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A hor( ): Jo l FIGARI
So rce: Re e de Philo ophie Ancienne, Vol. 25, No. 2 (2007), pp. 101-151
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Rendre raison de la musique par un discours logique, c’est affirmer qu’elle ne se réduit pas à un phénomène sonore ineffable, mais
qu’elle comprend en elle un logos, c’est-à-dire une logique interne qui
forme son essence et qu’il est possible d’exprimer dans le langage. La
musique n'est-elle pas elle-même un langage, comme on le dit souvent”, et même un langage universel, susceptible d’exprimer ce qui
est naturellement et nécessairement, au-delà des conventions linguistiques divergentes ?
|
Si l’on veut bien appeler musicologie le discours qui tend à rendre
raison de la musique de façon générale, et même universelle (de
même qu’on appelle épistémologie le discours critique sur la science),
il convient alors de se demander quels sont les procédés et la valeur
de la musicologie en tant que discours. Cette question, qui met en jeu
la philosophie et la métaphysique, a été problématisée par les
Sophistes dès le VE siècle av. J.C.
La racine du problème se trouve dans les philosophies présocratiques de la nature, qui prétendent connaître et exprimer le logos de
toutes choses, et en particulier de la musique. Cette conception dogmatique n’est pas sans rapport avec la philosophie éléate, qui affirme
le caractère connaissable et exprimable de l’être, et qui construit
l'identité de la musique d’après ce principe. L'identification de la
musique à un logos, identifiable et mathématisable, qui se poursuivra
également dans l’école pythagoricienne, n’est plus
à démontrer
aujourd’hui”.
1. Cet article est le fruit d’une conférence prononcée le 21 janvier 2005 à
l’Université de Paris X - Nanterre.
2. Sur la question de la musique comme langage universel, cf. Gilles
BOUDINET, De l’universel en musique, Publisud, Paris, 1995, pp. 7-16.
3. Sur la notion de logos, comme procédure d’explication visant à rendre
REVUE DE PHILOSOPHIE ANCIENNE, XXV,
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Bien que l’on puisse douter que les Sophistes se distinguent tous
et toujours des Eléates et des Pythagoriciens*, il reste cependant possible d’identifier certains d’entre eux comme des penseurs originaux,
ayant en commun une mise en question sophistique de la musicologie,
comme discours sur l’identité de la musique. Un logos sceptique à la
rencontre d’un logos dogmatique sur la musique, voila en quelque
mots le programme d’un combat théorique qui allait opposer les
Sophistes à Parménide.
I. Si Parménide, alors les Sophistes
Que plusieurs Sophistes aient construit leur propre philosophie
comme un développement logique de l’ontologie parménidienne, et
que ce développement ait eu pour conséquence paradoxale une
déconstruction de cette méme ontologie, en vertu de ses propres principes, c’est ce que Barbara Cassin a brillamment montré au sujet de
Mélissos, Xénophane et Gorgias.
Cette démonstration permet de répérer les traits distinctifs de la
méthode sophistique, qui fera école. Le point de départ est le logos du
Poème parménidien, qui se présente comme le lieu de l’identité de
l’être et du penser‘. Du principe parménidien de l’identité de l’être, et
du principe de non-contradiction qui en est l’expression logique, les
Sophistes déduisent systématiquement toutes les conséquences possicompte rationnellement (logon didonai) de la musique, voir le recueil d’articles
de Johannes LOHMANN, Mousikè et Logos (1970), trad. P. David, T.E.R., Mauvezin, 1989.
4. Le doute exprimé par E. Dupréel au sujet d’Hippias (qui, tout en étant
« sophiste », semble s’être inspiré du « mathématisme pythagoricien » tout
autant que de Gorgias et de Protagoras), pourrait bien s’appliquer aux sophistes
en général : « c’est par un préjugé tout gratuit que l’on s’est accoutumé à mettre
une sorte de cloison étanche entre les sophistes et les penseurs non qualifiés de
ce nom » (E. DUPRÉEL, Les sophistes, 1948, réimpr. 1980, éd. Du Griffon, Neuchatel, pp. 342-343).
5. B. Cassin, Si Parménide, Cahiers de Philologie, N° 4, Presses Universitaires de Lille, 1980.
6. ID., ibid., p. 67.
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)bles, jusqu’à celles qui démontreront l’invalidité du logos lui-même.
Le point d’arrivée est la déconstruction par Gorgias de toute ontologie
et de tout discours sur la nature’.
Ce que nous appelons le « scepticisme » des Sophistes n’est donc
pas un scepticisme de principe, au sens pyrrhonien d’une suspension
méthodique du jugement, mais plutôt un processus logique de vérification interne du logos, qui conclut à l’équivalence et à l’annulation
réciproque des différents discours possibles sur l’être. Du reste, ainsi
que l’a montré Jean-Paul Dumont, il n’y aurait guère de sens à rechercher chez les Sophistes la « source » directe du pyrrhonisme et de l’école sceptique.
Cependant, faut-il écarter toute influence sophistique sur l’école
sceptique ? Le traité Contre les musiciens (Pros mousikotis) de Sextus
Empiricus peut certes se référer à Philodème, à Quintilien, à Aristote
ou à Plutarque’, ainsi que l’a montré Denise Davidson Greaves. Mais
rien n’interdit que ces auteurs ne se réfèrent à leur tour, de façon plus
ou moins implicite, à des sources plus anciennes. Parmi elles, la sophistique présocratique présente en effet, elle aussi, une remarquable réfutation logique de la théorie logique de la musique, telle que Parménide
nous en donne le paradigme.
7. D'où le titre de la section 4 de l’introduction de B. Cassin (p. 57 sq.) :
« Si Parménide, alors Gorgias » (déduction qui sert de fil conducteur à sa
démonstration).
8. J.-P. DUMONT, Le scepticisme et le phénoméne, Vrin, Paris, 1985,
pp. 203-233.
9. Sextus Empiricus se réfère: à Philodéme, pour utiliser la réfutation épicurienne de l’éthique musicale; à Quintilien, pour réfuter sa justification de la
musique par sa poésie, sa liaison a l’harmonie des sphères et sa vertu formatrice; à Aristote, pour utiliser ses méthodes logiques de réfutation, en partant
des définitions,
des présupposés, des ambiguïtés ... ou encore pour utiliser sa
discussion sur la division du temps ; à Plutarque, pour réfuter sa conception de
la valeur éthique de la musique, ou pour utiliser sa théorie de l’influence irrationnelle, et son analyse contradictoire du son. Pour davantage d’explications,
voir l’introduction à SEXTUS EMPIRICUS, Pros mousikoús (Against musicians),
par Denise Davidson Greaves, University of Nebraska Press, Lincoln and
London, 1986, pp. 19-35.
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)I.1. Le dévoilement de l’harmonie dans le Jogos parménidien
Le Poéme de Parménide, ainsi que le Parménide de Platon, ne
sont pas seulement des discours sur l’être, mais aussi des discours sur
la musique. La question de l’unité ou de la pluralité de l’être est en
effet étroitement liée à celle de l’harmonie entre les étants. Or le
concept d’harmonie ne renvoie pas seulement à la question de l’unification et de l’unité de l’être, mais aussi à la question de l’unité architectonique de la totalité des sons, c’est-a-dire 4 la structure globale et
différentielle de la musique.
On notera au passage que parallèlement à Parménide, l’école
pythagoricienne élabore une science harmonique, en construisant le
logos mathématique des intervalles musicaux, et que Philolaos assimile le concept de diapasôn, que nous appelons aujourd’hui octave, à
celui d’harmonia, qui revêt également une signification cosmique.
Mais dans la théorie de Parménide, la musique n’apparait que sous
la forme de la structure logique de l’harmonie, conçue a priori. Le
principe et la structure de l’harmonie peuvent se comprendre à partir
du Parménide de Platon, qui présente les différentes hypothéses de
Parménide sur l’unité.
Avant l’exposé de Parménide figure la discussion entre Zénon
et Socrate. Zénon évoque son traité de jeunesse contre l’hypothèse des multiples : il est absurde qu’ils soient seuls à exister ;
il faut donc affirmer avec Parménide que “l’un est” (128d).
Socrate approuve alors la distinction de l’un et du multiple en
soi, mais ajoute qu'il est évidemment possible pour un même
être d’être un sous un certain rapport, et multiple sous un autre
rapport; “être un” signifie participer à la forme de 1’ unité.
Zénon objecte que cette forme pourra toujours se retrouver audessus des composés obtenus, et qu’ainsi la participation irait à
l'infini, de sorte que l’on aboutirait à une multiplicité infinie
sans unité. Or l’unité existe. Donc, sous-entend Zénon, il faut
bien affirmer contre Socrate, que “l’un est multiple” (129d).
Parmi les hypothèses de Parménide, il faut donc lui attribuer, comme il le dit, celle que “l’un existe” (137b). Cela ne signifie pas que
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Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)l’un est l’un (car alors rien ne pourrait être attribué aux multiples
êtres, même pas l’unité, puisqu’ils seraient exclus de l’existence),
mais plutôt que l’un est multiple : en effet, l’être ajoute la dualité à
l’un (143c). À première vue, il faudrait donc retenir la deuxième et la
quatrième hypothèse de Parménide comme ses propres hypothèses.
Mais en réalité, la recherche de la droite voie de la vérité se construit chez Parménide par un jeu d’opposition et de liaision entre les
hypothèses. Comme le montre Jean-François Mattéi, c’est le “tissage”
total de ces hypothèses en un ensemble logique qui représente réellement la pensée de Parménide '°. Dans le tissage de ce système, la troisième hypothèse détient un rôle fondamental, puisqu'elle permet
d’assembler les contraires (un / multiple; être / néant; même / autre;
tout / rien). C’est également par ce principe que les nombres pairs et
impairs peuvent être créés et assemblés.
À partir de l’unité et de la dualité s’engendrent, par addition d’unités et par multiplication, le nombre 3, qui est le premier nombre
impair (1 n’étant pas considéré comme un nombre par les Présocratiques), puis tous les produits de deux et de trois, les “produits de
pairs par des pairs, d’impairs par des impairs, de pairs par des
impairs, et d’impairs par des pairs” (143e). Il ne resterait alors “aucun
nombre dont la nécessité ne soit pas établie” (144a).
Le résultat de cette démultiplication de l’un est qu’il est présent
partout, et qu’il s’assimile à l’être de toutes choses. Il se trouve “éparpillé en fragments aussi petits, aussi grands que possible, et de tout format ; il est à un degré de division le plus grand de tous, et il y a, dans
l’être, des parties, au-delà de toute limite” (144b). Ici se trouve affirmée la nécessité ontologique du principe mathématique de la divisibilité à l’infini, dont les musiciens font usage sur les intervalles audibles.
L’un apparaît finalement comme un tout comportant des parties, ce
qui implique l’idée de limites, qui enveloppent la totalité (ou les totalités). Mais paradoxalement, “l’un. est un tout et des parties, enfermé
dans des limites et illimité quant à la multitude de ces parties” (145a).
L'un a donc bien un commencement, une fin et un milieu", “à égale
’
10. J.-F. MATTÉI, L’étranger et le simulacre. Essai sur la fondation de
l’ontologie platonicienne, P.U F., Paris, 1983, pp. 208 sq.
11. Cf. la sentence pythagoricienne citée par JAMBLIQUE, Vie de Pythagore,
Pagina 7
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)distance des extrémités” (145b) — d’où importance du calcul des
moyennes, utilisé en musique '* comme équivalent du procédé de
dimidiation — mais à l’intérieur de ces bornes, c’est l’infinité numérique qui se déploie.
Ainsi, chaque partie d’un tout peut être considérée à son tour comme un tout, c’est-à-dire comme “l’unité d’une pluralité” (157c). Il en
résulte que les choses multiples sont, quant à elles, illimitées en nombre, mais que par leur unification, assemblage ou contact (148d sq),
elles forment une unité systématique qui les limite (158d).
Les hypothéses que Parménide considére comme les plus solides,
dans le dialogue de Platon, sont ainsi celles qui permettent de concilier l’existence de l’un et celle du multiple. Aristote rapporte de même
que l’un est à ses yeux le “principe numérique” ”, et en même temps
le principe de limitation de la multiplicité, par nature illimitée. Parménide était “forcé de tenir compte des phénomènes et de reconnaître
que, si le point de vue de la raison exige l’un, le point de vue de la
sensation exige les multiples” '*.
Cette conception se retrouve effectivement dans le Poème de
Parménide lui-même. Certes, Parménide établit une hiérarchie, dans
laquelle la raison domine la sensation, celle-ci étant incapable de trouver par elle-même la vérité. Et la multiplicité, qui appartient par nature au sensible, se trouve disqualifiée par lui.
Mais cela ne signifie pas pour autant que Parménide se désintéresse du sensible. Il cherche au contraire à en justifier rationnellement
les apparences, qui sont en elles-mêmes “désordonnées” et “sujettes
au mouvement” (suivant le compte-rendu de Plutarque) '*.
La pensée de l’être devient alors pour lui la pensée d’une continuité intelligible entre des multiples qui, par leur changement et leur
162: « le commencement est la moitié du tout ». Comparer avec HÉSIODE, Les
travaux et les jours, 40: « la moitié vaut plus que le tout »; PLATON, Lois, VI,
753e: « le commencement en effet, comme dit le proverbe, est la moitié du travail entier ».
12. ARCHYTAS, B 2 (éd. Diels - Kranz, trad. J.-P. DUMONT et alii: Les présocratiques, Gallimard, coll. « La Pléiade », Paris, 1988).
13. ARISTOTE, Métaphysique, À, 6, 1016b 17.
14. ARISTOTE, Métaphysique, A 5, 986b 27 (cf. Parménide, A 24).
15. Cf. PARMÉNIDE, A 34.
Pagina 8
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)variété, échapperaient autrement à la compréhension. Cette continuité
entre les multiples est établie par l’un, fondement stable qui remplit
dès lors un rôle harmonisateur. Comme le dit le Poème :
“Au présent il est, tout entier à la fois un et un continu. (...) Et
il n’est pas non plus divisible en effet, puisqu'il est en entier,
sans avoir çà ou là quelque chose en plus qui pourrait s’opposer à sa cohésion, ou quelque chose en moins. Il est tout rempli
d’être. Aussi est-il tout continu” ".
La pensée de Parménide est donc bien une pensée de l’harmonie,
qui ne vise pas la réduction de l’infini au fini, mais au contraire la
constitution d’un système grâce à l’action antagoniste de l’un et du
multiple, du limitant et de l’illimité. Car si “l’un est rempli d’être”,
c’est qu’il contient une multiplicité.
