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DANS LE « CYCLOPE » DE THÉOCRITE
On admire à bon droit l'art avec lequel Théocrite a su
transformer le monstre terrible et sanguinaire qu'était le
Polyphème de l'Odyssée, en un jeune amoureux chantant
sa passion, naïf el rude, touchant et risible.
On peut encore louer le poëte. originaire de Svracuse,
d’avoir traité un sujel sicilien dans an dialecte sicilien, et
d'avoir réalisé la mème harmonie du sujet et de la langue
que, par exemple, dans sou idylle Les Syracusaines.
Mais le Cyclope présente une autre sorte l'intérêt.
Le jeune Cyclope Polyphème est devenu imoureux de
la blanche Galatée, qui le fuit et qu'il ne peut suivre dans
la mer; envahi par une passion désordonnée, il se con-
|
sn
en
263. Magnien,
» V.:
V1Lamé
ecine
et la philosophi
sume, et oublie tout ce qui n'est pas son amour. Cepenee
:
de Theocrite. L Acropole 2 (1927) Ë 1 d e dans le »Oyclope‘
2 Vert
ae
. ge set
i ungen von Theokrits Kyk
lopengedicht (XI)
pre es osophie der Pyt
hagoreer fest. bei denen die Hei
l
der
nschaften durch die Musik
Free der
/
2 GT
97-11)
4
dant un jour, assis sur le bord de la mer, il exprime ses
sentiments dans une ode: et ce chant le guérit. Voilà
l'histoire exposée dans l'idylle; voilà le mythe, dont la
signification se trouve notée par les premiers vers : il
n’est pas de remède meilleur contre l'amour que l'art des
Muses,
Sans doute Théocrite a racomé l'histoire, a dépeint le
héros, et lui a fait formuler ses pensées et ses désirs, sur
un ton plaisant, où même comique, Cela convenait au
Seite 2
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)talent agréable de l’auteur, au genre même de sa poésie,
velu s'étend depuis une oreille jusque vers l'autre
oreille, parce qu'un seul œil s'ouvre sur ma face, qu'un
98
tout proche du genre comique. enfin au sujet, qui ne
comporte pas de dangers tragiques pour Polyphème ou
pour Galatée. Mais sur ce ton, et avec ce sourire, il a
exposé une idée sérieuse, et traité un grand problème,
intéressant la médecine et la philosophie.
Pour s ‘en persuader, il suflira sans doute de voir combien. dans cette courte idylle de 81 vers, Théoerite a fait
d’allusions à des théories médicales ou philosophiques.
de s’aviser qu'il pense — sans le dire — à l'affaire extraordinaire où s'illustra le grand médecin du temps, Érasistrate, et enfiu de comprendre qu'en aflirmant la vertu
purificatrice de la « musique », il n'a pas suivi une fantaisie individuelle, mais adhéré à une grande doctrine
admise par toute l'antiquité hellénique.
+
+*
Des traits nombreux, dans le Cyclope, rappellent la
médecine ou la philosophie.
Théocrite s'adresse à un médecin. Nicias (vers 5}, dont
nous savons par ailleurs encore (1) qu'il fut en même
temps poète.
Il distingue différentes médieations : 5acu2%0v, remède
en général et surtout remède interne; £ÿ/9:970, onguent;
rirasroy, poudre (vers 2).
Il recommande le remède comme « léger », « agréable », mais le reconnaît « difficile à trouver » (vers 3-4).
Son Cyclope vient d'atteindre l'âge de la puberté
«ayant depuis peu de la barbe autour de la bouche et des
tempes » (vers 9).
La physiologie monstrueuse du Cyclope est bien expliquée: « Je sais (dit le Cyclope, s'adressant à Galatée
absente) pourquoi tu me fuis! C'est parce qu'un sourcil
large nez s'étend au-dessus de ma lèvre » (vers 30-33).
