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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Hierocles Alexandrinus Neoplatonicus.
— AuJouLaT Noël, Le démiurge chez Hiéf
rocles.d’Alexändrie:: en: réponse à l'article: de MmeHadoï:(R:E.G. 1990,
p. 241262) : ‘REG: 106 1993 400-429. |‘Réponse: à -l'articlé-noté-APh LXI Kim
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)de Mme Hadot (R.E.G. 1990, p. 241- 262)
In: Revue des Études Grecques, tome 106, fascicule 506-508, Juillet-décembre 1993. pp. 400-429.
Résumé
Le néoplatonisme n'est certainement pas aussi monolithique ni aussi systématique que Mme I. Hadot le voudrait. Certains
auteurs, les plus féconds, ont, à l'exemple de Plotin, célébré l'Un transcendant ; d'autres, comme Origène et Hiéroclès, se sont
détournés de l'Un, et Hiéroclès, qui s'élève jusqu'au nous, exalte la Tétractys. L'Alexandrin, s'il était bon écrivain, ne fut, selon
Damaskios, qu'un philosophe peu exact, et ce n'est pas l'arithmologie de l'époque, fort imprécise, qui pouvait lui inspirer
d'inébranlables certitudes. Le christianisme, d'autre part, si puissant à Alexandrie, a pu le faire pencher, sinon pour un Dieu
créateur, du moins pour un démiurge suprême.
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Aujoulat Noël. Le démiurge chez Hiéroclès d'Alexandrie. En réponse à l'article de Mme Hadot (R.E.G. 1990, p. 241- 262). In:
Revue des Études Grecques, tome 106, fascicule 506-508, Juillet-décembre 1993. pp. 400-429.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reg_0035-2039_1993_num_106_506_2591
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)LE DEMIURGE
CHEZ
En réponse à l'article de Mme Hadot
(R.E.G. 1990, p. 241-262)
Dans son introduction au Commentaire sur les Vers d'Or des
Pythagoriciens1, Hiéroclès d'Alexandrie nous avertit qu'ils
exposent toutes les règles «qui tendent à nous conduire vers la
philosophie tout entière (προς την ολην φιλοσοφίαν) ... Ils
contiennent en effet les préceptes généraux qui régissent toute
la philosophie pratique et théorétique, grâce auxquels chacun
peut acquérir la vérité et la vertu, se rendre pur, parvenir
heureusement à ressembler à Dieu et, comme le dit Timée de
Platon, le maître exact des préceptes pythagoriques, «après
avoir rétabli sa santé et son intégrité, retrouver la forme de son
premier état»2.
(1) Cf. l'édition de F. G. A. Mullach, Hieroclis in Aureum Pythagoreorum
Carmen Commentarius, Berlin, 1853, réimpr. Hildesheim, 1971, et celle de
F. W. Kôhler, Hieroclis in Aureum Pythagoreorum Carmen Commentarius, Stutt
gart, 1974 (Teubner). Cette dernière édition sera désignée par le sigle K. Cf. aussi
la traduction française de Mario Meunier, Pythagore, Les Vers d'Or, Hiéroclès,
Commentaire sur les Vers d'Or des Pythagoriciens, Paris, 1931 (L'artisan du livre).
Réimpr. par Guy Trénadiel, Paris, éditions de la Maisnie, 1979.
(2) K., 5, 14-16; 6, 1-4. Trad, de M. Meunier retouchée, p. 40-41.
R.E.G. tome CVI (1993/2), pp. 400-429.
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)D'après ce passage, les Vers d'Or suffisent pour nous initier à
toute la philosophie (Hiéroclès insiste par deux fois sur ce toute) :
et à la philosophie pratique, et à la philosophie théorétique,
c'est-à-dire à celle qui a pour but la spéculation pure. Ils sont
donc censés dispenser un enseignement philosophique complet,
et non pas tronqué. De plus, Timée est présenté comme un pro
fesseur
exact (akribès)3 de l'enseignement des pythagoriciens.
Hiéroclès, dès le début de son œuvre, se place sous son égide, ce
qui ne lui évitera pas de se voir reprocher sa propre inexactitude
par Damaskios4.
L. G. Westerink a su dégager de cette introduction le lien qui
relie la doctrine exposée dans le Commentaire à l'enseignement
oral de son auteur. «Quant à Hiéroclès», écrit-il, «son comment
aire
est un ouvrage composé et rédigé avec soin, et qui ne
ressemble en rien à un cahier de notes, ni de celles du professeur,
ni de celles d'un érudit». Toutefois, il y a un lien évident
avec l'enseignement oral d' Hiéroclès, dont ce livre doit être le
compte rendu mis au net; dans l'introduction, Hiéroclès dit :
«Voilà donc le but de ces vers et leur place dans le programme :
c'est d'implanter dans les auditeurs, avant de passer aux autres
lectures, une mentalité de philosophe5.» Hiéroclès emploie exac
tement
le terme de kharaktèr6 pour désigner le sceau dont sera
marqué le lecteur des Vers d'Or. Ce dernier possédera donc l'e
ssentiel
de la philosophie telle que la conçoit l'Alexandrin ; le mot
kharaktèr implique même que soient exprimés les traits spéci
fiques et originaux du néoplatonisme de l'auteur. S'il adhère à la
doctrine de l'Un plotinien, il est tenu de le préciser.
Hiéroclès confirme dans sa conclusion l'accomplissement des
intentions énoncées dans l'introduction ; certains termes de l'i
ntroduction
y sont même repris, ce qui est l'indice d'une rédac
tionsoignée. Cette exégèse des Vers d'Or contient, nous dit-on,
«une vue d'ensemble mesurée de l'enseignement des pythagoric
iens»7.
Le terme de synopsis désigne une vision d'ensemble, qui
n'omet rien, mais qui ne s'attarde pas aux détails, comme le
(3) K., 6, 2.
(4) Cf. Damascii vitae Isidori reliquiae, edidit Clemens Zintzen, Hildesheim,
1967, p. 83, 15.
(5) L. G. Westerink, Proclus commentateur des Vers d'Or in Proclus et son
influence (Actes du colloque de Neuchâtel, juin 1985), Zurich, 1987, p. 72.
(6) K., 6, 27.
(7) K., 121, 21.
Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)confirme l'adjectif mètrian qui lui est accolé. La «mesure» porte
non pas sur la quantité des faits énoncés, mais sur la longueur
ou sur la brièveté de l'exposé consacré à chacun d'eux, comme le
suggère l'opposition entre les mots brakhutèli et mèkos. Le
Commentaire ne contient pas «toute» la philosophie, mais
«l'ensemble» de la philosophie, sans rien omettre d'important.
C'est donc une sorte de mélriolès (le mot métron est à nouveau
repris), et non de mésotès, de moyenne entre deux extrêmes, qui
a présidé à la rédaction du Commentaire sur les Vers d'Or, pour
exposer les dogmes généraux des pythagoriciens, expression
d'ailleurs empruntée à l'introduction.
«Les Vers d'Or», poursuit l'auteur, «ne constituent rien
d'autre que le sceau le plus parfait de la philosophie, un abrégé
de ses dogmes les plus importants et un recueil pédagogique des
éléments philosophiques écrit par les hommes ayant déjà gravi
le chemin divin, à l'intention de leurs descendants...»8. Ici les
termes de kharaktèr, d'épilomè et de sloikheiôsis sont appliqués
aux Vers d'Or. Le premier se trouvait déjà dans l'introduction ;
il n'en acquiert que plus de force ici. Quant au mot épilomè, il
indique que l'on pratique des coupures dans un tout, pour le
réduire, pour exposer brièvement les points les plus importants
d'une doctrine, sans en omettre aucun. Peut-on vraiment pens
er, dans ces conditions, qu'Hiéroclès, s'il avait eu foi en l'Un
plotinien, n'aurait pas signalé son existence dans son Comment
aire
sur les Vers d'Ort
De même, le mot sloikheiôsis signifie non pas un recueil «él
émentaire»
dans le sens de «peu élevé, rudimentaire» ; il implique
plutôt la connaissance de tous les éléments (stoikhéia) qui
composent la philosophie, des plus humbles aux plus élevés,
mais rapidement exposés. Pourrait-on, par exemple, éliminer
d'un catéchisme élémentaire de la doctrine chrétienne, sous pré
texte
de pédagogie, la mention de Dieu créateur ou du mystère
de la Sainte Trinité? Chez les païens, Saloustios, dans son traité
Des dieux et du monde, écrit en 362 9, et destiné à des non-spécial
istes
en matière religieuse 10, expose la théorie de la cause pre
mière,
de «l'unité qui a le pas sur toute pluralité», et du principe
premier qui «doit être nécessairement supersubstantiel et
(8) K., 122, 1-5.
(9) Cf. Saloustios, Des dieux et du monde, Paris, 1960 (C.U.F.), p. xxv.
(10) Ibid., p. xxvii, en particulier la n. 1.
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)bon»11. Et pourtant, comme l'a remarqué G. Rochefort :
«Saloustios n'est pas un philosophe de profession, et ses lecteurs
ne sont pas des étudiants. Il s'adresse donc avec la largeur de
vues d'un grand seigneur à des lecteurs éclairés, mais insuffisam
ment
instruits en philosophie. Présentant un rappel des connais
sances fondamentales de la pensée 'hellène', il renvoie les
esprits curieux aux ouvrages spécialisés qui approfondissent les
problèmes simplement abordés dans son traité12.»
Ce passage paraît bien définir l'attitude d'Hiéroclès qui était,
lui, un philosophe professionnel. S'il avait considéré comme
fondamentale la connaissance de l'Un, il l'aurait évoquée
dans son Commentaire sur les Vers d'Or, tout comme dans le De
providentia.
Ceci dit, avant de répondre directement à l'article de
Mme Hadot : Le démiurge comme principe dérivé dans le système
ontologique d'Hiéroclès13, je reconnais m'être mépris sur sa pen
sée à propos d'un article rédigé en allemand et lui avoir attribué
une opinion qu'elle n'a pas exprimée14. Je suis navré de cette
confusion et je lui en donne acte. Il est d'autre part exact que
l'édition Kôhler du Commentaire sur les Vers d'Or ne porte pas
un point d'interrogation après l'expression πώς δε τετράς ό θεός
ούτος, mais une simple virgule15. C'est une coquille qui ne
change d'ailleurs pas grand-chose, à mon avis, au sens d'un
texte sur lequel il faudra revenir.
