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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)BONAN, RONALD, De la métempsycose , Diogène, 142 (1988:avril/juin) p.83
VERS
Banas R
\AQS
DE LA METEMPSYCOSE
par
RONALD BONAN
«0 Bavatog pngêv mpog pts »
Epicure, Lettre à Ménécée.
Et quant à toi, Vie, j'estime que tu es les reliefs de
nombreuses morts
(sans aucun doute je suis mort moi-même dix mille
fois jadis)
Je vous entends chuchoter là-bas, 6 étoiles du ciel
O soleil, 6 herbe des tombeaux, 6 transferts et promotions perpétuelles...
Walt Whitman, Song of Myself, 49.
La mort ne cessera jamais de préoccuper le philosophe:
Schopenhauer l'avait compris et érigeait cette notion au
rang des Muses:
La mort est le véritable génie inspirateur et le musagète de la philosophie. Et c'est pourquoi Socrate a défini celle-ci comme Bavdrou
peréty (inquiétude de la mort). (Platon, Phèdre, 81 a.)
Métaphysique de la mort
Tour à tour cette notion nous a été présentée sous ses
divers aspects, une fois comme concept métaphysique, une
autre comme réalité ethnologique ou religieuse.
L’approche proposée aujourd’hui est en quelque sorte
psychologique ; non que notre intention soit de développer
les thémes classiques des diverses réactions psychologiques
de l’homme face à la mort, mais plutôt en ce que à travers la
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)« O Bavatos UNCEV po ús »
Epicure, Lettre a Ménécée.
Et quant a toi, Vie, j'estime que tu es les reliefs de
nombreuses morts
(sans aucun doute je suis mort moi-méme dix mille
fois jadis)
Je vous entends chuchoter la-bas, 6 étoiles du ciel
O soleil, 6 herbe des tombeaux, 6 transferts et promotions perpétuelles...
Walt Whitman, Song of Myself, 49.
La mort ne cessera jamais de préoccuper le philosophe :
Schopenhauer l'avait compris et érigeait cette notion au
rang des Muses:
La mort est le véritable génie inspirateur et le musagète de la philosophie. Et c'est pourquoi Socrate a défini celle-ci comme Bavátou
neigen (inquiétude de la mort). (Platon, Phedre, 81 a.)
Métaphysique de la mort
Tour a tour cette notion nous a été présentée sous ses
divers aspects, une fois comme concept métaphysique, une
autre comme réalité ethnologique ou religieuse.
L’approche proposée aujourd'hui est en quelque sorte
psychologique ; non que notre intention soit de développer
les themes classiques des diverses réactions psychologiques
de l'homme face à la mort, mais plutôt en ce que à travers la
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)notion de métempsycose nous nous proposons d'élucider ce
qu'il est possible d’appeler une psychologie fondamentale, si
l’on veut bien entendre par là le domaine proche de l’ontologie et plus encore de la cosmologie qui est délimité par les
diverses croyances eschatologiques élaborées par l’humanité aux prises avec la réalité déconcertante de la mort.
Toutefois il est nécessaire de délimiter encore l’investigation dans la mesure où il ne s'agira pas d'une étude comparative des différents systèmes eschatologiques qui comporteraient la thèse de la métempsycose à titre de postulat
fondamental: une telle entreprise a effrayé Mircea Eliade
lui-même par son ampleur et sa difficulté. Tout au plus nous
serons amené à exposer les « lieux communs » des doctrines
de la réincarnation afin de tenter d’en saisir les principales
articulations. Notre visée serait plutôt d’ordre archéologique (au sens où Michel Foucault pouvait employer ce
terme, c’est-à-dire comme une tentative d’enonciation des
principes et des structures de base d'un systeme de pensée,
tentative commandée par la volonté d’élucider pour chaque
principe sa raison suffisante).
Autant dire tout de suite, au risque de décevoir quelques
attentes, qu'il ne s’agira pas ici de réfuter ou de ratifier les
données de la réincarnation, mais seulement de les comprendre d'un point de vue philosophique. Ceci n'exclut pas
qu’à l’occasion nous nous permettions d’eprouver la coherence de cette doctrine, ne serait-ce que dans le but d’en
comprendre plus finement le détail.
Une derniére remarque d’ordre méthodologique avant de
passer à l'essentiel : nous sommes parti du postulat que les
concepts de la philosophie orientale livrent leur contenu au
lecteur occidental sans plus de réticence que ceux de la tradition philosophique grecque: nous sommes conscient du
« coup de force » que cela peut représenter aux yeux de certains, mais la présence de themes réincarnationnistes dans
la pensée occidentale, chez Platon par exemple, nous a
facilité cette transposition, et nous a aidé a surmonter la
conscience malheureuse des « non-lecteurs » de sanskrit que
nous sommes.
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)LA DOCTRINE DE LA REINCARNATION
Tout d’abord y a-t-il synonymie totale entre les termes de
«réincarnation » et de « métempsycose » ? Si la premiere
notion désigne le passage d’une âme, d'un corps à un autre,
presupposant ainsi le fait que l’äme soit incarnée et qu'elle
se trouve ainsi dans son lieu naturel, la deuxième notion
désigne plutôt le mouvement de migration d'un corps à
l’autre. Autant dire que ces deux notions sont inséparables
et parfaitement complémentaires, désignant tour a tour le
moment statique puis le moment dynamique d’une même
réalité.
Cette complémentarité statisme/dynamisme définit une
sorte de paradigme optique dans la mesure où l’on trouve la
doctrine en question exposée des deux points de vue, ce qui
introduit une première difficulté dans l'établissement d'une
synthèse. En effet la description statique se détermine
comme une éthique (puisqu'il s'agira de décrire les conséquences de l’incarnation d’une âme destinée à réitérer cette
opération indéfiniment); inversement la description dynamique sera plutôt eschatologique (dans la mesure où l’âme
est saisie dans ses cycles extra corpore).
