La Medecine et la Philosophie dans le "Cyclope"de Theocrite

Auteur
Magnien, V.
Publié dans
L'Acropole
Année
1927
Sujet
THEOCRITES
Langue
Français
Catégorie
C9 Médecine
Numéro d'archive
5492

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LURmGNLEN, WZ DANS LE « CYCLOPE » DE THÉOCRITE On admire à bon droit l'art avec lequel Théocrite a su transformer le monstre terrible et sanguinaire qu'était le Polyphème de l'Odyssée, en un jeune amoureux chantant sa passion, naïf el rude, touchant et risible. On peut encore louer le poëte. originaire de Svracuse, d’avoir traité un sujel sicilien dans an dialecte sicilien, et d'avoir réalisé la mème harmonie du sujet et de la langue que, par exemple, dans sou idylle Les Syracusaines. Mais le Cyclope présente une autre sorte l'intérêt. Le jeune Cyclope Polyphème est devenu imoureux de la blanche Galatée, qui le fuit et qu'il ne peut suivre dans la mer; envahi par une passion désordonnée, il se con- | sn en 263. Magnien, » V.: V1Lamé ecine et la philosophi sume, et oublie tout ce qui n'est pas son amour. Cepenee : de Theocrite. L Acropole 2 (1927) Ë 1 d e dans le »Oyclope‘ 2 Vert ae . ge set i ungen von Theokrits Kyk lopengedicht (XI) pre es osophie der Pyt hagoreer fest. bei denen die Hei l der nschaften durch die Musik Free der / 2 GT 97-11) 4 dant un jour, assis sur le bord de la mer, il exprime ses sentiments dans une ode: et ce chant le guérit. Voilà l'histoire exposée dans l'idylle; voilà le mythe, dont la signification se trouve notée par les premiers vers : il n’est pas de remède meilleur contre l'amour que l'art des Muses, Sans doute Théocrite a racomé l'histoire, a dépeint le héros, et lui a fait formuler ses pensées et ses désirs, sur un ton plaisant, où même comique, Cela convenait au

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talent agréable de l’auteur, au genre même de sa poésie, velu s'étend depuis une oreille jusque vers l'autre oreille, parce qu'un seul œil s'ouvre sur ma face, qu'un 98 tout proche du genre comique. enfin au sujet, qui ne comporte pas de dangers tragiques pour Polyphème ou pour Galatée. Mais sur ce ton, et avec ce sourire, il a exposé une idée sérieuse, et traité un grand problème, intéressant la médecine et la philosophie. Pour s ‘en persuader, il suflira sans doute de voir combien. dans cette courte idylle de 81 vers, Théoerite a fait d’allusions à des théories médicales ou philosophiques. de s’aviser qu'il pense — sans le dire — à l'affaire extraordinaire où s'illustra le grand médecin du temps, Érasistrate, et enfiu de comprendre qu'en aflirmant la vertu purificatrice de la « musique », il n'a pas suivi une fantaisie individuelle, mais adhéré à une grande doctrine admise par toute l'antiquité hellénique. + +* Des traits nombreux, dans le Cyclope, rappellent la médecine ou la philosophie. Théocrite s'adresse à un médecin. Nicias (vers 5}, dont nous savons par ailleurs encore (1) qu'il fut en même temps poète. Il distingue différentes médieations : 5acu2%0v, remède en général et surtout remède interne; £ÿ/9:970, onguent; rirasroy, poudre (vers 2). Il recommande le remède comme « léger », « agréable », mais le reconnaît « difficile à trouver » (vers 3-4). Son Cyclope vient d'atteindre l'âge de la puberté «ayant depuis peu de la barbe autour de la bouche et des tempes » (vers 9). La physiologie monstrueuse du Cyclope est bien expliquée: « Je sais (dit le Cyclope, s'adressant à Galatée absente) pourquoi tu me fuis! C'est parce qu'un sourcil large nez s'étend au-dessus de ma lèvre » (vers 30-33). Un moment, Polyphème envisure une opération chirurgicale. qui le rendrait moins laid : « Il y a du bois de chène, et, sous la cendre, un feu qui ne s'éteint pas. Je supporterais d'être brûlé par toi et dans mon âme {en grec : Quyr,; et dans mon œil qui n'est plus cher que tout » (vers 51-531. Il veut dire par la qu'il se laisserait brüler les sourcils et les