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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Lavagne, H. Le cordonnier fantome de la mosaique de Kelibia (Tunesie)
147 39-60 C8 Kelibia
LAVYAGNE u.
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Le cordonnier fantôme de la mosaïque de Kélibia (Tunisie) (note d'information)
Lavagne, Henri
Comptes-rendus des séances de l'année... - Académie des inscriptions et belles-lettres, Année 2003, Volume 147,
Numéro 1
p. 39 - 60
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)NOTE D’ INFORMATION
LE CORDONNIER FANTOME DE LA MOSAIQUE DE KELIBIA (TUNISIE),
PAR M. HENRI LAVAGNE, CORRESPONDANT DE L’ACADEMIE*
« Le texte ne contredit pas l’image, il affirme autrement »
Magritte
La présence de mots, et plus encore de phrases, sur une représentation figurée, qu’elle soit peinture! ou mosaïque, pose toujours une question : pourquoi cette intrusion du langage dans une
image qui, à elle seule, devrait faire apparaître clairement ce
qu’elle veut dire à celui qui la regarde ? Certes, « les images en
mosaïque parlent », comme l’a souligné J.-P. Darmon?, mais peutêtre ne parlent-elles pas assez ? Il faudrait alors pallier cette
aphasie des images par des mots qui commentent, expliquent et
complètent leur message. Et pourtant, bien souvent, ces mots qui
devraient aider à leur compréhension, ne semblent être là que
pour l’obscurcir. C’est le cas pour cette mosaïque de Kélibia, dont
le texte latin est d’une apparente clarté sur le plan de la langue,
mais dont la signification réelle pose de grandes difficultés
d'interprétation par rapport à l’image. Il serait trop simple de
dire, comme le faisait R. Cagnat à propos d’une autre mosaïque
* Nous remercions M. Hédi Slim qui a bien voulu nous confier la publication de cette
mosaïque. Peu après la découverte, il en avait lui-même présenté une première interprétation, le 12 décembre 1990, à la IV* Journée d’études franco-tunisiennes organisée par le
Centre H. Stern de recherches sur la mosaïque (C.N.R.S.). Nous sommes aussi très redevable à tous ceux qui, par leurs amicales discussions, nous ont aidé à mieux la comprendre :
S. Lancel, A. Beschaouch, P. Flobert, S. Gozlan, J. C. Dumont, J. P. Laporte, K. Dunbabin et
W. Slater, sans oublier J.-P. Darmon qui nous a souvent apporté la contradiction la plus
féconde.
.
1. M. Butor, Les mots dans la peinture, Paris, 1969, p. 72 : « l'inscription est un des éléments de l’énigme proposée ».
2. J.-P. Darmon dans Mosaïque, trésor de la latinité, H. Lavagne (éd.), Ars Latina, Paris,
2000, p. 40.
3. R. Cagnat, « Une bizarrcric épigraphique », Mélanges Paul Thomas, Bruges, 1930,
p- 82-86. Nous avons proposé une interprétation symbolique de cette mosaïque : « Les Trois
Graces et la visite de Dionysos chez Ikarios sur une mosaïque de Narbonnaise », dans Fifth
International Colloquium on ancient mosaics, P. Johnson, R. Ling, D. J. Smith (éd.), Journal
of Roman Archaeology, suppl. 9, Ann Arbor, USA, 1994, I, p. 138-148.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)dont le texte lui paraissait ne pas concorder avec la représentation figurée, que le mosaiste se souciait fort peu d’établir un lien
entre l’image et l’inscription et puisait au hasard une scène ou
une autre dans un répertoire d’atelier! Affirmation d’épigraphiste pour qui l’image est toujours surérogatoire, alors qu’en
réalité, elles vivent en étroite symbiose, et c’est au contraire la
phrase si profonde de Magritte qui nous paraît s’imposer : « Le
texte ne contredit pas l’image, il affirme autrement »*.
Selon nous, la plus grande attention du commanditaire devait
régler le choix des inscriptions figurant sur les mosaïques
antiques”, particulièrement sur les seuilsf, qui interpellent le visiteur au moment où il les franchit, mais aussi sur les pavements
des triclinia qui servaient de prétextes aux discussions littéraires
ou philosophiques des convives’. C’est sans doute l’une des
raisons pour lesquelles ces inscriptions n’ont généralement pas
une signification évidente : elles doivent susciter la curiosité des
invités, mettre en éveil leur attention et provoquer des joutes oratoires qui animeront le banquet’ et permettront au propriétaire
de briller en dévoilant l'interprétation de l’image telle qu'il
l'avait conçue. Bien souvent enfin, au divertissement de lettrés
s’ajoute une leçon de morale et celle-ci est d’autant plus frappante qu’elle s’incarne dans un personnage de la fable, un texte
littéraire bien connu, ou un dicton populaire. L’image et son inscription déploient alors toute leur fascinante complexité, due aux
niveaux de significations différents, aux jeux de mots, aux allusions à des vers célèbres ou aux admonestations déguisées, qui
4. Le mot est cité par Mireille Corbier dans son article essentiel sur le sujet : « L’écriture dans l’image », Acta colloquii epigraphici latini, Helsinki, 3-6 septembre 1991, H. Solin,
O. Solomies, U. M. Liertz (éd.), Societas Scientiarum Fennica, Helsinki, 1995, coll. Commentationes Humanarum Litterarum, 104, 1995, p. 152.
5. Cf. également, K. M. D. Dunbabin, M. W. Dickie, « Mosaics and their public », La
mosaïque gréco-romaine,
VII (Tunis, 1994), Tunis, 1999, p. 741-745.
6. A. Notermans, « Speaking mosaics », Actes du VIIF colloque international pour
l'étude de la mosaïque antique et médiévale, D. Paunier et Chr. Schmidt (éd.), Lausanne,
2001, p. 459-463.
7. Voir nos remarques, « La mosaique figurée, expression de conduites sociales ou
moyen d’accès privilégié à un imaginaire ? », dans Ancient Roman Mosaics, paths through
the classical mind, Ch. M. Ternes (éd.), Centre Alexandre Wiltheim, Luxembourg, 2002, p.
61-71.
8. Le probléme est plus simple lorsque ces inscriptions ne sont que des paroles de salutation ou des noms d’animaux vainqueurs aux jeux, comme dans presque toutes les
mosaïque de l’Espagne antique (J. Gomez Pallarés, Edición y commentario de las inscripciones sobre mosaico de Hispania, inscripciones no cristianas, Rome, 1997).
9. Sur l’aspect philosophique de ces discussions, cf. L. Romeri, Philosophes entre mots et
mets, Grenoble, 2002.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)vont des conseils de modération 4 la mise en garde, et de l’exemplum héroïque à la menace à peine voilée!0.
