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CLÉANTHE CONTRE ARISTARQUE
Stoïcisme et astronomie à l'époque hellénistique
Thomas Bénatouil
Centre Sèvres | Archives de Philosophie
2005/2 - Tome 68
pages 207 à 222
ISSN 0003-9632
Article disponible en ligne à l'adresse:
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Bénatouïl Thomas, « Cléanthe contre Aristarque » Stoicisme et astronomie à l'époque hellénistique,
Archives de Philosophie, 2005/2 Tome 68, p. 207-222.
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View in PDF(opens in a new window)Stoïcisme et astronomie à l’époque hellénistique 1
(Nancy 2/Archives Henri Poincaré, UMR 7117)
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Cléanthe pensait que les Grecs devaient traduire Aristarque de Samos en justice
pour impiété parce qu’il avait mis en mouvement le foyer du monde, puisque [cet]
homme cherchait à sauver les phénomènes, en faisant l’hypothèse que le ciel est
en repos alors que la Terre se déplace suivant un cercle oblique et tourne en même
temps autour de son propre axe 3.
Le parallèle avec la condamnation de Galilée par le Vatican est si éblouissant que l’épisode semble ne pouvoir être interprété que comme l’une des
étapes de la lutte éternelle entre le fanatisme religieux et la liberté de recherche scientifique, faisant suite aux procès pour impiété contre Anaxagore et
Socrate. Mais comment comprendre qu’un philosophe héritier de Socrate
exhorte le peuple à intenter ce genre de procès contre un savant ?
L’attaque de Cléanthe a généralement été interprétée comme un signe
du divorce profond qui aurait existé entre science et philosophie à l’époque
hellénistique : contrairement à Platon et Aristote, les stoïciens auraient été
d’abord des moralistes indifférents voire hostiles aux progrès scientifiques
de leur époque 4. Cléanthe ne fut toutefois qu’un des nombreux philosophes
1. Cet article n’aurait pu voir le jour sans l’aide d’Arnaud Macé et les travaux pionniers
de Marguerita Isnardi Parente sur Cléanthe.
2. G. CANGUILHEM, Études d’histoire et de philosophie des sciences concernant les vivants
et la vie, Paris, Vrin, 1994, p. 21.
3. PLUTARQUE, Sur le visage dans la lune, 923a = SVF I, 500. Sur le contexte, voir
H. GÖRGEMMANS, Untersuchungen zu Plutarchs Dialog De facie in orbe lunae, Heidelberg,
Winter, 1970, p. 92-94.
4. P. GREEN, D’Alexandre à Actium, Paris, Laffont, 1997 (1990), p. 197, 436, 505 et
G. LLOYD, Une histoire de la science grecque, Paris, La Découverte, 1990, p. 243.
Archives de Philosophie 68, 2005
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Au troisième siècle avant Jésus-Christ, l’astronome Aristarque de Samos
a supposé que la Terre pourrait tourner autour du soleil. D’abord invoqué à
côté de quelques autres contre l’autorité de Ptolémée par les défenseurs
modernes de l’héliocentrisme, il est devenu l’archétype du précurseur en
histoire des sciences, le « Copernic de l’Antiquité » 2. Cette image rétrospective a sans doute été renforcée par le fait qu’Aristarque fut violemment attaqué par Cléanthe d’Assos, second chef de l’école stoïcienne :
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View in PDF(opens in a new window)et astronomes antiques à refuser l’héliocentrisme : au second ou au premier
siècle avant Jésus-Christ, on retrouve par exemple chez le platonicien
Dercyllidès une critique très proche de celle de Cléanthe 5. Ce dernier pourrait donc n’avoir été que le porte-parole d’une opinion commune inspirée
par la religion grecque traditionnelle : du fait de sa sacralisation de la TerreMère, celle-ci aurait été bien plus hostile à l’héliocentrisme que le christianisme du seizième siècle 6. Est-ce à dire pour autant que le géocentrisme
antique, et en particulier celui de Cléanthe, n’était que le produit de préjugés culturels ? Un grand nombre d’historiens des sciences ont au contraire
souligné que les savants grecs, d’Aristote à Ptolémée, s’appuyaient sur des
principes épistémologiques tout à fait cohérents, renforcés par plusieurs
objections physiques à l’héliocentrisme 7. Or le stoïcisme a contribué à leur
élaboration 8 et elles pourraient donc avoir déjà été utilisées, voire perfectionnées, par Cléanthe.
Peut-on trancher entre ces différentes interprétations ? La difficulté est
de déterminer dans quelle mesure les critiques de Cléanthe étaient différentes de celles que la quasi-totalité des autres philosophes et astronomes grecs
adressaient à l’héliocentrisme. Une chose au moins est sûre : Cléanthe ne
s’était pas contenté de proférer des menaces, mais s’était livré à une véritable réfutation. Diogène Laërce mentionne en effet un traité Contre
Aristarque dans la liste des écrits de Cléanthe (DL VII, 174). Ce dernier
considérait donc l’astronome comme un adversaire sérieux, dont la doctrine
était trop dangereuse pour être méprisée ou critiquée allusivement. Cette
étude se propose de reconstituer les enjeux précis — polémiques et systématiques — de cette réfutation, en la resituant dans le contexte des débats
philosophiques de l’époque hellénistique plutôt que dans la longue histoire
du développement de l’astronomie jusqu’à Galilée. Ce faisant, on espère donner une idée de la complexité des interactions entre sciences et philosophies
caractéristique de l’époque hellénistique.
L’astronomie dans les débats philosophiques hellénistiques
Selon Germaine Aujac, l’hypothèse géocentrique était devenue chez les
stoïciens « vérité d’ordre religieux, dogme à valeur mystique ». Cette attitude
5. THÉON DE SMYRNE, Exposition des connaissances mathématiques utiles pour la lecture de Platon, p. 200, 7-12 Hiller (cf. PLATON, Lois X, 893b).
