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View in PDF(opens in a new window)Somvitte
pythagoriciennenne ::
RHR CLXVI 1964 39-50. | La notion de l'axe du monde et du centre de
la
génération cosmique, sexuellement caractérisé, que l’on trouve chez Varron,
reflète une cosmologie et une cosmogonie pythagoriciennes d'origine
très
_ancienne.
230
e
Samv 1 US ¿Y
Un témoignage de Varron
sur la cosmologie pythagoricienne
O sancle Apollo, qui umbilicum cerlum lerrarum oplines...
Varron. au septième livre du De lingua lalina!. nous cite ce
passage d’Ennius où le poéte salue en l’Apollon delphien le
possesseur de l’ombilic du monde. Varron s'empresse aussilöt
d'ajouter que cet « ombilic » — qui désigne en réalité le tombeau de Python — n'est pas plus le centre du monde que le
nombril n'est le véritable centre du corps humain.
A cette occasion, il introduit une bréve digression dont
l'inspiration pythagoricienne est certaine et d'autant moins
négligeable que Varron passait pour avoir fait partie du cercle
pythagoricien de Nigidius Figulus?,
Les Fragmente der Vorsokraliker de Diels-Kranz n'en font
pas mention. malgré son intérét et en dépit de la lumière qu'elle
projette sur la conception vitaliste et archaisante que les
pythagoriciens de l’époque se faisaient de l’univers.
Notre étude Lentera de réparer cette omission et de souliener un aspect de la cosmologie pythagoricienne qui n'a guére
été apercu jusqu’a présent.
=a
Voici le texte : [laque pingilur quae vocalur
y, y8av Tudayópa
per id que
umbilicum
infra
ducatur
ul media caeli ac lerrae linea
discernilur homo mas an femina sil, ubi orlus humanus similis
ul in mundo : ibi enim omnia nascunlur in medio, quod terra
2) A. DELATTE, Études sur la littérature pulhagoricienne, Paris, 1915, p. 301.
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View in PDF(opens in a new window)sur la cosmologie pythagoricienne
O sancle Apollo, qui umbilicum certum terrarum optines...
Varron, au septième livre du De lingua latina}, nous cite ce
passage d’Ennius où le poète salue en l’Apollon delphien le
possesseur de l’ombilic du monde. Varron s’empresse aussitôt
d'ajouter que cet « ombilic » — qui désigne en réalité le tombeau de Python — n’est pas plus le centre du monde que le
nombril n’est le véritable centre du corps humain.
A cette occasion, il introduit une brève digression dont
l'inspiration pythagoricienne est certaine et d’autant moins
négligeable que Varron passait pour avoir fait partie du cercle
pythagoricien de Nigidius Figulus?.
Les Fragmenle der Vorsokratiker de Diels-Kranz n'en font
pas mention, malgré son intérêt et en dépit de la lumière qu’elle
projette sur la conception vitaliste et archaïsante que les
pythagoriciens de l’époque se faisaient de l'univers.
Notre étude tentera de réparer cette omission et de souligner un aspect de la cosmologie pythagoricienne qui n’a guère
été aperçu jusqu’à présent.
*
*
*
Voici le texte : [laque pingilur quae vocalur
+; 0 Tudayépa
ul media caeli ac terrae linea ducalur infra umbilicum per id quo
discernilur homo mas an femina sil, ubi orlus humanus similis
ul in mundo : ibi enim omnia nascunlur in medio, quod terra
2) A. DELATTE, Etudes sur la littérature puthagoricienne, Paris, 1915, p. 301.
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View in PDF(opens in a new window)mundi media. Praelerea si quod medium id est umbilicus ut
pila lerrae, non Delphi medium ; el lerrae medium — non hoc,
sed quod vocant — Delphis in aede ad lalus est quiddam ut
thesauri specie, quod Graeci vocant yeadov quem Pythonos
aiunl esse lumulum ; ab eo nostri inlerpreles dpaadrev umbilicum
direrunf.
A l'encontre d’Ennius, qui voit en Delphes le centre du
monde, Varron pense que «ce qu’on appelle la terre de Pythagore est représenté de telle façon que la ligne qui se trouve au
centre du Ciel et de la Terre se prolonge sous le nombril en
passant par l'endroit où l’on discerne qu'un être humain est
mále ou femelle et où l’origine de l'homme se révèle semblable
à celle du monde. En effet, c’est là, en ce centre, que tout naît
parce que la Terre est le centre du monde. En outre, s’il est un
centre de la terre, c’est-a-dire un ombilic analogue a une boule
de terre, Delphes n’est pas ce centre. Le centre de la Terre, non
pas le centre réel, mais ce qu’on prétend |’étre à Delphes, est
quelque chose qui se trouve dans un temple, sur le côté, un peu
comme un trésor’, et que les Grecs appellent óupadós et dont
ils disent qu'il est le tombeau de Python. C’est en pensant à ce
centre que nos interprètes traduisirent ôupañéc par « nombril ».