Ä
Et s’il n’est pas “divisible”, c’est que cette multiplicité reste en
“cohésion”, grâce à la “continuité” qu’il lui impose. Cela ne contredit
donc pas l’affirmation du Parménide de Platon, selon laquelle l’un se
trouve “éparpillé en fragments aussi petits, aussi grands que possible,
et de tout format ; il est à un degré de division le plus grand de tous,
et il y a, dans l’être, des parties, au-delà de toute limite”.
Dans le Poème de Parménide, les connotations musicales du passage que nous avons cité sont évidentes : l’octave forme le tout continu et indivisible de l’harmonie. Son unité représente l’assemblage de
tous les intervalles musicaux possibles, de sorte qu’ajouter un intervalle à l’octave est impossible et revient à retourner en elle. On ne
peut rien en retrancher non plus sans modifier la nature de tout le système. Cette conception, liée à la nature même de l’octave, était nécessairement partagée par Pythagore et Parménide.
On serait donc tenté de rapprocher, d’une part, le principe de l’un
unificateur du multiple chez Parménide (même dans sa version platonicienne) et, d’autre part, le principe du logos harmonisateur des
nombres chez les Pythagoriciens. Plusieurs témoignages antiques
16. PARMÉNIDE, B 8, vers 6-7 et 22-25 (trad. Delattre, pp. 261-262). Nous
avons supprimé la versification pour simplifier l’exposé.
17. PLATON, Parménide, 144b.
Pagina 9
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)nous présentent d’ailleurs Parménide comme un disciple des Pythagoriciens, voire de Pythagore lui-même ".
La conception parménidienne d’une harmonisation des multiples
par l’un correspond de très près au témoignage de Stobée sur Philolaos": les “limitantes” et les “illimitées” qu’il évoque seraient respectivement “l’un” et “le multiple”; cependant faut-il poser alors l’harmonie comme un troisième principe, permettant d’unifier ces contraires ?
C’est l’interprétation proposée par Stobée. Mais elle pose plus de problèmes qu’elle n’en résout, puisqu’elle rejoindrait le processus d’unification infinie précisément réfuté par Parménide”. Il vaut donc mieux
comprendre que l’harmonie se réalise, chez Parménide, grâce à l’action “limitante” de l’un sur le multiple “illimité”.
L'un parménidien est donc le principe d’unification de la multiplicité variée qu’il contient dans sa totalité. Cette totalité est celle de
l’être. Dans le domaine musical, la totalité de l’être est l’espace total
des sons, c’est-à-dire l’octave, que les Présocratiques appellent diapasón ou harmonia.
En un sens, l’harmonie parménidienne rejoint l’harmonie héraclitéenne des contraires. Héraclite définit en effet l’harmonie comme
l’accord naturel de ce qui est différent et opposé * : faisant naître « de
toutes choses l’un, et de l’un toutes choses », il nous dit que « la
18. Cf. PARMÉNIDE, frg. A 1, À 4, A 12, A 40a, A 42, A 44, A 48, A 49, etc.
On remarquera la récurrence de la thèse selon laquelle la raison est préférable à
la sensation pour la connaissance de la vérité. Cette idée fut également prêtée à
Pythagore. Le parallèle entre Parménide et Pythagore doit donc nous conduire
pareillement à une interprétation nuancée du « rationalisme » de Parménide. La
question de savoir « comment sauver les phénomènes » se posait naturellement
aux uns comme aux autres.
19. Cf. PHILOLAOS, B6. Bien que l’on puisse douter de l’authenticité du
début du témoignage, propre à Stobée et non repris par Nicomaque, il reste que
l'explication de l’harmonie à partir des « limitantes » et « illimitées » est
authentiquement pythagoricienne. Au-delà de Philolaos et du pythagorisme, il
s’agit d’une conception courante à l’époque présocratique, — du moins si l’on
veut situer Parménide hors du pythagorisme.
20. Voila une raison, parmi d’autres, de considérer le début de Stobée
comme une glose plus que comme une citation authentique de Philolaos.
21. Voir HÉRACLITE, fre. B 10, B 51, B 80.
Pagina 10
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)musique, en mélant les sons aigus et graves, longs et courts, produit
dans des voix différentes une harmonie unique » (frg. B 10). L’harmonie est donc une unification des multiples et de leur variété, aussi agitelle non seulement dans ce qu’on appelle habituellement « harmonie » entre les sons aigus et graves, mais encore dans le domaine du
rythme, en unifiant les sons courts et longs.
Mais l’harmonisation des contraires ne supprime pas chez Héraclite leur contrariété et leur tension”. Parménide se distingue donc
nettement d’Héraclite sur ce point, puisqu’il ne saurait admettre les
formules synthétiques par lesquelles l’harmonie héraclitéenne force
les êtres contraires à fusionner tout en restant contraires. L’unification
opérée par l’un ne peut pas avoir dans la pensée de Parménide la
structure paradoxale qu’elle admet dans le mobilisme héraclitéen.
Si Parménide admet une harmonie des contraires, c’est donc
davantage pour supprimer leur contrariété que pour maintenir leur
tension dans l’unité. En ce sens, la pensée parménidienne se rapprocherait davantage de la conception pythagoricienne de l’harmonie des
contraires.
Philolaos définit bien l’harmonie comme « unification des multiples » ou des « dissemblables » (frg. B 6 et B 10), mais il précise qu’il
s’agit d’harmoniser les « limitantes » et les « illimitées » (frg. B 6), ce
qui signifie dans la théorie pythagoricienne les nombres, respectivement impairs et pairs. L’école pythagoricienne définit en effet l’harmonie des sons comme leur logos, c’est-a-dire comme le rapport
mathématique des nombres mesurant leur hauteur respective.
Ainsi que l’a montré Alain Petit, l’harmonie pythagoricienne
entendue comme logos est l’unité stable des opposés, par domination
du fini sur l’infini, tandis que l’harmonie héraclitéenne, polémique,
conserve indéfiniment l’opposition des contraires
*.
Or les contraires dont il s’agit sont les sons, qui varient par leur
22. Héraclite reproche à Homère d’avoir voulu supprimer la Discorde chez
les Dieux et les hommes (frg. A 22); il affirme que « la nature se réjouit des
contraires » (B 10) ; il évoque l’harmonie « contre-tendue » de l’arc et de la
lyre (B 51); il pose en principe que « le conflit est commun » (B 80).
23. A. PETIT, « Harmonie pythagoricienne, harmonie héraclitéenne », Revue
de philosophie ancienne, 13, 1 (1995), pp. 55-56.
Pagina 11
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)hauteur, leur durée et leur timbre, ce qui les situe dans la multiplicité
infinie des objets de la sensation. De plus, les sons se définissent physiquement, dans l’acoustique présocratique, comme le mouvement
plus ou moins rapide des corps, se transmettant par l’air jusqu’à
l’oreille. Ramener les sons à des nombres est donc le moyen privilégié pour les ramener de la variété physique vers l’uniformité mathématique, et ce faisant, de les identifier exactement.
Or, l’ontologie parménidienne identifie l’être à ce qui est immuable et, ainsi que le dit Barbara Cassin, Parménide considère les données sensibles comme des « illusions pures qui s’opposent 4 la rationalité du logos » *. Il est donc naturel que l’harmonie parménidienne
se définisse comme l’unité stable des multiples contraires, et que les
sons musicaux reçoivent leur être de leur co-appartenance à l’unité de
l’harmonia. Celle-ci enveloppe totalement leur variété qualitative, et
les homogénéise par le principe du nombre.
|
La théorie parménidienne de la musique est donc une conception a
priori de la raison pure, un logos unitaire de l’harmonia, qui réduit la
diversité sensible à l’unité mathématique. Les sons donnés à la sensation auditive se présentent certes dans une succession temporelle, en
s’opposant qualitativement par leur hauteur, leur durée et leur timbre.
Mais cette diversité changeante est réduite par le logos, qui assemble
les grandeurs des sons (durées, hauteurs) en rapports logiques, ce qui
crée une harmonie unifiée, stable et non-contradictoire. Cette harmonie ne se déroule plus dans le temps de la mélodie, mais s’exprime
comme structure logique définitive, dans l’instant éternisé de la
simultanéité.
On comprend pourquoi, dans ces conditions, l’école éléate devait,
en musique comme en métaphysique, développer la logique identitaire de l’être, en évacuant l’existence du mouvement. Dans le domaine
de la musique, cela revenait à expliquer l’harmonie audible par son
logos mathématique, et donc à intégrer la science harmonique pythagoricienne. Mais d’un autre côté, il fallait en même temps exclure l’acoustique, contrairement aux pythagoriciens Ÿ, car celle-ci impliquait
24. ID., ibid., p. 33. Cf. PARMENIDE, frg. B 8, 50-61.
25. Voir le fragment B 1 d’ARCHYTAS, aujourd’hui reconnu comme authentique.
Pagina 12
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)d’admettre dans l’harmonie l’existence du mouvement des sons, dont
la vitesse mesurable définissait la hauteur.
Zénon d’Elée, nous dit le Pseudo-Plutarque, ne fait que « développer aporétiquement les positions de Parménide » °°. Il faut donc prendre au sérieux ses arguments contre l’existence du mouvement. En les
appliquant au mouvement des sons, ils conduisent á réfuter la science
acoustique pythagoricienne, et á affirmer l'existence d'une science
harmonique purement logique et mathématique chez Parménide.
Si les multiples existent, comme le pense Zénon, alors la dichotomie de l’un ne peut pas se poursuivre a l’infini, et l’idée d’éléments
insécables, ou atomes, est nécessaire : outre que cette théorie a pu
inspirer l’atomisme, elle rejoint la problématique musicale de la diesis,
entendue comme intervalle élémentaire insécable, qui entre dans la
composition de tous les intervalles possibles, comme leur commune
mesure. L'harmonique éléate est donc, comme la pythagoricienne,
une science de la commensurabilité intégrale des intervalles.
Par ailleurs, le rejet de la science acoustique par Zénon peut être
décelé à travers l’argument du « tas de mil », que nous rapportent
Aristote et Simplicius ”. Cet argument dialectique s’adresse à Protagoras, qui considère la sensation comme un critère de vérité. La sensation auditive devrait donc être le critère de vérité du son.
En effet, si un tas de mil tombe, la sensation auditive reconnaît
son bruit. Mais si c’est un seul grain, ou sa dix-millième partie qui
tombe, il n’en résulte aucun bruit audible. Pourtant, le tas de mil ne
ferait aucun bruit si aucun grain ne faisait de bruit. Il faut donc reconnaître que les causes du bruit sont elles-mêmes inaudibles. Donc la
sensation auditive n’est pas le critère de vérité de la science acoustique, qui doit recourir à une hypothèse intelligible d’atomes de bruit
insensibles à l’oreille.
26. Ps.-PLUTARQUE, Stromates, 6. Cf. ZENON, frg. A 23. Notons au passage
que la mise en valeur des apories de la pensée de Parménide sera plus tard la
méthode employée par les sophistes pour réfuter son ontologie, comme le
montre B. Cassin. Faut-il en déduire que l’école éléate est déjà sophistique,
dans sa logique même ?
27. ARISTOTE, Physique, VII, 5, 250a 19 ; SIMPLICIUS, Commentaire sur la
Physique d’Aristote, 1108, 18. Voir ZENON, frg. A 29.
Pagina 13
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)La conséquence du raisonnement de Zénon est que ce n’est pas le
mouvement des corps qui produit un son. Puisque le mouvement global est composé de mouvements élémentaires, et que chaque mouvement élémentaire est inaudible, il en résulte que le son produit par la
chute du tas de mil ne résulte pas de son mouvement et de sa vitesse.
C’est pourquoi on peut considérer comme une affirmation de Zénon
le propos rapporté par Aristote, selon lequel le mouvement sonore du
tas de mil peut se produire « en aucun temps » *.
Cela revient a nier la définition présocratique, et en particulier
pythagoricienne, du son comme mouvement plus ou moins rapide.
Zénon ne peut donc pas admettre la définition pythagoricienne du son
musical, rapportée par Archytas (frg. B 1), puisque cette définition
explique l’aigu par un mouvement corporel rapide, et le grave par un
mouvement lent. Alors que la science harmonique pythagoricienne
repose sur une acoustique physique, l’harmonie éléate fait abstraction
de la physique, et se réduit à une structure logique dans laquelle seules comptent les grandeurs des corps, sans que leur mouvement ne
soit nécessaire pour produire un son.
28. P. PELLEGRIN comprend que le tas de mil complet (« médimne » = 52
litres) fait du bruit, puisqu’il « meut l’air » (ce qui est la définition présocratique du son, notamment dans l’école pythagoricienne), mais que rien n’empêche qu’une partie de ce tas ne meuve l’air « en aucun temps » (ARISTOTE,
Physique, Garnier-Flammarion, 2000, p. 380): nous en déduisons que le tas
complet pourrait aussi produire un son instantanément. D. DELATTRE comprend,
lui, que c’est « la chute totale du boisseau » qui produit un « ébranlement de l’air »
en « aucun temps » (Les Présocratiques, Gallimard, Pléiade, 1988, p. 290): nous
pouvons en déduire que la production du son correspond au mécanisme du
choc répété souvent décrit dans l’acoustique présocratique : un corps produit un
choc contre une partie de l’air voisine, et ainsi de suite de proche en proche
jusqu’à l’oreille, sans que le corps sonore ait besoin de se déplacer. Par exemple, la corde d’une lyre, une fois ébranlée, revient à sa place, et le son se
propage au moyen de l’air. Il en va de même pour le boisseau, qui n’a pas
besoin d’aller jusqu’au bout de sa chute pour que le mouvement sonore qu’il a
produit dans l’air se transmette jusqu’à l’oreille. La physique acoustique se
trouve donc contredite par elle-même, puisqu’en définissant le son par le mouvement initial de l’air, elle conduit à rendre inutile par la suite ce mouvement
initial. L'action du corps sonore est donc réduite logiquement à sa causalité par
contiguité, au lieu d’être une causalité physique par mouvement.
Pagina 14
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)La science harmonique apparaît donc, dans l’éléatisme, comme
une pure construction logique des rapports, ou logoi, entre sons aigus
et graves, mesurés par leur nombre, comme dans l’école pythagoricienne. Mais, a la différence de l’école pythagoricienne, cette construction reste essentiellement dialectique, et se sépare de |’ acoustique.
Car les sons, en tant que phénomènes vibratoires impliquant un mouvement corporel, appartiennent à la sensation incertaine plutôt qu’à la
pensée de l’être en son identité.