Un moment, Polyphème envisure une opération chirurgicale. qui le rendrait moins laid : « Il y a du bois de
chène, et, sous la cendre, un feu qui ne s'éteint pas. Je
supporterais d'être brûlé par toi et dans mon âme {en
grec : Quyr,; et dans mon œil qui n'est plus cher que
tout » (vers 51-531. Il veut dire par la qu'il se laisserait
brüler les sourcils et les poils de la poitrine. et supporterait la brûlure qu'il en ressentirait jusque dans son oil et
dans son souille vital. — Par 5%. il entend done, —
comme très souvent les Grecs —, une âme matérielle, qui
a son siège dans la poitrine et dans le ca-ur et dont la
nature a quelque chose de commun avec 1x nature de
l'air (1).
Le Cyclope regrette que sa mère ne J'ait pas mis au
monde « ayant des branchies » (vers 54ï, car, s'il avait des
branchies, il pourrait aller au fond de la mer, visiter le
séjour de Galatée. Le poète qui le fait parler n'ignore
donc pas que les poissons peuvent vivre dans l'eau grâce
à leurs branchies, comme l'avait enseigne Aristote (2),
.comme l'enseignait sans doute Nicias, ou l'illustre Erasistrate. ou même Hippocrate (3;.
(1) Voir Zeller, La philosophie des Grecs, 1, p, 419-120. Aristote dit
{De l'âme, IT, 8, 10, trad. Barthélemy Saint Hilaire).
à La natnpe fait
servir le souftle soit pour la chaleur intérieure qui est indispensable...
soit pour la voix ». Les scholies BL d'Hoimère ont, en N 85, cette définition : À duyi nvebud igctv, — Cette « âme » est distinguée aver soin
par les philosophes, de la pensée, ou intelligeure, c'est-ä-dire de la partie
qui dirige l'être humain.
{21 Aristote a fail remarquer en effet que les êtres qui vivent dans l'eau
ont des brauchies : Hist. An., VII, 2, 4.
3} Au nt siècle après J.-C., Galien explique ainsi le »
« L'appareil de ce qu'on numine les branchies leur /: aux poissonsi sert de
{4 Idylle XXVII, 20.
poumous, Car ces branchies sont parsemées de très noiubreux orilicus
Seite 3
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Polyphème, voulant donner de l'inquiétude à sa mère,
va lui dire qu'il sent battre violemment son pouls « à la
tête et aux pieds » (vers 70) : c'est que les maladies se
En mettant la blessure dans le foie, il suit Hippocrate,
Platon et la plupart des philosophes et des poëtes grecs
reconnaissent surtout, dans la médecine antique, à l'accélération et à l'irrégularité du pouls.
Plusieurs détails font allusion à l'herbe. aux plantes,
aux fleurs {vers 13. 14, 26, 45-46...): et même le Cyclope
précise que telles fleurs viennent en été, telles autres en
hiver, en sorte qu'il ne peut les porter ensemble (58-59) :
autant de traits qui conviennent aussi bien, sinon mieux.
à un naturaliste ou à un médecin qu'à un poète.
L'amour du Cyclope n’est pas un amour charmant et
Joyeux. Polyphème ne jette pas des pommes. n'envoie pas
des roses, des boucles de cheveux. comine le font sou-
40
qui placaient dans le foie, ou vers le foie, la lacuhté de
l'âme dite épithumélique, celle qui ressent, désire (1)...
Le Cyclope se dit à lui-mème : « Ou tes phrénes se sontelles égarées ? » (vers 72). Théocrite entend done par phrénes, comme les poètes depuis Homère (2, l'ensemble des
sentiments et des passions qui se produisent dans le foie
ou vers le foie, et peuvent envahir le reste de l'âme.
Il considère donc la passion comme un mouvement,
Or, Platon a parlé de « mouvement furieux » {Leges 791
a). Aristote a précisé : « S'attrister ou se réjouir, ou pentrois
Mi Voir l'Aeropole, octobre-déceubre 926, La dist
sensitive,
Facuité
s
ardenr
pensée.