Il faut donc, nous dit Varron, nous représenter le tracé de
« la ligne médiane du Ciel et de la Terre », et, si nous voulons
atteindre le vrai centre des choses, prolonger la ligne au-delà
de la terre et de l’ombilic de Delphes.
1) Texte de l'édition Roland G. KENT, The Loeb Classical Library, London,
William
Heinemann,
Cambridge,
Massachusetts,
Harvard
University
Press.
1938, pp. 284-286. Nous lisons cependant, selon la conjecture de Turnèbe, 7) y8av
et non <dvt>iy0coy, correction inadmissible d’Hermann, l’Anti-Terre ne pouvant
être le centre générateur du monde à aucune époque de l'histoire du pythagorisme.
Le texte des manuscrits porte : tx0wv.
2) Surle sens de in aede ad lalus, cf. A. B. Cook, Zeus, vol. II, part I, Cambridge,
1925, p. 173 : « It stood in a small chapel of his own. » Cf. aussi DAREMBERGSacuıo, IV, 198, et W. H. Roscuer, Omphalos, Leipzig, 1913, p. 81, n. 150. Nous
ne croyons pas du tout qu’ut ihesauri specie se rapporte à l’omphalos, comme le
pense Miss J. Harrison, Themis, Cambridge, 1927, pp. 396 sq. La comparaison
s'applique à in aede ad lalus. PAUSANIAS (10, 24, 5)
semble bien le confirmer
lorsqu'il parle de l’omphalos qu'il a vu près de l'autel érigé par les habitants de
Chios et du cratère d’Algatte. Cet autel est une « sorte de Thésauros », analogue
au Trésor des Athéniens, mais probablement plus petit.
Page 4
View in PDF(opens in a new window)La représentation de cette ligne fait appel à un schéme
poétique qui se retrouve dans toutes les religions primitives :
il s'agit de l’Arbre ou de la Montagne du monde, considérés
comme un axe cosmique, permettant d'établir la communication entre les divers niveaux d’un espace sacré tridimensionnel.
M. Eliade définit comme suit ce processus d'imagination
sacrée : « Dans la géographie mythique, l’espace sacré est
l'espace réel par excellence », et il ajoute : « Dans les cultures
qui
connaissent la
conception
des trois régions
cosmiques
— Ciel, Terre, Enfer — « le centre » constitue le point d’intersection de ces régions. C’est ici qu’est possible une rupture de
niveau
et,
partant,
une
communication
entre
ces
trois
régions »1.
Notre texte fait visiblement allusion à cette topologie
sacrée. Le prolongement de l'axe médian du Ciel et de la
Terre nous fera passer, au-dessous de l’ombilie, jusqu’à la
partie sexuelle et centrale de l'Univers per id quo discernitur
homo mas an femina sil.
Il s’agit de l'endroit « où l’origine de l’homme se révèle
semblable à celle du monde », ubi orlus humanus similis ul in
mundo. Il faut en conclure que, pour les pythagoriciens, la
naissance humaine a son modèle supérieur dans la naissance
cosmique. Il n’est pas question ici d’une application pure et
simple de l’archaique correspondance entre le microcosme et
le macrocosme. Notre texte va beaucoup plus loin. Il détermine
le centre de ces deux mondes : de méme que le vrai centre du
corps humain n’est pas le nombril, mais se situe ailleurs et
plus bas, dans la région du sexe, le vrai centre de l'univers
n'est pas l'óppadós de Delphes, mais autre chose, situé sous
Vóppadós, en un lieu qui exerce
la
même
fonction
que le
sexe générateur et que les pythagoriciens appellent « Terre de
Pythagore ».
L'analogie pythagoricienne des deux terres se prolonge
1) M. Éutape, Psychologie et histoire des religions, dans Eranos Jahrbuch,
1950, Band XIX,
Rhein-Verlag, Zurich,
Page 5
View in PDF(opens in a new window)ainsi dans l’ordre de la generation : il existe un lieu oü le
monde naît et qui correspond à celui où naît l’homme. Cette
analogie ne va pas du corps humain
contraire de l'univers au
à l’univers, mais au
corps humain.