6. P. DUHEM, Le Système du monde, Paris, Hermann, 1913, t. I, p. 425, qui cite Paul
Tannery, et G. LLOYD, op. cit.
7. A. KOYRÉ, Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, Gallimard, 1973, p. 91 ;
G. LLOYD, op. cit., p. 243-246 ; J.-J. SZCZECINIARZ, La Terre immobile, Paris, PUF, 2003.
8. Voir les arguments de CLÉOMÈDE, Caelestia I, 6, que l’on retrouve chez PTOLÉMÉE,
Almageste I, 5-6.
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View in PDF(opens in a new window)aurait découlé de la divinisation du cosmos propre au stoïcisme et aurait été
renforcée par la rivalité avec l’épicurisme et sa physique fondée sur le
hasard 9. À première vue, cette interprétation s’applique particulièrement
bien au cas de Cléanthe. Pauvre et devant travailler pour vivre, il était jugé
peu brillant intellectuellement (DL VII, 168-170), n’avait sans doute aucune
formation scientifique et écrivit surtout des traités éthiques ainsi qu’un
fameux Hymne à Zeus, qui témoigne d’une grande religiosité. Il ne serait
donc pas difficile d’attribuer à Cléanthe une défense fanatique de la cosmologie géocentrique de son maître, le fondateur du stoïcisme Zénon de
Cittium. Ce n’est toutefois pas en le rapportant à la personnalité supposée
de son auteur que l’on peut saisir le sens du Contre Aristarque, mais en examinant le champ philosophique et scientifique dans lequel il a été produit,
comme y invite l’hypothèse d’une polémique anti-épicurienne proposée par
Germaine Aujac.
Malgré l’autonomie acquise par les savants à l’égard des philosophes à
l’époque hellénistique, les sciences demeurent des objets d’intérêt et de
débat pour les philosophes. Pour comprendre le positionnement d’une école
philosophique à l’égard de telle ou telle science, il faut donc le mettre en
relation avec les positions des autres écoles à son sujet 10. Lorsque, par exemple, Épicure attaque l’astronomie mathématique, c’est non seulement à
cause des divergences entre celle-ci et ses propres thèses physiques et épistémologiques, mais surtout parce qu’il vise à travers elle une tradition philosophique d’origine pythagoricienne mêlant recherches astronomiques et
spéculations théologiques, adoptée par Platon, Aristote et les stoïciens, qui
développèrent chacun à leur manière de véritables « théologies astrales »
qu’Épicure récuse comme des illusions religieuses 11.
Dans sa défense du géocentrisme, Cléanthe visait-il symétriquement
l’épicurisme ? S’il est bien attesté que les successeurs immédiats de Zénon
se sont consacrés à la critique de l’atomisme 12, il est impossible que l’attaque contre Aristarque ait eu un tel enjeu, dans la mesure où l’épicurisme
était très hostile à l’astronomie et ne pouvait donc lui être associé. Il est
cependant très probable que Cléanthe ait visé à travers Aristarque une cosmologie rivale de celle du stoïcisme. Le maître d’Aristarque était en effet
Straton de Lampsaque, successeur d’Aristote et de Théophraste à la tête du
9. G. AUJAC, « Stoïcisme et hypothèse géocentrique », Aufstieg und Niedergang der
Römischen Welt, 36-3, 1989, p. 1430-1453 (1436 & 1452).
10. Cf. P. BOURDIEU, Les règles de l’art, Paris, Seuil, 1992, p. 321-337.
11. D. SEDLEY, « Epicurus and the mathematicians of Cyzicus », Cronache Ercolanesi, n° 6,
1976, p. 23-54 et P. BOYANCÉ, « La religion astrale de Platon à Cicéron », Revue des études grecques, t. LXV, 1952, p. 312-349.
12. Voir les titres d’ouvrages de Cléanthe (Contre Démocrite) et Sphérus cités en DL VII,
Page 5
View in PDF(opens in a new window)Lycée. Straton est connu pour avoir joué un rôle important dans le développement des recherches scientifiques à Alexandrie, où Aristarque s’est certainement formé et a rencontré son maître 13, et pour avoir conçu la Nature
comme vide de toute présence ou activité divines et réduite à des processus
purement physiques 14. Straton remettait aussi en question plusieurs principes importants de la cosmologie d’Aristote, en particulier la théorie des
mouvements naturels et celle de l’éther : il attribuait un poids et donc un
mouvement vers le bas — et le milieu du monde — à tous les corps, et tenait
les cieux pour faits de feu (fr. 50-53, 84). S’il demeurait géocentriste (fr. 90),
il devait justifier cette position de manière très différente de celle d’Aristote,
puisqu’il accordait aux quatre éléments un mouvement centripète (fr. 52).
Il est possible que ces thèses de Straton aient ouvert la voie à la mise en question du géocentrisme par Aristarque. Il est en tout cas attesté qu’une filiation intellectuelle existait entre Straton et son disciple, puisqu’ils partageaient des théories similaires des couleurs (fr. 17 & 113) 15.
Il paraît dès lors tout à fait vraisemblable que Cléanthe ait interprété l’héliocentrisme d’Aristarque comme inspiré par la physique de Straton, c’està-dire comme lié à une négation de la providence divine : les accusations
d’impiété du Contre Aristarque devaient être similaires aux condamnations
platoniciennes de l’astronomie sans âme ni dieu des physiciens 16. Selon
Diogène Laërce, « [Cléanthe] disait qu’il arrive aux philosophes du Lycée
(Peripatos) la même chose qu’aux lyres, lesquelles émettent de jolis sons
mais ne s’écoutent pas elles-mêmes 17 ». À moins qu’elle ne vise la rhétorique d’Aristote et de ses successeurs, cette sentence énigmatique peut avoir
été dirigée contre Straton, qui était le plus connu des péripatéticiens à l’épo13. DL V, 58 et P. M. FRASER, Ptolemaic Alexandria, Oxford University Press, 1972, t. I,
p. 397, 427-428.