Qualifiée d’énigmatique'', la mosaïque de Kélibia le fut dès sa
découverte, d’abord à cause de son contexte archéologique peu
explicite. Kélibia, l’antique colonia Iulia Clipea”, située à l’extrémité du cap Bon’, avait déjà donné par le passé, de riches pavements dont quelques-uns à inscriptions, mais dans des édifices
bien définis comme publics ou privés. Ici, le bâtiment où elle fut
mise au jour avait été élevé sur les restes d’un établissement antérieur, qui pourrait être une riche domus dont on avait repris dans
un deuxième état «l’impressionnante façade en pierres de
taille »'°. La pièce (fig. 1) où se trouvait la mosaïque était primitivement un vestibule et, dans une deuxième phase, cette entrée fut
transformée en une salle avec des niches dont la fonction est peu
claire. C’est probablement de cette deuxième phase que date
l'aménagement du puits qui traverse la mosaïque et n'est pas
centré par rapport à l'implantation du pavement. Une bordure en
méandre de svastikas et carrés est encore partiellement visible
sur une photographie prise au moment de la fouille et le tableau
figuré était placé à l’une des extrémités du tapis polychrome, près
de la porte. Le tapis géométrique, qui n’a pas été déposé, doit se
trouver encore (?) en place. Il est difficile de s’appuyer sur l’analyse de ce décor pour en préciser la datation. En effet, le peu qui
est visible sur le cliché pris lors de la découverte!f permet de res-
10. En contexte chrétien, la question de « l'écrit dans la mosaïque » est différente et
doit être située dans la perspective de la lumière divine. Le thème a été analysé par
P.A. Février, « La lettre et l’image », La mosaïque gréco-romaine, IV (Trèves, 1984), Paris,
1994, p. 383-401.
11. Hedi Slim, « Aperçu de quelques découvertes récentes en Tunisie : l'énigmatique
mosaïque du cordonnier de Kélibia », dans Images de pierre : la Tunisie en mosaïques,
A. Ben Abed-Ben Khader (éd.), Paris, 2001, p. 477-480.
12. A. Beschaouch, « Notes sur des inscriptions inédites de Clipea (Qlibia = Kélibia) »,
dans B.C.T.H.,
V, 1969, p. 204-205.
13. Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, V,24,7, J. Desanges (éd.), CUF, Paris, 1980, p. 222224.
14. A. Ennabli, J.-M. Lassére, « Kelibia », Africa III-IV, 1969-1970 (1971), p. 239-241,
M. Ennaïfer, « État de la recherche dans le domaine de la mosaïque de Tunisie », La
mosaïque gréco-romaine IV, (Trèves, 1984), Paris, 1994, p. 237-238, Mh. Fantar, « Le mythe
de Marsyas sur deux nouvelles mosaïques de Tunisie », Africa romana, IV, 1987, p. 151-166,
T. Ghalia, « A propos d’une inscription d’un contrepoids dans la région de Kélibia », Africa
romana, VIII, 1, 1990, (1991), p. 253-262 et M. Ennaifer, « La maison des deux chasses à
Kélibia », La mosaïque gréco-romaine VII (Tunis 1994), Tunis, 1999, 1, p. 233-248.
15. H. Slim, op. cit. n. 11,
16. C'est d’après ce cliché, trop pâle pour être reproduit, et aimablement fourni par
H. Slim, que M. P. Raynaud a redessiné le pavement dans la salle (fig. 1).
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Fic. 1. - Kelibia (Tunisie). Plan du vestibule de la domus d’aprés une photographie prise au moment de la découverte (dessin M. P. Raynaud).
tituer une composition d’octogones et de croix adjacents déterminant des hexagones oblongs. Cette trame est bien connue dans
le répertoire de la mosaique tardive mais les remplissages qui surchargent les octogones et les hexagones sont malheureusement
trop communs
pour permettre
d’aller au-delà
d’une
date
approximative. Cependant, le double filet qui dessine les
contours des motifs, l’usage de la couleur pour souligner le cadre
des hexagones peuvent faire rapprocher le traitement qui est ici
employé de celui d’une mosaïque d’Hippone!. Cette comparaison laisse à penser qu’une date au Iv° siècle est probable.
Le tableau figuré!* (fig. 2) est surprenant dès l’abord parce
qu’il constitue à ce jour un unicum dans le répertoire de la
mosaïque gréco-romaine. Un homme, qui paraît âgé, maigre, aux
17. J.-P. Morel, « Recherches stratigraphiques à Hippone », Bulletin d'archéologie algérienne, III, 1968, p. 73, fig. 33-35.
18. Le tableau figuré a été déposé, restauré et se trouve conservé au musée d’EI Jem.
Dimensions : 1,12 x 0,87 m.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Kein Text auf dieser Seite.
Seite 8
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)cheveux hirsutes, ramenés en frange courte et clairsemée sur le
front, à la barbe longue, est assis sur un tabouret. Il est habillé
d’un vêtement simple, dans les tons vert sombre et brun foncé ; de
la main droite, il tient une longue aiguille, et de la gauche, il
retient sur sa cuisse le pan d’un tissu, ou d’une pièce de cuir brun
orangé, recouvrant ses jambes jusqu'aux pieds, qui, eux, restent
découverts et nus. On remarque qu’ils ont, comme d’ailleurs les
mains, un teint curieusement cadavérique vert pâle. Le personnage a le regard fixe, les yeux petits et comme cernés de noir, le
teint have et la bouche serrée. L'expression soucieuse, voire
amère et douloureuse qui se dégage de son visage trouverait-elle
son explication dans la chaîne qui attache son pied gauche ? C’est
là le détail de l’image qui est le plus étrange par sa rareté : à sa
cheville nue est attachée une longue chaîne, elle-même reliée par
un crochet courbe à l’extrémité d’une barre de fer posée au sol et
munie de crans sur laquelle cette chaîne pouvait glisser.
Sauf à la première ligne qui était endommagée par une large
lacune””, l'inscription ne présente pas de difficultés de lecture. On
lit, à gauche du personnage :
SARTOR
et à droite :
QVOD DIS
PERABAS
EXPLICI
TVEST
enfin, séparés par le bas de la figure, les mots :
SEDE
INCATE
NA
Le premier mot est de lecture peu assurée. La photographie
montre que la lacune affectait le début de la ligne et qu’une restauration moderne a été pratiquée après la découverte sans
qu’on puisse garantir qu’elle soit parfaitement fidèle à ce qui était
19. Lacune aujourd’hui habilement comblée par le restaurateur mais qui a fâcheusement supprimé les restes des premières lettres.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)encore visible au moment du dégagement du pavement. A. Beschaouch nous a indiqué qu’il avait lu une première lettre presque
effacée, qui pourrait avoir été un O, puis une seconde lettre qu’il
avait interprétée comme un L et ensuite un V. Il propose donc de
lire : O LU XURI, qui serait une apostrophe avec le nom du personnage au vocatif, Luxurius. Toutefois, faute d’autres photographies prises avant la restauration, il est impossible de garantir
cette lecture. En tout cas, on peut déceler la présence d’une réparation en observant que si la fin du mot intact (XVRI) est tracée
de manière ferme (les tesselles blanches séparant les lettres
noires sont placées en lignes verticales), en revanche, la lacune
deux fois trop large qui sépare l’élément subsistant et la lettre X,
est comblée par des cubes blancs disposés en éventail. On ne peut
donc pas être sûr qu’une autre lettre ne remplissait pas cet espace
étrangement plus large que la normale et qui paraît être le
résultat d’une réfection maladroite.