Cette difficulté pousse le lecteur superficiel à déceler des
contradictions dans les doctrines réincarnationnistes, alors
qu'il ne s’agit très souvent que d'une difference de point de
vue.
Mais dans la version dynamique comme dans la version
statique, il est nécessaire d’accepter un postulat fondamental, qui est affirmé comme une évidence par l’hindouisme (et le bouddhisme), véritable principe premier de la
metemphycose :
La conscience est une énergie distincte de la matière constituant le
corps physique, et qui lui est supérieure. (Revenir, p. XIV.)
Comme le postulat qu'il est, nous l’acceptons sans discussion (en nous réservant le droit d'en contester l’evidence). Il ne saurait être question ici de discuter ou de
mettre en perspective cette idée. Retenons simplement
qu’elle est indispensable à l’idée de métempsycose, nous
dirons à titre d’élement consubstantiel (c’est en effet une
redondance que de parler de métempsycose puis de la conscience comme réalité distincte de la matière). A tel point
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)qu'il serait contradictoire d’accepter d'entendre un discours
sur la réincarnation sans vouloir accepter provisoirement le
principe dualiste de l’indépendance de l’âme.
Ce principe, nous rappellent les différents historiens de la
pensée orientale, est présent dans la tradition occidentale,
chez les Grecs (Socrate, Pythagore, Platon); il est présent
dans le judaïsme (Cabale, Zohar), dans le christianisme
(chez Origène), chez les soufites pour la pensée islamique,
puis encore au Moyen Age, chez Giordano Bruno, condamné
a mort pour ses doctrines réincarnationnistes, mais plus
pres de nous le thème est largement développé chez Goethe,
chez les poetes anglais, puis par Joyce, Jung, Gauguin...
autant dire qu’il traverse les siecles, ou qu’il est toujours
représenté par un courant philosophique religieux, voire
artistique.
Bien sûr une petite analyse suffirait à montrer les grandes
divergences que comportent ces différentes « écoles » : qu'il
nous suffise de considérer la différence d’esprit qui peut
régner entre Pythagore et Goethe. Mais sous ces différences
irréductibles, il est peut-être possible de retrouver une unité
de croyance, celle qui unit profondément Empédocle et
Schopenhauer.
Cette unité se fait autour d’un certain nombre de
« dogmes » qui constituent le corps des doctrines réincarnationnistes. Nous empruntons à un fin connaisseur de ces
doctrines la formulation des principaux d’entre eux:
J.L. Borges (cf. son livre Qu'est-ce que le bouddhisme ?).
Exposé de la doctrine
Tout d’abord quelques mots sur le contexte eschatologique : la croyance dans la transmigration de l’âme implique
une cosmologie d’infinis anéantissements et de créations
périodiques. Sans nous attacher au détail de ces changements de statut ontologique, signalons seulement l'absence
dans cette métaphysique de l’idée de commencement absolu.
Nous reviendrons sur cette vision cyclique et la logique
qu'elle implique.
Si maintenant nous nous plaçons à un moment quelconque de cette procession, nous pouvons saisir un
deuxième point important des doctrines réincarnation:
nistes
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Chaque réincarnation est la conséquence d’une réincarnation anterieure. (Borges, op. cit., p. 56.)
Ici nous devons signaler une difficulté, due à une apparente contradiction entre plusieurs courants de même inspiration réincarnationniste. En effet, la causalité qui relie
deux incarnations successives est décrite en termes déterministes d’un côté et en termes volontaristes de l’autre. Un
certain courant expose une théorie telle que le choix du
corps de l’incarnation à venir se fait automatiquement et en
fonction de la qualité de la vie antérieure. Ainsi une vie de
débauche détermine une réincarnation dans un corps
animal (celui dont le comportement est le plus proche de
l’excès dont s’est rendu coupable l'individu « antérieur »).
Un autre courant en revanche affirme qu'il existe un libre
choix du corps de la part de l’âme sur le point de s’incarner
à nouveau :
Vous obtenez le corps de votre choix. L’äme distincte crée elle-même
son corps par ses désirs personnels ; l'énergie externe du seigneur ne
fait que lui fournir l'enveloppe matérielle qui lui permettra exactement
de satisfaire ses désirs. (Partir, p. 65.)
Toutefois il est possible de concilier ces deux théories si l’on
pense que ce sont au fond les désirs eux-mêmes qui sont
déterminés et que par conséquent l’âme qui choisit
librement choisit en fonction d’une certaine nature. Mais ce
n'est là que renvoyer la difficulté vers une difficulté supérieure, car dans ces conditions on ne comprend pas
comment un changement de statut ontologique serait possible, l'áme ayant une nature identique à elle-même donc
prédestinée à un même genre de choix somatique à chaque
réincarnation.
Nous verrons surgir des difficultés encore plus redoutables, à tel point que la question de savoir si nous sommes
en droit de soumettre ces doctrines à l’analyse logique de la
rationalité se pose parfois avec insistance. Les doctrines de
la réincarnation ont-elles une prétention à la cohérence
rationnelle ou comme le mythe platonicien supportent-elles
la contradiction propre à la « licence eschatologique » ?
Il nous appartiendra d’examiner cette question plus bas.
Poursuivons pour l'instant l’expose des principes fondamentaux : une troisième idée essentielle est celle du facteur
determinant du changement d’enveloppe somatique, plutôt
de sa qualité. C’est la dernière pensée du vivant, celle que la
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)mort vient en quelque sorte interrompre qui servira de
facteur sélectif:
Tout ce à quoi nous avons pensé durant notre vie, tout ce que nous
avons fait, laisse des impressions sur notre mental, et l’ensemble de ces
impressions influence la dernière pensée que nous aurons quand nous
mourrons. La nature matérielle nous octroiera alors le corps qu’aura
déterminé la qualité de nos pensées. Le corps que nous revêtons
aujourd'hui est donc l'expression de notre conscience au moment de
notre dernière mort. (Partir, p. 13.)
