Yves Marquet, les Ihwan al-sapa et le pythagorisme

Auteur
Smet, D. de
Verschenen in
Journal Asiatique
Jaar
2007
Onderwerp
ARABIA
Taal
Français
Categorie
C7 Filosofie
Archiefnummer
4935

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NOTICE ET MÉMOIRE YVES MARQUET, LES IÎWAN AL-∑AFA} ET LE PYTHAGORISME PAR DANIEL DE SMET En 2006, Yves Marquet s’est éteint dans la plus grande discrétion, à l’âge vénérable de 97 ans. Après une longue carrière de professeur de Lettres classiques dans l’enseignement secondaire, il passa l’agrégation d’arabe et soutint à Paris, en 1971, une thèse de Doctorat d’État sur la Philosophie des IÌwan al-∑afa’. Devenu Professeur des Universités, rattaché à la Sorbonne, il enseigna à l’Université de Dakar. Membre de la Société Asiatique, il assistait avec assiduité aux réunions mensuelles. Homme humble et discret, d’une rare amabilité, Yves Marquet était un chercheur infatigable qui voua sa vie scientifique à sa grande passion: les «Épîtres des Frères Sincères» (Rasa’il IÌwan al-∑afa’)1. L’année même de sa mort a vu paraître son ultime ouvrage: Les «Frères de la pureté», pythagoriciens de l’Islam. La marque du pythagorisme dans la rédaction des Épîtres des IÌwan aÒ-∑afa’2, fruit d’un travail soutenu qui s’est prolongé jusqu’au soir de sa vie. L’auteur y reprend deux thèses majeures qu’il avait déjà abondamment exposées dans ses publications antérieures: (1) les «Épîtres» 1 Sur la célèbre «encyclopédie» des Frères Sincères et les redoutables problèmes que soulèvent sa datation, l’identité de son ou de ses auteur(s) et son rapport avec le chiisme ismaélien, on consultera outre les nombreux travaux d’Yves Marquet (en particulier son livre La philosophie des IÌwan aÒ-∑afa’. Nouvelle édition augmentée Textes et Travaux de Chrysopæia 5 , Paris – Milan 1999), l’excellent ouvrage de synthèse de Godefroid de Callataÿ, Ikhwan al-Safa’. A Brotherhood of Idealists on the Fringe of Orthodox Islam (Makers of the Muslim World), Oxford 2005, ainsi que mon article «Die IÌwan aÒ∑afa’», dans: Ulrich Rudolph (éd.), Philosophie in der islamischen Welt (Grundriss der Geschichte der Philosophie), Bâle 2008. 2 Textes et Travaux de Chrysopæia 9, Paris, 2006. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 doi:10.2143/JA.295.2.2033247 10-30-2008, 11:58

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auraient été écrites au cours du 9e siècle — donc avant l’avènement des Fatimides — par plusieurs auteurs, membres d’une confrérie secrète d’obédience chiite ismaélienne, qui masquent leur identité sous le pseudonyme de «Frères Sincères» ou «Frères de la Pureté» (IÌwan al∑afa’); (2) ceux-ci ont élaboré une doctrine profondément imprégnée par le «syncrétisme hellénistique», un amalgame d’éléments pythagoriciens, hermétistes et néoplatoniciens, qui leur aurait été enseigné par les fameux Sabéens de Îarran3. Si ces thèses chères à Marquet sont connues depuis longtemps et ont suscité des polémiques parfois acerbes4, le but poursuivi par le présent ouvrage est nouveau: «tenter de dégager de leurs épîtres le rôle qu’a joué le pythagorisme dans la formation de la pensée des IÌwan aÒ-∑afa’»5. Le livre est divisé en trois parties qui se rapportent successivement (I) aux épîtres contenues dans le volume 4 du recueil des Rasa’il IÌwan al-∑afa’; (II) à celles des trois premiers volumes qui mentionnent explicitement Pythagore ou les Pythagoriciens; (III) aux épîtres de ces mêmes trois volumes qui ne contiennent aucune référence explicite à Pythagore, mais dans lesquelles Marquet croit néanmoins reconnaître des thèses pythagoriciennes. L’auteur passe ainsi en revue la plupart des 52 épîtres que renferme le corpus iÌwanien, donnant pour chacune un résumé du contenu, une traduction de passages significatifs, avant de relever les éléments de doctrine qui témoigneraient du pythagorisme des IÌwan. Si cette approche, par son caractère répétitif, peut paraître quelque peu rébarbative au lecteur, elle a le mérite d’offrir un résumé — le premier en langue française6 — de la majeure partie de cet impressionnant corpus que forment les Rasa’il IÌwan al-∑afa’. Il est dès lors regrettable que le 3 Voir notamment Yves Marquet, «Sabéens et IÌwan al-∑afa’ », Studia Islamica 24, 1965, pp. 33-80; 25, 1966, pp. 77-109; Id., La philosophie des IÌwan aÒ-∑afa’; Id. «Socrate et les Ihwan as-Safa», Journal Asiatique 286, 1998, pp. 409-449. 