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Sur l'origine des nos chiffres,
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LES PRETEXDUES NOTATIONS PYTHAGORIENNES
celui de la notation musicale grecque que leur attribue Aristide
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A l'appui de cette these, Vincent a cité, comme principal argument, un passage de Modératus de Gades dans Porphyre (De
PRETENDUES NOTATIONS PYTHAGORIENNES
vita Pythagoræ, 48). On ne peut que s'étonner, en se reporiani,
à ce passage, d'y voir exposé un ordre d'idées lout à fait diffé-
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SUR L’ORIGINE DE NOS CHIFFRES
TANNERY, P.
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ciencieux, que s'ils ont l'occasion de parler des Pythagoriens, il
des règles de critique en fait d'histoire.
Nulle part, sans doute, la condescendance pour des légendes
sans fondement réel ne s’est mieux accusée que dans les débats
relatifs à l’origine de nos chiffres modernes, mais nulle part
aussi le préjugé qui semble autoriser l'attribution de l'invention
de ces chiffres aux disciples plus ou moins directs du Maitre de
Samos, n'a élé exprimé avec plus de netielé que par Vincent,
dans un article publié il y a déjà près d'un demi-siècle *.
Tant que ce préjugé subsiste et qu'il contribue à obscurcir une
question déjà suffisamment. complexe par elle-même, il est indispensable de:le-combattre tout d'abord, d'autant plus que, jusqu'à présent, il a été plus ou moins respeclé par ceux-là même
qui se sont catégoriquement prononcés pour l'origine indo-arabe
de nos chiffres.
Je remonte donc à cette thèse soutenue par Vincent et d'après
laquelle les Pythagoriens auraient possédé un symbolisme hiéroglyphique très développé au moyen duquel ils auraient exprimé les nolions les plus diverses el dont il nous serait parvenu
deux débris, le système de nos chillres d'une part, et de l'autre,
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1. Des notations scientifiques à l'École d'Alexandrie (Revue archeol.,
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« Quant à la science des nombres, voici pourquoi ils s'y appliquèrent, comme Va dit, entre autres, Modératus de Gades qui a
formé, avec une grande intelligence, un recueil de leurs opinions
en onze livres. Comme ils ne pouvaient, dit-il, exprimer clairement par le langage les premières idées elles premiers princi pes,
à cause de la difficulté qu'il y a à les concevoir età les expliquer,
ils eurent recours aux nombres, pour avoir un procédé d'enselgnement avec des signes commodes, imitant en cela les géomètres
et les grammairiens. Car lorsque ceux-ci veulent enseigner les
lettres et leurs propriétés, ils ont recours aux caractères et, pour
commencer, disent que ces caractéressont les lettres elles-mèmes;
mais plus tard ils enseignent qu'en fail les caracleres ne sonl
pas les lettres * elles-mémes, mais qu'ils procurent la notion des
lettres véritables. De méme les géomètres, ne pouvant exprimer
par lelangage des formes incorporelles, ont recours à des tracés
de figures et disent par exemple que ceci.: A est un triangle 3 ils
n’entendent pas par là que le triangle est l’objet qui tombe sous
le sens de la vue, mais qu'il lui est pareil et que cet objet procure
la notion du triangle. De méme pour les premières raisons et
‘les premières idées, les Pythagoriens, ne pouvant exprimer par
le langage des principes incorporels, eurent recours aux nombres
pour les rendres manifestes... »
|
On reconnait clairement dans ce passage une tradition authenj par lettre, signifie, comme on sail a
; traduis
1. Le mot grec otoryetov, que je
élément, Moderatus entend donc par là l'élément idéal du langage, à distinguer
de la leltre-caraclére,
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)SUR L'ORIGINE DE NOS CHIFFRES.
“* Il semble de tradition, même chez les érudits les plus consciencieux,
que s'ils ont l’occasion de parler des Pythagoriens, il
leur soit permis d’oublier qu’il y a une méthode en
« archéologie,
des règles de critique en fait d’histoire.
