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Goulet
LA CONSERVATION ET LA TRANSMISSION
par
Richard Goulet
DES TEXTES PHILOSOPHIQUES GRECS"
CNRS - Villejuif
Parmi les textes conservés de l'Antiquité, les œuvres philosophiques représentent une
proportion nullement négligeable. Il suffit de constater la place tenue sur les rayons de nos
bibliothèques par le corpus de Platon ou d’Aristote, de Plotin ou de Proclus, et encore plus
celle occupée par les commentateurs grecs d’Aristote, pour se faire une idée de l importance
de ce qui a été conservé. Et pourtant les listes d’ceuvres philosophiques que Diogène Laërce
fournit pour de nombreux philosophes? suffisent à nous convaincre que nous ne disposons
plus que d’une fraction de la littérature philosophique attestée et que d’une infime portion
des œuvres, certainement encore beaucoup plus nombreuses, réellement écrites.
30
Pourquoi donc certains textes ont-ils été conservés et d’autres non? Pourquoi la production de plusieurs écoles philosophiques at-elle complètement disparu? A quelle époque les
pertes les plus importantes se sont-elles produites? Quels facteurs matériels, économiques,
institutionnels, sociologiques, idéologiques ont favorisé ou entravé cette conservation? On
ne pourrait fournir des réponses détaillées à de telles questions sans faire appel à plusieurs
disciplines: l’histoire de la philosophie, l’histoire des textes, l’histoire du livre, l’histoire des
institutions du Bas-Empire. Le matériel à analyser est très divers et la bibliographie reste
très dispersde. Il faudrait accumuler des listes de textes, suivre la tradition manuscrite de
nombreuses œuvres, dresser des statistiques, repérer les témoignages pertinents avant de
pouvoir tirer des conclusions fermes. La présente contribution n’est qu’une étude préliminaire à un pareil inventaire. Je voudrais présenter les conclusions d’une première enquête
statistique et mettre en perspective quelques constatations qui ne sont pas nécessairement
inédites, mais qui peuvent orienter de futures recherches. Chaque paragraphe et presque
chaque note de cette étude pourrait faire l’objet d’un chapitre entier, voire d’une recherche
nouvelle, dans cette longue histoire du sauvetage de la philosophie antique.
Deux modes de conservation des livres
fait bénéficier de leurs remarques: Tiziano Dorandi,
Concetta Luna, Pedro Pablo Fuentes Gonzälez et
Marie-Odile Goulet-Cazé.
2. Selon Diogène Laërce, VII 180, la liste comp-
(ibid, p. 356-61). Pour Épicure, D. L.
X 27-28 cite 41 titres, mais il lui attribue
300 rouleaux de papyrus. Selon D. L.,
X 25, un autre épicurien, Apollodore
Kèpotyrannos, avait écrit 400 livres. C'est
également le nombre de livres attribués
à Clitomaque, le disciple de Carnéade
(IV 67), qui lui n’écrivit rien. Le taux de
conservation de ces centaines d’ouvrages
en tradition directe est bien entendu
voisin de 0%.
3. Alafindu IV’ siècle, Chrysanthe de
Sardes, le maître d’ Eunape, écrivait encore
à quatre-vingts ans plus de livres qu’un
jeune homme ne pouvait en lire dans le
même temps. Il avait d’ailleurs les doigts
tout crochus à force d’avoir tant écrit
(Eunape, Vitae sophistarum, p. 92.22-25
Giangrande). Méme en supposant qu’ Eunape a beaucoup exagéré pour honorer
son maitre, il faut imaginer dans toutes les
régions de l’Empire de pareils intellectuels
dont la production philosophique n’a pas
laissé la moindre trace. Proclus pour sa
part écrivait quotidiennement 700 lignes
après avoir donné cinq cours d'exégèse et
avant de s’entretenir avec les autres philosophes, tout cela sans tenir compte des
heures consacrées à la prière, aux veilles
Avant de se demander ce qui a été conservé et par quels moyens, on peut déjà examiner
quelles mesures la société antique prenait pour assurer la conservation de ses écrits. De ce
point de vue on distinguera entre deux modes de conservation: la conservation par accumulation et la conservation par copie. Le premier mode privilégie le livre comme objet
matériel, le second porte davantage attention à l’œuvre abstraite. La bibliothèque est le lieu
privilégié de l'accumulation des livres, parfois très anciens, tandis que la conservation vivante
31 des textes par le processus de copie se déroule plutôt dans des lieux de vie et d'enseignement
où le contenu de ces écrits est privilégié. Bien sûr, la distinction n’est pas hermétique. Une
bonne bibliothèque n’est pas un cimetière de livres: elle doit adapter ses fonds aux attentes
de ses lecteurs et assurer la copie d'exemplaires nouveaux lorsque ses exemplaires deviennent
incommunicables. Inversement, l’école n’a pas, à l'égard du livre, une approche purement
fonctionnelle et utilitaire. Des processus de canonisation ou de sacralisation peuvent favoriser la préservation d'exemplaires de référence ou de fonds peu exploités mais respectés, tout
comme, dans le judaïsme, les exemplaires de la Bible, même devenus inutilisables, n'étaient
pas détruits, mais entreposés dans la genizah des synagogues. Il n’en reste pas moins qu’une
1. Je dois ici remercier plusieurs collègues qui
ont lu une première version de cette étude et m’ont
p. 336-356), complété par R. Goulet
différents en 300 livres; une note en VII 198 fait état
de 311 livres pour la logique. Pour l'éthique, incomplètement conservée, la liste signale 43 titres pour
un total de 122 livres. Il manquait donc environ 283
autres livres relevant de l'éthique et de la physique.
Encore faut-il ajouter de nombreux titres à cette liste.
Voir répertoire de P. Hadot (notice «Chrysippe»
et aux prosternations... (Marinus, Proclus,
22). Il battait Chrysippe sur ce point,
lequel n’écrivait quotidiennement que
500 lignes, s’il faut en croire «la vieille
femme qui était à son service» (Diogène
Laërce, VII 181). Les auteurs qui avaient
recours à la dictée devaient être encore
plus prolifiques, comme c’est le cas pour
Origène qui pouvait épuiser sept tachygraphes, du moins s’il faut en croire
Eusèbe (Hist. eccl, VI 23.1-2). Jules César
utilisait lui aussi les services de quatre à
sept scribes chaque jour (Pline, Nat. hist.,
VII91).
4. Voir à titre d’exemple P. M. Huby,
«The transmission of Aristotle’s writings
and the places where copies of his works
existed», Classica et Mediaevalia 30
(1969), p. 241-57.
lète des œuvres de Chrysippe comprenait plus de
705 livres. On dénombre pour la logique 119 titres C121, DPhA, II, CNRS Éditions, Paris 1994,
* Cette étude est originellement parue dans Cristina D’Ancona (édit.), The Libraries of the Neoplatonists, coll. « Philosophia Antiqua » 107, Leiden,
Brill, 2007, p. 29-61.
Pagina 2
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)5. Ce souci d’exhaustivité et le privilège accordé aux modèles plutôt qu’aux
apographes peuvent être illustrés par la
pratique des souverains d'Alexandrie qui
consistait à enrichir leur bibliothèque en
faisant copier les œuvres littéraires que
contenaient les vaisseaux en transit: le
pointremarquable, dans notre perspective,
est qu'on gardait l’original pour la bibliothèque et qu’on rendait la copie au navire
ainsi taxe... (Galien, Ir Hipp. librum III
Epidemiarum, p. 79.10-15 Wenkebach
[Corpus Medicorum Graecorum V 10, 2,
1, 1936]). Ptolémée Évergète aurait de
même “emprunté” aux Athéniens pour
quinze talents l’exemplaire officiel des
opposition entre la conservation des livres dans la bibliothéque et la transmission des textes
à l’intérieur de l’école peut nous aider à déterminer ce qui a été conservé des textes philosophiques anciens et ce qui a été perdu.
Dans le cadre de la société antique, où bibliothèques et écoles de toutes disciplines
étaient nombreuses, ces deux procédés se complétaient. Chacun présentait des avantages
et des risques. Les bibliothèques, même en privilégiant les œuvres majeures au détriment
des ouvrages de circonstance, visaient sans doute une certaine exhaustivité et des conditions
optimales de conservation. Elles devaient privilégier les livres de belle facture, les éditions
autorisées et les plus solides. Les exemplaires vétustes, dont on n’ignorait pas la valeur pour la
constitution du texte, comme le montrent de nombreux témoignages de Galien ou d’AuluGelle, devaient recevoir une attention qui n'était pas nécessairement liée à la fréquence
de leur consultation” En revanche, liées aux institutions municipales ou impériales, ces
bibliothèques étaient plus sensibles aux bouleversements politiques. Le fait est que le fonds
trois grands poètes tragiques pour en
d’aucune bibliothèque antique, si l’on excepte la Villa d’ Herculanum dont la conservation
faire faire une copie soignée et aurait
rendu la copie plutôt que l'original (4i4.,
p. 79.23-80.6 Wenkebach). Des échanges
culturels entre bibliothèques sont également attestés: après l'incendie de la
bibliothèque du Portique d’Octavie à
Rome en 80 apr. J.-C. Domitien envoya à
Alexandrie une équipe de copistes chargés
est due à l'épaisse couche de cendre et de lave volcanique qui l’a accidentellement recouverte,
de ramener des textes de qualité (Suétone,
Domitien, 20).
6. Galien pour sa part constatait que
chacun des quatre livres de Chrysippe
Sur les passions correspondait à deux des
siens (De placitis Hippocratis et Platonis,
V 6, 45). Sur les codices de grand format,
dotés de vastes marges, susceptibles de
contenir une grande quantité de textes,
avec des scholies marginales notées dans
un module d'écriture infime, que devaient
utiliser les néoplatoniciens, voir Ph.
Hoffmann, «Bibliothèques et formes du
livre à la fin de l'antiquité: le témoignage
de la littérature néoplatonicienne des
V et VI siècles», dans G. Prato (édit.),
I manoscritti greci tra riflessione e dibattito, Atti del V Colloquio internazionale
di paleografia greca (Cremona, 4-10
ottobre 1998), Gonnelli, Firenze 2000
(Papyrologica Florentina, 31), IL, p. 60132, notamment p. 630-32. Sur l’arrièreplan matériel de la production du livre,
voir la riche documentation exploitée par
T. Dorandi, Le stylet et la tablette. Dans
le secret des auteurs antiques, Les Belles
Lettres, Paris 2000 (L’äne d’or).
7. The History ofThe Decline and Fall
of the Roman Empire, Livre II (paru en
1781),chap.28,§ 2. Voirl’édition préparée
par D. Womersley, The Penguin Press,
London 1994, II, p. 83. Gibbon parle à
cet endroit de «la précieuse bibliothèque
d’Alexandrie», qu’il ne semble pas distinguer de celle du Sérapéion.
8. Des périodes d’inculture sont
parfois dénoncées dans les sources antiques: Ammien Marcellin accuse [élite
de son temps de ne plus lire que Juvénal
et les biographies impériales de Marius
Maximus (XXVIII 4, 14). Certaines
circonstances politiques ont pu susciter
une méfiance à l'égard des livres: sous
l’empereur Valens les accusations de
n'a survécu comme tel.
Les fonds des écoles philosophiques, plus spécialisés et plus restreints, étaient moins
susceptibles de disparaître au hasard d’un siège ou d’un incendie. Ils pouvaient être plus
facilement reconstitués. Les livres ainsi conservés avaient principalement une fonction de
transmission du savoir et l’utilité pédagogique de leur contenu devait primer sur la révérence
que l’on portait aux rouleaux ou aux codex transmis par les prédécesseurs. On peut estimer
à priori que les écoles n’étaient pas les dernières institutions à adopter les innovations matérielles, que ce soit le codex face au rouleau, ou le parchemin face au papyrus, ou encore des
formats davantage adaptés aux corpus à manipuler. Par rapport à la pratique des bibliothèques, cette approche utilitariste du livre impliquait, à tous les ages, une sélection des titres
du cursus et un renouvellement du corpus. On conservait, ou en tout cas on reproduisait,
pour les maîtres et les élèves, essentiellement les textes qui permettaient à l’école d'atteindre
ses objectifs.