La
naissance
du
monde est le paradigme de la naissance de l’homme. Lorsque
Platon déclare que « ce n’est pas à l’image de la femme que la
Terre accouche et fait vivre, mais c'est la femme qui imite la
Terre », il est vraisemblable qu'il se réfère implicitement au
thème pythagoricien évoqué par Varron. On retrouve également ici la vieille idée mythologique qui fait des hommes des
ynyevetc et de la Terre l’exemplaire de toute maternité?. Mais les
pythagoriciens la généralisent et l’appliquent à la distinction
qu'ils tracent entre « la terre des hommes » et « la Terre de
Pythagore ». La première semble bien dépossédée de sa puissance génératrice au profit de la seconde : « C'est lá, en ce
centre, que tout fomnia) naît », nous dit Varron. On peut
dès lors en déduire que la terre où nous sommes tire son origine de cette autre Terre transcendante qui s’érige ainsi en
moteur premier de la génération.
Le texte de Varron nous donne la raison de cette primauté de « la Terre de Pythagore » : quod Terra mundi media.
Cette Terre supérieure est le centre générateur de l'univers.
Comme la terre des vivants, la Terre de Pythagore ne participe pas seulement à l’archétype générateur et maternel.
elle Pes? au plus haut degré et c'est d’elle que toute naissance
provient parce que toute naissance s’effectue in medio.
Le rapprochement du texte de Varron avec le fameux
fragment de Philolaos relatif au Foyer central situé tv 7 péow
tàs opatpac® et appelé par lui Centre sacré de toute chose (‘Eotia
tod
mévroc),
Habitacle de Zeus,
Mère
des Dieux,
Autel
et
1) Menez., 238 a : ob yap YH pepito, xuqoet xal yevvhoer, Gard yovy viv.
2) PHERECYDE, fr. 22 fa) Jacoby; HELLANICOS, fr. 1 fa) Jacoby; HÉSIODE,
Theog., 185; EscHyLE, Prom., 351; EURIPIDE, Herc. fur., 5; Phen., 935 et Sch.,
942; Bacch., 538. On sait que pour la mentalité archaique la Terre est Mère au
sens le plus fort du terme, cf. U. PesTALOZZA, Religione Mediterranea, Milan, 1951,
passim (cf. index s. v. ferra), et W. K. C. GUTHRIE, In the Beginning, Londres,
1957, pp. 11-28.
3) D. K. I, 410, 12
Page 6
View in PDF(opens in a new window)Conjonelion, Mesure de Physis!, s’impose immédiatement à
l'esprit.
La signification sexuelle de ce Milieu n’est absolument pas
douteuse, puisqu'il s’agit de l'endroit infra umbilicum per id
quo discernilur homo mas an femina sit. Un passage d’Athénée
confirme nettement ce sens de uécov. L'auteur des Érudits au
Banquet nous rapporte en effet un hymne phallique, transmis
par Sémos de Délos, qui se chantait après que les participants
à la procession du phallos fussent entrés en silence par la porte
située derrière le théâtre et arrivés au milieu de l’orchestra :
« Allez, formez un large espace
(edpvymptav)
pour le
Dieu,
car il veut venir droit (80666) et, gonflé de désir, traverser
le
Milieu
(3:4 pécou
comme celui
Badiew)
»2.
Le
terme
pésov
—
tout
de Xapa? — revêt donc le sens religieux de
pudendum muliebre.
Pour les pythagoriciens auxquels Varron se référe, comme
pour Philolaos, le vrai péoov cosmique est donc bien le lieu
où se trouve le sexe générateur de l’univers, correspondant au
uécov de la femme. Aristote le précise
à
son
tour dans un
passage du De Caelo*, qui rejoint le texte de Varron et dans des
termes quasiment semblables : « Les pythagoriciens croient
que ce n’est pas la terre qui occupe le centre de la sphère, mais
plutôt le feu. Voici ce qu’est pour eux le milieu. Ils l’appellent
Citadelle de Zeus et c'est le Feu qui possède la région (Exov thy
X@pav}$, en cause, comme si le terme centre était pris en un
sens vulgaire et que le centre de la grandeur était aussi le
centre de « la chose » et son centre générateur. Certes, chez les
animaux, le centre de l'animal n'est pas celui de son corps,
et c'est de cette manière qu'il faut plutôt concevoir ce qui
1) Aertus, Il, 7,7 = D. K. 44 A 16.
2) XIV, 621 D = Carm. Pop., 7, P. L. G. BERGK, III, p. 654. Cf. dans son sens
profane, ORIBASE, C. M. G. Raeder, 5, 27, 3 et GALIEN, 14 732 Kühn.