© Nulle part, sans doute, la condescendance pour des légendes
sans fondement réel ne s’est mieux accusée que dans les débats
relatifs à l’origine de nos chiffres modernes, mais nulle ‘part
aussi le préjugé qui semble autoriser l'attribution de l'invention.
de ces chiffres aux disciples plus ou moins directs du Maitre de
Samos, n’a été exprimé avec plus de netteté que par Vincent,
dans un article publié il y a déjà près d’un demi-siècle *.
Tant que ce préjugé subsiste et qu'il contribue à obscurcir une
question déjà suffisamment complexe par elle-même, il est indispensable de le combattre tout d’abord, d'autant plus que, jusqu’à présent, il a été plus ou moins respecté par ceux-là même
qui se sont catégoriquement prononcés pour l’origine indo-arabe
de nos chiffres.
Je remonte donc à cette thèse soutenue par Vincent et d’après
laquelle les Pythagoriens auraient possédé un symbolisme hiéroglyphique très développé au moyen duquel ils auraient exprimé les notions les plus diverses et dont il nous serait parvenu
deux débris, le système de nos chiffres d'une part, et de l’autre,
4. Des notations scientifiques à l’École d'Alexandrie (Revue archeol., 1846),
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y)
celui de la notation musicale grecque que leur attribue Aristide
Quintilien.
|
A l'appui de cette these, Vincent a cité, comme principal argument, un passage de Modératus de Gades dans Porphyre (De
vita Pythagoræ, 48). On ne peut que s’étonner, en se reportant
a.ce passage, d'y voir exposé un ordre d’idees tout à fait différent; mais il ne sera pas inutile de donner la traduction, puisque
c'est là, en somme, l'unique texte ancien qui ait pu être invoqué
dans l’objet :
|
« Quant à la science des nombres, voici pourquoi ils s'y appliquèrent, comme l’a dit, entre autres, Modératus de Gades qui a
formé, avec une grande intelligence, un recueil de leurs opinions
en onze livres. Comme ils ne pouvaient, dit-il, exprimer clairement par le langage les premières idées etles premiers principes,
à cause de la difficulté qu'il y a à les concevoir et à les expliquer,
ils eurent recours aux nombres, pour avoir un procédé d'enseignement avec des signes commodes, imitant en cela les géomètres
et les grammairiens. Car lorsque ceux-ci veulent enseigner les
lettres et leurs propriétés, ils ont recours aux caractères et, pour
commencer, disent que ces caractères sont les lettres elles-mêmes;
mais plus tard ils enseignent qu’en fait les caractères ne sont
pas les lettres * elles-mêmes, mais qu'ils procurent la notion des
ettres véritables. De même les géomètres, ne pouvant exprimer
par le langage des formes incorporelles, ont recours à des tracés
de figures et disent par exemple que ceci : A est un triangle;
ils
n’entendent pas par là que le triangle est l’objet qui tombe sous
e sens de la vue, mais
qu'il lui est pareil et que cet objet procure
la notion du triangle. De même pour les premières raisons et
es premières idées, les Pythagoriens, ne pouvant exprimer par
e langage des principes incorporels, eurent recours aux nombres
pour les rendres manifestes. »
|
|
On reconnaît clairement dans ce passage une tradition authen-
1. Lé mot grec otoryeiov, que je traduis par lettre, signifie, comme on sait,
élément. Modératus entend donc par là l'élément idéal du langage, à distinguer”
de la lettre-caractère,
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)REVUE ARCHÉOLOGIQUE
tique, én ce sens du moins qu'elle est d’accord au fond avec ce
qu’Aristote nous rapporte sur l'usage ontologique que les Pythagoriens ont fait des notions des différents nombres; mais Modératus n'indique nullement qu'ils aient joint à leurs spéculations
un symbolisme secret; au contraire son langage doit faire exclure *
cette idée.
,
Que les Pythagoriens, anciens ou nouveaux, se soient complua des allégories, les unes profondes, les autres. passablement
puériles, nous le savons de reste; qu'ils aient eu des symboles
“ secrets, nous pouvons l’admettre sur la foi de Lucien’. Mais si
leur pentagramme voulait dire « santé » pour les initiés, ce
n'était pas en tout cas un caractère conventionnel, mais bien une
figure géométrique possédant par elle-même une signification
propre.
