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PON LINE:
Prolessenr à a Sorbonne.
SC DE EN wa
À
Naa 6
Le Songe de Scipion premier Anti-Lucrèce?
Quiconque cherche à définir l'attitude de Cicéron envers l'épicurisme, s'adresse aux longues controverses du De finibus et du De
natura deorum!. Mais Torquatus et Velleius n'y sont pas seulement
des « dramatis personae » : ces contemporains de Cicéron ont dialogué
avec lui bien avant d'entrer en scène dans les traités philosophiques
de la fin de sa vie’, Avant d'être une joute d'idées, l'affrontement de
Cicéron à Vépicurisme fut d'abord un débat de personne à personne,
très tôt engagé avec les maîtres du Jardin qui furent aussi ses amis :
un Phèdre, dont Cicéron suit l'enseignement à Rome avant 88; un
Zénon qu'il écoute à Athènes, où il retrouve Phèdre, en 7) ; un
Fontaine
7.
nd an
Dyes
Patron,
à la demande duquel il entreprend en 51 des démarches auprès de
Memmius, pour qu'il restitue à ce scolarque du Jardin Jes ruines de
la maison d’Epicure?. La vie de lorateur est ainsi tissue d’amitids
parfois très étroites avec des successeurs ou des disciples d'Épicure.
Pour déterminante qu’elle apparaisse dans ses derniers traités philosophiques, Fhostilité de Cicéron à la morale épicurienne et surtout
à ses incidences politiques, ne semble pas avoir porté ombrage à ces
relations personnelles, Le seul nom d’Atticus est, sur ce chapitre,
comme le symbole de sa fidélité à de telles amitiés.
a, C'est le cas de l'étude approfondie de Constantin Vicor, Cicerone espositore
e crilico dell’epicureismo, in Ephemeris Dacoromana, i. 10, 1945, P. 155-347.
Mélanges A. en
TAINE J., Le Songe de Scipion premier Anli-Lucréce ?
a exered sur
Lucrèce
de
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1711-172
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Mélanges
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une
Pia pensée de Cicéron
le directeur de cette
vant je Songe, comme le réformateur religieux, et
de l'homme
des « optimates », el à définir pour eux une spiritualité moderne
réponse a Lucrèce.
politique romain. Et le Songe se présente comme ta première
gr Bey -s)
2. La chose est vraisemblable même pour C. Velletus, ami de l’orateur
Crassus, qui évoque l'incapacité oratoire de cet épicurien dans de or., 3, 21, 78:
elle est beaucoup plus sûre pour L. Manlius Torguatus, ami de jeunesse de
Cicéron : cf. Cic, fin., éd. Martha (Belles Lettres), p. 2, où l'on tronvera une
courte biographie du personnage.
3. Sur ces relations, et l'affection de Cicéron pour les scolarques épicuriens,
cf. surtout cette requête à Memmius : fam, 13, 1. Utile regroupement des laits
et des textes essentiels sur les relations personnelles de Cicéron avec les philosophes, entre autres les Epicuriens, ef. P. Bovancé, Les méthodes de l'histoire
littéruire, Cicéron el les philosophes, in RIEL, t. 14, 1930, p. 288-310.
4. C'est l'une des conclusions les plus intéressantes de l'étude de (
citée supra, wt
Vicon,
Pagina 2
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Cette continuité ancienne des relations entre Cicéron et l'épicurisme
vivant inviterait d'emblée à ne pas négliger ce dialogue, poursuivi
depuis son adolescence, quand il s'agit de dégager les intentions profondes de son premier traité philosophique : le De republica. A plus
forte raison quand on constate que sa préface contient une attaque
sans équivoque contre les partisans du un moActevesfat : contre tous
ceux qui, prématurément, « sonnent la retraite », qui ne demandent
à leur patrie « qu’un refuge sûr pour leur loisir, un endroit tranquille
de Cicéron demeure une «quaestio uexatissina » Mais il est juste
pour leur repos », qui croient trouver une excuse
à leur abstentionnisme
dans le fait que les hommes politiques seraient tous — à les en croire —
« des vauriens auxquels il est avilissant de s’assimiler, misérable et
dangereux de s'affronter »!. Et dès cette préface adressée à son frère
Quintus, Cicéron s'emploie A réfuter en detail la thèse précisément
épicurienne selon laquelle le sage consentirait à se mêler de politique
au seul cas où sa patrie se trouverait en danger’. Une orientation
marquée avec unc telle insistance dans la préface de l'ouvrage ne saurait
être considérée comme provisoire. Elle confère à tout son dessein une
couleur particulière. Sans y exclure bien d'autres intentions, qu'il
n'est pas dans notre propos d'étudier ici, elle apparaît primordiale
dans la mesure même où elle est proposée et imposée à tout lecteur
de ces premières pages. Dès le premier livre, d’ailleurs, elle éclaire
d'une lumière particulière deux grands thèmes que Von verra précisément reparaître dans le cadre plus étroit du Songe: le débat entre
« otium » et « negotium »; le problème des liens entre l'univers et la
cité, entre les domaines cosmique et politique.
Comment ce débat avec les sectateurs d’Epicure n'eût-il pas été
aussi présent à l'esprit de Cicéron lorsqu'il composa la brillante péroraison de son traité : ce Songe de Scipion qui est, en plus d’un sens,
sa profession de foi ? Non seulement, en effet, on y retrouve les deux
grands thèmes dont nous venons de rappeler la présence dans le premier livre, mais une vision complète du monde s’y esquisse autour
de la mission divine qui donne au destin de l’homme politique la
plénitude de son sens. C’est ici que les récentes études d'A. Ronconi
sur le Songe nous invitent à préciser l'optique anti-épicurienne de la
pensée de Cicéron. Soutenue par les uns et niée par les autres, l’existence de souvenirs ou de rérniniscences de Lucrèce dans les œuvres
A
CIC, rep, 1, 2, 3. neque ea signa audiamus quae receptui canunt 71,4, B:
Neque enim hac nos patria lege genuit aut educanit ut... tantumonodo nostris ipsa
commodis seruiens tutim perfugium otio nostro suppeditaret et tranquillum ad
d'observer que, jusqu'ici, le champ de cette bataille philologique avait
été presque toujours restreint aux ouvrages philosophiques, plus
techniques, de la fin de la vie de Cicéron ; done, le De republica wa
presque jamais été versé au débat! Or, sans apporter pour autant
de preuve irréfutable, les études du dernier commentateur du Songe
ont montré que la terminologie du célèbre fragment présentait, dans
l'ordre du vocabulaire cosmique ét poétique, parfois même sous la
forme d’alliances de mots, des consonances curieuses avec la langue
et le style de Lucrèce?.
L'interprétation naturelle de telles coïncidences trouve un appui
sérieux dans la chronologie de la découverte de Lucrèce par Cicéron.
Car il s’est écoulé moins de trois mois entre la lettre où Cicéron a prononcé son jugernent elliptique et si controversé sur les « Lucreti poemata » (février 54), et celle où il annonce, en mai 54, la mise en chantier
du traité De republica®. De ces deux lettres, le destinataire est son
frère Quintus, — ce même Quintus auquel il adressa la préface du traité,
en lui destinant ainsi sa polémique anti-épicurienne. Une telle convergence laisse à penser, même si elle ne permet, à elle seule, aucune
conclusion plus précise. Le dessein d'écrire ce traité dut même être
plus proche encore de la première lecture du poème de Lucrece par
Cicéron, La seconde lettre atteste en effet que les deux frères se sont
1. La négation radicale et hypereritique est bien représentée par les conclue
sions de W. A. Merrit, Cicero's knowledge of Lucrefius's poem, in Univ. of
California Publications in Classical Philology, vol. 2, 2, 1909, p. 42: Sa mise
en doute d'une connaissance du poème de Lucrèce par Cicéron, en dépit du
jugement fameux de la correspondance (infra, note 3), vient d'être justement
considérée comme abusive par P. BovaNck, Lucrèce et l'épicurisme, Paris, 1963,
p. 25, n. 2. Les philologues italiens sont plus séduits par la vraisemblance de
certains rapprochements : cf. O. TESCARI, Cicerone e Lucrezio, in Convivium,
t. 6, 1034, p. 257 sq, qui présente une série de parallèles du poème avec des
textes de fin., Tusc., nat. d. Avec moins de précision cf. aussi Itt. Pararorr,
L'epicureismo e la sua diffusione nel mondo latino, Roma, 1960, p. 82, qui
rapproche le langage du Songe de Liver, 3. DP. Bovance, op. laud., p. 20, ne
trouve « nulle part de parallèle absolument convaincant ».