14. CICÉRON, Lucullus (Académiques II) 121 = frag. 32 dans F. WEHRLI, Straton von
Lampsakos, Bâle, Schwabe, 1950. À l’exception du rejet du cinquième élément (fr. 84), la plupart des thèses de la cosmologie de Straton sont opposées à celles des stoïciens (qui devaient
les assimiler à de l’atomisme), en particulier le fait que le monde n’est pas un être vivant (fr.
35), l’absence de vide à l’extérieur du monde et sa présence microscopique à l’intérieur des choses (fr. 54-57).
15. T. HEATH, Aristarchus of Samos, Oxford, Clarendon Press, 1913, p. 300. Les thèses
d’une inspiration pythagoricienne (B. VAN DER WAERDEN, Die Astronomie der Pythagoreer,
Amsterdam, North-Holland, 1951) ou platonicienne (E. MOUTSOPOULOS, « Sur l’origine philosophique possible du modèle de l’univers aristarchéen », Diotima, n° 12, 1984, p. 175-177)
d’Aristarque ne sont fondées que sur des analogies superficielles entre doctrines. Il faut toutefois mentionner la figure intermédiaire d’Héraclide du Pont, ce disciple des pythagoriciens, de
Platon voire d’Aristote (DL V, 86) qui avait supposé que la Terre pourrait tourner sur elle-même
et les étoiles rester fixes.
16. Lois X, 886d, 907d-e & 967e-968a et D. BABUT, La religion des philosophes grecs, Paris,
PUF, 1974, p. 173.
17. DL VII, 173 (je cite ici et ensuite la traduction de R. Goulet dans Vies et doctrines des
philosophes illustres, Paris, Librairie Générale Française, 1999).
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View in PDF(opens in a new window)que. Cléanthe comparait en effet le Dieu-Soleil harmonisant le monde à un
joueur de lyre 18, et il pourrait donc avoir assimilé le physicien sans dieu
qu’était Straton à un élément de l’harmonie cosmique qui s’ignore, un être
rationnel incapable de saisir la rationalité du monde.
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Si cette dimension sous-jacente au désaccord entre Cléanthe et
Aristarque ne concerne pas spécifiquement l’héliocentrisme, elle invite à
replacer celui-ci dans le contexte des débats cosmologiques antiques.
Plutarque rapporte que Cléanthe reprochait à Aristarque « d’avoir mis en
mouvement le foyer (hestia) du monde ». Cette désignation fait allusion à la
déesse Hestia, que Cléanthe n’est pas le premier à identifier à la Terre. Ayant
la charge du foyer de l’Olympe, Hestia avait pour résidence le centre de la
demeure des dieux et était la seule parmi eux à n’en jamais bouger 19. Dans
le cadre d’interprétations savantes de la mythologie, Hestia a d’abord été
identifiée au centre immobile du monde, puis assimilée à la Terre par divers
auteurs ayant élaboré une cosmologie géocentrique 20. Or les stoïciens étaient
particulièrement adeptes de ce genre d’interprétations allégoriques de la religion traditionnelle 21. Cicéron cite Vesta — l’équivalent romain d’Hestia —
à côté de Jupiter et de Junon dans une liste des figures divines de la
Théogonie d’Hésiode que Zénon avait interprétées comme désignant des
parties du monde 22, et le manuel théologique de Cornutus confirme que les
18. Stoicorum Veterum Fragmenta (abrégé SVF) I, 502-503.
19. Voir J.-P. VERNANT, « Hestia-Hermès. Sur l’expression religieuse de l’espace et du mouvement chez les Grecs » et « Géométrie et astronomie sphérique dans la première cosmologie
grecque », dans Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, La Découverte, 1985 (1965), p. 155-215
(157 et 214).
20. Euripide écrivait ainsi : « Terre-Mère, les Sages parmi les mortels t’appellent Hestia,
parce qu’elle se tient immobile dans l’éther » (fr. 944). Un témoignage rapporte ces vers à l’influence d’Anaxagore sur Euripide (fragment Diels-Kranz (abrégé DK) 59 A 20b). A aussi été
généralement interprété comme une allégorie géocentriste un passage du Phèdre de Platon
(247a, cf. Timée 40b-c) distinguant l’armée des onze dieux suivant Zeus dans le ciel et Hestia
qui « reste dans la demeure des dieux, toute seule » (voir T. HEATH, op. cit., p. 143).
21. DL VII, 147 : « [Dieu] est le démiurge de l’univers et pour ainsi dire le père de toutes
choses, à la fois de façon générale et dans la partie de lui-même qui pénètre à travers toutes choses et qui reçoit des appellations multiples selon les puissances qu’il [y] déploie. […] on l’appelle Zeus pour autant qu’il est la cause de la vie ou qu’il pénètre la vie de part en part, Athéna
à cause de l’extension de sa partie directrice dans l’éther, […] Démétèr à cause de son extension dans la terre. On lui a donné de façon similaire les autres appellations en s’attachant à l’une
ou l’autre de ses propriétés ».
22. Sur la nature des dieux (abrégé ND) I, 36. Voir K. ALGRA, « Comments or commentary ? Zeno of Citium and Hesiod’s Theogonia », Mnemosyne, vol. LIV, n° 3, 2001, p. 562581.