C'est précisément sur ce point que doit porter le débat, par
cette raison surtout que l’emploi en écriture de caractères purement conventionnels autres que les lettres semble avoir été
absolument étranger, non seulement aux Pythagoriens, mais
aux Grecs en général, avant une période très éloignée de l’âge
classique.
Les signes, dits hiéroglyphiques, qui sont assez fréquents dans
les manuscrits grecs, doivent, en effet, se diviser en trois classes,
en mettant d’ailleurs à part, bien entendu, ceux qui ne sont proprement que tachygraphiques :
vs
L'idéogramme proprement dit, où l’objet désigné se trouve
représenté plus ou moins exactement, mais sous une forme net1°
tement reconnaissable. Ainsi, au lieu d'écrire le mot zerpa&ywvov
(carré), on dessinera un carré. Des signes de ce genre ont sans
doute été employés comme abréviations de très bonne heure; j'ai
à peine besoin de rappeler qu'en général les véritables hiéroglyphes égyptiens sont primitivement des idéogrammes purs.
Quelques-uns, par exemple celui qui signifie eau (deux lignes
sinueuses superposées), peuvent avoir été empruntés par les
1. Pro lapsu in salut., 5,
Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)scribes grecs, mais ceux-ci ont pu, tout aussi bien, les adopter
d'eux-mêmes.
.
|
2° D'autres signes représentent également, d’après leur figure, -
un objet plus où moins aisé à reconnaître, mais la convention.
leur attache, par allégorie, un sens différent; j'appellerai ces.
signes des allogrammes. Je me contenterai, pour le moment, de
faire remarquer qu’originairement les caractères de l'écriture,
s’ils dérivent des signes phonétiques de l’ancienne Égypte,.
étaient de véritables allogrammes, puisqu'ils désignaient par convention non pas l’objet figuré, mais le son principal dans le nom
de cet objet.
3° Tout système régulier d'allogrammes doit pouvoir être déchiffré; la convention qui lui sert de base ne peut en effet être.
arbitraire et, avec des éléments suffisants,
‘on arrive à la déterminer. Mais il est une troisième classe de signes qui par eux-mêmes n’eveillent au contraire aucune idée spéciale, qui paraissent imaginés par la pure fantaisie et ne peuvent être compris que
par les initiés auxquels ils ont été enseignés; je les désignerai
par l’expression de mystogrammes. Tels nous apparaissent, en
réalité,
nos chiffres modernes, si on les considère sans parti pris.
Nombre de signes, primitivement allogrammes, mais ne faisant
pas partie d’un système, sesont successivement déformés et ilest
souvent difficile de les distinguer des vrais mystogrammes. On
peut à cet égard faire usage de la remarque que ces derniers
signes, ne figurant pas des objets réels, ont naturellement des
tracés qui rappellent les ductus de l'écriture, sans pouvoir toutefois être confondus avec les lettres.
On rencontre dans les manuscrits grecs de véritables mystogrammes; en examinant la table des abréviations dans la Grie_chische Paläographie de Gardthausen, on peut d’ailleurs se convaincre
qu'ils ne sont pas exclusivement employés pour des
expressions de langages techniques spéciaux; mais ces signes
sont très rares; ils sont isolés et ne font nullement partie de systemes même particuliers; enfin, on n’a jusqu'à présent, aucun
indice dénotant leur antiquité.
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)REVUE ARCHÉOLOGIQUE
Les papyrus non encore déchiffrés peuvent sans doute, a cet
égard, nous apporter des révélations inattendues; mais on doit
s’absienir de toute conjecture qui n’est point fondée sur un document positif. Il est au contraire un fait bien constant, c'est qu’en
dehots des idéogrammes proprement dits, les Grecs ont, de très
bonne heure, employé les allogrammes; mais ce que je voudrais
faire particulièrement ressortir, c'est qu’ils ont eu à cet égard
une propension toute spéciale à se servir des lettresmémes de leur
alphabet.