Ce qu'il importe de comprendre est le caractère synoptique et intégratif de la dernière pensée du mourant. On sait
que les rescapés de la mort témoignent tous à propos de la
réalité de cette synopsis ultime, véritable film en accéléré de
la vie entière, synthèse instantanée d’une succession temporelle limitée à l’avant comme à l'arrière. Cette synthèse
serait comme une clé capable d'ouvrir un nouveau corps et
incapable d'en ouvrir d’autres. Ainsi s'opère la discrimination.
La pensée hindouiste nomme cette clé le karma (terme qui
comporte le suffixe sanskrit « kri », signifiant « faire» ou
«créer »). Il faut signaler que karma est un substantif, ce qui
laisse penser qu'il s’agit d’une entité autonome. On trouve le
concept dans les textes sanskrits à la fois pour désigner
l'élément discriminant de la réincarnation et une sorte de
loi de conservation de l'énergie morale. Borges nous dit
qu'il s’agit d'une interprétation éthique de la loi de causalité.
Ceci nous permet de passer à l’énonciation d'un quatrième principe: «le karma agit de façon impersonnelle. »
(Borges, op. cit., p. 57.) Ce principe est un peu moins
explicite que les précédents, mais se comprend en fonction
du fait que le statut ontologique du karma est à la fois individuel et général : individuel car il est le résultat d’une vie
entière ; général car il est l’élément impersonnel dans l'individu — nous « aristotéliciens » dirions la forme universelle,
qui participe de l’universel. L'importance de ce quatrième
principe est capitale. En effet sa signification première est
l'inscription dans ce qu'il y a en nous d'inaltérable, donc
d’éternel, des données propres a ma vie particulière.
Il n’y a pas de divinité qui soit comme un juge distribuant châtiments
et récompenses ; chaque acte porte en lui-même le germe d’une récompense ou d’un châtiment qui peuvent ne pas se réaliser dans l'immédiat
mais qui sont inéluctables. (Borges, op. cit., p. 57.)
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Ceci nous permet de comprendre le double statut ontologique du karma: en effet, en tant qu’élément universel en
nous, il représente aussi le critère moral absolu, à la fois
immanent et transcendant. Chacun est ainsi responsable en
quelque sorte de l’expression qu'il a su donner à l’universel
en soi et doit en rendre compte sous la forme d’une inscription ontologique des mœurs dans l’élément subtil qui se
transmet dans la réincarnation.
C’est l’occasion pour nous d’énoncer un corollaire de ce
quatrieme principe: la mort représente un oubli de la vie
précédente.
Après la mort, tout le contexte de cette vie sombre dans l’oubli. À cet
égard, le sommeil constitue une expérience à échelle réduite. (Partir,
p. 65.)
Nous signalons ce corollaire afin de combattre un préjugé
qui veut que la première preuve de la véracité de la réincarnation soit celle d’une certaine mémoire des vies antérieures. Nous aurons à revenir sur ce point aussi.
Un cinquième et dernier principe va compléter cet
exposé, c'est la description proprement eschatologique, celle
des six conditions qui peuvent être vécues par l’äme de
l’homme qui rend la sienne :
— la condition de dieu (atteinte si pendant l’incarnation
humaine l'individu accède au nirvana, sorte d’ataraxie, équilibre des passions et profondeur de la réflexion dans la prise
de conscience des cycles métempsychiques) ;
— la condition d'homme : seule condition apte à mettre un
terme aux réincarnations par l’obtention du nirvana;
— la condition d’asura (titan) ;
— celle d’animal
;
— celle de preta (sorte de sous-homme damné)
;
— la condition d’être infernal.
Voici donc pour l'essentiel de la doctrine. Un certain
nombre de conséquences découlent de ces principes premiers, conséquences que nous allons tenter d'énumérer à la
fois dans le but de compléter l'information et de nous
donner une petite récréation (en effet certaines d’entre elles
sont paradoxales et amusantes).
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Conséquences de la doctrine de la réincarnation
:
D'abord les conséquences sérieuses
— la réincarnation est une doctrine qui aide à supporter
les maux avec résignation. À la question «Comment
avez-vous perdu la vue », l’aveugle hindou répond: « Dans
une vie antérieure j'ai dû commettre un crime quelconque. »
En d'autres termes il n’y a pas de souffrance ni de bonheur
immérité ;
— l’idée de charité devient un vice moral (ostentation) ou
une erreur, car l'être malheureux ne fait qu'expier les
fautes commises dans une vie antérieure et tenter de l'aider
c'est remettre le paiement inéluctable de cette dette. Ainsi
;
Ghandi condamna la fondation d’asiles et d’höpitaux
— aucune interruption violente d’une vie ne peut être justifiée dans cette optique : un animal abattu voit son progrès
|
freiné ;
de s'élever au
chances
— chaque «ame» a plusieurs
;
nirvana
— la finalité de l’existence humaine est d’échapper à une
nouvelle réincarnation.
Puis les conséquences « moins sérieuses ». Considerez par
exemple la diminution de l’effet d’actes comme le suicide ou
l’adieu définitif: « Les adieux et le suicide perdent de leur
dignité s’ils se répètent.» (Borges, Histoire de l'éternité,
p. 212.)
Ces conséquences ne sont pas des inventions malveillantes mais des citations tirées du même livre que celui qui
nous a servi à illustrer la doctrine elle-même. Ainsi par
exemple :
Le goinfre qui se gave littéralement d'une quantité impressionnante
de victuailles sans faire de discrimination recevra de la nature le corps
d'un porc ou d’une chèvre : cette forme lui permettra de se délecter a
sa guise de toutes sortes d’immondices. (Partir, p. 78.)
De même les changements de sexe se font sans chi:
rurgie
L’homme trop attaché a son épouse pensera donc naturellement a
elle a l’instant ultime, en sorte qu’il renaitra dans un corps de femme.
(Ibid., p. 71.)