poils de la poitrine. et supporterait la brûlure qu'il en ressentirait jusque dans son oil et dans son souille vital. — Par 5%. il entend done, — comme très souvent les Grecs —, une âme matérielle, qui a son siège dans la poitrine et dans le ca-ur et dont la nature a quelque chose de commun avec 1x nature de l'air (1). Le Cyclope regrette que sa mère ne J'ait pas mis au monde « ayant des branchies » (vers 54ï, car, s'il avait des branchies, il pourrait aller au fond de la mer, visiter le séjour de Galatée. Le poète qui le fait parler n'ignore donc pas que les poissons peuvent vivre dans l'eau grâce à leurs branchies, comme l'avait enseigne Aristote (2), .comme l'enseignait sans doute Nicias, ou l'illustre Erasistrate. ou même Hippocrate (3;. (1) Voir Zeller, La philosophie des Grecs, 1, p, 419-120. Aristote dit {De l'âme, IT, 8, 10, trad. Barthélemy Saint Hilaire). à La natnpe fait servir le souftle soit pour la chaleur intérieure qui est indispensable... soit pour la voix ». Les scholies BL d'Hoimère ont, en N 85, cette définition : À duyi nvebud igctv, — Cette « âme » est distinguée aver soin par les philosophes, de la pensée, ou intelligeure, c'est-ä-dire de la partie qui dirige l'être humain. {21 Aristote a fail remarquer en effet que les êtres qui vivent dans l'eau ont des brauchies : Hist. An., VII, 2, 4. 3} Au nt siècle après J.-C., Galien explique ainsi le » « L'appareil de ce qu'on numine les branchies leur /: aux poissonsi sert de {4 Idylle XXVII, 20. poumous, Car ces branchies sont parsemées de très noiubreux orilicus

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Polyphème, voulant donner de l'inquiétude à sa mère, va lui dire qu'il sent battre violemment son pouls « à la tête et aux pieds » (vers 70) : c'est que les maladies se En mettant la blessure dans le foie, il suit Hippocrate, Platon et la plupart des philosophes et des poëtes grecs reconnaissent surtout, dans la médecine antique, à l'accélération et à l'irrégularité du pouls. Plusieurs détails font allusion à l'herbe. aux plantes, aux fleurs {vers 13. 14, 26, 45-46...): et même le Cyclope précise que telles fleurs viennent en été, telles autres en hiver, en sorte qu'il ne peut les porter ensemble (58-59) : autant de traits qui conviennent aussi bien, sinon mieux. à un naturaliste ou à un médecin qu'à un poète. L'amour du Cyclope n’est pas un amour charmant et Joyeux. Polyphème ne jette pas des pommes. n'envoie pas des roses, des boucles de cheveux. comine le font sou- 40 qui placaient dans le foie, ou vers le foie, la lacuhté de l'âme dite épithumélique, celle qui ressent, désire (1)... Le Cyclope se dit à lui-mème : « Ou tes phrénes se sontelles égarées ? » (vers 72). Théocrite entend done par phrénes, comme les poètes depuis Homère (2, l'ensemble des sentiments et des passions qui se produisent dans le foie ou vers le foie, et peuvent envahir le reste de l'âme. Il considère donc la passion comme un mouvement, Or, Platon a parlé de « mouvement furieux » {Leges 791 a). Aristote a précisé : « S'attrister ou se réjouir, ou pentrois Mi Voir l'Aeropole, octobre-déceubre 926, La dist sensitive, Facuité s ardenr pensée. Fnbouta, fous, vos, facultés, vent les jeunes gens — cadeaux de valeur svmbolique, nous apprend le philosophe péripatéticien Cléarque de Soles, dans un texte conservé par Athénée (li) —. Il'est — ou bien de deux âmes, ne raisonnable et âme irraisonuable 2, se devenu véritablement furieux (vers 11). Il se consume (14. Ïl'inaigrit (vers 69). L'amour du Cyclope est « une blessure qu'un trait de la 175}: quand Aristote parle du diaphragme, g2£êves, qui x grande Aphrodite lui a enfoncée dans le foie, et qui tient le cœur sous sa domination » (vers 15-16). En appelant l'amour une blessure, ©2205, Théocrite est d'accord non seulement avec les poètes (2), mais avec Hippocrate, pour qui toutes les maladies sont des blessures (3). vxtrémement petits par lesquels peuvent passer l'air et le soufile (en grec az pds), mais trop ténus par rapport à la densité de J'ean : ainsi elles rejetteut l'eau et envoient à l'intérieur l'air et le sonffle, » (Galien, édit. Kühn, TI, p. 443), 1 est probahle que Galien à emprunté cette théorie à ses devanciers, et quelques-uns l'ont fait remonter jusqu'à Hippocrate, {1i Athénée, Deipnos., 553, E et «uiv, (2) Par exemple, suivant Euripide, Hippolyte 392, Tamour a blessé Phèdre, Étotwgev. 