La théorie éléate de l’harmonie est donc un logos sur le logos :
c’est un logos au sens d’un discours qui laisse s’exprimer en lui le
logos que cette harmonie recèle par nature, et qui est sa raison
logique. Comme le montre Barbara Cassin”, le Poème n’est qu’un
discours qui montre les deux voies de l’être
*, mais sans chercher à les
identifier ni à les démontrer. Il les laisse « se dire ». Le discours éléate sur l’harmonie, de même, est plus un logos poétique qu’un logos
apophantique (dialectique ou démonstratif).
1.2. La déconstruction sophistique du logos harmonique
Le discours éléate se présente ainsi comme un auto-dévoilement
naturel de la structure logique de l’harmonie, et rejoint par là l’école
pythagoricienne, dans la mesure où celle-ci comprend une science
harmonique, élaborée pour une part comme système mathématique a
priori. Cependant, la position des Sophistes par rapport à ce discours
a été comprise de façon différente par les commentateurs.
Selon Jean-Paul Dumont, l’apport original des Sophistes, que —
retiendra Sextus Empiricus, ne consiste pas en une dialectique, mais
plutôt en un phénoménisme physique *. On pourrait aussi se fier à
Platon, qui nous dit que les Eléates, ne pouvant se passer des noms
dont ils rejettent l’usage Y, « n’ont pas besoin que personne les réfute,
29. B. CASSIN, op. cit., pp. 62-64.
30. ID., ibid., p. 48: « que est et que n’est pas être pas » ; « que n’est pas et
qu’est besoin de n’étre pas ».
31. J.-P. DUMONT, op. cit., p. 222.
32. Suivant la formule de Brice PARAIN, Essai sur le logos platonicien,
Pagina 15
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)hébergeant comme on dit, l’ennemi et le contradicteur dans leur propre maison » *.
Pourtant, Barbara Cassin démontre au contraire que l’on peut définir les « Sophistes » justement par leur construction d’un discours
logique et aporétique, qui vient contredire dialectiquement le discours
parménidien par ses propres conséquences et suivant ses propres principes : les Sophistes, comme Gorgias ou l’auteur du M.X.G., répètent
les thèses parménidiennes, mais de façon « catastrophique », c’est-àdire en les renversant par leur « auto-réfutation » ; ils opèrent donc
une « répétition critique, subversive » *.
Malgré leur apparente contradiction, ces deux interprétations de la
sophistique nous semblent en réalité compatibles et complémentaires.
Il apparaît en effet que les Sophistes effectuent une analyse critique de
la science harmonique et de sa valeur, et que cette critique conduit à
l'affirmation d’un phénoménisme musical.
Évidemment, cette hypothèse est risquée, étant donné qu’aucun
traité sophistique ne nous est parvenu sur la question de la musique, et
que nous en sommes réduits à des déductions à partir de fragments et
témoignages lapidaires et sporadiques. Cependant, pour les mêmes
raisons, l’hypothèse selon laquelle les Sophistes n’ont pas critiqué la
science harmonique éléate et pythagoricienne, en tant que logos dogmatique sur l’être de l’harmonie, nous paraît être une hypothèse encore plus hasardeuse. Car au nom de quoi refuserait-on d’intégrer la
musicologie dans l’ontologie éléate, dont les Sophistes opèrent la
déconstruction logique ?
Le discours éléate sur la musique, nous l’avons vu, est un discours
logique sur l’harmonie, entendue comme unité idéale, c’est-à-dire
comme système des proportions, des logoi musicaux dont l’école
pythagoricienne a donné la définition mathématique. Ce discours obéit
au principe de non-contradiction, qui est fondamental pour l’ontologie
éléate, et qui implique qu’on ne peut affirmer simultanément, dans
l’identité éternelle de l’être, une chose et son contraire.
Gallimard, 1942, p. 39: ces noms sont: « le non-être », « à part », « des autres »,
« en SOI ».
33. PLATON, Sophiste, 252c.
34. B. CASSIN, op. cit., p. 39.
Pagina 16
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Ainsi, les qualités opposées des sons peuvent bien se succéder
dans le temps, mais non s’harmoniser logiquement. Car ce qui crée
une mélodie est la succession temporelle de l’aigu puis du grave, du
court puis du long, etc. Mais ce qui crée l’harmonie entre ces sons,
c’est leur co-existence dans une unité logique qui dépasse leur succession et leur contradiction qualitative. L’unité du nombre est le moyen
privilégié d’une homogénéisation quantitative des sons, qui resteraient autrement opposés par leurs qualités. Les échelles de notes,
mesurant les intervalles (diastemata) par des rapports numériques
(logoi), permettent de construire un espace logique homogène, où les
différences sont ramenées de la qualité vers la quantité.
Dans la mesure où les Sophistes rejettent comme dogmatique le
principe de non-contradiction *, qui est le principe de raison de l’ontologie parménidienne, ils doivent donc rejeter également la construction purement logique et mathématique d’un espace musical, faisant
abstraction des qualités sonores, de leur variété et de leur succession.
Ainsi que le montre Barbara Cassin, les Sophistes considèrent que
le principe de non-contradiction est intenable, comme le prouve simplement la possibilité d’énoncer deux propositions contradictoires.
C’est pourquoi il leur paraît préférable d’appliquer un « principe d’indifférence », qui implique que « tous les ‘quelque chose’ se valent » et
qu’ « il n’y a pas de raison d'en choisir un plutôt qu’un autre »*.
C’est pourquoi Aristote nous fait remarquer que « si toutes les propositions contradictoires portant sur un même objet sont vraies ensemble, (...) on peut soit affirmer, soit nier ce que l’on veut, comme sont
obligés de l’admettre les tenants du raisonnement de Protagoras »*’.
Tl est donc légitime de penser que les Sophistes qui entourent Protagoras considèrent que tout discours apophantique, construit comme
35. Cf. PROTAGORAS, frg. A 14,A 19,
A 20, etc.
36. B. CASSIN, op. cit., pp. 88-92.
37. ARISTOTE, Métaphysique, Gamma, 4, 1007b 18 (ProTAGORAS, frg. A 19).
Cf. PROTAGORAS, A 15: « toute représentation est vraie » (SEXTUS EMPIRICUS,
Adv. Math., VII, 389); A 20: « Protagoras dit, que sur tout sujet, on peut soutenir
aussi bien un point de vue que le point de vue inverse » (SENEQUE, Lettre a
Lucilius, 88, 43); B 1: toutes les représentations et les opinions sont vraies »
(commentaire de SExTus Empiricus, Adv. Math., VIT, 60) ; B 6a: “il y a sur tout
sujet deux discours mutuellement opposés » (DIOGENE LAERCE, Vies, IX, 51).
Pagina 17
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)un enchaînement systématique ou démonstratif de propositions, est
susceptible d’être invalidé par la possibilité d’opposer une antithèse à
chaque prémisse, conclusion ou élément du discours.
Faut-il en déduire qu’en déconstruisant le discours parménidien
sur l’un et le multiple, les Sophistes considèrent également la logique
mathématique de la science harmonique comme le lieu possible d’un
antilogie ? Cela impliquerait qu’ils rejetteraient également la science
harmonique en usage, non seulement chez les Pythagoriciens, mais
également parmi les musiciens, à cause de ses fondements acoustiques. Ce faisant les Sophistes devraient-ils donc s’opposer à l’évidence sensible de l’acoustique, et donc à ses données naturelles et
objectives ? Cela paraitrait contredire leur affirmation que la sensation
est le critère de la vérité, relative à chacun.
Quelques témoignages montrent que s’il existe dans le discours
sophistique un relativisme, ou une relativisation mutuelle des discours
antilogiques, cela ne conduit pas nécessairement à refuser tout discours
logique sur la définition mathématique de l’harmonie et du rythme.
Un
écrit
sophistique
anonyme,
connu
sous
l’appellation
de
« Doubles dits » *, nous indique que la musique peut s’enseigner ”, et
qu’on en peut maîtriser l’art à partir de la connaissance de ses lois
générales, toujours applicables aux cas particuliers
®. C’est ainsi que
Gorgias atteste, par exemple, de la connaissance sophistique du rythme
et de sa définition mathématique, puisqu'il utilise la symétrie et les
analogies comme procédé rhétorique“.
38. Les « Doubles dits », ou Dissoi logoi, sont une discussion doxographique et antilogique, vraisemblablement inspirée du pythagorisme et de la sophistique (en particulier Hippias), et dirigée contre Gorgias. Cf. M. UNTERSTEI-
NER, 1 sofisti, 1967, trad. A. Tordesillas, Les Sophistes, Vrin, Paris, 1993, t. 2,
pp. 149-153. Cf. également E. DUPREEL, op. cit., pp. 190-200.
39. Cf. DIELS - KRANZ, trad. J.-L. Poirier, in Les Présocratiques, op. cit.,
« Les sophistes », « Doubles dits », frg. VI, 3, p. 1175.
40. Id., ibid., frg. VII, 3-11, pp. 1177-1178.
41. Gorgias, frg. A 31: symétrie ; et A 32: parisoses, rimes, antithéses, clausules. Ces procédés sont liés aux périodes des phrases (cf. B. DUPRIEZ, Gradus.
Les procédés littéraires, U.G.E., Paris, 1984, art. « période », pp. 338-339). La
clausule est une période qui fait suite à celles de la protase et de l’apodose (qui
forment un ensemble binaire, parfois entrecoupé par une antapodose, faisant
Pagina 18
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)De même, Protagoras affirme que les /ogoi des choses sont conte- :
nus dans la matière elle-même, de sorte que « les logoi de tous les
phénomènes sont assujettis à la matière »*; cela implique que la proportion mathématique, ou /ogos, des intervalles musicaux audibles,
n’est que l’expression de proportions effectivement existantes dans la
matière. Ainsi, il existe bien dans la musique un logos objectif et universel, qui n’est pas sujet a antilogie.
Par exemple, tous les peuples reconnaissent et utilisent les lois
acoustiques de l’harmonie, que Pythagore n’a fait que rappeler : la
première est que l’octave (dia pasôn harmonia) se fait entendre quand
deux cordes vibrent, dont l’une a une longueur double de l’autre. Le
logos est alors 2/1. De méme, les rapports de quinte (diapente) et de
quarte (diatessaròn), qui composent l’octave et qui résonnent naturellement comme harmoniques, ont pour logoi respectifs 3/2 et 4/3.
Mais si les Sophistes ne peuvent pas remettre en question la définition mathématique de ces données acoustiques, qui sont naturelles
et universelles, et qui fondent toute harmonie musicale possible, cela
ne les empéche pas de réfuter la définition de tous les autres intervalles, et donc de l’articulation logique des intervalles intermédiaires
contenus dans les trois intervalles fondamentaux.
En effet, seuls les intervalles de l’octave, de la quinte et de la
quarte sont des données acoustiques naturelles pouvant étre définies
par des rapports de nombres entiers. Car méme la définition du ton
n’a qu’une rationalité trompeuse, bien qu’il résulte du cycle des quintes, et qu’il puisse être défini par le logos 9/8, soustraction de la quarte à la quinte: car il est impossible de composer l’octave, qui est
l’espace total des sons, à partir de six tons exacts “.
passer à un ensemble ternaire). Selon Bénac, les périodes peuvent être soit carrées (à quatre membres), soit rondes (union étroite des membres binaires parallèles, donnant une impression d'harmonie), soit croisées (membres opposés
deux à deux en antithèse). La parisose est l’art « d’établir entre les membres de
la phrase une égalité de dimension ou une similitude de forme » (A.-A.
CHAIGNET, La rhétorique et son histoire, Paris, Wieveg, 1888, p. 19).
42. PROTAGORAS, frg. A 14. Nous avons toutes les raisons d’attribuer cette
conception a Protagoras, comme le montre B. PARAIN, op. cit., pp. 23-27.
43. En effet, (9/8)9= 2,03 et 2,03 > (2/1).
Pagina 19
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Pas plus que cette échelle diatonique de l’octave, les autres échelles
définissables par des logoi mathématiques ne se justifient par des données naturelles. C’est pourquoi tout le problème de la science harmonique est de savoir comment « remplir les intervalles » (pour reprendre
expression du Timée de Platon). Chaque peuple, chaque individu peut
choisir le mode de calcul qu’il voudra, sa construction ne sera jamais
qu’un logos artificiel, n’ayant aucun fondement physique.
Ainsi, en dehors des trois intervalles fondamentaux donnés par l’acoustique, tout discours qui prétendrait absolutiser la définition mathématique de l’harmonie serait un discours dogmatique. Or le discours le
plus général sur l’harmonie, qui est en même temps le discours le plus
abstrait et le plus dogmatique, est celui de Parménide, qui définit l’harmonie a priori, comme l’unité du multiple, et comme une unité composée de multiples membres, tous continus entre eux. Cette définition est
mathématique et ontologique, mais elle ne tient pas compte de la différence entre logos acoustique naturel, et logos purement mathématique.
Lorsque Gorgias déconstruit le discours parménidien sur l'être,
cette déconstruction implique donc que le seul logos véritable est celui
que la nature nous dicte“, et que si celle-ci nous empêche de définir
mathématiquement le logos de tous les intervalles musicaux élémentaires, cela produit dans le discours un non-être, sous forme d’inexprimable. Un inexprimable qui ne doit pas être confondu, d’ailleurs, avec
une irrationalité totale : c’est seulement l’échec provisoire du logos
humain à exprimer le logos de la nature.
Le non-être mis en valeur par Gorgias, contre Parménide, est donc
en même temps une exigence pour le logos de retourner à la nature,
comme l’indique le titre de son traité : Du non-être, ou de la nature.
C'est en ce sens que nous pouvons lire le passage suivant, qui apparaît comme la réfutation du passage de Parménide cité plus haut :
« si [Pétre] est un, alors il est soit quantité discrète, soit quantité
continue, soit grandeur, soit corps: de toute façon, il n’est pas
un, car s’il est quantité discrète, il sera dénombrable; s’il est
quantité continue, il sera sécable; de même, si on le conçoit
comme grandeur, il ne sera pas indivisible; s’il est corps, il
44. Voir, là encore, B. PARAIN, op. cit.
Pagina 20
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)s’étendra selon trois dimensions (...). Il serait donc absurde de
dire que l’être n’est rien de tout cela: donc l’être n’est pas un.
Et il n’est pas non plus multiple: car le multiple est composé
d’unités singulières, si bien que la suppression de l’un supprime
du même coup le multiple. Pour ces raisons, il est évident que
ni l’être ni le non-étre ne sont »*.
Gorgias ne dit pas que rien n’existe, mais qu'il n’y a pas plus de
raison pour dire — à la façon de Parménide — que l’être est que pour
dire que l’être n’est pas, ou que le non-étre est. Faut-il en déduire que
la solution sophistique est une suspension du jugement, qui préfigure
le scepticisme?