Ou encore cette anecdote qui illustre de façon amusante
l’idée que nous ne devrions pas être choqués par la doctrine
de la réincarnation puisque déjà de notre vivant notre corps
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)se renouvelle à chaque instant et totalement du point de vue
cellulaire en sept ans:
On raconte qu’un brahmane exposa cette doctrine à un soldat
d'Alexandre de Macédoine ; le soldat le laissa parler puis le renversa
d’un coup de poing. Devant les protestations du brahmane, l’homme,
qu'il avait converti, lui dit: « Ce n'est plus moi qui t'ai frappé, et tu n’es
plus celui qui a été frappé. » (Borges, Qu'est-ce que le bouddhisme ?,
p. 60.)
Mais on a beau jeu de tirer des conséquences amusantes
des théories métaphysiques et si nous nous amusions à faire
cela avec le mobilisme héraclitéen ou les théories de Zénon
qui nient l’intelligibilité du mouvement, toute la pensée occidentale serait tournée en ridicule. Nous suivrions en cela
l'exemple de Diogene qui réfutait par l'exemple.
Mais nous le disions plus haut, la réfutation ne nous intéresse pas, surtout si les thèses en question ne sont pas présentées de façon démonstrative, ce qui est presque toujours
le cas en ce qui concerne les doctrines réincarnationnistes,
comme le signalent les historiens
:
Aux Indes, la foi dans la transmigration est si profonde que personne
n'a cherché à en faire la preuve, contrairement à ce qui se passe chez
les chrétiens où abondent les preuves de l'existence de Dieu. (Borges,
p. 58.)
Le même: plus loin:
Les hindous n'ont pas cherché à démontrer cette doctrine qui est
pour eux un axiome évident. (Borges, p. 51.)
Comme toutes les doctrines qui impliquent une foi, le
recours à la preuve est une attitude déplacée et vouée en
quelque sorte à l'échec. D’autant plus que celle qui nous
occupe ici et maintenant comporte au dire de ses adeptes
une part d’evidence intime, vécue.
Mais là où la foi n’est pas aussi répandue qu’en Inde, les
réincarnationnistes ont essayé de remporter la conviction et
pour cela ils ont déployé un ensemble d'arguments qui
méritent un examen attentif car ils sont très révélateurs eu
égard à la doctrine elle-même.
Les arguments en faveur de la réincarnation
Il est à remarquer que certains livres à caractère prosélytique vont jusqu’à parler en termes de « science de la réincarnation » : nous ne voudrions pas engager la polémique,
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)mais de telles expressions sont de véritables provocations
pour le philosophe occidental. Voici quelques « preuves » de
la validite de cette science:
— les phénomènes oniriques dans leur ensemble comme
la réverie de la conscience éveillée sont des manifestations
en nous de notre passé ancestral
;
— les regressions sous hypnose sont des signes de la réincarnation
;
— les synopsis à l'instant de la mort, en sont également
;
— les expériences extra-corporelles (vision de son propre
corps lors du coma).
Cette première série sert d’habitude à sensibiliser. Une
deuxième série d'arguments sert en revanche de machine a
persuader. voire à convaincre
:
— l'argument du déjà vu (sensation de reconnaissance de
situations, lieux ou personnes que l’on sait n'avoir jamais
aperçus);
— l'argument de la certitude intime (le sentiment
d’eternite doublé de celui d’une présence en soi d’un autre
que sol).
Au fond, cette argumentation, ce recours à la preuve,
:
comporte trois propositions fondamentales
a) dès que la conscience se relâche, la mémoire des vies
antérieures se réveille;
b) parfois sans relâchement, la conscience accède à ce
;
souvenir
c) chez certains, naturellement ou par ascèse, la conscience de la réalité de la réincarnation se donne comme une
évidence, c’est-à-dire comme corrélat de la conscience
attentive à elle-même.
Comme promis, nous n’allons pas nous lancer dans une
réfutation; ce n'est pourtant pas l'envie qui nous en
manque, mais vous le sentez subtilement, ce serait une
entreprise vaine, du simple fait que certains arguments comportent cet élément subjectif qui est par-dela le vrai et le
faux: la foi.
Discussion des arguments
Pourtant certains cédent facilement aux analyses rationnelles: la premiére serie par exemple résiste faiblement a
l'argumentation d’ordre psychologique. Il serait relati-
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)vement facile de montrer que les manifestations de l’inconscient lors de l’affaiblissement de la censure et du relächement du refoulement donnent lieu a des phénomènes
parfaitement analogues à ceux invoqués à titre de preuves
expérimentales. Surtout, il serait amusant de faire constater
qu'après le traitement analytique le contenu de ces manifestations inconscientes ou demi-conscientes varie à un tel
point qu'il pousserait à croire que nous avons en quelque
sorte changé de passé
!
Beaucoup plus intéressante est l’analyse de la deuxième et
de la troisième proposition. En effet le phénomène du déjà
vu a longtemps intrigué les spécialistes (psychologues et philosophes). Loin d’être considéré comme une chimère, il
convoque l'attention de ceux qui se donnent comme but
d'explorer toutes les manifestations énigmatiques du psychisme. Ainsi Sigmund Freud tenta d’en donner une explication au moyen des thèses de la psychologie des profondeurs:
Je crois que l’on a tort de qualifier d’illusion la sensation du déja vu
et du déjà éprouvé; il s’agit réellement dans ces cas de quelque chose qui
a été déjà éprouvé ; seulement ce quelque chose ne peut faire l’objet d'un
souvenir conscient, parce que l’individu n’en a jamais eu conscience.
Bref, la sensation du déja vu correspond au souvenir d’une réverie
inconsciente. (Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, p. 283.)
