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vas À
Persée
http://www.persee.fr
Paul Tannery et la Science grecque
Paul-Henri Michel
Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, Année 1954, Volume 7, Numéro 4
p. 333 - 348
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In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1954, Tome 7 n°4. pp. 333-348.
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Michel Paul-Henri. Paul Tannery et la Science grecque. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1954, Tome 7
n°4. pp. 333-348.
doi : 10.3406/rhs.1954.3466
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Paul
Tannery
la
Science
grecque
L'histoire des sciences exactes présente de grandes difficultés
du fait qu'elle exige à la fois des connaissances scientifiques et des
aptitudes d'historien, auxquelles doit encore s'ajouter, s'il s'agit
de science grecque, une formation de philologue. Ainsi trois condi
tions sont à remplir, dont chacune est nécessaire, mais non suff
isante.
Rares sont les hellénistes en mesure d'interpréter corre
ctement un passage mathématique de Platon. Ne voyons-nous pas
un homme aussi eminent qu'Alfred Croiset traduire par « entiers »
et « fractionnaires » les termes рт)та et app-yjTa (rationnels et irra
tionnels)
(1) ? On peut en dire autant d'Aristote ; certains passages
des Physiques deviennent incompréhensibles dans la version de
Barthélemy-Saint-Hilaire. D'autre part, il faut reconnaître et déplo
rer
que plus d'un savant affecte pour l'histoire, pour la philologie
et en général pour tout ce qui relève du domaine des lettres une
égale indifférence, parfois aggravée de mépris.
A une vaste et double culture, littéraire et scientifique, Paul
Tannery joignait le goût de l'histoire et les dons d'un historien né.
De son propre aveu c'est l'histoire des mathématiques qui l'a conduit
à la philologie et aux études grecques (2) ; mais son grand et rare
mérite est de ne s'être pas contenté d'acquérir, en ces matières,
un minimum de notions indispensables. Il est allé beaucoup plus
loin : sa longue et éclatante collaboration à la Revue de philologie
et à la Revue des éludes grecques en fait foi (3). Parmi ses corres
pondants,
ceux qui ne le connaissaient pas encore personnellement
s'étonnaient toujours d'apprendre qu'il n'était pas philologue de
profession.
(1) Hippias majeur, 303 b.
(2) Pour V histoire de la science hellène, 2 e éd., p. xxiv.
(3) Voir la liste des articles et notes critiques publiés par Paul Tannery dans ces deux
revues (in Mémoires scientifiques, XVII, 99-101 et 101-107).
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)II a été, sinon le premier, du moins un des premiers à réaliser
l'application des méthodes de la philologie moderne aux textes
scientifiques de l'Antiquité, jusqu'alors trop négligés des érudits.
Dans cette voie nouvelle l'avaient précédé, mais de très peu, ses
deux grands amis danois, Heiberg et Zeuthen, qui lui ont survécu
et ont mis tous leurs soins à l'édition de ses Mémoires. Aujourd'hui,
après un demi-siècle, l'histoire scientifique est devenue une disci
pline des plus florissantes : d'année en année, dans tous les pays,
les travaux qui lui sont consacrés augmentent en nombre et en
importance.
* **
Dans la Lisle des travaux de Paul Tannery placée au début du
XVIIe et dernier volume de ses Mémoires scientifiques (pp. 61-121),
l'ensemble des études relatives à la science grecque occupe une
large place. Nous en rappellerons les titres principaux :
1° Pour l'histoire de la science hellène, de Thaïes à Empédocle,
Paris, Félix Alcan, 1887. Cet ouvrage est le remaniement d'une
suite de dix articles parus dans la. Revue philosophique de la France el
de l'étranger de 1880 à 1887. Il a été réédité en 1930 par les soins
de Mgr Diès, avec une préface de Federigo Enriques. Les éditeurs
de 1930 ont entièrement respecté le texte de la publication originale,
s'interdisant même certaines corrections que Tannery n'eût pas
manqué d'approuver. Cette exactitude dans la reproduction est
d'autant plus louable que l'ouvrage n'en est pas moins mis au
courant, par des notes savantes, du dernier état des questions
traitées.
2° La géométrie grecque, comment son histoire nous est parvenue et
ce que nous en savons, Essai critique, Première Partie [seule parue] :
Histoire générale de la géométrie élémentaire, Paris, Gauthier- Villars,
1887. Réimpression d'une suite d'articles publiés dans le Bulletin
des sciences mathématiques, tomes IX, X et XI (années 1885-1887).
Ces articles constituaient eux-mêmes la mise au point d'un cours
libre d'histoire des mathématiques professé à la Sorbonně en 1884
et 1885. La Géométrie grecque est aujourd'hui introuvable en
librairie. Il serait à souhaiter qu'on en fît une réédition comparable
à celle du précédent ouvrage.
3° Recherches sur l'histoire de l'astronomie ancienne, Paris,
Gauthier-Villars, 1893. Mémoires de la Société des Sciences physiques
et naturelles de Bordeaux, 4e série.
Seite 5
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)4° Diophanti Alexandrini Opera omnia, cum graecis commenlariis
edidil el latine inlerpretalus est Paulus Tannery, Leipzig, Teubner,
1893-1895, 2 vol. Édition accompagnée d'une traduction latine des
œuvres de Diophante et de ses commentateurs grecs (1).