Dès le début de son article, Mme Hadot met en lumière la
rigueur systématique qui caractériserait, selon elle, la doctrine
des néoplatoniciens. Après avoir constaté que dans mon
ouvrage : Le néo-platonisme alexandrin : Hiéroclès d'Alexand
rie16,
j'admets «que rien ne permet de distinguer la doctrine
d'Hiéroclès concernant la matière, les âmes et le corps lumi
neux, du néoplatonisme ambiant», mais que pour moi «la théo
logie d'Hiéroclès serait donc en quelque sorte à la fois, d'une
part archaïque, préplotinienne, influencée par le christianisme,
(11) Ibid., p. 9(V, 1,2,3).
(12) Ibid., p. 33, n. 3 de la p. 9.
(13) Cf. B.E.G., t. CIII, janvier-juin 1990, p. 241-262. Cet article sera désigné
par le sigle H.
(14) H., 243.
(15) H., 246. Cf. K. 87, 19.
(16) N. Aujoulat, Le néo-platonisme alexandrin, Hiéroclès d'Alexandrie, filia
tions intellectuelles et spirituelles d'un néo-platonicien du V siècle, Leiden, 1986.
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)pour ce qui concerne le principe supérieur, et d'autre part en
quelque sorte moderne, postjambliquienne, en ce qui concerne
les âmes et leur corps lumineux», elle conclut : « II y a là une
incohérence pour le moins surprenante17.»
Tout d'abord, peut-on qualifier la théologie d'Hiéroclès, si elle
est influencée par celle d'Origène le païen, de «préplotinienne» et
d'« archaïque»? Origène a été le condisciple de Plotin auprès
d'Ammonios Sakkas, et l'un et l'autre ont développé, par la
suite, leur propre néoplatonisme. Seuls les disciples de Plotin
sont passés à la postérité ; ceux d'Origène sont restés dans l'an
onymat18,
mais ils étaient peut-être encore assez puissants, ou
avaient laissé un souvenir assez marquant, au ve siècle, pour
inquiéter Proclos, qui les a longuement réfutés dans sa Théologie
platonicienne et dans Vin Parmenidem19. Il faut alors admettre
que, au moins jusqu'à Proclos, on pouvait être considéré comme
néoplatonicien sans croire à l'Un de Plotin. Deux courants, issus
d'Origène et de Proclos, devaient subsister ainsi côte à côte.
Quant à l'« incohérence» d'Hiéroclès, si on peut l'appeler ainsi,
elle n'aurait pas été la seule à son époque ! Que l'on songe seul
ement à Synésios de Cyrène, son quasi-contemporain, qui fit
cohabiter en lui un hellénisme semblable à celui de l'empereur
Julien, avec le christianisme, et qui devint évêque, malgré son
interprétation très particulière de la naissance des âmes, de la
fin du monde et de la résurrection20. Sa dignité épiscopale ne
l'empêcha nullement de rester très lié avec la philosophe Hypatie. De tels cas n'étaient pas rares en ces temps troublés21.
Mais Hiéroclés, s'il n'a pas cru en l'Un de Plotin, et s'il a, en
revanche, adhéré à certains points des doctrines de Porphyre ou
de Jamblique, n'a pas fait preuve d'« incohérence». On pouvait
(17) H., 242.
(18) Cf. Porphyre, La vie de Plolin et l'ordre de ses écrits, in Plotin, Ennéades,
I, texte établi et traduit par É. Bréhier (C.U.F.), Paris, 1960, p. 21-22.
(19) Proclus, Théologie platonicienne, texte établi et traduit par H. D. Saffrey
et L. G. Westerink, Paris, 1974 (C.U.F.), II, 4, p. 31. Pour le texte de Vin Par
menidem,
cf. ibid., p. xii-xx. Les recherches sur la première hypothèse du Parménide ont duré «des générations», soulignent Saffrey et Westerink, p. xx.
(20) Cf. Synesii Cyrenensis epistolae Antonius Garzya recensuit, Romae, 1979,
lettre 105, p. 188, et Synésios de Cyrène, Hymnes, texte établi et traduit par
C. Lacombrade, Paris, 1978 (C.U.F.), p. xxxvn.
(21) Pour Hypatie, cf. ibid., p. xv. Voir, p. ex., la rencontre de Julien avec
l'évêque Pégase, dans J. Bidez, La vie de l'empereur Julien, Paris, 1965, p. 101104, ou dans L. Jerphagnon, Julien dit l'apostat, Paris, 1986, p. 87-88.
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)fort bien se réclamer de Platon et ne pas s'élever au-dessus du
nous démiurgique, comme Origène et ses successeurs, ou bien se
hausser au-dessus du nous et révérer un dieu ineffable et trans
cendant,
comme Plotin et son école. Croire que tous les néopla
toniciens
ont suivi un développement synchronisé, dans le si
llage
de Plotin, Porphyre, Jamblique, Proclos et Damaskios, est
illusoire. Gomme l'ont affirmé H. D. Saffrey et L. G. Westerink : «Le néoplatonisme, ce mouvement philosophique qui
s'étend sur quatre siècles, n'est évidemment pas monolithique,
et l'on ferait mieux souvent de parler 'des néoplatonismes ' 22.»
De même, Hiéroclès peut fort bien refuser l'Un transcendant,
placer, comme dieu suprême, le nous démiurgique, et accepter,
en même temps, par exemple le corps lumineux tel que le conce
vaitJamblique. Existe-t-il un lien obligatoire entre le corps
lumineux et l'Un plotinien? L'Alexandrin a pris son bien là où il
l'a trouvé; l'Un transcendant lui a semblé inutile : il l'a exclu ;
le nous démiurgique lui suffit, et les acquis du néoplatonisme de
son temps, conciliables avec ce nous, il les a faits siens. Il n'y a
là rien d'incohérent : il n'y a qu'un refus de la transcendance de
l'Un par rapport à l'intellect, et une acceptation des nouveautés
compatibles avec la position suprême du nous-démiurge.
L'intelligence créatrice des chrétiens a-t-elle exercé une
influence sur le nous démiurgique de l'Alexandrin? Il est bien
difficile de répondre à cette question. Je me bornerai à repro
duire ici l'opinion que j'ai exprimée dans ma thèse déjà citée :
«...Les chrétiens, si puissants à Alexandrie, sont en proie, au
ive siècle, à la querelle trinitaire. Le concile de Nicée (325) a
proclamé la consubstantialité des trois personnes divines ; le
symbole Quicumque, dit de saint Athanase, formule, en termes
précis, le dogme de la Sainte Trinité, et, comme l'a bien vu
J. Daniélou, pour les chrétiens : «l'opposition n'est pas celle de
l'un et du multiple, mais le trois fait partie de la structure de
l'absolu. Le trois est contemporain du un : l'absolu est à la fois
l'un et l'autre, un et trois».
«Bien entendu, dans la triade plotinienne, de l'Un procède
l'Intellect, dont procède l'Âme à son tour. Il y a descente, dif
férence
de degré, de la première hypostase à la deuxième et de la
deuxième à la troisième. D'après l'affirmation chrétienne de
Nicée, ' il n'y a qu'un seul Dieu et qu'une seule nature divine, et
(22) Proclus, op. cit., p. ix.
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)cependant, dans cette nature divine subsistent trois personnes
distinctes qui possèdent en commun cette unique réalité, et qui
sont distinguées uniquement par les relations qu'elles ont les
unes par rapport aux autres'. Elles sont rigoureusement égales
entre elles.»
« Hiéroclès connaissait certainement la théorie trinitaire chré
tienne.
Païens et chrétiens étaient mêlés dans la vie de tous les
jours, les élites se retrouvaient sur les bancs de 1" université ' 23
et les transfuges des deux religions étaient nombreux. On peut
supposer, mais non affirmer, que son Démiurge, dieu suprême, à
structure triadique, rappelle le Dieu trine chrétien... Il s'était
produit, insensiblement, une compénétration approximative des
deux doctrines. Hiéroclès a pu ainsi, en suivant le platonicien
Origène, maintenir le Démiurge comme Dieu suprême, à l'image
du Dieu chrétien, et lui garder une structure ternaire, néo-plato
nicienne, d'autant plus facilement que le Dieu chrétien, s'il
n'avait pas une structure triadique à la façon des néo-platonic
iens,
était du moins Un en trois Personnes, et rappelait ainsi,
de loin, le Dieu plotinien. Le dieu ternaire d'Hiéroclès, plutôt
que le Trois en Un chrétien, éliminait l'Un transcendant de Plotin et de Proclos24.»
«Mais le problème fondamental», d'après Mme Hadot, «reste
celui de la place exacte du démiurge dans le système d'Hiéroc
lès.
Si en effet Hiéroclès l'assimile explicitement à la tétrade, il
ne peut être», assure-t-elle, «le premier principe»25. Elle pense
faire basculer ainsi toute mon interprétation des Commentaires
sur les Vers d'Or, où j'ai suivi, en outre, la version de Mullach :
Πώς δε τετράς ό θεός ; οΰτως εκ του εις Πυθαγόραν αναφερομένου Ίεροϋ
Λόγου σαφώς εύρήσεις et non celle de Kôhler : πώς δε τετράς 6 θεός
ούτος κ. τ. λ. 26. Elle affirme péremptoirement que « Kôhler, à cet
endroit, n'a pas retenu une leçon parmi d'autres valables, mais
(qu')il a édité le seul texte que les témoins indépendants permett
aientd'établir». Elle renvoie alors à l'apparat critique de Kôh-
(23) Voir P. Petit, Les étudiants de Libanios; un professeur de faculté et ses
élèves au Bas-Empire, Paris, 1956, et J. Bernardi, Un regard sur la vie étudiante à
Athènes au milieu du ive siècle après J.-C, dans R.E.G., t. CI II, p. 79-94.
(24) N. Aujoulat, op. cit., p. 64-65.
(25) H., 242-243.
(26) Mullach, op. cit., p. 127, 3-4; K., 87, 19.
