Le chou de Pythagore: presence des modeles grecs dans le De Agricultura de Caton

Auteur
Mudry, P.
Verschenen in
Etudes des lettres
Jaar
2004
Onderwerp
CATO
Taal
Français
Categorie
C9 Geneeskunde
Archiefnummer
7245

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PRÉSENCE DES MODÈLES GRECS DANS LE . DE AGRICVLTVRA DE CATON | Depuis |” Antiquité, Caton doit à Plinc une réputation d'’opposaht farouche à la culture et aux lettres grecques. Une analyse attentive des pagés célèbres du De agriculturaconsacrées à ce qu’on a appelé la médecine du chou, medicina brassicae, y révèle pourtant une présence significative des doctrines médicales grecques. Un tel constat relativise la figure de Catôn héraut de la tradition médicale italique, populaire ct autochtone. Il invite aussi à réviser notre jugement sur son aititude générale envers la culture grèécque. Aussi proposons-nous unc interprétation nouvelle de la fameuse recommandation que, selon Pline, Caton fait à son fils Marcus à propos de la littérature grecque: i{lorum litteras inspicere, non perdiscere. 1. Introduction Dans l’histoire de Rome et de sa littérature, Caton assume k figure emblématique de la résistance intellectuelle, nationale patriotique face à la Grèce. I] incarne cette volonté d' opposition en même temps que de réaction de l’antique tradition italiq devant la force envahissante de la culture grecque. La construction historique de cette figure de Caton doit beaucoup à Pline, aux propos pour le moins carrés et aux attaques virulentes qu'il prête à Caton contre la Grèce, conire les Grecs ét en particulier contre les médecins grecs!. Ces propos sont trop 1 Voir en particulier Pline l'Ancien, Histoire naturelle 26.10-17 et surtout

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LE CHOU DE PYTHAGORE 27 connus pour qu'on s’y arrête longuement. Le reproche principal adressé à la culture grecque est de «corromprce » l'antique génie national de l'Italie qu’elle menace de ruiner et au bout du compte lui-même et son Lrisroire naturelle, que son prétendu evene nisme « primaire » est un jugement qui mérite d’être sérieusement de faire disparaître (Pline l'Ancien, Histoire naturelle 29.14): (En ce qui concerne Caton, on a déjà mis en vigne l’influence significative de la rhétorique grecque dans le discours aux Rhodiens et même, ce qui est plus surprenant, dans son traité Quandoque ïista gens suas litteras dabit, omnia corrumpet. Quand cette race nous donnera sa culture?, elle corrompra tout. Ü ne saurait donc y avoir d'autre attitude pour Rome, si elle veut sauver son âme, que de se tenir à l'écart de la Grèce, ou plutôt de tenir les Grecs à l'écart des Romains. Souvenon$-nous de la fameuse formule qui termine la longue diatribe de Caton contre les médecins grecs, telle que nous la rapporte Pline: elle est adressée à son fils Marcus (Histoire naturelle 29.14): Interdixi tibi de medicis. Je t’ai interdit les médecins. Par cette formule. il faut entendre nécessairement les médecins grecs puisque c'est sur eux exclusivement que porte l'attaque de Caton et que, de l’aveu même de Caton, les Romains n’exercent pas cet art. Mais il est légitime de considérer. à la lumière de la Condamnation générale de la culture grecque que nous avons méntionnée plus haut. que cette interdiction porte également, audelà des médecins, sur la Grèce tout entière. Ceb propos que Pline met dans la bouche de Caton ont manifestement orienté le regard que l’on a pu porter sur l'attitude de Caton envers la Grèce. Ils ont souvent empêché de distinguer dans Son œuvre — du moins dans ce qu'on en a conservé — des traits qui auraient sinon contredit radicalement cette figure. du moins en auraient sensiblement entamé le monolithisme. Il conviendrait en tout cas — ce que, semble-t-il, on n’a guère fait — de s'interroger sinon sur l'authenticité, difficilement vérifiable il est vrai, des propos que Pline prête à Caton. du moins sur leur portée et leur fonction à l'intérieur de l'œuvre de Pline. Des études récentes ont montré par exemple, en ce qui concerne Pline ——— + ! repu et corrigé*. De agricultura, et en particulier dans la préface*. Mais si cette présence de la rhétorique grecque chez Caton semble désormais un fait acquis, il n’en va pas de même pour l'attitude qu'on lui a prêtée et qu'on continue de lui prêter envers la science grecque, et notamment la médecine grecque*. La figure de Caton, à cet égard, reste prisonnière de la présentation de Pline: Caton est l'homme qui condamne hargneusement et sans appel la médecine grecque qu’il juge verbeuse, arrogante et cupide. Il est le héraut de la tradition médicale italique et autochtone, populaire et empirique, fondée sur l'usage des simples. Cette médecine, aux dires de Caton cité par Pline. les Romains l'auraient pratiquée avec bonheur pendant plus de six cents ans avant de succombgr, avec autant d'enthousiasme que de naïveté, aux séductions «ldu vent intellectuel venu de Grèce», C’est pourtant à cette antique médecine nationale que Caton et sa femme, toujours au témpignage de Pline, auraient dû le privilège d'avoir attcint une vieillesse avancée. | # 3: Voir notamment Guy SERBAT, «Il y a Grecs et Grecs! Quel sens donner au prétendu antihellénisme de Pline ?», in Pline l’Ancien témoin de son temps. Conventus Pliniani internationalis Namneti 22-26 oct. 1985 habiti acta, edenda curarunt [. Pigealdus et I. Orozius, Bibliotheca Salmañticensis. Estudias 87, Salamanca/Nantes : Universidad Pontificia/Faculté de lettres et:sciences humaines, 1987, p. 589-598. 