5° A ces quatre grands livres s'ajoutent encore les articles de
revues et de dictionnaires, les communications de congrès, les
mémoires, les notes critiques : au total plusieurs centaines d'opus
culesou de notices dont la seule enumeration serait déjà trop
longue, et dont la dispersion rendrait l'accès difficile s'ils n'avaient
été heureusement rassemblés dans les dix-sept volumes des Mémoires
scientifiques (2). Les articles concernant la science grecque se
trouvent principalement dans les tomes I, II, III (Sciences exactes
dans l 'Antiquité), VII (Philosophie ancienne) et IX (Philologie).
* **
Quand Paul Tannery publia La géométrie grecque et Pour Vhisloire de la science hellène, il avait plus de quarante ans. Les deux
ouvrages parurent la même année, et tous deux avaient été si lo
nguement
mûris qu'il serait assez vain de leur assigner un ordre chro
nologique.
L'auteur ne craint d'ailleurs pas d'avouer les difficultés
de son travail : « II y a dix ans que ce livre est commencé », écrit-il
dans la Préface de la Science hellène. On progresse lentement hors des
sentiers battus ! Le titre même de l'ouvrage devait éveiller l'atten
tion
par sa nouveauté. Que fallait-il entendre par « science hellène » ?
Était-ce là un simple synonyme de science grecque ? Sur ce point le
lecteur est éclairé dès les premières pages : la « science hellène »
correspond à une certaine période de la science grecque, celle que
limite, d'un côté, la fin des âges légendaires et, de l'autre, l'expan
sion
alexandrine. Cette période, qui s'étend aux vie, ve et ive siècles
av. J.-C, est celle de l'hellénisme classique. Le terme de « science
hellène » recevait ainsi une acception précise, acception qui a pré
valu et qui demeure aujourd'hui d'un usage courant.
Cette période hellène de la science grecque n'est d'ailleurs
pas envisagée en sa totalité, mais seulement « de Thaïes à Empé(1) Nous ne reviendrons pas sur cet ouvrage dont il est question dans l'article
de J. Itard.
(2) Publiés par J.-L. Heiberg et H. -G. Zeuthen, avec le concours de Mme Paul
Tannery, Toulouse, Edouard Privât et Paris, Gauthier-Villars, 1912-1950. Le t. XVII
(Biographie, bibliographie, compléments et tables), est dû à M. Pierre Louis.
Seite 6
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)docle ». Plus encore que le titre principal, un tel sous-titre avait de
quoi surprendre le lecteur de 1887. Les noms de Thaïes et d'Empédocle n'appartenaient-ils pas à la philosophie beaucoup plutôt qu'à
la science ? Les maîtres des deux disciplines en tombaient volontiers
d'accord. La science du xixe siècle finisssant, enorgueillie par de
récentes conquêtes, regardait son passé d'un œil sévère et était
toute prête à écarter du champ de son histoire les « physiologues »
de Milet comme les « atomistes » d'Abdère, Heraclite, Empédocle,
les Pythagoriciens, entre tous suspects, et en général tous ces auteurs
d'aphorismes, sinon de poèmes, encore englués dans le mythe et
parlant le langage du mythe. Ces exilés de l'histoire des sciences,
l'histoire de la philosophie les recueillait avec une piété prudente.
Les désignant sous les noms d'anlé-socraliques ou de présocratiques,
elle les situait par rapport à un philosophe et les rangeait parmi les
philosophes. Elle leur donnait encore les titres honorables mais plus
vagues de « sages » et de « penseurs ». Parler de science à leur propos
eût risqué de faire sourire. Or c'est là, précisément, le risque audevant duquel est allé Tannery, restituant aux premiers penseurs
grecs et affirmant d'emblée leur qualité de savants et leur place
dans l'histoire de la pensée scientifique au sens le plus strict.
Cette thèse présentée, il restait à la soutenir, ce qui impliquait
un exposé de doctrines, lui-même fondé sur un travail philologique
des plus délicats. Les termes du problème sont si connus qu'on
hésite à les rappeler. De Thaïes, d'Anaximandre, d'Anaximène, de
Xénophane et de tous les autres présocratiques nous ne savons que
très peu de chose. Aucun de leurs ouvrages ne subsiste sinon sous
forme de fragments cités par des écrivains postérieurs ou recueillis
dans des anthologies tardives. Leurs doctrines ne nous sont guère
connues que par les résumés qu'en donne Aristote, par les Vies de
Diogène Laërce, par les livres de quelques autres auteurs, historiens
ou philosophes, en un mot par une « doxographie » assez pauvre.
