'est ainsi
que Pythagore, Empédocle, Démocrite, Platon, pour l'apprendre, traversèrent les mers, en exilés, à vrai dire, plus qu'en voyageurs : à leur retour,
ils prônèrent la magie et la retinrent parmi les mystöres.3
Le pouvoir magique n'est, dans ces exemples, qu'un des nombreux
une syntaxe hésitante, d'une traduction espagnole faite entre 1256 et
12586 d'un original arabe, faussement attribué à al-Majriti, datant du
XIe siècle. Cette traduction n'est pas littérale: par rapport à l'original
arabe, il y a de nombreuses coupes et quelques remaniements?. Ce livre
Saint-Victor, avant 1125, souligne dans le Didascalicon, après avoir
a été composé à partir d'une compilation de plus de deux cents ouvrages
comme l'affirme le prologue, plus exactement à partir de deux cent
vingt-quatre livres; il en est comme la fleur et le lys (III, v, 4). Le
Picatrix dépasse, par son projet, le statut d'une simple compilation, il ne
se réduit pas à la multiplicité de ses sources, même si le lecteur a parfois
l'impression d'être confronté à un texte désordonné et confus. Plus
qu'une compilation de recettes diverses, il s'agit de les unifier à partir
d'un fonds théorique commun qui leur donne sens. Une pratique
insensée ne conduit qu'à l'échec ou à la mort. Ce fonds théorique se veut
philosophique : la magie est l'achèvement ou la conclusion de la philosophie. Le caractère scandaleux d'une pratique aux buts inavouables
s'estompe. C'est là sans doute un des enjeux centraux du Picatrix, à
savoir la quête d'une double légitimité, à la fois théorique — il faut
comprendre l'efficacité de pratiques diverses et parfois hétéroclites —
mais aussi morale — il faut dégager la magie de ses rapports avec la
évoqué les écrits magiques d'Aristote et de Démocrite, que :
démonologie.
signes de l'excellence du philosophe; la liaison entre magie et philosophie n'est pas pensée philosophiquement mais est souvent présentée dans
un exemplum, dans un type historique. Avec l'hermétisme et le néoplatonisme, la magie va devenir objet de réflexion: si Plotin naturalise
intégralement la magie‘, ses successeurs lui confèrent une dimension
spirituelle; mais il ne s'agit plus que d'une magie épurée. Néoplatonisme et hermétisme vont donner un cadre théorique pour une pensée
philosophique de la magie.
C'est ce cadre théorique, très général, que reprend le Picatrix;
cependant l'interrogation ne se fait plus ici à partir de la philosophie. Il
ne s'agit plus de philosophe magicien mais plutôt de magicien philosophe. La philosophie devient un moyen de légitimation d'une pratique.
Dans l'Occident latin, cette association entre magie et philosophie
semble présente avant la traduction latine du Picatrix puisque Hugues de
La légitimité théorique s'appuie sur les liens sympathiques qui
unissent les parties de l'univers, le monde sublunaire et le monde supra-
La magie n'est pas comprise dans la philosophie, mais elle lui est extéricure.
La collusion entre magie et philosophie chez Aristote ou chez
Démocrite n'est pas une connexion nécessaire mais seulement un fait. Si
Hugues de Saint-Victor cherche ainsi à dégager la philosophie de
la
3. Plin., N.H., XXX, CUF, Paris, Les Belles Lettres,
1963
26. Ci
e
remarque È. GRAF (La magie dans l'Antiquité gréco-romaine, Paris, Les
Belles
Let
tres, 1994, p. 64), «les philosophes grecs qui se sont laissé charmer
censurés tout aussi sévèrement que Néron qui s'est fait initier par
par la magie sont
les mages. Les philobes, de Pythagore à Démocrite, sont les victimes d'un “désir fou de savoir" »,
ie u Enn., IV, 4 (28), 40-41 : la sympathie universelle explique les charmes
de
5. Huguesde SAINT-VI
Samr-Vicron, Didascalicon
i
i , Paris,
1854, Livre
is, Migne,
Mi
VI, chap.
i
XV
(isis,
de
6. Cf. D. PINGREE, «Between the Ghaya and the Picatrix : the Spanish Version»,
JWI, 44, 1981, p. 27-56. Dans le prologue, la traduction espagnole est nettement
datée relativement à Jésus-Christ, Alexandre, César, à l'Hégire. Le texte latin a été
édité par D. PINGREE, Picatrix. The latin version of the Ghäyat al-Hakim, éd. par
D. Pingree, Londres, 1986 (Studies of the Warburg Institute, XXXIX). H. RITTER et
M. PLESSNER ort traduit le texte arabe : Picatrix. Das Ziel des Weisen von Pseudo-
Magriti, trad. en allemand par H. Ritter et M. Plessner, Londres, 1962 (Studies of the
Warburg Institwe, XXVII, 1962).
7. Le traductzur infléchit parfois le propos de l'original; ainsi dans le prologue,
après avoir affinné paradoxalement l'absence et la présence simultanées de Dieu dans le
monde, le texte “atin, en ce qui concerne la justification de ce paradoxe, diffère profondément du texte arabe qui développe l'imprédicabilité du divin et notre incapacité à le
saisir par les choses de ce monde; le texte latin passe à côté du sens plotinien de la
théologie negative en réduisant le principe au lieu. Cette réduction propre au panthéisme
a sans doute une origine hermétique.