S'il s’agit bien du nom unique du personnage, il faut noter que
Luxurius est très rare dans l’onomastique latine? et que sa
variante, Luxuriosus, est à peine mieux attestée. En dehors des
quelques exemples d'individus, on ne connaît ce nom que pour un
guépard sur une mosaïque de Smirat?!, pour un rat sur un pavement de Volubilis” et pour deux chevaux de course, l’un sur une
mosaïque de Barcelone, l’autre sur un pavement de Meninx
(Djerba). S'il faut chercher une signification symbolique à ce
nom, on peut penser à l’idée de surabondance et d’excès, qui peut
d’ailleurs comporter, même pour les chevaux, une nuance péjorative de démesure, comme le remarque M. Darder Lisson‘. Les
20. Dans I. Kajanto (The latin cognomina, Helsinki, 1965, p. 265), on relève seulement
quatre occurrences de Luxurius comme nom d’homme et trois Luxuria ; sans parler du
poète vandale Luxurius de Carthage. C£ aussi H. Happ, « Luxurius oder Luxuriosus », Beiträge zur Namenforschung, 13, 1962, p. 243-252. F Bérard nous a signalé, en outre, une inscription grecque de Lyon, portant ce cognomen (CIL XIII, 1916).
21. A. Beschaouch, « La mosaïque de chasse à l’amphitheätre découverte à Smirat en
Tunisie », CRAI, 1966, p. 134-157 et id. « A propos de la mosaïque de Smirat », Africa
romana, IV, 1986 (1987), p. 677-680.
22. J. Aymard,
«A propos de la mosaïque du chat de Volubilis», Latomus, 1961,
p. 52-71.
23. M. Ennaifer, « Le thème des chevaux vainqueurs à travers la série des mosaïques
africaines », MEFRA, 95, 1983, p. 830. Pour l’exemple de Barcelone, cf. J. Gomez Pallarés,
op. cit. n. 8, p. 50.
24. M. Darder Lisson, De nominibus equorum circensium, Barcelone, 1996, p. 143.
3. M. C. Toynbee, « Beasts and their names in the roman Empire », P.B.S.R., 16, 1948, p. 28,
traduit par : le sybarite. M. Blanchard (« Fragments de mosaiques de Djerba conservés au
musée de Blois », Antiquités africaines, 12, 1978, p. 238), nous paraît faire fausse route en
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)dates de ces occurrences des noms Luxurius et Luxuriosus sont
toutes tardives (de la fin du 1° au vr siècle), et elles se trouvent
surtout en Afrique du Nord.
D'autre part, outre les incertitudes de lecture qui pèsent sur les
premières lettres de l'inscription, il faut reconnaître que ce nom
de Luxurius convient fort mal au personnage, car tout dans son
aspect physique, ses pauvres vêtements et sa chaîne, dément ce
que le mot luxurius peut comporter de connotations de luxe, de
profusion ou de vigueur. On est donc tenté de préférer une autre
hypothése suggérée W. Slater, qui verrait dans XVRI le verbe
EXVRERE, EXVRI à l'impératif, le E étant à restituer dans la
lacune du début de la ligne. Pour compléter l’espace initial, nous
proposons ET TV, qui pourrait trouver place devant le verbe à
l'impératif : «Toi aussi, brûle !» Ce type d’apostrophes, fréquente dans les inscriptions relatives à l’Invidus dont on veut
retourner les maléfices” aurait l'avantage de mieux s’accorder
avec la signification de cette mosaïque que nous développerons
plus loin.
Qui est ce personnage ? La première hypothèse est d’en faire
un sartor, un ravaudeur de vêtements, comme l'indique le
deuxième mot de l'inscription, ce qui invite à interpréter l’élément de couleur brune qu’il tient sur ses genoux comme une
pièce de tissu qu’il s’appréterait à coudre avec sa longue aiguille.
Mais cette identification est aussitôt contredite par les objets qui
sont suspendus au-dessus de sa tête et qui renvoient nettement à
l’image d'un cordonnier dans son échoppe”. En effet, en haut et
au centre de la scène, est suspendue par un anneau une forma
calcei, le modèle en bois” servant à mettre en forme la pièce de
comprenant que le mot renvoie au caractère « voluptueux » de l'animal. Dans Virgile,
Énéide. XI, 498, A. Bellessort, C.U.E, Paris, 1946, p. 173, traduit l’épithète voisine, luxurians
par : « dans sa force fougueuse », J. Perret (CUF Paris, 1980, p. 104) par « ivre de ses excès ».
25. K. M. D. Dunbabin, M. W. Dickie, « Invida rumpantur pectora, the iconography of
Phthonos/Invidia in graeco-roman art », Jahrbuch fiir Antike und Christentum, 26, 1983,
p. 35-36 et Chr. Kondoleon, Domestic and divine, roman mosaics in the House of Dionysos,
Cornell University Press, Ithaca-Londres, 1995, p. 106-108.
26. Toute la bibliographie concernant le métier de cordonnier est réunie dans la thèse
d’O. Lau, Schuster und Schusterhandwerk in der griechisch-rémischen Literatur und Kunst,
Bonn, 1967.
27. C'est l'équivalent du kaAdnoug ou kaAönoug des Grecs, comme le rappelle Isidore
de Séville dans son chapitre sur les chaussures, Etymologiae, lib. XIX, 34, 1, M. RodriguezPantoja (éd.), Paris, 1995, note 337, qui renvoie à Schol. Hor. Sat.,2,3, 106 : calopodiae, id est
formae sutorum. Pour des représentations d’échoppes de cordonniers sur les vases grecs
avec les mémes formae et soleae que sur les reliefs romains, cf. J. Ziomecki, Les représentations d'artisans sur les vases attiques, Paris, 1975, p. 113-116.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)cuir qui constitue la partie principale de la chaussure, De part et
d’autre, deux objets également accrochés, font aussi partie de
l’instrumentum sutorium. On peut les interpréter comme des
soleae, qui seraient ici attachées par des lacets. Les spécialistes?
s’accordent à penser que la forme de ces sandales va en s’élargissant sous le Haut-Empire et, par conséquent, le type que nous
avons ici, nettement plus large à l'extrémité du pied qu’au talon,
date plutôt du 1u°-1v° siècle, ce qui aurait l'avantage de convenir
avec la datation tardive que l’on peut inférer du décor géométrique. Mais on peut aussi penser que ces objets un peu disproportionnés sont plutôt des écheveaux de fils dont le mosaïste
aurait voulu suggérer les brins en plaçant les tesselles en lignes
courbes, soulignées par quelques cubes noirs. Ce pourrait être
alors alors les soies de porc” qui, au dire d’Isidore de Séville,
étaient utilisées en cordonnerie. En tout cas, ce ne sont pas des
peaux comme dans la scène de cordonnerie figurée sur le sarcophage d’Ostie de T. Flavius Trophimas” où l’on voit le patron,
assis à gauche, et attendant que son aide, debout à droite, tire à lui
les peaux suspendues au mur (fig. 3).
Que Pon retienne l’une ou l’autre de ces deux hypothèses, les
objets suspendus au-dessus de la téte du personnage sont propres
aux échoppes de cordonnerie et sont déjà présents dans les représentations peintes sur les vases grecs de l’époque classique,
comme par exemple sur une amphore du musée de Boston
(fig. 4), attribuée au peintre Plousios, et sur quelques reliefs
d’époque romaine.