Devant ces fragments et ces tesiimonia, l'historien des sciences est
un peu dans la situation de l'archéologue au milieu d'un champ de
ruines : de ce qui fut une ville, il reste à peine quelques débris de
colonnes, quelques murs à demi écroulés. Chose plus grave, ces
monuments de la pensée sont parfois restaurés de façon malen
contreuse,
c'est-à-dire transmis par des époques de décadence et
alourdis d'interprétations suspectes. Pour celui qui entreprend de
les restituer dans leur pureté primitive, c'est trop peu de dire que la
tâche est difficile. De dangereux écueils se dressent devant lui, dont
Seite 7
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Tun des premiers est le souci même de les éviter, le scrupule qui
consiste à ne vouloir connaître que le document, à s'interdire toute
adjonction, toute interprétation, pour présenter, en quelque sorte,
le résultat brut de la fouille. Cet excès de prudence est souvent
désastreux. Gomme l'a dit Federigo Enriques, il risque d'aboutir
et, chez certains, il aboutit à présenter « les idées des Grecs sous
une forme bizarre, de sorte que leur science apparaît quelquefois
comme un mélange incompréhensible de paradoxes et de nonsens » (1).
Pareille incohérence ne sera évitée qu'à la condition de combler
les lacunes, de restituer, dans une certaine mesure, un contexte
absent. Mais c'est fuir un péril pour tomber dans un autre, peut-être
plus grave encore, celui de reconstruire les systèmes suivant des
méthodes qui appartiennent à la philosophie moderne et en usant
de concepts qui ne pouvaient être compris des anciens Grecs. Au
lieu d'envisager, à partir des documents, un problème tel qu'il se
posait deux siècles avant Aristote, l'historien le pose dans des
termes qui lui sont plus familiers ; il en considère les solutions
possibles et, parmi celles-ci, s'attache à reconnaître, d'après des
textes qu'il évitera difficilement de solliciter, celle qui lui paraît la
plus plausible. Les meilleurs historiens de la philosophie n'ont pas
toujours évité cette erreur ; erreur bienfaisante, en un certain sens,
car elle aboutit à remplacer un catalogue de fragments étiquetés
par un énoncé lisible et clair ; erreur malgré tout, et qui fait que nous
ne pouvons toujours nous défendre, à la lecture de certaines pages
de Zeller, par exemple, d'une impression d'arbitraire. La bonne
règle serait de repenser et de réexprimer une doctrine « conformé
ment
à l'esprit qui l'a engendrée » (2) ; mais s'il est facile d'énoncer
un tel programme, le réaliser nécessitait non seulement une parfaite
connaissance des sources, une vue étendue des circonstances histo
riques dans lesquelles chacun des systèmes s'est élaboré, mais
avant tout une intuition juste, le don et le désir de se confor
mer
par sympathie à des modes de pensée qui ne sont plus les
nôtres.
11 suffira d'un exemple pour rendre sensible la manière dont
Paul Tannery a su remplir ces conditions. Ouvrons au hasard
Pour Vhisloire de la science hellène et relisons, dans le chapitre
(1) Pour l'histoire de la science hellène, p. xx.
(2) Ibid., p. xix.
Seite 8
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)consacré à Xénophane, les pages où, à propos d'une opinion émise
par ce philosophe, sont mis en lumière certains aspects de l'ancienne
physique pythagoricienne.
Xénophane, d'après un texte rapporté par Diogène Laërce
(IX, 19), considère « la substance du divin comme sphérique et
sans aucune ressemblance avec l'homme ». Ce dieu identifié au
monde « voit tout, entend tout et cependant ne respire pas ». Pour
quoi Xénophane, tout en reconnaissant dans l'univers un être animé
et conscient, prend-il soin de nier expressément qu'il faille lui
attribuer la respiration ? Telle est la question que la lecture de ce
passage suggère tout naturellement. Tannery la pose et ajoute qu'il
est difficile de méconnaître, dans une assertion de ce genre, « une
polémique contre une doctrine contemporaine ». Or cette doctrine,
Aristote (Phys., IV, 6) l'attribue aux Pythagoriciens, et à eux
seuls. S'éclairant l'une l'autre, l'indication d'Aristote et la citation
de Diogène Laërce sont la preuve que Xénophane a combattu,
au moins sur ce point, le pythagorisme. Partant de là, Tannery
réfléchit sur la physique du pythagorisme primitif. On prête volont
iersaux Pythagoriciens une doctrine atomiste qui serait, dans le
domaine des objets sensibles, la transposition d'une arithmogéométrie fondée sur la considération exclusive du nombre rationnel
et des grandeurs discontinues. On serait tenté de croire que la
matière se présentait pour eux comme une composition d'éléments
derniers séparés par un champ vide, et, en un certain sens, Aristote
nous engage dans cette voie quand il écrit : « Les Pythagoriciens
admettent l'existence du vide ; ils disent qu'il pénètre dans le ciel
en tant que celui-ci respire le souffle (pneuma) infini, et que c'est ce
vide qui délimite les choses » (1). Mais nous devons nous garder ici
d'une illusion : le vide dont les Pythagoriciens admettaient l'exi
stence n'est pas le vide absolu des atomistes plus tardifs. Selon leur
physique archaïque, le vide est encore une substance, un élément ;
c'est l'air, sorte de matière ambiante où baigne toute chose et à
laquelle la continuité n'est pas refusée. Et que les Pythagoriciens
se soient eux-mêmes rendu compte de la matérialité de ce « vide »,
« c'est ce que prouve suffisamment, dans le passage ci-dessus, le
synonyme de pneuma qui sert à le désigner ». C'est dans ce vide
matérialisé, dans cette atmosphère, dans cet air infini que le monde
respire. Pendant longtemps des cosmologies s'attarderont à cette
(1) Pour rhisioire de la science hellène, p. 126.