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)1er et en appelle à la Textgeschichte von Hierokles' Kommentar
zum Carmen aureum der Pythagoreer du même auteur27.
On ne peut parler ici longuement de l'établissement du texte.
Kôhler l'a fondé sur sept manuscrits28. Or, selon son apparat
critique — négatif — , ούτως se lit dans trois d'entre eux (S V H) ;
donc, en principe, ούτος doit apparaître dans les autres manusc
rits
: Κ (famille a) et LbZ G (famille β). Ces quatre manuscrits,
assez tardifs (xive-xve siècles), sont-ils vraiment «indépen
dants»?On souhaiterait une définition précise de ce mot. Quoi
qu'il en soit, une étude du stemma codicum de la Textgeschichte29
nous apprend :
1) que Κ (famille a) a été contaminé par δ, dérivé de la famille
β et par là proche de C ;
2) que Z, issu de δ est apparenté à Κ («Ζ, contaminalus scilicet
codex, multis locis facil cum K», Kôhler, Praefatio, p. xx) et par
là-même proche lui aussi de C ;
3) que Lb, qui contient le texte incriminé, est issu indirect
ement
de V par l'intermédiaire de ω, dérivé de Q ; il devrait donc
en principe fournir la leçon ούτως, mais comme il donne ούτος, on
peut admettre qu'il est indépendant, puisqu'il ne se rattache ni
à C, ni à Z, ni à Κ par aucun témoin connu.
En conclusion, si l'on se fie à l'apparat critique de Kôhler, K,
Z et G ne sont pas réellement indépendants ; seuls C et Lb
paraissent l'être, à condition toutefois que la leçon ούτος ne soit
pas issue d'une contamination de ω, ou de Q, ou de Lb lui-même.
De plus, rien dans l'apparat négatif de Kôhler ne permet de
déterminer si les leçons appartiennent au texte original ou sont
le résultat de corrections. Est-il permis, dès lors, d'affirmer que
« Kôhler a édité le seul texte que des témoins indépendants per
mettaient
d'établir»?
De plus, Kôhler explique qu'il a placé dans l'apparat critique
les leçons qui «paraissent pouvoir apporter quelque chose pour
l'établissement des textes» et qu'il a «relégué dans un appendice
(27) H., 245-246.
(28) K., iii-iv. J'ai bénéficié, pour la rédaction de ce passage sur l'établiss
ement
du texte, des conseils de J. Lamoureux, ancien élève de l'École des Hautes
Études.
(29) F. W. Kôhler, Textgeschichte von Hierokles' Kommentar zum Carmen
Aureum der Pythagorer, Munster, 1965, p. 183.
Pagina 11
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)les autres offrant quelque intérêt pour apprécier la valeur des
manuscrits ou pour connaître le caractère des copistes, ou qui
sont dignes d'être mentionnées pour quelque autre motif»30.
Kôhler n'a donc pas pensé que la leçon ούτως est due à une
négligence, même s'il arrive parfois que le scribe écrive ούτως
pour ούτος et vice versa, par suite d'une dictée interne.
D'ailleurs, même la leçon ο θεός ούτος ne change pas forcément
le sens de ce passage, comme le prétend Mme Hadot. Hiéroclès
vient en effet de déclarer que la tétrade n'est autre que le dieu
démiurge : tout naturellement il pose ensuite la question :
«Comment ce dieu-là, c'est-à-dire ce dieu démiurge, est-il la
tétrade?» Pourquoi, s'il ne croit pas à la transcendance de la
monade ou de l'Un, sous-entendrait-il quelque divinité plus él
evée?
Mme Hadot interprète ce passage en fonction du système
de Proclos, par exemple ; ce n'est pas forcément le cas de
l'Alexandrin31.
Mme Hadot a rédigé ensuite un long développement sur le
Discours sacré en prose dorique, et sur VHymne aux nombres,
mais elle se contente de signaler l'existence d'un autre Discours
sacré en hexamètres également attribué à Pythagore32. D'après
H. Thesleff, c'est Hérodote qui aurait mentionné le premier le
précédent Hiéros logos. D'autres témoins existent, tels que Diogène Laërce, Porphyre, Jamblique, etc., et le fameux recueil des
Vers d'or commenté par Hiéroclès33. Aucune précision d'ordre
arithmologique ne peut être découverte dans les fragments des
auteurs précédemment cités, sauf dans les Vers d'or, à propos de
la tétractys. On ne voit rien sur la monade. De ce fait, on ne
peut tirer aucune conclusion valable de ces données disparates
et parcellaires.
Les fragments du Discours sacré en prose dorique34 renfer
ment, en revanche, quelques allusions à la monade. Mme Hadot
termine ainsi leur étude : «L'ensemble de ces témoignages, ainsi
que ceux des textes rassemblés par Thesleff que je n'ai pas cités,
(30) K., xii.
(31) S'il est vrai que Kôhler souligne les négligences et les erreurs de Mullach,
il concède néanmoins qu'il «offre un texte tout à fait lisible»; il lui reproche
surtout un manque de flair dans le choix des variantes (cf. Kôhler, op. cit.,
p. 175).
(32) H., 246-248.
(33) H. Thesleff, The pylhagorean texts of the hellenistic period, Abo, 1965,
(34) Ibid., p. 164-166.
Pagina 12
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)font donc ressortir que le Discours sacré traitait d'une hiérarchie
de dieux mise en parallèle avec une hiérarchie des nombres
allant de la monade à la décade. Mais le Discours sacré n'était
pas le seul texte pseudo-pythagoricien étudié par les néoplatoni
ciens
du ve siècle. Il y avait encore YHymne aux nombres, dont
quatre vers sont cités ... trois fois par Proclus dans son comment
aire
sur le Timée.» Et plus loin : «On peut même dire d'une
manière générale qu'à partir de Modératus (2e moitié du
Ier siècle de notre ère) tous les textes néopythagoriciens concer
nantla spéculation théologique sur les nombres concordent
entre eux, comme c'est d'ailleurs logique, en faisant commencer
la progression des nombres divins soit par la monade soit par
l'Un, conçus comme les principes suprêmes35.» Comment Hiéroclès, qui se recommande du Discours sacré, aurait-il pu alors
faire de la tétractys le dieu suprême?
Il est, bien sûr, impossible de connaître le contenu exact du
Discours sacré attribué à Pythagore, et celui de VHymne aux
nombres. Cependant, si l'on se rapporte aux traités d'arithmologie qui s'en inspirent, la hiérarchie des dieux correspondant à la
hiérarchie des nombres ne devait pas être des plus strictes, ou
bien elle a été fort mal conservée ! Hiéroclès nous assure que la
tétrade correspondait au démiurge ; on lit en revanche, dans les
Théologouména tes ariihmelikes de Jamblique que la tétrade est
dénommée Éole ou Héraklès36; quant à la monade, d'après le
même traité, elle est qualifiée de démiurge aux lieu et place de la
tétrade, puis elle est Zeus, Mnèmosynè, Prométhée, parce
qu'elle a créé la vie animale, enfin Protée37. On est loin de
«l'abîme inviolé de la monade» de Y Hymne aux nombres38!
Qu'on lise ensuite les élucubrations rapportées par Photios sur
cette même monade et sur les autres nombres, de Nicomaque de
Gérasa et l'on ne sera pas loin d'approuver le Patriarche lors
qu'il s'indigne en ces termes : «Ce sont... le plus souvent des
inventions d'une pensée contaminée par l'erreur qui ne conduit
pas ses raisonnements d'après la nature des choses, mais qui
(35) H., 248.
(36) [Jamblique], Théologouména arithmeticae, éd. V. de Falco, Leipzig, 1922,
28, 11 et 28, 19. Cf. A. Delatte, Études sur la littérature pythogoricienne, Paris,
1915, p. 150-152.
(37) [Jamblique], op. cit., 14, 7 ; 81, 19 ; 4, 12; 7, 10.
(38) H., 248.
Pagina 13
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)chicane pour plier les faits dans le sens de ses propres fantai
sies39.»
Il est d'autre part inquiétant de constater avec quelle désin
volture
a été traité le vers d'or consacré à la tétractys. Sous sa
forme la plus ordinaire, il commençait par une négation : «ου μα
κ.τ.λ. »; dans les Vers d'or, on trouve «ναι μα κ.τ.λ. ». Cette
variante «s'explique par le fait que le faussaire à qui l'on doit la
compilation des Vers dorés a repris ce serment pour donner plus
de poids à une promesse (v. 46) ... Comme la forme négative ne
pouvait convenir à son dessein, il n'a pas hésité à y introduire la
modification requise40.» Hiéroclès, à son tour, n'a pas hésité à
modifier le texte du vers d'or qu'il commente41. Si l'Alexandrin
se permet ce genre de liberté avec le texte même qu'il inter
prète, on peut douter qu'il ait respecté à la lettre l'enseignement
du Discours sacré, même s'il se réfère expressis verbis à ce même
discours, comme le fait remarquer Mme Hadot42. Les anciens
n'éprouvaient aucun scrupule à retoucher les œuvres de leurs
prédécesseurs, et ne se gênaient guère pour en modifier comme
on sait, selon les besoins du moment, et la lettre et l'esprit.
Ajoutons à cela que, lorsqu'elle parle, dans ce passage, du
Discours sacré des pythagoriciens, Mme Hadot invoque presque
toujours les témoignages de Syrianos et de Proclos43. Or Hiéroc
lèsest le disciple de Plutarque d'Athènes, et non de Syrianos,
et il n'est pas sûr qu'il ait connu Proclos. Quelle était la position
de Plutarque par rapport au Hiéros logos! Nous l'ignorons.
Je conviendrai volontiers, pour répondre à une critique spé
cieuse,
qu'Hiéroclès, homme cultivé, avait lu tous les traités du
pseudo-Pythagore, qu'il connaissait la doctrine de Plotin, et en
particulier sa théorie de l'Un transcendant. Mais Origène, le
condisciple de Plotin, était lui aussi bien placé pour connaître
l'Un plotinien, et il l'a cependant négligé. On ne voit pas pour
quoi Hiéroclès n'en aurait pas fait autant. Origène, qui appar-
(39) Photios, Bibliothèque, texte établi et traduit par R. Henry, Paris, 1962,
III, codex 187, p. 40-48, et en particulier p. 40-41.