Le foyer du monde
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View in PDF(opens in a new window)Ce monde tout entier, qui tourne autour de la terre, il t’obéit, où que tu le mènes
[…] tu diriges la raison universelle qui se répand en toutes choses et se mêle aux
luminaires célestes, aux grands comme aux petits […] Aucun acte ne s’accomplit
sur la terre sans toi, ô dieu, ni dans la voûte divine de l’éther, ni sur la mer… 27
Durant l’intervalle entre deux embrasements, le centre de commandement et d’administration du monde n’est donc pas situé en son centre géométrique. Loin d’être propre à la cosmologie stoïcienne, ce décalage est
essentiel au géocentrisme antique. Pour refuser celui-ci, certains pythagoriciens arguaient précisément du fait que le centre étant le lieu le plus noble
de la sphère cosmique, le feu était le seul élément digne de l’occuper, la Terre
tournant autour de ce feu central et produisant ainsi le jour et le nuit
(ARISTOTE, Du ciel II, 13, 293a 16 sq.). C’est dire que la philosophie et la
religion grecques n’étaient pas du tout incompatibles avec le refus du géocentrisme. Plusieurs témoignages attribuent même au pythagoricien
23. CORNUTUS, Theologiae graecae compendium 28, p. 52, 4-53, 9 Lang. La Terre est aussi
appelée Hestia par PS.-ARISTOTE, Du monde 391b14 et DION CHRYSOSTOME, Discours XXXVI,
46 = SVF II, 569 dans des contextes nettement stoïciens.
24. Cf. D. BABUT, op. cit., p. 201 : chez les stoïciens, « la religion se dissout pour ainsi dire
totalement dans la représentation philosophique du monde et y perd par là même nécessairement sa qualité spécifique ». Voir la critique stoïcienne de la superstition au profit de la connaissance de la Nature en ND II, 70-72 et chez Cornutus (35, p. 76,6 Lang).
25. STOBÉE, Anthologie I, 19, 4 = SVF I, 99 et D. HAHM, The Origins of Stoic Cosmology,
Columbus, Ohio State University Press, 1977, p. 107-122.
26. PLUTARQUE, Sur les notions communes contre les stoïciens 1075b-d = SVF I, 510 & 536.
27. STOBÉE I, 1, 12 = SVF I, 537 (traduction de J. Brunschwig et P. Pellegrin dans A. LONG
et D. SEDLEY, Les philosophes hellénistiques, Paris, Flammarion, 2001, t. II, p. 365).
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stoïciens, sans doute dès Zénon, identifiaient Hestia à la Terre 23. Ils lisaient
ainsi de nombreux mythes comme des évocations voilées de leur physique,
si bien qu’il ne faut pas surestimer la dimension religieuse de l’accusation
de Cléanthe 24. La réfutation d’Aristarque consistait sans doute donc essentiellement à développer les arguments physiques de Zénon en faveur de la
position immobile de la Terre au centre du monde 25.
Qui plus est, Cléanthe ne tenait pas la Terre-Hestia pour entièrement
immobile, puisqu’elle pouvait subir ce changement par excellence qu’est la
destruction. Les parties du monde et donc les divers dieux stoïciens sont en
effet périodiquement consumés et se résorbent en Dieu ou Zeus, qui seul est
éternel dans le cycle des régénérations du monde 26. Bien que la thèse de
l’immobilité de la Terre et celle de sa non-éternité soient indépendantes, la
seconde relativise l’importance de la première: la centralité et la fixité de la
Terre n’en font pas un point de référence cosmologique ou théologique
absolu. Le fameux hymne de Cléanthe au dieu souverain de l’univers n’est
pas adressé à Hestia ou à une autre partie du monde, mais à Zeus, qui les
contrôle toutes :
Page 8
View in PDF(opens in a new window)Philolaos, auteur probable de cette cosmologie, l’identification d’Hestia au
feu central, foyer du monde 28. L’interprétation géocentrique d’Hestia n’était
donc ni naturelle ni même sans doute première, puisqu’elle est plus pauvre
que celle de Philolaos, qui était fondée non seulement sur les attributs spatiaux d’Hestia mais aussi sur sa fonction, l’entretien du feu domestique 29.
À cette localisation centrale du « gardien » du monde, Aristote (ibid.)
oppose le modèle du corps animal, dans lequel l’organe principal — le cœur
— n’est pas situé au centre du corps. Aristote relativise aussi la valeur du
centre de la sphère cosmique au profit de son enveloppe, qui en constitue
l’essence dans la mesure où elle la délimite. Il est possible que les stoïciens
aient repris ces arguments puisqu’ils tenaient le monde pour un être vivant
et qu’ils situaient son principe directeur dans « l’éther », ce feu très pur situé
à la périphérie du monde. Cléanthe se distinguait toutefois de Zénon et des
autres stoïciens sur ce point, puisqu’il faisait du soleil le « seigneur et maître des choses » au nom du fait qu’il produit la succession ordonnée du jour,
de la nuit et des saisons et qu’il a bien plus d’influence sur la vie terrestre
que tous les autres astres 30. Cette thèse héliocratique n’a pas été inventée
par Cléanthe 31, mais elle est très rarement adoptée à son époque, sans doute
parce qu’elle apparaît insatisfaisante du point de vue des normes géométriques de la cosmologie. Dans le monde sphérique de Philolaos comme dans
toutes les cosmologies postérieures, les deux positions remarquables et dominantes sont en effet le centre et la circonférence, Hestia et l’Olympe. Le soleil
et les planètes — y compris la Terre pour Philolaos, mais non pour Platon,
Aristote et Zénon — se meuvent de manière complexe dans l’espace intermédiaire entre ces lieux et sont donc des astres moins parfaits que les étoiles 32. Chez Cléanthe au contraire, le soleil se voit attribué un rôle dominant
en dépit de sa localisation et de sa trajectoire géométriquement imparfaites
par rapport à celles de la Terre et de la sphère des fixes 33.
28. DK 28 A 44, DK 44 A 1, 16-17, 21 & B 7 et PLUTARQUE, Vie de Numa XI, 1-3, selon
qui le vieux Platon aurait renoncé au géocentrisme au profit de la position pythagoricienne
(cf. PLUTARQUE, Questions platoniciennes 1006c).
29. Cornutus associe bien le feu éternel qui nourrit tous les êtres à Hestia mais ne peut les
identifier (p. 53, 2-5 Lang).