Puisque cet instrumentum sutorium fait identifier le personnage comme un cordonnier ou sutor, le mot sartor dans l’inscrip-
28. Sur la technique de fabrication des chaussures, voir le catalogue La civilisation
romaine de la Moselle à la Sarre, Paris, musée du Luxembourg, 1983, p. 199-203.
29. Notamment l’article de Giovanna Parmegianni, « I cuoi », dans Fortuna maris, la
nave di Comacchio, Bologne, 1990, p. 88, fig. 4.
30. Isidore de Séville, Etymologiae, 12, 1, 26, J. André (éd.), Paris, 1986, p. 56-57 : Porcorum pilos setas uocamus et setas a sue dictas : a quibus et sutores uocantur quod ex setis
suant, id est consuant pelles, et 19, 34, 1 : sutores nuncupatos quod insertis filo porcorum setis
suant, id consuant, quasi setores.
31. E. Nash-R. Calza, Ostia, 1959, p. 76, fig. 106, sarcophage aujourd’hui au musée
national romain (A.S.R., I, 4, p. 149, n°173, pl. pl. 117. Voir Giuliano, M.N.R., Le sculture,
Rome, 1981, p. 148-150, n° 44 (S.
A. Dayan, L. Musso) et G. Koch-H. Sichtermann, Römische
Sarkophage, Munich, 1982, p. 121-122, n° 47, fig. 117).
32. Boston, Museum of Fine Arts (VF siècle av. J-C.), cf. Ziomecki, op. cit. n. 27, p. 84,
33. Voir O. Lau, op. cit. n. 26, passim.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)tion pose problème. Si l’on écarte d’emblée l’explication trop
simple d’une erreur du mosaïste qui aurait confondu les deux
mots, il faut analyser sur le plan philologique l’emploi et les
occurrences de ces deux termes* pour découvrir la raison de
cette confusion qui n’est qu’apparente. Elle masque, selon nous,
un jeu de mots trés élaboré comportant plusieurs niveaux de
significations. Sutor, le cordonnier, est un mot de bonne latinité
classique, fréquemment employé dans les textes, plus rarement
dans les inscriptions”, formé sur suo, suere, « coudre » et ne présentant pas d’ambiguité. En revanche, sartor est d’origine
double? et d’emploi plus complexe. Un premier mot sartor qualifie «le sarcleur» et dérive du verbe sario, sarire, saritum
(sartum), « sarcler », Poutil correspondant étant le sarculum, la
houe, le sarcloir. Le substantif, souvent sous sa forme sarritor, est
employé couramment chez les agronomes latins pour caractériser
les plus pauvres des esclaves agricoles qui brisent les mottes de
terre dans les champs”.
Mais il existe un deuxième mot sartor signifiant « celui qui
répare, qui racommode » et vient du verbe sarcio, sarcire, sartum,
dont le premier sens est « recoudre, ravauder »*, Un morceau de
34. Nous avons utilisé les listes qui nous ont été communiquées par le D' D. Krömer
(Thesaurus de Munich) et nous les avons confrontées avec les occurrences de ces termes
dans les CDrom des textes latins.
35. Les inscriptions sont relativement peu fréquentes (une trentaine environ). Citons
seulement C. Iulius Helius sur une stéle (fig. 5) aujourd’hui présentée au musée de la Centrale Montemartini à Rome (D. Mustili, // museo Mussolini, Rome, 1939, p. 99, n. 5), ou
encore l’unique inscription mentionnant un sutor en Gaule, à Bavai, CIL XIII, 3578 ; différents collèges de sutores sont attestés, comme celui d’Osma en Tarraconnaise (C/L 11, 2818).
Voir aussi le mot sur une monnaie gallo-romaine, D. Gricourt, D. Hollard, « Le dieu celtique
Lugus sur des monnaies gallo-romaines du 1° siècle », Dialogues d'Histoire ancienne, 23/1,
1997, p. 228-230. Pour l’ars sutoria,
A.Mehl, « Handwerker und Künstler in der Gesellschaft
der nordwestlichen Provinzen des Rémischen Reiches », Mitteilungen der archaeologischen
Gesselschaft Steiermark, M. Hainzmann, D. Kramer, E. Pochmarski (éd.), Vienne, 3/4,
1989/90, p. 62-63.
36. Pour les exemples du haut Empire, H. von Petrikovits, « Die Spezialisierung des
römischen Handwerks », dans H. Jankuhn, u. a. (HRG.), Das Handwerk in vor-und
frühgeschichtlichen Zeit, = Abh. d. Akad. Wiss. Göttingen, phil- hist.-KI., 1982 p. 112 et pour l’antiquité tardive, /d. « Die Spezialsierung des rômischen Spätantike », dans Zeitschrift für
Papyrologie und Epigraphie, 43, 1981, p. 303.
37. Par exemple, Varron, Economie rurale, 111,2, 5 (la vraie villa campagnarde est crebra
sartoris, « pleine de sarcleurs ») ; également I, 29 (per sartores occare solent siquae in porcis
relictae grandiores sunt glebae).
38. Nonius Marcellus, De compendiosa doctrina, ed. J. Onions (éd.), Oxford, 1895, 7-8,
p.11 et Isidore de Séville, De differentiis, Cl. 1187, 547, col. 65 : sartorem agrum sarrientem,
Sarcinatorem, vestes sarcientem. Voir l'inscription d’une stèle mentionnant un sarcitor et
dédiée à Sucellus, trouvée à Saint-Romain-en-Gal (Rhône), dans AE, 1968, p. 100-101,
n° 294 et M. Le Glay, R.A., 1970, p. 182; pour la stèle, Nouvel Esperandieu, Vienne,
H. Lavagne (éd.), Paris, 2003, n° 90.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Fic. 3. - Sarcophage de T. Flavius Trophimas, Ostie, aujourd’hui au Musée
National Romain (Rome). Cliché M. dé Spagnolis.
Fic. 4. - Amphore du peintre Plousios (cliché : Photograph c 2003 Museum of
Fine Arts, Boston, U.S.A.).
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)tissu cousu sur un autre est dit® sartum. On doit faire remarquer
ici que l’usage classique n’emploie jamais sartor pour désigner
celui qui confectionne les habits, métier pour lequel existe le mot
vestifex ou celui de vestiarius*. Une inscription de Cirta
(Constantine)*, malheureusement non datée, a été utilisée pour
attester l’existence de ce mot en ce sens : elle parle d'un sartor
arenarius magister et L. Renier* proposait de traduire par
« faiseur de reprises, raccomodeur d’habits », comprenant que le
personnage était, en outre, magister dans le collége des Arenarii.
H.-G. Pflaum*, sans prendre parti sur l’interprétation du mot
magister, voyait dans cette profession celle de « costumier de
théâtre », ce qui serait un hapax, à nos yeux, très suspect. Selon
nous, le sartor arenarius est celui qui répare le sol de l’arène après
les combats lorsque le piètinement des adversaires l’a rendu
impraticable pour de nouvelles luttes et il est le chef (magister)
d’une équipe d’esclaves à qui, par exemple, il fait remettre du
sable pour combler les trous*. Nous sommes donc bien encore
dans le champ lexical de la « réparation » mais rien n’indique
qu'il s’agisse de tissu. Dans l’Édit de Diocletien, seul l’adjectif
sartorius apparaît pour la première fois avec cette signification de
« qui appartient au domaine du tailleur ». Le mot, selon les philologues, doit étre considéré comme « une nouveauté lexicale », à la
date de 301%. C’est seulement saint Augustin qui, dans la Cité de
Dieu“, au début du v* siècle, utilise le mot sartor en ce sens, en
racontant l’anecdote d’un saint homme qui vivait de son métier
de tailleur ou de raccomodeur de vétements” (homo religiosus et
39. Varron, Ling. lat., VI, 64, etiam in vestimento sartum quod comprehensum, « sur un
vêtement aussi, la pièce parce qu’elle y est attachée » (P. Flobert [éd.], Paris, 1985).