4 Dont témoigne le débat toujours ouvert entre défenseurs et adversaires de l’appartenance ismaélienne des IÌwan; voir, entre autres, Ian R. Netton, «Brotherhood versus Imamate: Ikhwan al-∑afa’ and the Isma‘ilis», Jerusalem Studies in Arabic and Islam 2, 1980, pp. 253-262; Yves Marquet, «Les IÌwan aÒ-∑afa’ et l’ismaïlisme», dans Convegno sugli Ikhwan aÒ-∑afa’, Rome 1981, pp. 69-96. 5 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, p. 5. 6 Il existe un résumé des Épîtres en italien par Alessandro Bausani, L’Enciclopedia dei Fratelli della Purità (Istituto Universitario Orientale. Seminario di Studi Asiatici. Series Minor 4), Naples 1978. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:58

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livre ne comporte aucun index. Un répertoire thématique, par exemple, aurait été un précieux outil pour rendre les Rasa’il plus accessibles aux chercheurs, d’autant plus que l’édition du texte arabe parue à Beyrouth — celle qui fait référence de nos jours — est elle aussi dépourvue d’index. Les épîtres sont étudiées non selon l’ordre dans lequel elles figurent dans les manuscrits, mais selon un ordre chronologique reconstitué par Marquet. D’emblée se pose alors le délicat problème de la chronologie des épîtres. Il est clair que la structure actuelle du corpus est le résultat d’un travail rédactionnel, opéré à une date inconnue par une main inconnue. Le rédacteur n’a pas cherché à établir un ordre chronologique, mais il a plus ou moins regroupé les épîtres par thèmes et disciplines, en s’inspirant du classement des ouvrages d’Aristote en vigueur dans les écoles philosophiques de l’Antiquité tardive et largement adopté par les philosophes arabo-musulmans7. Néanmoins, les Rasa’il IÌwan al-∑afa’ présentent une structure décousue et plusieurs épîtres ne semblent pas à leur place. En outre, elles contiennent d’innombrables interpolations, notamment des références internes, ce qui rend toute tentative d’établir leur chronologie périlleuse8. Tout en étant parfaitement conscient du problème, Marquet s’est lancé dans cette entreprise dont il reconnaît lui-même le caractère hasardeux9. Il le fait sur des bases pas toujours convaincantes, en usant d’arguments largement conditionnés par la thèse centrale du livre: l’évolution de la pensée des IÌwan, leur initiation graduelle dans les arcanes du pythagorisme10. 7 Sur la structure du recueil, voir de Callataÿ, Ikhwan al-Safa’, pp. 12-16. Abbas Hamdani, «The Arrangement of the Rasa’il Ikhwan al-∑afa’ and the Problem of Interpolations», Journal of Semitic Studies 29, 1984, pp. 97-110. 9 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, p. 379. 10 Ainsi, Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, p. 83, n’hésite pas à modifier pour les besoins de son présent propos la chronologie de plusieurs épîtres par rapport à celle qu’il avait proposée dans son récent article «Socrate et les Ihwan as-Safa». Par ailleurs, il considère l’épître 52 (sur la magie), la dernière dans la recension actuelle du corpus, comme une des plus anciennes (p. ex. Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 21-22, 31). Or, l’authenticité de cette épître a-typique, au style très différent des autres, est contestée. D’aucuns y voient plutôt une composition postérieure aux IÌwan, ajoutée au corpus par son rédacteur; sur cette question, voir de Callataÿ, Ikhwan al-Safa’, p. 16. 8 Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:58