30. CICÉRON, Lucullus 126, DL VII, 139, ND II, 40 & 49 et EUSÈBE, Préparation évangélique XV, 15, 7 = SVF I, 499. Cf. CLÉOMÈDE II, 1, 357-404 Todd et PLINE, Histoire naturelle
II, 12-13.
31. P. BOYANCÉ, art. cit., la fait remonter au pythagoricien Œnopide, qui aurait découvert
le trajet annuel du soleil à travers le zodiaque (DK 29 A 7).
32. Selon Philolaos, le soleil ne faisait même que réfléchir la lumière du feu situé à la périphérie du monde (DK 44 A 19).
33. Cette relativisation du modèle de la sphère pourrait être fondée sur une géométrie alternative plutôt que sur une indifférence à la géométrie. Pour Philolaos (DK 44 B 17) et Aristote
(Du ciel II, 4, 286b 18-25), c’est le centre ou la circonférence de la sphère qui constitue son
principe et donc le lieu qui convient au principe du monde. Or, si l’on suit Jean-Paul Dumont
Page 9
View in PDF(opens in a new window)Quant à l’hypothèse d’Aristarque, elle est bien sûr exactement inverse,
puisqu’elle fait tourner la Terre autour du soleil. Il n’est pourtant pas certain que les rivaux et les disciples de Cléanthe aient été plus sensibles à cette
opposition qu’à la similarité paradoxale entre le disciple de Straton et le successeur de Zénon. Ce qui distingue le premier des astronomes antérieurs est
en effet aussi ce qui distingue le second des philosophes qui le précèdent, à
savoir le rôle central conféré au soleil, si bien qu’il existe une analogie structurale entre l’héliocentrisme d’Aristarque et l’héliocratisme de Cléanthe.
Cette impression d’une complicité objective entre les deux auteurs peut avoir
été renforcée par d’autres traits originaux de la cosmologie de Cléanthe.
Celui-ci identifiait en effet le soleil à Apollon-Hélios et lui attribuait la fonction providentielle d’harmoniser l’ensemble du monde grâce à ses rayons
(SVF I, 502-503). Cette adoption de la théologie solaire, l’usage d’un modèle
musical de l’ordre du monde, ainsi que d’autres thèses physiques distinguant
Cléanthe des autres stoïciens trahissent nettement une influence du pythagorisme sur Cléanthe 34. Il est dès lors tout à fait possible que sa réfutation
d’Aristarque ait été en partie motivée par le souci de conjurer toute accusation d’hétérodoxie et de distinguer son héliocratisme des critiques du géocentrisme proposées par Aristarque et les pythagoriciens. Le Contre
Aristarque était peut-être moins l’œuvre d’un défenseur réactionnaire de la
cosmologie traditionnelle, que celle d’un réformateur dénonçant un révolutionnaire pour ne pas être confondu avec lui.
Il ne s’agit donc pas de suggérer que les doctrines de Cléanthe et
d’Aristarque étaient objectivement similaires, mais de comprendre que la
mise en avant du soleil comme point de référence du monde est à la fois le
point commun et le principe de divergence des deux doctrines, du fait des
contextes différents dans lesquels elle s’effectue chez chaque auteur. Alors
que l’héliocentrisme d’Aristarque est évidemment une relativisation du géocentrisme, l’héliocratisme de Cléanthe est strictement complémentaire de
ce dernier, puisqu’il accorde la prééminence au soleil sur les autres astres à
cause de son influence sur la vie terrestre. Privilégier la sphère des étoiles
fixes par rapport au soleil comme Philolaos, Platon ou Aristote suppose au
(« Mos geometricus, mos physicus », dans J. Brunschwig (éd.), Les stoïciens et leur logique,
Paris, Vrin, 1978, p. 125-126), serait d’origine stoïcienne la définition du cercle par la rotation
d’une droite autour d’un point citée par SEXTUS EMPIRICUS, Contre les géomètres 26 & 65-66.
Cette définition génétique pourrait sous-tendre la cosmologie de Cléanthe, puisqu’elle met au
principe du cercle un rayon mobile comme Cléanthe met au principe de la sphère cosmique le
Soleil tournant autour de la Terre. Cf. M. ISNARDI PARENTE, « Il fuoco conico di Cleante e i pitagorici », Filosofia e scienza nel pensiero ellenistico, Naples, Morano, 1991, p. 197-210.
34. P. BOYANCÉ, « L’Apollon solaire », Mélanges d’archéologie, d’épigraphie et d’histoire
offerts à Jérôme Carcopino, Paris, Hachette, 1966, p. 149-170 (165-169) et M. ISNARDI PARENTE,
art. cit. Les pythagoriciens ayant inspiré la théologie solaire de Cléanthe avaient bien sûr une
conception du soleil différente de celle de Philolaos (voir note 32).
Page 10
View in PDF(opens in a new window)contraire de subordonner les cycles de la vie terrestre à l’éternelle identité à
soi du mouvement du ciel 35, et celui-ci à l’immobilité d’un principe encore
supérieur. Si Cléanthe reconnaissait sans doute le rôle capital de l’éther dans
le maintien de la cohésion du monde, il accordait plus de poids au soleil
parce qu’il adoptait un point de vue largement anthropocentrique, conformément à la conception stoïcienne du monde comme providentiellement
organisé à l’intention des dieux et des hommes.
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Cette dimension théologique de la cosmologie de Cléanthe n’oblige-t-elle
pas en fin de compte à attribuer au scholarque stoïcien une résistance religieuse et une incompréhension à l’égard des recherches astronomiques de
son temps? Marguerita Isnardi Parente estime que l’affrontement entre l’héliocentrisme d’Aristarque et la théologie solaire de Cléanthe avait pour fondement une divergence entre les méthodes ou les épistémologies des deux
théories : l’hypothèse d’Aristarque aurait été inacceptable du point de vue
de l’empirisme stoïcien, qui concevait la science comme une systématisation
de notre expérience sensible et ne pouvait accepter la remise en question de
la « représentation compréhensive » que nous avons du mouvement du
soleil 36.