Je citerai tout d’abord leur notation musicale, prétendument
pythagorienne; je reviendrai sur cette notation dans un article
postérieur; pour le moment, je me contenterai de dire qu’elle est,
sans conteste, composée avec des lettres; loutefois comme les
vingt-quatre caractères de l'alphabet grec étaient insuffisants, on
a eu recours à des accentuations, à des retournements, à des renversements, et pour la notalion instrumentale, c’est un alphabet
ancien qui domine ?.
En second lieu, je signalerai le systeme de numération écrile
des Grecs, constitué, comme Pon sait, avec les lettres de leur alphabet, complété par trois caractères obsolètes. C'est encore là
un système d’ailogrammes, puisque les lettres, au lieu d'avoir
leur signification vocale ordinaire, désignent des nombres différents d’après leur rang. On sait également que ce système a remplacé un mode de numération écrite antérieur, beaucoup plus
imparfait, où l’unité ? était représentée par l’l et les nombres
cing, dix, cent, etc., par les initiales de leurs noms grecs (allogrammes). Mais il est à remarquer que la date du système perfectionné est beaucoup plus récente qu'on ne l’admet d'ordinaire;
il apparaît en effet, pour la première fois, sur des monnaies de
4. Si Vincent a voulu rapprocher des figures de certaines notes les mystogrammes cabalistiques des planètes, il n’a pas, pour cela, mis en doute l'origine
‘alphabétique de ces figures. Les rapprochements en question ne serviraient done
qu’à expliquer les dits mystogrammes; mais ils sont loin d’être décisifs à cet
égard.
2. Cette représentation est si naturelle et si commune qu'on peut l’assimiler
à un idéogramme.
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Ptolémée Philadélphe, vers 266 avant J.-C., et l’ancien mode a
continué à être exclusivemént employé dans les inscriptions
pendant près d’un siècle.
|
Le système classique de numération écrite des Grecs doit donc
avoir étéimaginé seulementà Alexandrie, précisément vers l'époque où l’on voudrait placer l'invention de nos chiffres par les.
Pythagoriens, car on n'ose plus guère, et pour cause, remonter
plus haut.
Mais, à cetle époque, il n° y avait plus de Pythagoriens; il n’y
avait que les faussaires alexandrins qui se sont complu à forger
tant de documents relatifs à la vieille école italique. Lettrés au
reste assez adroits à tous égards et tout à fait dans le mouvement,
s'ils trouvaient avantageux de faire courir leurs fantaisies sous
le couvert de noms légendaires, ils n'étaient pas gens à tenir
sous le boisseau une invention plus ou moins commode; celle
qu'on leur suppose se rapporterait (vu le défaut du zéro) à des
calculs sur l’abaque ; improbable dans sa forme de mystogrammes,
elle l’est aussi dans son principe, à une époque où la logistique
vulgaire n'était nullement en honneur; ils auraient plutôt fait
gloire à Pythagoré de l'invention du mode savant de numération
par Jes lettres; mais ils ont préféré la faire remonter jusqu'à
e
Palamèd:.
Comme dernier exemple de la tendance dés Grecs instruits à
employer comme allogrammes les lettres de leur alphabet, je
mentionnerai leurs symboles correspondant à nos signes algébriques.
|
|
u
Ces symboles sont purement et simplement des initiales, sauf
deux, Pun pour le mot dp:6us¢ (nombre, en particulier la première puissance de l’inconnue), Päutre pour Acive:, qui a la signification de notre mozns.
On a beaucoup discuté sur l'origine de ces deux signes, mais
je pense qu'il faut n’y voir que des formes de lettres obsolètes.
1. Voir ma Notice sur les deux lettres arithmétiques de Nicolas Rhabdas, p.19
(extrait des Notices et Extraits des manuscrits, t. XXXII, 1886).
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)REVUE ARCHÉOLOGIQUE
Je ferai remarquer tout d’abord que l’usage de lettres de ce genre
était familier aux géomètres pour désigner des points de figures
quand l’alphabel ordinaire ne suffisait pas *.
Le signe de deter, qui, dans les meilleurs manuscrits de Diophante, est A, figure très nettement une des formes archaiques
du sanpi, qui a d’ailleurs peut-être été choisie parce qu’elle pouvait être également prise pour un monogramme du à, du & et
de I’.