2. Alessandro Ronconı a repris dans l'introduction de son éd. du Sonrniun
Scipionis, Firenze,
1961, p. 34, l'essentiel de ses observations sur Ce point,
déjà publiées dans le cadre de son étude Osservazioni sulla lengua del 5 Se, in
Studi Funaioli, Roma, 1955, p. 304, reprises ensuite dans ses Anterpretazioni
grammalicali, Padova, 1958, p. 55 Sq.
3. Cic, ad Quintum, 2, 9, 3 (= t 3, CXNXI Constans, p. 54) : Lucreli
poemata ut scribis ita sunt, vrultis luminibus Örgentt, mullae tumen artis Sed
und, ONNNNH,
cum veneris (écrit avant le 12 février 54): bide 2 12. 1 0
1, 5, gt cum ita dicunt accedere ad rempublicam plerumyue
p. 62) : Sevibebam illa quae diveram rokrına, sPissunt sane opus ef ofperostent
{écrit en mai). Sur le problème des rapports entre Cicéron et Lucrèce, nous ne
2° rémipr. parue à Florence en 1901.
|
2. Cie, rep, 1, 6; et. SEN., de olio, 3, 2: Epicurus ait: non accedet ad rem
valeur est mise en doute à juste titre par le consensus des meilleurs spécialistes
de Lucrèce. D'autre part, nous laisserons de côté systématiquement les problèmes posés par les autres sources philosophiques du Songe, qui demeurent
yutetein locum...
homines nulla re bona dignos, cum quibus comparari sordidum, confligere autem...
nitsertum et periculosunt sit. Nous citerons le texte dans la ze éd. |. Ferrero
publicam sapiens, nist si quid interuenerit.
Gendrons compte ier ni de tia notre de Jérôme, ui de la Vela Borgiana, dont la
elrangers au propos de ce travinl
Pagina 3
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)déjà entretenus de ce projet avant leur dernière séparation. Certes,
nous sommes totalement démunis pour fixer, dans le détail de la
rédaction des divers livres, la chronologie de la composition réelle
de l'ouvrage. Si les deux premiers livres étaient déjà composés, sans
doute sous une forme très voisine de celle que nous connaissons, dès
novembre 54!, la conception densemble de l'œuvre ne permet guère
de penser que Cicéron n'ait pas songé à lui donner très tôt cette conclusion, où une profession de foi métaphysique et religieuse viendrait
couronner, et pour ainsi dire sceller, l'expression de son idéal politique.
Admettons même l'hypothèse la plus défavorable, — mais non la moins
vraisemblable si, conformément aux confidences de l'auteur sur la
rédaction des deux premiers livres, on suppose que les six livres ont
été composés dans l'ordre qui est resté le leur. Le Songe aurait donc
pu être écrit peu avant la publication, c'est-à-dire vers le début de
l’année 51. Il reste que Cicéron connaissait le poème de Lucrèce depuis
trois ans, qu'il en admirait le talent et la facture, et que, même s'il
ne l'avait relu, en particulier pour en discuter avec Quintus?, il ne
pouvait s'empêcher d'y songer en écrivant les pages de son traité les
plus opposées aux thèses épicuriennes.
La seule admiration littéraire que Cicéron éprouva en lisant « les
poèmes de Lucrèce » suffirait A nous assurer que l'ouvrage fit sur lui
une impression profonde. II demeure difficile d'interpréter le silence
total de son œuvre ultérieure sur Lucrèce comme sur son poème. Le
fait que son jugement de février 54 ne dise rien du contenu idéologique
du poème laisse penser que les idées de Lucrèce ont dû déconcerter
Cicéron, du moins par leur présentation violente et plus d'une fois
provocante’. Est-ce à dire qu'elles l’aient révolté ? La vision que le
De rerum natura donne des mobiles et des conséquences de l'ambition
politique trouvait chez Cicéron trop d’échos à des expériences douloureuses dans sa vie publique récente pour qu'il y vît seulement une
caricature odieuse. De telles pages ne lui sont-elles pas apparues plutôt
comme une tentation ? Que l’on se rappelle les confidences désabusées
1. Cic., ad Quintum, 3, 5, 1 (CLE Constans, p. 117) : Nam duobus factis
libris (écrit à la fin d'octobre ou au début de novembre 54).
2. Quintus est à Formies (cf. notice de Constans, P- 35) quand Cicéron lui
adresse son jugement célèbre de la lettre CXXXL. Il est probable que les deux
frères ont discuté de Lucrèce en se rencontrant à nouveau avant le départ de
Quintus en Gaule auprès de César, à moins que Cicéron, en se rendant dans ses
villas de Campanie, où il demeure tout le mois de mai 54 (cf. ibid, p. 37), soit
passé par la villa de Quintus à Formies.
3. Le jugement est purement littéraire. I] semble que l'interprétation la
plus simple puisse être la suivante : comme Quintus, Cicéron apprécie le talent
poétique de Lucrèce (ingenium). Mais (peut-être à la difference de son trere
il en adnure aussi la facture ennienne (ars). La remise A plus tard d’un jugement plus circonstancié peut s'expliquer par le caractère mélangé des impressions
ressenties par Cicéron A cette première lecture, en particulier dans l’ordre des
idées, auxquelles la lettre se garde de faire la moindre allusion.
JACQUES
FUN
ass
qu'il fait en novembre 54 sur sa vie présente « livrée aux besognes
épuisantes du barreau ou réduite aux consolations de l'étude solitaire » - c'est-à-dire déjà, au moins à demi et sous la pression des
circonstances politiques, la vie retirée d’une sorte d'Épicurien malgré
lui. Il avoue en même temps l'écroulement de son idéal politique
d'antan : être le premier dans la cite. Cicéron a lu le poème de Lucrèce
à un moment où, déjà pratiquement écarté du devant de la scène
politique par les triumvirs, il était d'autant plus vulnérable à toutes
les tentations de la démission. Les réquisitoires de Lucrèce contre
l'action politique n'ont donc pu être froidement considérés par lui
comme des thèses doctrinales. Hs ne se présentent d’ailleurs pas sous
cette forme abstraite. Considérée sous cet angle, la composition du
De republica apparaît comme une tentative pour se ressaisir soi-même,
en affernussant son idéal politique par une recherche doctrinale aboutissant à une profession de foi publique. Loin d'être ka revanche Httetaire ou te divertissement d’un homme politique en disponibilité, elle
est d'abord une protestation, au sens le plus fort du terme, tout autant
qu'un manifeste idéologique pour le rassemblement des « optimales ».
Car, si découragé qu’ait été Cicéron, il ne pouvait adhérer sans
réserves à tous les arguments développés par Lucrèce contre l'engagement politique, ni en épouser tous les partis pris doctrinanx en ce
domaine. A la longue, et dans la mesure même où il se sentait, progressivement, plus résolu à rentrer en scène, plus en mesure aussi de
le faire, la relecture du De rerum natura dut exercer sur lui l'action
salutaire d'un révulsif. Comment eüt-il admis cette dévaluation méthodique du temps, de l'histoire, de l’action humaine, réduits à n'être
que des accidents précaires de la matière, et comme tels voués à un
ancantissement total (1, 459 sq.) ? Mais surtout, les chants [Let IH
du poème renferment une condamnation explicite et sans appel de
Faction politique. La versatilité de la foule transforme la course au
pouvoir en une chasse illusoire qu'il faut recommencer sans cesse,
À quoi bon accepter de peiner sans cesse, comme un Sisyphe dérisoire,
pour voir ses efforts sombrer, en definitive, dans l'oubli et la mort? ?