13} « Hippocrate., affirmant que toutes les maladies sont des blessures » (Galien, édit. Kühn, VII, p. 745). retrouve non seulement chez Platon. Hippocrate, Tomére. Pribagorc, Grundriss der Geschichte der griech. Philosophie, à plus noble et la partie mo uoble » 14e part. an, Didot, 1, 268j, il répète en somme ec qu'avait dit [11, 10, édition Flan, De mene Démocrite (Diels, Fragmente der Vorsakratiker. 4 àd., 11, p. 721, Héraclite sans doute (ibid. 1, p. 981, Posidonius 1d'ap s Galien, V, 425, “édition Kühu}, Plutarque (De virt, morali. 8j, Aristide OQaintilien (De musica, Il, p. 60, édition Meibomius:, Clément d'Alexandrie 'Strom.. IV, 23), Philon le Juif (De agricultura, 16. Legis allegoriae, 1H, 38}, d autres, saus compter les poètes, ont adopté ou expliqné cette théorie. Les Stoïciens eux-mèmes ont sans doute pris cetie upinion comme point de départ, si l’on s'en fie à Sénèque {Epist. RCI : celui-ci distingue d'abord le corps el l'âme, puis, dans l'âme, les parties servantes et le principal, dans le principal, l'irraisonnable et le raisonnable ù enfin il dit : «Irrationalis pars auimi duas habet partes : alteram animosam, ambitiosam, impoientem, positam in affectionibus; alteram humilem, languidam, voluptatibus deditam ». | (2) Homère fait appeler goévas %hé, litt, « égaré pour ce qui est de phrénes », le dieu Arès bouleversé par la douleur. Euripide appelle l'amour de Phèdre « une maladie et un égarement des phrénes », v630%... xai mhävoy goevv, Hippolrte 282.

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ser, ce sont certainement des mouvements s'il en fut; chacun de ces actes est un mouvement, el c'est l'âme qui les produit. Par exemple, s'indigner. craindre, auront lieu parce que le cœur sera mu de telle facon... Or ces phénomènes se produisent par le déplacement de certains éléments mis en mouvement, ou par l'altération de cerlains autres... » (De l’äme, I, 4, 11, traduction Barthélemy Saint-Hilaire). Et plus tard Galien parlera de « mouvements de la passion, se produisant dans l'appareil du corps, qui peuvent devenir considérables et fréquents » (V, p. 465), de « mouvements de la passion qui n'ontrien de violent » (V, 463). En notant que le mouvement de la passion atteint le cœur {vers 15), Théocrite est encore d'accord avec les philosophes et les médecins. « +. Le dernier vers du Cyclope, où Polyphème apparait guéri « plus facilement que s'il avait donné de l'or », nous fait penser aux honoraires des médecins. | Le médecin Érasistrate, ayant guéri le roi Antiochos, recut de Ptolémée, fils d'Antiochos, cent talents d'or(environ 575.000 francs d'or), nous raconte Pline l'Ancien {/. N. XXIX, 3). Le même auteur aflirme ailleurs (4. N. VII, 37) que cent talents d'or furent donnés à Cléombrote de Céos, le père d'Érasistrate. Or Nicias, le médecin auquel Théocrite adresse son idylle, était un « compagnon » d'Érasistrate : nous le savons par le scholiaste de Théocrite, qui cite du reste sa source, Denys d'Éphèse. Érasistrate, dont les ouvrages sont malheureusement 103 Mais il se distingua tout particulièrement dans un cas resté célèbre. Le jeune Antiochos, fils du roi Seleucos, dépérissait, et sans que personne autour de Iui pût deviner la nature la la cause de son mal. Érasistrate, mandé, discerna que c'était maladie avait une cause morale, puis devina que r l'amour. Ensuite, observant les changements de couleu qui se produisaient chez le jeune homme. l'irrégularité