Fnbouta,
fous,
vos,
facultés,
vent les jeunes gens — cadeaux de valeur svmbolique,
nous apprend le philosophe péripatéticien Cléarque de
Soles, dans un texte conservé par Athénée (li) —. Il'est
— ou bien de deux âmes, ne raisonnable et âme irraisonuable 2, se
devenu véritablement furieux (vers 11). Il se consume (14.
Ïl'inaigrit (vers 69).
L'amour du Cyclope est « une blessure qu'un trait de la
175}: quand Aristote parle du diaphragme, g2£êves, qui x
grande Aphrodite lui a enfoncée dans le foie, et qui tient
le cœur sous sa domination » (vers 15-16).
En appelant l'amour une blessure, ©2205, Théocrite est
d'accord non seulement avec les poètes (2), mais avec
Hippocrate, pour qui toutes les maladies sont des blessures (3).
vxtrémement petits par lesquels peuvent passer l'air et le soufile
(en grec
az pds), mais trop ténus par rapport à la densité
de J'ean : ainsi elles
rejetteut l'eau et envoient à l'intérieur l'air et le sonffle, » (Galien,
édit.
Kühn, TI, p. 443), 1 est probahle que Galien à emprunté cette
théorie à
ses devanciers, et quelques-uns l'ont fait remonter jusqu'à
Hippocrate,
{1i Athénée, Deipnos., 553, E et «uiv,
(2) Par exemple, suivant Euripide, Hippolyte 392, Tamour
a blessé
Phèdre, Étotwgev.
13} « Hippocrate., affirmant que toutes les maladies sont des
blessures » (Galien, édit. Kühn, VII, p. 745).
retrouve non seulement chez Platon.
Hippocrate,
Tomére. Pribagorc,
Grundriss der Geschichte der griech. Philosophie, à
plus noble et la partie mo
uoble » 14e part. an,
Didot, 1, 268j, il répète en somme
ec qu'avait dit
[11, 10, édition
Flan,
De mene
Démocrite (Diels, Fragmente der Vorsakratiker. 4 àd., 11, p. 721, Héraclite sans doute (ibid. 1, p. 981, Posidonius 1d'ap
s Galien, V, 425,
“édition Kühu}, Plutarque (De virt, morali. 8j, Aristide OQaintilien (De musica, Il, p. 60, édition Meibomius:, Clément d'Alexandrie 'Strom.. IV,
23), Philon le Juif (De agricultura, 16. Legis allegoriae, 1H, 38}, d autres,
saus compter les poètes, ont adopté ou expliqné cette théorie.
Les Stoïciens eux-mèmes ont sans doute pris cetie upinion comme
point de départ, si l’on s'en fie à Sénèque {Epist. RCI : celui-ci distingue d'abord le corps el l'âme, puis, dans l'âme, les parties servantes et
le principal, dans le principal, l'irraisonnable et le raisonnable ù enfin il
dit : «Irrationalis pars auimi duas habet partes : alteram animosam,
ambitiosam, impoientem, positam in affectionibus; alteram humilem,
languidam, voluptatibus deditam ».
|
(2) Homère fait appeler goévas %hé, litt, « égaré pour ce qui est de
phrénes », le dieu Arès bouleversé par la douleur. Euripide appelle
l'amour de Phèdre « une maladie et un égarement des phrénes », v630%...
xai mhävoy goevv, Hippolrte 282.
Seite 4
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)ser, ce sont certainement des mouvements s'il en fut;
chacun de ces actes est un mouvement, el c'est l'âme qui
les
produit. Par exemple,
s'indigner. craindre, auront
lieu parce que le cœur sera mu de telle facon... Or ces
phénomènes se produisent par le déplacement de certains
éléments mis en mouvement, ou par l'altération de cerlains autres... » (De l’äme, I, 4, 11, traduction Barthélemy
Saint-Hilaire). Et plus tard Galien parlera de « mouvements de la passion, se produisant dans l'appareil du
corps, qui peuvent devenir considérables et fréquents »
(V, p. 465), de « mouvements de la passion qui n'ontrien
de violent » (V, 463).