(40) A. Delatte, op. cit., p. 251.
(41) II écrit en effet : «...και τήν τετράδα, πηγήν της άιδίου διακοσμήσεως,
αποφαίνεται τήν αυτήν οδσαν τω δημιουργώ θεω» (Κ. 87, 18-19), alors que le vers d'or
auquel il fait allusion est ainsi rédigé : «ναι μα τον άμετέρα ψυχα παραδόντα
τετρακτύν, παγαν άενάου φύσεως» (Vers d'or 47-48).
(42) Η., 248.
(43) Η., 246-248.
Pagina 14
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)tient au me siècle, avait certainement lu les prétendus traités de
Pythagore. Son condisciple Plotin a bien écrit, dans la
Ve Ennéade, que «ce nom d'Un ne contient peut-être rien que la
négation du multiple : les Pythagoriciens le désignaient symbo
liquement
entre eux par Apollon, qui est la négation de la plural
ité»44.
Quelle pouvait donc être l'attitude d'Origène, qui a
négligé l'Un, vis-à-vis des traités pythagoriciens, qu'il avait lus
comme Plotin, et qui faisaient grand cas de la monade et de
l'Un? Encore une incertitude, mais dans son traité : Que le roi
est seul poète, ce délicat problème a dû être posé. Cependant,
comme nous savons, grâce à Proclos, qu'Origène ne s'élevait pas
au-dessus du nous, il a bien fallu qu'il ne tînt pas compte de
l'enseignement des traités pythagoriciens à propos de la
monade, sous peine de contradiction.
Quant à affirmer qu'à partir de Modératus, «tous les textes
néopythagoriciens
concernant
la
spéculation
théologique
concordent entre eux»45, c'est peut-être s'avancer beaucoup. On
lit en effet dans VE de Delphes de Plutarque de Chéronée,
contemporain de Modératus, et sectateur de Pythagore, que ΓΕ
«parmi toutes les lettres... mérite une place d'honneur parce
qu'il désigne le nombre cinq, ce nombre souverain qui a tant
d'importance dans l'univers...». A quoi il ajoute : « Eustrophe
me disait cela sans plaisanter, parce qu'à cette époque je
m'adonnais avec passion aux mathématiques; mais je devais
bientôt, une fois entré à l'Académie, faire honneur en toute ci
rconstance
à la maxime ' Rien de trop'46.» Ainsi Plutarque ne
prenait pas l'arithmologie trop au sérieux. Après avoir expliqué
longuement, par cette science, la signification de 1Έ du temple
de Delphes, et ses rapports avec le dieu Apollon, et démontré la
supériorité du nombre cinq sur le nombre quatre47, il fait dire
un peu plus loin par le philosophe platonicien Ammonios, qui
fut son maître : « Remarquons seulement que chacun des autres
nombres fournira également une abondante matière à qui vou
dra en célébrer les louanges... Le nombre sept, attribut sacré
d'Apollon, absorberait à lui seul la journée entière avant que
(44) Plotin, V, 5, 6.
(45) H., 248. Cf. aussi A.-J. Festugière, La révélation d'Hermès Trismégiste,
Paris, IV, 1954, p. 24.
(46) Plutarque, Dialogues pythiques, Sur VE de Delphes, texte établi et traduit
par R. Flacelière, Paris, 1974 (C.U.F.), 7, p. 19-20.
(47) Ibid., 13, p. 13.
Pagina 15
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)nous parvenions à examiner toutes ses propriétés. Après cela,
allons-nous dénoncer les sages comme ' luttant ' contre l'opinion
générale et 'contre l'antiquité reculée' lorsqu'ils refusent la
place d'honneur au nombre sept pour consacrer au dieu le
nombre cinq dans la pensée que celui-ci lui conviendrait
mieux48?» Et après avoir étalé ses connaissances arithmologiques, il finit par attribuer à 1Έ la valeur de «Tu es», quasi
ment biblique49! Ainsi, à l'époque de Plutarque de Chéronée,
c'est-à-dire à celle de Modératus, un certain flottement semble
se manifester dans les propriétés des dix premiers nombres chez
les disciples de Pythagore, et sur leur attribution à un dieu
déterminé.
Que cette «science» ait séduit nombre de philosophes païens
et chrétiens des premiers siècles est indéniable ; Mme Hadot n'a
aucun mal à multiplier les citations pour le prouver. Mais que
les néopythagoriciens aient suivi à la lettre le Discours sacré ou
le Discours sur les dieux comme la Bible l'a été par les juifs et les
chrétiens, il y a loin ! On sait que les anciens aimaient se
recommander de leurs grands devanciers, de Platon par
exemple, tout en les retouchant plus ou moins adroitement
quand ils y trouvaient leur compte50. Mais peut-on prétendre
que les néoplatoniciens étaient organisés comme une véritable
église, avec une dogmatique à laquelle il fallait se conformer
sous peine d'anathème? La tentative de l'empereur Julien pour
organiser les païens sur le modèle des chrétiens, avec pour «caté
chisme»
le Traité des dieux et du monde de Saloustios, fut un
échec.
Toutefois, du temps même de Proclos, Domninos, de religion
juive, disciple de Syrianos, mais qui avait connu Plutarque,
avait rédigé un manuel d'introduction arithmétique : Damaskios dit de lui qu'il était doué en mathématiques, mais trop
superficiel dans les autres matières philosophiques. C'est le
même reproche qu'il a adressé à Hiéroclès, contemporain de
Domninos. «C'est pourquoi», poursuit Damaskios, «(Domninos)
avait déformé la majeure partie de la pensée de Platon par ses
propres opinions. Et cependant, pour ses déprédations, il a dû
intégralement rendre des comptes à Proclus qui a écrit contre lui
(48) Ibid., 17, p. 29.
(49) Ibid., 17, p. 29.
(50) Voir p. ex. comment Hiéroclès modifie un passage du Phèdre de Platon
dans N. Aujoulat, op. cit., p. 238-241.
Pagina 16
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)tout un traité pour purifier, comme le dit le titre, les doctrines
de Platon51.» P. H. Michel estime que ce manuel «contre le
pythagorisme de Nicomaque de Gérase, marque un retour à
Euclide. Sur l'enseignement des mathématiques autant que sur
l'interprétation des 'dogmes' de Platon, Domninos se trouvait
ainsi en désaccord avec Proclos52.» Voilà un autre exemple des
dissensions qui régnaient à l'intérieur des cercles néoplatoniciens
du vivant même de Proclos, mais il s'agit d'une simple pol
émique
entre philosophes de même obédience, et non d'une
condamnation en règle au nom d'une sorte de Credo auquel
devaient adhérer tous les membres d'une même secte.
Certes, en matière de religion, la kainolomia fut toujours pro
hibée53,
et Proclos s'élève contre Origène à cause des «innovat
ions
péripatéticiennes» qu'il introduit dans la philosophie de
Platon. Néanmoins le même Proclos fut accusé à son tour, par
Damaskios, d'avoir innové par rapport à Jamblique54, de sorte
qu'on ne sait guère où se trouve, chez les néoplatoniciens, la
véritable orthodoxie. Il faut bien admettre, semble-t-il, malgré
Proclos, que l'on pouvait être considéré comme un disciple de
Platon, que l'on crût à la transcendance de l'Un ou non. Pour
Hiéroclès, est bon platonicien celui qui met en harmonie les
enseignements de Platon et d'Aristote55. Plotin et Origène l'ont
fait et sont tous deux qualifiés par lui «de souche divine»56.
Pourtant, le premier prône la transcendance de l'Un, et l'autre
non. On en conclura qu'ils n'interprétaient pas les élucubrations
des pythagoriciens et des néopythagoriciens sur le monde et sur
l'Un de la même manière. Si le dieu suprême est un nous, comme
le dieu d'Aristote, d'Origène et peut-être d'Hiéroclès, la monade
pythagoricienne ne peut plus jouer son rôle de principe trans
cendant,
de même que l'Un de Plotin n'a plus de raison d'être.
Il faut se rabattre alors sur la tétractys comme dieu suprême et
créateur.
(51) Damaskios, op. cit., 227, p. 191. Trad, dans Proclus, Théol. plat. (Saffrey
et Westerink), I, p. xvm.
(52) P. H. Michel, De Pythagore à Euclide, Paris, 1950, p. 127.
(53) Cf. Thèol. plat., II, p. 94, n. 7.
(54) Cf. p. ex. J. Combes dans Damascius, Traité des premiers principes, I,
Paris, 1986 (C.U.F.), p. xxiv.
(55) Hiéroclès, De Providentia, dans Photios, op. cit., t. VII, codex 251,
p. 191, 1. 36 : Ammonius Sakkas ramena Platon et Aristote εις Ινα και τόν αυτόν
νουν.
(56) Hiéroclès, op. cit., t. III, codex 214, p. 129-130, 1. 31-32.
Pagina 17
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Enfin Mme Hadot, après avoir multiplié les citations sur la
perfection de la décade, en arrive à l'objet même du litige : à la
tétrade. «La tétrade», écrit-elle, «possède une perfection qui est
ontologiquement supérieure à celle de la décade, elle est ' en
quelque sorte ' unifiée par opposition à la perfection plus diversif
iée
de la décade. Hiéroclès prend bien soin d'ajouter 'en quel
que sorte ' (πως) lorsqu'il décrit la perfection unifiée de la
tétrade. C'est qu'il veut éviter toute confusion avec un principe
encore supérieur qui, lui, sera unifié dans le vrai sens du mot :
car la tétrade n'est pas vraiment unifiée comme l'est la monade,
mais seulement par rapport à la décade qui est parfaite selon un
' développement détaillé ' 57. »
Tout d'abord, Hiéroclès n'a pas écrit : ηνωμένη πως τελειότης,
mais ηνωμένη τις τελειότης58. D'autre part, dans ce passage, il
oppose la perfection de la tétrade à celle de la décade : la perfec
tion
de la décade est «détaillée» (kata diexodon), c'est-à-dire que
la décade analyse le nombre, de un à dix, tandis que celle de la
tétrade est hénôménè lis, parce que cette dernière procède par
synthèse (kala synthésin), par addition des quatre premiers
nombres. Si l'on prend le texte tel qu'il est, en ne supposant pas,
a priori, la monade comme principe supérieur chez Hiéroclès, on
peut comprendre que la tétrade présente une «véritable unité»
par rapport à la décade59. D'ailleurs, si le Commentaire sur les
Vers d'Or s'adressait à des «débutants en philosophie», comme le
dit Mme Hadot60, comment ces derniers auraient-ils pu inter
préter ce lis, placé après hénôménè, en fonction d'une entité
supérieure qu'ils ne connaissaient pas? Ce genre de raffinement
dans la précision devait rester lettre morte pour eux, alors qu'ils
pouvaient comprendre que la tétrade, par rapport à la décade,
jouissait d'une véritable unité. Si, à l'instar d'Origène, Hiéroclès
négligeait l'Un, il ne pouvait s'exprimer autrement. Ce n'est pas
en se référant à Proclus, qui explicite, lui, constamment sa
croyance en l'Un plotinien, que l'on peut à coup sûr résoudre le
problème posé par Hiéroclès.