Page 4
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)lunaire, la matière et l'esprit; cette magie sympathique oscille entre une
leur bien parce que, si cette science était révélée aux hommes, ils boulever-
132
physique occulte et une action sur les esprits ou pneumas (spiritus)
1
légitimité morale s'appuie sur une hiérarchie métaphysique qui recon
duit toute réalité à un fondement divin; les liens sympathiques qui
unissent les réalités dépendent en dernier lieu du principe fondateur
; là
encore, le texte hésite entre une justification astrologique dépendant
seulement de l'esprit des planètes et une explication que l'on pourrait
qualifier de théologique qui ramène en dernier lieu à Dieu l'action
magique. Le motif du magicien philosophe garantit donc la légitimité de
la magie, même si l'ambiguïté demeure. Le texte manifeste essentielle
ment son ambiguïté face A la discipline du secret: si la magie a un
fondement positif et divin, pourquoi l'auteur a-t-il besoin de justifier en
permanence l'écriture et la traduction du texte qui transgressent le
secret afférent à la pratique magique ? Qu'est-ce qui rend difficile une
133
seraient lunivers.$
La magie ne concerne pas seulement la sphère des activités humaines,
elle permet d'arrêter le soleil, ou de parler avec les morts. Elle remet
en cause les lois fondamentales et apparentes qui régissent l'économie du
monde en leur substituant la volonté du magicien qui sait manipuler les
influences célestes à son profit. Cette puissance surhumaine doit donc
être utilisée à bon escient; la sagesse garantira un usage légitime de la
magie. Cette sagesse semble extérieure à la pratique, réduite ici à une
simple technique. S'il faut se taire, c'est qu'en elle-même, la magie
échappe à la morale, elle peut servir aussi bien des fins louables que des
projets honteux. Le silence et le choix des interlocuteurs semblent la
seule garantie morale : l'auteur, puis le traducteur ne peuvent justifier
leur entreprise qu'en restreignant la diffusion du traité. La version
publicité de la nigromancie, si ce n'est encore son impossible réduction
espagnole, et sans doute la version latine, furent effectivement traduites
à une pratique fondée en Dieu ?
pour un petit cercle de la cour d'Alfonse X.
1.
LA
DISCIPLINE
DU
SECRET
ET
SA
RUPTURE
Le secret, le silence entourent généralement la pratique magique.
C'est dans l'ombre qu'opère le magicien, à l'abri des regards indiscrets
conservant précieusement ses techniques. On pourrait croire que ce
secret est exigé par une magie condamnable, expression de désirs ina-
Cependant, la magie ne peut être comprise sans une initiation préalable : cette initiation est philosophique et scientifique. Sans connaissance préalable, la magie est impossible ou dangereuse. Le silence n'est
donc pas tant interdiction de publication que silence du livre lui-même
qui demeure hermétique aux non-initiés :
Sache donc que ce secret que nous nous proposons de révéler dans ce livre
ne peut s'acquérir qu'en acquérant d'abord le savoir. Celui qui cherche à
savoir ne doit étudier les sciences et les approfondir avec ordre que parce
vouables. Or, dans le Picatrix, il n'en est rien : la discipline du secret
que ce secret ne peut être possédé que par le sage qui étudie les sciences
est associée à une nécessité d'initiation. L'auteur définit trois raisons de
avec ordre?
garder le silence.
La magie suppose donc un apprentissage; une pratique magique mal
comprise peut conduire à la mort : celui qui convoque un esprit sans le
1.1. POURQUOI LE MAGICIEN DOIT-IL SE TAIRE ?
connaître risque d'être tué par cet esprit.
Tout d'abord, la nigromancie a une puissance extraordinaire; elle
peut renverser l'équilibre cosmique par la connaissance des
lois qui le
régissent :
Tu dois d'abord savoir que les philosophes ont caché cette science et n'ont
pas permis aux hommes de la découvrir [...]. Et cela pour leur honneur
Enfin, la magie doit se faire dans le plus grand secret, car elle exige
la croyance totale des participants. L'adhésion spirituelle est la condition
nécessaire de l'attraction des esprits.
En outre, il faut nécessairement que l'exécution de ces opérations soit
cachée aux hommes et à la lumière du Soleil et qu'on ne les exécute pas
et
8. Prologue, 3. Les citations du livreI sont extraites d'une traduction élaborée en
commun avec B. Bakhouche et B. Pérez.
Cic a 2
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)FRÉDÉRIC FAUQUIER
dans un lieu où pénètre le Soleil, et que personne n'ait connaissance de
ces
opérations, sinon un homme fidèle en amitié et ayant foi en l'opération,
un
homme qui ne soit ni moqueur ni incrédule quant aux opérations et aux
puissances des esprits célestes et de leurs puissances qui ont un pouvoir sur
ce monde et un homme qui croie que les opérations se réalisent en
vertu de
ces esprits,10
Volonté et conviction sont les intermédiaires nécessaires A la confection
des talismans. Le rituel en lui-même ne suffit donc pas; la magie n'est
pas une simple opération technique qui met en œuvre les lois d'une
phy-
Sique occulte. Il faut croire et il n'y a pas de place pour le sceptique qui
veut éprouver la validité de la pratique magique. La croyance renforce
l'efficacité de l'esprit céleste dans le talisman, puisqu'à cet esprit s'adjoint la force de l'âme qui procède du monde supérieur.