4 | Voir Pierre GRIMAL, La Littérature latine, Paris: Fayard, 1994, p. 115, qui s'appuie en particulier sur Anton Daniel LEEMANN, Orationis ratio. The Stylistic Theories and Practice of the Roman Orators, Historians and Philosophers, Amsterdam: À. M. Hakkert, 1963. Malgré-une approche nuancée de la figure de Caton qu’il montre plus 5 ouverte à la Grèce qu’on ne l’a généralement considéré, Dietmar)KIENAST, Cato Seine der Zensor. Persônlichkeit und seine Zeit, Darmstadt: texte établi, traduit et cornmenté par A. Ernout, Paris: Les Belles Lettres, 1962, p.24), qui rend litteras par « sciences », nous parait trop limitative, du moins, si l'on entend le terme «sciences» dans son acception moderne. Il Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1979 (Heidelberg: Quelle und Meyer, 1954!), laisse à peu près complètement de côté l'attitude de Caton envers la science grecque et en particulier la médecine. 6 Pline l'Ancien, Histoire naturelle 29.11: Ingeniorum Graetiae flatu impellimur. . a été transmise par la production littéraire. 7 Pline l'Ancien, Histoire naturelle 29.15: [Cato] subicit medicina se et coniugem usque ad longam senectam perduxerit. 2 La traduction d’Ernout (Pline l'Ancien. Histoire naturelle, Livre XXIX, s'agit plutôt, au sens large, de l’ensemble de la culture grecque telle qu'elle l i : enim qua

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Au vu de ce qui précède, nous voudrions proposer la relecture de quelques pages du De agricultura de Caton, notamment les célèbres chapitres consacrés à ce qu'on a appelé la médecine du chou, medicina brassicae, traditionnellement brandis comme l'emblème de la médecine italique et ancestrale prônée et illustrée par Caton. ! grecque que Caton s'éprit sur le tard, comme le confirme l’expression par laquelle Plutarque désigne l’objet de l'engouement de Caton, maiëeia ‘EAMmUKY, un engouement d'autant plus fort qu'il était le fait d'un opsimathe, d'un tard venu à l'étude, « déjà fort avancé en âge quand il prit en main les livres grecsl?». Au témoignage de Cicéron. il s'y adonna avec passion, comme le montre l'adjectif perstudiosus\? qualifiant l'attitude de Caton, et 29 ( 2. La culture grecque de Caton Mais disons d'abord un mot de la tradition selon laquelle on a bâti la figure d’un Caton s’initiant au grec sur le tard. Les témoignages concordent en effet sur le vif intérêt que Caton porta au grec dans son grand âge. Cicéron, Nepos, Valère Maxime, Quintilien, mais également Plutarque si on veut ne pas se limiter aux auteurs latins, affirment en chœur l'engouement de Caton pour le grec, passion qui se déclara dans les dernières années de sa longue vic°. Faut-il en déduire, comme on l'a fait généralement et comme en témoignent souvent les traductions des passages que nous avons cités, que Caton jusque-là a ignoré le grec, que ce n'est qu'une fois la vicillesse atteinte qu il se mit à apprendre la langue de Platon et de Démosthène ? À propos du témoignage de Quintilien!®, son éditeur Jean Cousin émet des doutes dans sa note à ce passage sur le fait que Caton ait ignoré le grec jusqu’à un âge avancé, «quoi qu'en dise la tradition transmise par Cicéron!'». Nous partageons à cet égard les doutes du savant éditeur français, mais contrairement à ui nous ne pensons pas qu'il faille en cela nous défier de la tradition antique. C’est en effet une interprétation réductrice que de limiter la portée de ces témoignages à l’apprentissage de la langue grecque. L'expression litterae Graecae qui désigne dans chacun d’eux l’objet de la passion de Caton dans ses vieux jours nous paraît devoir être entendue au sens large comme désignant l'héritage intellectuel de la Grèce tel qu'il était transmis dans les ouvrages littéraires. C'est de cette culture À 7y Caton, De agricultura 156-157. Cicéron, Caton l'Ancien 3, 26 et 38: Cornelius Nepos, Vie de Caton 3.1; Valère Maxime, Faits et dits mémorables 8.1.1; Quintilien, {nstitution oratoire 12.11.23; Plutarque, Vie de Caton l'Ancien 24, 1% Quintilien, Institution oratoire 12.11.23: Litieras Graecas aetate iam declinata didicit. | ' !! Quintilien. Institution oratoire, Livre XII, texte établi ct traduit par J. Cousin, Paris: Les Belles Lettres, 1980, p. 241-242. | ! il y consacra beaucoup de son temps!*. Mais cela ne signifie pas qu'il ait ignoré le grec jusque-là. D'ailleurs Plutarque ne rapporte-t-il pas quelques lignes plus haut que le jeune Catpn, qui servait dans l’armée de Fabius Maximus lorsque ce dernier reprit à Hannibal la ville de Tarente, logea là-bas chez un certain Néarque, philosophe pythagoricien. et s’appliqua à écouter son enseignement ?!$ L'anecdote enseigne au moins deux dhoses: selon la tradition |dont Plutarque se fait ici l’écho, Catohn avait déjà appris le grec dans sa jeunesse!l$, car on ne peut évidemment imäginer que le philosophe pythagoricien de Tarente donhât son enseignement en latin; d’autre part. Caton manifestait déjà alors cet intérêt pour la culture grecque qui deviendra passion dhns son grand âge. | À l'appui de cette interprétation large de litterae Gfaecae. citons encore le témoignage de Cornelius Nepos. Énumérant dans un passage fameux et régulièrement cité de sa biographie de Caton les diverses et éminentes qualités du citoyen de Tusculum, homme de la terre, homme politique, juriste, chef de guerre et orateur, Nepos ajoute pour clore la liste que le grand homme fut aussi « grand ami des letties », cupidissimus litterarum!'?. Cet intérêt passionné (cupidissimus), Caton le manifestait, toujours au témoignage de Nepos, autant envers la culture grecque qu'envers (2 Plutarque, Vie de Caton l'Ancien 2.5:"ANuS 8è maëelas ‘EXAnuñs dpihabts vevéolar Aéverai Kai méppu mavrémaotv taxklas éAnAas EAmvucà Biflia Aafuv els xeipas. 13 Cicéron, Caton l'Ancien 3: Litteris Graecis quarum constat eum perstudiosum fuisse in senectute. 4° Cicéron, Caton l'Ancien 38: Multum etiam Graecis litteris utot. Parmi ses nombreuses occupations intellectuelles dans sa vieillesse, Caton déclare que la pratique des auteurs grecs occupe une grande place. 5 Plutarque, Vie de Caton l'Ancien 2.3. 16 Fabius Maximus reprit Tarente à Hannibal en 209. Caton aväit alors vingt-cinq ans. 17 Cornelius Nepos, Vie de Caton 3.1 (trad. A.-M. Guillemin).