Seite 9
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)conception. A la fin du xvie siècle, Giordano Bruno croit encore que
l'espace intersidéral est rempli d'air.
Pour Pythagore et ses disciples immédiats, l'univers devait
consister en un cosmos fini et en un espace « au delà du ciel »,
espace infini, mais non pas rigoureusement vide. D'autre part, ce
pneuma sans limite ne fait pas qu'entourer le cosmos, il le pénètre.
« II y délimite les choses. » II est rá7rsipov opposé au тгерас, et
doublement opposé, comme l'illimité à la limite et comme le
continu au discontinu. Tannery aboutit enfin à cette conclusion :
« C'est à Pythagore que remonte l'origine du concept scientifique de
l'espace en tant que continu d'une part, illimité de l'autre... » ;
mais il « n'a point dégagé le concept d'espace absolu, et son infini
— vide apparent — était pour lui une matière assimilable à l'air ( 1 ) ».
Sans entrer dans le fond du débat, nous avons tout sujet d'admir
er
une méthode qui met en œuvre des connaissances et des qualités
rarement réunies de philologue, de philosophe et de savant. Les
textes, étudiés de près dans leur langue originale et judicieusement
confrontés, sont interprétés ensuite avec l'audace heureuse qui est
à la fois le privilège et la récompense du grand érudit capable de
remonter de la lettre à l'esprit qui la fait vivre.
Cette audace qui marque toutes les études de Paul Tannery sur
la science grecque comportait des risques d'erreurs. Mais à trois
quarts de siècle de distance, nous devons reconnaître que si cer
taines
hypothèses téméraires ont dû être abandonnées, il en est
d'autres, non moins hardies, qui au contraire se sont trouvées
confirmées par des découvertes ultérieures. Le chapitre qui concerne
Zenon en offre un exemple. Analysés par Tannery, les fameux
arguments de l'Éléate contre le mouvement cessent d'être des
sophismes : ils représentent la réduction à l'absurde d'une théorie
antérieure de la matière et de l'espace, celle des Pythagoriciens.
Ce que Zenon veut établir, c'est « qu'un corps n'est pas une somme
de points ; que le temps n'est pas une somme d'instants ; que le
mouvement n'est pas une somme de simples passages de point à
point ». Cette intention polémique jette du même coup plus de
clarté sur les doctrines adverses et notamment sur la formule
« les choses sont nombres » des Pythagoriciens. On découvre dans
ces expressions un peu énigmatiques un conflit d'idées où Zeuthen,
suivant ici l'impulsion donnée par Tannery, a reconnu un premier
(1) Pour Vhisloire de la science hellène, pp. 127-128.
Seite 10
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)effort de l'analyse infinitésimale chez les Grecs. Or ces vues, qui
pouvaient sembler audacieuses, ont été vérifiées plus tard par la
découverte, due à Heiberg, d'un manuscrit d'Archimède (1).
Dans La géométrie grecque, Paul Tannery s'attaque à un pro
blème
d'origine qui, avant lui, avait été à peine effleuré. Qui veut
connaître la géométrie grecque, dit-il, doit l'étudier dans les
traités d'Euclide, d'Archimède, d'Apollonius et de Pappus. Mais
ces ouvrages ne nous disent rien du passé de la science, « ils nous
laissent ignorants de son origine, de ses premiers développe
ments
(2) ». Pour en être instruit, il faut recourir à d'autres sources,
très tardives parfois et quelque peu suspectes, au moins dans la forme,
comme le fameux « résumé historique d'Eudème », tel que nous le
trouvons transcrit par Proclus. Nous n'insisterons pas sur le grand
service que Tannery a rendu au public de langue française en
mettant à sa portée, par une première traduction, ce texte « capital
pour l'histoire de la géométrie ». Nous possédons aujourd'hui,
grâce à Ver Eecke, une traduction française complète et excellente
du Commentaire de Proclus au premier livre d'Euclide, et, par
conséquent, des précieux fragments d'Eudème qui y sont contenus
et dont Ferdinand Hœfer avait dit, non sans quelque exagération
sans doute, qu'ils étaient « tout ce que nous connaissons de l'his
toire des sciences mathématiques dans l'Antiquité ». Mais, en 1887,
le Commentaire de Proclus n'était accessible que dans le texte
grec édité par Friedlein (Leipzig, 1873), par la traduction latine
de Barocius (Padoue, 1560) et par la traduction anglaise de Thomas
Taylor (Londres, 1788-1789).
Tannery reprend donc ces pages de Proclus, les examine ligne
à ligne, en étudie les sources, établit que Proclus n'a pu utiliser
directement VHisloire géométrique d'Eudème, mais qu'il la cite
à travers Geminus et Porphyre. Ces lentes approches nous
conduisent à des conclusions qui sont du plus haut intérêt, non
seulement en elles-mêmes, mais en ce qu'elles dénoncent les
tendances de leur auteur, disons même les présupposés qui orientent
son investigation. A cet égard rien n'est plus frappant que ce qu'il
(1) Pour Г histoire de la science hellène, p. xx et 267.