En notant que le mouvement de la passion atteint le
cœur {vers 15), Théocrite est encore d'accord avec les philosophes et les médecins.
«
+.
Le dernier vers du Cyclope, où Polyphème apparait
guéri « plus facilement que s'il avait donné de l'or », nous
fait penser aux honoraires des médecins.
|
Le médecin Érasistrate, ayant guéri le roi Antiochos,
recut de Ptolémée, fils d'Antiochos, cent talents d'or(environ 575.000 francs d'or), nous raconte Pline l'Ancien {/.
N. XXIX, 3). Le même auteur aflirme ailleurs (4. N.
VII, 37) que cent talents d'or furent donnés à Cléombrote de Céos, le père d'Érasistrate.
Or Nicias, le médecin auquel Théocrite adresse son
idylle, était un « compagnon » d'Érasistrate : nous le
savons par le scholiaste de Théocrite, qui cite du reste sa
source, Denys d'Éphèse.
Érasistrate, dont les ouvrages sont malheureusement
103
Mais il se distingua tout particulièrement dans un cas
resté célèbre.
Le jeune Antiochos, fils du roi Seleucos, dépérissait,
et
sans que personne autour de Iui pût deviner la nature
la
la cause de son mal. Érasistrate, mandé, discerna que
c'était
maladie avait une cause morale, puis devina que
r
l'amour. Ensuite, observant les changements de couleu
qui se produisaient chez le jeune homme. l'irrégularité et
le trouble du
pouls à certains moments, il
s'apercut
qu'Antiochos aimait Stratonice, la jeune femme de son
vieux père. Quand il eut découvert le sentiment que le
jeune homme voulait cacher, l'habile médecin vint dire au
roi qu'on ne pouvait guérir le mal de son lils. un amour
impossible à satisfaire. Au roi, surpris de cette difficulté,
il déclara d’abord que la femme aimée d'Antiochos était
supla sienne, à lui Érasistrate. Et comme Séleucos le
pliait de renoncer à cette femme. Érasistrate lui demanda
si lui-mème agirait ainsi dans un cas pareil. Le roi le
jura. Alors Érasistrate dévoila la vérité, qu'Antiochos
aimait Stratonice, mais mourrait plutôt que d'avouer cet
amour. Le vieux roi, mettant l'amour paternel au-dessus
de l'amour conjugal, donna Stratonice comme épousé à
son fils. et lui céda en mème temps toute une partie de
=
Son royaume.
Voilà l'anecdote que rapportent. avec des détails parfois
un peu différents, mais un fond toujours identique, Valère
Maxime (V, 7), Plutarque {Démétrius, 38), Appien (De reb.
Syr., 59-61), Lucien (De deu Syria, 17-18). Julien (Wiso-
630
pog. p. 447-449), à laquelle Galien fait allusion (XIV,
et XVII, B, 18), que résume Suidas en son Lerique (sons
le mot Érasistrate’.
perdus, apparaît comme l'un des plus savants et l'un des
plus habiles médecins de l'antiquité hellénique (1).
rapportée
la vivisection sur des criminels. Telle affirmation d'Érasistrate,
on
circulati
la
à
par Galien, semble contenir en principe la théorie relative
cerdu
s
du sang, Il avait fait aussi d'importantes études sur les fouction
(1) Celse nous apprend (De medicina, praef.. 1, 6) qu'Érasisirate (ainsi
qu’'Hérophile) non seulement disséqua des cadavres. mais put pratiquer
veau et dun système nerveux,
Seite 5
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Des critiques modernes (1) ont voulu nier l'authenticité
de cette curieuse histoire. Si l’on s'en fie à la Chronique
d'Eusèbe, disent-ils, Érasistrate « florissait » vers la
3° année de la 130° Olympiade, c’est-à-dire vers 258-257
av. J.-C.; il était donc né entre 310 et 300; or, le mariage
d'Antiochos avec Stratonice n'a pu se célébrer que vers
294; Érasistrate avait alors, tout au plus, 16 ans; la gloire
et l'autorité que suppose l'anecdote ne pouvaient appartenir à un enfant de cet àge.