Il semble que non, car si l’on applique la démonstration de Gorgias à la musique, on s’aperçoit que la réfutation de l’ontologie a pour
conséquence un autre discours sur la nature, un discours méta-ontologique en quelque sorte, à l’encontre du Poème parménidien qui se
présentait comme un discours sans alternative possible.
Le logos auquel Gorgias veut nous introduire est celui que Parménide avait celé sans justification apparente : c’est le logos de la sensation. Alors que Parménide affirmait que l’être est à la fois un, continu
et indivisible, et qu’il prétendait rendre compte ainsi de la nature,
Gorgias cherche des équivalents de l’un dans la nature, et n’y trouve
que des unités divisibles, qui compromettent la composition logique
et continue de l’un : tout nombre (quantité discrète), tout assemblage
unifiant des nombres (quantité continue), toute grandeur, tout corps
également, se divisent en pensée, ou même matériellement.
Le discours parménidien sur l’un multiple mais indivisible n’est
donc pas un logos cohérent, et il s’avère insufffisant pour rendre raison de la nature, autant des nombres que des phénomènes. Par exemple, Gorgias connaissait certainement le problème pythagoricien de
l’incommensurabilité de la diagonale du carré, et le problème analogue de l’incommensurabilité du demi-ton musical : ces deux exemples prouvent qu’il existe dans la nature des grandeurs phénoménales
qui échappent à toute rationalité logique ou mathématique a priori.
45. Goraias, frg. B 3 (SEXTUS EMPIRICUS, Contre les mathématiciens, VII,
Pagina 21
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Ainsi, Gorgias se trouve fondé en raison à rejeter le logos parménidien, et à affirmer un peu plus loin que l’être n’est pas objet de pensée, mais que la nature n’est connue que par les sensations, qui ont
chacune leur critére propre.
Car premiérement, la contradiction n’est pas absente de la pensée,
puisque l’on pense par exemple qu’un homme vole ou qu’un char
court sur les flots, que Scylla ou la Chimère existent: or tout cela
n'existe pas dans la nature; donc la pensée et l’être n’ont pas de liaison systématique et nécessaire. « Donc ce n’est pas l’être qui est l’objet de nos pensées »*,
Deuxiémement, ce sont les sensations, et non la pensée, qui nous
permettent de percevoir les êtres naturels. Car si l’on admettait que la
pensée est un critère de vérité, à l’égal des sensations, alors même les
êtres imaginaires ou contradictoires, que nous ne « voyons pas de nos
yeux », que nous n’ « entendons pas de nos oreilles », devraient exister dans la nature : « il faudra, avec ce raisonnement, croire qu’il y a
un char qui court sur la mer, ce qui est absurde »*. Ainsi, le discours
que Parménide construit par la pensée, indépendamment des sensations, ne peut pas être une discours sur l’être des choses.
C’est alors que Gorgias peut présenter sa conception du discours,
qui est elle-méme paradoxale. D’un cété, le discours est « le seul
moyen de révéler à autrui » les « êtres visibles, audibles et universellement sensibles » ; mais d’un autre côté, il ne révèle « ni les substances ni les êtres ».
Gorgias semble tout d’abord résoudre cette contradiction en distinguant deux modes de révélation de l’être : il y a le discours qui prétend
révéler l’être par sa propre logique interne ; et il y a le discours qui
laisse l’objet extérieur se révéler en lui par l’intermédiaire de la sensation. Le discours purement logique est celui de Parménide, et s’avère
intenable, puisqu'il fait abstraction de la sensation. Mais inversement,
le discours qui exprime l’être révélé par la sensation ne saurait se substituer à cette sensation elle-même comme son équivalent logique.
Après l’aporie de Parménide, vient donc l’aporie de Gorgias: tout
discours s’avère incapable d’exprimer et de communiquer l’être des
46. Gorgias, ibid.,$ 80.
47. Ib., ibid., $ 81-82.
Pagina 22
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)objets visibles ou audibles. C’était évidemment une limite du discours
purement logique, mais c’est encore une limite imposée au discours
de la sensation, car « le mode de réalité du discours » n’est jamais, en
aucune façon, « le même que celui des objets visibles ou audibles »*.
C’est pourquoi le logos de la sensation, vers lequel Gorgias nous
dirige, n’est pas un discours qui rendrait compte des sensations,
oubliées dans le logos parménidien, mais c’est plutôt un discours qui
s’auto-détruit en tant que logos explicatif des sensations, et qui renvoie ainsi au Caractère inexprimable de celles-ci.
Autrement dit, le logos de Gorgias nous montre que l’être n’apparaît que dans les sensations et non dans le discours. L’être échappe à
la pensée rationnelle comme au discours. Il n’est donc pas dans le
logos, mais dans l’alogos de la sensation, qui est en même temps un
inexprimable, un alogos au sens d’ arrhetos. Gorgias exprime ici une
conception courante de l’irrationnel chez les Grecs, ainsi que nous le
rappelle Kurt von Fritz“.
Ce retour aux sensations à partir du discours comprend un aspect
théorique et un aspect pratique. Le retour aux sensations a un enjeu
pratique, qui est la réhabilitation de Part : « il n’y a pas d'art sans pratique », aurait dit Protagoras, « ni de pratique sans art » *. Le cas de la
musique permet de comprendre en quoi cette pensée est sophistique,
car si l’être de la musique réside dans les sensations, alors la meilleure
façon de comprendre la musique (ainsi que le dira Aristote) est d’y
prendre part activement comme les musiciens, et non pas d’en élaborer
une définition mathématique séparée de toute connaissance auditive.
D'un point de vue théorique, le retour aux sensations nous conduit
ainsi à expliquer le relativisme sophistique, tel qu’il apparaît chez
Protagoras. Mais s’agit-il d’un pur relativisme, détaché de tout logos?
Comme le rapporte Sextus Empiricus, Protagoras explique les phénomènes par les logoi contenus dans la matière :
« les logoi de tous les phénomènes sont assujettis à la matière,
48. Ib., ibid., $$ 83-86.
49. K. von Fritz, Pythagorean Politics in Southern Italy. An Analysis of
the Sources, Columbia Univ. Pr., New York, 1940, pp. 250 et 261.
50. PROTAGORAS, frg. C 10 (STOBEE, Florilège, III, 29, 80).
Pagina 23
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)si bien que la matière peut, pour autant qu’il dépend d’elle,
être ce qui apparaît à tous »‘!.
Est-ce donc que les phénomènes contiennent des rapports ou des
raisons susceptibles d’être exprimés en un discours ?
Jean-Paul Dumont pensait qu’il en était ainsi, puisque, tout en
appelant la théorie de Protagoras un « phénoménisme », il traduisait
« logos » par « raison », ou même « proportion »*. Il interprétait
alors le phénoménisme de Protagoras en un sens quasi-pythagoricien,
puisque la sensation s’expliquerait selon lui comme une correspondance entre la proportion contenue dans la matière du corps aperçu et
la proportion contenue dans le corps humain.
Cette interprétation semble confirmée par l’idée que l’homme est
la mesure de toute chose. Toutefois, pour ne pas contredire la déduction de Jean-Paul Dumont, qui rejette l’idée de dialectique au profit
de celle de phénoménisme, il faudrait plutôt traduire logoi par « raisons », et entendre « raison » au sens de « cause », ce qui est l’objectif de toute explication de la nature des phénomènes.
D'ailleurs, la suite du commentaire de Sextus ne nous parle plus
des « logoi », mais des « propriétés » de la matiére. Sextus ne s’attarde
pas sur ce glissement de sens, et, revenant à l’idée de raisons matérielles universellement compréhensibles, critique le dogmatisme de
Protagoras.
Or, la notion de logos entendue comme « cause », et traduite comme « propriété », nous éloigne de la physique des quantités chère a
Parménide comme à certains Pythagoriciens, et nous dirige vers une
physique des qualités, que l’on rencontre également chez les Sophiste
Hippias.
Il se pourrait donc bien que la déconstruction logique du logos parménidien par Gorgias ne débouche pas sur un scepticisme absolu, mais
soit un prolégoméne à la reconstruction non-dogmatique d’un logos de
la sensation, entendu cette fois-ci comme un logos des qualités. Une
51. SEXTUS EMPIRICUS, Hypotyposes pyrrhoniennes, I, 218 (PROTAGORAS,
frg.
52. Méme traduction de « logoi » en « raisons » par Jean-Louis POIRIER,
dans Les Présocratiques, p. 990.
Pagina 24
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)trace de ce discours sophistique peut effectivement étre retrouvée dans
les « Doubles dits », fortement inspirés par la philosophie d’Hippias”.
En effet, l’auteur anonyme remarque que le changement opéré sur
les sons des syllabes ne proviennent pas seulement de ce que leur
quantité est augmentée ou diminuée, mais aussi de ce que l’on en
change une lettre ou un accent, ce qui modifie leur « harmonie »*.
Appliquée à la musique, cette remarque nous fait apercevoir que les
notes ne se définissent pas seulement par leur position (thesis) dans
une échelle de sons mathématiquement calculable, mais aussi par leur
fonction (dynamis) dans l’harmonie topique. Hippias était justement
un fin connaisseur, nous dit Platon *, de la fonction dynamique des
sons dans l’harmonie et le rythme. Cette fonction introduit dans l’harmonie des différences qualitatives qui donnent à la mélodie sa couleur
reconnaissable.
L’étre de la musique est donc donné, non pas dans le logos qui en
retrace la structure mathématique, mais dans les propriétés particulières des sons, qui se différencient qualitativement à l’oreille, en
fonction de l’état physique et mental de réceptivité de l’auditeur. La
connaissance musicale est donc essentiellement sensorielle, technique, pratique, physique et psychologique.
Connaître la structure mathématique de l’harmonie n’est pas énoncer un discours sur l’être musical, mais reconnaître la diversité ethnologique * des définitions de l’harmonie, et savoir adapter l’usage de
ces harmonies à la psychologie particulière de l’auditeur, afin de produire sur lui un effet plaisant ou déplaisant, morbide ou curatif.
De ce point de vue, la connaissance de la musique est la connaissance de son kairos esthétique, éthique et médical. Le logos bien
ordonné, c’est-à-dire bien adapté, a en effet la capacité de modifier le
comportement éthique de l’auditeur, non seulement par les figures du
discours, mais aussi par le rythme et par l’harmonie du logos en général, et donc par la musique de ce logos.
53. Le lien entre Hippias et les « Doubles dits » a été bien montré, par
-
E. DUPRÉEL, loc. cit., et M. UNTERSTEINER, op. cit., t. 2, pp. 149-152.
54. Doubles Dits, V, 11-15.
55. PLATON, Hippias majeur, 285d.
56. Cf. M. UNTERSTEINER, loc. cit.
Pagina 25
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Cependant, le papyrus Hibeh, I, 13 contient un texte anonyme Peri
mousikés, datant de 390 av. J.C. au plus tôt ”, qui est habituellement
considéré comme sophistique, et qui critique la thèse damonienne
d’une efficacité cathartique de la musique: il semble donc invalider la
thèse gorgienne d’une « efficacité psychagogique de la parole »*.
Ce texte soutient que les différents types de chants, qui se distinguent par le « genre » (diatonique, chromatique ou enharmonique) de
leur harmonie, ont des effets différents suivants les auditeurs (Étoliens, Dolopes, etc.), et ne provoquent pas toujours les dispositions
éthiques attendues. C’est ainsi qu’un genre harmonique pouvant
conduire un auditeur au courage pourra conduire un autre auditeur à
la lacheté.
On peut lire à travers les lignes une critique sophistique adressée
contre la codification éthique des harmonies et des rythmes, qui est
l’œuvre collective de Damon et des Pythagoriciens. Cette critique
serait sophistique au sens, que nous avons aperçu plus haut, d’une
déconstruction logique d’un discours pseudo-scientifique, prétendant
codifier les usages éthiques et thérapeutiques des harmonies.
Selon Mario Untersteiner, on serait donc en présence d’un écrit
sophistique, mais qui serait dirigé entre autres contre « l’irrationalisme de Gorgias »*”. Damon répéterait Gorgias, et tous deux seraient
irrationnels en ce qu’ils admettraient une efficacité éthique ou cathartique des sons articulés, qu’ils soient discours ou chants.
Ne peut-on pas proposer une autre solution, à la fois au problème
de l’auteur de cette critique, et au problème de l’identification des
théories critiquées ? Il nous semble plus cohérent de dire que ce Peri
mousikés a bien été écrit par un Sophiste, mais qu’il n’est pas dirigé
contre Gorgias, ni contre Damon. Il se dirige plutôt, une fois de plus,
contre l’école éléate, et contre une certaine tendance de l’école pythagoricienne, qui construisent abstraitement une codification éthique de
l’harmonie, sur le fondement mathématique de ses logoi, en mécon-
57. Papyrus Hibeh, 1, 13, 45-48, in UNTERSTEINER, Sofisti. Testimonianze e
Frammenti, t. III, p. 208.
58. Suivant la formule de Rostagni citée par M. UNTERSTEINER, op. cit., t. 2,
59. Ip., ibid., p. 154.
Pagina 26
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)naissant la nécessité de son kairos. C’est en effet 4 chaque auditeur,
au cas par cas, que l’usage éthique ou cathartique des harmonies doit
être adapté.
|
En déconstruisant le discours éléate de l’harmonie, qui prétendait
rendre compte mathématiquement et ontologiquement de la nature de
la musique, les Sophistes construisent donc bien un autre discours,
qui renvoie aux sensations musicales et à la question de l’efficacité
éthique de la musique. Mais au lieu d’une construction purement
rationnelle et abstraite, ils font observer qu’il est impossible, à la fois
de construire mathématiquement la totalité de l’espace musical, et
d'établir des correspondances certaines et univoques entre une structure harmonique particulière et un effet cathartique défini.
Comme il paraît difficile, cependant, de dire que Damon n’est pas
un sophiste, et comme il disait exactement le contraire, devons-nous en
déduire qu’il existe plusieurs tendances sophistiques à ce sujet, et que
Damon se rapproche plus des Pythagoriciens et des Éléates que des
Sophistes ? Cela supposerait qu'aucun Pythagoricien ne soit Sophiste.
Or, qu’en est-il en réalité, et quelle extension convient-il de donner au
terme « sophiste », et à la tendance théorique qu’il exprime ?
II. Si les Sophistes, alors les Pythagoriciens
Une interprétation très courante du pythagorisme consiste à le
définir comme une théorie mathématique, qui s’oppose 4 la théorie
éthique de Damon, et par là même à la tendance sophistique (de
laquelle celui-ci est censé se rapprocher).