et le trouble du pouls à certains moments, il s'apercut qu'Antiochos aimait Stratonice, la jeune femme de son vieux père. Quand il eut découvert le sentiment que le jeune homme voulait cacher, l'habile médecin vint dire au roi qu'on ne pouvait guérir le mal de son lils. un amour impossible à satisfaire. Au roi, surpris de cette difficulté, il déclara d’abord que la femme aimée d'Antiochos était supla sienne, à lui Érasistrate. Et comme Séleucos le pliait de renoncer à cette femme. Érasistrate lui demanda si lui-mème agirait ainsi dans un cas pareil. Le roi le jura. Alors Érasistrate dévoila la vérité, qu'Antiochos aimait Stratonice, mais mourrait plutôt que d'avouer cet amour. Le vieux roi, mettant l'amour paternel au-dessus de l'amour conjugal, donna Stratonice comme épousé à son fils. et lui céda en mème temps toute une partie de = Son royaume. Voilà l'anecdote que rapportent. avec des détails parfois un peu différents, mais un fond toujours identique, Valère Maxime (V, 7), Plutarque {Démétrius, 38), Appien (De reb. Syr., 59-61), Lucien (De deu Syria, 17-18). Julien (Wiso- 630 pog. p. 447-449), à laquelle Galien fait allusion (XIV, et XVII, B, 18), que résume Suidas en son Lerique (sons le mot Érasistrate’. perdus, apparaît comme l'un des plus savants et l'un des plus habiles médecins de l'antiquité hellénique (1). rapportée la vivisection sur des criminels. Telle affirmation d'Érasistrate, on circulati la à par Galien, semble contenir en principe la théorie relative cerdu s du sang, Il avait fait aussi d'importantes études sur les fouction (1) Celse nous apprend (De medicina, praef.. 1, 6) qu'Érasisirate (ainsi qu’'Hérophile) non seulement disséqua des cadavres. mais put pratiquer veau et dun système nerveux,

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Des critiques modernes (1) ont voulu nier l'authenticité de cette curieuse histoire. Si l’on s'en fie à la Chronique d'Eusèbe, disent-ils, Érasistrate « florissait » vers la 3° année de la 130° Olympiade, c’est-à-dire vers 258-257 av. J.-C.; il était donc né entre 310 et 300; or, le mariage d'Antiochos avec Stratonice n'a pu se célébrer que vers 294; Érasistrate avait alors, tout au plus, 16 ans; la gloire et l'autorité que suppose l'anecdote ne pouvaient appartenir à un enfant de cet àge. Faut-il préférer le témoignage du seul Eusèbe à celui 103 LA MÉDECINE ET LA PHILOSOPHIE DE THÉOCRITE On ne saurait donc en douter : l’histoire était traitée partout comme véridique; Théoerite ne pouvait l'ignorer. et, s'adressant à un médecin. ami d'Érasistrate, ne pouvait l'oublier. Du reste une anecdote semblable montrait Hippocrate lui-même habile à discerner une maladie d'amour. Le peuple de Macédoine, inquiet de voir son roi dépérir, avait fait appeler Hippocrate, et celui-ci découvrit que Perdiccas était amoureux de Phila, la « pallax » de son père mort (1). d'auteurs considérables, et fort différents les uns des Longtemps après Théocrite, il est vrai, le médecin autres par leur esprit et leur origine ? Ce serait déjà fort téméraire. Mais nous n'avons pas la Chronique mème d'Eusébe : il nous en reste seulement un résumé en latin. Ce résumé, à la date de la 130° Olyÿmpiade, contient la phrase : Erasistratus medicus agnoscitur. Ne pouvonsnous pas supposer que le copiste latin a transporté cette Galien eut des diagnostics analogues qu'il raconte luiligne d’un endroit à l'autre? Ne pouvons-nous, plus simdu danseur Pvlade (XIV, 630-631: Et Galien a cxpose quelques idées sur la maladie de l'amour. Lei ?V, 29; il reconnaît que la faculté « épithumétique ». c'est-à-dire la plement encore, admettre que l'auteur a voulu dire uniquement: « Érasistrate acquiert alors un nouveau titre de gloire», sans rien préciser sur le titre de gloire et l’âge ? En tout cas, Georgios Syncellos, l'historien bvzantin, même avec complaisance. Une fois il reconnat qu'unjeune homme était amoureux, en constatant