Ce qui nous parait intéressant dans cette explication est le
fait que Freud rend compte du fait que l’expérience psychologique est bien celle de l’individu sans être celle de la personne. Tout comme pour le karma, il existe en nous un
principe a la fois individuel et universel (le ca). Toutefois
cette explication fait l’économie de l’hypothèse de la réincarnation. Cette argumentation ne représente pas une réfutation dans la mesure où nous n’avons fait que changer d’hypothese. C’est ce qui géne sans aucun doute Lacan qui a
voulu remplacer l'hypothèse freudienne d'un inconscient
par une réalité constatable, possédant la même mystérieuse
caractéristique d’être à la fois individuelle et universelle. Il
s'agit du langage. Ainsi l'explication du phénomène de
reconnaissance immédiate devient la suivante :
Le sentiment du déjà vu, qui a fait tellement de problèmes pour les
psychologues, nous pourrions le désigner comme une homonymie
:
c'est toujours la clé symbolique qui ouvre le ressort. Le déjà vu a lieu
lorsqu'une situation est vécue avec une pleine signification symbolique,
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)qui reproduit une situation symbolique homologue, déjà vécue mais
oubliée, et qui revit sans que le sujet en comprenne les tenants et les
aboutissants. Voilà ce qui donne au sujet l'impression qu'il a déjà vu le
contexte, le tableau du moment présent. (J. Lacan, Le Séminaire, III,
Les Psychoses, p. 127.)
On pourrait objecter à juste titre que le sujet a pu vivre
cette situation dans une vie antérieure, hypothèse qui n’est
en effet pas exclue par cette explication. Sauf que si tel était
le cas, nous ne comprendrions plus le recours à la
dimension symbolique (qui deviendrait ainsi absolument
inutile). L’explication de Lacan consiste a dire qu’entre le
sujet « impersonnel » inconscient et celui qui est conscient,
il existe une simple homonymie. Le langage établit le lien
entre les deux et le fait de maniére objective-subjective.
Encore une fois, l'hypothese de la réincarnation apparaît
comme plus onéreuse.
Des explications plus « matérialistes » suffisent a notre
avis à rendre compte du phénomène et, sans vouloir nous
comparer à Freud ou à Lacan, nous allons proposer l’hypothese la plus simple à nos yeux : nous imaginons qu'il s’agit
d’un curieux comportement de notre mémoire. Tout se
passe comme si une perception quelconque s'effectue
d’abord, mais sous le seuil de la parfaite conscience. Un
instant après, les excitations sensorielles agissent et cette
fois nous les recevons dans la conscience claire et distincte.
Notre mémoire est déclenchée et nous offre bien le sentiment du déjà vu. Mais elle localise mal ce rappel. Pour en
justifier la faiblesse et le trouble, nous lui supposons un
considérable recul dans le temps, en le renvoyant loin de
nous dans le redoublement d’une vie antérieure. Il ne s’agit
en réalité que d’un passé immédiat et l’abîme qui nous en
sépare est celui de notre distraction.
Cette hypothèse nous paraît séduisante par l'extrême economie de notions et de démarches intellectuelles. Elle ne fait
que décrire le mécanisme d’une illusion. Mais le principe
d'économie est bien un principe occidental (Leibniz l'utilise
fréquemment). Il est assez étranger à la logique des doctrines réincarnationnistes qui déploient des moyens demesurés. Quelques exemples pour illustrer cette inflation de
concepts et cette démesure bien orientale à certains égards :
chez Platon le cycle des âmes est décrit dans La République
comme une période de mille ans. Le kalpa (cycle reincarnationniste hindou) est évalué à douze millions d'années. Pour
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)nous en donner une idée sensible, de merveilleuses ana:
logies sont utilisées
Imaginons une montagne de pierre de dix-huit mille mètres de haut ;
tous les cent ans une très fine soie de Bénarés passe au-dessus d’elle.
Quand l’effleurement aura usé jusqu’à la faire disparaître cette
montagne, il ne se sera pas écoulé un kalpa. (Borges, Qu’est-ce que le
bouddhisme ?, p. 53.)
Borges continue: «la mentalité hindoue se complait a
imaginer de vastes périodes de temps qui sont tout a fait
étrangeres aux habitudes occidentales » (Ibid., p. 53).
Je ne résiste pas à vous décrire de quelle façon encore les
doctrines hindouistes parviennent à nous donner une idée
sensible de la rareté de l'incarnation de l’äme dans un corps
humain, exemple fantastique de l'ignorance du principe
d'économie :
Une parabole nous parle d’une tortue qui vit au fond de la mer et
dont la tête émerge tous les cent ans ; un anneau flotte à la surface des
eaux ; il y a aussi peu de chances pour que la tortue passe sa tête dans
l'anneau que pour qu’un être après sa mort s’incarne dans un corps
humain! (Borges, Ibid., p. 62.)
Des infinités s'écoulent entre deux passages d’une âme
dans des corps humains: malgré ces durées effrayantes,
argument du souvenir et du deja vu continue a jouer, alors
que la simple logique nous fait percevoir son irréalité
(l'homme d’aujourd’hui devrait se souvenir du monde d’il y
a plusieurs millions d'années !). C'est dire le peu de prise
que l’argumentation réincarnationniste offre à la logique et
la faute de goût que représente l’expression « science de la
réincarnation ».
C’est pourquoi, sans doute aucun, la troisième proposition
est la plus digne d'attention, celle qui fait état d’une certitude psychologique, d’un sentiment intime.
Face à ce type d’arguments les ténors du rationalisme
n'ont pu que fournir une argumentation dialectique (au sens
de Kant). Une merveilleuse convergence de préoccupations
doit être signalée ici: dans le monument de philosophie
rationaliste qu'est la Critique de la raison pure, nous
trouvons deux pages très célèbres qui fournissent les outils
conceptuels pour penser cet appel à la certitude intime
d'une persistance de l'áme. Nous faisons allusion au célèbre
« paralogisme de la personnalité » que Kant invoque pour
illustrer le vice de forme qui pousse l’homme à affirmer
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)l’identite numérique de soi-même comme une évidence de
l’ordre de la certitude intime.
Il s’agit bien de la même problématique, car ce que le philosophe de la Critique vise est bien l’idée d’une persistance
d'une substance unique et égale à elle-même à travers le
temps (celui d’une vie et celui de plusieurs probablement).