La vie politique n'est bonne que pour les arrivistes, esclaves de leurs
passions, et prêts à tous les crimes pour atteindre l'argent, la puissance,
et l'illusion fallacieuse de s’immortaliser par leurs actes. Elle n'est
qu'une perversion de la vie conforme à la nature, une faute provoquée
1, Ad Quintum, 3, 5, 4 (t. 3, CRIE Constans; c'est la lettre où Cicéron
donne justement à Quintus des nouvelles précises de la composition du De
vepublica) : angor nullam esse rem Publicam... nostrunique hoc tempus acetates
geod in auctoritate senatoria florere debebat, aut forensi labore iactari, aul domesticis
litteris sustentari, id nero quod a Puero adaniaram, Mons Kauntanzv Kal Dieet
pores Eupevar EAAuv (cf. 11, 6, 208) loti occidisse...
2. EVER, 3, 995 89.3 1025 SQ. 5, 1320 sq. Nous citons l'éd.
utilisons l'excellente traduction
Érnout, et en
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)par un aveuglement aux lois réelles qui règlent le destin de l'homme
et de l'univers!, I n'est que d'ouvrir les yeux, pour se retirer à temps
de cette mêlée confuse de passionnés et de criminels, nocive pour
par un demi-siècle de guerres civiles, pris de doute et de erainte devant
l'exercice de leurs responsabilités politiques, teutés par la fuite de
Le otinm » dans da vie privée, Sinon par la finte définitive du suicide,
chacun et pour tous, où la double crainte de la mort et des dieux
inspire les actes les plus odieux?. Ces thèses orthodoxes étaient anciennes
dans l’épicurisme. Elles remontaient au maître lui-même. Mais pour
la première fois, un Romain de génie tirait à Rome et en latin, dans
des termes angoissés qui trouvaient trop d’échos douloureux dans la
conscience des lecteurs, les conséquences politiques de la morale épicurienne. La valeur des traditions politiques et religieuses qui donnaient
son sens à l'exercice de la « vertu » politique romaine se trouvait ainsi
d'autant plus gravement mise en question que la doctrine et Vex périence personnelle semblaient bien se rejoindre dans cette voix pessimiste. Et comme pour déconcerter et séduire davantage les sénateurs
lettrés auxquels elle s'adressait à travers la personne de Memmius,
elle empruntait une bonne part de son expression a la langue et au
vers du chantre le plus révéré de la tradition romaine : l’art de Lucrèce
apparaissait aussi comme celui d'un nouvel Ennius.
Même si l'on fait, méthodiquement, abstraction des suggestions de
la chronologie sur lesquelles nous avons attiré l'attention, le Songe
de Scipion n'en apparaît pas moins, objectivement, comme I’ « antithèse » d'une telle vision de la vie politique. Dès lors, cette chronologie
n’invite-t-elle pas à voir plus précisément dans le Songe une réponse
d'un caractère aussi personnel que celui des relations de Cicéron avec
les successeurs et les disciples d’Epicure ? Car sa thèse fondamentale
est bien qu'une saine « physiologia », une juste estimation de la place
et du rôle de l'homme dans l'univers, est loin de détourner de l'activité
politique et de la dévaluer. Au contraire, elle y invite de manière
pressante ceux qui, par vocation personnelle ou par tradition familiale,
se trouvent appelés aux responsabilités des magistratures. Elle les y
oblige même, en leur montrant dans cet engagement l’accomplissement
d'une mission cosmique qui leur promet une immortalité astrale. Le
publie auquel s’adresse Cicéron A travers son frére Quintus est d’ailleurs
sensiblement le même que celui que Lucrèce cherche à convaincre en
la personne de Memmius? : celui des patriciens désorientés, décimés
1. EVER, 2, 12 SC.
3, 59 SU.
2 Ever, 5, 1129 : ut satius molto iam sit Parere quietum | quam regere
imperio res uelle et regna tenere. | Proinde sine incassum defesst sanguine sudent
|
angustum per tier luctantes ambitionis. Comment Cicéron n’eüt-il pas été tenté,
en lisant ces vers, de songer à sa propre situation face aux appétits provisoirement ligués des triumvirs ?
3. Comme le dit justement O. Trscart, art. laud., in Comvivium, t. 0,
1934,
P. 254. Sur Menmuus, cf. en dernier lieu le portrait esquissé par P. BovaNcÉ,
Lucrèce, Paris, 1963, p. 20 sq. Les amis épicuriens romains de Cicéron sont
dans leur ensemble de « grands seigneurs » de la noblesse romaine : cf. A.
Momt-
GLIANO, dans JERS, t. 31, 1941, p. 150.
1717
I est d'ailleurs sipniheatil qu'avec des considéiants différents, sinon
opposés, le De natura rerum et le Songe réprouvent également le sulcidet, Contre les exemples également néfastes que donnaient Vabstentionnisme d'un Atticus ou le cynisme d'un César, il importait de douner
à la propagande épicurienne une réponse qui tentât d'être à sa mesure,
et, sans verser dans la technicité des discussions d'école, de li opposer
des vues d'une ampleur comparable. En relisant le Songe dans cette
perspective, on peut envisager cette réponse comme un défi et un
débat, pour constater enfin que ses thèses les plus incompatibles avec
celles du De rerum natura ont elles-mêmes subi comme un choc en
retour de la critique lucrétienne.
Considérée sous l'angle des artifices littéraires, la mise en scène
initiale du Songe apparaît fort cohérente avec l'ensemble de la fiction
du dialogue. Scipion Émilien, le personnage central, évoque ses souvenirs d'Afrique à la veille de la chute de Carthage, et son long entretien avec Masinissa sur l’Africain. I n'est pas jusqu'à l'évocation
d'Ennius et à la croyance aux songes prophétiques et révélateurs qui
ne puissent trouver dans le climat pythagorisant du cercle des Seipions
leur justification ct leur vraisemblance. Mais chacun de ces éléments,
à Venvisager de plus près, fait de cette « ouverture africaine » du
Songe une sorte de défi à Lucrèce. Voici bien vivants dans la mémoire
des Romains — interlocuteurs comme lecteurs du Songe
les souvenirs des guerres puniques et de Scipion Y’Africain. Or, Lucrèce avait
choisi ces deux exemples pour montrer le triomphe universel de la
mort et l'insensibilité des hommes aux événements irrémédiablement
passés?, « Scipion, ce foudre de guerre, terreur de Carthage », qui «a
rendu ses os à la terre comme le plus bas des esclaves », voici que
Cicéron le montre, pour reprendre le vers d'Ennius, « uiuos uolitans
per ora uirum »; bien plus : toujours vivant dans l’immortalite bienheureuse de la Voie lactée, et prêt à redonner à son petit-fils et à tous
1. Ever, 3, 79, précisément après avoir censuré la poursuite des honneurs
et de la gloire, condamne les mobiles erronés qui poussent les hommes au suicide
par crainte de la mort ; Cic, rep., 6, 3, 15, le stigmatise comme un abandon
du poste confié à l'homme par la divinité.
2. Les guerres puniques, dans Lvcr., 3, 833, sont comparées « à un cataclysine qui confondrait dans une même ruine la terre et la mer, la mer et le ciel »
(comin, ÉRNOUT-RORIN, ad loc.), et Lucrèce ne les a évoquées que pour montrer
comment le temps a établi entre ces faits terribles et ses contemporains une
coupure qui les laisse à l'égard de ces guerres dans une invulnérabilité
atlective
aussi totale que celle de la mort. Au contraire, Cicéron, dans les premieres pages
du Songe, fait prédire à Krnilien l'écrasement, pour lui glorieux, de Carthage,
après avoir exalté les hauts faits du premier Africain. Les climats respectifs de
ces allusions sont bien distincts.
Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)les « principes » romains une confiance fervente en la grandeur de leur
mission politique!.