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la culture latine autochtone, de sorte que l’on ne pouvait guère trouver dans un domaine comme dans l'autre quelque chose qu’il attentif d’un philosophe pythagoricien grec. ainsi qué nous venons de l'indiquer, et comme le contempteur de la culture et des arts grecs envers lesquels il affiche publiquement son aver- 30 ignorât!8. L'interprétation limitant la portée de l'expression Graecae litterae à la langue seulement plutôt qu'à l'ensemble de la culture grecque nous paraît due, en partie du moins, à la présence du verbe discere dans plusieurs des témoignages invoqués. Le champ sémantique de ce verbe, l'évocation quasi automatique qu'il : induit de la relation maître-élève, a pu pousser à comprendre cette “inférmation comme l'apprentissage de la langue plutôt que. de façon beaucoup plus vaste, comme l'appréhension d'une culture à travers les ouvrages littéraires qui l'ont illustrée. Caton a pu savoit le grec sans nécessairement s’être plongé avantises dernières années dans la littérature grecque. Le témoignage de Valère Maxime ne laisse d'ailleurs aucun doute sur ce point : l'auteur des Faëta et dicta memorabilia nous apprend en effet que. «ayant quasiment atteint l'âge de la vieillesse, [Caton] étudia aussi les *». [1 serait évidemment absurde d'appliquer à cette lettres latines! déclaration de Valère Maxime la même interprétation restrictive que l’on a pu appliquer aux témoignages concernant son attitude envers les lettres grecques et d'entendre par là que Caton a appris le latin sur le tard. Mais c’est sur le tard que, comme il l’a fait dans le domaine grec, Caton a développé son intérêt pour les ouvrages littéraires latins. Toute la question du rapport de Caton à la culture grecque mé- 31 sion. Mais l'homme public, attaché politiquement à la sauvegarde de la tradition et des institutions romaines menacées selon lui par la séduction qu'exerçait la Grèce sur les esprits. pouvait mettre en garde ses concitoyens contre le danger d’une efnprise trop forte de la Grèce sur Rome, avec des propos violents dans lesquels il faut faire la part de la polémique, sans pour lautant ignorer ou rejeter radicalement le modèle culturel grec. Si l'on en croit Plutarque, Caton avait même une assez grande familiarité avec les ouvrages littéraires grecs pour émailler ses écrits de maximes et d'histoires empruntées aux Grecs et pour que l'on trouve beaucoup de traductions littérales du grec dans ses apopthegmes et ses sentences’!. Notre propos vise à montrer que cette familiarité se révèle également dans son De agricultura, et en particulier dans lés chapitres consacrés à la médecine du chou, medicina brassicae. 3. Le chou de Pythagore Passons donc à ce fameux chapitre consacré au chou et à ses propriétés médicinales, et à son titre d’abord, car c'est bien une fonction de titre que remplit la phrase introductive (De agricultura 157.1): riterait d’être reprise en l’insérant dans le problème plus général De brassica Pythagorea, quid in ea boni sit salubritatisque. des rapports intellectuels entre Rome et la Grèce, et plus particulièrement à la lumière de l'attitude ambiguë, faite à la fois de fascination et de crainte, d’admiration et de dédain. d'attirance et de Du chou de Pythagore, ce qu'il y a en lui de bon et de salutaire. (Trad. R. Goujard) rejet, qu'a manifestée Rome envers La Grèce et sa culture depuis ses premiers contacts avec le monde grec — une ambiguïté que l’on retrouve dans le portrait de Caton que dresse Plutarque. On pourrait au premier abord y voir incohérence ou même contradiction, puisque Caton y apparaît à la fois comme l’auditeur jeune et 3 18 Cornelius Nepos, Vie de Caton 3.1: Quarum (sc. litterarum] studium etsi senior arripuerat, tamen tantum progressum fecit ut non facile reperiri . possit neque de Graecis neque de [talicis rebus quod ei fuerit incognitum. 1% Valère Maxime, Faits et dits mémorables 8.7.1: Idem [sc. Cato] Graecis litteris erudiri concupiuit ; quam sero, inde aestimemus quod etiam Latinas paene iam n: didicit. Il est bien peu probable que la désignation brassica Pythügorea fasse référence à une espèce particulière de chou, comme il y a un chou agrestis ou un chou siluestris?2. T1 est tout aussi pau probable qu'il s’agisse simplement pour Caton d'indiquer ainsi la LU | 20 biutarque. Vie de Euron l'Ancien 23.1: Hâoav EAMvuce LLobdav Kai radelav dmo duoritias TpomnAuki£ur. 2 Plutarque, Vie de Caton l'Ancien 2.6: Tà uévroi ovyypépuara Kal 0yhaoiv [EMnvuots Kal IoTopiais émeux@s GrarmemoikiATal Kai Hefipainveupéva moX\à Karà AéËu év Tots dmopfévuaoiv kdi Tais yruliooyials TéTakra. 22 Sur les diverses espèces et dénominations de chou cultivé et de chou sauvage, voir Jacques ANDRÉ, Les Noms de plantes dans la Rome dgntique, Paris : Les Belles Lettres, 1985, p. 37-38, 5. v. brassica.

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source de ses renscignements. En effet, selon ce que nous apprend Pline, plusieurs auteurs grecs, avant Caton — notamment les médecins Chrysippe et Dieuchès, mais surtout Pythagore —, avaient consacré au chou des ouvrages particuliers pour en célébrer les mérites. Mais, en plus de l’étrangeté que revêtirait une telle formulation, il n'est pas dans la manière de l’auteur du De agricultura de citer ses sources d’information. Caton n'est pas Pline. Quels peuvent être donc le sens et la portée de cette indication LE CHOU DE PYTHAGORE humeurs, les qualités, leur équilibre et leurs variations. Voyons le texte de Caton (De agricultura 157.1): Principium te cognoscere oportet quae genera brassicad sint et cuius modi naturam habeant: omnia ad salutem telnperat commoetatque sese semper cum calore, arido simul urmido et dulci et amaro et acri. Sed quae uocantur septem bona in committa natura omnia haec habet brassica. | ? À notre avis, cela vise tout bonnement à insen tête de chapitre crire le développement qui suit dans la tradition grecque en le plaçant, pour ainsi dire, sous le patronage de Pythagore, qui est non, seulement une autorité brassicaire reconnue, nous l'avons vu, l'information. Une telle interprétation suppose de la part de Caton une considération envers le prestige intellectuel de la Grèce qui va à l'encontre de la figure violemment hostile à la Grèce qu’on a voulu lui faire assumer. Elle dément en outre — mais nous allons en voir plus loin bien d’autres indices — l'empreinte exclusivement autochtone de cette médecine du chou (medicina brassicae), dont on a fait l'emblème d’une médecine italique et nationale que représenterait Caton. 