135
que le sens voilé en soit extrait ; il est alors extrait des autres significations
qui sont comprises dès la première appréhension et la première vision.!?
L'ésotérisme magique s'appuie donc sur une théorie de la double signification : les mots en eux-mêmes se taisent lorsqu'ils livrent leur sens
usuel, celui que n'importe qui peut comprendre. Pour les faire parler, il
faut en extraire le sens voilé grâce à un exercice intellectuel qui requiert
travail et initiation. La sagesse semble la condition de la compréhension
de la magie, non en elle-même mais en tant qu'elle a été dissimulée par
les autres sages :
C'est pour cela qu'on a parlé [de la nigromancie] de façon figurée, pour
qu'on ne puisse pas l'atteindre sans s'être illustré dans la science comme
eux. Ainsi, sous tous leurs voiles secrets, ils ont donné des voies et des
règles qui permettent au sage de l'atteindre et de réussir dans tout ce qu'ils
là
ont voulu dire secrètement.
1.2. L'ÉSOTÉRISME NÉCESSAIRE
A contrario, cela signifie que celui qui veut dévoiler au public la
. Si la magie exige le silence, comment faut-il en parler ? Cette question est au fond de tout ésotérisme. L'auteur du Picatrix évoque souvent
les secrets de cette science; le texte écrit conserve son sens secret grâce
à un voilement, celamentum. Les mots demeurent opaques pour qui ne
pratique magique peut le faire, à condition toutefois que l'on ne tienne
pas compte du paradoxe suivant : pour comprendre la pratique magique
dissimulée dans les livres, il faut que lui-même ait été sage; s'il est
sage, pourquoi transgresse-t-il la règle du secret ?
sait pas les déchiffrer:
Au contraire, ils ont voilé [cette science] de toutes leurs forces et tout ce
qu'ils ont dit dans ce domaine l'a été avec des mots abscons, et aussi avec
des signes et des termes semblables à ceux qu'ils convoquent dans les
autres sciences,!!
Cet extrait livre deux moyens essentiels à l'ésotérisme pour dire tout en
taisant. Le jargon, d'une part, est impénétrable aux non-initiés qui n'y
voient qu'une suite incohérente de phonèmes. Le symbolisme, d'autre
part, consiste à utiliser des mots courants mais à en déplacer le
sens;
celui qui ne connaît pas la clef ne peut comprendre le sens voilé du
texte, il demeure pris dans le sens apparent.
Le caractère secret et profond des mots, voilà la subtilité des savants dans
leurs explications, de telle manière qu'elles ne puissent être comprises sans
une grande attention et qu'elles gardent le silence dans les mots jusqu'à
10.1, v, 36.
11. Prologue, 3.
=
ce
1.3. LA JUSTIFICATION DU DISCOURS DE VULGARISATION
Si le Picatrix respectait cet ésotérisme afférent à la pratique magique
qui assure la nécessité d'une initiation, l'auteur ne serait pas pris dans
ses propres contradictions, mais son traité serait illisible pour le public
auquel il était destiné. Le but du traducteur, par exemple, consiste à instruire les Latins qui n'ont pas assez de livres écrits par les anciens philosophes!4, Il s'agit de dévoiler les secrets de la magie, de rompre avec
la discipline du secret. Comment l'auteur, et le traducteur, peuvent-ils
justifier une telle attitude ?
On trouve une justification dans le Picatrix, qui repose sur une
double argumentation. Tout d'abord, l'auteur évoque une garantie théologique en priant Dieu :
13. Prologue, 3.
14. Prologue, 1.
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sache que tout ce que nous disons, nous ne le disons que pour révéler les
secrets écrits dans les livres des sages. Nous prions Dieu
tout-puissant que
dans sa bonté et sa miséricorde, ce livre ne parvienne qu'aux mains
d'hommes sages et bons. Tu dois être le gardien de l'œuvre précitée pour
n'en rien révéler à quelqu'un d'indigne.1s
Ouvrant ainsi la pratique nigromantique à un cercle de non-initiés
l'auteur ne peut se réfugier que derrière la Providence. Cependant, si la
Providence réserve son livre à des «hommes sages et bons»,
c'est-à
dire à des hommes qui non seulement déterminent moralement Jeur vic
mais qui possèdent aussi la science, pourquoi la vulgarisation est-ells
nécessaire ? La seconde justification s'appuie sur la nécessité de s'illus
ter dans le savoir théorique pour comprendre la magie, non plus pour
percer Vésotérisme du discours, mais pour mettre en œuvre les pra
tiques réclamant des connaissances en astrologie, mathématiques...
Ce
savoir semble requérir la sagesse en tant qu'elle est connaissa
nce de
l'ordre des choses. L'écriture du traité, tout comme sa traduction,
ne
sont donc pas aux yeux de l'auteur une entreprise de vulgarisation mais
un dévoilement à un petit nombre d'initiés,
Les difficultés de l'auteur à justifier la publicité du traité reposent, en
dernier lieu, sur la moralité de la pratique magique; si la pratique
magique n'est pas fondée en Dieu, si les conditions d'exercice de la
magie n'exigent pas la bonté, l'auteur ne pourra surmonter ces contra
dictions. C'est 1A tout le travail du Picatrix que d'essayer de construire
un cadre théorique qui légitime l'usage de la magie.