La première question que l’on pourrait se poser est de savoir si tous les textes disparus se
sont progressivement évanouis, désintégrés, consumés, ou bien s’ils ont été volontairement
détruits à certains moments dramatiques de l’histoire. Edward Gibbon’ a évoqué l’acharnement des moines chrétiens d'Alexandrie à détruire le Sérapéion et sa bibliothèque.f Les
témoignages concernant la destruction systématique de bibliothèques restent cependant peu 33
nombreux et sont parfois légendaires.” On voit, au contraire, des empereurs chrétiens comme
magie et de lése-majesté auraient entraîné, toujours
selon Ammien, la destruction par leurs propriétaires
de bibliothèques entières (XXIX 2, 4). S'il faut
en croire Eunape, Hist., fr. 29, 1 Blockley (Souda I
Aba 1-Fara ibn al-‘Ibri (Barhebraeus). Les invraisemblances historiques du récit ont été mises en
évidence par A.J. Butler, The Arab conquest ofEgypt
and the last thirty years of the Roman dominion,
401 et Jean d’Antioche, fr. 181), l’empereur Jovien
Clarendon, Oxford 1902 (nouvelle édition publiée
(en 363) fit brûler, à l’instigation de son épouse,
par P.M. Fraser «with a critical bibliography and
la bibliothèque que Julien avait fait construire par
leunuque Théophile (en 362-363) dans le temple
érigé par Hadrien en ’honneur de son père Trajan à
Antioche. Le nombre de manuscrits philosophiques
présents au Moyen-Age dans les monastéres d’ Orient
additional documentation», Clarendon, Oxford
1978), p. 401-25, notamment les conclusions,
p- 424-25. Voir aussi P. Casanova, «L’incendie de la
trois monastères, et il arrivait que des moines dilapident les fonds de la bibliothèque.
bibliothèque d'Alexandrie par les Arabes», Comptes
Rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
(1923), p. 163-71. Pour une autre légende relative
à la destruction de l’université de Constantinople à
l’époquebyzantine, voir C. Mango, «The Availability
9. Pour l'attitude des conquérants arabes, on
of Books in the Byzantine Empire, A.D. 750-850»,
Dieu nous permet de nous en passer: s’il s’y trouve
quelque chose qui lui soit contraire, ils sont sans
utilité; procéde donc 4 leur destruction». Voir
J. Lippert (éd.), Ibn al Qifti’s Ta’rih al-hukama’,
Dieterich’sche Verlagsbuchhandlung, Leipzig 1903,
p. 355-56. Le témoignage est ensuite repris par
Geistes bei Heiden, Juden und Christen, Hiersemann,
Stuttgart 1981 (Bibliothek des Buchwesens, 7);
L. Gil Fernández, Censura en el mundo antiguo,
Revista de Occidente, Madrid 1961, 2° &d. Alianza
Editorial, Madrid 1985 (Alianza Universidad, 432).
semble avoir été très peu élevé, sauf dans deux ou
connaît la légende rapportée par Ibn al-Qifti à dans Byzantine Books and Bookmen. A Dumbarton
propos de la bibliothéque d’Alexandrie: consulté par Oaks Colloquium, Dumbarton Oaks, Center for
‘Amr ibn al-‘As, le général arabe qui avait conquis Byzantine Studies, Washington 1975, p. 29-45,
l'Égypte (en 642), ‘Umar ibn al-Hattäb, chef des notamment p. 45. Sur les destructions de livres dans
croyants, aurait répondu: «Pour les livres dont tu l’Antiquité, voir W. Speyer, «Büchervernichtung»,
nous as parlé, s’il s’y trouve quelque chose qui soit Jahrbuch für Antike und Christentum 13 (1970),
conforme au Livre de Dieu (le Coran), le Livre de p- 123-52; Id, Büchervernichtung und Zensur des
Pagina 3
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Constance!® ou Théodose II prendre des mesures pour assurer la conservation des textes de
34 la tradition classique"! A Byzance, puis à Damas et à Bagdad," enfin dans les monastères
d’Occident, on constate un effort à peu près constant, bien que parfois contesté par des
fanatiques de tout poil, pour assurer la préservation de cet héritage. Indépendamment des
incendies, largement attestés, des livres ont disparu à toutes les époques parce qu’ils ne représentaient plus rien et étaient abandonnés à leur sort. Même depuis l’imprimerie, combien
d’ incunables ne sont plus conservés qu’en un ou deux exemplaires! Il n'est donc sans doute
pas nécessaire de faire appel à une conjuration pour expliquer toutes ces disparitions.
Le passage au codex de parchemin
Le support matériel du livre antique était déjà une cause de précarité. De façon générale, sauf quelques supports exotiques (lamelles d’or, ostraca, peaux, rouleaux de cuivre de
Qumran, inscription du mur de Diogène d’Oinoanda), les textes antiques étaient écrits originellement sur papyrus et n’ont pas été conservés; ils ont été transmis par copie, un processus
qui implique une tradition vivante où ces textes représentent des valeurs toujours actuelles.
Les papyri retrouvés dans les sables d’ Egypte ou sous les cendres du Vésuve à Herculanum
ont été, eux, accidentellement ou providentiellement conservés, mais n’ont pas été transmis.
Afin de faire face aux risques de destruction, quels qu’ils soient, les textes, pour survivre,
devaient être périodiquement recopiés (en tenant compte de nouvelles normes: passage du
rouleau au codex, du papyrus au parchemin, de l’onciale à la minuscule, du parchemin au
papier, etc.). Or pour être recopiés, ces textes devaient être perçus comme indispensables ou
du moins importants.
Au cours de cette transmission lente, la conservation des textes a dû affronter, entre le IV’
et le VF siècle, un filtre radical qui fut la transcription des rouleaux (ou codex) de papyrus
sur le nouveau support qu'était le codex de parchemin." Déjà au tout début du IV’ siècle,
l'édition porphyrienne des traités de Plotin regroupe les 54 traités en six Ennéades réparties
35 en trois sómatia (Ennéades I-III, IV-V, VI), vraisemblablement des codices sur parchemin.
Au milieu du IV siècle, à Césarée de Palestine, Euzoius se chargea de la transcription sur
parchemin d’anciens manuscrits abîmés:® la conservation des œuvres de Philon d'Alexandrie
a sans doute été assurée par ce sauvetage.!f Quelle qu’en soit la raison, les œuvres qui n’ont
36 pas paru mériter une telle transcription, même si elles étaient par ailleurs conservées dans des
bibliothèques, n’ont pas survécu. En soi le parchemin était un support plus résistant à l'usure
du temps, se prétant même à des réécritures successives!” mais, sauf de rares exceptions, ces
10. Voir Thémistius, Discours IV à l'Empereur (en
357), 59d-60c. C. Wendel, «Die erste kaiserliche
Bibliothek in Konstantinopel», dans Zentralblatt
fiir Bibliothekswesen 59 (1942), p. 193-209. Cette
bibliothèque contenait 120000 livres lorsqu’elle
brûla en 475; sans doute reconstituée, elle fut une
seconde fois la proie d’un incendie en 726. Voir aussi
C. Wendel, art. «Bibliothek», Reallexicon fiir Antike
und Christentum II, 1954, col. 231-74, notamment
col. 246.
11. Dans un décret du 8 mai 372 conservé dans
le Code Théodosien (XIV 9, 2), Valens ordonne à
Cléarque, préfet de Constantinople et procurateur
de la bibliothèque impériale, de recruter sept antiquarii, c'est-à-dire des copistes qualifiés en “paléographie”, chargés de restaurer les manuscrits abîmés
et d’en faire une nouvelle transcription; il nomma
quatre copistes pour le grec et trois pour le latin. Des
condicionales, plus nombreux, devaient assurer la
garde et le service de la bibliothèque publique. Voir
J. Irigoin, «Centres de copies et bibliothèques»,
dans Byzantine books and bookmen, p. 19.
12. D. Gutas, Greek Thought, Arabic Culture: the
Graeco-Arabic translation movement in Baghdad
and early ‘Abbasid society (2nd-4th/8th-10th c.),
Routledge, London 1988, trad. italienne: Pensiero
greco e cultura araba, a cura di C. D’Ancona, traduzione di C. Martini, Einaudi, Torino 2002.
13. Sur les origines du codex, voir les études
rassemblées par A. Blanchard (édit.), Les débuts du
codex, Brepols, Turnhout 1989 (Bibliologia, 9).
14. Voir Porphyre, Vie de Plotin, 25, 1-2; 26, 1-6.
L’examen des rares occurrences signalées par le TLG
montre que owu&rıov a probablement désigné dans
un premier temps le “velin” en tant que dépouille
de l'animal, et donc le parchemin. Voir ainsi Basile
de Césarée, Epist. 231, li. 33-35, où &v cœuxri est
opposé à év yapty. Une homélie du Pseudo-Macaire
(Sermones 64 [collectio B], hom. 54, 3, 3, t. IL
p.154 11-15 Berthold, [Die griechischen christli-
3
livre-manuscrit à l'époque byzantine, t.1
(seul paru): Zermes désignant le livremanuscrit et l'écriture, Thessalonique,
1971 (E\Ànpvua, Supplément 21), p. 147,
et J. Irigoin, «Le terminologie du livre et
de l’écriture dans le monde byzantin»,
dans Olga Weijers, (éd.), Vocabulaire du
livre et de l'écriture au moyen-äge, Brepols,
‘Turnhout 1989 (CIVICIMA, 2), p. 14
et 16. Selon ces deux auteurs qui suivent
R. Devreesse, Introduction à l'étude des
manuscrits grecs, Klincksieck, Paris 1954,
p. 60, n.1, c'est le terme de couärtov
comme corpus qui serait premier et son
emploi pour désigner le support matériel,
le parchemin, dérivé. Mais le passage du
Pseudo-Macaire me semble suggérer
l'inverse.
15. Des témoignages montrent que
la bibliothèque de Césarée est au cœur
d’un mouvement de transcription des
livres anciens sur parchemin. Jérôme, De
viris ill, 113: «Euzoïus fut formé, alors
qu’il était jeune homme, à Césarée auprès
du rhéteur Thespésius avec Grégoire,
‘évêque de Nazianze, et devenu par la
suite évêque de cette même ville, il s’efforça au moyen de beaucoup de travail de
restaurer sur parchemins (in membranis
instaurare) la bibliothèque d’Origène
et de Pamphile qui avait été depuis lors
endommagée». Ce passage est peutêtre la source d’une interpolation dans
Jérôme à propos de la bibliothèque de
Césarée, Epist. 34 à Marcella, 1: «Cette
bibliothèque s'étant en partie abîmée,
Acace, puis Euzoius, évéques (ou prétres:
sacerdotes) de cette méme église, entreprirent de la rénover sur parchemin(s) (in
membranis instaurare) » (trad. Labourt).
16. L. Cohn,
Philonis
Alexandrini
Opera quae supersunt, I, Reimer, Berlin
1896, p. II: «Dans le ms Vindobonensis
theol. gr. 29, avant l'ouvrage de Philon intitulé rept tic Kate Maven xocporrotias,
on lit les mots suivants écrits sous la forme
d’une croix grecque: Eòldros Erioxonog
ëv owparioıs d&vevewouto. Les mots év
owuariors dvevenoorto correspondent à la
formule de Jérôme: in membranis instaurare». La croix d’Euzoius de Césarée
est reproduite dans D. T. Runia, Philo
in Early Christian Literature. A Survey,
chen Schriftsteller der ersten Jahrhunderte, 1973])
désigne les peaux animales traitées par l’artisan qui
confectionne une feuille de parchemin en supprimant les poils et les graisses superflues et en lavant
les taches de sang et toutes les autres impuretés, par
l'expression Tà Aeyöueva cuuëru. Par la suite le
mot a dû s’étendre au format du codex. Ainsi l'empevan Gorcum, Assen - Minneapolis 1993,
p- 21-22, et aussi dans Id, «Caesarea
Maritima and the Survival of HellenisticJewish Literature», dans A. Raban et
K.G. Holum (éd.), Caesarea Maritima:
A Retrospective after Two Millenia, Brill,
reur Constantin, dans sa lettre à Eusèbe de Césarée
citée dans la Vita Constantini, IV 36, 2, commande
Orientis antiqui, 21), p. 479-81.
«cinquante codices des divines Ecritures sur parchemins de première qualité (revrixovra opdra év
did8epaus eyxatacxedoic)». C'est de même le codex
(de parchemin) qui est visé par Porphyre dans son
regroupement des Exnéades. Nous parlons de même
d’un parchemin ou d’un bombycin pour désigner le
manuscrit utilisant ce support. Sur ces deux emplois
de owpärıov, voir B. Atsalos, La terminologie du
Leiden 1996 (Documenta et monumenta
17. Une partie de la correspondance
de Fronton n’a été conservée que dans un
codex palimpseste dont deux tomes ont
survécu (a Milan etaRome) etquicontient
les Actes du concile de Chalcédoine
(451). Fronton lui-méme avait été copié
à la place d’un texte antérieur, si bien que
nous sommes en présence d’un double
Pagina 4
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)palimpseste contenant trois couches
superposées d'écriture.
parchemins écrits du IV au VF siècle n’ont pas été conservés non plus. L'évolution de l’écri-
18. Photius cite relativement peu de
philosophes au sens strict, mais connaît
au moins deux traités aujourd’hui perdus:
(1) le traité Sur la providence de Hiéroclès
le néoplatonicien en 7 livres, qu’il résume
longuement dans le cod. 214 et dont il cite
des extraits dans le cod. 251; (2) un long
résumé d’Énésidème, Traités pyrrhoniens
qui pouvaient être fatales aux manuscrits passés de mode, principalement lorsque le matériel
se faisait rare ou devenait cher. Le passage de l’onciale à la minuscule (à partir de la toute fin
du VIIF siècle) a ainsi constitué un nouveau filtre, tout comme sans doute, 4 une époque
plus tardive, le passage du parchemin au papier pour certains textes. On sait que même le
passage au texte imprimé a souvent entraîné la disparition, délibérée ou par négligence, des
en huit livres (cod. 212). Cf. K. Ziegler,
art. «Photios», RE XX 1, 1941, col. 202.