(2) La géométrie grecque, p. v.
Seite 11
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)avance au sujet des sources d'Euclide et de la préhistoire des
Éléments. Inclinant toujours à reculer aussi loin que possible dans
le passé l'origine de notions dont le premier exposé ordonné et
subsistant ne remonte qu'au début de l'époque alexandrine, mais
qui ne peut avoir surgi tout à coup du néant, Tannery admet,
dès le milieu du ve siècle, l'existence d'un corps de doctrine déjà
élaboré : les Éléments d'Hippocrate de Chios (circa 450-430),
offrant, dans le plan même qui sera celui des Éléments euclidiens,
une grande partie de la matière qui y est contenue. Mieux encore :
ces Éléments d'Hippocrate dériveraient eux-mêmes de ГЧсгторьа
upoç Пибауорои, corpus géométrique plus ancien et reflétant l'e
nseignement
direct de Pythagore. Il est à peine utile d'ajouter
que cette thèse a été âprement discutée. Elle l'a été, entre autres,
par Abel Rey qui, abordant les textes dans des dispositions toutes
différentes, tend d'instinct aux datations tardives, et, tout en se
défendant de faire descendre de parti pris l'invention d'un théo
rème jusqu'à son premier énoncé subsistant, hésite du moins
toujours à accepter les données de la tradition et ne les interprète
que dans le sens le plus circonspect.
Ce débat, dont nous avons exposé ailleurs les lignes essent
ielles (1), fait apparaître, et c'est en cela qu'il nous intéresse ici,
une des tendances les plus constantes de Paul Tannery, tendance
qui, d'une part, détermine une méthode et, d'autre part, trahit
elle-même une certaine conception (antérieure à toute recherche)
de l'histoire et de la pensée humaine. Or ce même souci d'envi
sager les grands ouvrages que l'Antiquité nous a légués comme
des monuments dressés dans le désert et comme les aboutis
sements d'une longue, parfois d'une très longue évolution de la
pensée, d'un patient cheminement « de l'ignorance vers la certi
tude », nous le retrouvons dans les Recherches sur l'histoire de l'a
stronomie
ancienne qui sont, avant tout, comme l'auteur le déclare
dès les premières lignes de sa Préface, un effort pour remonter
aux antécédents des théories exposées par Ptolémée. La critique
dont les Éléments avaient été l'objet, Tannery la réitère en ce qui
concerne YAlmageste. En contestant à Ptolémée une part de son
originalité, il ne fait au surplus que s'associer aux conclusions de
(1) De Pythagore à Euclide, Paris, 1950, pp. 194-200.
Seite 12
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)ceux qui déjà avaient limité les apports du grand astronome alexan
drinet avaient vu en lui un organisateur du corpus des connais
sancesacquises plutôt qu'un novateur ayant contribué au progrès
de la science.
Toutefois l'opinion admise était alors de ramener à Hipparque
l'essentiel des notions exposées dans YAlmagesle. La question
débattue restait « celle du départ qui doit être fait, dans Г Aimageste, entre ce qui est propre à Ptolémée et ce qu'il a emprunté à
Hipparque » (1). Or Tannery va plus loin. Ayant maintes fois
éprouvé que la rareté des œuvres subsistantes place l'historien en
présence de fausses perspectives, il considère comme suspecte
l'originalité d'Hipparque lui-même, dont le rôle, quels que soient
les services qu'il rendit à la science et qu'il faut se garder de
méconnaître, paraît avoir été « singulièrement exagéré ». Et il
conclut : « C'est aux astronomes antérieurs de l'école d'Alexandrie
et en particulier à Apollonius de Perge, que doivent, à mon avis,
être restituées l'invention des méthodes géométriques et trigonométriques, la combinaison de nouveaux moyens pour des
mesures plus exactes et la première comparaison systématique
des observations récentes avec celles que les Ghaldéens avaient
faites autrefois (2). »
Des quelque cent ou cent cinquante études concernant la science
dans l'Antiquité que contiennent les Mémoires scientifiques, il serait
difficile de dégager une idée d'ensemble. En revanche, la variété
même des problèmes posés et des méthodes employées pour les
résoudre s'impose à l'attention. Tantôt la discussion porte sur la
date d'un texte ou sur la biographie d'un personnage (A quelle
époque vivait Diophanle ? — Sur l'âge du pythagoricien Thymaridas) (3) ; tantôt sur l'authenticité d'un livre traditionnellement
rattaché à l'œuvre d'un auteur célèbre, comme la Division du
canon au corpus euclidien, ou YEpinomis au corpus platonicien.
Dans ces deux derniers cas, Tannery conclut de même manière,
mais pour des raisons bien différentes et qui montrent la souplesse
avec laquelle son argumentation s'adapte au sujet traité.
L'article intitulé Inautheniicité de la Division du canon attribuée
(1) Recherches sur l'histoire de l'astronomie, p. vi.
(2) Ibid., p. vu.
(3) Mémoires scientifiques, I, pp. 62-73 et 106-110.
Seite 13
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)à Euclide (1) est un remarquable exemple de critique interne.