Mais surtout, se référer aux songes d’Ennius pour justifier implicitement celui de Scipion, c'était, en commençant le récit, invoquer
le patronage du vieux poète avec le même respect que Lucrèce l'avait
fait — en dépit de son dissentiment doctrinal — an début de son
poème. Dans ce passage, Lucrèce avait d'ailleurs fait allusion, lui aussi,
à l'apparition de l'ombre d’Homere à Ennius, mais pour condamner
avec mesure pareille croyance?. Comme s’il faisait sur ce point à Lucrèce
une concession dans le goût du rationalisme épicurien, Cicéron donne
de ce songe d'Ennius une explication psychologique destinée à faire
accepter de tous les lecteurs sa propre fiction du songe d’Emilien :
l'entretien fervent de Masinissa et de Scipion Émilien sur le premier
Africain est la cause naturelle du songe d’Emilien au cours de la nuit
suivante. Une telle explication est exactement parallèle à celle que
Lucrèce donne du contenu des rêves : « Les objets... qui nous ont
longtemps occupés, et qui ont exigé de notre esprit une attention
particulière, ce sont ceux-là mêmes que nous croyons voir se présenter
à nous dans le rêve »3. Mais il y a plus : l'écho fait place à la réplique.
Ayant ainsi justifié la vraisemblance de sa fiction, Cicéron présente
une double révélation apportée en songe par un mort. II ne s'agit
plus là de la suite des pensées de l’état de veille, Si répandu qu'ait été,
dans la littérature hellénistique antérieure, cet artifice d'une mise en
scène à la fois onirique et apocalyptique, une telle fiction n’en apparaît
pas moins comme un défi aux critiques répétées de Lucrèce contre la
aleur religieuse des apparitions en songe, en particulier celles des
1. LVCR., 3, 1034-1035: Scipiadas, belli fulmen, Carthaginis horror, [ ossa
dedit terrae proinde ac famul infimus esset. Au début du Songe, rep., 6, 1, 10,
Africanus se ostendit ea forma quae mihi ex imagine eius quam ex ipso erat
nottor… Même si l'on demeure conscient de la fiction littéraire, l'accent est mis
ici sur l'effigie de l’Africain, tel que l'« imago » de la demeure patricienne le maintenait effectivement vivant dans le souvenir de ses descendants: c'est tout le
contraire de la méditation lucrétienne sur les restes périssables déposés à l'entrée
de la via Appia.
2. Comparer Liver, 1, 117 sq, Ennius ut noster..., Puis 124 sq., sibi evortam
semper florentis Homeri | cummemorat speciem lacrimas effundere salsas | coepisse... ; et CIC., rep., 6, 1, 10 : aliquid in somno tale, quale de Homero scribit
Ennius...
3. Cic, rep., 6, 1, 10 : fit enim fere ut cogitationes sermone: que nostri pariant
aliquid in sonmo tale quale de Homero scribit Ennius, de quo uidelicel saepissime
uigilans solebat cogitare et logui ; LVCR., 4, 163 sq. : quibus in rebus multum sumus
ante morali | atque in ea vatione fuit contenta magis mens [ in sumnis eadem
Plerumque uidemus obire. Le fait que cette théorie se trouve exposée avant
Lucréce dans un fragment conservé d'une tragédie prétexte d'Accius, ct qu'il
s'agisse par conséquent d'une explication courante, et non pas techniquement
philosophique, n'ôte pas son intérêt à la symétrie que l’on observe ici entre les
idées du poète et celles de Cicéron.
JACQUES FONTA
1719
morts « dont la terre recouvre déjà les ossements ut. Si Luerece tient
tant à cette critique, c'est qu'il y voit Pune des deux sources
et
sans doute la plus ancienne et Ja plus inportante, puisqu'il
nomme
la prenuère
de Ta foi religieuse traditionnelle, celle qu'il nonune la
« superstitio » Cette croyance à l'apparition des morts est liée à celle
dont les hommes ont fuit des dieux, dans la mesure
des êtres surhurmains
même où le culte des Manes continue alors de tenir une place essentielle
dans la religion romaine?. Or le Songe prend ici le contrepied de la
critique lucrétienne. I est l'instrument d'une révélation prophétique
sur l'avenir et la fin de Scipion Emilien, mais aussi sur le sens religieux
de l'exercice des responsabilités politiques, et sur la destinée immortelle
de ceux qui Pont exercée. Trois grands morts de Rome — les ancêtres
directs de Seipion Emilien — apparaissent donc ici comme des médiateurs sacrés, des êtres en quelque sorte de statut divin, plus proches
des morts héroïsés de la tradition grecque que de la survie confuse des
Mânes. Enfin, l'« horror » devant cette apparition en songe ne dégénère
1. Dès Lver., 1, 105, les terreurs qui empoisonnent l'existence de l'homme
sont signilicativement appelées somnia quae uitde raliones uertere possent. l'en
après, l'évocation des fameux songes littéraires dW’Enmus (apparition d'Humère,
descente aux enfers) se termine par une critique précise de la croyance à Vapparition des morts dans tes songes, ibid, 131-135 : el quue res... mentes ftervificet…
sonne. Sefprullis | cernere ult uideasnus audireque coranı | morte obita quorum
tellus amplectitur ossa. Cette critique se précise au début du chant 4, dans la
présentation initiale de la théorie des sitmulacres, dont l'une des fonctions
essentielles est ainsi de délivrer l'homine de la terreur des visions et des rêves
(4. 44), cum saepe figuras [ conluimur nitvas simutacraque duce caventim | quae
nos horrifice languentts suepe sopore { excierunt, ne forte animas .Icherunte reamur |
effugere aut umbras inter utuos uolitare,... Elle se développe largement dans
Pexpheation rationnelle des visions et des rêves, au milieu de ce chant: 4, 722 sq.
Nouvelle allusion à ke prétendue apparition des morts dans les songes, ibid,
700 54. : certe ul utdeamur cernere en quem | vedicta utta dam mors et terra poli
tast. Elle est reprise explicitement dans le resume du chant 4 donné au début
de 5 (55 Sq), d'une manière qui montre bien l'importance que lui attache
Lucrece : be sq. sed simulacra solere in somos fallere menten | cernere cum uideamus eum quent ulla reliquit.
2. Les apparitions des songes à l'origine de la croyance aux dieux : Lycr.,
5. 1179 sq. reflete la pensée d’Fpicure (cf. comm. ERNOUT-ROBIN, ad loc).
Si les morts n'y sont pas explicitement cités, la critique du chant 3 (ef. n. préc.)
laisse entendre que, parmi tes apparitions surhumaines des songes, Lucrèce
inclut implicitement celles des défunts. La chese est d'autant plus probable
qu'à l’époque de Lucrèce, et sous influence grecque, la religion des Manes tend
à se sublimer, dans les classes les plus éclairées, en un culte personnel rendu
aux morts héroisés : cf. Pexemple de Cicéron avec sa fille Tullia ; et, plus généralement, sur les progrès de la croyance à une survie personnelle, et déjà à une
sorte de divinisation des
défunts, les références rassemblées dans les pages
classiques de W. FowLer, The religious experience uf the Roman people, London,
1911, Lecture X VIT, p. 380-402.
.
3 Si l'apparence des trois ancêtres d'Énnben est toute humaine, elle n'en
provoque pas moins chez Ennlien la réaction religieuse spécihque de "homme
mis en présence du sacré : celle de 1" «horror «Cf, rep., 0, 1, 10 2 Quem wbt
armani, equidem cohorruë LU le premier Africain altıme da hicat du ciel son
origine, sa destinée, sa nature célestes, et sa béatitude éternelle : vb, 6, 3, 13,
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)pas en terreur. Elle n'y est pas exorcisée intellectuellement par la
définit pour Lucrèce la piété authentique : « pacata possunt ommia
raison, comme chez Lucrèce; elle est surmontée par un effort moral
mente tuert » (eb. 5, 1203).
Aussi bien que l'étonnante précaution demandée au patronage
d'Ennius, une telle consonance montre que la réplique cicéromenne
n'exclut pas un dialogue avec Lucrèce, au niveau des attitudes les
de maîtrise de soi, et par Vobéissance aux injonctions de l'apparition :
« omitte timorem » (6, I, 10).