Il mentionne également des traités philosophiques perdus de Thémistius dans son
cod. 74: il s’agit de commentaires et de
paraphrases sur Platon et Aristote, «De
ce Thémistius nous sont parvenus des
commentaires sur tous les écrits d’Aristote et, outre les commentaires, nous
avons de lui des paraphrases qui sont
d’utiles abrégés des Analytiques, des livres
Sur UAme et de la Métaphysique et d’autres écrits du même genre. Il existe aussi
de lui des travaux d’exégése sur les écrits
de Platon et, en un mot, c’est un amateur
zélé de philosophie.» Mango, «The
ture et le changement des formats du livre imposaient eux aussi de nouvelles transcriptions
manuscrits utilisés par les premiers éditeurs.
Certains textes importants n’ont d’ailleurs disparu que bien après la fin de l’antiquité.
Des auteurs comme Photius!® ou Psellus!? connaissaient encore des écrits philosophiques 37
aujourd’hui perdus, ce qui montre que la disparition des textes antiques n’est pas due à un
facteur unique et ne saurait être restreinte a une période particulière. Lorsqu'un texte avait
surmonté tous ces obstacles et rejoint quelque scriptorium médiéval, il n'était donc pas encore
assuré de franchir les siècles qui le séparaient de nous. Des manuscrits ont disparu à toutes les
époques y compris les plus récentes.”
Déterminer des périodes exactes et chiffrer la proportion de textes disparus ou dispo- 38
nibles aux différentes époques demanderait donc des études fort poussées. Pour ce faire, on
pourrait utiliser les listes de références offertes par des auteurs qui citent abondamment des
sources philosophiques. Diogène Laérce, Porphyre,”' Eusèbe,” Proclus, Simplicius, Stobée”
et d’autres fournissent un matériel important. En les étudiant de près, on constate cependant
qu il est rarement possible d'établir sans conteste que tel texte particulier était bien en posses-
Availability of Books», cité plus haut,
p.43, estime que les œuvres analysées
dans les 279 codices de Photius «made up
a substantial proportion of all the books
that were available at Constantinople
in the ninth century». Exprimant un
point de vue un peu différent, J. Irigoin,
« Survie et renouveau de la littérature
antique à Constantinople (IX: siècle) »,
du Cardinal Bessarion 200 seraient disparus de la
de Turrianus, contrairement a ce qu'écrit Zorzi, op.
Marcienne, dont la moitié entre 1474 et 1545. Voir
également M. Zorzi, La Libreria di San Marco. Libri,
lettori, societa nella Venezia dei Dogi, Mondadori,
Milano 1987, p. 188-90. Pour rester à Venise, signacit, p. 190. L'édition de ce manuscrit fut confiée à
un élève de l’École française d'Athènes, Charles
Blondel. Ce dernier mourut à 37 ans avant d’achever
son édition et c’est Paul Foucart, alors directeur de
l’École, quise chargea dela publication àl’ Imprimerie
Nationale en 1876. Or, ce manuscrit qui appartenait
Cahiers de civilisation médiévale 5 (1952),
lons l incendie qui détruisit presque entièrement en
1687 la bibliothèque du cardinal Domenico Grimani
conservée au monastère de Sant'Antonio di Castello:
p. 298-301, reproduit dans La tradivoir A. Diller, H.D. Saffrey et L.G. Westerink,
Bibliothèque nationale d'Athènes, disparut comme
tion des textes grecs. Pour une critique
historique, Les Belles Lettres, Paris 2003
(L’äne d’or), p. 215-20, notamment p.
Bibliotheca Graeca Manuscripta Cardinalis Dominici
tous les autres avant la fin du XIX siècle, son épouse
Grimani
Edizioni della Laguna,
l'ayant vendu à un acheteur dont elle oublia le nom.
Mariano del Friuli 2003 (Biblioteca Nazionale
Ainsi donc on a connu au moins six manuscrits de cet
297 = 213, rappelle que les manuscrits
ultérieurs n’ont transmis que le tiers des
ouvrages lus par Photius et que ce dernier
a dû chercher et retrouver dans les bibliothèques de Constantinople et de la région
de vieux manuscrits en onciale qui ne
parurent pas mériter par la suite le bénéfice d’une translittération.
Marciana. Collana di Studi, 1). Pour illustrer la
ouvrage qui tous ont disparu. Récemment, un jeune
chercheur roumain a découvert des passages manifestement inspirés de Macarios dans les homélies
de Philagathos de Cérami, également connu sous le
nom de Philippe le Philosophe, un prédicateur cala-
19. Michel Psellus
(IX° siècle)
connaît encore la Zuvayayı) ußayopete
doyudrav de Jamblique, ainsi
que le Commentaire de Proclus sur les
Oracles Chaldaïques. Cf. E. Kriaras, art.
«Psellos», RE Suppl. XI, 1968, col.
1124-82. En ce qui concerne l’ouvrage de
Jamblique, dont seuls les quatre premiers
livres sont conservés (Vita Pythagorica,
Protrepticus, De communi mathematica
scientia, In Nicomachi Arithmeticam
Introductionem liber), voir D. O’ Meara,
Pythagoras Revived. Mathematics and
Philosophy in Late Antiquity, Clarendon,
Oxford 1989.
20. L. Labowsky, Bessarion’s Library
and the Bibliotheca Marciana. Six
early inventories, Edizioni di Storia e
Letteratura, Roma 1979 (Sussidi eruditi,
31), p. 112-13, rappelle que sur les 1100
manuscrits que l’on peut rattacher au don
(1461-1523),
malédiction qui a pu frapper certains textes, je prendrai le texte d’un auteur que je viens d’éditer. La
première attestation de l’Apocriticus ou Monogénès
de Macarios de Magnésie, un auteur de la fin du
IV siècle, n'est pas antérieure à la crise iconoclaste
à un certain Apostolidès, ancien conservateur de la
brais qui s’illustra en Sicile au début du XII: siècle,
du début du IX? siècle. Les iconoclastes avaient cité
des passages de son ouvrage qui leur paraissaient
condamner les images. Leur adversaire Nicéphore de
Constantinople se mit à la recherche de l’ouvrage et
preuve que l’on connaissait encore Macarios en Italie
du Sud au Moyen-Âge. Pour l’histoire du texte de
Macarios, voir Macarios de Magnesie, Le Monogénés.
Introduction générale, édition critique, traduction
finit par découvrir un autre manuscrit, apparemment
française et commentaire par R. Goulet, Vrin, Paris
complet, dont il cita de longs extraits dans un de ses 2003 (Textes et traditions, 7), t. I, p. 232-50. Pour la
ouvrages pour montrer que les images auxquelles s’en disparition de manuscrits à l’époque contemporaine,
prenait Macarios étaient les idoles des païens. Ces voir Devreesse, op. cit., p. 98.
deux premiers manuscrits n'ont pas été conservés.
21. R. Goulet, «Liste des auteurs et des ouvrages
Par la suite Janos Lascaris au cours d’un voyage en cités ou mentionnés dans la Vie de Plotin», dans
Italie du sud en 1491-1492 nota l'existence de deux L. Brisson, M.-O. Goulet-Cazé, R. Goulet et
manuscrits de Macarios en Terre d’ Otrante (chez un D. O’Brien, Porphyre, La Vie de Plotin, 1. Travaux
prêtre de Corigliano et à l’abbaye de Monte Sardo). préliminaires et index grec complet, Vrin, Paris 1982
Au XVF siècle, un cinquième manuscrit du même (Histoire des docrtines de l’Antiquité classique 6),
ouvrage fut emprunté à la bibliothèque Marcienne p. 39-47: 52 auteurs et 95 ouvrages.
de Venise par le jésuite espagnol Francisco Torres
22. R. Goulet, notice « Eusébe de Césarée» E 156,
qui en copia de longs extraits qu’il exploita par la
DPhA, III, CNRS Editions, Paris 2000, p. 362-64.
suite dans nombre de ses propres ouvrages, notam23. R. Goulet, notice «Jean Stobée» J 2, DPhA,
ment contre les Réformateurs. Ce manuscrit dont
la restitution fut notée dans le registre des prêts en III, p. 1014-16. Photius, Bibliothèque, cod. 167, nous
1552 n’apparait plus dans les catalogues ultérieurs de a également conservé une liste de plus de 450 noms
la Marcienne. Enfin, on retrouva en Épire en 1867 d’auteurs ayant fourni à Stobée la matière de ses
un manuscrit incomplet qui n’était pas le manuscrit chapitres.
Pagina 5
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)sion de l’auteur et qu’iln’etait pas lu a travers une source intermédiaire. Dans la liste fournie
par Stobée (dont la compilation est postérieure au plus récent auteur cité, qui est T'hémistius,
mort en 388), les textes philosophiques utilisés sont très nombreux et constituent une véri-
5
(sacrae bibliothecae), il rechercha à travers
le monde entier ces représentations des
esprits (imaginesque ingeniorum), quisont
collection d'extraits ait été rassemblée par la lecture directe des œuvres originales. Stobée a
les seuls monuments dignes de ce nom et
vraiment éternels, se mettant surtout avec
un zèle particulier à la chasse des Livres
souvent mis à profit des recueils intermédiaires: répertoires alphabétigues des auteurs tragid’Origene,
table mine pour les éditeurs de fragments, mais il n’est pas sûr qu’une si impressionnante
ques ou comiques, collections d’apophtegmes classés par personnages, florilèges thémati39 ques. L'utilisation de cette documentation intermédiaire explique d’ailleurs certaines lacunes
ou certaines erreurs dans les lemmes qui introduisent chaque citation.”
Le témoignage d’Eusébe de Césarée
Il est encore plus risqué de vouloir reconstituer le contenu d’une bibliothèque particulière à partir des citations que l’on trouve chez un compilateur, comme on a récemment
tenté de le faire pour la bibliothèque de Césarée de Palestine en se fondant sur les auteurs
cités dans la Préparation évangélique d’Eusèbe de Césarée.# La présence d’anteurs ecclésiastiques dans la bibliothèque de Césarée n’a rien d'étonnant et, dans son Histoire ecclésiastique,
Eusèbe a conscience de mettre à profit une documentation originale et de créer un nouveau
genre littéraire: «Je suis le premier à tenter cet ouvrage, à m’avancer pour ainsi dire sur un
chemin désert et inviolé. Personne parmi les écrivains ecclésiastiques n’a, que je sache, eu
le souci d'entreprendre une œuvre de ce genre» (Hist. eccl., 11,3 et 5, trad. Bardy). Mais le
problème des sources profanes de la Préparation évangélique est tout différent. (A) Les témoignages que nous possédons sur la bibliothèque de Césarée n’impliquent pas la présence de
tels ouvrages, car ils ne parlent que d’une bibliothèque “sacrée” ou “divine”, contenant des
40 auteurs “ecclésiastiques”? (B) Eusèbe connaissait des textes de ses prédécesseurs ayant cité
de semblables sources ou les mêmes, notamment les Stromates de Clément d'Alexandrie et
ceux, perdus, d’Origène.# (C) Il montre une prédilection pour les auteurs de compilations
(Flavius Josèphe, Contre Apion, Arius Didyme, Aristoclés de Messine, Clément, Porphyre,
De abstinentia, Alexandre Polyhistor; voir également les Stromates du Ps.-Plutarque en
Praep. evang, 18, 1-12).” (D) La référence d’une citation n’est pas nécessairement, pour un
auteur ancien, I’ indication de sa “source” et prouve encore moins qu il avait le texte original
devant les yeux. Et lorsqu'il avait un accès direct à l’ouvrage, Eusèbe pouvait lire l’ouvrage ou
bien à Césarée, ou bien dans d’autres bibliothèques (il fréquentait celle de Jérusalem: VI 20,
1), et surtout il pouvait avoir ses propres livres...
Dans le cas des philosophes néoplatoniciens, comme Plotin, Longin, Amélius, Porphyre
et Anatolius (Jamblique n’y figure pas), il s’agit de textes, nombreux et divers, qu’ Eusèbe
pouvait difficilement trouver dans des anthologies ou des compilations. Certains sont
le bienheureux
Pamphile,
dis-je, fit don de ses acquisitions à l’Église
de Césarée» (trad. Labourt). Jérôme, De
viris ill, 75: «Le prêtre Pamphile brüla
d’un tel amour pour la divine bibliothéque qu il a recopié de sa propre main
la plus grande partie des volumes d’Origène, lesquels sont conservés jusqu’à ce
jour dans la bibliothèque de Césarée».
D'après Eusèbe, ce catalogue de la bibliothèque ne mentionnait que des écrits
ecclésiastiques. Voir Eusèbe, Hist. eccl., VI
32, 3: «A quoi bon faire maintenant le
catalogue (xar&koyov) exact des ouvrages
de cet homme (Origène), pour lequel
il faudrait une étude particulière. Nous
l'avons d’ailleurs transcrit dans la relation
de la vie de Pamphile, le saint martyr de
notre temps; là, en exposant quel avait été
le zèle de Pamphile à l'égard des choses
divines, nous avons reproduit es listes
de la bibliothèque des livres d’Origene et
des autres écrivains ecclésiastiques, qu'il a
rassemblée (ris zuvaxdelong abt Tov re
Qpryévouc rai TOV Hwy EkxAnoaoTucEy
avyypadewv fiBlohxns Todc Tivaxac
TrapeÔhpev). Grace à ces listes, quiconque
le désirera pourra connaître d’une manière
très complète ceux des travaux d’Origène
qui sont venus jusqu’à nous».