Quant au signe d’agıdusc, il se-rencontre dans les manuscrits
grecs sous trois formes essentiellement distinctes: l’une Q est
l'ordinaire, mais ne se trouve pas dans les manuscrits de Diophante; elle semble dérivée du coppa ©. Des deux autres, la
première, 5, est exclusivement employée dans la première partie
des manuscrits prototypes de Diophante et est probablement
assez semblable à celle dont se servait cet arithméticien; la
seconde, y, est au {contraire usitée dans la seconde partie des
mêmes manuscrits et doit représenter une forme plus communément employée à l’époque où fut écrit l’archétype de nos
textes actuels (vers le vin’ siècle).
|
Il est à remarquer au reste que le copiste de cet archétype a
généralement résolu l’abréviation dans la première partie du
texte et qu’il en a assez souvent modifié la forme (en: S) dans les.
endroits où il l’a laissée.
|
En présence de ces divergences, on doit, ce me semble, conclure
que les anciens géométres ont concurremment employé comme
abréviation d'épuéc, les épisèmes ¢ eth, sous des formes obsolètes et différentes par là même de celles qu’ils donnaient à ces
épisèmes en tant que signes numéraux ; le troisième épiséme leur
servait, dans les mêmes conditions, pour remplacer le mot Aelyeı.
Pour le reste, ils se contentaient des caractères ordinaires.
1. On peut en voir divers exemples dans les éditions critiques d’Archimede et
d’Euclide par Heiberg.
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Ainsi aucun document authentique ne peut nous faire conjecturer que des mystogrammes analogues à nos chiffres aient été
employés par les Grecs de l’antiquité; tous les témoignages
concordent pour nous indiquer un tel emploi comme essentiellement contraire à leurs habitudes.
On peut à la vérité prétendre que nos chiffres sont de fait originairement des idéogrammes; qu'ils dérivent de l’assemblage
de points en nombre déterminé, réunis par des traits de plume.
C'est ce qu'a récemment essayé de faire M. G. Dumesnil dans
cette Revue mème ‘. Mais il n’a pas tenu compte d'une des principales conditions du problème
; c'est qu'il n’y a pas à partir de
la forme de nos chiffres, mais bien de celle des apices du moyen
âge, puisque leur dérivation de ces caractères ést établie historiquement, En se posant ainsi la question, il eût du, incontestablement, abandonner son idée.
Remontons donc à ces apices qui apparaissent pour la première
fois dans des manuscrits d'une Geometria qui porte le nom de
Boèce, mais qui est très certainement l’œuvre d'un faussaire
postérieur à Gerbert*. C'est dans le texte de cette Geometria que
se trouve le célèbre passage, seul fondement effectif
de la légende
de l’origine pythagorienne.
« Pythagorici vero, ne in multiplicationibus et participationibus
et in podismis aliquando fallerentur, ut in omnibus erant ingeniosissimi et subtilissimi, descripserunt sibi quandam formulam, quam ob honorem sui præceptoris mensam Pythagoricam
nominabant, quia hoc, quod depinxerant, magistro præmonstrante cognoyerant : a posterioribus appellabatur abacus. »
1. Note sur la forme des chiffres usuels (Revue archéol., 1890, p. 342 et suiv.).
2. Je crois absolument inutile de reprendre la démonstration, surabondam‚ment faite par H. Weissenborn (Die Boetiusfrage, Halle, 1882), de la fausseté
de l'attribution.
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)"REVUE ARCHÉOLOGIQUE
x
L’illustre Michel Chasles, destiné, comme on sait, à se laisser
aussi, plus gravement encore, tromper par un faussaire contemporain, fut le premier à relever ce passage et à en arguer contre
l'origine indo-arabe de nos chiffres. Son opinion eut une fortune
qui West d’ailleurs pas surprenante à une époque où la question
avait à peine.été discutée; mais elle eut la chance de séduire en
France Vincent, Th.-H. Martin, les seuls érudits qui aient eu
chez nous quelque compétence; elle est encore, en Allemagne,
soutenue, sauf quelques modifications, dans le meilleur ouvrage
sur l’histoire des mathématiques, celui de Moritz Cantor.