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En effet, Marquet croit pouvoir distinguer dans les Épîtres, classées selon sa chronologie, une évolution en cinq phases qui reflètent le rapport changeant des IÌwan envers le pythagorisme. Cette évolution serait due à leur progrès dans l’étude de la philosophie pythagoricienne, suite à l’enseignement «initiatique» qu’ils auraient suivi auprès des Sabéens de Îarran. Ces cinq étapes peuvent être résumées comme suit. (1) Au début de leur initiation, les IÌwan ont appris que Pythagore était «l’inventeur de la théorie du nombre», voire de l’arithmétique, et qu’il accordait à chaque nombre une valeur symbolique. Après une première instruction orale, les Sabéens ont mis à leur disposition les «Vers d’Or» attribués à Pythagore, dont les deux derniers sont cités dans les épîtres 3, 44, 45 et 4811. (2) Puis, confrontés à une masse de textes relevant du «syncrétisme hellénistique» — que les Sabéens auraient tirés de leur bibliothèque à Îarran pour les montrer «au compte-gouttes» aux IÌwan —, ceux-ci assimilent tant bien que mal ce matériel hétérogène, sans être en mesure de faire une distinction nette entre les apports (néo)-pythagoriciens, hermétistes et néoplatoniciens. Néanmoins, dans l’élaboration de leur propre système, ils intègrent l’arithmologie pythagoricienne et organisent leur communauté selon le modèle d’une confrérie pythagoricienne. Dans les épîtres que Marquet considère comme les plus anciennes (celles réunies dans le volume IV), les IÌwan se révèlent comme des «Pythagoriciens qui s’ignorent»: ils empruntent beaucoup à ce courant, mais sans se réclamer explicitement de lui. (3) Une nouvelle phase est introduite par la découverte de l’ «Introduction à l’arithmétique» du néo-pythagoricien Nicomaque de Gérasa, traduite en arabe par le Sabéen ™abit b. Qurra. Les IÌwan adoptent alors un pythagorisme purement ma11 Toutefois, les IÌwan ne sont pas les seuls auteurs arabes à citer et à commenter les «Vers d’Or»; voir Franz Rosenthal, «Some Pythagorean Documents Transmitted in Arabic», Orientalia 10, 1941, pp. 104-115; Carmela Baffioni, «Detti Aurei di Pitagora in trasmissione araba», dans Vincenzo Placetta & Sebastiano Martelli (éds.), I moderni ausili all’ecdotica, Naples 1994, pp. 69-90; Neil Linley, Ibn a†-™ayyib. Proclus’ Commentary on the Pythagorean Golden Verses. Arabic Text and Translation (Arethusa Monographs 10), Buffalo - New York 1984; Hans Daiber, Neuplatonische Pythagorica in arabischem Gewande. Der Kommentar des Iamblichus zu den Carmina aurea. Ein verlorener griechischer Text in arabischer Überlieferung (Koninklijke Nederlandse Akademie van Wetenschappen. Verhandelingen. Afdeling Letterkunde. Nieuwe Reeks 161), Amsterdam 1995. Manifestement, les «Vers d’Or» faisaient partie de l’héritage néoplatonicien transmis en terre d’Islam. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:58

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thématique (épîtres 1 et suivantes). (4) Un tournant décisif advint au moment où les Sabéens leur apprennent que l’on doit à Pythagore la découverte des lois de la musique, qui sont à la base non seulement de l’arithmétique et de la géométrie, mais de l’harmonie de l’univers tout entier (épître 5 sur la musique). (5) Enfin, leur initiation s’achève lorsque les Sabéens leur révèlent les mystères de la pentade et de la Tétractys. À ce moment, les «Frères de la Pureté» prennent pleinement conscience de leur pythagorisme12. Cette conception «évolutionniste» de la pensée des IÌwan al-∑afa’, dont la doctrine aurait changé au rythme de leurs lectures et de leur fréquentation