28. Sur cet ouvrage perdu, voir Eusèbe,
Hist. eccl, VI 24, 3: «Par ailleurs, il a
encore écrit les livres Sur les Principes
avant son départ d’Alexandrie; quant
aux livres intitulés Stromates, qui sont
au nombre de dix, il les a aussi composés
dans la même ville, sous le règne d’Alexandre, comme le montrent des notes
autographes en tête des tomes». Selon
24. Pour prendre un exemple éclairant, on se
tromperait fort en reconstituant la bibliothèque de
Théodoret de Cyr à partir des innombrables citations de sa Thérapeutique des maladies helléniques.
L’étude approfondie de Pierre Canivet a montré
qu'en réalité Théodoret dépendait directement de
deux sources principales: les Stromates de Clément
d’Alexandrie et la Préparation évangélique d’ Eusèbe
le Banquet des Sept Sages, les Apophtegmes des Rois et
des Empereurs, le traité Sur les fleuves de Plutarque
ou du pseudo-Plutarque, les discours diogéniens de
Jérôme, Epist. ad Magnum, 70, 4, Corpus
Dion Chrysostome. Plus souvent, on devine une
collection qui nous est inconnue par ailleurs. On a
ainsi identifié des recueils de citations d’ Euripide ou
de Ménandre classées selon l’ordre alphabétique des
Stromates ait interprété allégoriquement
certains passages difficiles de la Bible et
qu'il ait essayé de montrer l'accord du
dogme chrétien avec l’enseignement de
titres des tragédies ou des comédies. En III 1, 30-44,
on relève un recueil alphabétique de IIvdaydpou
Platon, d’Aristote, de Numénius et de
de Césarée. Voir P. Canivet, Histoire d’une entreprise apologétique au V siècle, Bloud et Gay, Paris s. d.
[1957] (Bibliothèque de I’ Histoire de l’Église). On
pourrait faire des remarques semblables pour Aulu-
Jropou.
Gelle dont les “modèles” avoués, un grand nombre
de compilations d’époque récente, sont également
les sources vraisemblables de ses différents chapitres,
même s’il lui arrive de mettre en scène sa citation dans
le cadre d’une promenade romaine ou athénienne
(voir tableau des modèles/sources dans DPhA 1,
Editions du CNRS, Paris 1989, p. 68 1-82).
25. La plupart du temps Stobée ne cite pas sa
source immédiate, ou bien il ne la cite qu’une
fois, puis cite directement les apophtegmes ou les
sentences qui étaient prêtés à un personnage dans
la source en les plagant sous le nom de ce personnage. Parfois, on connaît cette source: par exemple
Seriptorum Ecclesiasticorum Latinorum
54, 706, il semble qu’Origéne dans ces
Cornutus.
29. Toutes les citations des auteurs juifs
26. A.J. Carriker, The Library of Eusebius of d'époque hellénistique au livre XI de la
Caesarea, | Diss. Columbia, 1999], Brill, Leiden 2003 Préparation évangélique sont tirées du De
(Supplements to Vigiliae Christianae, 67). Dans un Iudaeis d'Alexandre Polyhistor (Carriker,
article paru antérieurement le même auteur insistait op. cit, p. 139-40): Eupolème, Artapan,
sur le rôle d’intermédiaires joué par Aristoclès ou Molon, Démétrius, Aristée l'historien,
Numénius dans les citations de textes philosophi- Cléodème, Théophile, Timocharès, “l’arques chez Eusèbe: «Some uses of Aristocles and penteur de Syrie”, les poètes Philon et
Numenius in Eusebius’ Praeparatio Evangelica», Théodote. Eusèbe le dit. En revanche, il
Journal of Theological Studies 47 (1996), p. 543-49.
ne dit pas qu’au même livre les citations
27. Jérôme, Epist. 34 à Marcella, 1: «Le bienheureux Pamphile, martyr, dont Eusèbe, évéque de
Césarée, a raconté la vie en trois volumes exactement,
quand, pour égaler Démétrius de Phalère et Pisistrate
dans son désir de constituer une bibliothéque sacrée
d’Hecatee d'Abdère, de Cléarque et
Choirilos de Samos sont tirées du Contre
Apion de Flavius Josèphe (Carriker, op.
cit, p. 52).
Pagina 6
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)30. P. Kalligas, «Traces of Longinus’
library in Eusebius’ “Praeparatio euangelica’», Classical Quarterly 51 (2001),
p. 584-98.
31. Un des arguments avancés pour
établir que les citations d’Eusébe ne
proviennent pas del’édition porphyrienne
des Ennéades de Plotin est le fait qu’ Eusèbe cite de longs extraits absents de la
tradition manuscrite de Plotin. Mais cette
fameuse péricope conservée par Eusèbe
a pu disparaitre de la tradition directe
des Ennéades à une époque postérieure à
Eusébe. On constate en effet que Proclus,
dans le premier livre de son commentaire
Sur la République (in Remp. 1, p. 267,
22-28 Kroll), paraphrase un passage de
Plotin (Exn. IV 7[2], 8'.23-28), qui se
trouve précisément dans les sections
conservées uniquement par Eusébe. Voir
M.-O. Goulet-Cazé, « Deux traités plotiniens chez Eusèbe de Césarée», dans le
présent ouvrage, p. 87-88.
32. Cf. R.M. Grant, «Porphyry
among the Early Christians», dans
W. den Boer et alii (éd.), Romanitas et
Christianitas. Studia I. E. Waszink oblata,
postérieurs à Origène et n’ont pu entrer dans la bibliothèque qu’à l’époque de Pamphile. 41
Comment se sont-ils retrouvés à Césarée? Une hypothèse a été récemment avancée à ce sujet
par P. Kalligas:* ces textes médio- ou néoplatoniciens cités par Eusèbe proviendraient de la
bibliothèque de Longin, confisquée par Aurélien lors de la chute de Zénobie de Palmyre,
dont le philosophe Longin était le conseiller, et confiée à Eusèbe par l’empereur Constantin.
Mais certains de ces textes sont postérieurs à la mort de Longin: c’est le cas de certains textes
de Porphyre comme la Lettre à Anébon, le De abstinentia ou le Contra Christianos, ainsi
que des Enneades éditées par Porphyre au début du IV siècle, si, comme on a aujourd’hui
tendance à le penser, c'est de cette édition que dépend Eusebe.?! Je pense que les textes édités
et les exemplaires des bibliothèques privées circulaient plus facilement que ne le laisseraient
penser les rares témoignages qui peuvent nous renseigner sur l’un ou l’autre de ces ouvrages.
Il ne faut peut-être pas chercher une transmission trop singulière de ces écrits néoplatoniciens. Une autre piste envisagée par R. M. Grant pour expliquer la présence à Césarée de tant
d’écrits néoplatoniciens” est le séjour dans cette ville d’Anatolius qui y fut consacré évêque,
après avoir évolué dans les cercles néoplatoniciens de Porphyre et de Jamblique.”
Le témoignage des citations
Des précautions semblables devraient être prises dans l’étude des innombrables mentions
de philosophes que l’on rencontre dans l’œuvre de Proclus™ et celle de Simplicius.” On 42
constate que ces auteurs sont en mesure de citer de nombreux philosophes de toutes les
écoles et de toutes les époques,Ÿ mais il n’est pas sûr qu’ils le fassent de première main. Pour
les mathématiciens anciens mentionnés dans Pin Euclidem de Proclus, la source probable
est l’histoire de la géométrie d’ Eudéme de Rhodes.” Pour le commentaire de Proclus des
North Holland Publishing Company
Travaux et les Jours d’ Hésiode, Chiara Faraggiana di Sarzana a montré tout ce qu il devait à
Amsterdam 1973, p. 171-188.,
Plutarque de Chéronée. Il faudrait donc établir une liste plus courte de noms qui apparaissent vraiment comme des auteurs philosophiques, sinon comme des “sources” de Proclus.
33. Je crains malheureusement que
l’image qu’ Eusèbe donne de cet Anatolius
n'ait confondu au moins deux personnages. Dans ma notice «Anatolius> A
157, DPhA, I, p. 179-183, j'ai tenté de
bien isoler les différents témoignages,
sans réussir à départager les personnalités
historiques auxquelles ils font référence.
Il conviendrait d’examiner de près l’ensemble de ces références en tentant de dégager
tous les auteurs qui sont connus à travers une source identifiable et tous ceux qui semblent
avoir été lus directement. Peu de cas, sans doute, se laisseraient ainsi nettement caractériser,
mais ce n’est qu’à partir de telles recherches que l’on pourrait espérer tirer des conclusions sur
les ouvrages qui étaient encore à la disposition de ces auteurs. Il faut mettre 4 part certains
noms récents que Proclus a pu connaître directement: Domninos (“notre compagnon”),
34. J'ai présenté lors du colloque un
tableau d’environ 200 noms de la tradition philosophique constitué à partir
d’un lexique regroupant les 112 778
lignes de six œuvres majeures de Proclus:
Asclépiodote, peut-être Aquila, commentateur de date incertaine. D’autres noms n’appa- 43
in Alcibiadem, in Cratylum, in Euclid,,
in Parm., in Remp. LIL, in Timaeum
LIL, Theol. Plat. EV I] faudrait ajouter
Magnus «qui paraphrase Nicolas» n'apparaissent de même que dans un passage. Les positions de Longin et d’Origéne sont parfois comparées, et un troisième nom, Porphyre ou
le nom de Syrianus qui représente en
général l'autorité suprême pour Proclus,
mais qui n'apparaît que sous la formule
“mon maître” Concetta Luna me signale
de même que dans Damascius, in Parm.,
Proclus est toujours cité comme aörög ou
bien sans aucun pronom.
35. J'ai présenté lors du colloque un
tableau d’environ 175 noms de la tradition philosophique constitué a partir
d’un lexique regroupant les 92 292 lignes
de quatre œuvres majeures de Simplicius:
in De Caelo, in Categ, in Phys, in
Encheiridion.
36. La fréquence de certains noms
n’a en soi aucune valeur significative:
elle peut dépendre du contenu même
du texte commenté. Proclus mentionne
ainsi Prodicos, parce qu’il apparaît dans
le texte de Platon qu’il commente (in
Crat., p.242). Socrate, Adimante ou
Parménide sont constamment cités pour
la même raison.
raissent que dans un contexte très particulier et leur position exégétique est mise en rapport
avec celle d’un autre commentateur plus souvent mis à profit: c’est le cas du péripatéticien
Adraste, dont les rares mentions sont associées au nom de Sévère. Nicolas et le géomètre
Jamblique, vient compléter la doxographie. Ailleurs, la source intermédiaire est reconnue:
ainsi une discussion sur l'âme entre Longin et Médios est rapportée à un ouvrage perdu de
Porphyre. Ces emboîtements exégétiques peuvent prendre la forme de véritables poupées
russes. On voit ainsi apparaître les noms de Callisthène, Phanodéme et Théopompe,
mais ils sont commentés par Atticus, lequel ne devait être connu qu’indirectement à travers
Porphyre et/ou Jamblique. Il est possible également qu’Aristocles, Ptolémée le Platonicien
et Dercyllide ne soient connus qu’à travers Atticus. Je n'ai fait qu’un certain nombre de
sondages portant sur Albinus, Amélius, Ammonius, Antoninus, Aristandros, Harpocration,
37. Voir J.-P. Schneider, notice «Eudéme de
Rhodes» E 93, DPAA, TI, p. 287, et l’article de C.
Eggers Lan, «Eudemoy el “catálogo de geémetras” de
Proclo», Emerita 53 (1985), p. 127-57. En quelques
lignes, on voit défiler les noms d’Athénée de Cyzique,
Amyclas d’Héraclée, Anaxagore, Archimède,
Dinostrate, Hermotime, Eudoxe, Euclide, Thalès,
Théétète, Théodore de Cyrène, Theudios, Hippias,
Hippocrate de Chios, Léodamas, Léon, Mamercus,
d’Atene e dopo la sua chiusura», Aevum 55 (1981),
p. 22-29; «Le commentaire 4 Hésiode et la paideia
encyclopédique de Proclus», dans J. Pépin et H.
D. Saffrey (édit.), Proclus, lecteur et interprète des
anciens, Éd. du CNRS, Paris 1987, p- 21-41.
39. Ph. Hoffmann, «Bibliothéques et formes du
livre», cité plus haut, p. 619, donne comme exemple
Ménaichmos, Oinopidès et Philippe de Mende...
les emboitements récursifs de Speusippe, Boèthos
de Sidon, Porphyre (4 Gédalios) et Simplicius.
L’exemple est analysé par C. Luna, dans I. Hadot
38. C. Faraggiana di Sarzana, «Il commentario procliano alle Opere e i Giorni: I. Plutarco
et alii, Simplicius, Commentaire sur les “Catégories”
d Aristote, TI, Brill, Leiden 1990, p. 159-64.
fonte di Proclo», Aevum 52 (1978), p. 17-40; «II.