H. Diels et W. Kranz (1937) auraient donc fait une erreur en
classant Damon parmi les “pythagoriciens récents”®. Aussi M. Timpanaro-Cardini (1969) a-t-elle préféré le classer, non parmi les
“pythagoriciens” en tant que tels, mais parmi les auteurs à “résonance
pythagoricienne”*,
60. H. DiELS et W. Kranz (1937), Die Fragmente der Vorsokratiker (cf.
Delattre, p. 455).
61. M. TIMPANARO-CARDINI (1969), Pitagorici, Testimonianze e frammenti,
fasc. III, pp. 346-365.
Pagina 27
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)La thèse selon laquelle Damon serait plus proche de la tendance
sophistique que du pythagorisme a également été appuyée par LE.
Rossi (1963), A.C. Cassio (1971), A. Barker (1989) et R.W. Wallace
(1991, 1995).
Mais si l’on admet cette thèse, que doit-on faire alors des témoignages antiques qui nous le présentent au contraire comme un auteur
à “résonance pythagoricienne” ©, ou même comme un disciple des
Pythagoriciens‘?
Nous nous proposons de montrer qu’il y a effectivement des raisons de rattacher l’éthique musicale de Damon au “courant sophistique”, mais que ce n’est pas une raison suffisante pour l’opposer aux
Pytagoriciens, qui peuvent eux aussi étre considérés comme des
“sophistes”. Nous tenterons alors de montrer en quoi peut consister la
théorie pythagoricienne de l’éthique musicale.
II.1. Damon et la sophistique
Notre propos n’est pas d’examiner ici toutes les raisons qui permettraient de rattacher Damon à la sophistique, et encore moins de
démontrer qu’il est un “sophiste” au même titre, par exemple, que
Protagoras ou Gorgias. Nous voudrions seulement montrer dans
quelle mesure son éthique musicale peut être qualifiée de “sophistique”, et opposée au pythagorisme.
Damon fut contemporain de Périclès (~495-429 av. J.C.), et même
un peu plus âgé que lui puisqu'il en fut le maître“. Il aurait presque
pu connaître Pythagore dans sa jeunesse ©. Il ne faut donc pas le ratta-
62. Cf. TIMPANARO-CARDINI, loc. cit., pp. 346-349 ; voir les fragments réunis par DIELS - KRANZ: DAMON, A 8 (comparer avec BOÈCE, I, 1, p. 184 Friedlin),
B 4,B 6,B 7etB 9.
63. Cf. DAMON, A 2.
64. DAMON, A 3, A 4, A 5, A 6. Pour ces dates, voir D. DELATTRE, article
« Damon », in Dictionnaire des philosophes antiques, tome 2, dirigé par
R. Goulet, CNRS, Paris, 1994, pp. 603-604.
65. Pythagore: 580-500 av. J.C.; Damon: né avant 495, mort avant 415
(mais après 430).
Pagina 28
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)cher a la “deuxième sophistique”, née en même temps que la démocratie et fustigée par Platon“, mais à la sophistique ancienne‘.
Dans le Protagoras de Platon, la nouvelle sophistique est définie
par opposition à l’ancienne. “L’art des sophistes est un art ancien”,
affirme Protagoras ; mais depuis Homère, l’habitude a été prise de
“dissimuler” cet art et de faire profession uniquement de disciplines
spéciales, telles que la poésie, les initiations orphiques, la gymnastique, le calcul, l’astronomie, la géométrie ou la musique
*.
Mais Protagoras prétend que la “jeunesse” de son époque s’est
“éloignée des disciplines spéciales” ®, et attend du sophiste qu’il soit
un “éducateur d'hommes” ”, comme c’est sa véritable fonction. Il
avoue donc ouvertement que la profession du sophiste est de dispenser un enseignement généraliste.
Il donnera à qui le veut de “bons conseils” pour “savoir comment
administrer au mieux les affaires de sa maison à lui, et, pour ce qui est
des affaires de l’État, savoir comment y avoir le plus de puissance, et
par l’action, et par la parole” ; 1l enseignera même “l’art d’administrer
les cités” et comment “former des hommes qui soient de bons
citoyens”
”!.
Cependant, cette profession de foi ne doit pas être comprise de
manière péjorative, ainsi que Platon nous y a habitués. Il paraît
logique, en effet, qu’en s’éloignant des “disciplines spéciales”, le
sophiste se rapproche d’une discipline générale, que l’on peut appeler
la science politique.
Aristote nous l’explique: “tous les arts et toutes les sciences particuliéres... sont subordonnés à une science maîtresse” et “architectonique”: cette science, “souveraine et au plus haut point organisatrice”,
c’est “la science politique” ”.
66. Cf. G. ROMEYER DHERBEY, Les sophistes, 1985.
67. Cf. B.A. KURKOS, « La sophistique ancienne et la ‘deuxième sophistique’ », Dodoné 11 (1982), pp. 411-426.
68. PLATON, Protagoras, 316d-e ; 318e-319a.
69. ID., ibid., 318€.
70. ID., ibid., 317b.
71. Ib., ibid., 318e-319a.
72. ARISTOTE, Ethique a Nicomaque, I, 1 et 2, 1094a.
Pagina 29
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)D’autre part, le législateur, qui doit posséder cette science, doit
“s’occuper avant tout de l’éducation des jeunes gens”, car leur “vertu”
est fondatrice des constitutions, et doit s’apprendre, tout comme “les
capacités et les arts” ”*. Les “quatre disciplines qu’on a coutume d’enseigner” dans ce but sont les lettres, la gymnastique, la musique et
l’art graphique *.
Le sophiste n’est donc pas seulement le dilettante opportuniste,
qui obtient le pouvoir et le prestige par la maîtrise du discours, mais
qui ne connaît aucune discipline spéciale. Il est avant cela celui qui
enseigne que la culture des sciences et des arts permet d’atteindre l’unité de la vertu, qui est nécessaire au citoyen. En ce sens, le sophiste
(COLOTHS) est un sage (00pÔG).
Alors qu’à l’époque de Platon, le nouveau sophiste se définit
comme “un homme qui tire un profit pécuniaire d’une sagesse apparente et non réelle” ”, à l’époque de Pythagore et de Damon, le sophiste était, à l’image de Solon”, un sage. Il représentait encore l’homme
de l’art ou le savant. C’est pourquoi Platon présente Damon tantôt
comme un sage, tantôt comme un sophiste, indifféremment.
Dans le Lachès, il apparaît d’abord comme un “maitre de musique”, lui-même disciple d’Agathoclès, et comme “le plus habile parmi les hommes, non seulement pour la musique, mais aussi en d’autres choses pour s’entretenir sur la valeur de tout ce que tu voudras
avec les jeunes gens””; puis Socrate le présente comme son ami intime”, mais en même temps comme un proche de Prodicos, “lequel est
justement, entre les Sophistes, celui qui passe pour être le plus habile
à distinguer [les] mots”
>”.
Dans le Protagoras, on apprend que cet Agathoclès, le maître de
Damon, est tout comme Pythoclidès un “grand sophiste” (u£yas 00(PLOTS), qui s’est donné la musique pour déguisement.
73. ARISTOTE, Les politiques, VIII, 1, 1337a.
74. Ip., ibid., VIII, 3, 1337b 24.
75. ARISTOTE, Réfutations sophistiques, 1, 1, 165a 21-22.
76. Cf. HÉRODOTE, I, 29.
77. PLATON, Lachés, 180d (Damon, A 1).
78. Selon DIOGENE LAERCE, Socrate fut le disciple de Damon (cf. fre A 7).
79. PLATON, Lachès, 197d.
80. PLATON, Protagoras, 316d-e (Iccos, frg. 1).
Pagina 30
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Selon le Premier Alcibiade, Damon et Pythoclidés font partie,
avec Anaxagore, des “savantes gens” (Oogot) qui conseillent Périclés
en science politique*'. Un scolie nous précise que Damon fut disciple
de Lamproclès, qui d’Agathoclès, qui de Pythoclidès, “répétiteur de
musique sacrée”TM: il y aurait donc lá toute une lignée de “sophistes”
d’une haute “sagesse”, qui auraient transmis à Damon l’art musical.
On ne s’étonne donc pas que Socrate se soumette à Damon dans la
République, comme à un expert en harmonies et en rythmes, capable
de définir leur effet sur la conduite morale des auditeurs (bassesse,
démesure, folie, et leurs contraires), et donc de prévoir les bouleversements qu’un changement des “tropes musicaux” peut introduire dans
le principe des constitutions (“nomes politiques”) *.
Damon peut donc étre considéré comme un sophiste de tradition
ancienne, qui aurait cultivé l’art musical dans un but de formation
éthique du citoyen et de consolidation des meilleures constitutions
politiques.
M. Timpanaro-Cardini (1969) pense que l’orientation de cette tradition d’enseignement musical (Pythoclidés-Agathoclés-Damon) est
artistique (invention mélodique, technique musicale, formation éthique) ; elle s’est développée en paralléle, et non en contradiction, avec
la tradition pythagoricienne (Pythagore-Hippase-Philolaos-Archytas),
qui s’intéressait quant à elle aux “Aóyol musicaux”, à l’harmonie et à
ses extensions en cosmologie, en psychologie, en éducation“.
Mais, tout en reconnaissant que “la doctrine de la valeur éthique
de la musique” chez Damon est d’origine pythagoricienne, et que le
fondateur de son école de pensée, Pythoclidès, est un Pythagoricien,
l’éditrice italienne se refuse pourtant à assimiler la tradition de Damon
au pythagorisme.
Il s’occupe de “l’art”, nous dit-elle, et non de “la science des sons”
ni d’une “harmonie cosmique”. “Damon n’est pas un adepte pythagoricien, mais un parapythagoricien qui développe la doctrine musicale
en un sens que nous dirons laïc, la défaisant de son halo mystique et la
81. PLATON, Premier Alcibiade, 118c (Damon, A 5).
82. Scolie à Platon, Premier Alcibiade, 118c
(Damon, A 2). Delattre.
83. Platon, République, III, 400a, et IV, 424c (Damon, B 9 et B 10).
84. M. TIMPANARO-CARDINI (1969), t. III, p. 346.
Pagina 31
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)ramenant dans la réalité humaine, concrète, de la musique, ensemble
comme science et comme art”.
Dans le même sens, L.E. Rossi (1963) pense que, si Damon partage avec les Pythagoriciens le principe de la valeur éthique des harmonies, et l’affirmation qu’on ne change pas leur forme sans modifier le régime politique où elles se trouvent, il s’oppose radicalement
à eux, en revanche, en fondant son axiologie des genres, des harmonies et des rythmes sur la perception et sur l’expérience des différentes musiques, au lieu de se fonder sur une theorie mathématique *.
A. Barker (1989) reprend le même argument : il ne mentionne pas
Damon parmi les Pythagoriciens, et présente ceux-ci uniquement
comme des théoriciens de l’harmonie et de l’acoustique. Il estime que
l’apport de Damon concerne l’art du musicien‘, mais qu'il n’appartient pas aux Pythagoriciens, puisqu'il n’a développé aucune “analyse
harmonique dans leur style mathématique”
*.
Damon aurait donc hérité de la définition pythagoricienne des
harmonies, mais aurait élaboré sa propre théorie éthique, au sein du
courant sophistique. C’est pourquoi A.C. Cassio (1971) considère
Damon, avec Lasos, comme un sophiste, plutôt que comme un disciple du pythagorisme.
On savait déjà, en effet, que Damon n’est pas inscrit dans le
Catalogue des Pythagoriciens de Jamblique ®. Mais R.W. Wallace
(1991, 1995) pense méme pouvoir démontrer définitivement que
Damon n’est pas pythagoricien, mais sophiste”.
85. ID., ibid., p. 349. Pour les arguments précédents, voir pp. 346-348.
Même analyse, concernant l’harmonie, chez U. VON WILAMOWITZ, Griechische
Verskunst, Berlin, 1921, p. 59-66.
86. LE. Rossi (1963), Metrica e critica stilistica. Il termine « ciclico » e
l’agogé ritmica, Roma, p. 29.
87. Dans son édition des « Écrits musicaux grecs » (1989), les Pythagoriciens
occupent les pp. 28-52 du tome 2 (“Théorie harmonique et acoustique”), alors
que Damon se voit réduit aux pp. 168-169 du tome 1 (“Le musicien et son art”).
88. A. BARKER (1989), t. 2, p. 29.
89. Cf. Diels - Kranz, École pythagoricienne, A (Delattre : pp. 558-559).
90. R.W. WALLACE, « Damone di Oa ed i suoi successori : un’analisi delle
fonti », in R.W. Wallace et B. MacLachlan (édit.), Harmonia Mundi : musica e
filosofia nell’antichità, coll. « Biblioteca di Quaderni Urbinati di Cultura Classi-
Pagina 32
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)L'érudit américain distingue vers l’an 400 trois écoles de pensée :
1°- les Pythagoriciens, qui étudient la musique expérimentalement
(monocorde), pour découvrir la “mathématique abstraite des sons” et
le “fondement mathématique de l’univers”; 2° - Damon et ses disciples, qui étudient “la relation entre la musique et le comportement
humain” pour construire une théorie éthique de la musique; 3° - les
harmonikoi, qui étudient empiriquement, au moyen de la perception,
“la structure des échelles musicales”.
Il affirme ensuite : “les Pythagoriciens n’avaient rien à voir avec
la théorie de 1’ éthos, l’œuvre de Damon était sans lien avec le pythagorisme, et les harmonikoi, soit étaient indépendants, soit développaient un aspect de la théorie de Damon qui était sans rapport avec la
théorie de |’ ethos””.
Il oppose également les Pythagoriciens aux Sophistes, auxquels il
rattache Damon : “La recherche humaniste de Damon coïncidait avec
le mouvement sophistique et s'explique essentiellement par lui, plutôt
que par une analyse mathématique du cosmos ; en même temps, les
sources du cinquième et du début du quatrième siècle concernant le
Pythagorisme ne montrent aucun intérêt pour la question de l’exercice
ou de la formation du comportement humain ou du caractère”
*.
R.W. Wallace pense toutefois que la séparation des écoles diminue
au cours du IV® siècle, et que vers 450 (date présumée de l’Aréopagitique et de l’apogée intellectuel de Damon), les Pythagoriciens ont
pu admettre la théorie de l’éthos; il admet donc la possibilité d’un
“syncrétisme” entre Damon et la théorie pythagoricienne, mais pas
avant Platon (428-348 av. J.C.). C’est seulement “à partir de 300 av.