des Sabéens, pose problème. Outre la chronologie hasardeuse qui sous-tend la reconstruction entreprise par l’auteur, il y a la thèse hardie des Sabéens de Îarran auxquels les IÌwan devraient leur initiation dans les arcanes de la philosophie grecque13. L’existence d’une «école platonicienne» à Îarran, qui aurait été un des principaux centres de la transmission de la pensée tardo-antique en terre d’Islam, a certes encore de nos jours ses défenseurs14. Toutefois, il n’y a aucun élément dans les Rasa’il qui prouve que les IÌwan aient été à Îarran ou qu’ils aient entretenu des rapports directs avec des «Sabéens». Bien que Marquet invoque ces Sabéens presque à chaque page de son livre, il ne relève que deux passages dans les Épîtres qui pourraient étayer sa thèse. Tout d’abord, il y a le fameux texte de l’épître 52 décrivant le transfert des sciences, des Syriens et des Égyptiens aux Grecs (les grands sages de l’Antiquité: Agathodémon, Hermès, Homère, Aratus), puis la dispersion de leur enseignement entre les écoles philosophiques (pythagorisme, platonisme, aristotélisme, épicurisme) et le maintien de cette tradition par les Sabéens, Îarraniens et Ìanifs, les héritiers directs de ce savoir millénaire. Or, il s’agit là d’un passage problématique dont le texte est corrompu dans l’édition de Beyrouth. La lecture que Marquet en pro12 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 157-159, 232236, 369-370. 13 Dans ses publications antérieures, Marquet avait déjà soutenu à maintes reprises que les Sabéens étaient l’unique voie par laquelle les IÌwan ont connu la philosophie et la science grecques; voir, p. ex., «Sabéens et IÌwan al-∑afa’», p. 61; La philosophie des IÌwan aÒ-∑afa’, p. 23; «Socrate et les Ihwan as-Safa», pp. 435-436. 14 Je compte réouvrir cet épais dossier dans une publication ultérieure. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:58

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pose, repose sur plusieurs conjectures15. Quelque soit l’identification correcte des noms, nous sommes en présence d’une des nombreuses variantes sur un thème très répandu dans la littérature arabe, du pseudoEmpédocle à al-Suhrawardi: celui de la translatio studiorum de l’Orient vers la Grèce16. Dès lors, il ne prouve guère que les IÌwan doivent cette information à une fréquentation directe des Sabéens ou des Îarraniens. L’autre passage figure dans l’épître 33: Pythagore y est qualifié comme «un homme sage, monothéiste, originaire de Îarran» (ragul Ìakim muwaÌÌid min ahl Îarran)17. La tendance à présenter les sages de l’Antiquité, en particulier les philosophes présocratiques, comme de purs monothéistes, est caractéristique du néoplatonisme arabe18. En outre, l’importance de la mention de Îarran en ce contexte, une des rares occurences de ce nom dans les Rasa’il, ne doit pas être surestimée. Il s’agit là encore d’un passage isolé qui indique tout au plus que les IÌwan avaient eu écho des nombreuses légendes circulant dans le monde arabomusulman au sujet de Îarran19. Marquet invoque encore comme argument en faveur de l’initiation sabéenne des IÌwan, le fait bien établi que ceux-ci ont largement puisé à l’«Introduction à l’arithmétique» de Nicomaque de Gérasa, dans la version arabe du Sabéen ™abit b. Qurra20. Mais de nombreux auteurs arabes ont fait comme eux, sans qu’ils aient 15 Rasa’il IÌwan al-∑afa’, Beyrouth 1957, IV, p. 295. Le texte mentionne les Ìarrasun, les Ìatufun et les aq‘urusiya, noms dans lesquels Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 10-11, reconnaît respectivement les Îarraniens, les Ìanifs et l’épicurisme; voir également son «Sabéens et IÌwan al-∑afa’», pp. 36-37. 16 Voir mon livre Empedocles Arabus. Une lecture néoplatonicienne tardive (Verhandelingen van de Koninklijke Academie voor Wetenschappen, Letteren en Schone Kunsten van België. Klasse der Letteren. Jaargang 60, 1998, Nr. 165), Bruxelles 1998, pp. 38-50. 