Destinazione e fortuna dell’opera nella Scuola
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Gaius, Démétrius le géomètre (maître de Porphyre), Théodore d’Asiné, Cronius, Colotès,
Maxime de Nicée, Longin, Numénius, Plotin, Sévère, Sosigène, Sosicrate, Origéne... Pour
chaque nom, on trouve presque toujours au moins un passage où les noms de Porphyre ou de
Jamblique figurent dans les lignes voisines. La fréquence exceptionnelle de ces deux auteurs
parmi les noms de philosophes cités par Proclus (respectivement 97 et 114 occurrences)
laisse penser qu’une bonne partie des informations que Proclus rapporte aux auteurs plus
anciens provenait directement des commentaires de ces deux grands néoplatoniciens. Mais
le travail reste à faire et il supposerait que l’on ne s’en tienne pas aux occurrences des noms,
mais que l’on étudie les exégèses des différents passages commentés pour en reconstituer la
génétique.
44 Bibliothèques et librairies
7
valeur véritable (Damascius, Vie d’Isidore
= Epit. Phot., 74; p. 102.1-104.4 Zintzen;
voir aussi fr. 122), Marcellus qui avait
appris par cœur les huit livres de P Histoire
de Thucydide (ibid, fr. 138), Hilarius
sénateur d’Antioche qui possédait une
bibliothèque riche et diversifiée (BıßAlov
TLV TOOMTIOY evropwtatos, fr. 222), tous
ces intellectuels donnent l’impression
d’entretenir une étroite fréquentation des
livres, même si d’autres, comme l’ascète
Sérapion, n’en possèdent que deux ou
trois, dont les Poèmes orphiques (fr. 287).
D'autre part, les livres, comme les lettres,
En fournissant de telles références, ces auteurs ne voulaient sans doute pas nous laisser
croire qu’ils avaient eux-mêmes tous ces documents anciens devant les yeux.“ Mais il est
tout aussi difficile d'établir que l’auteur cité n’était lu qu’à travers des compilations, car l’utilisation de sources intermédiaires ne prouve pas que les textes cités n'étaient plus disponibles à une époque donnée. Ces auteurs peuvent par commodité utiliser des compilations
intermédiaires tout en sachant ou en imaginant que les sources authentiques étaient par
ailleurs conservées. Quant aux textes qui ne sont plus cités, on ne peut conclure à leur disparition à telle ou telle époque que par un argument e silentio. Pour tirer parti de ces silences
il faudrait retrouver des témoignages attestant positivement que tel texte ou de nombreux
textes étaient introuvables pour tel ou tel auteur. Je n’en ai pratiquement pas retrouvé. Le
livre n'était pas un objet rare à l'époque impériale. Aulu-Gelle dit fréquenter toute une série
de bibliothèques et de librairies: Patras, Tibur, temple d’ Hercule, palais de Tibère, temple
circulaient facilement d’un bout à l'autre
dela Méditerranée. La Vita Plotini fournit
de nombreux exemples de ces échanges:
Plotin expédiant ses traités 4 Porphyre
en Sicile (6.1-4, 15-17), Amélius emportant ses exemplaires en Orient (19.21-24,
31; 20.8-9), Longin en Phénicie écrivant
à Porphyre (sans doute en Sicile) pour
lui demander l'envoi de manuscrits de
Plotin qu’il s'engage À retourner (19.7-8;
30-31), etc. On constate également que
les œuvres de Proclus sont connues à
de la Paix, temple de Trajan [Bibliothèque Ulpia] ; il visite aussi des libraires dans le quartier
Athènes, bien sûr, où il avait enseigné
(Damascius et Simplicius), mais aussi à
Alexandrie (Ammonius, Jean Philopon,
Olympiodore, Étienne d'Alexandrie),
du port à Brindes, in Sandalario à Rome, in Sigillariis..... On comptait encore près d’une
trentaine de bibliothèques à Rome sous Constantin.“ Si des bibliothèques disparaissent,
à Constantinople (Jean Lydus), à Gaza
(Énée et Procope de Gaza). Voir H. D.
d’autres sont fondées, comme celle de Jérusalem par l’évêque Alexandre (Eusèbe, Hist. ech,
VI 20, 1) ou celle de Césarée, par Origéne ou plus probablement Pamphile (Jérôme, Episr.
34 à Marcella, 1). A Antioche au IV siècle, les élèves de Libanius possèdent des livres lorsque
leurs parents ne leur tiennent pas les cordons de la bourse trop serrés (Epist. 428, 3); il leur
arrive de s’assommer entre eux à coup de codex (Orar. 58, 5) et Libanius se voit offrir comme
incitation au mariage par un citoyen d’ Héraclée un char rempli de livres (Discours 1 54).#
45 Les auteurs néoplatoniciens donnent encore pour leur part l impression d'évoluer dans un
Saffrey et L. G. Westerink, Introduction à
leur édition de la Théologie platonicienne,
Les Belles Lettres, Paris 1968 (CUF),
I, p. cLIv. Encore au début du V* siècle,
Eunape prétendait que les «autels consacrés à Plotin étaient encore fumants» et
que ses livres étaient plus répandus que
ceux de Platon (p.6.1-2 Giangrande).
Selon Agathias, Hist. II 29, le médecin
monde où les livres sont omniprésents.£ On en produit, on en achète, on en copie et surtout
on en lit en quantité. Si donc une raréfaction des livres s’est opérée, elle a dû survenir un
peu plus tard, par exemple au cours des VIF ou VIIF siècles. Dans d’autres régions comme
l'Italie ou Afrique, où l’on constate un net recul de la connaissance du grec dès le début du
V* siècle, elle a pu intervenir plus tôt.“
Pour saisir le sentiment d’un lettré au milieu du IV siècle de notre ère, on peut convoquer un témoin: Thémistius, qui, à propos de la bibliothèque fondée à Constantinople par
Constance II (en 357), distingue des auteurs relativement bien conservés et d’autres déjà
Ouranios au début du VI siècle fréquentait le portique impérial où se trouvait la
Bibliothéque et les boutiques des libraires
de Constantinople et y débattait de
sujets philosophiques ou théologiques.
Voir R. Janin, Constantinople byzantine. Développement urbain et répertoire
topographique, Insitut Français d’Études
40. Ces pratiques posent un problème de psychologie littéraire: les sources immédiates des ouvrages
de compilation sont rarement indiquées. Voir
157-60.
par Libanius pendant trois jours au bouleuterion
d’Antioche (Discours 1113). Libanius a à son service
un «bibliographe» crétois (ibid., 43).
Byzantines, 2° éd., Paris 1964 (Archives
de l'Orient chrétien,4 A), p.91-92 et
45. N.G. Wilson, «Books and readers
44. Origène qui n'était pas issu d'une famille
riche et avait perdu son père lors d’une persécution
Études sur les Vies de philosophes dans l'Antiquité possédait une bibliothèque personnelle, qu’il vendit
in Byzantium», dans Byzantine Books
and Bookmen, p. 1-3, souligne le grand
nombre de témoignages de cette époque
sur la mauvaise qualité et la rareté du
tardive, Vrin, Paris 2001 (Textes et traditions, 1),
contre une rente quotidienne de 4 oboles (Eusèbe,
Hist. eccl, V1 3, 8-9). On ne lit pas dans les vies des
parchemin, surtout a certaines saisons
philosophes de la fin de l’Antiquité de lamentations
sur la disparition ou la rareté des sources philosophiques. Eunape qui vint étudier la rhétorique a
Athènes en possédant pour seule richesse «la plupart
des livres des anciens» pour autant qu’il les avait
Books», cité plus haut, p. 44, insiste pour
R. Goulet, «Les références chez Diogène Laërce.
Sources ou autorités?» (1994), repris dans mes
p- 79-96.
41. Voir R. Goulet, notice « Aulu-Gelle», A 509,
DPbA, I, p. 685.
42. Voir la liste établie par C. Dziatzko, art.
«Bibliotheken», RE III 1, 1897, col. 415-21.
Synthése plus récente dans L. Casson, Libraries in
the Ancient World, Yale U. P., New Haven (Conn.)
2001.
43. Voir A.F. Norman, «The Book Trade in
Fourth Century Antioch»,Journal ofHellenic Studies
80 (1960), p. 122-26. Dix copistes sont chargés d’assurer la diffusion d’un discours de louange prononcé
en mémoire (Eunape, Vitae sophistarum, X 1, 6),
Proclus qui avait déjà appris par cœur très facilement
les traités logiques d’Aristote (Marinus, Proclus, 9)
à Alexandrie, Hermeias d'Alexandrie qui n’hésitait
pas à donner pour un livre davantage que le prix qui
lui en était demandé lorsque le libraire en ignorait la
de l’année. Mango, «The Availability of
sa part sur la rareté et le coût très élevé des
livres à Byzance à l’époque iconoclaste.
46. Du côté latin, on constate à partir
du V siècle une brusque décadence: «Il
nest pas exagéré de dire qu’au milieu du
V siècle, à part de rares spécialistes, les
hommes les plus cultivés d’ Italie, laïcs ou
clercs, sont devenus incapables de lire le
grec et que l’idée même de culture s’en
trouve compromise» (P. Courcelle, Les
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)lettres grecques en Occident de Macrobe
a Cassiodore, de Boccard, Paris 1948,
p. 136). Par conséquent, un des facteurs
les plus importants de conservation, la
dissémination des copies dans des aires
géographiques éloignées, était inopérant.
«La culture et les croyances helléniques,
qui étaient encore vivantes [en Afrique
du Nord], malgré la décadence du grec,
au temps de saint Augustin, furent sérieusement compromises par la conquéte
vandale. L’Afrique se trouve brusquement
coupée de Rome et de Constantinople»
(ibid., p.205). «La culture hellénique
est bien morte sous les Vandales» (ibid,
p.209). «Après l'Afrique vandale, c'est
la Gaule mérovingienne qui sombre dans
Vignorance» (ibid, p. 253). « Tandis que
la culture hellénique se meurt au VF siècle
en Afrique et en Gaule, elle provoque une
véritable renaissance des lettres en Italie
sous le règne de Théodoric» (ibid., p.
257). Pour l'Italie du sud, où le grec s’est
maintenu ou est revenu, il faudrait tenir
compte de plusieurs études de J. Irigoin,
regroupées dans La tradition des textes
grecs, notamment p. 439-536.
47. Thémistius, Discours IV a l’Empereur, 59d-60c.
48. L. Canfora, La Bibliothèque dAlexandrie et l'histoire des textes, Éd. de
l’Université de Liège, Liège 1992, p. 44 et
55.
49. Il serait profitable de recueillir tous
les indices de l’origine scolaire des traditions manuscrites de nos textes philosophiques. Ainsi, on trouve dans les marges
du Parisinus Coislin 322 (KT-XIF siècle)
contenant Zx Tim. de Proclus des scolies,
dont l’une est un distique noté originellement par Simplicius dans la marge de
son propre exemplaire du commentaire
de Proclus (voir Saffrey et Westerink,
menacés,” qui seront, grâce à l’empereur chrétien, préservés de l’oubli. Dans le premier
groupe, il signale «le très sage Platon, Aristote, ainsi que le rhéteur de Péanie (Démosthène),
et le fils de Théodore (Isocrate) et le fils d’Olöros (Thucydide)». En revanche, «tous les
épigones de ces (premiers) auteurs, ainsi que leurs œuvres, n’ont pas la garantie d’une permanence et c'est à ces auteurs mortels que la providence de l’empereur impose de devenir immortels: de nombreux interprètes et gardiens du temple d’ Homère, de nombreux adorateurs
d’Hesiode, Chrysippe lui-même déjà avec Zenon et Cléanthe, tous les chœurs issus du Lycée et
de l'Académie, pour le dire en un mot c’est la troupe innombrable de l’antique sagesse, qui ne
circule pas partout ni dans l’espace public, mais reste rare et est mise en réserve, qui déjà est
vacillante et défraîchie, enfouie dans le temps et l'obscurité, c’est elle que (l’empereur) met en
mouvement et réveille comme depuis I’ Hadès, et il élève pour vous d’autres images semblables et plus belles des Muses». L'opposition entre Platon et Aristote d’une part, les scholarques stoïciens et les philosophes du Lycée et de l’Académie de l’autre décrit une situation
que confirmeront les statistiques que nous présenterons plus loin. Mais ce passage atteste
indirectement que ces écrits menacés étaient toujours disponibles au milieu du IV siècle.
Ce type d'interrogation sur les causes de la conservation ou de la perte des textes antiques pourrait être remis en cause au profit de la thèse d’une conservation purement aléatoire 47
des textes antiques. La pratique des sources anciennes nous convainc en effet rapidement
qu'à toutes les époques des textes ont dû disparaître, non seulement dans l'Antiquité, mais
encore au Moyen Age et même à l’époque moderne. La probabilité statistique qu’un texte
antique survive au feu et à l’humidité, aux vers et aux souris, aux vandales et aux fanatiques,
à la simple détérioration des supports matériels ou au désintérêt des générations nouvelles
pour les ouvrages passés de mode, est relativement faible. De façon générale, on constate une
prédilection progressive pour les compilations, manuels, encyclopédies, comme si le livre
se réduisait progressivement à son utilisation professionnelle dans des cercles toujours plus
étroits. Mais l'existence de cette littérature de compilation à elle seule ne prouve pas que
les ouvrages originaux aient disparu de la circulation. L'intérêt qu'on portait à des textes
plus anciens pouvait au contraire encourager leur copie et leur conservation. Il n’en reste pas
moins que les textes originaux ne devaient bénéficier que d’une diffusion de moindre importance qui en compromettait la conservation. L’étonnant est sans doute moins, à l’Echelle des
siècles, que tant de textes soient disparus que le fait que dans de telles conditions autant aient
été conservés.