que son pouls était anormal et irrégulier, mais redevenait regulier quand la femme aimée était partie {Œuvres XNTIT B. 40 Une autre fois, il sut discerner qu'une fenime était amoureuse faculté qui ressent et désire, lance parfois l'homme dans un amour inguérissable : il a entendu Lel amoureux déclaqui semble avoir suivi, de facon générale, les mêmes sources qu'Eusèbe, nous dit, en termes tres nets, dans sa Chronographia {p. 274 B) : « Érasistrate se faisait reconnaître sous Séleucos, comme un médecin très éminent : il sut voir qu'Antiochos, fils de Séleucos, était terriblement malade à cause de l’amour qu'il portait à la femme de son père, fille de Démétrius, et ainsi s'attira une grande admiration. Séleucos, touché par la souffrance de son fils, lui cède sa femme. » {4} Voir notamment la Heal-FEncyrclopädie de Pauly-Wissowa, art. Ærasistratus, J, Merk dans Rhein. Mrs. 68 (1893), p. 366. Par contre, BouchéLeclereq, Histoire des Séleucides, p. 40, avait rapporté l’histoire de Stratonice, Autiochos, Érasistrate, sans soulever d'objection sur les dates. a rer qu'il voudrait bien se débarrasser de cette passion, mais ne le pouvait pas... Ailleurs il aflirme avec force que l'amour n'est pas « une maladie divine », pas plus que l'épilepsie (XVIII, B, 18)... Dans l'amour déréglé. le ES . . -1: . : Ù pouls ‘devient excessif et irrégulier, dit-il (KVE, 410); mais les battements du pouls montrent l'excès de la passion sans indiquer la nature de la passion: il n'y a pas de pouls particulier à l'amour... Et ainsi de suite. de Donc les médecins hellènes, étudiant les facultés l'âme aussi bien que les organes du corps, s'appliquaient (1) Soranus, Vita Hippocratis, dans les UEuvres d'Hippocrate, édit, Kübn, III, p. 852.

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L'ACROPOLE à reconnaître et à expliquer le mauvais fonctionnement de ces facultés. Ils soignaient les passions de l'âme aussi bien que les maladies du corps. “ LA MÉDECINE ET LA PHILOSOPHIE LE THÉOCRITF 107 notamment la réunion de la danse. du rythme, et du chant vocal où instrumental (1). Le Cyelope de Théocrite chante, assis sur un rocher: sa « musique » comprend done des paroles poétiques, un rythme, une mélodie. La « muse » a trois grandes utilités, « dit Aristote Théocrite ne contredit pas les médecins. Sans doute il semble croire à l'origine divine de l'amour, quand il l'attribueà un trait d'Aphrodite {v. 16), de même que Sophocle (fragment 619 N) a appelé l’amour de Phèdre pour son beau-fils « une maladie lancée par les dieux ». Maïs un médecin où un philosophe grec auraient reconnu là des expressions poétiques ou mythiques, ne pouvant représenter la vérité dernière, puisque les dieux ne sont pas sujets aux passions, et ne peuvent inspirer des passions mauvaises. Partout ailleurs, Théocrite s'exprime à peu près en médecin. Et le remède qu'il préconise contre la passion de {Pol. VII, 7) suivant en cela Platon et Py thagore. et expril'amour, l'art des Muses, a été préconisé avant lui par des nence des jeunesgens qui se préparent à attaquer une médecins aussi bien que par des philosophes. Il yaurait grand intérèt à étudier de nouveau ce que les Grecs, philosophes et médecins, out pu dire sur les effets divers produits par les différents arts consacrés aux Muses, par la réunion de plusieurs arts, par la « musique » à laquelle on assiste, et celle où l'on tient un rôle actif, mant en in de compte une idée commune à peu près à tons les Grecs : elle instruit. elle purifie les passions, elle ——. distrait. la « musique » — pour ne La guérison des passions par parler que de eette utilité — se pratiquail usucllement chez les Pythagoriciens, qui étaient à la fois médecins et philosophes. Suivant Plutarque (De Îs. rt Os. SU), lés Pythagoriciens jouaient de la lyre avant de s'endormir « pour charmer et soigner la partie passionnée et déraisonnable de l'homme ». Pythagorr employa une