3.1. Présence des doctrines grecques dans la nature du chou La phrase de titre est suivie d’une introduction, présentée ‘comme telle (principium te cognoscere oportet}, traitant des divérses variétés ainsi que de la nature de ce légume. La description dé ces variétés — qui sont au nombre de, trois: le chou lisse (leuis) à grandes feuilles, le chou frisé (crispa) et le chou tendre (lenis) — n'a pas de quoi surprendre dans un ouvrage qui se veut un manuel pratique. Chacune de ces trois variétés présente des vertus différentes ou des degrés différents dans la vigueur de son action. [l importe donc de les reconnaître. Surprenantes en révanche sont les considérations de Caton sur la nature du chou. Loin de toute préoccupation pratique, elles se font l'écho de diverses doctrines spéculatives élaborées par les Grecs.sur les Pour commencer, il faut que tu apprennes quelles sont leé variétés ide chou ét quelle sorte de nature elles ont. Le chou combine en lui'tous [es éléments salutaires; il se transforme té ujours sous l’effet de la chaleur au point de vue du sec et de l’humide, du doux, de l’amer et de l’âcre. Ce qu'on appelle les sept biens. mais constitue aussi un des noms parmi les plus célèbres de l'héritage intellectuel de la Grèce. Pythagore apparaît ainsi non pas comme la source, mais comme l'autorité qui garantit la qualité de 33 -le chou les possède tous dans sa nature composite. Première constatation: pour Caton, la nature du chou consiste essentiellement en un mélange. Cette notion apparaît à deux reprises dans notre passage, exprimée d’abord par le verbe {emperat, qui marque cette propriété qu'a le chou de combiner!en lui tous les éléments qui préservent ou font retrouver la santé, puis par la désignation explicite de la caractéristique de la nature du chou qui est d’être composite fcommixta natura). Il est difficile d'imaginer qu’en l'occurrence Caton ne fasse pas écho à la doctrinc du mélange et de l'équilibre des éléments, des qualités ou des humeurs, qui a connu une si grande fortune dans la pensée greéque et dans la pensée médicale grecque en particulier! C’est du juste équilibre de ce mélange (1{@AoTa peptyméva) que naît la santé, comme c'est de sa rupture que découle la maladie, ainsi [ Ce texte, qui repose sur une tradition manuscrite incertaine, a[suscité nombre de propositions de corrections de la part de ses éditeurs; voir notamment les remarques de Mazzarino dans l'introduction de sonlédition (M. Porci Catonis De agri cultura, ad fidem Florentini codicis deperditi, leratis curis edidit À. Mazzarino, Leipzig: Teubner, 1982 [19621], p. xLIV). Ce problème d'établissement de texte mériterait à lui seul uné étude détaillée. Mais quelles que soient les corrections suggérées par les divers éditeurs, cela ne change rien sur le fond aux enseignements que nous lirons de ce texte dans l'optique de notre étude. Par commodité ct sauf exception dûment signalée, nous avons choisi de reproduire, ici comme ailleurs dans cet article, le texte de Goujard (Caton. De l'agriculture, texte établi! traduit 2 Pline l'Ancien, Histoire naturelle 20.78: Brassicae laudes longum est exsequi, cum ét Chrysippus medicus priuatim uolumen ei dicauerit |...T et Dieuches, ante omnes autem Pythagoras, et Cato non parcius celebrauerit… et commenté par R. Goujard, Paris: Les Belles Lettres, 1975). Mais cela ne signifie pas que le texte proposé par l'éditeur français emporte toujours noire adhésion. %° La forme habent, au lieu de habeant, qui apparaît dans l'édition de Goujard (Les Belles Lettres, 1975), est sans nul doute une bévue.

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que le précise par exemple l’auteur du traité hippocratique De la hature de l'homme ($ 3-4), qui précise en outre que si telle est la hature de l’homme, telle est aussi la nature des animaux el de outes choses. Telle est donc aussi pour Caton la nature du chou. À cette liste et toujours à propos de ces quelques lignes introdhctives!sur la nature du chou, nous pourrions ajouter la référence aux seplem bona, quand bien même nous ne distinguons] pas très bien à quoi précisément Caton fait allusion ici. Que peuÿent être | Mais ce n'est pas là l'unique trait doctrinal emprunté à la tradition grecque que présentent ces quelques lignes introductives. Selon Caton, en effet, la nature constitutive du chou possède la propriété permanente, sous l'effet de la chaleur?f, de se transformer par rapport. au sec, à l’humide, au doux, à l’amer (commoetaigue sese semper cum calore, arido simul umido et duici et amaro et acri). Cette transformation des qualités constitutives d’un corps, en l'occurrence le chou, sous l’effet de [a chaleur, si tel est bien le sens de la formulation pour le moins difficile et probablement maladroite de la phrase de Caton telle qu’elle nous est parvenue??, appartient également à la pensée grecque. On peut la mettre en parallèle notamment avec un passage de ce même traité De la nature de l’homme que nous citions plus haut. L'auteur hippocratique s’en prend à la doctrine moniste de certains médecins selon laquelle l’homme est constitué d'une substance unique « qui change d’apparence et de propriété sous l'influence du chaud et du froid, devenant de la sorte douce, amère. blanche, noire et tout le reste?$», C’est probablement, comme pour la doctrine du mélange, un écho de cette théorie que l’on retrouve ici chez Caton. 35 dans l'esprit de Caton ces sept biens (ou vertus ou qualités) que dans sa nature composite le chou possède toutes (sed quak uocan{ur septem bona in commixta natura omnia haec habet brassica)? L'expression même de Caton — quae uocantur septem bona — montre quil se réfère à une tradition dans laquelle ces sépt réalités sont réunies sous une appellation commune qu'il rénd (traduit?) par bona. Nous ne pouvons déterminer avec exactitude quels sont ces septem bona. Il nous paraît en revanche qu'il n’est pas infondé de rapprocher la notation de Caton des doctrines grecques de la détermination des odeurs, des saveurs et pes couleurs. Leur nombre peut varier d'un auteur à l’autre. Mis il est intéressant pour notre propos de constater que Théophraste, dans son traité De causis plantarum (6.4.1), arrête ce nombré à sept: «Il y a sept odeurs. sept saveurs, sept couleurs ». Il n’est pas impossible qu'il y ait dans la fixation de ce nombre à sept/quelque marque pythagoricienne, et il n'est pas impossible non plus, si tel est bien le cas, que la présence de ce trait pythagoricien chez Caton remonte à l’enseignement qu'il reçut, selon Plutarque et comme nous l'avons signalé plus haut, du philosophe Néarque lors de son séjour à Tarente. 