17 Rasa’il IÌwan al-∑afa’, III, p. 200; cf. Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 226-227. 18 Voir Ulrich Rudolph, Die Doxographie des Pseudo-Ammonios. Ein Beitrag zur neuplatonischen Überlieferung im Islam (Abhandlungen für die Kunde des Morgenlandes 49, 1), Stuttgart 1989. 19 Sur ces légendes, voir, entre autres, Charles Genequand, «Idolâtrie, astrolâtrie et sabéisme», Studia Islamica 89, 1999, pp. 109-128. 20 Pour une évaluation critique de l’emploi du livre de Nicomaque par les IÌwan, voir Carmela Baffioni, «Citazioni di autori antichi nelle Rasa’il degli IÌwan al-∑afa’: il caso di Nicomaco di Gerasa», dans: Gerhard Endress & Remke Kruk (éds.), The Ancient Tradition in Christian and Islamic Hellenism. Studies on the Transmission of Greek Philosophy and Sciences Dedicated to H. J. Drossaart Lulofs, Leiden 1997, pp. 3-27. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:58

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pour autant réclamé le privilège d’être «initiés» par les Sabéens. Enfin, il est vrai que les Rasa’il contiennent une description des temples et des rites païens de Îarran. Mais des récits analogues se trouvent chez d’autres auteurs arabes (dont Ibn al-Nadim, al-Mas‘udi, al-Sahrastani) et proviennent de toute vraisemblance d’une source écrite21. On peut s’interroger sur le sens du terme «pythagorisme», qui forme la clé de voûte du livre. Marquet caractérise la doctrine des IÌwan al∑afa’ comme une «islamisation du pythagorisme» et ses auteurs comme des «musulmans pythagoriciens»22. Les IÌwan étaient certes musulmans et les nombreux versets coraniques qui émaillent les Épîtres témoignent d’un souci permanent de construire leur enseignement sur une base scripturaire. Mais à quel point les IÌwan peuvent-ils être considérés comme «Pythagoriciens»? La philosophie que les Sabéens sont censés leur avoir enseignée peut-elle être qualifiée de «pythagorisme»? Malgré son enjouement pour Pythagore et les Pythagoriciens, Marquet adopte une certaine prudence en cette matière. Il distingue dans les Épîtres des points de doctrine qui relèvent manifestement du pythagorisme: la théorie du nombre, les spéculations sur la Tétraktys, le rapport entre, d’une part, la genèse des nombres et la formation du cosmos et, de l’autre, entre l’harmonie musicale et l’harmonie céleste. Or, l’auteur observe avec raison que les IÌwan traitent ces thèmes en un contexte foncièrement néoplatonicien. En effet, leur cosmologie émanatiste, leur conception de l’âme humaine, leur noétique et leur eschatologie s’avèrent bien plus proches des paraphrases arabes des Ennéades de Plotin que du pythagorisme au sens historique du terme23. Si pythagorisme il 21 Tamara Green, The City of the Moon God. Religious Traditions of Harran (Religions in the Graeco-Roman World 114), Leiden 1992, pp. 159-190, compare entre elles les différentes versions arabes. 22 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 5, 7. Il n’est pas le seul à soutenir cette thèse; voir, p. ex., Majid Fakhry, A History of Islamic Philosophy. Second Edition (Studies in Oriental Culture 5), New York 1983, pp. 163-181; Ian R. Netton, Muslim Neoplatonists. An Introduction to the Thought of the Brethren of Purity (Islamic Surveys 19), Edinburgh 1991, pp. 9-16. 23 Bien sûr, déjà dans la philosophie grecque antérieure au néoplatonisme, le pythagorisme était une notion assez floue. Néanmoins, on peut caractériser comme «pythagoriciennes» l’ensemble des doctrines décrites dans l’excellente synthèse de Jean-François Mattéi, Pythagore et les Pythagoriciens (Que sais-je? 2732), Paris 1983, largement utilisée par Marquet. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:58