3) xópa = pudendum muliebre dans ARISTOPHANE, Aves, 557, avec l’emploi
du verbe dixporréo lequel, comme portée, a un sens très précis, cf. IL., 14, 296;
PLATON, Rep., 390 e; HÉRODOTE, 2, 111 et Lystas, 1, 19, Hude.
4) B, 13, 293
6 1 = D. K. I, 461, 30-35.
5) &yov paraît bien avoir ici le sens de « posséder » comme on « possède » une
femme,
Page 7
View in PDF(opens in a new window)se passe dans le cas du Ciel tout entier ».
L'expression
td pécov áridos Acyéuevov désigne évidemment «
le milieu »
au sens du pudendum et, selon Aristote, les pythagoriciens
raisonnent comme si le centre du monde était un centre analogue à celui qu’on appelle grossièrement 76 xpäyux, pudendum
virile?, et pbotc, pudendum muliebre?, Et c'est vrai, en un sens,
ajoute-t-il, puisque le centre de l’être vivant est bien celui-là
et ne doit pas être confondu avec son centre corporel, qui est
sans doute en sa pensée l’éupaddg au sens de nombril. Autrement dit, pour Aristote, comme pour Varron, les pythagoriciens placent au centre du monde un organe générateur analogue à celui de l’être vivant et distinct du nombril : c'est le
feu
ou
Zeus
qui
féconde
cet
organe
et
engendre
ainsi
est
bien
Puniverst,
Le
centre
de
la
génération
cosmique
donc
un aiSoïtov yuvaretov selon les pythagoriciens dont Varron
rapporte les idées, voisines de celles de Philolaos. Omnia
nascuntur in medio quod Terra — la « Terre de Pythagore » —
mundi media. Cette place centrale qu'occupe la véritable Terre
et qui fait d'elle la génératrice de tout ce qui est, le seul
óppadós authentique.
Cette
conception
se
retrouve
du
reste
dans
d'autres
mythologies. M. Éliade cite par exemple les textes rabbiniques
suivants : «Le Très-Saint a créé le monde comme un embryon »,
ou encore : « Tout comme l’embryon croît à partir du nombril,
de méme Dieu a commencé á créer le monde par le nombril
et de lá il s'est répandu dans toutes les directions », La reli-
1) Traduction de J. Tricot, Arisiote, Trailé du Ciel, Paris, 1949, p. 102, très
modifiée, Voici le texte : tò Sè utoov elvor torodrov: $ Átog quAaxhv dvoudtouor,
rd ctaityy Eyov Thy yapav Tdp, dotep Tb pécov digg Acyouevov xal To Tod
peryédoue pécov xal tod npéyuatos dv pécov xal Tic quotes. xal xaddrep bv
roig Cog où tadtov tó tod Chou xal tod ompaTog pécov, obtwg ÖnoAnnreov
pk Aov xal meph tov ÖAov odpavóv.
2) np&ypa = phallus chez ARISTOPHANE, Lys., 23 sq.
3) Cf.
LiDDELL-SCOTT, $. v. VII.
4) Sur le pouvoir générateur du feu dans la mentalité archaïque, cf. U. Pesta-
Lozza, Religione Mediterranea, pp. 218, n. 5, 227, 231, 266, 270 et M. MARCONI,
Riflessi mediterranei sulla piu antica religione laziane, Milan, 1939, pp. 223 sq.
5) Op. cit., p. 267.
Page 8
View in PDF(opens in a new window)gion
préhellénique
Matrice
était
primordiale
déja
figurée
centrée
par
un
sur
le
éupaAég!.
culte
La
45
d’une
religion
préhistorique l’avait précédée, comme en témoignent les trois
petras marmuradas du plateau de Marcomer en Sardaigne,
datant du IIIe millénaire : ce sont « des pierres en pain de
sucre, de forme géométrique, qui exhibent avec netteté deux
seins de femme »?. Le centre ou uéoov n’a donc pas seulement
comme
tel
une
valeur
hiérophanique,
comme
le
pense
M. Éliade : il renvoie à une réalité sexuelle bien déterminée
dont les pythagoriciens ont conservé une signification et un
symbolisme qui viennent du fond des âges.
Les textes de Varron, de Philolaos et d’Aristote nous
présentent ainsi une cosmologie pythagoricienne dont l’inspiration «sexuelle » ne paraît pas pouvoir être mise en doute.
La suite du passage d’Aétius relatif à Philolaos complète la
démonstration.
La « Terre de Pythagore » est ici appelée ‘Eotia tod mavrós.