Faut-il préférer le témoignage du seul Eusèbe à celui
103
LA MÉDECINE ET LA PHILOSOPHIE DE THÉOCRITE
On ne saurait donc en douter : l’histoire était traitée
partout comme véridique; Théoerite ne pouvait l'ignorer.
et, s'adressant à un médecin. ami d'Érasistrate, ne pouvait l'oublier.
Du reste une anecdote semblable montrait Hippocrate
lui-même habile à discerner une maladie d'amour. Le
peuple de Macédoine, inquiet de voir son roi dépérir,
avait fait appeler Hippocrate, et celui-ci découvrit que
Perdiccas était amoureux de Phila, la « pallax » de son
père mort (1).
d'auteurs considérables, et fort différents les uns des
Longtemps après Théocrite, il est vrai, le médecin
autres par leur esprit et leur origine ? Ce serait déjà fort
téméraire. Mais nous n'avons pas la Chronique mème
d'Eusébe : il nous en reste seulement un résumé en latin.
Ce résumé, à la date de la 130° Olyÿmpiade, contient la
phrase : Erasistratus medicus agnoscitur. Ne pouvonsnous pas supposer que le copiste latin a transporté cette
Galien eut des diagnostics analogues qu'il raconte luiligne d’un endroit à l'autre? Ne pouvons-nous, plus simdu danseur Pvlade (XIV, 630-631: Et Galien a cxpose
quelques idées sur la maladie de l'amour. Lei ?V, 29; il
reconnaît que la faculté « épithumétique ». c'est-à-dire la
plement encore, admettre que l'auteur a voulu dire uniquement: « Érasistrate acquiert alors un nouveau titre
de gloire», sans rien préciser sur le titre de gloire et l’âge ?
En tout cas, Georgios Syncellos, l'historien bvzantin,
même avec complaisance. Une fois il reconnat qu'unjeune
homme était amoureux, en constatant que son pouls était
anormal et irrégulier, mais redevenait regulier quand la
femme aimée était partie {Œuvres XNTIT B. 40 Une
autre fois, il sut discerner qu'une fenime était amoureuse
faculté qui ressent et désire, lance parfois l'homme dans
un amour inguérissable : il a entendu Lel amoureux déclaqui semble avoir suivi, de facon générale, les mêmes
sources qu'Eusèbe, nous dit, en termes tres nets, dans sa
Chronographia {p. 274 B) : « Érasistrate se faisait reconnaître sous Séleucos, comme un médecin très éminent :
il sut voir qu'Antiochos, fils de Séleucos, était terriblement malade à cause de l’amour qu'il portait à la femme
de son père, fille de Démétrius, et ainsi s'attira une grande
admiration. Séleucos, touché par la souffrance de son fils,
lui cède sa femme. »
{4} Voir notamment la Heal-FEncyrclopädie de Pauly-Wissowa, art. Ærasistratus, J, Merk dans Rhein. Mrs. 68 (1893), p. 366. Par contre, BouchéLeclereq, Histoire des Séleucides, p. 40, avait rapporté l’histoire de Stratonice, Autiochos, Érasistrate, sans soulever d'objection sur les dates.
a
rer qu'il voudrait bien se débarrasser de cette passion,
mais ne le pouvait pas... Ailleurs il aflirme avec force
que l'amour n'est pas « une maladie divine », pas plus
que l'épilepsie (XVIII, B, 18)... Dans l'amour déréglé. le
ES
.