Dans son témoignage sur l’accusation de Cléanthe, Plutarque décrit l’héliocentrisme d’Aristarque comme une tentative de « sauver les phénomènes »,
c’est-à-dire de rendre compte géométriquement des trajectoires observées
des astres par des mouvements circulaires uniformes. Dans un texte fameux,
Simplicius affirme que cette approche de l’astronomie aurait été élaborée
par Platon 37. La première théorie remplissant ce programme de recherche
est le modèle des sphères homocentriques d’Eudoxe, dont les insuffisances
conduiront à la formulation de modèles plus complexes. Archimède présente
ainsi la théorie d’Aristarque comme une « hypothèse », c’est-à-dire un modèle
géométrique, prétendant rendre compte des mouvements apparents des différents astres en posant que la Terre tourne sur elle-même et autour du
35. Timée 36c-d et Métaphysique L, 6, 1072a9-17. Cette cosmologie demeure néanmoins
largement géocentrique, car elle raisonne toujours du point de vue d’un observateur situé sur
Terre (voir J.-J. SZCZECINIARZ, op. cit.), d’où le refus général de l’hypothèse d’Aristarque chez
les philosophes et astronomes antiques, que Cléanthe se contente de transposer (et donc de renforcer) sur un plan « biologique ».
36. Lo stoicismo ellenistico, Bari, Laterza, 1993, p. 50-53.
37. SIMPLICIUS, Commentaire sur le traité Du ciel d’Aristote, p. 488 & 493 Heiberg.
GÉMINUS, Introduction aux phénomènes I, 19-21 fait remonter ce programme de recherche aux
pythagoriciens. Voir J. MITTELSTRASS, Die Rettung der Phänomene, Berlin, De Gruyter, 1963.
Cléanthe et l’astronomie mathématique
Page 11
View in PDF(opens in a new window)soleil 38. Cette dimension hypothétique de la théorie d’Aristarque semble
confirmée par le fait que son traité Sur les tailles et distances du soleil et
de la lune est fondé sur le modèle géocentrique: la raison en est sans doute
que ce problème ne fait pas intervenir la trajectoire des astres et qu’il est
donc indifférent de savoir lesquels sont immobiles pour le résoudre 39.
Cléanthe ne pouvait-il être qu’hostile à cette méthode transformant notre
expérience sensible en données pour des problèmes géométriques? Elle était
assurément plus en affinité avec la conception platonicienne de la connaissance 40 qu’avec celle des stoïciens, mais il ne faudrait pas pour autant exagérer l’empirisme de ces derniers, sous peine de le confondre avec celui de
la canonique épicurienne, qui dénonçait effectivement dans l’astronomie une
construction formelle et vide portant sur des réalités que nous ne pouvons
connaître 41. À l’inverse, les stoïciens ont utilisé et pratiqué l’astronomie, en
particulier dans un esprit polémique à l’égard des épicuriens. En témoigne
le chapitre consacré par le stoïcien Cléomède au calcul de la taille du soleil,
qui constitue une longue réfutation de la doctrine épicurienne selon laquelle
le soleil a une taille réelle proche de sa taille apparente 42.
Cet exemple montre bien comment des questions en apparence purement scientifiques pouvaient interférer avec des débats épistémologique,
théologique, voire éthique entre écoles philosophiques. Dans sa violente critique d’Épicure et dans le reste de son traité, Cléomède insiste en particulier sur l’impossibilité de faire confiance à la « vue en elle-même » et sur la
nécessité de se fonder sur la démonstration en astronomie: l’empirisme stoïcien admettait donc, contrairement à celui des épicuriens, les procédures
géométriques complexes des astronomes 43. On objectera toutefois que ce
stoïcisme ouvert aux sciences est caractéristique de Posidonius et de ses successeurs, dont la philosophie empruntait beaucoup à Platon et Aristote. Irait
dans ce sens un passage du géographe Strabon qui prend ses distances avec
« la recherche des causes » que Posidonius a selon lui pratiquée à l’excès et
en aristotélicien, alors que le premier stoïcisme l’aurait évitée « du fait du
caractère caché des causes » (Géographie II, 3, 8).
38. Arénaire I, 4-7 (cf. PLUTARQUE, Questions platoniciennes 1006c, qui distingue « l’hypothèse » d’Aristarque et l’héliocentrisme soutenu ouvertement par Séleucos de Babylone). Voir
T. HEATH, op. cit., p. 301-310, P. DUHEM, op. cit., t. I, p. 399-424 et G. LLOYD, op. cit., p. 237242.
39. T. HEATH, op. cit., qui édite, traduit et commente le traité d’Aristarque.
40. Voir PLATON, République VII, 529d-530c et l’article de J. Vuillemin dans ce numéro.
41. D. SEDLEY, art. cit. et T. BÉNATOUÏL, « La méthode épicurienne des explications multiples », Cahiers philosophiques de Strasbourg, n° 15, 2003, p. 15-47.
42. CLÉOMÈDE II, 1 et ÉPICURE, Lettre à Pythoclès 91.
43. A. TODD et R. BOWEN, Cleomedes’ Lectures on Astronomy, Berkeley, University of
California Press, p. 8-17.