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y a, il s’agit d’un pythagorisme néoplatonicien, d’un «néo-pythagorisme». Marquet avait parfaitement vu cela, mais il impute le mélange de pythagorisme, d’hermétisme et de néoplatonisme qui caractérise la pensée iÌwanienne au «syncrétisme philosophique hellénistique» cultivé par les Sabéens24. Ceux-ci étant hermétistes et pythagoriciens, alors que «le néopythagorisme s’était approprié le néoplatonisme, sans doute est-ce d’eux (= les Sabéens) essentiellement que les IÌwan tiennent ce que l’on prend dans les épîtres pour du pur néoplatonisme»25. Les IÌwan, par contre, auraient confondu (néo)-pythagorisme et néoplatonisme: ils ignoraient le néoplatonisme en tant que tel — mais cela ne vaut-il pas pour tous les auteurs arabo-musulmans? — et se seraient réclamés du pythagorisme26. Marquet suggère donc que les IÌwan auraient puisé leur doctrine «syncrétiste» à une source qui présentait déjà une synthèse des grands courants philosophiques de l’Antiquité: pythagorisme, platonisme, aristotélisme, néoplatonisme. Les IÌwan auraient simplement islamisé un système «syncrétiste» existant, et non élaboré eux-mêmes une synthèse philosophique à partir de divers textes antiques et arabes. Ici se pose le problème délicat des sources mises en œuvre dans les Rasa’il IÌwan al-∑afa’. Les travaux de Susanne Diwald et de Carmela Baffioni ont montré que les IÌwan ont incorporé dans leur «encyclopédie» un nombre considérable de sources, tant antiques qu’arabes27. L’étude de ces sources semble dès lors le moyen le plus sûr pour déterminer la nature du pythagorisme des IÌwan. 24 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 31, 56, 185, 226. 25 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, p. 185; cf. Id., «Sabéens et IÌwan al-∑afa’», pp. 61, 80, 106, 108. 26 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 31, 41, 153, 247, 255. En réalité, les IÌwan ne se réclamaient pas si exclusivement du pythagorisme que ne l’affirme Marquet. Ainsi, Pythagore et les Pythagoriciens ne sont cités que 14 fois au cours des quelques 2000 pages que comptent les Rasa’il dans l’édition de Beyrouth! 27 Susanne Diwald, Arabische Philosophie und Wissenschaft in der Enzyklopädie. Kitab IÌwan aÒ-∑afa’ (III). Die Lehre von Seele und Intellekt, Wiesbaden 1975. Une première tentative d’identification systématique des sources arabes a été entreprise par Carmela Baffioni, Frammenti e testimonianze di autori antichi nelle epistole degli IÌwan aÒ-∑afa’ (Studi pubblicati dal’Istituto Italiano per la Storia Antica 57), Rome 1994. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:58

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Or, mises-à-part l’«Introduction à l’arithmétique» de Nicomaque de Gérasa, qu’ils citent explicitement, et peut-être l’«Exposition des connaissances mathématiques utiles pour la lecture de Platon» de Théon de Smyrne28, les IÌwan semblent tirer une large part de leurs connaissances sur la doctrine des Pythagoriciens de l’exposé qu’en donne Aristote dans sa Métaphysique29. Il ressort de leurs écrits que les IÌwan avaient du pythagorisme une notion plutôt diffuse, basée sur des textes disparates, versions arabes d’écrits grecs ou apocryphes composés en milieu arabe, tel le «Livre de Baniyas sur la composition des sphères et les étages des cieux» qu’ils citent occasionnellement30. Pour eux, comme pour tous les Arabes, Pythagore n’était qu’un des nombreux sages de l’Antiquité, dont la personnalité était entourée de nombreuses légendes, tout comme l’étaient celles d’Hermès, d’Empédocle ou de Platon31. Mettre en évidence, de façon trop exclusive, le pythagorisme des IÌwan altère quelque peu la perspective dans laquelle il faut situer leur pensée. Certes, ils ont intégré l’arithmétique pythagoricienne dans la cosmologie32, mais celle-ci demeure foncièrement néoplatonicienne. Les Rasa’il s’inscrivent ainsi dans le prolongement direct de la pensée tardo-antique, que l’on désigne, faute de mieux, par le terme malheureux de «syncrétiste»33. Mais elles ont su assimiler une multitude d’autres apports venant de la philosophie arabo-musulmane, du kalam, du chiisme, de l’islam en gé28 Sur Théon de Smyrne comme source possible du pythagorisme des IÌwan, voir Diwald, Arabische Philosophie, pp. 33, 40, 42, 125; cf. Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 110, 151, 185, 197. 29 Aristote, Métaphysique, A, 4, 985b23-986b8; cf. Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 57, 169. 30 Carmela Baffioni, «Fragments et témoignages d’auteurs anciens dans les Rasa’il des Ikhwan al-∑afa’ », dans Ahmad Hasnawi, Ali Elamrani-Jamal, Maroun Aouad (éds.), Perspectives arabes et médiévales sur la tradition scientifique et philosophique grecque (OLA 79), Louvain – Paris 1997, p. 322. Il s’agit sans doute d’un apocryphe attribué à Apollonius de Tyane, connu en arabe sous le nom de Balinas; cf. Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, p. 153. 31 Franz Rosenthal, «Fi†Ìaghuras», dans Encyclopédie de l’Islam. Seconde édition, II, pp. 950-952. 32 Voir à ce sujet l’étude éclairante d’Antonella Straface, «Testimonianza pitagoriche alla luce di una filosofia profetica: la numerologia pitagorica negli IÌwan al-∑afa’ », Annali dell’Istituto Orientale di Napoli 47, 1987, pp. 225-241. 33 Pire encore est le qualificatif de «philosophie populaire» que l’on applique parfois au système des IÌwan, à l’ismaélisme et au néoplatonisme arabe en général. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:59

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néral. En cette singulière capacité d’assimilation réside tout le génie des IÌwan al-∑afa’. Dans l’état actuel des connaissances, il reste très difficile de cerner avec précision le milieu intellectuel qui fut celui des IÌwan al-∑afa’ — et des philosophes ismaéliens qui leur sont souvent très proches — et d’identifier leur «bibliothèque», le corpus de textes dont ils se sont inspirés34. Le dernier ouvrage d’Yves Marquet n’a pas la prétention d’offrir une synthèse ultime et définitive sur ce sujet. Bien au contraire, l’auteur présente son travail avec sa modestie habituelle comme une «recherche en cours». Malgré son âge très avancé au moment où il écrivait ces pages, il ébauche des projets futurs qu’il espérait encore pouvoir réaliser «si la vie le lui permet»: un livre sur les «Références et citations dans les Épîtres des IÌwan al-∑afa’», une étude intitulée «Les IÌwan al-∑afa’ et les mutakallimun», sur leur attitude critique envers les théologiens sunnites, et une traduction annotée du conte des animaux, inclus dans l’épître 2235. Malheureusement, la vie en a décidé autrement. La conclusion du livre s’ouvre par cette phrase lucide et émouvante: «En approchant de la fin de cette étude, je me suis jugé bien audacieux de m’être lancé dans une telle entreprise»36. En effet, si certaines thèses qui y sont soutenues s’avèrent audacieuses, voire hardies, l’ouvrage a l’immense mérite d’ouvrir des perspectives nouvelles et d’inviter les générations futures de chercheurs à poursuivre l’exploration de ce vaste domaine si complexe de la transmission et de l’assimilation de la philosophie et des sciences grecques en terre d’Islam. 34 Voir mon article «Les bibliothèques ismaéliennes et la question du néoplatonisme ismaélien», dans: Cristina D’Ancona (éd.), The Libraries of the Neoplatonists (Philosophia Antiqua 107), Leiden 2007, pp. 481-492. 35 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, pp. 35 n. 20, 41, 69 n. 41, 112-113, 136, 187, 243 n. 134. 36 Marquet, Les «Frères de la Pureté», pythagoriciens de l’Islam, p. 369. Journal Asiatique 295.2 (2007): 491-500 10-30-2008, 11:59