3.2. | 2% Bien que cette valeur instrumentale de cum soit relativement rare dans le latin pré-classique, on en trouve pourtant quelques exemples chez Accius et Caton; cf. Raphael KÜHNER, Carl STEGMANN, Ausführliche Grammatik der ! Présence, des doctrines édieiafe du chou grecques dans les! vertus Après cette introduction sur la nature du chou, Caton Enumère les différentes vertus médicinalés du chou, en topique ou absorbé, lateinischen Sprache, 11: Satziehre, Hannover: Hahnsche Buchhandlung, 1912-1914, vol. I, p. 510. IH nous paraît difficile, si on veut donner un sens seul ou en composition, préparé de telle ou telle façon, contre satisfaisant à cetic phrase, de comprendre autrement ce cum. articulaires, affections du cœur ou du foie, etc.). Ce déYeloppement révèle également un certain nombre d'éléments empruntés à 27 Mazzarino (Teubner, 1982) propose un texte amendé qui diffère sur plusieurs points de celui que présente Goujard (Les Belles Lettres, 1975) et que nous avons suivi. Mais comme l'éditeur italien n'accompagne pas son texte d’une traduction, il nous est difficile de savoir exactement comment il {’a compris. } # Hippocrate, De la nature de l'homme 2 (VI 34 LITTRÉ — trad. É. Littré). L'auteur hippocratique désigne le chaud et le froid comme facteurs déclenchants de cette transformation. L'absence d’un des deux facteurs chez Caton nous paraît devoir être attribuée davantage à une carence ou à une négligence dans son information qu’à un accident dans [à tradition manuscrite. Nous ne saurions donc suivre le texte de Paul THIELSCHER, Des Marcus Cato Belehrung über die Landwirtschaft, Berlin : Duncker und Humblot, 1963, qui suppose une lacune après calore et supplée <et rigore>. Î Î toutes sortes d’affections (ulcères, luxations, coliques, douleurs la tradition grecque. Prenons l'exemple du passage suivant (De agricultura 157.7): Nam uenae omnes ubi sufflatae sunt ex cibo non possul perspirare in toto corpore ; inde aliqui morbus nascitur. Quand toutes les veines sont gonflées sous l’effet de la nourriture, elles ne peuvent pas faire passer le souffle dans le corps tout entier. De 1à naît une de ces maladies. À première vue, cette doctrine pathologique évoquée par Caton né peut que laisser le lecteur fort perplexe. Quels rapports peut-il

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ÉTUDES DE LETTRES 36 bien y avoir entre les veines, la nourriture, le souffle et la maladie? Dans sa note explicative à ce passage, Goujard considère qu'il y a là un reflet confus de théories physiologiques grecques! telles qu’on les trouve notamment dans le traité hippocratique De l'aliment, selon lesquelles les veines, qui s'enracinent dans le foie, et les artères, qui s’enracinent dans le cœur, portent partout dans le corps sang et souffle vital. Cet arrière-fond doctrinal, tout vague qu'il est, suffirait déjà dans la perspective de notre propos à confirmer la présence de théories grecques dans le traité de Caton. | 37 LE CHOU DE PYTHAGORE a seconde phase du processus morbide, selon Érasistrate, consiste dans le débordement dans les artères du sang|qui se trouve en excès dans les veines. Le passage entre un système de vaisseaux et l’autre se fait à travers des canaux invisibles à l'œil nu qu'il appelle « anastomoses ». Cette invasion des artères par le sang provoque une perturbation du flux du pneuma dans ces mêmes artères, laquelle est à son tour à l'origine de diverses affections qui peuvent toucher le foie, la rate, l'estomac, provoquer des expectorations de sang ou encore causer des maladies Cependant, malgré ce flou manifeste dans la formulation, qui comme la phrenitis, la pleurésie ou la péripneumoniefl. Le mécanisme de cette seconde phase échappe manifestement à Caton. qui est dû vraisemblablement aussi bien à la carence chez son auteur d’un vocabulaire technique approprié qu'à une compréhension in- Mais à défaut du détail, il retient pourtant le point déctrinal complète et fautive de la doctrine originaleà laquelle il se réfère, nous croyons reconnaître ici, plus qu'un vague arrière-fond doctrinal, l'évocation d’une doctrine pathologique précise dont la fortune a été grande dans l’Antiquité. Élaborée par Érasistrate, un des grands noms de la médecine alexandrine, et fondée sur la distincion de fonctions que nous mentionnions plus haut entre les veines “etlles artères, les premières véhiculant le sang ei les secondes le squffle (pneuma), cette doctrine situe la cause de nombre de maladies, sinon de toutes, dans [a pléthore*. Dans une première phase du phénomène morbide, un excès de nourriture engendre en effet un excès de sang qui à son tour produit un gonflement des veines. C’est cette première étape qu’évoque la première partie de la phrase de Caton, uenae omnes ubi sufflatäe sunt ex cibo. Il est vrai que La formulation de Caton mentionne simplement la nourriture comme cause de la pléthore, sans préciser que c’est l'excès et non la nourriture comme telle qui est l'élément déclencheur. Mais la suite immédiate du texte, signalant cette fois-ci explicitement l'excès de nourriture (ex multo cibo) comme étant la cause également de dérangements intestinaux, inscrit notre passage dans une unité de développement qui ne laisse aucun doute sur le sens à l'expression générale ex cibo. précis qu'il faut donner # Caton. De l’agriculture. p.314, n. 16; cf. Hippocrate, De l'aliment 31 (TX 110 LITTRÉ). 30. Sur cette doctrine, mentionnée par Celse dans la préface du De medicina parmi les doctrines pathologiques majeures de la médecine grecque, voir l'exposé succincet et clair qu'en donne James LONGRIGG, Greek Rational Medicine. Philosophy and Medicine from Alcmaeon to the Alexandrians, London/New York: Routledge, 1993, p. 216-217. ignore en l'occurrence la différenciation entre veines et artères. essentiel, qui est la perturbation survenant dans le flux du pneuma dans le corps tout entier (non possunt perspirare in toto corpore), avec comme conséquence l'apparition d’une maladie. À £e propos, l'expression aliqui morbus ne se réfère pasà une maladie indéterminée, ainsi qu'on pourrait le laisser entendre|en la traduisant par «une maladie » comme le fait Goujard*?, mais à la liste des maladies que Caton a mentionnées plus haut avant d'en signaler le remède (du chou avec du silphium râpé) et enfin la cause (la perturbation du pneuma). Nous proposons de |rendre compte de cette détermination contextuelle en traduisant comme nous l'avons fait par «une de ces maladies ». Caton traite encore du chou et de ses vertus dans un autre chapitre du De agricultura ($ 156). Ce texte fait sur de nombreux points double emploi avec celui que nous venons de voir, consacré au chou de Pythagore, ce qui pose, ici comme ailleurs dans le traité, le problème particulièrement controversé de la composition et de la cohérence de cette œuvre}: Mais en ce qui concerne la question qui nous occupe, ce chapitre révèle lui aussi une 31 Les dénominations des maladies dans }’Antiquité ne recouvient pas nécessairement la nomenclature nosologique moderne. Sur ce problème, qui peut induire en erreur le lecteur non averti, voir Mirko D. GRMEK, Les maladies à l'aube de la civilisation occidentale. Recherches sur la réalité pathologique dans le monde grec préhistorique, archaïque er classique, Paris: Payot, 1983, en particulier p. 19-21 («Les permanences sémantiques et les »). difficultés du diagnostic rétrospectif p.105. #2 Caton. De l'agriculture... # Voir un! état de la question dans l'introduction de Goujard (Caron. De l'agr iculrure… ,P- XXXIH-XLV).