Tannery rappelle d'abord l'état de la question : les deux opuscules
musicaux primitivement rattachés à la vulgate euclidienne :
ГЕЬаусоуг) ápfxovwd) et la Кататорл) xavovoç offrant entre eux
des contradictions flagrantes, il était impossible de maintenir leur
attribution à un même auteur. Le premier avait été restitué à
Cléonide, dont le nom figure dans plusieurs manuscrits, tandis que
le second était laissé à Euclide. Or s'il existe un désaccord entre
les deux opuscules, il en existe un tout aussi grave, à l'intérieur de
la Катато[лт], entre les dix-huit premières propositions et les deux
dernières. Par une analyse du texte qu'il n'y a pas lieu de repro
duire ici, Tannery arrive à établir que les propositions 19 et 20,
ajoutées à une époque sensiblement postérieure à la rédaction
de l'ensemble, doivent être rejetées « vers ou après le temps d'Ératosthène », tandis qu'au contraire, les propositions 1 à 18 doivent
être reculées jusqu'au début du ive siècle, jusqu'au temps de
Platon et d'Archytas.
En ce qui concerne YEpinomis (2), la question se pose tout
autrement. L'attribution du texte n'a plus ici qu'un intérêt
secondaire. Sa non-authenticité ne semble pas faire de doute pour
Tannery et il se contente de la signaler en une courte parenthèse :
« Si d'ailleurs Philippe l'Opontien, l'auteur présumé du livre, est
évidemment imbu de la pure doctrine de Platon, et si, sur le point
dont il s'agit [l'unité des sciences mathématiques], il ne s'en écarte
certainement pas, son talent est très inférieur à celui du maître,
et son exposition est quelque peu terre à terre. »
Les témoignages concordants de Diogène Laërce et de Suidas
ne permettent guère de nier la part prise par Philippe d'Oponte à
la publications des Lois et de VEpinomis. Mais s'agit-il d'un simple
travail de copie et d'édition ou (au moins en ce qui concerne
YEpinomis) de la mise au point, sinon de la rédaction d'un texte
insuffisamment élaboré ? C'est là une question qui, il y a plus
d'un demi-siècle, divisait déjà en deux camps les meilleurs his
toriens
du platonisme. Ritter, Jaeger, Wilamowitz attribuaient à
Philippe la rédaction de YEpinomis, tandis que Burnet et plus
tard A. E. Taylor la restituaient à Platon. Ce débat sans issue
(1) Mém. se, III, 213-219. Extrait des Comptes rendus des séances de VAcadémie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 1904, t. IV, pp. 439-445.
(2) L'éducation platonicienne, tableau des sciences mathématiques au temps de
Platon : III. Digression sur un passage de l'Épinomis (Mém. se, VII, pp. 16-20).
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)semble un moment s'apaiser, mais il se ranime, autour de 1930,
par la publication presque simultanée de deux ouvrages de sens
contraire et dont les titres seuls annoncent les thèses : celui de
Fr. Muller (Stilistische Untersuchung der Epinomis des Philippos
von Opus, Berlin, 1928) et celui de J. Harward {The Epinomis of
Plalo, translated with Introduction and Notes, Oxford, 1929) (1).
Une fois de plus Oxford et Berlin s'affrontent, quand un remar
quable article du P. Des Places, en faveur de l'authenticité de
VEpinomis, apporte à la thèse oxonienne un précieux renfort (2).
Certes, les adversaires ne désarment pas. La non-authenticité
est encore affirmée vigoureusement par J. Pavlu (Zur pseudoplatonischen Epinomis) (3), acceptée par Abel Rey (4). Mais la thèse
contraire trouve des partisans de plus en plus nombreux. Elle est
soutenue par Hans Raeder (Platons Epinomis, Copenhague, 1938).
M. Charles Mugler, dans un article sur la philosophie physique et
biologique de Y Epinomis (5), déclare qu'il s'y rallie. Je m'y suis
rallié moi-même (6), mais on doit reconnaître que l'affaire reste
pendante. M. Ch. Mugler, tout en demeurant fidèle à la thèse
de l'authenticité, signalait récemment que les dimensions de
l'univers qui résultent du texte de YEpinomis sont sensiblement
supérieures à celles que propose le Timée. Sans doute ces diver
gences peuvent-elles s'expliquer par le souci qu'aurait eu Platon,
à la fin de sa vie, d'adapter ses calculs aux derniers résultats de
la recherche astronomique (7) ; elles peuvent néanmoins servir
d'argument aux partisans d'une datation plus tardive. En tout
état de cause, ce que nous devons retenir, c'est l'attention cons
tante de Tannery à la forme des documents sur lesquels se fonde
l'histoire scientifique.
De cette préoccupation témoignent les très nombreux articles
consacrés aux symboles mathématiques, à la numération et à la
terminologie (8).
(1) Voir aussi A. E. Taylor, Plato and the authorship of the Epinomis, communication
à la British Academy, du 30 octobre 1929.
(2) Revue des études grecques, t. XLIV (1931), pp. 153 sq.
^3) In Philologische Wochenschrift, Leipzig, 1936, pp. 667-671.
(4) La science dans Г Antiquité, XXX, 1939, p. 331.