Le paralogisme s’enonce ainsi:
Ce qui a conscience de l'identité numérique de soi-même en différents temps, est, à ce titre, une personne
;
OR l’äme a une conscience de l'identité numérique de soi-même en différents temps ,
DONC elle
p. 293.)
est une
personne.
(Kant,
Critique
de
la
raison
pure,
L’accent est porté par Kant sur la notion de personne,
mais il peut l'étre sur l’unité de celle-ci indifféremment.
Mais souvenons-nous du fait qu’il s’agit la d’un raisonnement faux, d'un paralogisme. Et l’on peut considérer,
sans forcer les choses, que les raisons qui poussent l’homme
à commettre cette faute de logique sont celles qui motivent
en lui le sentiment intime de persistance de l’âme et d’antériorité de la vie à elle-même. En effet l’homme est poussé
dans ce type de raisonnement par le fait que pour affirmer
l'identité numérique de quelque chose, il est porté spontanément à considérer dans cette chose ce qu'il y a de permanent. Or, quand la chose dont il faut considérer l'identité
est le sujet lui-même, celui même de la personne qui se pose
la question, se produit une sorte de court-circuit logique. En
effet, se considérer soi-même comme un objet de connaissance comporte la difficulté de se saisir dans le temps et
dans l’espace comme on le fait pour tout objet de la connaissance; or le temps dans lequel je considère tout objet est
justement en moi à titre de forme de la sensibilité :
Je rapporte [ainsi] chacune de mes déterminations successives et
toutes ensemble au moi numériquement identique, dans tout le temps
c’est-à-dire dans la forme de l'intuition intérieure de moi-même. (Ibid.)
Ceci signifie simplement qu’à chaque fois que je mets à
l'épreuve une détermination que je suppose être la mienne,
je la fais mienne par un mouvement involontaire qui
consiste à la rapporter simplement à ma conscience. Ou
encore : qu'à chaque fois que je tente d’éprouver une continuité temporelle entre une détermination et une autre, à
titre de fil continu manifestant mon identité numérique, je
suis dans l'impossibilité de savoir si j'impose cette conti-
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)nuite ou si je la constate, puisque le temps est la forme qui
rend possible cette constatation à titre de dimension de
toute aperception.
‘ Ainsi on ne devrait jamais tenir pour conclue la personnalité de
l’âme, mais la considérer comme une proposition parfaitement identique à la conscience de soi. (Ibid.)
L’interiorite du temps fait que, dans tout le temps où j’ai
conscience de moi-méme, j’ai conscience de ce temps
comme appartenant à l’unité de mon moi. L’identité de ma
personne se rencontre donc infailliblement dans ma propre
conscience. Ceci est dû simplement au fait que je me
considere de mon point de vue. En revanche, si je me
considère du point de vue de l’autre (comme objet de mon
intuition extérieure), je le fais dans un temps extérieur à ma
conscience, ce qui me donne accès à l’éventuelle discontinuité de mon identité. Toutefois ce point de vue est abstrait
et peu significatif, eu égard au sentiment que j'ai de mon
identité numérique.
On ne peut donc conclure à la permanence objective de
moi-même, malgré le sentiment que j’en ai:
L'identité de la conscience de moi-même en différents temps n'est
donc qu’une condition formelle de mes pensées et de leur enchainement, mais ne prouve pas du tout l'identité numérique de mon sujet,
ou il peut se produire un changement tel qu’il ne permettra pas de
maintenir l'identité tout en permettant de continuer toujours à lui
donner le titre homonyme de moi en entendant par là ce qui dans tout
autre état, même dans le changement complet du sujet, pourrait
conserver toujours cependant la pensée du sujet précédent, et, de cette
manière, la transmettre aussi au suivant. (Ibid., p. 294.)
Texte étonnant de Kant, où l’hypothèse d’une transmigration de l'áme se trouve rendue possible mais en même
temps inintelligible (pas étonnant si toutefois l’on considère
le statut du noumène dans le criticisme). Le sentiment
d'identité numérique serait identique, même si nous changions de corps une fois par jour : mais cette transformation,
dans la mesure où elle n’affecte pas les conditions formelles
de la saisie de soi, laisse le moi dans une relative indifférence. En toute rigueur, nous l’avons vu, ce moi ne peut
ainsi prétendre qu’au statut d’unité homonymique (que cela
nous rappelle l'explication lacanienne du déjà vu).
Visiblement les conséquences que ce raisonnement
permet de supposer ont étourdi Kant lui-même qui, chose
rare, a voulu illustrer son texte d’un exemple
Seite 17
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)Une boule élastique qui en choque une autre en droite ligne lui communique tout son mouvement, par conséquent tout son état (si l’on ne
considère que les positions dans l’espace). Or, admettez par analogie
avec ces corps, des substances dont l’une transmettrait à l’autre des
représentations avec la conscience qui les accompagne, on concevrait
ainsi toute une serie de substances dont la premiere communiquerait
son état, avec la conscience qu’elle en a, a une seconde, celle-ci le sien
propre, avec celui de la substance précédente, a une troisiéme, et celle-ci 4 son tour les états de toutes les précédentes avec son propre état
et la conscience de cet état. La derniere substance aurait donc conscience de tous les états qui se seraient succédé avant elle comme s'ils
lui étaient propres, puisque ces états seraient passés en elle avec la
conscience qui les accompagne, et pourtant elle n'aurait pas ete la
même personne dans tous ces états. (Ibid., note.)
ÉTAT
ÉTAT
ÉTAT
+ CONSCIENCE
A
+ CONSCIENCE
A+B
+ CONSCIENCE
A+B+C
substance 1
substance 2
£
substance 3
Identite homonymique
Cette analogie kantienne semble viser expressément l’application de sa théorie des paralogismes a la problematique
de la réincarnation et fournir une réponse conforme au criticisme qui satisfait à la fois le psychologue, le criticiste et le
réincarnationniste.