La bibliothèque et l’école
On peut revenir ici sur la distinction proposée plus haut entre deux modes principaux
de conservation des livres dans l’Antiquité: l'accumulation des exemplaires dans les biblioop. cit, 1, p. CLII-CLII). La présence
de résumés schématiques en marge de
certains manuscrits témoigne également
de l’origine scolaire de leur tradition.
thèques publiques et la transmission par copie des textes dans les écoles. Laquelle de ces
deux institutions, la bibliothèque ou l’école, a réussi à nous transmettre le plus grand nombre
de textes antiques? Pour le dire en d’autres termes, les traditions manuscrites de nos textes
50. Par exemple, le Proclus de Marinus
conservés remontent-elles à des exemplaires de bibliothèques ou bien à des copies issues des
a été conservé dans des manuscrits de
contenu rhétorique. Voir H. D. Saffrey
écoles? Ft quelles caractéristiques présentaient les archétypes issus de ces deux traditions,
notamment en termes de contamination? Aucune bibliothèque antique et aucune école n’a
et A-Ph. Segonds, Introduction à leur
survécu. Leurs fonds respectifs ont pu cependant être récupérés par d’autres institutions.
édition de Marinus. Proclus ou Sur le
bonheur, Les Belles Lettres, Paris 2002
(CUE), p. cr. On peut également signaler
P Ajax et !’Ulysse d’Antischene, ou l'Éloge
d'Hélène et l’Eloge de Palaméde de
Gorgias.
51. Le fait que les trois seuls manuscrits de lEpikrisis de Nicéphore de
Constantinople soient conservés à la
Bibliothèque Nationale de France a eu
pour conséquence que certaines corrections qu'ils présentent ont parfois été
reportées sur le texte des deux autres.
L. Canfora® a estimé pour sa part que les bibliothèques, davantage liées aux centres du 48
pouvoir, étaient plus menacées de destruction que les écoles et que ce sont les écoles qui ont
principalement assuré la survie des textes de la littérature antique. La nature même des textes
philosophiques que nous étudions suggère une transmission proprement scolaire.” I faut
également signaler qu’une des circonstances accidentelles de conservation des textes philosophiques ou du moins des textes de philosophes est leur intégration dans des traditions
textuelles hétérogènes.”
Une autre question posée par la distinction de ces deux sources principales de la conservation des textes antiques est la qualité des textes transmis par l’une et l’autre tradition. Les
bibliothèques devaient regrouper des exemplaires de différentes origines et fournir aux
savants qui les consultaient des traditions manuscrites plus riches que celles qui étaient
disponibles à l’intérieur d’une même école. Mais cette richesse pouvait être un facteur de
contamination important”! Les traditions manuscrites issues de l’école devaient être moins
diversifiées et présenter moins de contaminations horizontales, mais être davantage affec-
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)tées, de copie en copie, par les nombreuses retouches ou corrections qu’une lecture compétente et scolaire de ces documents invitait à apporter.
A vrai dire, pour se convaincre de l'influence de l’école, et notamment de l’école néoplatonicienne, dans la sélection des textes philosophiques antiques, il suffit de considérer ce
qui de fait a été conservé. Et c’est l’objet de l'étude statistique dont je voudrais maintenant
résumer les résultats.
49
Le corpus des philosophes conservés en tradition directe
On peut estimer, en exploitant les données du Thesaurus Linguae Graecae, que les
textes philosophiques grecs proprement dits antérieurs au vri® siècle transmis par tradition
directe, à l'exclusion des médecins, des savants et même des auteurs de vies de philosophes et
autres ouvrages périphériques, représentent plus de 10 millions de mots (10 755 159), soit
environ 30 000 pages de texte brut dans le format des CAG. Le tableau suivant indique le
nombre de mots signalés par le Canon du TLG pour chaque philosophe ou chaque groupe
de philosophes.5?
50
Aristote
Théophraste
1 015 272
Platon
599 894
Alexandre
Thémistius
Philopon
Simplicius
1 177 392
181 507
1036035
355 020
1422513
Syrianus
Ammonius
Asclépius
Olympiodore | Autres comment. Aristote
136 789
193 401
213 500
310 949
Plutarque
Plotin
Porphyre
Jamblique
165 915
538 563
216 398
201 353
Proclus
Damascius
Autres platoniciens
Autres comment, Platon
1 093 884
300 692
270 472
278 236
Sextus
209 334
Autres
228281
52. Voici les auteurs ou textes du 7LG retenus
Aristotelis Sophisticos Elenchos (6 commentaires),
pour les groupes de philosophes secondaires. Autres
Anonymi In Aristotelis Librum Alterum Analyticorum
Posteriorum Commentarium. Autres commentaplatoniciens: Alcinoos, Albinus, Théon de Smyrne,
Longin, Anatolius, Julien, Salustius, Synésius. Autres
teurs de Platon: Hermias, Hiéroclès, Marinus, Enée,
commentateurs d’Aristote: Aspasius,
Dexippe,
Anonymus De Philosophia Platonica. Autres philoso-
Priscianus,
Anonymi
phes: Pythag. Carm. Aureum, Ocellus, Antisthène,
Bolus, Andronicus, Cornutus, Cébès, Héraclite l’Allégoriste, Epictéte, Marc-Auréle, Nepualius, Corpus
Hermeticum, Cléomède, Geminus.
Elias,
609 759
David,
Stephanus,
in Aristotelis Categorias, Anonymi In Aristotelis
Ethica Nicomachea (3 commentaires), Anonymi In
Aristotelis Librum De Interpretatione, Anonymi In
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Sextus
Plutarque
5%
Autres
Autres platoniciens
3%
Aristote
9%
Platon
6%
Théophraste
2%
Plotin
2%
Porphyre
2%
Alexandre
10%
Jamblique
2%
Thémistius
3%
Proclus
10%
Damascius
3%
Philopon
13%
Autres comm. Platon
3%
Autres comm. Aristote
6%
Olympiodore
3%
Asclépiu
s
Simplicius
11%
Ammonius
2%
Syrianus
1%
Les textes philosophiques (tradition directe)
Ce graphique utilise des données relativement brutes qui ne peuvent servir qu’à déter- 51
miner des évaluations grossières. En partant du haut du “camembert” et en allant vers la droite,
on retrouve globalement la tradition d’Aristote et de ses commentateurs. Elle se prolonge
jusqu'à Olympiodore... Sur la gauche, on retrouve plutôt la tradition platonicienne. Mais
des commentateurs d’Aristote comme Simplicius, Philopon et bon nombre des autres qui
ont été regroupés sous “Autres commentateurs d’Aristote” sont également des platoniciens.
On s’apercoit rapidement que le hasard, s’il a joué un rôle dans la conservation ou la perte de
tel texte en particulier, ne saurait expliquer les statistiques accablantes que révèle ce schéma.
Le hasard aurait pu ainsi nous conserver 10 ou 20% des textes, toutes écoles confondues. Il
m'en est rien. On n’a pas le même pourcentage pour les différentes écoles. Platon, Aristote et
leurs commentateurs représentent la quasi-totalité du corpus conservé. J'ai estimé à environ
4% les textes qui ne se rattachent pas à ce mainstream platonico-péripatéticien. A priori si
le corpus des œuvres philosophiques aujourd’hui accessibles avait été transmis par le circuit
des bibliothèques, il serait resté quelque chose des traditions philosophiques comme le
stoïcisme ou l’épicurisme. Peut-être aurait-on conservé des ouvrages des présocratiques ou
des socratiques. En réalité, ces différentes traditions ont disparu presque à 100% et ce n'est
que par des citations littéraires ou des papyri que des fragments en ont été conservés. La
conclusion qui se laisse tirer est donc péremptoire: ce sont les textes lus et commentés dans
l’école néoplatonicienne du IV au VI siècle, ou bien qui exposaient les doctrines de cette
école, qui ont été copiés et conservés, à exclusion presque systématique de toutes les autres
tendances. Les auteurs qui n’appartenaient pas à cette tradition de l’école néoplatonicienne
n'ont pas bénéficié de cette régénération par la copie et de cette dissémination géographique
qui semblent indispensables pour assurer la survie normale des textes anciens.
Pagina 11
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Il ne suffisait d’ailleurs pas d’appartenir à la tradition néoplatonicienne pour bénéficier
de ce traitement de faveur, et même chez les auteurs les mieux conservés, comme Aristote,?
52 Plutarque,”* Porphyre,” Proclus,‘® il faut compter avec des lacunes considérables qui invitent
à isoler des facteurs plus subtils de conservation, comme l'utilité proprement pédagogique
de certains textes.
La liste des philosophes cités par Eusèbe permet d'établir que cette sélection n’est pas
nécessairement antérieure au IV siècle. On repère immédiatement quelques figures disparues après Eusèbe (en éliminant celles qui étaient certainement connues à travers des intermédiaires, comme Hécatée, Cléarque et probablement Philon de Byblos): Amélius (encore
cité par Proclus), Aristoclès, Atticus, Diogénianus, Longin, Numénius, Oinomaos, Porphyre
(plusieurs textes), Sévére... Cela ne veut pas dire que ces auteurs n'étaient plus accessibles au
VI siècle, au moins dans les meilleures bibliothèques et, encore une fois, des causes plus ou
moins fortuites peuvent expliquer la disparition de n’importe quel texte donné, indépendamment de la situation de crise que nous décrivons.
Beaucoup d’autres textes étaient encore directement connus par les néoplatoniciens
plus tardifs, par exemple le commentaire d'Alexandre d’Aphrodise sur les livres E-N de la
Métaphysique largement utilisé par Syrianus.” Quant aux longues citations de Parménide ou
d’Empedocle transmises par des auteurs comme Simplicius, il est difficile de déterminer sous
quelle forme et par quels biais les néoplatoniciens pouvaient en avoir connaissance. On sait
d’autre part que les Arabes furent en mesure de traduire un certain nombre de commentaires
qui n’ont pas été conservés en grec.
Même 4 l’intérieur du produit scolaire par excellence qu'est le commentaire, une
sélection s’est opérée. Simplicius connaît ainsi une longue liste de commentateurs des
Catégories: Thémistius, Porphyre (Commentaire par questions et réponses conservé),
52 Alexandre d’Aphrodise, Herminos, Maxime, l'élève d’Aidésius le jambliquéen, “l’admirable
Boéthos”, Lucius, Nicostrate, “le grand Plotin”, Porphyre (grand Commentaire à Gédalius
en sept livres, perdu), “le divin Jamblique”, Dexippe, le disciple de Jamblique, sans parler
du Pseudo-Archytas que Simplicius situe avant Aristote. Il faudrait ajouter Xénocrate,
Andronicos, Athénodore et Cornutus... Après Simplicius, il faut encore tenir compte
d’Ammonius, d’Olympiodore, de Jean Philopon, d’Elias,” d’une paraphrase anonyme
et d'Aréthas de Césarée. Je ne garantis pas que cette liste soit complète. Car Simplicius
mentionne également un commentaire de Syrianus (p. 3, 9 Kalbfleisch). Or, à part les traités
VI 1-3 de Plotin (qui appartiennent à une autre tradition textuelle), le petit commentaire
de Porphyre et la paraphrase de Dexippe, aucun des commentaires antérieurs à Simplicius
n’a été conservé. Lui-même ne connaissait probablement la plupart des auteurs plus anciens
qu’à travers les grands commentaires de Porphyre et de Jamblique (p. 3, 14-15 Kalbfleisch).®
Si on a retenu Simplicius, ce n’est pas parce qu’il était objectivement le plus pénétrant, ni
qu'il représentait une autorité incontestable, mais parce qu’il répondait à des exigences
doctrinales et pédagogiques bien définies. Il suivait méthodiquement la ligne exégétique de
Jamblique adoptée par l’école tout en en clarifiant les difficultés éventuelles et il condensait
l'apport de toute la tradition antérieure, telle que Porphyre et Jamblique l’avaient transmise
dans leurs propres commentaires.f! Faut-il en conclure que tous ces commentaires plus
anciens avaient déjà disparu? Ce n’est pas sûr. Mais un commentaire plus récent et plus
synthétique comme celui de Simplicius pouvait donner l impression d’être plus adapté aux
besoins de l’enseignement et c’est ce type d'ouvrage que l’on copiait de préférence pour le
rendre disponible dans l’école, quitte à laisser se détériorer lentement des ouvrages peut-être
plus riches, mais qui paraissaient déjà marqués historiquement?
11
titres dans la liste établie par Beutler, est
perdu, sauf des fragments. Cf. R. Beutler,
art. «Porphyrios» 21, RE XXII 1, 1953,
col. 275-313.