Avant même, d'ailleurs, que s'ouvrent les perspectives initiatiques
du Senge, un autre défi est porté à la critique lucrétienne de la religion
par la prière de Masinissa aux dieux-astres. Car la seconde racine de
la « superstitio » est, selon Lucrèce, l'interprétation erronée de l'ordre
cosmique, tel qu'il apparaît, en particulier, dans le mouvement des
astres!, La première partie du chant V de Lucrèce contient une explication rationnelle destinée à réfuter les traditions philosophiques et
religieuses qui sacralisaient le ciel étoilé. La prière de Masinissa apparaît
donc comme un refus de cette critique et un démenti à la conception
d'une religion oppressante contre laquelle elle était dirigée. Dans l'invocation aux « êtres célestes » que sont les dieux-astres, l’ennianisme
-- à un genre animé — « caelites » évoque et corrige le neutre « caclestia » familier à Lucréce, tandis que l'attitude de contemplation du
ciel s'exprime en termes voisins de ceux de Lucrèce dans sa critique.
Mais cette contemplation n'engendre ici ni angoisse, ni terreur de dieux
tyranniques. Elle fait naître, dès ces premières lignes, l'expression d'une
confiance et d’une gratitude personnelle envers des êtres personnels :
une « fides » au sens profane autant qu’au sens religieux?. Elle crée
ainsi ce climat de spiritualité confiante en la divinité qui va définir à
travers tout le Songe l'attitude religieuse envers le cosmos divin. Mais
cette prière ne s'adresse pas aux dieux du polythéisme romain traditionnel, et son exotisme la dérobe d'autant mieux aux prises de la
critique lueretienne®. Elle consonnerait plutôt, par sa ferveur sereine,
avec la haute conception que se fait Lucréce d’une attitude religieuse
1721
plus profondes, en deçà ou au-delà des antithèses doetrinales. Un tel
dialogue prend, à l'intérieur du Songe proprement dit, comme l'allure
d'un débat. Cicéron ne se contente pas, en eflet, d'y opposer aux
Épicuriens une fin de non-recevoir. I se sent lui-même trop directement concerné par la critique lucrétienne, trop en sympathie aussi
avec certains aspects de sa religiosité authentique, pour demeurer
insensible a l'attrait de son idéal : celui d'une humanité réconciliée
intérieurement avec l'univers et, par 14, avec elle-même. Le problème
n'est donc pas pour lui de se retrancher dans un conservatisme fermé,
et d’opposer vainement à cette philosophie une tradition politique
purement romaine; c'eût été à la fois une erreur de calcul et une
erreur historique. Son dessein est, au contraire, de tenter de concilier
l'idéal politique traditionaliste qui est le sien avec une large vision
du monde qui semblerait d'abord Vexclure. s'agit pour lui de réduire
l'écart, peu franchissable aux yeux de Lucrèce, entre une sagesse
d'abord attentive aux lois objectives de la nature, et une action politique où le pire se mêle au meilleur et parfois le submerge. C'est en
ce sens que le Songe cherche en quelque sorte à « remodeler » l'idéal
traditionnel du citoyen romain, en replagant le gouvernement des cités
dans le cadre d'un ordre cosmique qui, loin de le dévaluer, lui donne
au contraire valeur et signification dernière. I ne s'agit done pas,
pour Cicéron, de dresser une sagesse contre une autre, et de reprendre
épurée. De Masinissa, comme ensuite d’Émilien et de ses ancêtres,
à Venvers les polémiques minutieuses de Lucréce contre les Stoïciens,
mais de chercher une synthèse neuve, susceptible de proposer à ses
on pourrait dire, en dépit des différences de ton et de doctrine, ce qui
lecteurs, et d’abord de lui donner à lui-même, des raisons renouvelées
1. Lver., 5, 1183 : Praelerea cueli rationes vrdine certo | et uaria annorum
cernebant tempora uerti | …
2. Cic, rep., 6, 1, 9 : uliquantoque post suspexit ad caelum, et: grates, inquit,
tibi ago, summe sol, uobisque, reliqui caelites..., et le comm. de Ronconı, ad loc.
Au contraire de cette prière confiante, Lucréce montrait l'homme saisi d'une
angoisse au spectacle du ciel. Noter le même verbe suspicio (avec une construction directe moins emphatique) dans ce passage de Lycx., 5, 1204 : Nam cum
suspicimus magni cuelestia mundi | templa... in pectore cura | illa quoque expergefactum caput erigere infit | nequae forte deum immensa potestas | sit... Sentiment précisé un peu plus loin (5, 1218) en formidine diuum. On note les mundi
tenipla, rappelés dans le Songe : rep., 6, 4, 17, nonne uspicis quae in templa ueneris ? (au singulier aussi, cf. LVCR., 5, 1430 et rep., 6, 3, 15, pour désigner également le ciel).
3. Qu'il s'agisse d'un artifice de couleur locale, comme le pensait
M. 1°. Boyancé, ou d'une authentique tradition numide, comme l'a suggéré
M. André Piganiol, dans sa communication Sur la source du Songe de Scipion, in
CRAI de 1957 (1958), p. 88-93.
de continuer à croire en la valeur absolue de Paction politique.
La concession première à cet air du temps, tel qu'il apparaissait
sous une forme extrême, sinon extrémiste, dans le poème de Lucrèce,
est la primauté accordée par le Songe à la nature cosmique de l'être
humain sur sa nature d’ « animal politique » La mise en scène interne
du Songet présente sur ce point la même inversion des perspectives
traditionnelles que le De rerum natura. Par-delà la prophétie initiale,
l'essentiel de la révélation s'applique à définir la place qui est celle des
hommes politiques dans l'univers; place infime et grandiose sur ce
minuscule canton du cosmos qu'est le globe terrestre : que l'Empire
de Rome est petit, quand on contemple ce point infinitésimal du haut
1. Par opposition A 1’ « ouverture africaine » de la visite chez Masinissa,
extérieure au récit du songe proprement dit.
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)de la Vote lactée! ! Ici aussi, c'est done en quelque sorte la « physique »
qui commande la politique, non pour la condamner, mais pour la
mettre à sa place dans l'ordre universel et l'y subordonner, dans une
vision qui, comme celle du poéte épicurien, est tout A la fois esthétique,
scientifique et religieuse?, Cicéron insiste sur la beauté prodigicuse
son esprit « agité et tourmenté par les soucis » de la vie publique
« parviendra d'un vol plus rapide en ce lieu qui est sa demeure ot,
La purification du cœur n'est plus seulement pour lui l'œuvre de la
raison dissipant les ténèbres intérieures. Elle est mise en œuvre par
un style de vie mixte où Von retrouve, sous une autre forme, les thèses
chères à Cicéron sur
€ otium cum dignitate ». Tout en insérant
des astres invisibles de notre terre, sur l'éclat de la lumière sidérale.
I donne un exposé scientifique de l'harmonie des sphères. Il accorde
une importance particulière au soleil. Et si le contenu de cette astronomie est bien différent de celui de la physique épicurienne, il reste
que Pattitude de Cicéron devant la beauté de ce monde sidéral, le
ton poétique et enthousiaste sur lequel il en peint les harmonies, ne
sont pas sans rappeler la couleur de certaines pages de Lucrèce?.
Ces symétries apparaissent aussi, par voie de conséquence, dans
l'obligation et l'intention de la « contemplatio caclestium ». Elle est
pour Lucrèce le fondement et l’aliment d'une paix intérieure accordée
à l’ordre du monde. Pour Cicéron, cette contemplation doit dominer
d’abord l'homme dans l'univers, une telle conception ne vise pas, pour
autant, à dégager son sort individuel des remous de la vie collective.
N l'y engage au service d'une « concordia » qui doit s'établir à la fois,
et respectivement, entre les classes sociales et entre les puissances
de l'âme, aussi bien que dans les sphères cosmiques. La référence au
tout n’élimine pas cette partie de l'univers, au contraire privilégiée,
où le destin des cités dépend justement de la qualité du service que leur
apportent les « principes » appelés à ces fonctions providentielles.