L’argument au fond revient à la suspension du jugement
chère aux stoiciens, mais dépasse celle-ci du fait qu'il
montre l'impuissance définitive (constitutive) de l'esprit
humain à se prononcer sur la réalité des choses: surtout
quand celle-ci comporte la connaissance de l’antériorité de
l'esprit à lui-même en dehors des conditions habituelles de
connaissance. Ainsi, par exemple, il est impossible de se
prononcer sur la nature objective du temps. On sait que la
thèse de la réincarnation affirme l'existence de cycles. La
philosophie (la philosophie critique du moins) laisse dans
l’indetermination de telles questions. Ceci signifie donc
aussi qu’elle n’en démontre pas non plus l’impossibilite.
L'exemple de la succession des substances serait parfaitement compatible avec une pensée du temps circulaire.
Mais ce qui fait sens à nos yeux est la raison profonde
d'une telle démission de la logique : on connaît la raison officielle, épistémologique, celle qui fait au fond la force du cri-
Seite 18
Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)ticisme: il n’y a de connaissance que sensible ou par construction dans l'intuition interne. Mais la raison « archéologique », celle qui stigmatise le rationalisme comme forme
de connaissance, est la volonté de dégager un domaine relativement indéterminé logiquement parlant, afin d’y loger les
vérités de la foi et d'aménager un espace à la morale.
Autrement dit, si la logique refuse de résoudre la question
de l'identité profonde de l'esprit, celle de la réalité de son
identité numérique (et indirectement celle de la permanence
de l’âme après la mort), c'est qu’elle trouve un intérêt dans
cette indétermination.
C'est ainsi que nous voudrions aborder la dernière partie
de cet exposé en nous posant la question suivante: étant
donné le caractère arbitraire de l'affirmation de la métempsycose et corrélativement de celle du caractère cyclique du
temps, quel
servir ?
intérêt
pratique
une
telle
thèse
vient-elle
LA DOCTRINE DES CYCLES
Le lien entre la théorie de la métempsycose et celle des
cycles est assez évident, même si plusieurs variantes de la
nature, de la durée et de la logique interne du cycle de l’âme
s'affrontent à l’intérieur même du réincarnationnisme.
Ce qui attire notre attention est la portée réellement
éthique de cette théorie eschatologique : pour qu’elle en ait
une, il faut que la personne se sente concernée par le destin
de son ame, et l’immensité des périodes qui séparent deux
incarnations pourrait affaiblir cette dimension morale. Toutefois, il ne faut pas oublier que le cycle comporte le passage
de l’âme dans des lieux proprement extra-terrestres en
rapport
avec
sa
«qualité»,
et
que,
conformément
à
la
conception kantienne, du point de vue du vivant, les millions d’années d’« inconscience subjective » sont comme un
neant. Une page des cahiers intimes de Nietzsche nous
_ilustre cette idée étonnante
:
Si tu t’imagines avoir droit à une longue paix avant de renaître, je te
jure que tu te trompes. Entre le dernier instant de la conscience et la
premiere lueur d’une vie nouvelle, ne prend place « aucun temps ». Ce
délai ne dure que l’espace d'un éclair, encore que des milliards
d'années ne sauraient le mesurer. Quand un «moi»
fait défaut, un
temps infini ne diffère pas d'une succession immédiate. (Nietzsche,
par Borges in Histoire de l'éternité, p. 215.)
cité
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)La portée pratique de l'illusion nécessaire de l’identite
numérique apparaît ici dans toute sa clarté : ce que je fais
dans cette vie porte a conséquence, et à court terme, dans
ma vie ulterieure, méme si elle n’aura lieu que dans un
temps infiniment long, celui-ci n’étant rien pour moi. Nous
commençons à percevoir la raison suffisante du caractère a
la fois individuel et impersonnel du karma
: impersonnel il
neutralise l'infini qui me sépare de ma prochaine vie, individuel il rétablit la continuité dans la succession des cycles.
De sorte qu'il existe une grande analogie de fonction entre
la theorie des cycles et celle de l'éternel retour chez
Nietzsche, même si par ailleurs il faut se garder de les rapprocher trop intimement: toutes deux résultent d’une
intention éthique, toutes deux sont les systèmes qui saisissent l’action en lui donnant une ampleur telle que
l’homme doit y réfléchir à deux fois avant de l’accomplir.
Cet autre texte de Nietzsche présente bien les choses de ce
point de vue et montre bien l'éternel retour comme une
machine sélective selon l'expression de Gilles Deleuze
:
Si dans tout ce que tu veux faire tu commences par te demander
:
est-il sûr que je veuille le faire un nombre infini de fois ? ce sera pour
toi le centre de gravité le plus solide. Ma doctrine enseigne : vis de telle
sorte que tu doives souhaiter de revivre, c’est le devoir, car tu revivras
en tout cas ! Celui dont l’effort est la joie suprême, qu'il s'efforce ! Celui
qui aime avant tout le repos, qu'il se repose ! Celui qui aime avant tout
se soumettre, obéir et suivre, qu'il obéisse ! Mais qu'il sache bien où va
sa préférence et qu'il ne recule devant aucun moyen!
Il y va de
l'éternité! Cette doctrine est douce envers ceux qui n’ont pas foi en
elle ; elle n’a ni enfer ni menaces. Celui qui n’a pas la foi ne sentira en
lui qu'une vie fugitive. (Nietzsche, La Volonté de puissance, IV, p. 242244.)
Mais si l’éternel retour ne peut pas être une theorie
morale au sens où elle introduirait une conception du bien
et du mal, il en va autrement pour la theorie des cycles: elle
responsabilise et moralise la vie humaine. Tout d’abord
l’ignorer c'est rater une chance presque unique d'atteindre
le nirvana, mais pire, c’est risquer les enfers, enfers
d’autant plus terribles qu’ils comportent a leur tour des
cycles qui n’ont rien a envier aux visions dantesques:
L'enfer de Bronze a quatre angles et quatre portes ; il est immense et
rempli de feu. Au bout de nombreux siècles une des portes s’entrouvre : le pécheur parvient a sortir et pénètre dans l'enfer de Fumier.