40. Un exemple de vestiarius à Lutèce (CIL XIII, 3037, cf. P-M. Duval, Paris antique,
Paris 1961, p. 83, n. 23)
41. Cirta, CIL VIII, 7158.
42. L. Renier, dans une lettre de 1855 à A. Cherbonneau, l'éditeur de l'inscription dans
l'Annuaire de Constantine, 1, 1854/55, p. 72, n° 52.
43. H. G. Pflaum, /LAlg. II, 1, 822. Il existe un autre sartor à Cuicul (Djemila), mais le
texte ne permet pas de savoir quelle est sa véritable profession (JLAlg. II, 3, 8024, à
paraitre).
44. Une inscription de Die (Drôme), CIL XIL1590, utilise l'expression ministerium arenarium pour qualifier l'office de ceux qui sont chargés des aspects pratiques de l’arène.
P. Flobert, dans sa nouvelle édition du dictionnaire Gaffiot, (Paris, 2000) propose plus justement « balayeur ».
45. Édit de Dioclétien, 16, 12a (16, 8a dans l'édition Lauffer), voir J. André, « Nouveautés lexicales dans le texte de I’ Edit de Dioclétien », Revue de philologie, 50, 1976, p. 203.
46. Augustin, Cité de Dieu, 22, 8, 10, œuvre rédigée vers 405 ap. J.-C.
47. Lanecdote fait comprendre qu’il s’agit bien de vêtements puisque c'est le sien qui
lui est volé et qu’il se met à la recherche de tissu pour en refaire un autre.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)pauper sartoris se arte poscebat). Or, si la mosaïque de Kélibia est
certainement antérieure au début du v° siècle, elle est peut être
du 1v° siècle #. Il n’est donc pas impossible qu’on ait dans cette
inscription la première occurrence du mot sartor avec son sens
tardif de « tailleur » ou du moins de « ravaudeur de vêtements »#.
Nous nous heurtons donc ici à une contradiction interne entre
le terme employé dans l’inscription, qui désigne le personnage
comme un sartor et l’image qui le présente comme un sutor avec
les outils de l’échoppe d’un cordonnier. L'inscription contreditelle l’image ou, inversement, l’image trahit-elle l’inscription, au
sens où Michel Butor parle de la « trahison des images »*° ?
La contradiction est encore plus troublante si l’on rappelle que
le sutor n’est jamais un esclave et n’est jamais représenté ni
même évoqué avec des entraves aux pieds. Au contraire, les
figures de sutores qui sont citées dans les textes sont toujours des
hommes libres, appartenant d’ailleurs à l’un des plus anciens collèges de Rome, fondé par Numa"!. Certains sont de riches commergants”, l’un d’entre eux devint même consul‘, et l’empereur
Vitellius lui-même passait pour descendre d’une famille de cordonniersTM. La tombe d’un sutor de la région de Nuceria Alfaterna
(moderne Nocera, Salerno) a été récemment étudiée par M. dé
Spagnolis5 et l’auteur a bien montré que le propriétaire,
L. Atilius Artemas, est lié à une riche famille de cordonniers
d’Ostie et que sa tombe, ornée de stucs et de peintures, atteste
48. Cf. ci-dessus, n. 17.
49. Pour des emplois plus tardifs (v* siècle ap. J.-C. ?), voir les inscriptions chrétiennes
de Tergeste, AE 1973, n° 260 et 1975, n° 422. Parmi les donateurs d’un pavement en
mosaïque apparaît un Julianus Sarso(r ?), inscription dans laquelle « Sarsor paraît être une
forme populaire pour sartor ? ». Contra,
A. Degrassi (Scritti vari di antichita, III, 1967, p. 91)
propose plutôt d'y voir un nom oriental Sarso. Voir aussi un sarcophage de Salone, portant
le nom de Sartur (CIL III, 9614).
50. M. Butor, op. cit. n. 1, p. 77.
51. Plutarque, Numa, 17 (éd. des Vies parallèles par Cl. Mossé, J. M. Pailler, R. Sablayrolles, Paris, 2001, p. 184).
52. Celui de Bologne dont se moque Martial (Épigrammes, III, 16, 6) offre à ses concitoyens des spectacles de gladiateurs, tout comme le savetier de Bénévent mentionné par
Tacite (Annales, XV, 34).
53. Ce consul est connu sous le nom de P. Alfenus Varus (39 av. J.-C.) selon Porphyrion
(ad Hor. Sat. 1,3, 132).
54. Suétone, Vitellius, II, H.Ailloud (éd.), CUF, Paris, 1932, p. 32.
55. Marisa dé Spagnolis, La tomba del calzolaio dalla necropoli monumentale romana
di Nocera superiore, coll. Studia archaeologica, 106, Rome, 2000.
56. Le sutor Trophimas, d’Ostie, a lui-même un beau tombeau (supra n. 31), comme le
sutor de Tortona (CIL V, 73 38).
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Paisance certaine du personnage. Que l’individu de la mosaïque
de Kélibia soit représenté comme un pauvre hére, les fers aux
pieds, dans une échoppe, ne correspond donc pas à l’image socioprofessionnelle du cordonnier romain. On est donc amené à
penser que ce sartor joue au sutor ou essaye de se faire passer
pour tel. Serait-ce le premier sens de l’inscription et du verbe
explicitum est, son usurpation professionnelle, pourrait-on dire,
étant démasquée ?
Un passage d’Horace dans la Satire 3 du livre 117 donne une
clé qui permet de comprendre cette apparente contradiction :
Si scalpra et formas non sutor,
(...) delirus et amens
undique dicatur merito.
« Si quelqu’un achéte des tranchets et des formes, alors qu’il n’est pas
cordonnier, (...) on dira partout et à juste titre qu'il est fou et qu'il a
perdu la raison. »
La formule horatienne est la même que celles qu'Epictéte*
énonce pour plusieurs autres professions :
« Si quelqu'un qui ne joue pas de la cithare, achète des plectres, on ne
dira pas qu’il est musicien, si un autre, qui n’est pas forgeron achète un
bonnet de feutre et une ceinture, on ne dira pas qu’il est forgeron et
celui qui n’est pas cordonnier ne peut pas être utile au cordonnier. »
Dans un autre passage (Satire 3, I, qui a été appellée la satire
sur la luxuria), Horace utilise encore le personnage du cordonnier dans un sens voisin mais toujours dans le contexte de la doctrine stoïcienne :
(...) Si dives, qui sapiens est
Et sutor bonus et solus formosus et est rex,
Cur optas quod habes ? Non nosti, quid pater, inquit, Chrysippus
Dicat : sapiens crepidas sibi numquam
Nec soleas fecit, sutor tamen est sapiens.