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empreinte doctrinale grecque. Nous limiterons notre démonstration, comme nous l'avons fait précédemment,à un seul exemple. À propos des propriétés digestives de cc légume. Caton vante le détail, n'entre pas dans son propos. Il n’en reste pas moins que dans le cas de la bile et de la pituite qui nous occupe ici, l'allusion à la doctrine grecque paraît évidente: c'est un excès de bile et de pituite que le chou permet d'évacuer, ainsi que le montre|l'étonnement du patient devant la quantité rendue. Cela suppose, puisque la recette vise naturellement à guérir, que c’est bien pour Caton dans cet EXCÈS affectant les deux humeurs que réside le mal. une préparation de jus de chou qui se révèle souveraine pour purger l'estomac en provoquant le vomissement. Le détail de la prépäration est fort complexe et la posologie doit suivre un rituel précis. Nous y reviendrons plus loin. L'effet de la potion est tel que, selon là description pittoresque qu en donne Caton, le sujet «rendra tant de bile et de pituite qu’il se demandera lui-même d'où unc telle quantité peut venir *». Le couple bile-pituite (phlegme dans la terminologie grecque) représente un élément constitutif de la pathologie humorale telle qu'elle a été élahorée par la médecine grecque. C'est ainsi que ces deux humeurs se trouvent régulièrement mentionnées dans les traités hippocratiques. Elles y apparaissent comme la cause de diverses maladies, et même comme la cause unique de toutes les maladies si l’on en croit l’auteur du traité des Affections, pour qui «les maladies proviennent toutes chez l’homme de la bile et du phlegme». L'élément déclenchant est traditionnellement une rupture de l'équilibre des humeurs due, dans le cas par exemple du traité des Affections, à un excès de chaud ou de froid, d’humide ou de sec affectant l’une de ces humeurs. Comme dans le cas examiné plus haut de la doctrine érasistratéenne fondée sur l’irruption de sang dans les artères, Caton n’expose pas ici le détail du mécanisme morbide tel que les médecins grecs l’ont élaboré. Auraït-il d’ailleurs besoin de le faire? Son. traité visc. un but exclusivement pratique qui consiste, dans le cas des chapitres médicaux, à transmettre des recettes salutaires contre diverses affections. L’exposé. des docirines spéculatives auxquelles il peut ici et là se référer, à supposer qu'il en connaisse 39 On peut par ailleurs se demander si l'emploi du terme; pituita dans cette acception physiologique pour désigner l'huméur correspondant au grec péyua n'est pas une création de Caton. Ce passage du De agricultura en présente en tout cas la première occurrence dans la tradition littéraire latine. Ce terme pourrait avoir appartenu al époque de Caton au vocabulaire campagnard pour désigner la see la gomme ou la résine des arbres. Illest vrai que nous n'en rehcontrons la première attestation que dans un passage de l'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien où|pituita débigne la sève de l’amandier dans un emploi manifestement synonyme de sucus qui apparaît dans la phrase suivante pour désigner la sève de l’orme*?. Plutôt que de translittérer 1e terme technique grec comme il lui arrive de le faire ailleurs”, Câton aurait choisi, en se fondant sur une analogie évidente relevant de l'expérience quotidienne d’un homme de la campagne, de donner au phlegme grec un équivalent latin puisé dans l'environnement linguistique qui était le sien. 3.3. Origine de la médecine du chou (medicina brassicae) La présence explicite ou sous-jacente de doctrines médicales grecques dans les chapitres du De agricultura consacrés 1 ce que Gargilius Martialis, dans son traité des Remèdes tirés des légumes __ JL __— l : 34; Caton, De agricultura 156.4: Tantum bilis pituitaeque eiciet ut ipse ne miretur unde tantum siet. 35, Hippocrate, Affections L (VI 208 Lirrré): NoouarTa Toioiv dvêpulSTOUGI yivera ämavra Uno xoAfs ia hAéviaTos. | On trouve également dans le Timée de Platon (84d- 864) un exposé de la doctrine pathologique fondée sur le couple bile-phlegme. On a voulu y voir parfois une influence pythagoricienne; cf. J. Longrigg, Greek Rational Medicine, p. 144 (cf. supra n. 30). La question est difficile, fort controversée, et dépasse de loin notre propos. Mais si tel était Le cas, on pourrait iniaginer que c’est par l’enseignement que, selon Plutarque, Caton reçut du philosophe pythagoricien Néarque à Tarente qu'il a connu cette doctrine. 37 Pline l'Ancien, Histoire naturelle 17.252. Dans ce passage, Pline affirme la similitude qui existe entre .la médecine des hommes et celle def arbres: «La médecine des arbres est en grande partie semblable à delle des hommes ».Comme les hommes, les arbres peuvent souffrir d’un cxéès d’humeur qu'ilis’agit d'évacuer (par exemple en pratiquant une incisioh dans le tronc) pour rétablir équilibre et santé. 38 | Par exemple au $ 127 du De agricultura, où apparaissent les trahslittérations latines stranguria et dyspepsia. La présence du lexique grec chez Caton a été relevée dans plusieurs études, mais sans d'ordinaire qu’on en tire des enseignements sur la relation de Caton avec ses sources ou ses modèles grecs. Voir par exemple Silvano BOSCHERINI, « Grecismi nel libro di Catone De agr.», Atene e Roma, 4 (1959), p. 145-156.