2.
UNIFIER
LE
COSMOS
:
ENTRE
NEOPLATONISME
137
2.1. DANTHROPOLOGIE
le PicaSeul l'homme est magicien; l'anthropologie développée dans
trix accorde une place essentielle à l'homme qui s'impose comme un
élément médiateur dans l'économie de l'univers ; il se trouve entre les
esprits célestes ci les bötes'*. L'homme, par son âme, procède du monde
supérieur; le désir du savoir n'est que volonté de retour vers ce monde
supérieur !
C'est [de Dieu] comme du monde supérieur que descend l'esprit de
l'homme; c'esì
pourquoi il doit désirer revenir à son lieu d'origine et où se
irouvent ses racines. C'est Ih en effet qu'il connaitre la nature du monde el
de son influence, comment il a été créè par son er&ateur.17
L'âme humaine a une origine céleste, mais encore sa radix demeure
dans Pintelligible; on peut déceler sans doute une vague réminiscence
plotinienne, Grâce è cette racine, l'âme connaît les lois qui régissent
l'univers, et par conséquent la magie, L'Homme, par sa raison, est
séparé du reste de la création; il la domine dans son ensemble. Le chapitre 6 du livre I du Picatrix est un véritable éloge de la dignité de
Phomme, que Pic de la Mirandole, en son temps, saura entendre?*. Cet
éloge souligne l'analagie microcosme-macrocosme qui unit l'homme à
l'univers, retrouvant par là Pintuition hermétique d'un homme mediateur!? tout en affirmant la capacité cognitive unique de l'être humain :
Dieu a fait {Thomme] lui. même compositeur el inventeur de sa sagesse et de
son savoir [...). Et l'homme aussi comprend, par son intelleci, lowes les
intelligences et les êtres complexes de ce monde, mais eux ne le
prennent pas.20
ET HERMETISME
La magie n'est légitime que si elle s'appuie sur un fondement
légitime, c'est-à-dire qui n'ait aucun rapport avec les démons. Le néoplatonisme recèle la structure théorique idéale pour donner sens à
l'action
magique : si toute réalité ne dépend ultimement que
du principe fondateur, la magie n'en est alors qu'une des manifestations.
16. C£ HL v, 1, Je n'ai pas pu consulter Jean CLAM, « Philosophisches zu
»Picatrix” : Gelchrie Magie und Anthropologie bei einem arabischen Hermetiker des
Mittelalters», in Albert ZIMMERMANN
(&d.), Mensch und Natur im Mittelalter, Berlin,
éd, Speer-Andreas, 1991, p. 481-509,
TI 1,2
Garin, Le zodiaque de la vie, Paris, 1991, p. 67: «L'axe essentiel du
livre, c'est l'homme comme lien entre les différents plans du réal. |
l'homme est exceptionnelle en ceci : plus
qu'un être parmi les è
part, une possibilité ouverte à tous les degrés
de l'être, une po
et se concrétise dans la “très noble science", c'est-à-dire, fonda entalement la magie el
Topéralion magique. »
19. Cf. Hermès Trismégiste (A.D. Nock — A.J. Festugibre èd.), tome H, Trailés
XIEI-NVIIL Asclepius, Paris, Les Belles Lettres, 1946, 5° tir. rev. 1992, «Coll. des
15,1, uv, 33.
Univ. de Franco», $ 6.
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138
FREDERIC FAUQUIER
LE MAGICIEN-PHILOSOPHE DANS LE PICATRIX LATIN
Cette bi-polarité de l'homme, a la fois fondé dans l'intelligible et
présent dans ce monde, est la base de la pratique magique. Le Picatrix
convoque ici la notion hermétique de nature parfaite qui correspond à
la
révélation de notre fondement dans l'intelligible
:
métaphysiques? qui permettent d'interpréter l'action magique cornms
un influx. Cependant, les modèles théoriques mis en œuvre ne sont pas
univoques : l'auteur s'inspire de plusieurs sources, Jabir#, les Frères de
la pureté25 ou encore le pseudo-Empédocle26 sans chercher à les
Et Socrate a dit que la nature parfaite est le Soleil du sage et la racine de sa
lumière. Et certains interrogèrent le sage Hermès, demandant
concilier. On rencontre donc les hiérarchies suivantes :
quoi sont
— Dieu, l'intelligence, l'âme, la matière, le ciel de la nature, le ciel des
philosophie ? Il dit : la nature parfaite, Ensuite, ils l'interrogè
rent plus prémière, élément, pierres, plantes, animaux, vivant doué de raison?”.
- Premier principe, matière première, éléments, matière, forme,
.
nature, corps, croissance, animal, homme, mâle, individu.
— Dieu, matière prime et forme prime, intellect, âme, nature des cieux,
cing éléments, ce qui est composé d'éléments”.