« Mais si le sage est riche et s’il est bon cordonnier et si, seul, il est
beau et roi, pourquoi désires-tu ce que tu as déjà ? Tu ne connais pas,
dira-t-on, ce que notre pére, Chrysippe, dit : ‘Le sage n’a jamais fait
ses chaussures ni ses sandales, le sage est pourtant cordonnier’. »
57. Horace, Satires, II, 3, vers 104-106, éd. CUF, Paris.
58. Épictète, Entretiens, IV, 8, 17, dans Arrien, J. Souilhé (éd.), CUF, Paris, 1993, p. 330.
Cf. F Plessis, P. Lejay, Œuvres d’Horace, Satires, Paris, 1911, p. 372. Voir aussi les commentaires de P. Fedeli, Q. Orazio Flacco, II, Rome, 1994, p. 378-381.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Horace, se moque ici de l’un des paradoxes” les plus célébres
des Stoiciens, afin de faire comprendre de manière ironique à son
lecteur la vanité des efforts pour travestir sa condition. En
somme, comme l’écrivait plus prosaïquement P. Lejay dans son
commentaire® « L’habit ne fait pas le moine », ou encore, ici,
« Ce ne sont pas les attributs du cordonnier qui font le cordonnier »*!. La confusion ou du moins le rapprochement entre les
deux métiers, qui semble apparaître à l’époque tardive, pourrait
avoir joué en faveur de ce passage de l’un à l’autre. Augustin® et
Isidore de Séville les regroupent ensemble, et beaucoup plus
tard, Du Cange* donne pour sutorium la définition suivante :
sutorium ubi sutores vel sartores merces suas venum exponunt,
comme si l’on trouvait désormais les deux catégories d’artisans
dans le même atelier.
Si l’on suit cette première interprétation, la mosaïque de
Kélibia serait une leçon de morale épicurienne et elle rappellerait à chacun que l’on doit se contenter d’assumer la condition
qui est la sienne. On y verrait volontiers également un avertissement à savoir garder la mesure, dont l’emblème est précisément
placé au point fort de l’image, c’est-à-dire sur la tête du personnage. En effet, cette forma qui est supendue dans l’axe de l’image
n’est pas seulement une manière de caractériser une profession,
comme par exemple sur la mausolée de du cordonnier C. Iulius
Helius (fig. 5), elle donne la mesure de son action. On pense ici
aux vers de Plaute® qui y fait allusion en parlant des « âmes
avides et insatisfaites » dont « aucun cordonnier ne peut prendre
la mesure » :
59. Cicéron, Paradoxes des Stoiciens, 5 et 6, éd. J. Molager, CUF, Paris, 1971, p. 117-129.
Sénèque partira en guerre contre ce travers de vouloir toujours rapporter les inventions des
métiers ou des techniques à des sages et l'exemple du savetier revient encore sous sa plume
(Sénèque, Lettres à Lucilius, 90, 23).
60. Op. cit. n. 58, p. 371.
. 61. Notons d’ailleurs que les cordonniers passaient déjà pour être de fieffés menteurs.
Esope, Fable 111 (E. Chambry [éd.], CUF, Paris, 1960, p. 51).
62. Saint Augustin, De opere monachorum, 13, J. Saint-Martin (éd.), Paris, 1949, p. 357-
358.
63. Isidore de Séville, reprenant Augustin cité supra dans Regula monachorum, 1868,
chap. 5, p. 97 : nam patriarchae greges pauerunt et gentiles philosophi sutores et sartores
fuerunt.
64. Du Cange, s.v. sutorium, p. 683.
65. Plaute, Aululaire, 487-488.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Quorum animis auidis atque insatietatibus
neque lex neque sutor capere est qui possit modum.
et l’on retrouve encore cet exemple dans le Manuel d’Epictete® :
« Pour chacun la mesure de ce qu’il doit avoir, c’est son corps, comme
le pied est la mesure de la chaussure. »
Mais cette réflexion amène inévitablement à se demander si le
célèbre dicton Ne sutor ultra crepidam ne serait pas lui aussi
caché derrière cette image. Déjà connu des Grecs‘?, il avait été
popularisé par l’anecdote du cordonnier d’Apelle racontée par
Pline l’Ancien®. Le cordonnier qui avait critiqué, à juste titre, un
détail de la chaussure peinte par Apelle, n’aurait pas dû s’enhardir à critiquer aussi la jambe, au-dessus de la crepida. On peut
facilement adapter à l'inscription de Kélibia la leçon de morale
ordinaire qui se dégage de ce dicton populaire et que l’on
retrouve chez tous les poètes satiriques sous forme d’injonctions
à rester dans sa condition. On la retrouve déjà dans la Satire IV
de Perse, toujours avec la même métaphore du savetier :
Respue quod non est, tollat sua munera, cerdo.
Tecum habita : noris quam tibi sit curta suppellex
« Repousse ce que tu n’es pas et que le savetier reprenne ses
cadeaux. Habite avec toi-même et tu verras combien est médiocre
ton intérieur. »
Dans cette satire, que l’on a définie comme celle de l’affranchissement intérieur de l'individu‘, Perse fustige tous ceux qui
vivent de faux-semblants et ne veulent pas se poser la question
essentielle de la morale antique : « Qui suis-je ? Quel est mon
rang, par décret du dieu ? Où est la limite aux désirs et aux
vœux ?»7°, Le tecum habita est analogue au sede in catena de
l'inscription et c'est toujours le même problème de la cohérence
de la vie intérieure qui est en jeu. Martial ou Juvénal, à leur tour,
n’ont que sarcasmes pour tous ceux qui veulent paraître plus que
66. Arrien, Manuel d’Epictete, 39, P. Hadot (éd.), Paris, 2000, p. 192.
67. App. Prov. 3,90.
68. Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, XXXV, 85 : Apellem denuntiantem ne supra crepidam sutor iudicaret quod in proverbium abiit.
69. Commentaire de B. Pautrat à son édition des Satires de Perse, Paris, 1995, p. 18.
70. B. Pautrat, ibid., p. 19. Voir aussi les rapprochements avec Horace dans Aules Persius
Flaccus Satiren,
W. Kissel (éd.), Heidelberg, 1990, p. 563-565.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Fic. 5, — Stèle de C. Julius Helius. Rome, Musée de l’Antiquarium (actuellement
au musée de la Centrale Montemartini). Cliché M. F Dumont Heusers.
ce qu'il sont et qu’ils renvoient à leur condition. L'un comme
l’autre reprennent l’exemple du cordonnier enrichi et parvenu.
Martial”! se moquant de celui de Bologne”, qui offre des jeux à
ses compatriotes, lui rappelle de s’en tenir à sa profession :
Sed te, mihi, crede, memento
nunc in pellicula, cerdo, tenere tua.
Les commentateurs” du poète renvoient encore à Horace qui
avait déjà utilisé cette expression continere se intra pelliculam
suam, dont le sede in catena pourrait être une autre variante.
L'interprétation moralisante que nous proposons du message
de cette mosaïque n’est cependant pas entièrement satisfaisante
du point de vue de l’image, car la chaîne, très surprenante par son
réalisme, que l’on voit aux pieds du personnage, ne s’en trouve
pas expliquée. On sait que les les Romains, en dehors des fugitifs
ou des captifs faits prisonniers à la guerre”, répugnaient à
employer des esclaves enchain&s”. Il est à noter d’ailleurs qu'il ne
71. Martial, Épigrammes, III, 16, 5.
72. Martial, ibid., III, 59,
1 et supra, n. 52.