56. Beutler énumére 50 titres d’ouvrages, certains d’attribution discutée.
Beaucoup sont conservés, mais certainement pas plus de la moitié. Cf. R. Beutler,
art. «Proklos» 4, RE XXIII 1, 1957,
col. 186-247.
57. A ne pas confondre avec le
commentaire de Michel d’Éphèse sur
ces livres. Voir C. Luna, Trois études sur
la tradition des commentairs anciens a la
Métaphysique dAristote, Brill, Leiden
2001 (Philosophia Antiqua 88).
58. C.
D’Ancona,
on Aristotle:
«Commenting
From Late Antiquity
to the Arab Aristotelianism», dans
W. Geerlings et Chr. Schulze (éd.), Der
Kommentar in Antike und Mittelalter.
Beiträge zu seiner Erforschung, Leiden,
2002, p. 201-51, notamment p. 242-43,
mentionne Alexandre d’Aphrodise sur la
Physique, le De generatione et corruptione,
la Métaphysique (pour la partie perdue
en grec); Porphyre sur la Physique et
l'Éthique à Nicomaque; Thémistius, sur
l'Éthique à Nicomague, Olympiodore, sur
la Physique. Voir ibid., p. 250-51: synopse
des commentaires grecs sur Aristote tels
qu’ils sont mentionnés dans les sources
bio-bibliographiques arabes.
59. Sur les problèmes d’attribution de
ce commentaire, voir R. Goulet, notice
«Elias» E 15, DPA, IL, p. 57-66.
60. Voir les schémas établis par C. Luna,
Commentaire sur les Catégories d'Aristote.
Chapitres 2-4, Les Belles Lettres, Paris
2001 (Anagög£), p. 381, 564 et 867.
61. Pour illustrer l'attitude
de
Simplicius à l'égard de Jamblique, Ph.
Hoffmann, «Bibliothèques et formes
du livre», cité plus haut, p. 609, a
signalé l’importance d’un passage de son
commentaire sur les Catégories (p.3.2-9
Kalbfleisch): dans une démarche de
méditation philosophique Simplicius
suit pas à pas et même transcrit le texte
de Jamblique, tout en ramenant «à plus
de clarté et de mesure la sublimité de la
pensée de cet homme, qui est inaccessible
à la plupart des gens».
62. Sur cette question les travaux de
I. Hadot, de C. Luna et la thèse d’habilitation encore inédite de Ph. Hoffmann
ont apporté un éclairage incomparable.
Pour la période byzantine, J. Irigoin,
«Survie et renouveau», p. 297 = 213-14,
53. Ce qui a été conservé en tradition directe n'est
qu’une sélection (établie sur quels critères?) de ce qui
est connu par les listes anciennes. Voir R. Goulet,
notice «Aristote de Stagire» A 414, DPAA, I, p.
424-34. La Constitution des Athéniens, conservée par
deux papyrus, constitue un cas à part
54. Voir le catalogue de Lamprias.
55. De abstinentia, Vie de Plotin, Vie de Pythagore,
Commentaire par questions et réponses sur les
Catégories, Antre des Nymphes, Sententiae, Lettre à
Marcella, Questions homériques, Commentaire sur
les Harmoniques de Ptolémée, Introduction à LApotélesmatique de Ptolémée. Ajoutons Ad Gaurum
s’il est bien de cet auteur et le Commentaire sur le
Parmenide. Tout le reste, soit une cinquantaine de
suggére qu'une nouvelle compilation
comme le Lexigue de Photius peut expliquer la disparition de treize des seize
lexiques signalés par le patriarche dans
sa Bibliothèque. Le même phénomène a
pu se produire au X° siècle pour les historiens mis à profit dans la compilation de
Constantin Porphyrogénète.
Pagina 12
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)63. Bréve mais riche synthése sur la
production des manuscrits philosophiques pour la seconde moitié du IX? siècle
et sur l’origine de la “Collection philosophique” (cercles de Photius et de Léon le
Philosophe) dans J. Irigoin, « Survie et
renouveau», p. 298-301 = 215-20. Voir
également L. G. Westerink, Introduction
a Damascius, Traité des premiers principes, I, Les Belles Lettres, Paris 1986
(CUF), p.LxXXIII-LXXX, et
l'étude
synthétique de L. Perria, «Scrittura e
ornamentazione nei codici della “collezione filosofica”», Rivista di studi bizantini e neoellenici, 28 (1991), p.45-111. Ph.
Hoffmann, «Bibliothéques et formes du
livre», cité plus haut, p. 622-23, rappelle
que Photius, dont on a daté la Bibliothèque
vers 845, ne semble pas connaître les
ceuvres philosophiques de Damascius, ni
de fagon générale, aucun des traités de la
“Collection philosophique”.
64. T.W. Allen, «Palaeographica
II. A Group of Ninth-Century Greek
Manuscripts», Journal of Philology, 21
(1893), p.48-55.
65. A. Cataldi Palau, «Unnuovocodice
della “collezione filosofica’, il palinsesto
Parisinus graecus 2575», Scriptorium 55
(2001), p. 249-74 (avec plusieurs planches
ala fin du fascicule), a récemment rattaché
à la collection Simplicius, in Categ, et
Ammonius, iz De interpr., textes recouverts par la copie d’un texte effectuée par
Georges Baiophoros à Constantinople en
1424. L’appartenance de ces deux textes
à la collection avait déjà auparavant été
conjecturée, dans le premier cas, par
J. Irigoin, «Survie et renouveau», p. 299
= 217, n. 76, dans le second par H. Ars,
De scholién op vijf Griekse filosofen, Plato,
Plotinus, Olympiodorus, Ammonius en
Proclus, thèse inédite de Louvain, 1962,
qui y rattachait également l’archétype de
la tradition directe de Plotin.
66. Ce texte, attesté par une table des
matières du Parisinus graecus 1962, n'a
pas été conservé.
67. Voir J. Irigoin, «L’Aristote de
Vienne», Jahrbuch der österreichischen byzantinischen Gesellschaft, 6
(1957), p.5-10 et 1 pl. Ce manuscrit
(Vindobonensis phil. gr. 100 = J) a été
annoté par le copiste “principal” de la
“Collection philosophique” Voira ce sujet
M. Rashed, Die Uberlieferungsgeschichte
der aristotelischen Schrift “De generatione
et corruptione’, Reichert, Wiesbaden
2001 (Serta Graeca, 12), notamment
p- 99-100.
RICHARD GOULET
Les cas d’espéce
54
Une fois qu’on a élaboré une telle hypothèse, il ne faut jamais oublier d’examiner tous les
faits dont elle ne rend pas compte. Pourquoi des textes fondamentaux de l’école néoplatonicienne, comme les Poémes orphiques ou les Oracles chaldaiques et leurs différents commentaires attestés n’ont-ils pas bénéficié d’une semblable conservation? Pourquoi tel ou tel texte,
intégré ou non dans le cursus néoplatonicien, a-t-il été conservé ou a-t-il disparu? C’est l’histoire de la transmission du texte de chacune de ces œuvres particulières qu’il faudrait suivre
pour les intégrer dans la problématique d’ensemble. Un cas significatifest celui de Jamblique:
il représente pour la tradition néoplatonicienne une des principales sources d’ inspiration du
systéme et son approche exégétique semble avoir profondément influencé les commentateurs postérieurs. Or ses traités scolaires et ses commentaires n’ont pas été conservés.
La “Collection philosophique”
Dans ce processus de transmission des textes philosophiques de l'Antiquité, on peut
isoler un autre relais essentiel sans lequel nous n’aurions conservé de la philosophie ancienne
qu'un corpus minime, peut-être réduit à Organon d’Aristote, comme c’est le cas dans
plusieurs traditions orientales. Ce relais nous est connu par ce que l’on est convenu d’appeler la “Collection philosophique”% On désigne ainsi un ensemble de manuscrits grecs sur
parchemin qui présentent des caractéristiques codicologiques et paléographiques similaires
montrant qu ils proviennent d’un même centre de copie que l’on situe à Constantinople vers 55
850. C’est moins les manuscrits rattachés à cette collection, dont certains sont des archétypes perdus de manuscrits plus récents, qui nous intéresseront ici que les textes philosophiques qu’ils ont transmis et dans la plupart des cas sauvés. La liste, établie originellement
par T. W. Allen en 1893% et considérablement allongée ces dernières années, est impressionnante: les dialogues de Platon; Alexandre d’Aphrodise, De anima, Defato, Quaestiones;
le Didaskalikos d’Alcinoos; l'édition par Albinus des cours de Gaius; le troisième livre de
la doxographie platonicienne d’Albinus; les Dissertations de Maxime de Tyr; l’archétype
perdu des traités de Plotin; Proclus, in Remp., in Tim.; Damascius, in Parm. et De primis
principiis, <Damascius>, in Phaed., in Philebum; Simplicius, in Phys. V-VIIL in Categ;
Olympiodore, in Gorg., in Alcib., in Phaed.; Jean Philopon, Contra Proclum de aeternitate
mundi; Hermias, in Phaedr.; Ammonius, in De interpr Il faut sans doute ajouter un ensemble
important d’ouvrages d’Aristote: De coelo, De generatione et corruptione, Historia animalium,
Metaphysica, Meterorologica, Physica,” ainsi que la Métaphysique de Théophraste. Il faut
ajouter un certain nombre de textes patristiques qui s’inscrivent nettement dans une tradition philosophique: Grégoire de Nysse, De anima et resurrectione, Grégoire le Thaumaturge,
Ad Tatianum de anima et Expositiofidei, Némésius d’ Emése, De natura hominis, Théodoret
de Cyr, Graecarum affectionum curatio, Jean Philopon, Disputatio de Paschate, PseudoDenys, De coelesti et ecclesiastica hierarchia, De divinis nominibus, De mystica theologia,
Epistulae. Même les textes géographiques ou astrologiques (Ptolémée, Syntaxis mathematica, Manéthon, Apotelesmatica, Maxime le philosophe, De actionum auspiciis) n'étaient pas 56
étrangers aux préoccupations des écoles philosophiques. Signalons enfin qu'au moins un
texte est d’une époque beaucoup plus récente: le De tempore de Zacharias de Chalcédoine,
contemporain de Photius (IX siècle). Cette collection n’est donc pas parfaitement homogène: textes philosophiques plus ou moins techniques, textes scientfiques, textes théologiques, certains très anciens, d’autres issus de l’école néoplatonicienne, d’autres encore plus
récents. Elle n’est pas non plus totalement hétéroclite, car elle regroupe des documents qui
s'inscrivent dans un éventail thématique relativement étroit.
Sans voir dans cette collection l’origine unique de la tradition textuelle ultérieure des
textes philosophiques grecs, on ne peut manquer de constater l’ importance décisive de cet
ensemble de manuscrits tant à cause de la richesse du corpus conservé que pour le rôle qu’ils
ont joué dans l’histoire ultérieure du texte de ces différents traités. Il n’est pas impossible que
Pon puisse établir dans les prochaines années que d’autres archétypes perdus d'œuvres philosophiques similaires provenaient également de la même entreprise constantinopolitaine de
copie dans la seconde moitié du IX? siècle.
Ces recherches codicologiques et paléographiques toujours en cours révèlent, à la sortie
d’un tunnel obscur du VII au début du IX siècle, une selection de textes qui suggère à la
fois une origine et une destination scolaires. Des hypothéses récentes ont tenté d’éclairer le
contexte historique de cette collection. Marwan Rashed a ainsi suggéré qu'elle était destinée
Pagina 13
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)à la bibliothèque du palais impérial de la Magnaure, afin de servir à la réorganisation des
études supérieures entreprise par le futur césar Bardas. On peut s’interroger sur l’origine
des modèles, vraisemblablement en onciale, utilisés pour cette entreprise. Étaient-ils déjà
regroupés dans une même bibliothéque 4 Constantinople ou est-on allé les chercher ici et
58 la dans l’Empire? Qu'ils aient été à l’époque regroupés ou dispersés, leur appartenance à un
même fonds platonico-aristotélicien scolaire pourrait-elle suggérer une commune origine?
Et dans ce cas, la présence de textes d’auteurs alexandrins du VF siècle ne permettrait-elle
pas d'envisager que ce soient des exemplaires de l’école néoplatonicienne d'Alexandrie qui
aient ainsi été apportés à Constantinople, peut-être au début du VIF siècle? Westerink estimait de fait que certains de ces manuscrits du IX® siècle pouvaient dépendre d'exemplaires
copiés à Alexandrie au VF siècle.” Marwan Rashed a récemment avancé quelques arguments suggérant qu’ Étienne d'Alexandrie (Stephanus) aurait pu emporter d'Alexandrie à
Constantinople, où il alla enseigner au début du VIF siècle, une partie de ses manuscrits
universitaires.” Même s’il est évident que la totalité du corpus philosophique conservé n’est
pas issue de l'entreprise de sauvetage qui a produit la “Collection philosophique”, ce mode de
transmission, directement dépendant de l'initiative d’un seul professeur ayant emporté dans
ses bagages un ensemble de codices précieux, est de nature à illustrer la ténuité et la fragilité
du lien qui relie l’histoire de notre corpus aux dernières institutions antiques qui en avaient
assuré la préservation.