(57) H., 251.
(58) K., 88, 7.
(59) Cf. à propos de l'indéfini τις, τι, J. Carrière, Stylistique grecque, Paris,
1967, p. 3, 2.
(60) H., 261.
Pagina 18
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Quant à la prétendue obscurité de la définition de la dynamis
par J. Souilhé, à propos de la tétrade puissance de la décade61,
elle se dissipe si l'on rappelle que les nombres pythagoriciens
sont aussi, et surtout, des figures62, et si on rapporte le texte de
Souilhé dans son intégralité : «Appeler la tétrade δύναμις de la
décade, c'est affirmer la puissance de développement que renfe
rment les quatre premiers entiers groupés et additionnés, la pro
priété
constitutive du nombre 10 qu'exprimera de façon évidente
•
la surface triangulaire : ,*.*. . On pourrait, en effet, représenter
• · · ·
ce nombre de façons très diverses, au moyen d'une ligne droite,
par exemple, ou d'un rectangle. Mais sa forme spéciale, ^caracté
ristique, est le triangle... La tétrade est δύναμις de la décade,
parce qu'elle la constitue, parce qu'elle la réalise et l'exprime,
ainsi qu'on peut le constater dans le triangle equilateral, parce
qu'elle est en définitive sa propriété distinctive, son élément
primitif... C'est pourquoi les idées de propriété fondamentale ou
distinctive ... paraissent assez exactes pour traduire cette δύναμις
dont les mathématiciens grecs faisaient le principe, la source de
développement des nombres, si l'on peut toutefois généraliser
l'exemple très clair de la décade63.»
La tétrade-tétractys est donc, en fait, pour les pythagoriciens,
un triangle equilateral formé par 4 + 3 + 2+1 points, ce qui
forme un total de 10 points. Ce triangle «réalise» la décade,
c'est-à-dire qu'il donne un aspect réel, visible et bien particulier
à cette abstraction. Cette explication a du moins le mérite de
s'en tenir au texte d'Hiéroclès, et de ne pas faire appel, par
l'intermédiaire de Philon et de Jamblique, à une opposition
entre la dynamis et Yentéléchéia. En effet ce dernier terme n'est
pas employé par l'Alexandrin. Quant au couple dynamis/
énergeia, il paraît également absent du Commentaire sur les Vers
d'Or.
La différence entre Hiéroclès, qui néglige l'Un, et Proclos, qui
le vénère, est patente si l'on compare le texte présentement exa
miné de l'Alexandrin avec le passage suivant du Commentaire
(61) H., 251.
(62) Cf. p. ex. J. Brun, Les Présocratiques, Paris, 1968, p. 29-30 (Que Saisje?).
(63) J. Souilhé, Étude sur le terme ΔΥΝΑΜΙΣ dans les dialogues de Platon,
Paris, 1919, p. 23.
Pagina 19
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)sur le Timée du Lycien : «... La tétrade contient toutes choses en
elle-même, et pareillement la décade, mais l'une les contient
unitivement (ήνωμένως) — Hiéroclès dit ηνωμένη — l'autre partitivement (διηρημένως) et bien que la décade contienne toutes les
choses que contient la tétrade, néanmoins, du fait qu'elle les
contient partitivement, elle est moins parfaite que la tétrade.»
Hiéroclès s'en tient à ce niveau parce qu'il n'accepte pas la
transcendance de la monade. Au contraire Proclos, qui pense à
l'Un, ajoute : «car ce qui est plus proche de la monade est plus
parfait et plus est petite la quantité, plus grande est la puis
sance...»64.
On se demande pourquoi Hiéroclès, s'il avait cru à
l'Un plotinien, n'y aurait pas rapidement fait allusion, surtout
s'il parlait à des néophytes et leur exposait les principes de base
du néopythagorisme.
D'autre part, le fait que la tétrade constitue la moyenne
arithmétique entre la monade et l'hebdomade permet à nouveau
à Mme Hadot d'affirmer qu'«ici encore Hiéroclès prend soin, par
l'adjonction de l'adverbe πως, de préciser que la tétrade ne sur
passe
pas vraiment, c'est-à-dire en un sens ontologique, la
monade, mais seulement 'd'une certaine manière', c'est-à-dire
par la quantité, et une quantité plus grande est, pour un néopla
tonicien,
signe évident d'une infériorité ontologique»65.
On peut répondre d'abord que le πως en question ne porte pas
sur hyperékhei, qui vient après, mais sur l'ensemble τω ΐσω
άριθμω, placé avant, et que, tout comme le lis dont il a été
précédemment question, πως n'est pas l'indéfini vague, d'ap
proximation
(en quelque sorte). Πως, en effet, comme lis et tous
les mots indéfinis, ne répond pas seulement à l'indéfini indéter
miné
(en latin quis), mais aussi au déterminé non nommé (qui
dam).
Πως peut donc être ici l'équivalent de τρόπω τινί, qui
signifie
«d'une
manière déterminée»66.
On
peut
donc
(64) Proclus, Commentaire sur le Timée, trad, et notes par A.-J. Festugière,
II, Paris, 1967, p. 311. Cf. Proclus, In Platonis Timaeum Commentaria, éd.
Diehl, I, Lipsiae, 1901 Teubner, réimpr. Hildesheim, 1965, p. 422, 19s. Le même
Proclus, toujours dans le Comm. sur le Tim. (Fest.), III, p. 83, a écrit : «De
même aussi l'auteur des Vers Dorés a célébré la Tétraktys comme ' source de
l'Éternelle Nature '. Car le Monde a été mis en ordre à partir de la tétrade issue
de la monade et de la triade.» Hiéroclès s'abstient de donner une telle précision.
(65) H., 253.
(66) Cf. un exemple de ce πως en Aristote, Politique, éd. J. Aubonnet
(CU. F.), V, II, 2, p. 46 : «τοϋ μεν οδν αυτούς έχειν πως προς την μεταβολήν...». De
même, Clément d'Alexandrie, p. ex., introduit une citation textuelle d'un auteur
Pagina 20
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)comprendre que «la tétrade surpasse la monade précisément du
même nombre dont elle est surpassée par l'hebdomade». On se
demande d'ailleurs à nouveau comment des lecteurs peu avertis
des arcanes de la doctrine pythagoricienne auraient pu
comprendre la valeur attribuée ici à ce πως, et s'ils auraient
intuitivement opéré une distinction entre la valeur ontologique
et la valeur quantitative qui sépare la monade de la tétrade.
Il faut remarquer au passage avec quel soin est composé le
texte consacré à la tétrade, et ne pas oublier qu'Hiéroclès est
plus un «littéraire» qu'un véritable savant. Cette tétrade inter
vient à la fin de la première partie des Vers d'or. Elle annonce
leur seconde partie67. Elle constitue donc comme le pivot de ces
mêmes Vers d'Or et, pour ainsi dire, le cœur de la doctrine
pythagoricienne. D'autre part Hiéroclès, au début de son exposé
sur les nombres, assimile la tétrade au dieu démiurge, et il le
termine en confirmant cette assimilation68. Ainsi son étude sur
la tétrade a été minutieusement composée, et l'emplacement des
mots et leur sens soigneusement pesés.
La tétrade est d'abord formellement identifiée au dieu
démiurge. On nous informe en outre que, dans le Hiéros logos,
«ce dieu est chanté comme le nombre des nombres». «En effet»,
poursuit Hiéroclès, «si tous les êtres existent en vertu de ses
éternelles volontés, il est évident que même le nombre qui se
trouve dans chaque forme des êtres dépend de la cause qui est
dans ce nombre-là (ou «dans ce nombre fameux»?) (της έν έκείνω
αιτίας ήρτηται) et que le premier nombre est là-bas (ékei) : de
là-bas (ékeithen), en effet, il passe aussi ici-bas (entautha).» Suit
naturellement la description de la décade, qui est ici-bas ce
qu'est la tétrade là-bas69.
Ainsi, conformément à la doctrine pythagoricienne, toutes les
formes des êtres contiennent un nombre ; ces nombres
dépendent d'une cause, et cette cause réside dans la tétrade
démiurgique. Le premier nombre est lui aussi là-bas, c'est-à-dire
dans la tétrade (on remarquera la répétition έν έκείνω/έκεΐ), et
qu'est-ce que le premier nombre, sinon le nombre un, qui fait
païen ou de l'Écriture Sainte par ώδέπως : cf. Le Pédagogue, édit. H.-I. Marrou,
M. Harl, Paris, 1960, réimpr. 1983, I, IV 11 ; I, VI, 1, etc.
(67) K., 89, 27 à 90, 7.
(68) K., 89, 13.
(69) K., 87, 19-26.
Pagina 21
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)partie de la tétrade dont il est une des composantes, sans plus,
nombre nombre et non plus nombre nombrant?