:
liées science et philosophie ? Il répondit : à la nature parfaite. Et encore une
fois, ils l'interrogèrent, demandant : quelle est la racine de la science et de la
cisément : quelle est la clef par laquelle sont ouvertes science et philosophie ? Il répondit : la nature parfaite. Enfin, ils lui demandèrent : qu'est-ce
que la nature parfaite ? Il répondit : la nature parfaite est l'esprit du philosophe ou du sage lié à la planète qui le gouverne. C'est lui
qui ouvre les
portes de la science, et à partir duquel est compris ce qui ne peut être
compris que d'une manière infime autrement, et à partir duquel
procèdent les
opérations de la nature et directement, tant dans le sommeil que dans
la
veille. C'est pourquoi de ce que l'on vient de dire il est manifeste que la
nature parfaite se trouve ainsi dans le sage ou dans le philosophe comme
le
maître face au disciple, maître qui lui enseigne d'abord ce qui est
élémentaire
et facile, qui s'avance graduellement ensuite vers.ce qui est plus important
et
plus difficile jusqu'à ce que le disciple devienne parfait dans la science.
C'est ainsi qu'opère de manière propre la nature parfaite par sa
force et son
influence, disposant l'intellect du philosophe selon son inclination naturelle.2!
La nature parfaite est principe d'élévation et d'initiation qui
permet au
philosophe de devenir philosophe parfait. Elle est la voie d'accès
à une
saisie complète de la science nigromantique22. Si la révélatio
n de
la magie passe par l'ange, c'est-à-dire la planète, avec laquelle
nous
sommes en relation, la pratique magique se trouve d'emblée
elle n'est pas un savoir associé à de mauvais démons.
moralisée;
2.2. DE LA COSMOLOGIE À LA MÉTAPHYSIQUE
Quel est, concrètement, l'objet de ce savoir ? Par-delà la diversité
des
139
pratiques
magiques,
le
Picatrix
élabore
des
hiérarchies
étoiles fixes, les cieux des planètes, la matière universelle ou pre-
L'auteur du Picatrix s'intéresse finalement assez peu aux implications
philosophiques de telles hiérarchies; peu importe l'ordre de la série
puisque ces hiérarchies indiquent toutes, dans leur diversité, une procession à partir du principe divin, qualifié d'unité et de vérité :
Tous les êtres dépendent de lui [du principe] et reçoivent de lui vérité et
unité comme venant de leur propre cause [...]. Lui-même est le premier et le
seul à être philosophie parfaite et science de la vérité.30
Dieu est la source de toute puissance et de toute connaissance, y compris
de la nigromancie qui acquiert par là un Statut légitime tant théoriquement que moralement. Pourtant, la réalité de la magie est plus complexe, l'auteur n'arrive pas à se défaire de certaines contradictions. En
effet, la première question que l'on peut lui poser est la suivante : qui
agit dans la magie ? Est-ce la puissance divine qui va susciter l'amour
23. Cf. I, vu,
«Tout dans ce monde est organisé selon son ordre conformép. 3
e within which he hopes 19 be able lo operate magically without
JW, 43,
of the Ghayat al-Hakim»,
of the sources
«Some theories
OE DPisaniNeoplatonic
Mes
of the Ghaya
of hypostases, that the author
: «The
80,
SD
incurring the opprobrium of employing Satanic forces, have been derived primarily
PRI, MArQuer, La philosophie des alchimistes et l'alchimie des philosophes.
21. HI, vi, 5. Sur la nature parfaite, cf. H. CORBIN, En Islam iranien.
Aspects spirituels et philosophiques, Il : Sohrawardi et les platoniciens
de Perse, Paris, 1971.
p. 297-307; H. Corniy, L'homme et son ange, Paris, 1983, p. 51-60.
22. Cf. IL 1,3: «C'est pourquoi personne ne peut parvenir
à cette science
parfaitement
si ce n'est un philosophe parfait,»
Jabir ibn Hayyan et les « Frères de la pureté », Paris, 1988, p. 68-84.
26. Cf. J, Toriver, Philosophie médiévale arabe et latine, Paris, 1995, p. 35-37.
27.1, vu, 1
Page 8
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)—EE—__—_—_—_—_—_—_—_—_—_1TOÎOO=-=-—<—
entre deux personnes, qui va faire fuir un détenu de prison ou qui va
susciter une pêche exceptionnelle ? On peut distinguer trois réponses :
tout d'abord, le lien essentiel qui unit la magie à l'astrologie conduit à
penser que ce sont les déterminiations astrales qui donnent du pouvoir au
talisman. Citons par exemple le talisman pour qu'un médecin gagne de
l'argent :
Fais sur une plaque d'élain l'image d'un homme assis sur une chaise avec
un Livre de médecine; fais une autre image d'un homme debout, tenanl un
pot de nuit devant lui, dans ses mains en mouvement et lui dernandant
conseil. Fais les deux talismans sous l'Ascendant du Taureau on de la
Balance, avec Mars à l'Ascendant et la Tête du Dragon au Milieu du Ciel.
Quand lu auras fait cela, fais jeter la plaque qui porte l'image dans le lieu où
tu
veux
que
viennent
les
hommes;
et
tu
verras
les
hommes
merveilleusement attirés vers ce Heu.