Au bout de nombreux siècles, il peut s’enfuir et passe alors dans l'enfer
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)des Chiens. D'où quelques siècles encore, il entrera dans l'enfer des
Épines pour revenir dans l'enfer de Bronze. (Borges, Qu'est-ce que le
bouddhisme, p. 63-64.)
La théorie des cycles a des enfers et des menaces (souvenons-nous des conditions monstrueuses qui guettent l’âme
lors de la réincarnation). A cet égard, la théorie cyclique est
un anti-épicurisme. Dans l’épicurisme la mort est une dissolution qui ne concerne plus l'individu (pensée qui devrait
faire cesser toute crainte)
:
La mort n’est rien pour nous, car ce qui est dissous est privé de sensibilité et ce qui est privé de sensibilité n’est rien pour nous. (Épicure,
Lettre à Ménécée.)
Il y a entre Épicure et le réincarnationnisme une opposition totale qui est pleine d'enseignements. Tout d’abord
chez le premier est affirmée l’unicite de la vie:
Nous naissons une fois et il ne faut pas s’attendre à naître encore une
fois, il s'ensuit par conséquent, que la durée éternelle n'existe en
aucune façon. (Epicure, Ibid.)
Cette négation est suivie d’un appel à la modération, ce
qui semblerait rapprocher les deux philosophies, mais l’ataraxie du sage épicurien n'est pas le nirvana: en effet le
premier concept est parfaitement immanent, le deuxième
totalement transcendant. Le sage épicurien goûte l'instant
car il a pris conscience de son originalité absolue, puisque
jamais il ne reviendra
; le sage indien travaille maintenant
pour une éternité à venir et en fonction d’une éternité
passée.
On saisit dans cette opposition absolue l'importance toute
éthique de la cosmologie réincarnationniste. Il ne nous reste
plus qu’à interpréter selon cet axe les axiomes de cette doctrine pour en comprendre l’économie « archéologique » :
l’axiome dualiste s’éclaire ainsi d'un jour nouveau dans la
mesure ou le monisme n’a jamais permis de responsabiliser
l'homme. Si la conscience est ontologiquement distincte de
la matière, elle peut être considérée comme cause de ses
actes, donc susceptible d’en répondre. Le fatalisme réincarnationniste n'est en rien un déterminisme. Ainsi, la causalite réincarnationniste qui fait de chaque incarnation la
conséquence de la précédente, est véritablement une causalité morale (c'est pourquoi le thème du libre choix du
corps coexiste avec un certain automatisme).
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)La responsabilité qui incombe a l’homme dans chaque
« vie » est ainsi celle de tous ses actes (elle trouve un étrange
écho dans les théories sartriennes de la liberté): c’est
pourquoi toutes les actions s’inscrivent dans la destinée et
s’additionnent a la fin de celle-ci: il ne saurait étre question
d’un repentir final. Ce qui est fait est fait... donc, avant de le
faire, il faut bien y réfléchir. D’autant plus que le jugement
sera sans appel, émanant d’un principe impersonnel dont on
ne peut par conséquent attendre de miséricorde.
Telle est l’archéologie du système réincarnationniste :
c'est une éthique de la responsabilité intégrale.
Nous voulions parler de la mort, et voila que l’analyse des
doctrines réincarnationnistes nous a mené à des considérations morales. Ceci ne doit pas nous étonner outre mesure.
En effet nous ne connaissons proprement qu’une face de la
mort, celle qui est retournée du côté de la vie. De l’autre
face nous ne pouvons énoncer que ce que Wittgenstein
appelait des non-sens. Toutefois, tout notre propos se veut
une illustration du fait que le rapport que l'homme entretient avec cette inconnue est une relation fondamentalement
éthique.
Au terme de cette analyse, il ne nous reste plus qu’à en
saisir les limites. Elles sont celles definies par le choix plus
ou moins fondé d'une piste de recherche. Plusieurs sont possibles et en particulier celle qui court parallélement a celle
que nous avons suivie : la piste ontologique. En effet, l’autre
« branche » naturelle de ce que nous avons appelé la psychologie fondamentale, est celle qui s’occupe de determiner les
options ontologiques de base. La these de la répétition (réincarnation et cycles) en est certainement une comme le
:
signale M. Eliade
Dans le détail de son comportement conscient, le primitif, l'homme
archaïque ne connaît d’acte qui n’ait été posé et vécu antérieurement
par un autre, un autre qui n’était pas un homme. Ce qu'il fait a déjà été
fait. Sa vie est la répétition ininterrompue de gestes inaugurés par
d’autres. Cette répétition consciente de gestes paradigmatiques determinés trahit une ontologie originale. (M. Eliade, Le mythe de l'éternel
retour, p. 15.)
Une telle analyse impliquait à notre avis celle que nous
avons menée, ce qui justifie son antériorité.
Ronald BONAN.
(Paris.)
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Im PDF ansehen(öffnet in einem neuen Fenster)BIBLIOGRAPHIE
BORGES, J.L., Histoire de l'éternité, Paris, U.G.E. 1936.
— Qu’est-ce que le bouddhisme ?, Paris, Gallimard 1979.
ELIADE, M., Le Mythe de l'éternel retour, Gallimard 1969.
EPICURE, Lettre à Ménécée, Paris, Nathan 1982.
FREUD, S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, P.B.P. 1973.
KANT, E., Critique de la raison pure, Paris, P.U.F., 9° éd. 1980.
LACAN, J., Le Séminaire, III, Les Psychoses, Paris, Seuil 1981.
NIETZSCHE, F., La Volonté de puissance, Paris, N.R.F. 1948, trad. Bianquis.
Revenir, La science de la réincarnation, Paris, Ed. Bhaktivedanta 1983.