.
-1:
.
:
Ù
pouls ‘devient excessif et irrégulier, dit-il (KVE, 410);
mais les battements du pouls montrent l'excès de la passion sans indiquer la nature de la passion: il n'y a pas de
pouls particulier à l'amour... Et ainsi de suite.
de
Donc les médecins hellènes, étudiant les facultés
l'âme aussi bien que les organes du corps, s'appliquaient
(1) Soranus, Vita Hippocratis, dans les UEuvres d'Hippocrate, édit,
Kübn, III, p. 852.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)L'ACROPOLE
à reconnaître et à expliquer le mauvais fonctionnement de
ces facultés. Ils soignaient les passions de l'âme aussi bien
que les maladies du corps.
“
LA MÉDECINE ET LA
PHILOSOPHIE LE THÉOCRITF
107
notamment la réunion de la danse. du rythme, et du
chant vocal où instrumental (1). Le Cyelope de Théocrite
chante, assis sur un rocher: sa « musique » comprend
done des paroles poétiques, un rythme, une mélodie.
La « muse » a trois grandes utilités, « dit Aristote
Théocrite ne contredit pas les médecins.
Sans doute il semble croire à l'origine divine de l'amour,
quand il l'attribueà un trait d'Aphrodite {v. 16), de même
que Sophocle (fragment 619 N) a appelé l’amour de Phèdre
pour son beau-fils « une maladie lancée par les dieux ».
Maïs un médecin où un philosophe grec auraient reconnu
là des expressions poétiques ou mythiques, ne pouvant
représenter la vérité dernière, puisque les dieux ne sont
pas sujets aux passions, et ne peuvent inspirer des passions mauvaises.
Partout ailleurs, Théocrite s'exprime à peu près en médecin. Et le remède qu'il préconise contre la passion de
{Pol. VII, 7) suivant en cela Platon et Py thagore. et expril'amour, l'art des Muses, a été préconisé avant lui par des
nence des jeunesgens qui se préparent à attaquer une
médecins aussi bien que par des philosophes.
Il yaurait grand intérèt à étudier de nouveau ce que les
Grecs, philosophes et médecins, out pu dire sur les effets
divers produits par les différents arts consacrés aux
Muses, par la réunion de plusieurs arts, par la « musique »
à laquelle on assiste, et celle où l'on tient un rôle actif,
mant en in de compte une idée commune à peu près à
tons les Grecs : elle instruit. elle purifie les passions, elle
——.
distrait.
la « musique » — pour ne
La guérison des passions par
parler que de eette utilité — se pratiquail usucllement
chez les Pythagoriciens, qui étaient à la fois médecins et
philosophes.
Suivant Plutarque (De Îs. rt Os. SU), lés
Pythagoriciens jouaient de la lyre avant de s'endormir
« pour charmer et soigner la partie passionnée et déraisonnable de l'homme ». Pythagorr employa une espèce
de « musique » (+ srovèsio ufcs) pour ramener à la contifamille chaste (Sextus, Adv. Meih. N1,8;
},
Quintilien,
10; Jamblique, Vita Pyth., 193). — Platon rappelle comment les mères et les nourrices apaiseut les terreurs des
tout jeunes enfants en les bercant dans leurs bras et en
chantant de petites chansons Leges 790 e, . Ailleurs (7i-
ES
mœus 41 dj il affirme : « L'harmonie, consistant en moupar les instruments à vent ou les instruments à corde, par
vements de même nature que les transports de notre âme,
les différentes espèces de danse {1}, par les divers modes
ne parait pas, à ceux qui cultivent sagement les Muses,
musicaux..., par le dithyrambe, les chœurs tragiques...
L'intérêt
ne serait pas moindre à considérer l'exactitude
de ces théories...
1l'suffira de noter ici quelques points.