J.C. environ” que “la théorie de l’éthos est régulièrement associée
avec les Pythagoriciens”.
ca », 5, Roma, 1991, pp. 30-53. DU MÊME, « Music Theorists
in Fourth-
Century Athens », in B. Gentili et F. Perusino (dir.), Mousikè, Pisa / Roma,
1995, pp. 17-39. L'auteur annonce une étude plus complète sur Damon, mais
nous n’en avons trouvé aucune trace dans les catalogues des bibliothèques,
même américaines et britanniques. En ce qui concerne l’éthique musicale,
l'essentiel des arguments est déjà présent dans l’étude de 1995, sur laquelle
nous nous fonderons.
91.Cf.R.W. WALLACE (1995), pp. 17-20.
92. R.W. WALLACE (1995), p. 22.
Pagina 33
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Ainsi, puisque “les sources qui attribuent la théorie de l’éthos à
Pythagore ou aux Pythagoriciens sont toutes post-platoniciennes”,
cela montre que cette théorie a été rendue acceptable aux yeux des
Pythagoriciens gâce à l’influence de Platon, qui a expliqué comment
les mauvaises harmonies provoquent de mauvais comportements, nuisibles pour la cité.
Par exemple, le papyrus Hibeh I, 13, qui reproche aux harmonikoi
d’associer, sans fondement moral, telle harmonie et tel éthos, se réfèrerait à la théorie éthique de Damon telle que Platon la présentait dans
la République”. Cela montre, selon R. W. Wallace, que Damon se
contentait d’associer chaque harmonie à un comportement, selon un
critère purement technique et utilitaire (efficacité éducative), mais
qu’il n’avait adopté lui-même aucun “fondement moral” ni aucune
“position moralisante au sujet de la musique”.
Quant au témoignage de PhilodémeTM, qui fait dire à Damon que le
chant et la pratique de la lyre procurent le courage, la modération et la
justice, il s’agirait là aussi d’un texte platonicien fondé sur la
République”, peut-être dû à Héraclide du Pont, mais en tout cas postérieur à Damon.
Que l’éthique musicale issue de Damon n’est pas pythagoricienne,
c’est ce que tendrait encore à prouver le fait qu’Aristoxène, qui “ignore les Pythagoriciens”, s’intéresse par contre à la théorie de |’ éthos. Il
appartiendrait ainsi, avec Aristote, à un courant de pensée influencé
par “l’humanisme sophistique”, et ramenant l’explication numérique
de la musique à une explication purement physique.
Tels sont les principaux arguments de R.W. Wallace. Devons-nous
donc admettre comme certain que Damon n’est qu’un sophiste pragmatique, et que sa théorie de l’éthique musicale n’est qu’un manuel technique de pédagogie, servant à définir l’effet de chaque élément musical
sur le comportement ?
|
93. Papyrus Hibeh, I, 13 ; cf. A. BARKER (1984), Greek musical writings, t. 1,
p. 184-185. PLATON, République, MI, 400b. Sur le rapport entre le Papyrus Hibeh
et la théorie éthique conservatrice de Damon, voir M. UNTERSTEINER, / sofisti..., t.
II, Firenze, 1954, trad. A. Tordesillas, Paris, 1993, t. II, pp. 153-154.
94. PHILODEME, De musica, I, 18 Rispoli (cf. Damon, B 4 ; Delattre: p. 458).
95. Cf. PLATON, République, 428-429a (sophia), 429a-430c (andreia), 430d432b (sophrosyne), 433a (dikaiosyne).
Pagina 34
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)11.2. Damon et le pythagorisme
Sans préjuger de la qualité et de l’abondance des arguments supplémentaires dont R.W. Wallace nous promet la publication, nous
nous permettons toutefois de douter qu’une telle conclusion soit
possible. Les arguments qui la fondent ne nous paraissent pas assez
probants. Pour commencer, il importe de remarquer en particulier
qu’elle se fonde sur opposition entre le pythagorisme et la sophistique, qui est loin d’étre une évidence.
11.2.1. Les Pythagoriciens et la sophistique
Le lien entre le pythagorisme et la sophistique parait, certes, peu
évident à première vue. Et en effet, les premiers Pythagoriciens apparaissent d’abord comme des scientifiques, de tendance rationaliste ou
parfois empiriste, tandis que les Sophistes apparaissent plutôt comme
des rhéteurs habiles, plongés dans l’éristique judiciaire ou politique.
C’est notamment Platon qui nous a donné cette image. Alors qu’il
ne dit presque rien des Pythagoriciens, dont il semble souvent s’inspirer en silence, il fustige 4 mainte reprise la démesure des Sophistes,
qui prétendent tout savoir mais ne savent pas respecter la loi absolue
du bien, du beau et du vrai. Le sophiste est un personnage insaisissable, qui s’enfuit dans l’infini.
On serait tenté, à l’issue de ce portrait devenu classique, de trouver absurde une assimilation entre les sages Pythagoriciens, amis du
savoir, et les audacieux Sophistes, amis de la vie politique. Pourtant,
c’est justement ce que nous montre la musique, où l’excellence des
Pythagoriciens justifie leur titre de “sophistes”, c’est-à-dire, au sens
premier du mot, de sages (00Yoi), ou tout au moins de zélateurs de la
sagesse (PLAO00YOL)”.
96. R.W. WALLACE (1995), p. 22, note 14.
97. Une légende issue de l’Académie présente Pythagore comme l’inventeur du terme « philosophe », qui signifie que la sagesse est réservée aux dieux,
tandis que l’homme doit se contenter de l’aimer et de la rechercher (cf. A.J.
FESTUGIÈRE, « Sur le De vita pythagorica de Jamblique », in Études de philosophie grecque, Paris, Vrin, 1971).
Pagina 35
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Tout d’abord, Pythagore est traditionnellement reconnu comme
celui qui a formulé les lois mathématiques de la musique. Mais ce qui
est moins connu, c’est qu’il a eu aussi un rôle capital dans le développement de la rhétorique, dont il se servait en musique et en médecine: Empédocle et Gorgias s’en sont inspirés.
De plus, Pythagore était comme les Sophistes un éducateur et un
théoricien de l’éducation.
Comme le montre C.J. de Vogel”, il accordait à la première éducation une très grande importance. Tout homme doit former incessamment son corps et son âme, en leur donnant dès le plus jeune âge
de bonnes habitudes. Mais, contrairement à une erreur fréquente, il
refusait de relâcher l’effort éducatif auprès des adolescents, déjà
prêts aux erreurs des adultes! C’est sans relâche que la vertu doit
être poursuivie.
C’est pourquoi Pythagore et les Pythagoriciens visaient, nous
affirme Jamblique, à introduire l’ordre et la mesure dans les dispositions éthiques de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte. Correctement
guidé, l’enfant pouvait ainsi parvenir aux vertus de l’honnêteté, la
virilité, l’obéissance, l’application, la discipline, la maîtrise de soi, la
bienveillance, la sobriété, la tempérance, la retenue et la réflexion,
toutes vertus qui contribuent à former le citoyen respectable”.
La musique au sens large y contribue bien sûr, en formant l’esprit
par la science et l’art 0 et le corps par la gymnastique et la danse ;
mais la musique comme art des sons se distingue, parmi les autres
arts, comme particulièrement adaptée à la formation de l’homme :
c’est qu’en effet, elle agit directement sur les habitudes psychiques et
les comportements ".
Le rôle éducatif de la musique dans la formation éthique des
citoyens n’était donc pas seulement affirmé par les Sophistes et par
98. C.J. DE VOGEL (1966), pp. 166-167.
99. JAMBLIQUE, Vie de Pythagore, 201-206 et 230-233 (cf. Delattre: pp. 602
sq. et 607 sq.).
100. Cf. STOBÉE, in DieLs - KRANZ, École pythagoricienne, D 10 (Delattre:
101. Cf. JAMBLIQUE, Aristoxène et un scolie à l’Iliade: École pythagoricienne, D 1 (Delattre: pp. 592-594).
Pagina 36
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Damon, mais aussi par les Pythagoriciens. Dans la tradition “sophistique” des maîtres de musique dont Damon hérite (Pythoclidès-
Agathoclés-Lamproclés-Damon), il n’est pas du tout accidentel que le
premier maître soit un pythagoricien '”.
On ne voit pas pourquoi il ne s’agirait pas en même temps d’une
tradition proprement pythagoricienne, car quel autre enseignement
Pythoclidès pouvait-il donner à Agathoclès, et ainsi de suite ? Il est
donc logique de voir dans ces “maîtres de musique” des “pythagoriciens” '”, et non seulement des “sophistes”. Les arguments ne manquent pas, en effet, pour assimiler les premiers Pythagoriciens à l’ancienne sophistique.
Héraclite adressait déja 4 Pythagore un reproche qui le fait apparaitre comme un sophiste: “Pythagore... s’est exercé, plus que tous les
hommes, à la géométrie; par le choix de ces traités [De l’éducation,
De la politique et De la nature] '*, il s’est fabriqué une science, un
savoir trop vaste, un art malvenu”, coginv, moAvuabeinv, xaxoTexvinv 'S.
Suivi par ses disciples, Pythagore aurait ainsi généré un courant
sophistique dans sa propre école.
|
C’est pourquoi Protagoras affirme, selon Platon, que “l’art de la
sophistique est fort ancien” et remonte au moins jusqu’à Homère TM.
Aristote rapproche d’ailleurs les constructions verbeuses des “Pythagoriciens” italiques avec les commentateurs pointilleux d’Homére, qui
s’autorisent des déductions gratuites sans aller à l’essentiel '”.
102. Cf. DAMON,
A 2.
103. C’est ce que montre F.A. GEVAERT, Histoire et théorie de la musique
dans l'Antiquité, 1881, t. 2, pp. 448-449.
104. La paternité de ces traités est discutable (cf. frg. B 17 à B 19), mais
non pas les objets d’étude qu’ils nous signalent. La musique se relie aux trois
traités à la fois.
105. PYTHAGORE, frg. B 19 (trad. Delattre p. 67).
106. PLATON, Protagoras, 316 d-e (Iccos, frg. 1)
107. ARISTOTE, Métaphysique, N, 6, 1092b 26-1093b 6 (DIELS - KRANZ,
École pythagoricienne, B 27; Delattre: p. 575-576). Antiphane caricature les
« pythagoriques » ou « pythagorisants », estimant à leur sujet : « Pythagorismes
et propos subtils, et puis pensées polies en un beau style, voilà qui les nourrit »
(in ATHÉNÉE, Deipnosophistes, IV, 160 F; cf. École pythagoricienne, E 1;
Pagina 37
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Selon Platon, le pythagoricien Iccos, contemporain d’Alcméon,
est considéré comme un grand “sophiste” '* par Protagoras, qui lui
associe Pythoclidès et Agathoclès. Or nous avons vu que ces deux
maîtres de musique eurent pour élève Lamproclès, qui fut lui-même
suivi par Damon.
Il n’est donc pas étonnant de trouver encore chez Platon l’affirmation que Damon, le maître de musique, était à la fois le “disciple
d’Agathoclès” et “le plus habile parmi les hommes, non seulement
pour la musique, mais aussi en d’autres choses pour s’entretenir sur la
valeur de tout ce que tu voudras avec les jeunes gens” '”: autrement
dit, il était le disciple d’un sophiste , qui était lui-même proche d’un
sophiste pythagoricien et disciple d’un pythagoricien.
Qui plus est, les premiers Pythagoriciens, comme les sophistes, étudiaient de nombreuses disciplines: arithmétique, géométrie, musique,
littérature, grammaire, médecine, politique, divination, astrologie,
astronomie, physique, logique, organique, gnomonique, métiers, techniques, etc. "°. Ce qui valut déjà à Pythagore le reproche d’Héraclite.
Comme les sophistes également, ils étaient doués “d’ingéniosité,
de finesse d’esprit et de mémoire” '" et prétendaient de ce fait embras-
Delattre: pp. 609-610). Cratinos se moque, selon Diogène Laërce, à la fois du
maître et de ses disciples, dont l’art du discours devient une manie verbeuse et
ridicule: « Cratinos, lui aussi, s’est moqué de Pythagore, dans La Pythagorisante ; et aussi dans Les Tarentins (je cite) : Ils ont coutume, quand chez eux
entre un profane / D’essayer par la force inhérente aux discours / De lui tourner la tête et lui donner le vertige / À force d’antithèses, de définitions, / À
coup de parisoses et de périphrases, / Et de propos gonflés d’un esprit fracassant » (DIOGENE LAËRCE, Vies, VIII, 37; cf. École pythagoricienne, E 3;
Delattre: p. 611).
|
108. PLATON, Protagoras, 316d-e : ovdevos fttwv ooprotñs. Littéralement: « sophiste inférieur à personne ». Trad. Delattre: « le plus brillant des
sophistes » ; trad. L. Robin: « non moins sophiste qu’aucun ». Iccos est assimilé par la suite, implicitement, à un « grand sophiste ». (Iccos, frg. 1 ;
Delattre : p.227).
109. PLATON, Laches, 180 d (Damon, A
1).
110. Cf. Damon, A 5, B 1 ; PHILOLAOS, A 6, B 10, B 11, B 22 ; ARCHYTAS,
A 19 a; École pythagoricienne, B 4,B 27,D 1.
111. PHILOLAOS, A 6.
Pagina 38
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)ser les sciences dans leur universalité ''*, mais aussi de façon approfondie. Leur ingéniosité leur permit de laisser a la postérité, et des
inventions techniques, et des découvertes scientifiques ''*.
Parmi les inventions techniques furent célèbres les prouesses artisanales réalisées par Glaucos qui, inspiré par les sphères expérimentales d’Hippase, aurait fabriqué un instrument de musique sur ce modèle avec des mesures extrêmement précises ''*. Ion de Chio contribua
sans doute à la construction d’une lyre à onze cordes '', et de nombreux autres Pythagoriciens à la fabrication des auloi''®. Persuadés de la
valeur explicative des mesures, des poids et des nombres '”, Philolaos
et Archytas ont mis au point des instruments de mesure (gnomona)
géométriques: équerres, et astronomiques: cadrans. L’utilisation du
monocorde par leurs disciples est une suite logique de leur recherche.
Archytas, ce “Léonard de I’ Antiquité” !!8, a également inventé une
crécelle pour calmer les enfants '?, mais aussi, “suivant certains calculs et principes mécaniques”, une colombe en bois, qui volait effectivement et fit l’admiration de tous ‘©. Il s’était intéressé de près, en
effet, à la balistique *".
|
Quant aux découvertes scientifiques, par exemple en géométrie
ou en astronomie, nous ne reviendrons pas sur elles. Il nous suffira
de remarquer que la tradition les attribue généralement au principe
explicatif des nombres et de la mesure. Nous avons vu en quoi cette
affirmation était à la fois vraie et insuffisante en musique, où la sensation, le mouvement et la pratique ont également une fonction
gnoséologique.