espèce de « musique » (+ srovèsio ufcs) pour ramener à la contifamille chaste (Sextus, Adv. Meih. N1,8; }, Quintilien, 10; Jamblique, Vita Pyth., 193). — Platon rappelle comment les mères et les nourrices apaiseut les terreurs des tout jeunes enfants en les bercant dans leurs bras et en chantant de petites chansons Leges 790 e, . Ailleurs (7i- ES mœus 41 dj il affirme : « L'harmonie, consistant en moupar les instruments à vent ou les instruments à corde, par vements de même nature que les transports de notre âme, les différentes espèces de danse {1}, par les divers modes ne parait pas, à ceux qui cultivent sagement les Muses, musicaux..., par le dithyrambe, les chœurs tragiques... L'intérêt ne serait pas moindre à considérer l'exactitude de ces théories... 1l'suffira de noter ici quelques points. Par « musique », les Grecs entendent soit l'ensemble des neuf arts consacrés aux Muses, soit une partie seulement, (4) L'intéressant article de M. Alex. Philadelpheus sur La danse antique {l'Acropole, octobre-décembre 1926) démontre bien la valeur « édneative » de certaines danses antiques. avoir comme seule utilité celle qu’on lui reconnaît d'ordinaire aujourd'hui, de procurer un plaisir irraisonnable. C'est à cause des transports désordonnés qui peuvent exister dans notre âme, afin que cette âme ait une alliée pour ramener en elle-mème le bon ordre et la concorde, que l'harmonie nous a été donnée par les Muses. Quant au rythme, c'est le manque de mesure et de grâce dans lequel (1! Strabon, X, p. 167.

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LA MÉDECINE ET LA PHILOSOPHIE DE THÉOCRITE se trouvent la plupart des hommes qui a excité, de la même facon, les mêmes Muses à nous le donner. » Platon et Aristote disent que l'on calmait certaines maladies furieuses les sons de la flûte; mais, traitant la partie de l'âme sujette aux passions, partie irraisonnable, ils l'excitent ou l'apaisent par des mouvements irraisonnables. Ce qui est. dans l'homme, privé de raison, est affecté en bien ou en mal par ce qui est privé de raison; quant à la raison, elle est affectée par la science et l'étude » (V, 472-473). Aristide Quintilien /De musiea, Il, p. 61. édit. Meiboraius) explique de mème qu’il y a deux sortes de méthodes pour former l'âme raisonnable, ou l'âme sans raison, car il s’agit, pour l'intelligence, de la conserver libre et pure, pour la partie irraisonnable « qui s'agite sans régle, comme par des chants et des danses (Platon, ibid. ; Aristote, Polit., VIII, 7). — Le médecin Asclépiade soignait avec succès les « phrénétiques » par la symphonie {Censorinus, De die natali. XII)... La guérison du Cyclope Polyphème, atteint de folie pure (vers 11 de l'idylle XI de Théocrite), ne diffère donc pas des cures pratiquées par les médecins ou les philosophes. Comment la « musique » pouvait-elle, dans l'idée des Anciens, débarrasser des passions? Les passions, ayant un principe irraisonnable, peuvent ne pas obéir à la raison : de là, pour les dominer, la nécessité — outre la prière, les sacrifices, les purifications, — d'un moyen irraisonnable qui est la « musique ». Voilà l'idée capitale. « Que l'âme ait en elle-même quelque chose de composé, de double, et de divers, la partie déraisonnable étant unie et adaptée par nécessité et par nature à la raison, Pythagore, semble-t-il, ne l'a pas ignoré : on peut le conjecturer d’après le souci qu'il a eu de la musique, qu'il a employée à la fois pour charmer et exciter l'âme; il avait la persuasion que tout, dans l'âme, n’obéit pas à la raison _-et aux sciences, que tout ne peut pas, par la raison, être détourné du mal, mais que l’âme a besoin d'autre chose | qui, de concert avec la volonté, persuade, façonne, soigne, .afin qu'elle puisse entendre et suivre la philosophie. » (De'‘virtute morali, 3). L Galien, après avoir rappelé que Posidonius et Platon prescrivent tel ou tel rythme, tellé ou telle