Dans l’opinion contraire, qui était la seule courante avant Michel Chasles, et à laquelle on est obligé de revenir, après un
long cycle de discussions, l'invention pythagorienne est une pure
chimère. Voici d’ailleurs les faits constants
:
_
i
Les formes de nos chiffres ne sont fixées à peu près que depuis
. le développement de l’imprimerie; auparavant elles ont singuliè-.
_rement varié, mais (ce qu'on n’a pas assez remarqué) en se modelant toujours sur le caractère de l’écriture, pour chaque pays et
pour chaque époque”. On remonte ainsi par des modifications successives jusqu'aux apices dits de Boèce. Ceux-ci ont une parenté
incontestable avec les chiffres arabes occidentaux, dits gobar,
déjà usités en Espagne au temps de Gerbert. Les différences,
si frappantes qu’elles soient, s'expliquent suffisamment par la
différence de l'écriture arabe et de celle des scribes du haut moyen
âge.
.
|
Les apices dérivent donc des chiffres gobar ou ceux-ci des
apices. On est d'accord sur l'alternative, mais on se prononce
dans un sens ou dans l’autre, suivant qu’on admet ou non le témoignage de la Geometria du Ps.-Boèce. D'autre part les chiffres
gobar ont une parenté également incontestable, malgré quelques
différences, avec les chiffres des Arabes de l'Orient et ceux-ci, de
1. Cette remarque ramène à leur juste valeur les observations de M. Ch, Henry
- qui ne voit dans nos chiffres que des sigles abréviatifs des unités de nombre:
Sur l'origine de quelques notations
juillet 1879).
mathématiques (Revue ar chéol., juin et
Pagina 11
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)leur aveu appuyé sur des témoignages précis, ont emprunté ces
chiffres aux Hindous. Quant à ces derniers, on n’a rien établi
jusqu'à présent de bien précis ni sur la forme originaire de leurs
chiffres, ni sur l'époque à laquelle ils en ont été en possession.
Ils semblent bien toutefois ne les avoir employés qu’après l’&poque où ils ont été mis en rapport avec les Grecs, à la suite des
conquêtes d'Alexandre.
|
S'il y a une méthode en archéologie, la question se trouve
tranchée d'après cet exposé; quand la filiation de nos chiffres est
régulièrement constatée d'époque en époque et de nation en nation, on n’a pas à tenir comple de l'asserlion d’un faussaire écri- _
vant dans un milieu où l'on pouvait avoir quelque vague notion
qu'en these générale, la science des Arabes leur venait des Grecs,
mais où on les confondait encore sous la dénomination commune
d’idolätres.
‘ Si, au contraire, on se laisse aller a la légende, on peut faire
toutes Jes hypothèses que l'on voudra; on peut notamment sup‘poser que nos chiffres sont une invention antique, communiquée
aux Hindous par les Grecs et rapportée en Occident par l’intermédiaire des Arabes, qu'elle eût été d’ailleurs complètement perdue ou qu'elle ait, au contraire, été obscurément conservée dans
l'ancien monde gréco-romain.
|
C'est pour cela que j'ai essayé de combattre la légende ellemême et de montrer qu'elle est en désaccord complet avec la
tradition authentique concernant les Pythagoriens, comme avec
tout ce que nous savons sur les procédés d’abréviation des Grecs.
Ajouterai-je que si l'on parle de néo-pythagoriens, on doit avant
tout admettre, pour représenter les véritables, Nicomaque et Jamblique et qu'on trouverait à peine un nom à citer à côté de ceuxlà? Or ce sont précisément des auteurs qui ont longuement et
‘spécialement traité de Varithmétique; s’ils avaient eu à signaler
une invention singulière concernant la représentation des nombres, comment n’y auraient pas fait au moins une allusion quelconque?
Quant à l'hypothèse de la conservation en Italie, jusqu'au
Pagina 12
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)“REVUE ARCHÉOLOGIQUE
1x°siècle de notre ère, d’une invention grecque relative au calcul,
mais abandonnée dans son pays d’origine, cette hypothèse est
absolument hors de toute vraisemblance, et pour lui donner un
fondement quelconque, il faudrait, sans nul doute, des documents
dont l’authenticité ne serait pas suspecte d'autre part.
|
Si quelque jour un papyrus nous montre des chiffres analogues
aux nôtres, sans qu'aucune fraude puisse être constatée, la question changera de face ; pour le moment, elle doit rester décidée
en faveür des Hindous.