Par « musique », les Grecs entendent soit l'ensemble des
neuf arts consacrés aux Muses, soit une partie seulement,
(4) L'intéressant article de M. Alex. Philadelpheus sur La danse antique
{l'Acropole, octobre-décembre 1926) démontre bien la valeur « édneative »
de certaines danses antiques.
avoir comme seule utilité celle qu’on lui reconnaît d'ordinaire aujourd'hui, de procurer un plaisir irraisonnable.
C'est à cause des transports désordonnés qui peuvent exister dans notre âme, afin que cette âme ait une alliée pour
ramener en elle-mème le bon ordre et la concorde, que
l'harmonie nous a été donnée par les Muses. Quant au
rythme, c'est le manque de mesure et de grâce dans lequel
(1! Strabon, X, p. 167.
Seite 7
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)LA MÉDECINE ET LA PHILOSOPHIE DE THÉOCRITE
se trouvent la plupart des hommes qui a excité, de la même
facon, les mêmes Muses à nous le donner. » Platon et Aristote disent que l'on calmait certaines maladies furieuses
les sons de la flûte; mais, traitant la partie de l'âme sujette
aux passions, partie irraisonnable, ils l'excitent ou l'apaisent par des mouvements irraisonnables. Ce qui est. dans
l'homme, privé de raison, est affecté en bien ou en mal
par ce qui est privé de raison; quant à la raison, elle est
affectée par la science et l'étude » (V, 472-473).
Aristide Quintilien /De musiea, Il, p. 61. édit. Meiboraius) explique de mème qu’il y a deux sortes de méthodes
pour former l'âme raisonnable, ou l'âme sans raison, car
il s’agit, pour l'intelligence, de la conserver libre et pure,
pour la partie irraisonnable « qui s'agite sans régle, comme
par des chants et des danses (Platon, ibid. ; Aristote, Polit.,
VIII, 7). — Le médecin Asclépiade soignait avec succès
les « phrénétiques » par la symphonie {Censorinus, De die
natali. XII)...
La guérison du Cyclope Polyphème, atteint de folie
pure (vers 11 de l'idylle XI de Théocrite), ne diffère donc
pas des cures pratiquées par les médecins ou les philosophes.
Comment la « musique » pouvait-elle, dans l'idée des
Anciens, débarrasser des passions?
Les passions, ayant un principe irraisonnable, peuvent
ne pas obéir à la raison : de là, pour les dominer, la nécessité — outre la prière, les sacrifices, les purifications,
— d'un moyen irraisonnable qui est la « musique ». Voilà
l'idée capitale.
« Que l'âme ait en elle-même quelque chose de composé, de double, et de divers, la partie déraisonnable
étant unie et adaptée par nécessité et par nature à la raison, Pythagore, semble-t-il, ne l'a pas ignoré : on peut le
conjecturer d’après le souci qu'il a eu de la musique, qu'il
a employée à la fois pour charmer et exciter l'âme; il avait
la persuasion que tout, dans l'âme, n’obéit pas à la raison
_-et aux sciences, que tout ne peut pas, par la raison, être
détourné du mal, mais que l’âme a besoin d'autre chose
| qui, de concert avec la volonté, persuade, façonne, soigne,
.afin qu'elle puisse entendre et suivre la philosophie. »
(De'‘virtute morali, 3).
L Galien, après avoir rappelé que Posidonius et Platon
prescrivent tel ou tel rythme, tellé ou telle harmonie.:.,
une bête sauvage, de la guérir et de la soigner, sans lui
permettre de s'’emporter à des excès, ni de s'affaisser
entièrement ».
Ainsi, d'après les Anciens, la musique exercait une
action d'ordre physique ou. si l'on veut, physiologique.
Le médecin Hérophile avait observé que les rvthmes musicaux ont une action sur le « pouls des veines » ‘nous
dirions « des artères »; (1). D'autres avaient remarqué que
la musique agil sur la respiration, les artères, les nerfs
(Aristide Quintilien, De musica, il. p. 106-1071.