La place des médio-platoniciens
Une autre difficulté posée parl hypothèse d'une transmission néoplatonicienne des textes
philosophiques antiques est la présence dans ce corpus des philosophes médio-platoniciens.
La liste des philosophes cités par Stobée, telle que conservée par Photius, Bibl, cod. 167, fait
apparaître quelques médio-platoniciens comme Atticus, Albinus, Harpocration et Calvenus
Taurus./! La table du Parisinus gr. 1962, un des manuscrits de la Collection philosophique,
montre qu'avant son démembrement, le manuscrit contenait plusieurs textes médio-platoniciens: le Didaskalikos d’Alcinoos, l'édition par Albinus des cours de Gaius, le troisième
livre de la doxographie platonicienne d’Albinus (Ilepi tav TThatwvt dpeorövrwv), et les
Discours de Maxime de Tyr. Étant donné le peu de considération que les néoplatoniciens du
cercle de Proclus accordaient aux médio-platoniciens, qu ils rattachaient à la sombre période
ayant précédé le renouveau du platonisme assuré par Ammonius et son disciple Plotin, la
présence de ces textes dans la “Collection philosophique” semble contredire notre hypothèse d’une origine proprement néoplatonicienne du corpus des œuvres philosophiques
conservées en tradition directe. Pour expliquer cette anomalie,J.Whittaker” a estimé que ce
corpus pouvait se rattacher à un Sitz im Leben différent. Cette collection pourrait avoir été
compilée dans une bibliothèque, peut-être à l’époque de la renaissance des bibliothèques que
Pon devine au rvê siècle, plutôt qu’à l’intérieur de l’école néoplatonicienne (où les Discours
de Maxime de Tyr n’avaient guère d'utilité pédagogique), ou bien — c’est la seconde solution
envisagée par Whittaker — à l’intérieur des cercles païens d'Alexandrie à la fin du V siècle.”
On peut toutefois objecter à l’interprétation de Whittaker que le jugement formulé par
les néoplatoniciens tardifs sur les médio-platoniciens implique qu’ils avaient une certaine
connaissance de leurs œuvres. Il n’est donc pas établi que ce corpus soit issu d’un contexte
autre que l’école néoplatonicienne.
13
68. M.Rashed, « Nicolas d’Otrante,
Guillaume de Moerbeke et la “Collection
philosophique”», Studi Medieval, 43
(2002), p. 693-717 (notamment dans
sa Note complémentaire sur l’origine et
la constitution de la “Collection philosophique”). La suggestion est favorablement accueillie par H. D. Saffrey, dans
un article passionnant («Retour sur le
Parisinus graecus 1807, le manuscrit A de
Platon») retraçant l’histoire du Parisinus
graecus
1807,
son
exil
arménien,
sa
migration en Occident et ses nombreux
changements de propriétaires depuis
Pétrarque qui risqua de le perdre dans un
incendie! (Voir dans le présent ouvrage,
p- 000-000). Elle est en revanche mise en
doute par G. Cavallo, «Da Alessandria
a Constantinopoli. Qualche riflessione
sulla “Collezione filosofica”»>, Segno e
Testo 3 (2005), p. 249-63, notamment
p. 256. (Voir aussi dans le présent ouvrage,
p- 000-000).
69. Westerink,
op.
cit,
p.
LXXVI-
LXXVII, à propos de la “Collection philosophique”: «On peut donc se demander
s’il ne s’agirait pas d'un restant de la
bibliothèque de l’école philosophique
d'Alexandrie. Il est impossible de dire à
quel moment cette bibliothèque aurait
été transférée à Constantinople: au plus
tôt, avec Stephanus d'Alexandrie, au
début du VIF siècle; au plus tard, après
le milieu du IX° siècle, à la suite de recherches entreprises à l'intention des savants
byzantins.»
70. Rashed,
« Nicolas
d’Otrante»,
cité plus haut, p. 716-17.
71. Voir J. Whittaker, «Proclus and
the Middle Platonists», dans Proclus
lecteur et interprète des Anciens, cité plus
haut, p. 277-91, notamment p. 279.
72. Loc. cit., p. 281.
73. Voir aussi J. Whittaker, « Parisinus
gr. 1962 and the Writings of Albinus»,
Phoenix 28 (1974), p. 320-54 et 450-56,
repris dans ses Studies in Platonism and
Patristic Thought, Variorum Reprints,
London 1984, n° XX-XXI; Alcinoos,
Enseignement des doctrines de Platon.
Introduction, texte établi et commenté
par J. Whittaker et traduit par P. Louis,
L'histoire ultérieure de cette conservation
Une dernière contre-vérification à envisager est suggérée par le fait que la pratique des
écoles néoplatoniciennes est peut-être décisive pour l’époque qui a été marquée par le passage
du papyrus au parchemin, mais qu’elle ne saurait expliquer la survie ultérieure des textes,
d’abord parce que les lieux d’ implantation de ces écoles, Athènes et Alexandrie pour l'essentiel, ne s’imposèrent pas comme des centres de copie importants, et surtout parce que ces
59 écoles elles-mêmes disparurent au plus tard au VI siècle. En fait, d’autres institutions prirent
le relais, comme l’université de Constantinople à la fin du IV siècle et, dans une moindre
mesure pour les textes philosophiques, les bibliothèques patriarchales et monastiques. Au
terme de deux siècles de transcription et de copie liées à la vie des écoles néoplatoniciennes,
un stock de textes philosophiques considérable était disponible de façon à ce que, malgré
toutes les vicissitudes qu’ils auraient à affronter au cours des siècles, une part non négligeable
beneficiät d’une tradition manuscrite, füt-elle des plus étroites.
Les Belles Lettres, Paris 1990 (CUF),
P- XXXVI-XXXVIIL notamment p. XXXVI,
Pagina 14
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)74. A propos de la Théologie Plato-
Par la suite, d’autres choix idéologiques sont intervenus. A Byzance, avant le XT° siècle,
nicienne, Saffrey et Westerink ont retracé
on a accordé beaucoup plus d'importance à Aristote, du moins à un certain corpus aristotél’histoire de la réception de Proclus
(op. cit., I, p. CLIV-CLX). Ils opposent la
bonne conservation des commentaires
sur Aristote à la conservation très lacunaire des textes proprement platoniciens: «C'est que les Platoniciens étaient
proscrits des écoles. La preuve en est la
différence frappante entre la tradition
manuscrite des commentaires aristotéliciens et celle des commentaires platoniciens. Il suffit de parcourir la collection
des Commentaria in Aristotelem Graeca
pour constater que ces ouvrages, pourtant
prolixes, nous sont parvenus intacts et
parfaits, tandis que les commentaires ou
ouvrages platoniciens de la même époque
sont tous mutilés, incomplets soit de la
fin: Proclus, In Tim., In Alc, In Parm.;
Olympiodore, In Phaed., soit du début:
Damascius, In Parm., In Phaed., soit à la
fois du début et de la fin: Jean Philopon,
De aet. mundi. Que signifie un tel
phénomène, sinon que les commentaires
aristotéliciens ont été continuellement
recopiés et étudiés, tandis que les livres
contenant les commentaires platoniciens,
négligés et abandonnés, tombaient déjà
licien, qu’à Platon, et la tradition manuscrite de ces deux philosophes et de leurs commentateurs n’a pas la même richesse ni la même intégrité”! On constate également une forte
hostilité à l'égard du “païen” Proclus jusqu'au XT et même XII siècle, puis, à la suite de
l'intégration de son Hypotypésis astronomique dans l'enseignement officiel du Quadrivium
au XIII siècle, un développement de la tradition manuscrite de ses autres traités”?
Un déclin du statut social du philosophe au Bas-Empire
60
Ce rôle de l’école néoplatonicienne dans la sélection et l’élimination des textes philosophiques aurait été moins déterminant si les anciennes écoles philosophiques avaient perduré
et si l’enseignement de la philosophie n'avait pas connu sous l’Empire chrétien des conditions d'exercice souvent peu favorables.”° A part quelques chaires, impériales ou municipales,
on a l'impression que l’enseignement de la philosophie se réfugie dans des conventicules ou
auprès de maîtres privés qui enseignent indistinctement les doctrines des différentes écoles
et qui parfois touchent à d’autres professions comme la médecine. Lorsque ces institutions
culturelles héritées du passé disparurent, il ne devait plus circuler qu’un corpus de textes
philosophiques déjà considérablement réduit et ce n’est qu'un nombre restreint d’exemplaires
qui allait devoir affronter le désert culturel des deux ou trois siècles qui allaient précéder le
nouvel humanisme byzantin au IX siècle, le mouvement contemporain de traduction en
syriaque, en arménien et en arabe, puis le passage de l’onciale à la minuscule. Et, comme nous
l'avons dit, bien des pertes survinrent à une époque encore plus récente.
L’examen, même succinct, des témoignages littéraires et de la législation relative a l’enseignement révèle un déclin du statut social du philosophe au Bas-Empire. A moins d’être très
en morceaux et avaient en partie péri,
riche et de pouvoir se cantonner dans un secteur nettement privé (ainsi à l’école néoplatolorsque l'on se décida à les translittérer?
La Théol. plat., à laquelle manque probablement un tome entier, n’échappe pas
a cette régle, comme aussi le De princ.
nicienne d'Athènes, telle qu’elle nous est connue au V* siècle), à moins d’obtenir une chaire
de Damascius, dont la fin est perdue»
Ces explications n’entendent pas réduire la complexité du problème à une cause unique,
comme l'ont fait ces historiens qui ont expliqué la chute de l’ Empire romain par le plomb des
canalisations d’eau. Mais, tout en tenant compte de la multitude des facteurs qui ont entravé
la conservation des textes antiques, il me semble que la période néoplatonicienne qui couvre
en gros les IV et V siècles de notre ère, marque un point tournant dans la transmission des
textes philosophiques antiques. Une situation socio-politique nouvelle moins favorable aux 61
(p. CLX).
75. Voir Saffrey et Westerink, op. cit,
I, p. CLIV-CLIV, qui citent la notice de
la Souda rappelant les positions antichrétiennes du philosophe. Sur le retour
de Proclus à l’époque des Paléologues,
voir l’étude richement documentée de
M. Cacouros, «Deux épisodes inconnus
dans la réception de Proclus à Byzance
aux XIII - XIV siècles: La philosophie
de Proclus réintroduite à Byzance grâce
à l'Hyporypôsis Néophytos Prodomènos
et Kôntostéphanos (?) lecteurs de Proclus
(avant Argyropoulos) dans le xénén du
Kralj», dans A.-Ph. Segonds et C. Steel
(éd.), Proclus et la théologie platonicienne.
Actes du Colloque de Louvain (1998)
en l'honneur de H.D. Saffrey et L.G.
Westerink, Leuven U. P. — Les Belles
Lettres,
Leuven-Paris,
2000
(Ancient
dans une ville importante, il était apparemment devenu difficile de faire de la philosophie
sa profession.”
professeurs de philosophie, une évolution doctrinale favorisant le concordisme platonicoaristotélicien et l’élimination des autres tendances, une transformation radicale des standards
de librairie n’assurant la conservation des fonds anciens qu’au prix du passage du rouleau de
papyrus au codex de parchemin, des contraintes financières imposant une sélection drastique
dans le corpus des philosophes du passé et privilégiant les auteurs étudiés dans l’école, tous
ces facteurs qui mériteraient d’être analysés plus en profondeur ont joué un rôle déterminant
dans la constitution de la tradition directe postérieure des écrits philosophiques.
Conclusion
Mais face à tous les facteurs matériels, sociologiques, historiques qui précarisaient la
transmission de ces textes et provoquaient de siècle en siècle la disparition de nombre d’entre
eux, il s’est trouvé à tous les Ages des esprits suffisamment éclairés pour en saisir la valeur et en
and Medieval Philosophy, Series I, 26), p.
assurer la copie ou au moins la conservation, et d’autres encore pour les traduire en diverses
589-627.
langues, les paraphraser, les annoter et les commenter, parfois même s’en inspirer pour
construire leur propre philosophie. Pour nous aussi qui affrontons à notre tour de nouveaux
76. On trouvera quelques éléments
d’une histoire du statut social du philosophe de métier au Bas-Empire dans
mes Etudes sur les Vies de philosophes, p.
378-80.
supports, c’est peut-être cette activité fondamentale de transmission de l’héritage antique qui
restera notre plus grand titre de gloire. Nous pourrons dire à nos successeurs, s’il s’en trouve:
nous vous transmettons ce que nous avons recu, nous avons essayé d’y mettre un peu d'ordre,
nous avons édité et traduit ces textes, nous avons ajouté des gloses pour expliquer ce que nos
77. Voir G. W. Bowersock, Greek
Sophists in the Roman Empire, Clarendon,
Oxford 1969; I. Hadot, Arts libéraux
contemporains n'étaient plus en mesure de comprendre facilement, nous n’avons pas nouset philosophie dans la pensée antique.
Contribution à l'histoire de l'éducation
édition revue et considérablement augmentée,
Institut d’ Études Augustiniennes, Vrin, Paris 2005
et de la culture dans l'Antiquité. Seconde
(Textes et Traditions 11), p. 230-38 («Précisions sur
mémes tout compris, mais tout est bien là.
le problème des immunités et la situation sociale des
professeurs »).