Page 12
View in PDF(opens in a new window)Cette critique témoigne toutefois d’un désaccord épistémologique entre
Aristote et les premiers stoïciens plutôt que d’une méfiance sceptique de ces
derniers à l’égard des sciences 44. À l’époque de Cléanthe, le Portique est en
effet la seule école importante à s’intéresser positivement aux sciences
mathématiques : à côté des attaques systématiques des épicuriens et de l’indifférence hostile des cyniques, l’Académie adopte avec Arcésilas une position sceptique qui n’épargne pas ces sciences 45 et le Lycée se consacre essentiellement, après Straton, aux études historiques et rhétoriques. Ceci
n’implique pas que les premiers stoïciens se consacraient activement aux
mathématiques ou à l’astronomie, mais l’usage philosophique qu’ils faisaient
de leurs résultats joint aux critiques de celles-ci par les autres écoles mettaient les stoïciens en position et même en demeure de promouvoir et de
défendre ces sciences. En témoignent éloquemment les Phénomènes du
poète Aratos, qui intègrent dans un cadre épistémologique et théologique
stoïcien l’ordre des constellations tel qu’il avait été décrit par Eudoxe, et présente ainsi la connaissance détaillée du ciel comme une activité qui rend
hommage à la puissance bienfaisante de Zeus et service à l’humanité 46.
C’est assurément dans cet esprit que Zénon s’intéressait à l’astronomie
dans son traité Sur l’Univers : il y soutenait les explications habituelles des
astronomes concernant les mouvements et les éclipses du soleil et de la
lune 47. Zénon avait sans doute hérité de ses maîtres académiciens cet intérêt non technique mais sérieux pour l’astronomie et le recours systématique
à celle-ci comme confirmation de la rationalité de l’organisation du monde
(ND II, 54-57). Leur cosmologie cyclique obligeait en outre les stoïciens à
justifier et pratiquer l’astronomie, dans la mesure où la période entre deux
régénérations du monde, la Grande Année, était définie par le retour d’une
même conjonction des planètes et du soleil par rapport au zodiaque 48.
44. Pour les stoïciens, la science ne se définit pas par la connaissance des causes mais par la
certitude irréfutable, rendue possible par la systématicité (STOBÉE. II, 7, 5n = SVF III, 112).
45. Voir Lucullus 115-116 & 126-128 sur la critique épistémologique des mathématiques et
de l’astronomie par la Nouvelle Académie, qui ne rejetait pas pour autant les recherches dans
ces domaines. Arcésilas fut d’ailleurs l’élève d’Autolycos de Pitane et du géomètre Hipponicos
(DL IV, 29 & 32) et eut Ératosthène pour auditeur (STRABON, Géographie I, 2, 2).
46. T. BÉNATOUÏL, « Les signes de Zeus et leur observation dans les Phénomènes d’Aratos »,
in J. KANY-TURPIN (éd.), Signes et prédictions, Presses Universitaires de Saint Étienne,
Mémoires du Centre Jean Palerne, à paraître en 2005.
47. DL VII, 145-146 et STOBÉE I, 25, 3 = SVF I, 119-120. Zénon tenait aussi les comètes
pour des illusions d’optique (SÉNÈQUE, Questions naturelles VII, 19, 1), ce qui confirme que
les stoïciens ne s’en tenaient pas à la perception visuelle en matière astronomique.
48. G. Cambiano (Cambridge History of Hellenistic Philosophy, Cambridge University
Press, 1999, p. 596) a suggéré que la critique de Cléanthe contre l’héliocentrisme pouvait être
motivée par le souci de préserver cette doctrine. Il est vrai qu’Aristarque avait proposé un calcul de la Grande Année (P. TANNERY, « La grande année d’Aristarque de Samos », Mémoires
scientiques, Toulouse, Privat, 1912, t. II, p. 345-366) et obtenait un chiffre bien inférieur à ceux
qu’admettaient les stoïciens.
Page 13
View in PDF(opens in a new window)Cléanthe aurait-il été moins adepte de l’astronomie que son maître Zénon
et les autres stoïciens ? Plutarque souligne au contraire qu’en dépit des travaux manuels qu’il était obligé de faire pour vivre, « il écrivait sur les dieux,
la lune, les astres et le soleil 49 ». Il avait en effet pour rival Ariston de Chios,
ce stoïcien dissident qui soutenait que la partie physique de la philosophie
et donc l’étude du cosmos étaient inutiles et même au-delà des capacités
humaines 50. Comme on l’a déjà vu, Cléanthe avait au contraire à cœur de
défendre et d’approfondir les doctrines physiques et cosmologiques de
Zénon. De rares témoignages suggèrent même qu’il avait aussi adopté des
positions qui lui étaient propres en matière astronomique :
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Cléanthe s’intéressait à l’explication des mouvements des astres et
contestait l’autorité de l’astronomie mathématique en la matière, puisque sa
position va à l’encontre de celle de tous les astronomes antérieurs ou postérieurs à son époque, y compris ceux qui se réclament du stoïcisme 52. Ce
désaccord entre Cléanthe et l’astronomie ne porte toutefois pas sur une théorie sophistiquée, mais sur un point où les astronomes se contentaient de
décrire les mouvements apparents des planètes et du soleil par rapport aux
étoiles. Contrairement à Épicure, Cléanthe savait donc prendre ses distances avec les phénomènes, puisqu’il niait que ces mouvements apparents
d’ouest en est fussent réels. Réfutant une thèse identique à celle de Cléanthe,
le stoïcien Géminus rapporte qu’elle attribuait seulement aux planètes et au
soleil un mouvement d’est en ouest plus lent que celui des étoiles, ce décalage de vitesse étant censé produire l’impression d’un mouvement en sens
inverse 53. En adoptant ce modèle, Cléanthe critiquait donc apparemment
l’astronomie sur son propre terrain et refusait de laisser aux mathématiciens
le monopole de la distinction entre mouvement réel simple et mouvement
apparent complexe.
49. Qu’il ne faut pas s’endetter 830d = SVF I, 465.
50. DL VII, 160 et SVF I, 352-357.
51. PS.-PLUTARQUE, Opinions des philosophes II, 16, 1 (traduction G. Lachenaud, Paris,
Belles Lettres, 1993).