Mme Hadot explique «ce premier nombre qui sort de la
monade» chez Syrianus par la tétrade, mais où est-il question de
la monade chez Hiéroclès? Elle ajoute que ce dernier voudrait
peut-être aussi désigner par le «premier nombre» «le nombre
intelligible, d'où proviennent les nombres qui sont dans les
êtres»70. Quoi qu'il en soit, les formules dubitatives abondent
sous sa plume, et on se demande, une fois de plus, comment des
néophytes auraient pu être au fait de telles subtilités ! Pour eux,
le «premier nombre» ne pouvait être que le nombre un; par
additions successives, l'un forme le quatre, et le dix, comme
Hiéroclès le dit ensuite, et de là tous les nombres, et donc toutes
choses. Si Hiéroclès était bien le disciple d'Origène, et s'il
devait, en plus, faire allusion au Hiéros logos pythagoricien,
comme il y était tenu par les Vers d'Or, pouvait-il procéder
autrement et ne pas, pour ainsi dire, désacraliser la monade
pythagoricienne et l'Un plotinien?
La fin de l'exposé sur la tétrade nous laisse sur la même
impression : «On ne peut désigner» affirme l'Alexandrin, «ce qui
ne dépend pas de la tétractys comme racine et comme principe.
Elle est, en effet, comme nous l'avons dit, démiurge, cause de
toutes choses, la tétrade, dieu intelligible, cause du dieu céleste
et sensible. La connaissance de ce dieu a été transmise aux
pythagoriciens par Pythagore lui-même, lui que chante même à
présent l'auteur de ces vers ...»71. On se trouve ainsi en présence
d'un nous démiurgique, principe (arkhe) de tous les êtres, qui a
fait le cosmos divin, et de rien d'autre.
Entre-temps, «la mention de la monade et de l'hebdomade
dont la tétrade est la moyenne arithmétique, donne à Hiéroclès
l'occasion de décrire brièvement les qualités de l'une et de
l'autre», poursuit Mme Hadot, et, avec une rigueur implacable,
elle démontre que «la monade est nécessairement ontologiquement supérieure à tous les autres nombres, la tétrade incluse».
Et plus loin elle ajoute : « ... tous les nombreux auteurs antiques
qui mentionnent ou utilisent la théologie pythagoricienne des
nombres font, comme Hiéroclès, de la monade (ou de l'Un) le
(70) H., 249. Elle utilise à cet effet un texte de Syrianos, In Metaph., p. 140,
11, Kroll.
(71) K. 89, 11-17.
Pagina 22
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)principe suprême de tous les nombres : la logique inhérente à la
théologie des nombres l'exige»72. A ce propos elle ne manque pas
de s'appuyer sur des citations de Jamblique, de Syrianos, de
Macrobe, tous soumis à l'influence de Plotin.
En effet, pour ces auteurs, la monade n'est pas encore un
nombre. A.-J. Festugière, qui a minutieusement analysé la doc
trine
pythagoricienne de l'Un transcendant aux nombres,
notamment d'après Philon d'Alexandrie et Eudoxe, conclut de
son examen : «la Monade première, l'Un considéré comme prin
cipe formel, est transcendant à tout le réel, puisqu'il est trans
cendant
à l'un numérique, ...cet un numérique est αρχή des
nombres ... enfin les nombres sont à la fois le principe et la subs
tance des choses»73. Si Hiéroclès, comme Origène, ne reconnaît
pas l'Un transcendant, la monade ne peut être pour lui, au plus,
que l'un numérique. Cet un numérique est qualifié de «principe
de tout nombre», et il contient en lui-même les puissances de
toutes choses»74, et non pas forcément «les puissances de tous
les nombres»75, comme le voudrait Mme Hadot. Le nombre est,
en effet, une collection de monades; la monade est alors «une
unité faisant partie du nombre (unité nombrée)»76.
Il est, d'autre part, tout à fait certain qu'Hiéroclès connaît
parfaitement la doctrine de Plotin sur l'Un, ainsi que l'enseign
ement
de Jamblique, celui de Syrianos, et peut-être même celui
de Proclos. Mais il semble aussi partager le scepticisme d'Origène le païen sur la transcendance de l'Un. Il lui faut donc se
tenir au plus près du texte des Vers d'Or. Ces derniers parlent
uniquement de la tétractys donnée aux hommes par Pythagore,
et ne contiennent aucune allusion à la monade, ce qui, soit dit
en passant, est troublant, s'il est vrai, comme d'aucuns le pré
tendent,
que ce poème, composé vers le milieu du me siècle
p. C. 77, est une compilation dont plusieurs fragments remontent
précisément au Hiéros logos 78.
(72) H., 253.
(73) A.-J. Festugière, Rèv. d'Herm. Tris., IV, p. 29.
(74) K., 88, 15.
(75) H., 253.
(76) A.-J. Festugière, op. cit., IV, p. 26.
(77) A. Delatte, op. cit., p. 45.
(78) Ibid., p. 47. D'après H. Thesleff, An introduction to the pythagorean wri
tings of the hellenistic period, in Ada academiae Aboensis Humaniora XXIV.3,
Abo, 1961, p. 113, les Vers d'or auraient été composés au me/ne siècle avant
Pagina 23
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Quoi qu'il en soit, c'est bien cette tétractys, expressément
assimilée au dieu démiurge 79, que l'Alexandrin va mettre en
valeur, au détriment de la monade, dont les Vers d'Or ne parlent
pas, et que lui-même néglige. Souvenons-nous qu'aux yeux de
Damaskios, il manque d'exactitude et d'élévation. Ainsi, il se
borne à rappeler que la monade, tout comme l'hebdomade, pos
sède des propriétés «très belles et excellentes»80, ce qui n'est pas
compromettant et les met sur un pied d'égalité. Ce serait pour
tant le moment, surtout en présence de néophytes, qui ne
peuvent comprendre une allusion à demi-mot, de préciser la
supériorité de la monade sur l'hebdomade ou sur la tétractys. Or
il se borne à répéter, après bien d'autres, que «la monade est le
principe de tout nombre et qu'elle contient en elle-même les
puissances de tous les nombres»81, ce qui est vrai même du
simple point de vue arithmétique. Quant à l'hebdomade, sans
mère et vierge, elle possède «deutérôs»82 la dignité de la monade.
Bien entendu, Mme Hadot rend ce deutérôs par «d'une manière
secondaire», c'est-à-dire inférieure. Deutérôs implique-t-il forc
ément une infériorité? Il peut aussi signifier «en second lieu».
Hiéroclès a peut-être voulu dire ici que l'hebdomade possède elle
aussi, en second lieu, la même dignité que la monade. Tout se
passe, en fait, comme s'il majorait la tétractys, en tant que
dieu démiurge, et même l'hebdomade, et occultait la valeur philosophico-religieuse attribuée ordinairement à l'Un.
C'est bien là qu'est la véritable pierre d'achoppement :
d'après Mme Hadot, la monade, principe des nombres, doit, ipso
facto, être considérée, ainsi que l'Un de Plotin, comme le dieu
suprême. Il est, à ses yeux, impensable qu'un pythagoricien ou
qu'un néoplatonicien s'affranchisse de cette loi. Or, si l'on en
croit Photios, que faisait d'autre, au Ier siècle p. C, Nicomaque
de Gérasa, dans sa Théologie arithmétique ? Il a à la fois «déifié et
outragé» la monade, écrit le Patriarche, en l'affublant d'une
multiplicité d'appellations hétéroclites83. La tétrade, en
notre ère et remonteraient au Hièros Logos en hexamètres (ive/me siècle avant
J.-C). Cf. ibid., p. 18. A. Delatte, op. cit., p. 45, en fixait la composition au
me siècle de notre ère.
(79) K., 87, 18-19.
(80) K., 88, 13-14.
(81) K., 88, 14-16.
(82) K., 88, 17.
(83) Photios, op. cit., III, codex 187, 143 a, p. 42.
Pagina 24
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)revanche, lui paraissait une véritable merveille, et selon une
progression savamment graduée «une autre divinité, une divi
nité multiple (polythéos) et plutôt le Dieu en tout (panthéos)»8*.
Quant à la décade, elle est chez lui : «le Tout : Dieu, Dieu
suprême, Dieu des dieux...» et, ce qui est plus important : «la
décade est pour eux (Nicomaque et ses maîtres) le Dieu par
excellence et contient la puissance (to kratos) de toute la divi
nité qui réside dans les nombres»85. On pourrait donc conclure
que Nicomaque méprisait la monade et exaltait la tétrade et la
décade, comme Hiéroclès.
De même, quand on lit, dans les Θεολογούμενα της αριθμητικής
de Jamblique, d'abord que «la monade est le principe du
nombre et qu'elle n'a pas de position propre», ensuite qu'«elle
apparaît comme le principe le milieu et la fin de toutes choses»,
puis qu'«elle est non seulement dieu, mais intelligence (nous) et
hermaphrodite», enfin qu'«elle est démiurge et modeleur (plastria)»S6, on ne laisse pas d'être perplexe et on se demande s'il y a
bien unité de vue entre Nicomaque et Jamblique, par exemple,
et si les arithméticiens ont enseigné une doctrine à peu près
unifiée87 !
Quoi qu'il en soit, A. Delatte a bien vu que «les trois nombres
les plus importants de la dizaine sont 1, 4 et 10, et qu'ils ont à
peu près la même valeur et le même rôle dans la formation des
nombres, suivant les conceptions pythagoriciennes. Aussi ont-ils
en commun plusieurs épithètes»88. Ce jugement, capital, met en
évidence que l'arithmologie était loin d'être une science exacte,
que nombre d'auteurs la traitaient en fonction des intérêts du
moment et que l'on ne peut résoudre à coup sûr une difficulté en
cette matière comme si l'on avait affaire à un problème de géo
métrie.
L'important pour le Commentaire sur les Vers d'Or, c'est
que «la tétractys est... au centre même du pythagorisme : vers
elle convergent et la science sous son double aspect astrono
miqueet mathématique, et la religion sous son double aspect
musical et cathartique»89.
(84) Ibid., 144 b, p. 44.
(85) Ibid., 145 b, p. 47.
(86) [Jamblique], op. cit., p. 1, 1. 1 et 20; p. 3, 1. 21 ; p. 4, 1. 1 ; p. 4, 1. 9-10.
(87) Sur les qualificatifs des nombres, cf. A. Delatte, op. cit., p. 212-213.
(88) A. Delatte, op. cit., p. 215. Suivent divers exemples empruntés à
Nicomaque, à Lydus, à Jamblique.