L'image s'explique aisément, lorsqu'on se rappelle que « l’ioria
est proprement l’écyäpa de la maison, sur laquelle on sacrifie
chaque jour à
Zeus
écriobyos
et
à
une
divinité
nommée
Hestia »°, que le mot ¿oxapd revél pour un Grec un double
1) U. PestaLOzzA, Pagine di Religione Mediterranea, Milan-Messine,
1942,
t. I, p. 13 et n. 24; M. Marconi, M£oo, dea cretese, in Alhaeneum,
n. s., XVIII,
1940, fasc, III, p. 175, avec les textes à l'appui.
2) S. von CLes-REDEN, The Realm of the Great Goddess, Londres, 1961, pl. 37.
3) EUSTATHE, Comm. ad Od. 22, 335. Dans son édition des Hymnes homériques,
M. J. HumBERT se demande s’il ne faut pas restituer à ‘Totix sa forme Frotix
d’après la glose d’Hésychius : ytotta * &oyapd. Or, le même Hésychius note que
yis * tds nok yi} al loys (i. e. Fic). Si yic signifie y, tude est la ceinture magique
d'une déesse-mére : APHRODITE (//., 14, 214 et 219) ; le verbe iudocew qui dérive
d’iuxg au sens de laniére ou de fouet, est employé dans IL, 2, 782, avec yatav
comme complément et signifie « frapper la terre de la foudre », ce qui nous renvoie
à la bipenne crétoise, symbole de fécondation. Quant à toybc, il est employé avec
«ys dans SoPHocLE, (Ed. Col., 610 et dans XÉNOPHON, Œcon., 17, 10, au sens de
« fécondité de la terre ». Cf. aussi &Aoyog loyupà Atòc, dans EscHvLE, Suppl., 302,
que P. Mazon traduit trop librement par « épouse opiniätre de Zeus », alors qu'il
faudrait sans doute penser à « l'épouse féconde de Zeus ». De toute manière, on
se trouve ici en présence de mots très éloignés par le sens en apparence, mais qui
se rejoignent tous, par un réseau subtil d'images et de significations secondes,
dans l'idée centrale de « puissance de fécondité » qu'Hestia détient. On connaît
le passage fameux du Phédre (247 a) où il est dit qu'Hestia reste seule au foyer des
dieux, alors que se déroule le triomphal cortège des Olympiens. Pourquoi ? Tout
simplement parce qu'elle est le wéoov, le Centre de l'univers, comme telle ina-
Page 9
View in PDF(opens in a new window)sens, celui de foyer et celui de pudendum muliebret, que l’ouverture de la Terre delphique d’où émane le souffle prophetique
de la Pythie est
d'une
statue
dite
d'Hestia
peodupadoc?,
qu’Eusebe
nous
xa0’6 SE yovipos Y duvanıc,
parle
exactement comme Simplicius nous signale, 4 propos des Pythagoriciens,
qu'une
Snutovpyixà
Sbvautc
jaillit
éx
uéoov
de
la
17 Cooyovoüsat, qu’ Hésiode, en ses conseils divers au paysan,
lui interdit « de montrer indécemment près du
foyer ses
parties souillées de sperme »% et que Pline souligne la force
génératrice du foyer®. Il est certain, d’autre part, que Varron
n’ignorait pas que Vesta, la déesse latine parallèle d’Hestia’,
était à la fois Flamme et Terre, exactement comme l’‘Eotia
pythagoricienne, Terre de Pythagore dont le Feu « possède » la
Xopx. On lit en effet dans Ovide : Nec tu aliud Vestam quam
vivam intellige flammamt et que Vesta n’a d'autre image que le
Feu’, mais aussi : Vesta eadem quae Terra”. Virgile joint au
nom de Vesta l’épithète sacrée de Materll, et Denys d’Halicarnasse, parlant des institutions de Numa et du temple de
Vesta, rassemble en une phrase les deux caractéristiques,
ignée et terrestre, de la déesse : « Le Feu est dédié à ‘Eotia
movible, et parce qu'elle engendre l’univers à partir de ce uécov sacré. C'est le
sens du proverbe : &p‘Eotiac äpxeofat, ARISTOPHANE, Vesp., 846;
PLATON,
Eulhyphron, 2 a ; STRABON, 1, 1, 16 et Hésycurus, s. v. On comprend alors pourquoi Aristonoos (J. V. PoweLL, Collectanea Alexandrina, Oxford, 1925, p. 172)
l’appelle « reine de l'Olympe et de la Terre », xl *OXburov xai xupla Tatas.