On pourrait croire qu'il ne s'agit ici que de l'influence des corps
célestes, de la place des astres dans les cieux :
Sache que les verlus dos talismans, leurs puissances et leurs effets intrinsèques ne viennent que des corps célestes.22
Mais c'est oublier que le talisman reçoit, par rayonnement, l'esprit, le
Spiritus de Vastre. La détermination astrologique n'est qu'un moyen,
l'art des talismans
est «attraction
descendre du
Dieu, quelques mots qui font
11 y a done, dans les noms de[Les
par des noms
pas
ent
réalis
se
ne
s]
action
[..J.
s
esprit
les
terre
ciel sur
la force, la
à
iées
assoc
sonl
elles
si
sauf
ques
et des mols nigromanti
.
permission et la grâce de Dieu
formelle des réalités
Le Picatrix s'appuie donc sur une structuree quasi
retemenb pour
pas
métaphysiques, Structure qu'il n'interrog t par cono
déterminations
les
fonder une magie légitimée théoriquemen
supérieur
mond
au
-bas
d'ici
astrales et la sympathie qui lie le monde moralement pareune
recondes astros en tant qu'esprit, magie légitimiée e supérieur sur la (oie.
mond
duction à Dieu de toutes les actions du on échoue, car elle ne rend pas
Cependant, pratiquement cette légitimati
impossible Ic mal.
re les
¢ noli
lobe qu'ent
ha que notre livre nelombe
tr s haut
Créateurur très
Moi je demande au Créate
jy dirai el Sattacher a
sine d'un sage qui puisse être attentif à tout ceque
bien et que toutes les opérations qu'il en tirera, il les fasse pour le bien
donc pas réduites à des corps, Quelle place reste-t-il à Dieu ? Ce n'est
qu'artificiellement que l'auteur associe la pratique magique à Dieu:
Les mots n'ont un tel pouvoir [nigromantique] que sur l'ordre du Dieu de
gloire, du Très Haut, qui les met en mouvement, sur Ses injonetions, en les
envoyant jusqu'au centre de la lerre.3$
L'ordre divin serable l'ultime caution de l'action magique; en s'appuyant ainsi sur le principe de tonto chose, la magie n'apparaît plus
comme un moyen égoïste et singulier de réaliser ses désirs, mais comme
un élément parfaitement cohérent avec l'ordre du monde.
des causes mauvaises ; cela Que
Pratiquement, le magicien peut servir princ
ipe au service du mal. Seule
fie done qu'il pourrait mettre l'ultime
, préune prière au principe lui-n me, dans un raisonnement circulaire
servera l'intégrité morale de l'auteur!
3. DE LA PHILOSOPHIE À LA MAGIE
ers et cs son fone
Si la magie s'appuie sur la connaissance de l'univ
plus een le
n'est
elle
e;
sophi
ment, la magie est associée à la philo
de sciences sur
mble
ense
un
ert
de recettes sans justification: elle requi
lesquelles elle s'appuie pour pouvoir agir. La philosophie, ainsi
3.1. SCIENCE ET MAGIE
pour le magicien
L'étude de la philosophie n'est pas une digression
un effet rhétorique; la
L'éloge du savoir qui ouvre le Picatrix n'estepas
philosophie comme connaissance universell est connaissance des lois
5.
34, Cf I, vu.
35.1, vi, 39.
entendue, est connaissance universelle.
32.1, v, 34,
33h
el le
service de Dieu.37
des esprits célestes »33. L'auteur
livrera d'ailleurs les secrets pour parler avec les planètes qui ne sont
31.1 v, 30.
141
LE MAGICIEN.PHILOSOPHE DANS LE PICATRIX LATIN
36, IV iv, 61
37. Prologue, 4.
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)] ] -_L-__"
142
FRÉDÉRIC FAUQUIER
LE MAGICIEN-PHILOSOPHE DANS LE PICATRIX LATIN
qui régissent l'univers. Le chapitre 6 du livre I, exclusiv
ement consacré
a l'anthropologie, présente un détail curicux
: le texte latin établi par
tions, de leur nature et ne peut apprécier leurs similitudes mutuelles. De
Pingree affirme que l'anthropologie philosophique est
une digression
par rapport
aux enjeux
du
livre38, alors que le texte arabe,
tout au
moins la traduction de Ritter et de Plessner39, souligne
explicitement
par une négation qu'il ne s'agit pas d'une digression mais
du fondement
de la science magique, comme si le traducteur latin ne saisissait
143
même celui qui ignorera la physique ne pourra connaître les générations et
les corruptions ni leur cause parce que, s'il ignore cela, il ne pourra comprendre ni connaître l'opération des corps célestes ni leurs puissances sur
les corps terrestres. Et aussi celui qui ignorera la métaphysique ne pourra
connaître ni comprendre en quels lieux de la terre se diffusent les puissances
célestes et en quels lieux non.#l
pas les
Cet exemple est particulièrement frappant : l'auteur reprend une clas-
La philosophie consiste essentiellement dans la connaiss
ance des
déterminations astrologiques. La magie se divise ainsi
en théorique et
pratique :
métaphysique. La mathématique est déployée selon le quadrivium :
arithmétique, géométrie, musique. L'astronomie/astrologie, traditionnellement, est la quatrième discipline du quadrivium ; or ici elle n'est
pas directement évoquée, comme une discipline à part entière, dans la
enjeux théoriques du livre.
Je dis que la nigromancie se divise en deux parties, la théorique
pratique. La théorique, c'est connaître les positions
et la
des étoiles fixes, parce
qu'elles entrent dans la composition des figures célestes
et des configurations célestes; savoir de quelle façon elles lancent leurs rayons
sur les
planètes qui se déplacent: et pour savoir les figures
du ciel quand on
cherche à faire ce qu'on veut
[...]. La pratique est la combinaison des trois
règnes naturels avec la vertu de l'influx des étoiles fixes
40
La magie théorique est la connaissance astrale, la magie
pratique
consiste en la connaissance des rapports sympathiques entre
les éléments
de la nature, animaux, végétaux, minéraux, et les planètes
. La connaissance des astres est la condition nécessaire de la magie qui la
parachéve.