Une telle morale se fonde en effet sur une vision métaphysique de
la destinée particulière de l'homme politique. Selon un schéma fort
toute l'activité de l’homme, comme une sorte de direction d'intention
ancien dans Phellénisme, et dont on retrouvera le développement
haut », « considérer cette demeure éternelle », doit lui rappeler conscompliqué jusque dans la gnose et le néo-platonisme, cette mission
et sa récompense finale trouvent leur expression imagée et quasi
1. Chez Lucrèce aussi bien que dans le Songe, misère et grandeur de l'homme
face à l'univers sont également allirmees avec force, selon une tradition qui
remonte à l'argumentation des proptreptiques, et peut-être au prototype qu’ Aristote avait donné du genre. L’humiliation de l'homme face à l’immensite du
cosmos, qui le déborde de toutes parts dans le temps et dans l'espace, est aussi
présente dans le Songe, — sans doute comme un mouvement passager qui ne
prend tout son sens que dans une sorte de dialectique d'ensemble de la théologie
cosmique …—, jusqu'à une négation violente de la grandeur de Rome qui consonne
avec les pages sanglantes de Lucrèce contre la vanité de la guerre et de la gloire :
rep., ©, 3, 16, iam uero ipsa terra ita mihi parva wisa est, ut me imperii nostri,
quo quası punctum eius attingimus, paeniteret.
2. Ces harmoniques diverses apparaissent dans la valeur que présente, dans
le Songe, le verbe contemplari (et ses synonymes et paronyme : intueri, spectare,
suspicere). Il associe étroitement l'émerveillement devant la beauté du ciel
étoilé (ainsi 6, 3, 16 : omnia mihi contem planti prueclara cetera et mirabılia uidebantur), la curiosité intellectuelle de l’observation astronomique (6, 4, 17 : les
7 sphères), la révérence fervente devant la manifestation visuelle du
mythique (mais avec quelle discrétion dans la sécheresse de l'image
réduite à un double mouvement) dans la descente et la remontée de
l'âme, parcelle des feux astraux destinée à retrouver son séjour originel
après l’accomplissement de sa mission terrestre. Une telle affirmation
est en contradiction absolue avec les thèmes du chant III de Lucrèce
sur la mortalité de l'âme. Mais à la considérer davantage, Cicéron
s'abstient de lui conférer la précision excessive qui lui donnerait un
tour mythique. 1 fait en sorte que cette expression concrètement
cosmique de son origine et de son destin posthume demeure intelligible même à un lecteur sympathisant avec les thèses de Lucrèce.
De part et d'autre, la matérialité de l'âme est clairement affirmée :
agrégat d'atomes ou parcelle de feu. De plus, le schéma de descente
et de remontée de cette matière subtile n'est pas sans consonner
curieusement avec Vexpression de la même image archaïque (et que
certains diraient aujourd'hui « archétypique ») chez Lucrèce : « Nous
sommes tous issus d'une semence venue du ciel », et à la mort, « tout
Dieu
cosmique (ibid. : Nonne aspicis quae in templa ueneris ?). Mêmes harmoniques
ce qui émane des régions de l’&ther regagne les régions du ciel qui le
recueillent à nouveau ». De part et d'autre, la destinée de l'homme
s'exprime ainsi en des termes cosmiques liés à> la théorie du cycle
universel des éléments, — cette sorte d'échelle de Jacob paienne qui
unit la terre au ciel — : ceux qui gouvernent les cités, dit le premier
chez Luerèce, pour qui la nature, cusmique ou terrestre, est, tour à tour ou
simultanément, spectacle, objet d'investigation, présence révérée.
3. Aux observations détaillées de Ronconi sur la qualité poétique du vocabulaire en certains passages du Songe, on juindra les remarques d’E. PARATORE,
op. laud. (supra, p. 1713, n. 1), p. 82, sur la parenté de ton entre les passages
du Songe où Cicéron « contemple avec une anxiété tremblante, une angoisse
emphatique… les immensités opposées qui pèsent sur la condition humaine »,
et l'impression éprouvée par Lucrèce au spectacle de l'univers dévoilé par la
philosophie d’Epicure en 3, 28 : His ibi me rebus quaedam diuina uoluptas |
perctpit atque horror, quod sic natura tua ui | tam manifesta patens ex omni parte
1. Cie, rep., 6, 6, zo: havc caelesha semper spectalo, lla humana content,
corrigé et complété par 6, 4, 29 : sunt aulem uptimae curae de salule patriae,
quibus agitatus et evercitatus animus uelocius in hance sedem et domum suam
retecta est.
peruolabil.
WH
i
3
vi
tamment sa fin dernière. Mais cette orientation ultime de tout son
être le détournera d’autant moins de son engagement politique que
die à
qu'il parderait au cœur même de son action, « Fixer son regard en
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Africain du haut de la voie lactée, « partis de ces lieux, y retournent »!.
On s'étonnera moins que des oppositions aussi caractérisées entre
inavouce à son propre exil, à ses déboires politiques depuis le retour ?
Cela est probable. Mais quoi qu'il en soit, il veut que l'homme politique
deux visions de l’homme et deux conceptions de son rapport à l'univers
n’excluent pas non plus certain accord sur des points précis de la morale.
Nous avons déjà signalé ce qui concerne le refus du suicide? I faut y
joindre cette dépréciation systématique de la gloire humaine, en quoi
ne se dérobe pas. Et la révélation se ferme sur Panatheme jeté aux
« serviteurs des plaisirs », que leurs passions ont lind par pousser à
les deux penseurs s'accordent à remonter, par des intermédiaires sans
de Jugement dermier. Les coupables apparaissent voués une sorte de
purgatoire eireumterrestre qui annonce celui des révélations d'Anchise
1724
doute différents, à un lieu commun de la diatribe hellénistique, sinon
au Protreptique d'Aristote. Au mépris de la gloire se rattache étroite-
1725
« violer les droits des dieux et des hommes » Le Songe se termine
ainsi
et peut-être du même coup le trate
sur cette miniature
au Vie chant de l'Ænéidet. Une telle réprobation des hédonistes visement, chez Lucréce, la condamnation des guerres qui sont une vaine
et coupable exaltation de la volonté de puissance, et comme une sorte
t-elle ainsi les « Épicuri de grege porcos », par une sunpliication déjà
ancienne, mais destinée à une fortune croissante? IL faudrait alors
de satisfaction dérisoire du désir d’eternite. Le poëte semblait plus
particulièrement obsédé par les horreurs des guerres civiles. Cicéron
dénonce, d'une manière plus enveloppée, la vanité des guerres étrangères de conquête, nommément dans les régions les plus lointaines de
l'Orient. Cette topique liée aux exploits fabuleux d'Alexandre ne peut
connaître qu'un regain d'actualité après les campagnes de Sulla, de
Lucullus et surtout de Pompée en Orient®, Les points de départ de
ces raisonnements respectifs sont analogues. Ils procèdent d'un même
effort de lucidité et de purification des intentions de la « uirtus ». Mais
tandis que Lucréce ne veut plus connaître d'autre vertu qu’individuelle
et, d'abord, d'ordre intellectuel, Cicéron ne vise pas seulement à une
telle purification du cœur par la raison. I entend que cette critique
des mobiles les plus secrets de la vertu civique ne finisse point par
reconnaître que cette caricature outrancière des adeptes du plaisir
n'a rien à envier à sa symétrique : celle que Lucréce avait tracée de
l'homme politique, livré par son arrivisme à tous les démons de la
cupidité et de l'ambition. Ne pourrait-on même se demander si cette
eschatologie sommaire du Songe, pour platonisante qu'en soit Uinspiration dernière, n'est pas à considérer sous la plume de Cicéron comme
une rétorsion sans aménité contre les attaques de Lucrèce envers ceux
que point « l'amour aveugle des honneurs »2 ?