Elle en est le péoov, le pudendum générateur. Sur les rapports entre Hestia et la
Terre féconde, on peut sans doute rapprocher l'épithète tayi« qui est conférée à la
première dans une inscription de Cos (Syll. Inscr. Graec., édit. W. DITTENBERGER,
Leipzig, 1915-1924, 3e éd., 1025, 29) et les qualifications d’&evkov tœufn xbopoto,
Ocóv, mpwtéonopos dpxh, Tappitop, que lui confère Nonnos, Dion., IX, 220
Cf. aussi le verbe xupelv, qui est peut-être apparenté à xúptoc, associé à ydlav
chez ARCHILOQUE, fr. 18 Bergk et à téxvov chez HÉRODOTE, I, 31. BAILLY-SECHANCHANTRAINE rapproche xbpog de xueiv.
1) ARISTOPHANE, Equiles, 1286.
2) SoPHOcLE, (Ed. Rex, 480.
3) Praepar. Evang., 3, 11, 7.
4) Comm. ad Arist. de Caelo, 511, 26 = D.K. I, 462, 1-2, A 58 37.
5) Op. et D., 733, traduction Mazon.
6) Nat. Hist., XXXVI, 70 et XXVIII, 7.
7) Cicéron, De Nat. Deor., II, 27.
8) Fasles,
VI,
291.
9) Ibid., 298 : effigiem nullam Vesta nec ignis habet.
10) Ibid., 267. Cf. ARNoBE, III, 32 : Terram nonnulli Vestam pronuntiuni.
Georg., I, 498. Comme EuriPIDE, fr. 938 Nauck, cf. Alc., 162.
Page 10
View in PDF(opens in a new window)parce que la Terre qui est la Déesse et qui tient (xatéyoucn)
le
lieu central
de
l'univers
(tov pécov... tod xbopov tóxov),
tire d’elle-méme les lueurs du Feu céleste »!. C'est le pendant,
au
niveau
religieux,
de
la
conception
cosmologique
des
Pythagoriciens relative au Feu central qui est en même temps
«la Terre de Pythagore ».
Un texte remarquable de
Plutarque? évoque des idées
pythagoriciennes pareilles à celles dont font état Philolaos,
Aristote et Varron : « On dit que Numa donna la forme
ronde au temple de Vesta (76 rñc “Eorias tepdv), ciladelle de
Vinextinguible
Feu
(rá doféote rupl ppoupdv),
non pas en
imitant la forme de la terre qui serait assimilée à ‘Eotia, mais
de (univers tout entier doni le centre, à ce que croient les
Pythagoriciens,
est
constitué
de
feu,
et
c’est
cela
qu’ils
nomment ‘Ecrix et Monade. Quant à la terre, elle n'est ni
immobile ni placée au centre de la course cosmique, mais elle
se transporte circulairement tout autour du Feu. Elle ne se
range donc pas parmi les parties originelles et les plus précieuses de l’Univers (où tiv tistotárov oBdE THY TeÓtwv TOD
xocuóv popiwy dndpyew) ». Hestia est donc bien à nouveau ici
le pécov, le vrai « centre » du monde situé au-dessous de la
terre, l’autre Terre, l’autre óupadós que décrit Varron : dans
les deux textes, la terre des vivants est dépossédée de sa fonction premiere et génératrice (tOv nedtov... noptav)?. « On dit
même, continue Plutarque, que Platon devenu vieux repensa
le problème ; il investit la Terre de la seconde place (év Sevtép@
Xopa«), la place centrale et maîtresse étant réservée à quelque
chose d’autre et de plus puissant », ce qui signifie que Platon,
après avoir adopté l’hypothèse géocentrique, se rallia à la
cosmologie pythagoricienne identique à celle que mentionnent Philolaos,
Aristote et Varron,
avec
toutes
les idées
archaïques qu’elle présuppose.
1) Ant.
Rom.,
2) Numa,
II,
66,
3.
3) Méev« signifie spécialement les organes générateurs, cf. Lucien, Vil. Aucl.,
6; Dial. Mort., 28, 2; DIODORE DE SiciLE, 1, 85, Bekker-Dindorf-Vogel; PLuTARQUE, 2, 797 f et 323 b; GALIEN, 12, 431, Kühn.
Page 11
View in PDF(opens in a new window)Les autres expressions qu’Aétius emprunte aux pythagoriciens font entendre le méme écho.