112. DAMON, B
1.
113. PHILOLAOS, A 6.
114. HIPPASE, fre. 12.
115. ION DE Cuio, B 5.
116. ARCHYTAS, B 6.
117. Cf. PHILOLAOS,
A 6, B 11,
B 22.
118. Selon l’expression de J.-F. MATTÉI, Pythagore et les pythagoriciens,
Paris, 1993, p. 52.
|
119. Cf. ARCHYTAS, À 10.
120. ARCHYTAS, fre. À 10a
ques,
X, 12,8).
121. ARCHYTAS, B
(Favorinus, d’après AULU-GELLE, Nuits atti-
Pagina 39
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Mais la notion de musique, ici, nous sert justement a confirmer le
titre de “sophistes” attribué aux premiers Pythagoriciens. En effet,
suivant cette méme tradition, généralement néoplatonicienne, les
Pythagoriciens donnent aux nombres une puissance explicative dans
tous les “arts musiques”, qui sont reliés entre eux : “dans les actes des
hommes et dans tous leurs logoi, partout, et dans le domaine des
métiers, de toutes les techniques, et dans la musique” '”.
La musique est donc le paravent'”, ou peut-être l’étiquette générale,
d’une compétence sophistique variée, qu’elle appelle nécessairement
avec elle, notamment par sa liaison avec la physique, les mathématiques et l’éthique. La musique se rapproche ainsi, dans une certaine
mesure, d’une méthode générale de raisonnement logique '* et expérimental, applicable à plusieurs domaines d’étude. En elle s’effectue la
synthèse harmonieuse des savoirs, car elle seule repose explicitement
sur le principe universel de l’harmonie. C’est pourquoi elle peut même
se subordonner les autres disciplines (comme la grammaire '3).
Cette prétention n’est-elle pas un orgueil inacceptable, qui range
les Pythagoriciens parmi les.sophistes bavards mais ignorants que fustige Platon ? Les Pythagoriciens italiques sont critiqués par Aristote
pour avoir forgé par des analogies gratuites un système de pensée
ingénieux mais hétéroclite; cette critique semble même remonter
avant l’époque de Damon”.
Mais les témoignages sont suffisamment nombreux, cohérents et
crédibles par ailleurs, pour ne pas disqualifier en bloc les Pythagoriciens à cause de l’étendue de leur savoir. Ce qui forçait justement
l'admiration d’Aristote était la profondeur de ce savoir, dont il a beaucoup hérité.
|
|
Par toutes leurs capacités intellectuelles et artistiques, les Pythagoriciens étaient donc des “sophistes” au sens de “savants”. Le fait d’être
un “sophiste” ne constitue donc pas pour Damon un empêchement à ce
qu'il soit aussi un “pythagoricien”.
122. PHILOLAOS,
B 11.
123. DAMON,
A 4.
124. Cf. Philolaos,
125. Cf. Archytas, A 19 a.
126. Cf. École pythagoricienne, B 4 et B 27.
Pagina 40
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)11.2.2. Eléments pythagoriciens dans la théorie musicale de Damon
De plus, on ne saurait affirmer que la théorie musicale de Damon
soit sans rapport avec la science harmonique pythagoricienne, méme
si elle n’adopte pas, comme le dit A. Barker, un “style mathématique”.
Il faut se souvenir, du reste, que nous ne possédons que quelques fragments de Damon, et que la connaissance de celui-ci ne saurait se limiter à ce qu’il a écrit.
Les arguments de R.W. Wallace, qui visent à prouver que la théorie
éthique de Damon est sans rapport avec la théorie harmonique propre-
. ment dite, et donc sans rapport avec le pythagorisme, sont peu probants.
Lorsqu'il affirme, à la suite de W. Burkert, que le seul argument
permettant d’associer l’éthique musicale de Damon à la théorie harmonique des Pythagoriciens est le fait que “le maître du maître de son
maitre était pythagoricien” '”, ce Jugement est évidemment excessif.
Quant au fait que nous ne possédons de Damon ni une théorie
mathématique de l’harmonie, ni une théorie cosmique développée sur
cette base, nous avons montré ailleurs en quoi cela ne saurait suffire
pour définir l’essence du pythagorisme. L’appel de Damon à l’expérience et à la sensation n’est pas en soi contraire au pythagorisme.
Le “syncrétisme” réalisé par Platon entre la théorie éthique de
Damon et la science harmonique des Pythagoriciens était déjà possible, en réalité, à l’époque de Pythagore.
R.W. Wallace disqualifie le témoignage de Philodème sur Damon,
sous prétexte qu’il ressemble à la République de Platon. Mais sur quoi
se fonde ce rejet ?
Philodème avance que selon Damon, “la musique conduit à presque
toutes [les vertus]”, et “l’enfant en chantant et en citharisant doit manifester non seulement virilité et bon sens, mais aussi justice” '*. Pourquoi
faudrait-il dire que, si ce témoignage ressemble à la République”, alors
il est platonicien et inauthentique ? Pourquoi ne dirait-on pas à l’inverse, que Platon s’est inspiré de Damon et que Philodéme l’explique ?
127. R.W. WALLACE (1995), p. 22, note 14. W. BURKERT, Lore and science,
1972, p. 291, note 65.
128. Cf. DAMON, B 4 (nous modifions la traduction de Delattre).
129. Cf. PLATON, République, 428e-445e.
Pagina 41
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)E. Moutsopoulos a clairement montré que la République de Platon
s’inspire dans une large mesure des théories de Damon, au point que
l’on peut y voir l’un des principaux témoignages sur I’ Aréopagitique". Mais ce que Platon met en valeur, c’est qu’il existe
“trois niveaux dans l’éthique musicale: celui des structures
techniques, embrassant l’harmonique, la rythmique, la métrique, la poésie; celui des structures psychologiques et morales
relatives à la constitution de caractères répondant aux exigences
d’un idéal ; enfin, celui des structures politiques se rapportant à
la législation. L’éthique musicale engendre ainsi une politique
musicale et l’on comprend que Platon se soit rallié aux doctrines damoniennes et les ait particulièrement exposées dans la
République et dans les Lois” "".
L’argument suivant, dans le raisonnement de Wallace, consiste à
dire qu’Aristoxène, en s’intéressant à l’éthique musicale, héritait d’une tradition sophistique, et s’opposait par là même à la science harmonique des Pythagoriciens. Comme A. Barker, R. W. Wallace suppose en fait le “syllogisme” suivant :
1° - Aristoxène s’intéresse a l’éthos
2° - or Aristoxène n’est pas Pythagoricien
3° - donc les Pythagoriciens ne s’intéressent pas a l’éfhos.
Ce raisonnement est défectueux, d’autant plus que la deuxième
“prémisse” n’est pas fondée: il existe un rapport possible entre
Aristoxène et les Pythagoriciens. Ce serait donc en réalité un argument supplémentaire pour l’existence d’une théorie éthique pythagoricienne. R.W. Wallace reconnaît d’ailleurs le pythagorisme d’ Aristoxène peu après l’avoir nié '”.
Méme l’argument selon lequel il n’existe aucune trace d’analyse
130. E. MOUTSOPOULOS, La musique dans l'œuvre de Platon, 1959, pp. 185-
197. PLaton, République, II, 376e sq. ; III, 398c sq. (in extenso) ; cf. aussi Lois,
II, 653a sq. et VII, 814d sq.
131. E. MOUTSOPOULOS, ibid., p. 194.
132. Cf. WALLACE (1995), pp. 37 et 39.
Pagina 42
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)harmonique chez Damon '* est exagéré. La théorie harmonique de
Damon ne nous apparaît certes pas sous une forme systématique et
développée comme chez Philolaos ou Archytas, mais il est nécessaire
de supposer son existence pour donner une valeur à sa théorie éthique
elle-même.
|
En effet, comme nous le montrerons plus loin, il existe une connaturalité entre les éléments de la musique et leurs effets sur l’âme. On
ne saurait donc séparer l’étude des harmonies et celle de leurs effets
éthiques.
Aussi la théorie éthique de Damon comprend-elle des références
précises aux définitions des harmonies. Selon Aristide Quintilien,
Damon aurait lui-même transmis à la postérité des “harmonies”
(aopoviat), pensant que “selon l’éthos
de chaque âme, il y a une harmonie qui lui est utile” '*. Il lui fallait donc bien une connaissance
technique des harmonies, telle qu’il soit capable de les définir par
leurs intervalles propres.
C’est pourquoi une tradition mentionnée par Plutarque lui prête
invention d’une harmonie “reláchée
à la Lydienne '*, à l’opposé
de la Mixolydienne, et voisine de la Ionienne” '”. Plutarque venant
d’attribuer au pythagoricien Pythoclidès l’invention de la mixolydien-
133. Cf. U. von WILAMOWITZ (1921), p. 59 sq.; M. TIMPANARO-CARDINI
(1964), t. 3, p. 349; A. BARKER (1989), t. 2, p. 29; R.W. WALLACE (1995), p. 22
134. Cf. DAMON, B 7.
135. Sous-entendu: « l’harmonie relachée » (cf. note ci-dessous).
136. Avé.oti: adverbe signifiant « à la manière des Lydiens ». Il ne s’agit
pas d’un « mode » lydien (comme le traduisent LASSERRE, p. 139, DELATTRE,
p. 458, TIMPANARO-CARDINI, t. II, p. 355) — terme prétant à confusion (cf.
CHAILLEY, 1979, pp. 108-111) — , mais d’une maniére lydienne de jouer la musique, et en particulier les harmonies. Y ÀAvÔLOTI, adverbe substantivé invariable, sous-entend àppovia et désigne « soit l’échelle archaïque de ce nom,
l’une des six harmonies platoniciennes, PLAT., Rsp. 398c-e, décrites par ARIST.
QUINT. 22, soit l’un des tons de transposition (TÖVOS, TPÓMOS), soit l’aspect
d’octave issu de ce ton » (CHAILLEY, 1979, p. 209).
137. PLUTARQUE, De la musique, 16, 1136e (cf. DAMON, B 5). A. BARKER
(1984), t. 1, p. 222, note 4, pense que ce n’est pas Damon, mais le musicien
Polymnestos (VI° siècle) qui a inventé la « lydienne relàchée ». Cela n’infirme
rien en ce qui concerne notre propos.
Pagina 43
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)ne, cela suppose donc que Damon connaissait précisément les progrès
de l’harmonique pythagoricienne.
La référence à la science harmonique est très précise. Plutarque se
montre ici très proche de la République de Platon, qui distingue trois
sortes d’ harmonies '*: 1° - les harmonies plaintives: lydienne mixte
(mixolydienne) et lydienne aiguë (syntonolydienne); 2° - les harmonies molles (laches, orgiastiques) :
ionienne (hypophrygienne) et
(hypo)lydienne (la « relâchée à la lydienne » de Damon); 3° - les harmonies éthiques: dorienne et phrygienne.
On voit que chez Platon, comme chez Plutarque, la lydienne et
l’ionienne sont effectivement voisines dans le même style « relâché »,
et qu’elles s’opposent donc au mixolydien, qui n’est pas « relâché »
comme dans les orgies mais « plaintif » comme dans les pleurs de
femmes. Socrate leur préfère bien sûr les harmonies « éthiques », propres à stimuler la vertu des citoyens-guerriers-gardiens.
Plutarque vient de citer Platon dans le $ 15. Il se réfère à lui et au
témoignage d’Aristoxène pour expliquer les conceptions pythagoriciennes des « Harmoniciens » et de Damon. « Les anciens, dit Plutarque, ont pratiqué la musique suivant sa valeur » (xatà mtv GELav) *,
tandis que maintenant on l’introduit dans les théâtres « au lieu de se
livrer à une musique virile, d’inspiration sacrée ». Il ressort de la lecture de Plutarque, très proche de Platon, la classification suivante des
harmonies '* (voir tableau p. 143).
Comme l’analyse F. Lasserre '*, Damon distinguait bien les harmonies en fonction de leur hauteur, mais aussi en fonction de l’agencement interne de leurs tétracordes (ce qui permettait de distinguer, à
hauteur semblable, plusieurs harmonies lydiennes différentes). Ces
deux facteurs déterminent la valeur et l’usage des harmonies.
Curieusement, alors que Damon est évoqué par Socrate en vue
d’une hiérarchie axiologique des harmonies, également souhaitée par
138. PLATON, République, III, 398c-400e. Cf. ARISTOTE, Politique, VII,
1341b 34: harmonies éthiques, actives ou enthousiasmantes.
139. PLUTARQUE, De la musique, 1136, 32. Nous suivons l’édition Lasserre
pour le texte grec (p. 117), mais non pour la traduction (p. 138 § 15).
140. Tableau approchant chez REINACH (1926), p. 46.
141. F. LASSERRE, Plutarque. De la musique, 1954, pp. 59-60.
Pagina 44
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Nom de l’harmonie |
Caractère musical et moral
lydienne (aiguë)
aiguë, plaintive
lydienne mixte
(mixolydienne)
ton disjonctif à l’aigu, pathétique
lydienne détendue
|
143
Emploi
thrènes, lamentations, funérailles
tragédie
| opposée à la mixolydienne, proche | beuveries
de l’ionienne, lâche et orgiastique
ionienne (iastienne) | proche de la lydienne détendue,
lâche
beuveries
dorienne
grave, magnificience, noblesse
tragédie, éducation
éthique
phrygienne
grave, sagesse, modération
éducation éthique
Plutarque, il se trouve que l’invention damonienne porte sur une harmonie dont la valeur et l’usage contredisent le projet éducatif platonicien : une harmonie lâche et orgiastique, propre aux beuveries.
Cependant, Damon exige bien, comme Platon, la formation du
courage et de la virilité par la musique . C’est justement pour purifier les agités, les ivrognes et les débauchés de leur démesure qu’il
conseille l’utilisation de l’harmonie dorienne et proscrit la phrygienne '*. Mais ce n’est pas toujours le cas, car il faut différencier
l’usage éthique, enthousiasmant et actif '“ des harmonies.
Socrate, qui se référe a Damon, accorde au style phrygien une valeur éducative, alors que ce style est utilisé par les débauchés auxquels Damon s’oppose par le dorien. Il ne s’agit pas d’une contradiction, mais d’une adaptation de chaque harmonie à la situation et au
but poursuivi.