73. H.J. Izaac, CUF, Paris, 1930, p. 252, qui renvoie 4 Horace, I, 6, 22.
74. M. Donderer - L. Stiliopoulou, « Späterepublikanische und Kaiserzeitliche Grabmonumente von Sklavenhändlern », Gymnasium, 100, 3, 1993, p. 254-266. Voir aussi,
W. Backhaus, « Servi vincti », Klio, 71,2, 1989, p. 321-329.
75. Comme le montre Pline le Jeune (Ep. III, 19, 7). Cf. A. Gonzalès, Pline le Jeune,
esclaves et affranchis à Rome, Paris, 2003, p. 120.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)porte pas les entraves traditionnelles (les manicae), celles qui ressemblent à nos menottes modernes et que l’on connaît par des
exemplaires retrouvés dans les fouilles de la Gaule” mais qu'il est
attaché par le pied à une longue chaîne (compes), ce qui lui
permet un certain déplacement en coulissant sur le ratelier à
crans placé au sol. Ce détail nous oriente vers une autre anecdote
très connue dans l’Antiquité et qui nous fournit une autre clé
pour comprendre cette imagc.
Elle peut, en effet, être interprétée en un autre sens si l’on
reconnaît dans ce vieillard le protagoniste d’une histoire de
fantôme célèbre dans le monde grec et romain. Ici, c’est à Pline
le Jeune qu’il faut faire appel et à sa lettre sur les apparitions.
Dans une lettre’? à son ami Sura, Pline lui demande son avis sur
la croyance que l’on peut accorder aux histoire des fantômes. En
particulier, avec un art du récit qui fait penser aux nouvelles fantastiques de Mérimée, Pline raconte qu’il y avait à Athènes un
maison « maudite » dont les bruits terrifiaient les habitants du
voisinage :
Per silentium noctis sonus ferri et, si attenderes acrius, strepitus vinculorum longius primo, deinde e proximo reddebatur.
« Dans le silence de la nuit, un bruit de fer se faisait entendre et si
Von tendait l'oreille, des grincements de chaînes vous parvenaient
d’abord de loin, puis de plus près. »
Et la description qui suit rend presque exactement l’image du
personnage de notre mosaïque :
Mox apparebat idolon, senex macie et squalore confectus, promissa
barba, horrenti capillo ; cruribus compedes, manibus catenas gerebat
quatiebatque.
« Ensuite le spectre apparaissait : c’était un vieillard émacié, revêtu
de haillons de deuil, il avait la barbe longue et les cheveux hirsutes ;
il portait des fers aux pieds et agitait ses mains chargées de chaînes. »
Cette apparition fait fuir d'éventuels locataires et la maison,
condamnée à l’abandon, tombe en ruine, jusqu’au jour où le pro-
76. A. Audin, L. Armand Calliat, « Entraves trouvées en Bourgogne et dans le Lyonnais », R.A.E., XII, 1962, p. 7-38, J. Sirat, P. H. Mitard, « Les entraves gallo-romaines de
Rhus », Bulletin archéologique du Vexin français, 5, 1969, p. 105-108, D. et E. Vermeersch,
« Une paire d’entraves gallo-romaines trouvées à Famechon, Somme », Revue archéologique de l'Oise, 8, 1976, p. 12-13.
77. Pline le Jeune, Lettres, VIL 27, A. M. Guillemin (éd.), CUF, Paris, 1928, p. 27 et
Sherwin-White, The letters of Pliny, Oxford, 1966, p. 436, n. 5-11.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)priétaire la loue au philosophe Athénodore. Celui-ci se fait fort
de conjurer le fantôme ;il s’installe dans le vestibule d’entrée de
la maison et se prépare 4 une nuit de méditation et de travail
intellectuel. Lorsque le spectre se manifeste et lui fait signe de
l’accompagner, il le suit jusqu’au milieu de la cour où ce dernier
disparaît. Athénodore marque alors l’emplacement et le lendemain, demande aux autorités de la ville de faire creuser un trou a
cet endroit. On y trouve les ossements et les chaines d’un individu
auquel on donne une sépulture. Ses mânes alors apaisées, il cesse
de hanter la demeure. L'histoire n’est pas nouvelle et illustre une
des plus vieilles craintes de l’imaginaire romain, comme l’a souligné E. Jobbé-Duval” et qui est le retour des morts sans sépulture. Elle se retrouve, sous sa forme grecque, avec quelques
variantes, sous la plume de Lucien qui la place parmi d’autres histoires de fantômes dans son dialogue L’ami du mensonge”. Elle
devait être bien connue des habitants de Kélibia dont les autres
pavements reflètent la grande culture classique et qui lisaient
certainement Lucien et Pline le Jeune. Nous pensons donc que ce
vieillard enchaîné, et dont les pieds et les mains sont de couleur
cadavérique (liuidus, mot constant dans ce type d’inscriptions)
est bien une image de ce fantôme qui devait hanter l’imagination
de tous les esprits à une époque où la magie avait encore une
grande puissance. L'expression quod disperabas serait une allusion à sa condition d’être errant sans sépulture, ce qui le met au
désespoir. Mais lorsque ce fantôme a été apaisé par le rituel de
l’ensevelissement, « ce qui le désespérait s'évanouit » (quod disperabas explicitum est) et n’a plus de raison d’être. Il peut alors
rester enseveli dans ses chaînes et le propriétaire peut à nouveau
vivre une vie paisible dans sa maison débarrassée de ses maléfices.
La mosaïque ainsi comprise s’inscrit parfaitement dans la riche
série des textes contre l’Invidus qui sont si nombreux en Afrique
78. E. Jobbé-Duval, Les morts malfaisants, larvae, lemures, d'après le droit et les
croyances populaires des Romains, Paris, 1924, p. 113-114 qui renvoie aussi à la Mostellaria
de Plaute.
79. Lucien, L'ami du mensonge ou l’incrédule (Philopseudes), 30-32, J. Schwartz (éd.),
Publications de la faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg, Paris, 1951, et commentaire p. 53-54. Également, Luciano, Racconti fantastici, int. F. Barberis, trad. notes de M. Matteuzi, Rome, 1995, p. 181-185.
80. Cf. supra, n. 14 et la communication du 16 janvier 2004 (à paraître, CRA] 2004) de
A. Beschaouch, « Homère, Esope, Lycophron et les Africains, aspects inédits de l’héllénisme
africo-romain ».
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)du Nord et particulièrement en Tunisie*!, Placées le plus souvent
à l’entrée des maisons, ou des édifices publics, ces inscriptions
sont destinées à conjurer l’Invidia, cette force maligne qui ronge
et brûle de l’intérieur celui qui en est la proie, en même temps
qu’elle exerce sa malfaisance à l’encontre de ceux qui en sont
l’objet. Le personnage qui l’incarne est parfois décrit et il a tous
les traits de celui qui est représenté sur la mosaïque : visage
émacié, yeux perçants, apparence de malade, tel que Lucien voit
Phthonos dans le tableau de la Calomnie d’ Apelle®. Un homme
décharné, qui se consume, en quelque sorte, d’envie. Si bien que
la restitution proposée pour la partie lacunaire du début de l’inscription : « Toi aussi, brûle ! », trouverait ici un nouvel argument
favorable.