(89) P. Boyancé, Le culte des Muses chez les philosophes grecs, Paris, 1936,
Pagina 25
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)II apparaît qu'Hiéroclès tente ici un rapprochement approxi
matif
entre la monade et l'hebdomade. Déjà, dans les traités
d'arithmologie pythagoricienne, existaient des analogies entre
les nombres un et sept90. On sait, d'autre part, l'importance que
Philon d'Alexandrie a attachée à l'hebdomade, bien qu'il ait
expressément reconnu que «ce qui est réellement Un, Seul et pur
a engendré de soi seul, sans faire usage absolument d'aucune
matière, l'hebdomade qui n'a point eu de mère»91. Il s'agit bien
entendu, dans cette citation, de l'Un transcendant.
Toutefois, dans le De opificio mundi, Philon parle de l'he
bdomade
avec une tout autre ampleur qu'Hiéroclès, mais selon
une méthode qui laisse prévoir celle de son successeur. « De ces
nombres en effet», dit-il, «les uns engendrent sans être engend
rés,les autres sont engendrés et n'engendrent pas, d'autres à la
fois engendrent et sont engendrés. Seul le nombre sept ne se voit
dans aucune de ces divisions92.» Il est bien évident que la «sin
gularité»
de l'hebdomade lui confère une dignité particulière et
qu'elle n'est nullement considérée ici comme inférieure à l'Un.
La supériorité ontologique de ce dernier est bien oubliée. Philon
— comme plus tard Hiéroclès — se soucie peu de bâtir un sys
tème
absolument cohérent. Il vise, comme le font souvent les
rhéteurs, à produire un effet momentané : tant pis si la cohé
rence du tout en pâtit. C'est ainsi que Philon n'hésitera pas,
quelques lignes plus loin, à proclamer : «Seul, comme je l'ai dit,
le sept est de nature à ne pas engendrer et à ne pas être engend
ré.
C'est pourquoi, tandis que les autres philosophes assimilent
ce nombre à la Victoire, la vierge sans mère, dont on dit qu'elle
est sortie de la tête de Zeus, les Pythagoriciens l'assimilent au
Recteur de l'univers (τω ήγεμόνι των συμπάντων). Car l'être qui
n'engendre pas et qui n'est pas engendré, demeure immobile.
C'est que la génération est dans le mouvement, puisque celui qui
engendre et celui qui est engendré ne vont pas sans mouvement,
l'un pour engendrer, l'autre pour être engendré. Seul, ne meut
pas et n'est pas mû ce vénérable Chef et Recteur (άρχων και
ήγεμών), dont on pourrait justement dire que le nombre sept est
l'image. Or, j'ai en faveur de mes dires ce témoignage de Philolaos : ' Car, dit-il, il existe un Recteur et Chef de toutes choses,
(90) Cf. A. Delatte, op. cit., p. 222.
(91) Cf. A.-J. Festugière, op. cit., IV, p. 21.
(92) Philon d'Alexandrie, De opificio mundi, introd., trad, et notes par
R. Arnaldez, Paris, 1961, 99, p. 207.
Pagina 26
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Dieu, qui est pour l'éternité durable, immuable, semblable à
lui-même, différent de tous les autres êtres'93.»
Voilà une hebdomade bien proche de la monade, et il fallait
des esprits fort déliés pour les distinguer l'une de l'autre, surtout
si l'on ne croyait pas à la transcendance absolue de la monade.
Mme Hadot écrit d'ailleurs que la position de l'hebdomade «à
l'intérieur de la décade est donc singulière et ressemble sous
quelques aspects à celle de la monade»94. C'est cette «singula
rité»
que Philon a exploitée, et c'est la «singularité» de la
tétrade qu'Hiéroclès prétend mettre en valeur dans son
Commentaire sur les Vers d'Or, au détriment de la transcendance
de la monade.
Pour illustrer cette singularité de la tétrade, je me permets de
citer in extenso le passage que je lui ai consacré dans Le néo
platonisme
alexandrin, Hiéroclès d'Alexandrie9b. Aucun texte ne
peut mieux illustrer le différend qui m'oppose à Mme Hadot :
«Comment compenser, cependant, l'attraction de la Monade, de
l'Un tout puissant depuis Plotin et ses disciples? En donnant à
la Tétrade la place prépondérante dans la Décade. Dans cette
Décade, la Tétrade est le milieu entre la Monade inengendrée et
le Septénaire sans mère et vierge. A l'intérieur de la Décade, la
Monade n'est pas engendrée mais engendre ; le Septénaire est
inengendré et n'engendre pas ; la Tétrade, en revanche, qui tient
le milieu entre les deux, doit engendrer et être engendrée : seule,
dans la Décade, ' elle est engendrée par un nombre et en
engendre un autre'. On pourrait objecter que le fait d'être
engendré constitue pour la Tétrade une infériorité par rapport à
la Monade et même au Septénaire ; Dieu n'est-il pas en effet
agennètost Mais il est clair qu'Hiéroclès veut mettre ici en relief
les propriétés génératrices de la Tétrade (c'est-à-dire du
Démiurge), dût la stricte logique en souffrir. Les hauteurs gla
cées de l'Un plotinien et néo-platonicien ne sont point son fait;
c'est le Démiurge dispensateur de vie qui l'emporte dans son
(93) Ibid., 100, p. 207-208. Cf. H. Leisegang, La Gnose, trad, de l'allemand,
Paris (Payot), 1951, p. 35-36. Mme Hadot cite elle aussi ce même passage de
Philon (H. 254, n. 58), mais prend soin de couper le texte après «on dit qu'elle
est sortie de la tête de Zeus...», au moment où l'auteur va citer les pythagoric
iens,
et en particulier Philolaos, qui assimilent l'hebdomade au recteur de
l'Univers, «immobile, semblable à lui-même».
(94) H., p. 255.
(95) N. Aujoulat, op. cit., p. 132-133.
Pagina 27
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)œuvre, et nous sommes surtout sensibles à la lecture de ce pas
sage consacré à des ' élucubrations ' mathématiques de son
temps, à l'explosion de vie que traduit la répétition inlassable
du verbe engendrer ... par opposition à la Monade άγέννητος et au
Septénaire άμήτωρ. Ces deux derniers nombres sont énoncés sous
un aspect négatif ; la Tétrade sous un aspect positif. On finit
même par considérer le fait d'être inengendré comme une infé
riorité
de la Monade par rapport à la Tétrade ! alors qu'il consti
tue,en bonne philosophie platonicienne, une supériorité. La
Tétrade est le foyer de vie de la Décade, et par elle, de toutes
choses. Elle connaît cette vie sous tous ses aspects, puisque sans
cesse elle engendre et est engendrée. Bien mieux que la Monade,
elle suggère le mouvement ininterrompu des générations se suc
cédant
les unes aux autres. Certes, la Monade contient les puis
sances
de tous les nombres, mais la Tétrade ' rassemble et
contient à la fois toutes les puissances des nombres produisants
et produits'. Dans le cas de la Tétrade, l'accent est mis inten
tionnellement
sur των γεννώντων και γεννωμένων, d'où une impres
sion
de vie foisonnante et la vision de la suite des générations.
De plus, la concentration de toutes ces puissances est suggérée
par la succession de άμα, συνείληφε, συνέχει ; la Tétrade s'anime
presque à nos yeux : elle rallie les innombrables puissances dis
persées
de tous les nombres produisants et produits, puis elle les
maintient en cohésion entre elles, tandis que la Monade se
contente de contenir immuablement ces puissances. Bref, la
Tétrade est mouvement, vie ; la Monade et le Septénaire sont
immuables dans leur froide impassibilité. Comment la Tétrade
ne serait-elle pas alors le Dieu actif, créateur, qui donne la vie à
tous les êtres et les ordonne pour former le cosmos? Aussi bien,
tout en sacrifiant à l'engouement de son époque pour les fo
rmules
d'arithmétique et d'arithmologie, Hiéroclès a su exprimer
sa foi dans le Dieu démiurge qu'est la Tétrade, au détriment de
l'Un des néo-platoniciens, beaucoup trop abstrait à ses yeux.»
Je vois donc dans Hiéroclès un philosophe pointilleux sur cer
tains
points de doctrine, mais avant tout pratique, rebelle aux
spéculations transcendantales, et un écrivain qui ne dédaigne
pas, même dans un passage d'allure «scientifique», les effets li
ttéraires.
J'ai été très conscient des difficultés engendrées par son
attitude parfois réticente à l'égard d'un néo-platonisme que l'on
pourrait qualifier d'orthodoxe, alors que Mme Hadot considère
avant tout Hiéroclès comme un philosophe néo-platonicien de
Pagina 28
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)stricte observance, utilisant à la lettre toutes les expressions et
toutes les recettes de l'arithmologie traditionnelle.
Il m'apparaît improbable que l'Alexandrin ait été un auteur
assez «scolastique», comme Proclos, pour donner, dans ce pas
sage consacré à la tétractys, une valeur technique bien définie à
des termes comme monas, tétras, lélractys, etc.96, et pour respec
ter
dans ses moindres détails une hiérarchie entre les dix pre
miers
nombres, subtile distinction que les non-initiés n'auraient
pas toujours su interpréter. Il constate simplement que la
tétrade constitue une moyenne arithmétique entre la monade et
l'hebdomade, toutes les deux pourvues de très belles propriétés,
qu'elle détient en plus la puissance de la décade, c'est-à-dire du
dieu démiurge, le plus élevé des dieux selon lui. Tout comme
Philon dans le De opificio mundi avec l'hebdomade, il occulte,
dans son Commentaire, la monade par la tétrade-tétractys et la
décade, et on ne voit pas où il laisserait entendre qu'il existe une
monade transcendante qui domine le tout97.
Je suis, bien sûr, d'accord avec Mme Hadot quand elle identif
ie
ensuite le démiurge d'Hiéroclès avec celui du Timée9* — il y
a substitution, chez lui, du dieu du Timée au dieu du Parménide
— mais je ne la suis plus lorsqu'elle intègre à nouveau le «sys
tème d'Hiéroclès» à celui de Jamblique ou de Proclos, voire à
celui de Calcidius, et qu'elle affirme, avec quelques précautions
cependant, qu'«il est probable que même la monade n'est pas,
pour Hiéroclès, le principe suprême»99. On pourrait, après tout,
pousser plus loin l'hypothèse et, à la suite de J. Combes, le
sagace éditeur de Damaskios, dépasser l'Un et affirmer qu'Hiéroclès a abouti à «l'éclatement de la notion de principe dans
l'ineffable»100! L'Alexandrin n'est certainement pas monté à ces
hauteurs vertigineuses !