111
J'ai cependant une remarque complémentaire à faire.
Je ne m’arrèterai pas aux noms mystérieux, igin, andras, ormis, elc., qui accompagnent d'ordinaire les apices dans les plus
anciens manuscrits où ils se rencontrent, et pour lesquels Vincent a proposé des étymologies absolument fantaisistes. Ces mots
restent et resleront probablement longtemps inexpliqués; mais
un point est évident à leur seul aspect; quelle que soit leur première origine, ils ont été transcrits d’une langue orientale, et
probablement par: l’intermediaire de l'hébreu
; ils
constituent
donc une preuve sérieuse que les apices ont été imités sur des
chiffres arabes.
Mais je voudrais signaler une singulière inconséquence des
. partisans de la légende pythagorienne. Comme tout d'abord les
apices n'ont été employés que sur l’abacus, sans le zéro, et qu'il
est surabondamment prouvé que ce dernier signe, le plus important de tous par son rôle, a été enseigné à l'Occident latin par les
Arabes, on est d'accord pour laisser aux Hindous la gloire de
son invention, c’est-à-dire le seul point qui mériterait vraiment
d’être disputé.
Orilest parfaitement établi que le zéro, sous sa forme circulaire caractéristique, a été employé par les Grecs dans leur numération sexagésimale, pour marquer une lacune dans la série de-
Pagina 13
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)gré, minute, seconde, etc. Cet emploi du zéro remonte d’ailleurs
à l'époque où les Alexandrins adoptèrent la numération sexagisimale pour les calculs astronomiques; on le trouve, par suite,
dans les manuscrits d’Hypsicles'
qui vivait avant Hipparque
(n° siècle av. J.-C.). Or, le plus ancien ouvrage mathématique des
Hindous, le Sérya-Siddhanté, est un traité d'astronomie et il est
plein d'emprunts évidemment faits à la science grecque. Il est
dès lors légitime de supposer que les premiers mathématiciens
hindous ont connu le zéro grec et qu’ils l’ort adopté en étendant
‘ son emploi à la numération décimale, ce qui a été, au reste, un
progrès décisif.
Le zéro des Grecs n'était d’ailleurs pour eux qu’un allogramme,
c'est leur omicron, initiale de 053:v, rien*. Mais la numération
sexagésimale ne leur appartient nullement; ils l’ont bien certaiment empruntée aux Chaldéens. Ceux-ci devaient donc avoir un
zéro, quoique les. assyriologues n’aient pas encore eu, que je
sache, l’occasion de le constater; c’est une découverte qu’ils nous
doivent; toutefois, la forme circulaire étant étrangère à l’écriture
cunéiforme, le zéro chaldéen devait affecter une autre figure,
tandis que le nôtre est bien resté à peu près sous celle que les
Grecs avaient adoptée.
La remarque que j'ai faite n'exclut donc nullement la possibilité que d'autres signes servant de zéro aient été employés dans
l’Extrèéme-Orient, même pour lanumération décimale, avant toute
communication avec les Grecs; c’est un point sur lequel on a
quelques indices qui mériteraient d'être éclaircis.
Paul Tannery.
1. Le fait n’a pas été remarqué parce que Jacques Mentel, l’auteur de la version qui accompagne la seule édition du texte d’Hypsiclés (Bartholin, Paris, 1659),
a pris ce zéro (0) pour la lettre numérale signifiant 70. '
2. Les Siddhantds sont composés en vers : les nombres y sont énoncés à
l'aide d'artifices particuliers, mais n’y sont nullement écrits en chiffres.
3, Ce qui n’empéchait pas qu’ils ne pussent le lire autrement. Comine le remarque Hultsch, ils devaient pour O Kp:o5 (0° du Bélier) énoncer dpyopévou Kpto5.
On a, au reste, des exemples d'autres abréviations pouvant se lire de plusieurs
façons différentes.
LC SÉRIE, .T. XX.