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LE CHOU DE PYTHAGORE ( et des fruits, appelle en référence à Caton la médecine du chou (medicina brassicue) nous paraît donc difficilement pouvoir être ignorée, quoiqu'on ne l'ait guère relevée jusqu'à maintenant. Quant aux canaux par lesquels Caton a pu connaître ces théorics à la fois médicales et philosophiques (enseignement philosophique, manuels, doxographies), c’est là un problème où l’absence quasi tothle d'informations nous réduit à des hypothèses invérifiables - qui d'ailleurs dépassent le propos de notre présente étude. Mais ! _potr tenter tout de même de sauver une originalité italique dans cette médecine du chou, dont le même passage de Gargilius Märtialis que nous avons cité affirme qu’elle a été pratiquée pendant presque six cents ans par les Romains alors que «les médecins n'étaient pas encore venus à Rome“?», peut-on considérer que, à côté de cette présence doctrinale grecque. les recettes médicales elles-mêmes tirées du chou, qui forment l'essentiel de ces chapitres, sont de matrice autochtone, puisées dans la tradition | des campagnes italiques ? En réalité, cette médecine du chou se révèle autant sinon davantage grecque qu'italique, quand bien même on l’a brandie dans l'Antiquité déjà comme l'emblème de la tradition ancestrale italique face à la médecine grecque, ainsi qu'en témoigne par exemple Gargilius Martialis, qui en attribue l'invention à Caton et cohsidère même qu'il faut l'appeler «le remède de Caton» (Catonis antidotum)*!. C'est que bien avant Caton, comme nous le relevions plus haut, le chou jouissait déjà dans la pharmacopée grecque d’un statut de plante vedette. Selon Pline l’Ancién. non seulement Pythagore mais également des médecins alexandrins comme Dieuchès et Chrysippe avaient abondamment traité des vertus médicinales du chou. Chrysippe avait même consacré au chou un traité entier. Nous ne connaissons pas d'autre légumc qui ait eu ainsi dans l'Antiquité les honneurs d’une monographie. Pline dit se servir de ces ouvrages grecs pour compléter ce qu'il n’a pas trouvé chez Caton. On ne saurait pourtant déduire de cette affirmation que les recettes qu'il attribue à Caton doivent être nécessairement d'origine italique et autochtone. Catôn peut très bien les avoir tirées en totalité ou en partie de cette abôndante littérature grecque consacrée au chou. La disparition ide ces œuvres interdit toute vérification de cette hypothèse. On en a pourtant un indice non négligeable dans le fait que nonfbre de recettes brassicaires que l’on trouve chez Caton se retrouvent dans le traité [lepi ÜAns iarpukñs (De materia medica) de Dioscoride d’Anazarba (I* s. apr. J.-C.). Il serait fort étonnant que le célèbre pharmacologue grec soit allé les chercher chez Caton! La liste des recettes à base de chou que Pline tire de la tradition médicale grecque? est d’ailleurs beaucoup plus longue que celle qu'il tire de Caton. Elle contient les noms de nombreux médecins qui ont recouru aux vertus médicinales du chou, certains célèbres comme Hippocrate ou Érasistrate, d'autres plus obscurs! à nos yeux du moins, comme Apollodore, Philistion ou Épicharme. Les indications, qu’il serait fastidieux d'énumérer ici, des diverses # Gargilius Martialis, Remèdes tirés des légumes er des fruits 30.1: Cato tradit populum Romanum sexcentis fere annis medicina brassicae usum (Gargilius Martialis. Les Remèdes tirés des légumes et des fruits, texte établi. traduit et commenté par B. Maire, Paris: Les Belles Lettres, 2002). 40 Gargilius Murtialis, Remèdes tirés des légumes et des fruits 30.2: Nondum enim in urbem commeauerant medici (trad. B. Maire). Gargilius reprend ici une affirmation célèbre de Pline l’Ancien selon laquelle, à l'instar de'milliers de nations, les Romains avant l’arrivée des médecins grecs ont vécu sans médecins mais non sans médecine (Histoire naturelle 29.11: ... ceu uero non milia gentium sine medicis degant nec tamen sine medicina,, sicuti populus Romanus.…..). 41° Gargilius Martialis, Remèdes tirés des légumes et des fruits 30.4-5: «Je! mettrai en premier lieu le médicament qu’il faut vraiment appeler le remède de Caton, car c'est lui qui 1 imaginé sa composition avec du chou » (Ponam primo loco medicamentum re uera ita appellandum Catonis' antidotum, quod ille ex brassica componendum putauit.— trad. B. Maire). Antidotum désigne non seulement un contrepoison, mais aussi de façon générale le remède, particulièrement lorsqu'il s’agit de désigner la composition originale mise préparations à base de chou recommandées par ces médecins couvrent un tel nombre d’affections, internes ou externes, que l’on pourrait aisément parler de chou-panacée. Hippocrate, toujours selon Pline, recommande également aux accouchées d’en manger rédulièrerhent pour augmenter la quantité de lait®. Quant à sa tige mangée crue, elle expulse les fœtus morts“. | l | _L | au one par un médecin et d'en souligner l'efficacité, ainsi qu'en témoigne son emploi notamment dans le traité Des médicaments (Compositiones) de Scribonius Largus (I s. apr. J.-C). Voir également la note de Brigitte Maire au $ 2.6 (Gargilius Martialis. Les Remèdes..., p. 86, n. 11 antidotis). 41 Pline l'Ancien, Histoire naturelle 20.84-89. 4 Pline l'Ancien, Histoire naturelle 20.86: Hippocrates [...] lactif quoque ubertatem puerperis hoc cibo fieri iudicans. La recette se trouvel dans le traité hippocratique Nature de la femme 93 (VTT 410 EITTRÉ). # Pline l’Ancien, Histoire naturelle 20.86: Crudus quidem caulis si mandatur, partus quoque emortuos pellit. Chez Hippocrate, Nature de le femme

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aiteurse mème l’utilisation médicale de l’urine qui apparaît s pages de Caton consacrées dans à la médecine du chou — il S agit. n l'occurrence de fomentations ou,mëme de bains avec de urine e qui à mangé du chou, recettes recommandées contre diverses affections et également comme fortifiants — ne saurait A | ètre in rprétée comme portant nécessairement la marque de pratiges opulaires, empiriques et magiques issues de Îa tradition ochto ne italique. Ce qu'on appelle en effet la pharmacopée ond e (Dreckapotheke), qui fait un usage thérapeutique de l’ur in ee t de la fiente animales et même humaines. se retrouve dan s t ou e la littérature médicale grecque et chez les meilleurs auteur $, d puis Hippocratejusqu’à Oribase en passant par Soran et Ga lie n. En latin, le traité De la médecine de Celse, qui constitue u n précieux et souvent unique de la littérature médicale a drine qui a en grande partie disparu, en offre également de nombreux exemples. Il est certes tout à fait probable que cet usa ge plonge ses racines dans d'anciennes croyances notamment reli es sur le pur et l'impur qu'il n’y a pas licu de développer ici ns ffit pour notre propos de constater que ces pratiques ont été rées dès Hippocrate dans la tradition médicale grecque, dan quelle Caton, comme il l’a fait pour les autres recettes nt le chou, a pu les puiser. Il n'est évideminent pas exclu co e ou l’autre de ces indications thérapeutiques de l’urine a mangé du chou puisse provenir de la tradition campaitalique. Mais de telles prescriptions sont courantes dans cine grecque et ne peuvent donc, comme on a voulu le - tre automatiquement qualifiées de « catoniennes ». l en conclureque dans ces chapitres