harmonie.:., une bête sauvage, de la guérir et de la soigner, sans lui permettre de s'’emporter à des excès, ni de s'affaisser entièrement ». Ainsi, d'après les Anciens, la musique exercait une action d'ordre physique ou. si l'on veut, physiologique. Le médecin Hérophile avait observé que les rvthmes musicaux ont une action sur le « pouls des veines » ‘nous dirions « des artères »; (1). D'autres avaient remarqué que la musique agil sur la respiration, les artères, les nerfs (Aristide Quintilien, De musica, il. p. 106-1071. Les mouvements produits dans le corps par la « musi‘que » corrigentles mouvements produits par les passions : « Le mouvement apporté de l'extérieur surmonte l'agitation intérieure due à la crainte ou à la fureur » {Platon, Leges T91 a). Mais les mouvements apportés par la « musique » doivent avoir de l'analogie avec ceux que produit la passion elle-mème,'« car il n'est pas possible d'aider l’âme,'quand elle est dans une agitation extrême, par d'autres moyens que ceux qu'elle emploie quand elle est modérément axitée » (Aristide Quintilien, De musica, 11, 66-67}. « La joie, le chagrin, l'enthousiasmos {délire furieux) incommodent. suivant la passion à guérir, parce que « la cause des passions détermine la facon de les guérir », ajoute : « Ce ne . sont pas les jugements de la raison qu’ils réforment avec (1) Ceusorinus, De die natali, XII.

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DURANT L'ACROPOLE LA MÉDECINE ii ET LA PHILOSOPHIE DE THÉOCRITE La faculté épithumétique étant une bète sauvage, il s'agit On peut les guérir par la musique. parce que la musique est quelque chose qui se produit spontanément dans l'âme de la nourrir et de la mener se repaitre sans qu’elle commette de dégâts, semble dire cette belle métaphore, tout comme la métaphore employée par Eschrle ‘4$aï n sous l'influence de la joie, du chagrin. de l'enthousiasmos » (id., tbid). C'est par la crainte et la pitié que la tragédie purifie les passions de même genre que la crainte et la pitié, à dit Aristote {Poétique, VI, 6. C'est en chantant son amour que le Polyphème de Théocrite guérit de cel amour. La disparition d’une passion sous cette aclion de la musique s'exprime soit par le terme propre de guérison (arts, latsee, comme disaient les Pythouoriciens sui- QE : ? memnon 669) : oununcduss sè 605. Et la métaphore garde bien l'idée que la passion est quelque chose de physiologique et qu'elle peut se guérir par un moyen physiologique. Victor MAGNIEN, Professeur a LL vant Jamblique, Fét. Pyth.. p. 402, et d'autres), soit par des métaphores diverses, C'est une « dérivation : : « Les mouvements de l'äme qu’elle accomplit quand elle est dominée par des passions désordonnées. ils {les Anciens) ont essayé de les calmer en rameuant, par l'ouie ou la vue, un état agréable dans l'ardeur vitale :1:, de même qu'un cours d'eau emporté à travers des lieux escarpés et inaccessibles, ou bien se perdant dans des lieux marécageux, on le dérive vers une plaine accessible et fertile » (De musica, Il, p. 67). C'est une « digestion » : xatanémteuv (Jambl., Vi. Pyt., p. 402. Homère dit de même « digérer la bile ». « digérer des soucis », et mème « digérer une blessure », et Philétas, d'après Stobée, 7lorilegium, 124, 26, « digérer des h , * souffrances »). J'est un « redressement » : éravéghwst: (Jambl., F ut. Pyth., p. 195). C'est une « purification » : x&faoous (ibid., p. 110, el souvent chez d’autres auteurs). Théocrite a employé une autre métaphore encore : 7° 8 263. Magnien, V.: La médecine et la philosophie dars le de Theocrite. L'Acropole 2 (1927) 97—111. gur Verf. stellt Beriehungen von Theokrits Kyklopengedicht (XD der Heïlung praktischen Philosophie der Pythagoreer fest. bei denen die Leidenschaften durch die Musik gang und gäbe war. Enolpatve zôv Écuta, « il faisait repaître son amour » ‘vers 80), (1} fs vhv Be duos nai Bbeuws merdyovses Yaurubouia. ,,Cyclope‘”