C'est à l'astrologie que nous conduisent toutes les sciences :
C'est pourquoi tu dois savoir et comprendre que personne
ne peut savoir ci
comprendre les puissances et opérations du ciel sur ce monde
n'a été avant instruit dans le quadrivium physique
inférieur
sti
mesure où on la retrouve au niveau de chaque science. Chaque science
est présentée dans son rapport avec la connaissance des astres, y compris
la métaphysique. La philosophie se trouve en quelque sorte vidée de sa
substance dans la mesure où l'intelligence du réel se réduit en dernier
lieu à l'intelligence des configurations astrales.
3.2. DE LA MAGIE PHILOSOPHIQUE À LA PHILOSOPHIE MAGIQUE:
L'EXEMPLE DE PLATON
L'auteur du Picatrix ne met pas l'accent sur le désir qu'est la philosophie, et qui suppose par là un objet toujours évanescent; elle a au
contraire un contenu :
et la mathématique [...].
Et celui-là est parfait qui atteint le dernier degré de la science et honore et
[...] parce que leur compréhension dépend de
aime les degrés mêmes de la science. De tels hommes sont appelés philosophes en grec; en latin, en revanche, ils sont compris comme amants de la
Celui qui ignorera l'arithmétique et la géométrie ne pourra calculer
le
mouvement des corps célestes
sification d'inspiration aristotélicienne : mathématique, physique,
rapports arithmétiques et géométriques. Et de la
même manière, il faut
savoir la musique pour comprendre les proportions et
le rythme des choses
et de quelle manière les choses célestes sont en rapport
d'amour et de haine
avec les actions terrestres et comment les opérations des
corps célestes sont
plus manifestes sur une des choses terrestres que sur
une autre. Celui, de
fait, qui ne comprend pas ces proportions est privé
de l'intelligence des opéscience.42
L'usage du terme sciencia et non de sapientia, que l'on trouve aussi dans
le Picatrix est significatif : la philosophie est connaissance de la totalité
et des relations que les parties entretiennent entre elles et avec le tout.
À partir d'une telle conception, le sens de la philosophie de Platon ne
peut être que détourné : c'est un contenu mis au service d'une pratique.
38.1, va, 5 : «Jam autem locuti sumus in predictis quod
deviavimus ab intencionibus huius libri quia ista et isti sensus sunt radices rerum in quibus
Le nom de Platon est d'ailleurs 14 encore une caution non seulement
liber iste fundatur,
qui est ex sciencia magice, »
39.1, vi, p. 50, 1. 17-20: «Mit diesen Ausführungen
aber [...] haben wir
zen Gegenstand nicht verlassen.»
40.1, n,
41. II, 1, 3.
Page 10
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)pour la connaissance de la totalité (cosmologie, psychologie...) mais
encore pour la magic : deux ouvrages de magie lui sont attribués.
On trouve huit références à Platon dans le Picatrix latin; lorsque les
titres des livres sont cités, on se rend compte qu'excepté le Timée (I, vi,
5), il s'agit d'apocryphes: Liber
aphorismorum (I, v, 35), Libri
magice, scilicet Maior et Minor (II, xu, 59), Libri vero philosophie43
(IV, 1v, 57), De Anima (IV, v, 12).
Ainsi la référence à Platon intervient-elle pour des considérations
strictement magiques. Les thèses platoniciennes concernant la rhétorique
sont réinvesties :
LE MAGICIEN-PHILOSOPHE DANS LE PICATRIX LATIN
145
Mais ce pouvoir du langage nécessite un investissement de celui qui le
profère; la rhétorique avait un fondement vide puisque l'on pouvait
soutenir indifféremment deux thèses contraires, il s'agit dans la magie
d'agir réellement et non plus sur des âmes qui peuvent se méprendre sur
nos intentions : les mots ne suffisent plus, ils doivent être accompagnés
d'une croyance en leur effet.
Plus encore, Platon devient magicien puisqu'on lui attribue deux
livres de magie*? où les considérations astrologiques*8 ont un rôle essentiel à jouer :
Mais le sage Platon a fait deux livres de magie, le Grand et le Petit. Dans le
Les mots aussi occupent une des parties de la nigromancie parce que les
mots ont en eux-mêmes une vertu nigromantique. Voila pourquoi, dit Platon, comme un ami devient un ennemi par des paroles méchantes et outrageantes, à l'inverse, un ennemi devient ami par de bonnes et amicales
paroles. D'où il est patent que la parole possède en soi une puissance nigromantique.44
Si, pour Platon, la rhétorique a un certain pouvoir, qui n'est certes pas
en soi légitime#5, s'il y a bien, chez lui, un lien métaphorique entre rhé-
Grand, il a parlé des effets des figures du ciel, à partir desquelles il a dit de
grandes merveilles, par exemple marcher sur l'eau, se transformer dans la
forme de n'importe quel animal ou d'une forme composée inconnue du
monde, provoquer des pluies au moment où il ne doit pas pleuvoir et retenir
la pluie au moment où il doit pleuvoir et faire avancer les étoiles [...], parler
avec les morts [...]. Et toutes ces choses susdites sont faites par les puissances et forces des figures et grâce à l'attraction des forces des esprits pour
qu'ils nous obéissent et grâce à la composition de leurs forces avec les
torique et magie, l'auteur du Picatrix supprime le déplacement métafigures des corps composés de matière de ce monde inférieur. [...] Pour
cette raison, tous les livres composés par ce même sage sont pleins de nomiphorique : il y a pour lui une magie du langage, puisque le langage a un
nations de figures et d'exhortations pour que nous les connaissions [...].49
pouvoir.