Les mouvements produits dans le corps par la « musi‘que » corrigentles mouvements produits par les passions :
« Le mouvement apporté de l'extérieur surmonte l'agitation intérieure due à la crainte ou à la fureur » {Platon,
Leges T91 a).
Mais les mouvements apportés par la « musique » doivent avoir de l'analogie avec ceux que produit la passion
elle-mème,'« car il n'est pas possible d'aider l’âme,'quand
elle est dans une agitation extrême, par d'autres moyens
que ceux qu'elle emploie quand elle est modérément axitée » (Aristide Quintilien, De musica, 11, 66-67}. « La joie,
le chagrin, l'enthousiasmos {délire furieux) incommodent.
suivant la passion à guérir, parce que « la cause des passions détermine la facon de les guérir », ajoute : « Ce ne
. sont pas les jugements de la raison qu’ils réforment avec
(1) Ceusorinus, De die natali, XII.
Seite 8
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)DURANT
L'ACROPOLE
LA MÉDECINE
ii
ET LA PHILOSOPHIE DE THÉOCRITE
La faculté épithumétique étant une bète sauvage, il s'agit
On peut les guérir par la musique. parce que la musique
est quelque chose qui se produit spontanément dans l'âme
de la nourrir et de la mener se repaitre sans qu’elle
commette de dégâts, semble dire cette belle métaphore,
tout comme la métaphore employée par Eschrle ‘4$aï
n
sous l'influence de la joie, du chagrin. de l'enthousiasmos » (id., tbid). C'est par la crainte et la pitié que la tragédie purifie les passions de même genre que la crainte
et la pitié, à dit Aristote {Poétique, VI, 6. C'est en chantant son amour que le Polyphème de Théocrite guérit
de cel amour.
La disparition d’une passion sous cette aclion de la
musique s'exprime soit par le terme propre de guérison
(arts, latsee, comme disaient les Pythouoriciens sui-
QE
:
?
memnon 669) : oununcduss sè 605. Et la métaphore garde
bien l'idée que la passion est quelque chose de physiologique et qu'elle peut se guérir par un moyen physiologique.
Victor MAGNIEN,
Professeur a LL
vant Jamblique, Fét. Pyth.. p. 402, et d'autres), soit par
des métaphores diverses,
C'est une « dérivation : :
« Les mouvements de l'äme qu’elle accomplit quand
elle est dominée par des passions désordonnées. ils {les
Anciens) ont essayé de les calmer en rameuant, par l'ouie
ou la vue, un état agréable dans l'ardeur vitale :1:, de
même qu'un cours d'eau emporté à travers des lieux
escarpés et inaccessibles, ou bien se perdant dans des
lieux marécageux, on le dérive vers une plaine accessible
et fertile » (De musica, Il, p. 67).
C'est une « digestion » : xatanémteuv (Jambl., Vi. Pyt.,
p. 402. Homère dit de même « digérer la bile ». « digérer
des soucis », et mème « digérer une blessure », et Philétas, d'après Stobée, 7lorilegium, 124, 26, « digérer des
h
,
*
souffrances »).
J'est un « redressement » : éravéghwst: (Jambl., F ut.
Pyth., p. 195).
C'est une « purification » : x&faoous (ibid., p. 110, el souvent chez d’autres auteurs).
Théocrite a employé une autre métaphore encore :
7°
8
263. Magnien, V.: La médecine et la philosophie dars le
de Theocrite. L'Acropole 2 (1927) 97—111.
gur
Verf. stellt Beriehungen von Theokrits Kyklopengedicht (XD
der
Heïlung
praktischen Philosophie der Pythagoreer fest. bei denen die
Leidenschaften durch die Musik gang und gäbe war.
Enolpatve zôv Écuta, « il faisait repaître son amour » ‘vers 80),
(1} fs vhv Be duos nai Bbeuws merdyovses Yaurubouia.
,,Cyclope‘”