Le Aude ofxog est, de toute évidence, la réplique du Znvèc
rüpyos de Simplicius!, du gynécée de Zeus”. Zeus, identifié au
Feu, apparaît ici comme le Parédre qui féconde la X@dy
Tiudayópa,
Matrice originelle et Deesse-Mere de
l’Antique
religion préhellénique
(uwnrépx Ocóv)3,
Le
Boyds
n'est
pas
seulement
sens
du
terme.
Son
nom
l'autel
au
liturgique
suggère une sorte de sexualité sacrée. Hésychiusf lui donne
pour
synonyme
&uBoXoc,
terme
que
les
poètes
comiques
emploient pour réoc5. Le jeu de l'imagination verbale, propre
à la mentalité primitive, a pu évoquer un sens second et diffus
derrière ces expressions. Il est l'équivalent du Atòc Opóvos de
la doxographie de Simplicius®. Or, le trône n’est autre que la
Déesse-Mère elle-même, tant chez les Égyptiens? que chez les
Minoens® et dans les mystères de Samothrace®. Les Corybantes
«participent au trône de la Mère »!°. Et Hera, dont la fonction de
Déesse-Mère originelle est bien attestée, est « l’objet auguste de
Vétreinte de Zeus sur un trône d'or »!, Le terme voisin d'¿Spa
a, du reste, un sens nettement « sexuel » chez Aristophane!?.
1) D.K. I, 462, 3, 58 B 36.
2) Cf. pour ce sens de mipyoc, Démostnines, 1156, 10, Blass.
3) Aérius, II, 7,
7 = D.K. I, 403, 15, 44 A 16.
4) Hésycaius, s. vu. Boyde.
5) ARISTOPHANE, fr. 317, cf. BopoAéyevpa dans Equit., 902; Paz, 748 et
Bwporoyedectar dans le fr. 116, ainsi que le sens trivial de fwyéXoyog. Les
plaisanteries et bouffonneries comiques sont le plus souvent a base d’allusions
sexuelles,
6) D.K. I, 462, 4, 58 B 36.
7) Cf. H. FRANKFORT, La Royauté ei les Dieux, Paris, 1951, p. 79 : « Les Egyptiens pouvaient aisément parler du trône où un prince devenait roi comme de la
mère du souverain. Un texte des Pyramides déclare que le roi défunt va au ciel
pour s'asseoir sur « le grand trône qui fait les dieux » (Pyr., 11546). Isis est le
Trône, ibid., p. 239 et 253. Cf. le rituel du couronnement dans l'Inde archaïque :
« Le roi s’assied sur le trône qui représente le pudendum », Am. Hocart, Kingship,
Londres, 1927, p. 92.
8) Cf. Ch. PicarD, Die Grosse Mutter von Creta bis Eleusis, Eranos-Jahrbuch,
1938, Zurich, 1939, p. 105.
9) Sur les Opwvicuot untpéot, O. KERN, Hermes, 1916, p. 56; A. D. Nock,
A Cabiric Rite, in A.J.A., 1941, p. 577 et Jean Bousquet, Le trône de l’Hermes
de Samothrace, in Mélanges Picard, t. I, p. 105 sq.
10) JuLIEN, Oraliones, v, 168 B.
11) EuRIPIDE, Hel., 241,
12) Thesm., 133.
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View in PDF(opens in a new window)Quant à ouvoyh et à péouc, il suffit de consulter le dictionnaire pour connaître les associations d'images que ces
mots devaient suggérer à un Grec!.
*
*
Ok
De cette analyse, il résulte assez clairement, croyons-nous,
que
:
1° Varron nous rapporte une cosmologie pythagoricienne qui
est en même temps une cosmogonie saturée d'idées religicuses archaïques relatives à un aœidoïov yuvatxetov divin,
origine et centre de l'Univers, distinct de la Terre-Mère
habituellement considérée par les Grecs comme la source
de la vie.
20 Cette cosmologie et cette cosmogonie sont bien antérieures
à Varron et au Cercle pythagoricien de Nigidius Figulus :
loin
d’être
néo-pythagoriciennes,
elles
appartiennent
à
1) Ajoutons à ces textes des lexiques, une série d’autres dont nous ne justifierons
que le premier : EscHyLE, Ag., 633 : tod rp&povrog ‘HAlov yBévos guow, dont la
traduction exacte nous paraît être « le Soleil qui féconde la matrice de la Terre ».