Mais un tel choc en retour du poème sur le Songe se présente
rarement sous les espèces d'une rétorsion comparable. De fait, les
convergences partielles ou les rencontres d'expression - imagée ou
dissoudre son objet même. La purification des intentions ne va pas
de son adversaire, ni de rejoindre en quelque maniere le climat spect
sans l'acceptation de l'action désintéressée et de ses épreuves, supportées avec courage au service de la républiquet, Pense-t-il de manière
en une Providence universelle est loin de l'avoir amené, du moins
non
-, ont commencé de montrer que Cicéron, dans son désir de
répondre à Lucrèce, n'a pu éviter de subi certaine influence des vues
fique de sa spiritualité. La protestation de la foi religieuse cicéronienne
dans le Songe, à défendre tels quels le polythéisme et les « supersti-
1. Même s'ilest vrai que les contextes different, car dans la genèse de l'homme
Lucrèce fait intervenir fortement ici la gestation des espèces vivantes dans le
sein de la terre-mére. LVCR,, 2, 091 : Denigite caelesti sumus omnes seine orıundi,
et 999 sq. : Cedit item retro, de terra quod fuit ante, | in terras, et quod missumst
ex aetheris oris, | id rursum caeli rellatum templa receptant ; et Cic, rep., ©, 3, 13:
harum (= ciuitatun) vectores el conseruatores hinc profecti huc reuertuntur,
précisé ensuite ibid, 6, 3, 15 : disque animus datus est ex ıllis sempiternis ignibus
quae sidera et stellas uocutis, et ibid., 6, 3, 16 : eu uile uta est in caelum, et un
hunc coetum eorum qui tam uixerunt el corpore laxati hunc incolunt loeum quem
des hommes»). Sur les «soucis « qui « agent et tourmentent » l'homme pohugue, et hätent ainsi son retour au céleste séjour, et. bed, by, 29 (cité supra,
p- 1723, N. 1)
1. Cic, rep, 6, 9, 29 : Nanigie eorun un qui se corporis noluptetibus
dediderunt earumque se quasi ministros praebuerunt, unpulsuque Rbidinum uoluptatibus vbuedientiton deorun et howminion dura wtolaucrant, corporibus elapsi circunt
ipsam terram uolutantur nec in une locum aise wulhs exagitate saeculis reherhentur.
2. CE supra, p. 1717, 0. 1.
‚3. CIC, rep, 6, 6, 22: Ex his ipsis cultes notisque terris nunc aut tuin aut
cutisquant nostrum nomen uel Caucasum hunc, quent cernis, transcendere Pott
uel illum Gangen transnatare ? nel quis in Orientis uel obeuntis solis ultimis aut
aquilonis austrine partibus nomen tuum andiet? La généralité de ces lieux
communs ne retire rien au fait que ces lignes ont été écrites et ont commencé
d'être lues durant la Guerre des Gaules, et par des hommes qui avaient assisté
2. L'assimilation est d'autant plus probable que cet anatheme final est
symétrique des attaques de la préface, et qu'une telle symétrie répond aux
exigences de la « composition en amande » si sensible dans l'esthétique contemporaine. Kapprocher Liver, 3,59 sq." Denigue auartlies et honorem dere cupide |
quae miseros hontines cogunt transcendere fines | turis et interdum soctos scrlerum
alque ministros | noctes atque dies niti praestante labore | ud suminias emeryere
opes... II se pourrait que Cicéron, ayant en vue ce passage précis, ait tenu
à préciser en retour que da recherche du plaisir, n'étant pas one moindre passion
en or au triomphe éclatant de Pompée revenu conime un nouvel Alexandre des
que lauaritia ot la cupide, peut s'engager dans un engrenage atest dangereux,
utdes,
pentes du Caucase.
4 CIC, rep., 6, 7, 25 : suis te oportel illecebris ipsa wirtus trahat ad uerum
decus (conclusion d'une invitation à renoncer à la popularité et aux « récompenses
qui la mène également à tous les crimes pour se satisfaire. Noter au passage la
symétrie entre earum
(
uoluptutum)
prinistros et
iura wiolauerunt et transcendere fines iuris.
scelerum
nuntstros,
entre
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)tions » attaqués par Luerèee. Si les noms de quelques-uns des grands
dieux y apparaissent, c'est au cours de Er présentation des sphères
planétaires, et à propos des planètes qui portent leurs noms, Cicéron
se garde bien, au demeurant, de personnifier trop précisément le Dieu
cosmique, Est-il plutôt dans léther? dans la Voie lactée 2 dans les
planètes? dans le soleil ¢ Une telle incertitude ne lasse gucre à ce
fACQUES
FONTAINE
1727
du même environnement historique, politique et social, ni par les ana
logies secrètes des deux grandes philosophes nées a âge hetlémistique.
N baart faire plus précisément état du dialogue ancien et personnel
entre Cicéron et les Epicuriens grees où romains de son temps, dialogue
que da lecture du poeme de Luerèce a rende plus serré eb plus urgent.
Les deux
penseurs abordent
avec
he
tete gab pathétique un
« dieu premier qui régit l’univers céleste » une consistance individuelle
plus nettement perceptible qu'à «la nature qui dirige et gouverne les
de leurs choix personnels La critique acerbe, et de coul
évolutions des astres vt. Cette divinité immense, diffuse, universelle, se
très romaine, que Lucrece a faite de la vie politique et de ses illusions
problème dont l'enjeu est d'abord ta justification de leurs actes et
Fr parfois
manifeste aux regards dans les feux sidéraux du Songe d'une manière
montre, aussi bien que son amitié pour Memmmius, qu'il touchait sans
aussi visible, mais aussi incertaine, que dans la lumière de Vembellie
printanière de l'hymne à Vénus.
doute de bien près ce milieu où Cicéron s’cforeait de battre le rappel
des « optimates »!, Cela aide à mieux comprendre, entre le poème et
Dans la spiritualité qui découle d’une telle théologie, on découvre
de nouvelles correspondances entre le poète ct l'orateur. Le but qu’ils
poursuivent est bien de susciter, en la rendant à la fois plus pure ct
plus intérieure, une religiosité authentique : à la fois personnelle et
cosmique, fervente dans son mouvement intime et clairement rationalisée dans ses justifications philosophiques. C'est là tout le contraire
des démarches rituelles et du formalisme inquiet qui earaciérisaicnt
les « superstitions » ancestrales. De part et d'autre s'esquisse ainsi le
mouvement d'une même et double recherche : elle vise à satisfaire
à la fois l'exigence intellectuelle, scientifique, de la raison, et l'exigence
existentielle de fidélité à un absolu d'ordre moral. Mais Cicéron veut
montrer que, loin de pouvoir s'achever dans une fuite loin de la société
corrompue, une telle recherche ne peut s’accomplir authentiquement
hors de la fidélité de l’homme politique à sa vocation. Quiconque,
patricien ou « homme nouyeau », porte en lui la vocation providentielle
des « principes », slusiopnerait en renongant à sa vocation politique,
füt-ce pour devenir un sage aux mains fallacieusement propres. FMinalement, la révélation cysmique du Songe ne vise done pas moins au salut
de ses lecteurs-que l'exposé lucrétien de la physique épicurienne. Le
poète et l'orateur tentent tous deux, par des voies distinctes, de réconethier le lecteur romain avec la vie qui semble lui échapper dans l’absurdité de désordres politiques interminables, L’affrontement des deux
attitudes sur la réponse qu'il convient de donner à l'engagement
politique n'exclut pas cette communauté de climat entre les deux
weuvres. Elle ne saurait s'expliquer seulement par les données objectives
1. LVCR., 1. 77 : erpediam qua ui flectat natura gubernans. Avec une terminologie stoicicnne et providentialiste, il n’y a guère plus de netteté dans les
Images
plus politiques, et moins navales
de Cie, rep., 0, 3, 13: ii prencipi
deo qui ommen mundim regit, Mais seulement une sorte d'athrmation des liens
implicites du cosmos et de la cité; cf. aussi reprise du même vocabulaire, un
peu plus développé, en 3,
et nuicrocosme humain.