On pourrait alors se risquer à traduire l’inscription par :
« Toi aussi, brûle, ravaudeur, ce qui te désespérait est résolu, reste
enchaîné »
Nous reconnaissons que cette traduction est bien pâle par
rapport aux résonances iconographiques et littéraires que nous
avons évoquées, mais c’est le propre de ces inscriptions très laconiques qui ne prennent leur pleine signification et leur force que
dans une vision synchrône avec l’image sur laquelle elles se trouvent.
Deux autres interprétations sont encore à discuter, même si
elles ne nous paraissent pas devoir emporter la conviction. La
première est celle que nous avions présentée lors de notre communication et elle est de caractère littéraire. Cette mosaïque ne
serait-elle pas aussi une allusion au dialogue de Lucien, Le Cog ?
En effet, dans ce texte, Lucien met en scène un pauvre cordonnier, Micylle, qui rêve qu'il est invité chez son riche voisin à un
luxueux festin et que celui-ci le déclare héritier de tous ses biens.
Mais le rêve s'évanouit lorsqu'il se réveille au chant du coq.
Micylle, furieux, veut égorger l’auteur de ses désillusions, mais ce
dernier lui révèle qu’il est la réincarnation de Pythagore. Le coq-
81. Cf. les références réunies dans l’article de K. M. D. Dunbabin - M. W. Dickie, cité
supra n. 25 et dans M.T. Olszewski, « Mauvais œil et protection contre l’Envie », Mosaïque
gréco-romaine VIII, p. 283, n. 45 et en dernier lieu J. P Laporte, « Saint Paul contre l’Inuidus »,
Mélanges à la mémoire de M. Le Glay, Bruxelles, 1994, p. 285-287.
82. K.M. D. Dunbabin, ibid., qui renvoie à Lucien, Calumn. $.
83. Lucien, Le coq, I, 22, M. D. Mac Leod (éd.), Oxford, 1972.
Seite 23
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Pythagore lui enseigne alors la véritable sagesse, qui est de
renoncer à la vie des riches, toujours tourmentés par la conservation de leurs biens et proie des aigrefins qui veulent les voler.
Pour vivre heureux, il devra, au contraire, s’en tenir 4 sa vie de
modeste savetier. On reconnaît là le thème repris plus tard dans
Le savetier et le financier de La Fontaine. Le cordonnier de la
mosaïque de Kélibia serait ce Micylle désespéré (disperabas)
d’avoir vu son rêve disparaître (explicitum est) à son réveil et que
le coq-Pythagore persuaderait de revenir à sa destinée d’humble
artisan (sede in catena). Mais, outre que rien n’atteste que ce récit
de Lucien ait été connu des habitants de Kélibia®, on attendrait
un détail iconographique important pour caractériser la scène et
l'identifier à coup sûr, par exemple, la présence du coq®, qui est
le protagoniste essentiel de l’anecdote. L'interprétation est donc
trop téméraire pour pouvoir être retenue.
Reste enfin l’hypothèse séduisante que nous a proposée
A. Beschaouch. Elle consiste à voir dans cette mosaïque une
scène liée aux sodalités africaines, qu’il a si souvent su déceler
dans bien des textes et des images du Maghreb romain. Interprétant le début de l'inscription comme un cognomen O Luxuri, au
vocatif, il le rapproche du début de plusieurs textes analogues” et
suggère de voir dans ce personnage un membre d’une sodalité
dont on ignore encore le nom mais qui serait à mettre en rapport
avec les sartores. Ceux-ci pourraient constituer, comme les Pentasii ou les Taurisci, etc., une sodalité liée au service de l’arène et
l'inscription du sartor arenarius de Cirta évoquée plus haut
serait à verser à ce dossier. L'expression explicitum est serait à
comparer avec celles des autres inscriptions indiquant qu’une
entreprise a été réalisée en dépit de la mauvaise volonté des uns,
du mauvais œil des autres ou des coups du sort®. L’échec des
84. Les spécialistes du fabuliste considèrent d’ailleurs que La Fontaine a dû plutôt s’inspirer du savetier Blondeau dans Bonaventure des Périers (Nouvelles, 21).
85. Comme nous l’a fait remarquer très judicieusement Jacques Bompaire.
86. Objection que nous devons à K. Dunbabin.
87. Notamment la mosaïque d’Uzitta qui commence par O Leo,
cf.Mosaico romano del
Mediterraneo, exposition au Musée archéologique national de Madrid, catalogue édité par
H. Lavagne, Paris, 2001, p. 76.
88. Supra, n. 41-42.
89. Comme par exemple sur la mosaïque d'El Haouria (Tunisie) qui dit : « Envieux
livide, ces magnifiques monuments que tu prétendais impossibles à réaliser ont été menés à
bien pour le salut de Nos Seigneurs ». Cf. A. Merlin, « Mosaïque africaine représentant le
jugement entre Minerve et Neptune », CRA/, 1907, p. 797, M. Yacoub, Splendeurs des
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)envieux étant proclamé, il ne reste plus à ceux-ci qu’à se tenir
tranquilles et l'expression sede in catena serait l'équivalent, par
exemple, de silentium dormiant tauri dans la mosaïque d’El JemTM.
Cette interprétation, riche de subtilités ne nous convainc pas, car,
outre le fait qu'une telle sodalité n'est pas
attestée, aucun
emblème, ou signe de reconnaissance tel que les tiges de millet,
les feuilles de lierre, etc., n’est repérable sur cette mosaïque.
Ainsi, il ne nous paraît pas assuré qu’elle cache une allusion à une
sodalité.
La mosaïque de Kélibia est donc un des pavements les plus
« cryptés » de la série des mosaïques relatives à l’Envieux. Elle
invite, comme disait G. Bachelard, à « chercher l’image qui se
cache derrière l’image qui se montre » et à faire ressortir les sens
divers d’un même mot. L’anecdote d’Apelle est évidemment
l’image qui se montre. Elle vient immédiatement à l’esprit à cause
des attributs du sufor dans son échoppe, mais cette image est aussitôt brouillée volontairement par celle du sartor qui ravaude un
tissu et que l’inscription désigne comme tel. Enfin, une troisième
évocation se superpose aux deux autres et les complète : celle de
l’Envieux qui, tel le fantôme de la fable, voudrait hanter la
maison et la rendre inhabitable.
Cette superposition d’images et d’allusions n’est-elle pas ce
que Bachelard appelait le « feuilleté de l’image » ?
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MM. Azedine BESCHAOUCH, associé étranger de l’Académie,
et Robert TURCAN interviennent après cette note d’information.
mosaïques de Tunisie, Tunis, 1995, p. 339-341. Voir encore la mosaïque de Sullecthum,
A. Beschaouch, « Échec à I’Envieux », Accademia nazionale dei Lincei, Rendiconti, 1968,
90. Mosaïque du banquet des Taurisci, cf. J. W. Salomonson, « The fancy dress banquet,
attempt at interpreting a Roman mosaic from El Djem », BAbesch., 35, 1960, p. 25-55.