L’association, réalisée par Damon, entre la définition mathématique des harmonies et leur usage éthique, est solidement attestée par
la République de Platon '*. En effet, Socrate se réfère à Damon pour
une définition mathématique des métres et des rythmes poétiques.
142. Cf. DAMON, B 4 (Philodème).
143. Cf. DAMON, A 8 (Galien).
144. Cf. ARISTOTE, Politique, VIII, passim, qui cite également Damon.
145. PLATON, République, III, 400a (cf. DAMON, B 9 ; Delattre: p. 459).
Pagina 45
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Il compare les « trois espèces de rythmes » (égal, double, hémiole) aux
« quatre espèces dans les sons », d’où naissent « toutes les harmonies »,
et dont il reconnaît que Damon les connaissait mieux que lui.
On peut donc en déduire: 1° - que Damon connaissait les quatre
consonances fondamentales de l’octave-harmonie, c’est-à-dire l’octave (rapport double), la quinte (rapport hémiole), la quarte (rapport
épitrite) et le ton (rapport épogde) '*; et 2° - qu’il connaissait également la façon dont on pouvait composer les différentes harmonies
topiques à partir de ces consonances.
Il est donc certain que l’éthique musicale de Damon, loin de s’opposer à la science harmonique pythagoricienne, se fondait au contraire sur une connaissance approfondie de celle-ci. Cette conclusion
nous permet maintenant de reconstruire l’éthique musicale pythagoricienne, que d’aucuns ont crue inexistante parce qu’elle était seulement implicite dans les fragments qui nous en restent.
II. 3. L’éthique musicale pythagoricienne
L’ éthique musicale de Damon peut donc étre lue comme le principal témoignage qui ait subsisté sur celle de l’école pythagoricienne.
Damon souhaite conduire l’enfant (static), par la musique (N uovOn), aux vertus qu'il ne possède pas encore '*’. Il cherche à calmer au
moyen de l’aulos des “jeunes gens enivrés” (OLVWUEVOL veavioxor),
tout comme, suivant la légende rapportée par Boèce, Pythagore aurait
calmé un “adolescent excité” '*. Il est en effet apte à s’entretenir avec
des “jeunes gens” (veavioxot) sur la “valeur” (G&ia) de nombreuses
choses, et donc sur celle de la musique aussi’. C’est pourquoi il lui est
nécessaire de connaître précisément la relation entre la nature de la
musique et son efficacité éthique.
146. On peut supposer aussi,... par conséquent, qu’il connaissait le principe
de la tétraktys musicale, que nous retrouvons chez Philolaos. Cela correspondrait
bien au fait que Socrate n’aborde pas les conceptions les plus techniques de la
musique, dont il réserve la connaissance à Damon.
147. DAMON, B 4 (Philodème).
148. Cf. BoEcE, De musica, I, 1, p. 184 Friedlein.
149. PLATON, Lachès, 180 d (Damon, A 2).
Pagina 46
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Cette liaison entre l’éthique et la musique, également effectuée par
Aristote à la suite de Platon, est un héritage pythagoricien. Ainsi,
quand Aristote parle d’utiliser les harmonies éfhiques pour l’éducation, mais les harmonies actives et enthousiasmantes pour les situations où l’on écoute les autres jouer, il se réfère aux “philosophes” qui
se servent de ces types de mélodies et en sont les “experts” '”: on peut
légitimement supposer qu’Aristote renvoie ici, comme Socrate '*, a
l’expertise axiologique de Damon.
Par conséquent, toutes les harmonies auraient le pouvoir de susciter un éthos dans l’âme des auditeurs, mais seules certaines fagonnent
un éthos utile à l’éducation. En particulier, l'harmonie dorienne est
reconnue par “tous” comme utile à former le courage des jeunes gens,
et il faut également admettre “toute autre harmonie qu’approuveraient
pour nous ceux qui ont part à l’étude philosophique et à l’éducation
musicale” '°, La musique détient donc bien un pouvoir éducatif, parce
qu’elle permet de former l’éthos, non seulement des enfants et des
jeunes gens, mais aussi de tout homme qui aurait besoin d’être informé par un nouveau comportement.
Aristote
commente ainsi le rôle de la crécelle inventée par
Archytas pour les petits enfants '*: parce qu’ils ne savent pas rester
en repos, “cette crécelle est appropriée aux petits enfants qui ne parlent pas encore, et l’éducation est une crécelle pour les jeunes gens
plus âgés”. Par contre, ajoute Aristote, l’usage de l’aulos a été proscrit par les “anciens” dans l’éducation des “jeunes gens” et des
“hommes libres”, parce qu’il “empêche de recourir au langage”:
pour l’enfant qui sait déjà parler, c’est plutôt en chantant et en jouant
150. ARISTOTE, Politique, VHI, 7, 1341b 33-1342a 4.
151. ARISTOTE se réfère explicitement (ibid., 1342a 34) aux conceptions de
Socrate dans la République.
152. ARISTOTE, ibid., 1342 a 31-32.
153. ARISTOTE, ibid., 1340 b 25-31 ; 1341 a 18-27.
154. Cf. ARCHYTAS,
À 2, A 10.
155. L'effet calmant de la crécelle d’Archytas peut être considéré comme
un comparant pour l’idée aristotélicienne de l’éducation; mais il indique en
même temps que l’éducation est bien le but visé par Archytas lui-même, quand
il donne une crécelle aux enfants.
Pagina 47
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)de la cithare, nous dit Damon ‘*, qu’il pourra nous montrer des signes
extérieurs irréfutables (Ertuonuaiveodaı) de sa disposition éthique.
Le pouvoir formateur de la musique doit donc être utilisé à bon
escient, en particulier en fonction de la valeur de chaque harmonie et
de chaque instrument, ainsi que de l’âge de la personne à former.
L’éthique musicale pythagoricienne, dont Platon et Aristote ont hérité, est essentiellement une axiologie, un discours raisonné de classification des éléments musicaux en fonction de leur pouvoir éducatif
réel. Ce n’est pas un hasard, dans ces conditions, que Nicias loue la
capacité de Damon à discuter avec les jeunes gens “sur la valeur (TOV
GELOv) de tout ce que tu voudras” '*’: l’éducation doit enseigner non
seulement la vertu en général, mais aussi le rapport des différents éléments musicaux aux vertus nécessaires.
Les pouvoirs formateurs particuliers aux sons musicaux sont, de la
sorte, reliés à une exigence plus générale de l’éducation: celle de
pousser l’homme à manifester par ses actes et par sa parole la présence d’une vertu ou d’une disposition éthique en lui.
La musique est ici un art privilégié, en ce qu’elle donne un signe
extérieur certain de la vertu : à partir du moment où le son s’extériorise dans le chant ou dans l’instrument, l’éthos qu'il exprime, au sens
premier du terme, se manifeste de manière certaine.
La liaison entre l’éthos et sa manifestation sonore est un critère de
réussite de l’éducation. Car les “sons de la mélodie continue”, nous
dit Damon, poussent l’éthos “hors des profondeurs internes”: s’il était
inexistant, ils le créent et le faconnent (TAATTOVOL ... 1005) de toute
pièce ; s’il était caché, les sons de la musique le “font sortir” et l’exagèrent (€EGyOUOLV) !*.
|
La musique (harmonie, rythme, mélodie) a donc, littéralement, un
pouvoir poétique qui lui permet de créer des formes particulières de
caractère ou de comportement chez l’auditeur. Damon le dit clairement : de tous les arts, c’est la musique qui “va créer la disposition la
plus harmonique et la plus rythmique” (thv EE nonoeıv äguoVIXWTÄTNV xai OVOULXWTATHY), et par cette “création” se “manifeste”
156. DAMON,
157. Cf. DAMON, Al.
158. DAMON, B 7.
Pagina 48
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)(Ertronuaiveodaı) la vertu (ÜVETN) sous ses trois aspects cardinaux: le
courage, le bon sens et la justice '”.
De ce point de vue, l’art le plus proche de la musique est, selon
Damon, la danse. Certes, elle ne manifeste pas l’éthos par le mouvement de la voix (harmonie), mais par le mouvement du corps (rythme). Mais malgré cette différence, elle est comme le chant une manifestation évidente de la disposition interne de l’individu : celui qui
n’est pas “rythmé” intérieurement de façon harmonieuse a de ce fait
une mauvaise “disposition” éthique, et les mouvements extérieurs
qu’il accomplira seront nécessairement arythmiques et dysharmonieux. Tel est le cas, par exemple, des jeunes gens enivrés que Damon
aurait calmés en faisant jouer du dorien à l’aulète : alors qu’ils étaient
en train d’accomplir “certaines folies” dans un “mouvement heurté”,
les voilà calmés et ramenés à la raison '®.
C’est pourquoi Damon rapproche la danse du chant '': ces deux
manifestations externes de l’éthos sont produites par la même cause,
qui est le mouvement interne de l’âme ; si celui-ci est “franc et beau”,
la forme de la danse ou du chant lui sera identique. Mais il est impossible qu’un beau chant ou une belle danse corresponde à une âme
laide. Le danseur et le chanteur se révèlent tout entiers dans leur mouvement (corporel ou vocal), qui est le mime exact de leur état d’âme.
Cette mise à nu des profondeurs internes est l’un des moyens
indispensables de l’éducation, et le seul critère de son aboutissement.
Mais ce que Damon met ici en valeur, il n’est pas le seul pythagoricien à l’avoir dit. Une anecdote semblable à celle de Damon calmant les ivrognes est attribuée, nous l’avons dit, par Boéce à Pythagore.
De même, lorsque Clinias “se calme” lui-même avec sa lyre, donc
certainement en chantant, c’est pour combattre une mauvaise disposition éthique acompagnée d’une “agitation intérieure” '*. En effet,
quand Clinias et Archytas étaient en colère, ils cherchaient d’abord à
se calmer avant de réprimander quelqu'un d’autre '*. La musique agit
159. Cf. DAMON, B 4.
160. DAMON,
A 8.
161. DAMON,
162. CLINIAS, frg. 4
163. Cf. École pythagoricienne, fre. 7 (Delattre: p. 598, $ 198).
Pagina 49
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)ici sur les dispositions éthiques de celui qui la pratique ou qui l’entend, plutôt que sur ses dispositions rationnelles.
Damon est bien conscient, de méme, qu’elle agit sur les jeunes
gens en façonnant chez eux des dispositions éthiques qu’ils ne possédaient pas, et qu’ils ignoraient nécessairement, à cause de leur âge.
C’est sur la “partie irrationnelle” de 1” âme que la musique exerce
une réelle fonction formatrice, avant méme que les jeunes gens ne
veuillent et ne puissent accéder au stade rationnel de la science
musicale '*,
Cela reste vrai après l’enfance pour certaines personnes, si l’on se
souvient de la phrase d’Aristote: “l'éducation est une crécelle pour
les jeunes gens plus âgés”. Le législateur prend alors le relais du
pédagogue dans l’arraisonnement des hommes encore dépourvus de
rythme intérieur.
La fonction de l’éthique musicale n’est donc pas d’introduire dans
l’âme de l’auditeur une conception claire et distincte de l’harmonie,
grâce à laquelle il recouvrerait une raison qu'il est censé avoir perdue.
Elle est plutôt d’agir directement sur le comportement, sans faire
appel à la réflexion et au raisonnement logique.
|
Il est donc normal qu’elle apparaisse, dans la pratique, comme
séparée de la science harmonique, dont le but est au contraire
d’atteindre une conception rationnelle. Mais dans la théorie, elle repose en réalité sur cette science, qui lui permet de définir ce qui convient à chaque âme et à chaque caractère, pour déterminer au mieux
ses dispositions éthiques.
Bien que les liens entre la théorie éthique de Damon et la théorie
harmonique des Pythagoriciens n’apparaissent explicitement que
d’une façon sporadique, ces liens sont réels et profonds, et l’on peut
dire que Damon a brillamment assumé la partie éthique de la théorie
pythagoricienne de la musique, en établissant son système axiologique.
164. Cf. DAMON,
Pagina 50
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)Conclusion
Comment serait-il possible de conclure ? Alors que la musicologie devrait étre un discours qui nous explique la logique du langage
musical, elle devient chez les Sophistes un discours qui s’autodétruit et qui nous renvoie à l’ineffabilité des sensations et de l’art
musical auquel elles sont liées. Il n’y aurait donc rien à dire sur la
musique ?
C’est en effet ce que l’on pourrait croire, étant donné que tout le
patient discours mathématique et logique sur la musique, élaboré par
les Éléates et les Pythagoriciens, est réfuté par la déconstruction
sophistique du discours ontologique qui en est le fondement.
Cependant, cette déconstruction de la musicologie n’a-t-elle pas
avant tout une fonction critique et méthodologique ? Les Sophistes
ne sauraient rejeter en bloc les données acoustiques qui fondent
objectivement la science harmonique. Ce qu'ils réfutent n’est pas la
musicologie en général, mais seulement la prétention de celle-ci à
expliquer les différences musicales, entre les harmonies, les rythmes,
les mélodies, etc, uniquement au moyen de la logique et des mathématiques.
Ce qui est donc en jeu, dans l’imposibilité d’un discours a priori
sur la musique, c’est la possibilité d’un discours relié aux sensations
auditives et à l’art musical. Contrairement à ce que l’on dit souvent,
cette possibilité est examinée pour une large part au sein de l’école
pythagoricienne, à laquelle se trouve reliée par conséquent la sophistique ancienne tout autant que la nouvelle.
Le propre des Sophistes n’est donc pas d’avoir conçu la musique
comme un art ineffable, livré à l’empirisme des artistes ou des musicothérapeutes, mais d’avoir tenté une analyse structuraliste de la
musicologie (si l’on veut bien dépouiller ces termes de leur connotation moderne), afin de mettre en valeur ses procédés logiques et leurs
apories ; cette analyse vise à fonder une nouvelle science de la
musique, qui ne soit ni dogmatique ni sceptique, mais qui intègre
dans le concept de musique les notions de diversité et de changement, et qui permette une éthique musicale dépassant le niveau de la
simple recette cathartique.
Car ce qui constitue le domaine des sons n’est pas seulement le
Pagina 51
Bekijk in PDF(opent in een nieuw venster)logos qui en définit les bornes mathématiques, mais aussi l’intervalle
compris entre ces bornes, que les Grecs appelaient diastema.
Le discours sophistique sur la musique est donc moins une musicologie qu’une épistémologie visant à fonder, par la critique du discours, une science diastématico-logique de la musique ; sur cette
science, dont nous pouvons encore rêver aujourd’hui, pourraient se
reposer les praticiens, qu’ils soient artistes, musicothérapeutes ou
auditeurs.
Joël FIGARI
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