26, pour la correspondance entre univers sidéral
le Songe, des consonances inspirées par une sympathie (au sens psyehalogique d'une « Einfühlung ») qui ne s'adressait pas seulement à
I’ « ingenium » et à le ars » de Lucréce; mais aussi des dissonances
d'autant plus irrémédiables. A la vénération fervente du poète pour
son maitre répond ici celle d’Emilien pour ses ancêtres directs. Tous
deux, par des voies distinetes, ont reçu révélation dune doctrine de
salut. Mais la réponse de Cicéron semble suggérer que ce salut est
à chercher à l'écoute du héros immortalisé par la tradition romaine,
et non pas à la suite d’un maître étranger héroisé par ses disciples,
En matière d’ « auctoritas », et quand il s'agit de peser la valeur de
l'engagement civique, Scipion l'emporte sur Epicure. L'ardente péroraison de Vorateur se hausse au meme ton de conviction pressante el
persuasive que l'enthousiasme poélique de Lucrèce. A son tour, avec
la même émotion et la même puissance communicative, Cicéron cherche
à exprimer, solennellement, moins ce qu'il croit que ce qu'il s'efforce
de croire.
On commettrait donc une erreur grave en opposant un Cicéron
dilettante et philosophe par divertissement à un Lucrèce qui aurait
été totalement différent de caractère et d'attitude?. L’antithése ne
serait même pas vraie pour le Cicéron des derniers traités philoso-
1. On sait l'obscurité quasi totale qui recouvre la biographie de Lucrèce.
1 paraît impossible de déduire de son œuvre son appartenance sociale et même
ses préférences politiques, comme l'a prudeminent rappelé Po Bovanch, Lucréce...
Paris, 1963, p. 15-16. Du moins la qualité de sa culture et son amitié avec
Memmius laissent-elles pressentir qu'il vécut dans Ja haute société romaine.
Sa connaissance approfondie d'Énnius et son admiration pour lut, son désir de
chanter en langue latine la pensée épicurienne, sont des indices plutôt tavorables
à des affinités traditionalistes et à une éducation romaine de type ancien. Nous
entendons ici « optimates » au sens moral que Cicéron a détini dans le Pro Rose,
et rappelé au premier livre du De republica.
2. W.A. MERRILL, op. laud., ibid. (supra, p. 1713, 0. 1) oppose un Cicéron
« dilettante qui satisfait une aimable curosité », lorsqu'il expose la philosophie
en un style journalistique et améne », à un Luerèce « prêcheur enthousiaste d'une
nouvelle Bible » et « tout entier absorbé dans son dessein
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)phiqnes. Mais la fausseté d'une telle opposition apparait plus clairement
encore quand on relit le Songe de Scipion. Certes, il convient d’étre
toujours en garde contre les illusions d'optique, mais sans épouser
pour autant, par un préjugé inverse, les défiances excessives de l'hypercritique. Hse peut qu'une bonne part des lucrétianismes formels relevés
dans le Songe soient en fait des réminiscences d’Ennius : cela ne saurait
surprendre chez l'auteur d’dvafea en hexamêtres latins. Mais, même
dans l'hypothèse d’une réduction aussi extrême, le recours de Lucrèce
et de Cicéron à ce grand trésor poétique de la Rome antérieure à Virgile,
l'hommage rendu à l'autorité d’Ennius au début des deux œuvres,
n'en poseraient pas moins un problème, Il se peut que Yon doive
réduire l'influence de la lecture de Lucrèce sur la composition du De
republica, et surtout de son livre VI, à celle que la chimie moderne
reconnaît à ce qu'elle appelle un catalyseur. Mais Vhypercritique la
plus exigeante ne saurait facilement soutenir, au seul vu de la « fourchette chronologique » dans laquelle prennent place à la fois cette
lecture du poème et la composition du traité, que la première n'a eu
aucun retentissement sur la seconde. A fortiori quand Cicéron à marqué
aussi nettement, dès sa préface, le caractère fondamentalement anti
épicurien de son propos.
La lecture du poème de Lucrèce a exercé sur la pensée du théoricien
politique une influence contraire à l'attente de l'ami de Memmins.
Elle l'a poussé à se faire, en écrivant le Songe, comme le réformateur
religieux!, et le directeur de conscience des « optimates », et à définir
pour eux ce que l’on pourrait appeler une spiritualité « moderne » de
l’homme politique romain. Méme si l’on pouvait retenir la thèse hypercritique de Merrill selon laquelle Cicéron n'aurait jamais jeté qu'un
ceil distrait sur des fragments du poème de Lucrèce, il n'en demeurerait
pas moins entre les deux œuvres une symétrie trop précise pour ne pas
attirer le regard. Et le Songe de Scipion n'en serait pas moins apparu
comme une réponse involontaire à la provocation lancée par Lucrèce
aux hommes politiques lettrés qui lont lu avec et après Memmius.
Ce ne sont plus seulement les Géorgigues, c'est déjà le Songe de Scipion
en qui il conviendrait ainsi de voir le premier ancêtre de l'œuvre du
cardinal de Polignac. C'est peut-être là qu'il faut chercher le secret
1. Le mot a été prononcé, à propos du projet de « constitution religieuse »
que l'on peut dégager du De legibus, par M André Piganiol, dans sa communication sur Cicéron réformateur religieux, à la Société d'Études Latines : cf.
le
CR. dans REL, t. 30, 1958, p. 67-68. Ainsi, sur ce point précis, le De legibus
propose également |’ « hypothèse » pratique d'une « these » doctrinale posée
dès le De republica. En l'occurrence, l'ébauche d'une théologie et d'une spiritualité préparent directement l'esquisse ultérieure d'une religion romaine rénovée
et débarrassée de ses superstiliones. Réformes de structure et innovations
(dans la religiosité intime comme dans son expression extérieure) ont peut-être
préparé (cf. ibid, p. 68) certaines des réformes religieuses d' Auguste.
1729
de la force impressionnante qui se dégage de ce morceau a effet. A la
profondeur d'un tel dialogue, il doit sans doute d'être resté, pour
Macrobe et les derniers païens de la Rome tardive, mais aussi pour
tous ceux qui Je relisent encore, bien autre chose qu'une « mosaique
de lieux communs »!,
4. Comme nous préférons à cette formule rapide et pen équitable d'A. J. bestugiere, encore trop inspirée de l'optique des « Quellenforscher « d'autrefois,
l'impression résumée par M. A. Piganiol dans sa formule des CRAT, 1957, p. 88°
« Le Songe de Scipion est un poème cosmique dont on ne se lasse pas d'admirer
la beauté étrange. » Est-ce recruter de force un illustre allié, que de constater
combien une telle définition du Songe s'accorde avec le sentiment qui a donné
naissance à notre hypothèse 2
Nous n'avons pu prendre connaissance qu'après
l'achèvement de cette étude, de Particle de 1. VRENCSENYI-WALDAPFRL, Creeron
et Lucrèce, in AAntHung, L 6, 1958, p. 321-383, mais il laisse entièrement de
côté le Songe de Scipion, I ne s'intéresse, passagerement, qu'à certaine concordance entre l'exégèse scientifique de l’éclipse qui avait précédé la ‘bataille de
Pydna {en rep. 1, 15) et les idées de Lucréce qui pourraient avoir excycé certaine
influence sur celles de Cicéron dans ce passage précis, La thèse générale de cette
hu de Particle, selon Faquelle (p. 375) «un accord de vues sur da tendance fondamentale du poème de Lucrèce » apparaltrait dans ce « premier traité philosophique » de Cicéron, n'est pas autrement démoutrée. Atftinner an tel accord,
sas faire état de débat ni contrepartie dans une uvre dont la préfiee est aussi
nous aves
résolument auti-épicurienne, ne parat guère légitime. En revanche,
sayé du montrer comment un certain nombre de concordances partielle, mem
positives, apparaissent entre Cicéron et Lucréce en maints détails du Songe:
eus cela, au cours d'un véritable débat intellectuel et spirituel,
que Pou ne
saurait réduire ni à une réfutation sans Concessions, ni à un «accord de vues «
sans expresses réserves, Il resterait à chercher d'autres traces possibles de ce
débat dans les restes des livres antérieurs du traité.