En effet, le Soleil est mathp (Choeph., 984). En outre, tpépew ne peut pas ici
signifier « élever », ni même « nourrir » au sens extérieur du terme, comme le
montre Eum., 663 : ¿y oxétotat vnôdos tefpauuévn. Cf. également Sepi., 754 :
Bore
patpdg
dyviv
|
omsipas &poupav,
tv’
ërpdpn
|
filav
aiuatéeocav |
Etha, 05 teépeaGa: signifie quasiment « être enclos », « être nourri de l’intérieur »,
comme dans SoPHocLE, (Ed. Col., 136. Œdipe a été « nourri de l'intérieur » par
Jocaste, comme les ynyevetc : Od., 13, 410 : oùdèv dxidvórepoy yaîa Tpépeuv
&vêponoto, et Lycurgue, fr. 85 : 7 tpépaoa <yñ>.
Pour d'autres passages à interpréter dans le même sens, ef. PINDARE, Nem.,
VI, 1 sq.; SoPHocLE, Trach., 1062; Ajax, 760; (Ed. R., 869; (Ed. Col., 445;
EURIPIDE, Hipp., 737, 1276 ; Médée, 102 ; fr. 902 ; Bacch., 315 ; ARISTOPHANE, Lys.,
545, 1037; Them., 531 ; Nubes, 276, 537, 1075 et 1077; Vesp., 1282; Paz, 1164;
ALEXIS, fr. 268;
ARCHIPPOS, fr. 45 (Edmonds);
PLATON, Crilias,
109 c;
PLu-
TARQUE, Vil. Cleom., 39. Cf. aussi la Venus Fisica de Pompéi, C.I.L., IV, 1520;
X, 928; IV. Suppl. 6865; X, 203 et FoRCELLINI-CORRADINI, Tolius lalinilales
Lexicon, s. v. physicus, ainsi que les Tabellae Defixionum, 1.G., III, 3, 894;
Macross, Sat., in Servius, Ad. Aen., 2, 632.
Concernant les présocratiques, nous renvoyons à un cours du Pr Marcel de
CORTE, Les origines religieuses de la physis grecque (encore inédit), que nous avons
suivi à l’Université de Liège en 1962-1963, où se trouvent commentés et analysés
dans le sens précité les passages suivants : ANAXIMANDRE, A 9, I, 83,6;
IA9a;
I, 83, 23; B 2, I, 89, 16; ANAXIMENE, A 5, I, 91, 14; ÉPIMÉNIDE, B 26, I, 37, 25;
ÉPicHARME, fr. 4, 1, 198, 17; fr. 10, 1, 200, 12; HéracLiTe, B 100, 1, 152, 14;
B 123, I, 178, 8; B 112, I, 176, 2; PARMÉNIDE, B 10, I, 241, 12 sq. ; B 16, I, 241,
10; EMPEDOCLE, fr. 8, I, 312, 4 sq.; fr. 27, I, 323, 11 sq.; fr. 63; A 70, I, 296,
31; A 73, I, 298, 8; fr. 110, I, 352, 20 sq.; fr. 126, I, 362, 4 sq., etc.
Page 13
View in PDF(opens in a new window)l’ancien pythagorisme puisqu’elles remontent, à travers
Varron, jusqu'au Stagirite et jusqu’à Platon qui en font.
étatl,
Il y aurait donc lieu de reprendre sur de nouvelles bases
Vétude des conceptions pythagoriciennes relatives à l’origine
du cosmos et de les relier aux cultes de la Déesse-Mère des
temps archaïques dont elles ont subi l'influence profonde
dans le détail d’un vocabulaire qui assimilait crûment la
naissance du monde à celle des êtres vivants. Victor Hugo
s’en est peut-être quelque peu souvenu lorsqu'il chantait
La Terre, inépuisable el suprême matrice?,
qui est la XOav IIudayöpa elle-même, projection de la rauunyrwp?
dans l’absolu.
Pierre SOMVILLE.
1) Cf. aussi ÉPIMÉNIDE, fr. 6 Kinkel, rapporté par PLUTARQUE, De Def. Or.,
l:obte yap Fy yains péoos duparés obdié Oakdoons | ei Sé tug tori, Oeoïs
Shoc, Ovnroïor S'äpxvroc, qui fait remonter plus haut encore l'origine de la
40@v Mubxyópx, invisible à nos yeux. Cf. enfin Vallusion de CALLIMAQUE.
Hymne à Zeus, 428 sq., relative à un ¿pupas dans la religion crétoise, et
DIODORE DE SiciLE,
V,
70.
2) Le sacre de la femme, in La légende des siècles, Paris, 1950, éd. de La Pléiade,
p. 21. Cf, du même, Le Salyre, p. 419 :
Mais qu'importe à la terre! Au chaos conliguë,
Elle fait son travail d'accouchement sans fin.
3) SornocLe, Ant., 1282.