(5) B. E. G., LXII (1949), pp. 31 sq.
(6) De Pythagore à Euclide, p. 505.
(7) B. E. G., LXVI (1953), pp. 84-85.
(8) Ex. : Mém. se, nos 34 (Sur la langue mathématique de Platon), 41 (Sur la représen
tation
des fractions chez les Grecs), 80 (Sur le symbole de soustraction chez les Grecs), etc.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Les problèmes posés par les changements de sens de certains
mots du vocabulaire mathématique offrent un intérêt qui ne
pouvait échapper à un historien philologue. Le langage de la
science, et surtout d'une science naissante, ne saurait être parfa
itement
fixé. Il subit une évolution dont on cite couramment
certains exemples devenus classiques : la désignation des irra
tionnelles
du premier degré, appelées appyjra par les préeuclidiens
et рт]та par Euclide (qui réserve le nom d'aXoya aux irrationnelles
supérieures) ; ou encore les variations sémantiques assez curieuses,
mais parfaitement explicables des termes parabole, hyperbole et
ellipse, qui n'ont pas, dans l'ancienne arithmo-géométrie des
Pythagoriciens, le sens qu'ils assumeront après l'invention des
sections coniques et qu'ils ont gardé depuis (1).
Un cas analogue mais moins connu, et sur lequel Tannery a eu
le mérite de mettre l'accent, est celui des termes d'analyse et de
synlhèse (2). Chacun de ces deux termes était affecté, dans la langue
mathématique des Grecs, de deux significations différentes, l'une
se rapportant à des opérations arithmétiques (et qui a complète
ment
disparu de nos jours), l'autre à des modes de démonstration.
Dans le premier sens (c'est-à-dire en tant qu'opérations), la syn
thèse est simplement l'addition ; quant à l'analyse, c'est un chan
gement
d'unité, avec cette condition qu'il y ait passage à une
unité plus petite. La réduction de plusieurs numérateurs à un
dénominateur commun est une analyse. Totaliser une somme
d'argent composée de talents, de mines, de drachmes et d'oboles,
c'est faire une synthèse. Exprimer la somme en oboles (unité
inférieure), c'est faire une analyse. Ce dernier exemple, ajoute
Tannery, « nous conduit à l'explication du sens étymologique
primitif du. mot analyse appliqué à cette opération. A l'origine,
elle est purement matérielle ; pour compter un ensemble monét
aire(ce qui fut incontestablement un des problèmes primordiaux),
on groupe les unités monétaires inférieures par paquets, rouleaux,
sacs, de façon que le groupe forme une unité supérieure ; ce grou
pement,
nécessairement effectué suivant l'ordre croissant des
unités, est la synthèse ; si, au contraire, on doit défaire ce groupe
ment, on procède suivant l'ordre inverse ; c'est l'analyse (délier
en rétrogradant) qui, par suite, comme opération, est nettement
(1) Mém. se, III, p. 168.
(2) Du sens des mots analyse et synthèse chez les Grecs et de leur algèbre géométrique,
Mém. se, III, 162-169. (Collaboration aux Notions de mathématiques de Jules Tannery.)
T. VII. — 1954
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)opposée à la synthèse, mais suppose toujours une synthèse préalable ».
En tant que mode de démonstration, l'analyse des anciens (nous
entendons uniquement l'analyse poristique au sens de Viète),
consiste à supposer vraie (à prendre pour hypothèse) la proposition
qu'il s'agit de démontrer. Après quoi, « en tenant compte des
conditions données, on transforme la relation qu'elle exprime
jusqu'à ce qu'on arrive soit à une identité, soit à une proposition
déjà connue. Pour obtenir la démonstration, il suffît de renverser
l'analyse : les anciens appelaient synthèse ce renversement. Dans
cette signification de processus logique, la synthèse suppose donc
toujours une analyse préalable, tandis que pour la synthèse et
l'analyse opératoires c'était tout le contraire ».
Ces quelques lignes permettront d'apprécier la brièveté et la
clarté avec lesquelles est définie la double acception, dans la
langue technique de la science grecque, d'un couple de termes
dont les significations multiples prêtent facilement à confusion.
La lecture et l'établissement des textes, la détection des pas
sages
interpolés, la correction des erreurs qui, jusque dans les
meilleures éditions modernes, perpétuent des fautes de copie,
constituent un autre ordre d'études que Paul Tannery n'a pas
négligé, comme en témoignent, entre autres, plusieurs notes
publiées en 1889 par la Revue de philologie, sous le titre Miscellanées, et dont la dernière (1) concerne l'édition faite par Friedlein,
en 1873, du Commentaire de Proclus au premier livre des Éléments
d'Euclide (2).
Friedlein a établi son texte d'après des sources manuscrites
auxquelles il s'est conformé parfois trop fidèlement et Tannery
estime que, dans certains cas, une emendatio eût été nécessaire
pour restituer la pensée de l'auteur. Quand par exemple Proclus,
énumérant les diverses branches des mathématiques, en arrive à la
dioptrique (terme auquel est d'ailleurs donné un sens bien diffé
rent de celui que nous y attachons aujourd'hui), il la définit comme
la science « qui observe les conjonctions du soleil, de la lune et
des autres astres à l'aide d'instruments appropriés » (traduction
Ver Eecke). L'édition Friedlein, suivant les manuscrits, porte
•i; 8i07TTpixY) tocç i ànoyàç, TjXiou xal <reX7)V7]ç xal tcùv áXXcov áffxpcov
xaTa[xav6ávouaa. Comme les mots i ажоуонс, (qui signifient littéra(1) Mém. se, IX, 126.