La suite de l'article de Mme Hadot est consacré à de savantes
considérations sur les systèmes de Jamblique, Syrianos et Pro(96) P. ex., pour lui, la tétrade est l'équivalent de la tétractys.
(97) Comme le remarque Mme Hadot (H. 257), certains passages de mon
ouvrage (p. 22 notamment) peuvent laisser penser que, d'après moi, chez les
anciens pythagoriciens la tétractys était Dieu lui-même. En fait, je fais mienne
la formule de P. Boyancé, op. cil., p. 100, déjà citée p. 421.
(98) H., p. 258.
(99) H., p. 258.
(100) Cf. Damascius, Traité des premiers principes, t. I, De l'Ineffable et de
l'Un, texte établi par L. G. Westerink et traduit par J. Combes, Paris, 1986
(C.U.F.), p. cxxvi.
Pagina 29
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)clos, pour montrer qu'« Hiéroclès, en ce qui concerne sa doctrine
du démiurge et la position de cette dernière dans le développe
ment
de la philosophie néoplatonicienne, se situe quelque part
entre Jamblique et Proclus...» et que «cette même doctrine
ainsi que sa doctrine de l'âme présupposent un système déjà
richement diversifié quant à la hiérarchie des niveaux ontolo
giques qui a dû ressembler à celui de Jamblique»101. J'ai suff
isamment
débattu la question dans cet article, et je remarquerai
seulement que le ton de Mme Hadot reste dubitatif102.
Et comment pourrait-il en être autrement? Si le Commentaire
sur les Vers d'Or nous est parvenu en entier, le De providentiel en
revanche, est trop mutilé pour que nous puissions risquer des
conclusions définitives sur la philosophie d'Hiéroclès. Malgré
cela, Mme Hadot affirme que «tout argument» ex silentio est
absolument à écarter. Ce n'est pas parce que «Simplicius ou
Hiéroclès ne parlent pas dans leurs commentaires des triades du
monde intelligible qu'ils les ignorent. Us ont seulement de
bonnes raisons pour n'en pas parler»103. Bien sûr, un tel argu
ment n'est jamais décisif, et Hiéroclès connaissait certainement
les triades du monde intelligible... et l'existence de l'Un plotinien. Est-ce à dire pour autant qu'il était d'accord avec ces
points de doctrine parce qu'il n'en a pas parlé?
D'autre part, nier absolument toute valeur à l'argument
e silentio postule, comme le déclare ensuite Mme Hadot, que «le
néoplatonisme, surtout tardif, est profondement et essentiell
ement
systématique, et (que) dans tout système, les parties se
supposent et s'appellent les unes les autres»104. Gela est peutêtre vrai pour Proclos, Damaskios ou Simplikios, mais ne sau
rait être vérifié d'après les écrits d'Hiéroclès, et de bien
d'autres105.
(101) H., p. 261.
(102) La doctrine du démiurge d'Hiéroclès et celle de l'âme «présupposent un
système déjà richement diversifié quant à la hiérarchie des niveaux ontolo
giques, qui a dû ressembler à celui de Jamblique».
(103) I. Hadot, Le problème du néoplatonisme alexandrin, Hiéroclès et Simplic
ius,Paris, 1978, p. 190.
(104) I. Hadot, op. cit., p. 190.
(105) II est remarquable que Damaskios éprouve un certain dédain pour les
connaissances philosophiques de l'Alexandrin et de ses contemporains, pour
Hypatie, qualifiée de «géomètre» par rapport à Isidore, véritable philosophe
(Damascii vitae Isidori reliquiae, Zintzen, p. 218, 164), pour Synésios de Cyrène,
qu'il ne nomme même pas, du moins dans les parties de son œuvre qui nous sont
Pagina 30
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)En l'absence d'un texte décisif, l'hypothèse de Mme Hadot au
sujet de la place du démiurge chez Hiéroclés peut être défendue.
Si elle n'arrive pas à forcer ma conviction, c'est parce que son
auteur me paraît avoir une vue trop systématique, et quasimonolithique, du néo-platonisme. Elle étend Hiéroclés sur un lit
de Procuste et l'étiré jusqu'à la taille d'un Jamblique ou d'un
Proclos. Il est probable que le courant philosophique auquel
appartenait l'Alexandrin est issu d'Origène le païen, courant
peu connu, parce que composé de quelques disciples inféconds,
plaçant le nous au sommet de la hiérarchie céleste, et qu'un
autre courant, issu celui-ci de Plotin, a compté parmi les siens
des auteurs prolifiques et de talent, adeptes de l'Un transcen
dant.
Ce qui unit la plupart d'entre eux, cependant, c'est qu'ils
ont tenté de concilier les enseignements de Platon et d'Aristote.
Il ne faut pas oublier non plus qu'Hiéroclès, comme nous en
avertit Damaskios, est, au moins dans le Commentaire sur les
Vers d'or, un bon écrivain106, qui ne dédaigne pas les effets de
style, quoique peu exact en philosophie, aussi bon «littéraire»
que médiocre «scientifique», si l'on en croit ce juge. Il n'écrit pas
un sec compte rendu des Vers <Tor, mais il en rédige un comment
aire
soigneusement composé et personnel, même lorsqu'il traite
d'arithmologie.
Le style agréable du Commentaire et même des fragments du
De providentia, confirme la valeur pédagogique d'Hiéroclès.
Mais l'Alexandrin pouvait-il, pour des raisons précisément péda
gogiques,
escamoter l'Un plotinien s'il y croyait vraiment, n'y
faire aucune allusion, si ce n'est par un πως ou par un τις, alors
que, nous l'avons vu, Saloustios n'hésite pas à l'évoquer dans
son opuscule Des dieux et du monde rédigé, lui aussi, pour des
néophytes?
Si Hiéroclés connaissait le néoplatonisme de son temps,
soyons assurés qu'il n'ignorait rien non plus de la doctrine chré
tienne.
Mme Hadot, à mon sens, ne tient pas assez compte des
réalités de la vie à Alexandrie. C'est ainsi que les étudiants
païens et chrétiens suivaient les mêmes cours à l'« université».
J. Bernardi nous a opportunément rappelé que même à
parvenues, pour Hermias, «travailleur, mais peu intelligent et piètre chercheur
de la vérité» {ibid., p. 100, 74), pour Théosébios, auditeur d'Hiéroclès, jugé aussi
durement que son maître (ibid., p. 87, 109).
(106) Cf. I. Hadot, op. cit., p. 18, n. 6.
Pagina 31
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Athènes, au milieu du ive siècle, un Basile de Gésarée, un
Grégoire de Nazianze apprenaient la rhétorique, la grammaire
et la philosophie sous la direction de maîtres païens, et du chré
tien Prohaerésios107. «En fait, il est tout aussi vain de recher
cherla part exactement impartie au christianisme chez Hiéroclès que de vouloir délimiter avec précision ce qu'il doit à
Platon, à Aristote ou à Plotin ... On peut parler tout au plus de
l'influence de Plotin et d'Aristote, ou d'une coloration chré
tienne
de ses œuvres. L'héritage des orateurs païens constituait
alors le bien commun des chrétiens comme des païens. Tous sont
d'accord sur de nombreux points, surtout dans le domaine de
l'éthique, et même de la métaphysique. Comment débrouiller
avec sûreté ce nœud inextricable d'influences aussi diverses108?»
En fait, pour Hiéroclès, tout dépend de l'état d'esprit avec
lequel on examine ses deux ouvrages. Mme Hadot a démontré
que sa doctrine est en harmonie, sur bien des points, avec celle
de Jamblique, de Syrianos et de Proclos; elle en déduit qu'il
doit être d'accord avec eux sur tous les sujets dont il ne parle
pas. C'est possible, mais loin d'être certain. Je préfère, pour ma
part, interpréter les écrits d'Hiéroclès tels qu'ils sont, sans négli
gerle jugement porté sur eux par Damaskios. C'est un fait qu'il
a à peine évoqué la monade «principe des nombres», et pas du
tout l'Un de Plotin, mais qu'il exalte la tétractys démiurgique.
Si la monade ou l'Un transcendant comptaient vraiment pour
lui, pourquoi ne les a-t-il pas succinctement révélés à ses néo
phytes,
au lieu de se contenter de prétendues allusions que ces
derniers n'étaient d'ailleurs pas capables d'interpréter? Enfin,
pourquoi Damaskios juge-t-il la philosophie d'Hiéroclès
inexacte et peu élevée? Parce que ce dernier aurait simplement
omis quelques raffinements de doctrine ultérieurs à son époque
et qu'il ne pouvait donc connaître?
Laissons le dernier mot à Hiéroclès. Il affirme solennellement,
à la fin de son Commentaire, que les Vers d'or «ne sont pas les
paroles mémorables d'un seul disciple de Pythagore, mais de
tout leur vénérable collège, et, comme eux-mêmes le procla-
(107) J. Bernardi, op. cii., en particulier p. 87-90.
(108) N. Aujoulat, op. cit., p. 80-81. Pour mesurer l'influence respective des
deux cultures, païenne et chrétienne, chez un Porphyre, p. ex., on devrait lire,
de L. Jerphagnon, Les sous-enlendus anti-chrétiens de la Vita Plotini ou l'évangile
de Plotin selon Porphyre, in Museum Helvelicum, 1990, p. 41-52.
Pagina 32
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)ment, les préceptes communs de toute leur assemblée»109. On
peut, à travers ce passage, deviner des rivalités, des désaccords
entre les différentes sectes pythagoriciennes, mais toutes,
admettaient, selon Hiéroclès, les Vers d'Or comme le résumé de
leur foi. Ce résumé donne la place d'honneur à la Tétractys,
révérée par tous les pythagoriciens. Ce témoignage, aussi rel
igieux
que philosophique, ne peut-il nous suffire?
Université de Toulouse-Le Mirail.
(109) K. 122, 6-9.