consacrésà la méde- Le en particulierà la médecine du chou, Caton est un roi nu ? Fai ce ces pages l” expression de l'antique médecine italique relève ‘un fantasme propre à la construction idéologique de la figureuun Caton héros et emblème de l'antique romanité? | ait probablement excessif, dans la mesure où nous laissons de côté dans notre étude tout un aspect de la médecine de Caton : a présence d'éléments que l’on pourrait qualifier d’irrationne ls ou de magiques. Cet aspect particulier apparaît peu, il est vral dan s les chapitres consacrés au chou. Seule peut-être la recom mandation de placer la coupe contenant du jus de chou LE CHOU DE PYTHAGORE . ‘ 43 | «dehors par beau temps, la nuit» pourrait se rattacher à Une pratique magique. Mais ailleurs, dans d’autres chapitres médicaux, ces pratiques maâgiques sont beaucoup plus présentes. Elles consistent essentiellement dans des rituels précis à observer, comme, après avoir absorbé le remède, de monter sur un£ pierre etlde sauter dix |Fois*, ou dans la récilation de mystérieuses fameux abracadabras|recomfoi mandés dans le traitement des luxations*’. C'est fort vraisemblablément (dans ces sortes de liturgies magiques quel réside essentiellement la composante autochtone de ces textes. Mais cela sort du cadre de notre étude, qui se limiteà discerner chez Caton la présence de la tradition médicale grecque. 4. Conclusion Venons-en pour conclure à fa célèbre recommandation, rapportée par Pline, que Caton adresse à son fils Marcus pour lui indiquer quelle doit être la bonne attitude envers les ouvrages littéraires grecs (Histoire naturelle 29.14): Dicam [...] quod bonum sit illorum litteras inspicére, non perdiscere, . de Traduction de Littré“: | Je démontrerai [...] qu’il est bon de prendre une teihture de leurs lettres, mais non de les approfondir. Traduction d’Ernout*: Je te dirai [...] que, s’il est bon de jeter un œil sur leur littérature, il ne faut pas l’étudier à fondà la suite de Littré le fait Entendre cette: injonction, comme Ernout, dans le sens qu'un regard superficiel et rapidé sur la °° Caton, De agricultura 156.3: ponito pocillum in sereno noctu. 46 Caton, De agricultura 127.2 : supra pilam ascendat et saliat decies. 17 Caton, De agricultura 160: motas uaeta daries dardares astataries dissunapiter. Sur le décryptement de cette formule et d’autres semblables, voir P. Thielscher, Des Marcus Cato Belehrung über die Landwirischaff, p. 385-387. Voir aussi Antonio MAZZARINO, {ntroduzione al De agri cultura di Cutone, Roma: Atlante, 1952. | ‘8 Histoire naturelle de Pline, avec la traduction en français par M. Ë. Littré, Paris: Firmin Didot, 1877-1883 (Paris: J.J. Dubochet Le Chevalier l 32 (VI 1 35 2 LiTTRÉ), la recette consiste en réalité en l’application d'une tendre t e de chou frotté de nétopon (huile d'amande amère). et Cic/Garnier, 1848- 18501), tome I, p. 299. 4 Pline l'Ancien, Histoire naturelle, Livre XXIX, texte établi, traduit et commenté par À. Ernout, Paris: Les Belles Lettres, 1962, p. 24.

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| littérature des Grecs suffit, mais que ces ouvrages ne valent pas une étude approfondie, nous paraît difficilement conciliable avec cette présence marquée des doctrines grecques que nous avons tenté de mettre en évidence dans les chapitres médicaux du De agricultura, de même qu'avec l'influence des modèles rhétoriques grecs à laquelle nous faisions allusion au début de notre étude. Nous proposons donc une interprétation différente des propos de Caton en la fondant sur l'examen lexicologique de l’opposition inspicerelperdiscere. ! Donner au verbe inspicere ce sens de «regarder superficiellement, jeter un coup d'œil» nous semble résulter À la fois du préjugé attribuant à Caton une attitude irréductiblement anti-grecque et de la volonté de comprendre dans cette perspective le couple inspicere/perdiscere dans un rapport d’opposition radicale. Si l'on comprend perdiscere dans lé sens de «apprendre à fond». son opposition avec inspicere pousse quasi automatiquement à entendre ce dernier verbe comme exprimant une notion contraire, en l'occurrence, pour reprendre [a traduction de Littré, « prendre une teinture de ». Un coup d'œil, si nous osons l'expression dans ce contexte, à l’article du Thesaurus nous enseigne que l'immense majorité des emplois du verbe inspicere s'inscrit à l’intérieur de là notion d'intensité, d'accentuation de l’action de voir (fere aucta notione uidendi): inspicere. c'est regarder avec soin (diligenter), de près (propius) où à fond (penitus), Il est vrai que ce même article du Thesaurus cite, en le rapprochant d'ailleurs de ce passage de Pline, un emploi isolé et tardif, tiré de Sidoine Apollinaire (V® s. apr. 1.-C.), dans lequel la présence des deux adverbes raptim ac breuiter accompagnant le verbe inspicere le rapprocherait en l’occurrence du sens de «coup d'œil rapide» qu'ont retenu Littré et Ernout. Nous pensons au contraire que cet emploi de inspicere dans le couple inspicerelperdiscere s'inscrit dans l’usage courant qui est le sien chez les auteurs latins avec le sens de « regarder attentivement, regarder de près ». Mais alors, comment comprendre l’opposition avec perdiscere? — selon nous, en donnant à perdiscere 45 LE CHOU DE PYTHAGORE | Matcus. et à travers lui aux Romains. d'étudier de près la littérature grecque, mais de nc pas faire de cette étude une rélation contraignante (ce qu'indique le préverbe intensif per). Nous proposons donc la traduction suivante: | Je te dirai [...] quel avantage il y'a à regarder attentiÿement leurs livres, mais non à nous mettre totalement à leur école. Comprendre ainsi l'opposition inspicere, non perdiscere implique de la part de Caton une reconnaissance forte de la Valeur de la culture et de la science des Grecs telle que la transmettent leurs livres, de l'intérêt qu'il y a pour Rome à étudier attentivement cette littérature, mais en même temps le souci de préserver ce qui fait l’identité romaine propre, de ne pas l’effacer en Sc fatsant entièrement les disciples des maîtres grecs. C’est ainsi également que Schanz-Hosius, dans leur Geschichte der rômischen Literatur, comprennent la recommandation de Caton : «Il faut regarder attentivement leur littérature, mais non la faire totalement sienne” !». Comprise ainsi, la recommandation à Marcus définit justèment l'attitude que Caton manifeste dans le De agricultura, et en particulier, comme nous avons tenté de le montrer, dans les célèbres chapitres consacrés à la médecine du chou. Mais elle représente aussi, de façon plus large, ce que voulut être et ce que fut là littérature des Romains par rapport à ses modèles grecs. | | Philippe MuDRY = Université de Lausanne non pas le sens d’apprendre à fond, qui ne marquerait pas une opposition forte avec «regarder, étudier attentivement», mais en comprenant ce verbe dans son sens premier et étymologique, qui implique la relation élève-maître. Caton recommande à son fils US ThIL VIT/1.1951 (FurNéc/Eurers, 1971). Si Martin SCHANZ, Carl Hosius, Geschichte der rômischen Literdtur bis zum Gesetzgebungswerk des Kaisers Justinian, 1: Die rômische Litefatur in der Zeit der Republik, Handbuch der Altertumswissenschaft 8.1; München : C. H. Beck’sche Verlagsbuchhandlung, 1927, p. 179: « Ansehen solle man ihre Schriften, aber nicht sich aneignen ». | '