(2) Procli Diadochi in primům Elementorum librum Commenlarii ex recognitione
Godofredi Friedlein, Lipsiae, 1873.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)lement « les cinq distances », et que Barocius traduit d'ailleurs
par quinque dislantias) , n'offrent aucun sens appréciable, Tan
nery pense que l'epsilon surmonté d'un trait ne représente pas
ici le chiffre 5, mais qu'il constitue une correction du scripteur,
en sorte qu'il faut lire non pas xàç i атохас mais тас Itzojolc, (les
positions en longitude). Le passage prend dès lors un sens très clair.
Notons au surplus que Ver Eecke, traducteur et annotateur des
Commentaires de Proclus à Euclide, adopte ici, et dans trois autres
cas, la leçon de Tannery, auquel il se réfère expressément (1).
Des cinq corrections proposées par Tannery au texte de Leipzig, il en
retient donc quatre ; il n'a pas cru devoir accepter la cinquième (rela
tive au sens des mots problème et théorème) et sur ce point il s'en
est tenu à la leçon de Friedlein, qui pourtant, cette fois encore,
prête à discussion (2).
* **
Les divers exemples que nous avons moins choisis que cueillis
au hasard dans les Mémoires scientifiques ne doivent pas donner à
penser que Tannery a limité son étude de la science grecque à des
recherches de détail. Non seulement ses trois grands livres (sur les
Présocratiques, sur les origines de la géométrie classique et sur
celles de l'astronomie) seraient là pour contredire une telle opinion,
mais jusque dans les courts articles dont les Mémoires sont composés,
fréquentes sont les allusions à des thèmes plus généraux (3). Il
ne faut pas oublier, surtout, qu'aucun détail n'est insignifiant
en pareille matière, que les questions de datation, d'attribution,
de terminologie, etc., sont au contraire d'importance capitale et
qu'il est indispensable de les avoir résolues (ou au moins posées)
avant de s'élever à un plan supérieur.
Par là nous sommes ramenés à cette constatation qu'une des
(1) Cf. Proclus de Lycie, Les commentaires sur le premier livre des Éléments ďEuclide,
Bruges, 1948, pp. 32, n. 6 ; 33, n. 1 ; 36, n. 5 ; 70, n. 1.
(2) Voici la traduction de Ver Eecke (p. 72) : « ... les sectateurs de Posidonius ont défini
le théorème... comme une proposition par laquelle on cherche si une chose est ou n'est pas,
et le problème comme une proposition dans laquelle on cherche une chose qui est ou ce
qu'une chose est ». Cette traduction est conforme au texte de Friedlein (op. laud., p. 80,
1. 20-23). Tannery estime que le mot тсрбркща. a été mal placé, car « il est clair », dit-il,
« que la première définition se rapporte au problème, la seconde au théorème ». C'est en
effet ce qui ressort du contexte.
(3) Par exemple : Mém. se, Sciences exactes dans l'Antiquité, nos 18 (L'arithmétique
des Grecs dans Héron d'Alexandrie), 38 (Sur l'arithmétique pythagoricienne), 89 (L'évo
lution des gammes antiques).
Seite 18
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)difficultés majeures de l'histoire des sciences dans l'Antiquité
et au Moyen Age est que le travail doit y être conduit à la fois sur
plusieurs plans et dans plusieurs secteurs, sans qu'il soit toujours
possible de diviser les tâches. Un texte ancien ne sera jamais
déchiffré que par un paléographe, établi que par un philologue : les
plus hautes études mathématiques ne préparent nullement à ces
modestes besognes. Si, d'autre part, le philologue n'est pas assez
mathématicien pour suivre le raisonnement de son auteur, tout son
savoir ne le préservera pas du risque de perpétuer les erreurs de
copies défectueuses.
Suffisamment armé pour affronter un double combat, Paul
Tannery est du petit nombre de ceux qui furent à même de fonder,
sur l'examen direct des textes, des hypothèses historiques scient
ifiquement
plausibles. Certes, ce serait mal honorer sa mémoire, et
ce serait même faire insulte à sa modestie et à l'extrême prudence
avec laquelle il a toujours formulé ses conjectures, que de prétendre
qu'il ne s'est jamais trompé. On sait que sur un certain nombre de
points ses opinions ont prêté à la critique, et parfois à de légitimes
rectifications. Il les eût acceptées, et dans bien des cas les eût
faites lui-même s'il avait vécu plus longtemps, car il était audacieux
mais non obstiné. « Quiconque ne commet pas beaucoup d'erreurs »,
a dit un philosophe grec, « ne trouve pas non plus beaucoup de
vérités. » Tannery a eu la fortune et le mérite de trouver beaucoup
de vérités, au moindre prix.
Paul-Henri Michel.