talismans] et sans quoi nous ne pouvons rien réaliser, c'est d'ajouter toute
L'enseignement de Platon, aux yeux de l'auteur, est donc en partie identique a celui du Picatrix, puisque, dans l'apocryphe cité, les merveilles
magiques, diverses puisqu'elles concernent aussi bien la météorologie
sa volonté et sa foi dans l'opération, de sorte que la puissance de l'esprit
que la nécromancie, trouvent leur fondement dans une constitution
Et ce qui est nécessaire dans les opérations susdites [la fabrication des
s'ajoute à la puissance du ciel ; et alors tout se réalisera effectivement. Platon
Ya dit dans le Livre des aphorismes: quand la parole de celui qui parle
concorde avec son intention et sa croyance, celui qui écoute est touché
; et à
l'inverse si on fait le contraire.46
43. On peut se demander s'il s'agit bien ici d'un titre ou d'une simple désignation
d'une partie de l'œuvre de Platon qui serait « vraiment de philosophie». Un argument
semble s'opposer à cette lecture : à quoi faudrait-il opposer cette partie philosophique
de l'œuvre de Platon, si le sens de la philosophie, pour l'auteur du Picatrix, est aussi
bien théorie que pratique ? Pourtant, il est fait mention aussi de livres platoniciens de
magie (II, xu, 59); il existerait donc aux yeux de notre auteur une distinction à faire
entre magic et philosophie...
44.1, u, 2.
45. Plat., Phaedr., trad. L. Brisson, Paris, 1992: 271 c 11: «La puissance du
discours se trouve être celle d'avoir une influence sur les âmes. »
46.1, v, 35.
47. Cf. P. Kraus, Jabir Ibn Hayyan. Contribution à l'histoire des idées scientifiques dans l'Islam, Paris, Les Belles Lettres, 1986 (17° éd. 1942, Le Caire), p. 104105, n. 12: « Pseudo-Majriti signale l'existence de deux Livres des Lois, l'un plus
grand, l'autre plus petit, attribués à Platon. De contenu magique, ces deux apocryphes
paraissent effectivement avoir traité de la génération artificielle. A cette occasion, Majriti
évoque la théorie de Jabir sur la génération artificielle des animaux raisonnables et irraisonnables [...]. Jabir y aurait enseigné le takwin du point de vue naturel, essayant
d'imiter les ceuvres de la nature, tandis que Platon aurait fondé son exposé sur les
influences astrales et les formes pneumatiques, dont les substrats sont des matières
naturelles.
»
48. Cf. IV, ıv, 57 où l'auteur attribue à Platon un texte qui affirme que la force des
éléments procède des planètes.
49. U, xn, 59.
Page 11
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)astrologique du talisman. Platon, devenu magiciens, apporte son crédit
au grimoire !
En quoi réside l'importance exceptionnelle du Picatrix ? Peut-être justement
en ce qu'il insère le vaste héritage magique et astrologique de l'Antiquité,
puis du Moyen Âge, dans un cadre théorique : la philosophie néoplatonicienne d'une part, et I'hermétisme d'autre part.5!
Le Picatrix n'est donc pas seulement une compilation d'ouvrages sans
unit; il y a un projet unitaire qui vise à saisir toutes ces pratiques dans
DEUXIEME PARTIE
leur unité théorique, il ne s'agit toutefois que d'un projet, et la cohérence de l'édifice théorique est cependant parfois mise à mal.
Ce souhait d'une unité théorique n'exprime en fait qu'une volonté de
moralisation de la pratique magique. Si l'auteur utilise sans arrêt le
terme de nigromancia, il ne s'agit assurément pas de la magie noire au
sens où nous l'entendons aujourd'hui, il ne s'agit pas non plus de la
nécromancie, mais bien d'une magie dégagée de ses fondements maléfiques et démoniaques. Si, au détour du texte, nous rencontrons parfois
des pratiques sulfureuses, elles sont ultimement reconduites au principe
du réel et ne sont envisagées que comme l'application, le couronnement
de l'exercice philosophique.
En plus des difficultés de cohérence interne au texte, il faudra donc
encore penser comment le Picatrix a pu être interprété comme un
manuel de magie non pas céleste mais démonologique, voire diabolique,
comme en témoigne Panurge qui, dans le Tiers Livre, affirme :
On temps que j'estudiois à l'eschole de Tolete, le révérend père en diable
Picatris, recteur de la faculté diabolologicque nous disoit que naturellement
les diables craignent la splendeur des espées aussi bien que la lueur du
soleil.
Frédéric FAUQUIER
Université Paul-Valéry, Montpellier III
oye
+
50. L'attribution d'écrits magiques à Platon semble traditionnelle au Moyen Âge.
C£. A. BapAW, La transmission de la philosophie grecque au monde arabe, Paris.
51. E. GARIN, op. cit., p. 66.
LE MOYEN AGE