52. Contrairement à ce qu’affirme Duhem dans son très utile examen de l’histoire de la
position adoptée par Cléanthe (Le système du monde, op. cit. t. II, p. 157-171), Cléomède ne
soutient pas cette position : il admet que les planètes et le soleil sont emportés par la rotation
quotidienne du ciel d’est en ouest, mais leur attribue aussi un mouvement plus lent en sens
contraire à travers le zodiaque (Caelestia I, 2, 1-43 Todd).
53. GÉMINUS XII, 5-27, qui attribue la thèse à « de nombreux philosophes » (§ 19), terme
qui suggère peut-être une incompétence astronomique, comme le note Germaine Aujac dans
son édition du traité (Introduction aux phénomènes, Paris, Belles Lettres, 1975).
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Selon Anaxagore, Démocrite et Cléanthe, tous les astres se déplacent de l’Orient
vers l’Occident. Selon Alcméon et les mathématiciens, les planètes ont une course
inverse de celle des astres fixes, puisqu’elles se déplacent en sens contraire, de
l’Occident vers l’Orient 51.
Page 14
View in PDF(opens in a new window)Dans sa réfutation, Géminus objecte que la trajectoire apparente du soleil
ne peut pas s’expliquer par un simple retard sur le mouvement circulaire
quotidien des étoiles, dans la mesure où elle n’est pas parallèle à celui-ci mais
inclinée à travers les signes du zodiaque. Or Cléanthe semble avoir tenu
compte de ce problème dans sa théorie du mouvement du soleil :
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La dernière phrase montre que Cléanthe tenait compte du fait que le
soleil ne suit pas seulement les étoiles d’est en ouest mais change aussi de
latitude : sa trajectoire annuelle n’est pas un cercle mais une spirale autour
de la Terre et à l’intérieur de la sphère céleste, ayant pour point de départ
l’équateur céleste, que le soleil croise au moment des équinoxes. « Nord » et
« Sud » désignent ici les deux tropiques, qui marquent les « extrémités »
boréale et australe de l’écliptique (ou du cercle zodiacal), que le soleil parcourt en une année 55. Comme l’a souligné Duhem, Cléanthe semble donc
avoir « répudié les agencements d’orbes solides multiples par lesquels
Eudoxe et Calippe rendaient compte des mouvements célestes 56 ». Dans ce
modèle des sphères homocentriques adopté par Aristote, la trajectoire
annuelle du soleil était analysée comme la combinaison des mouvements circulaires réguliers de trois sphères ayant des axes, des sens et des vitesses de
rotation différents. Pour Cléanthe en revanche, la trajectoire hélicoïdale est
assez simple et naturelle pour être attribuée directement au soleil 57, qui la
parcourt — dans le même sens que la rotation du ciel mais plus lentement
— de manière autonome, comme il sied à un « flambeau intelligent » 58.
Au lieu de décomposer géométriquement la trajectoire apparente du
soleil, Cléanthe se contentait donc de décrire son allure et ses limites mais
tenait à expliquer physiquement celles-ci à partir de la nature du soleil. Tel
54. STOBÉE I, 25 3i, p. 211, 18-24 Wachsmuth. Ce résumé de la position de Cléanthe sur le
soleil est absent des SVF, bien qu’il soit confirmé par d’autres témoignages (SVF I, 501 et 542).
Hasard ou ironie de Stobée, il est suivi d’un résumé de la postion d’Aristarque.
55. Cf. GÉMINUS V, 16. Sur la spirale parcourue annuellement par le soleil du point de vue
d’un observateur terrestre, voir P. DUHEM, op. cit., t. I, p. 55.
56. P. DUHEM, Sauver les phénomènes, Paris, Vrin, 1983 (1908), p. 14.
57. On a là un nouvel indice des réserves de Cléanthe à l’égard du cercle et de la sphère
comme normes cosmologiques. Elles sont confirmées par le fait qu’il attribuait aux astres une
forme conique et non sphérique (SVF I, 508 et M. ISNARDI-PARENTE, art. cit.).
58. Tous les stoïciens semblent avoir soutenu que les mouvements des planètes, du soleil,
voire ceux des étoiles ne sont pas produits par l’éther qui les englobe et les entraînerait, ou par
des sphères auxquelles ils seraient attachés : leurs mouvements sont au contraire « volontaires »
(DL VII, 144, ND II, 43-44 & 54-55, GÉMINUS XII, 24, CLÉOMÈDE I, 2, 6-9).
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Selon Cléanthe, le soleil est un flambeau intelligent issu de la mer. Au sujet de ses
déplacements, il dit qu’ils sont fonction de la distance qui le sépare de la nourriture placée en dessous de lui, c’est-à-dire de l’océan [ou de la Terre], dont il
consomme les exhalaisons. Le soleil est emporté en un mouvement hélicoïdal dans
la sphère depuis [le cercle de] l’équinoxe vers le Nord et le Sud, qui correspondent
aux limites de l’hélice 54.
Page 15
View in PDF(opens in a new window)est le sens de la seconde phrase du témoignage de Stobée, qui fait dépendre
la course du soleil autour de la Terre du besoin qu’il a d’alimenter sa combustion en recueillant les « exhalaisons » de l’océan : les « limites » boréales
et australes de la trajectoire solaire au moment des solstices s’expliquent par
le fait que le soleil ne peut s’éloigner de la Terre au-delà d’un certain point
(ND III, 37). Or cette dépendance nutritive, qui affecte aussi les étoiles (ND
II, 118) 59, était absolument incompatible avec l’héliocentrisme d’Aristarque,
non seulement parce que celui-ci désolidarisait les étoiles et le soleil de la
Terre en les immobilisant, mais aussi parce qu’il impliquait que les étoiles
étaient à une distance si importante de la Terre (ARCHIMÈDE, op. cit.) qu’il
devenait inconcevable qu’elles recueillent les exhalaisons de celle-ci.
Pour les stoïciens, c’est donc l’interdépendance physique entre les éléments dont sont faits la Terre et les astres qui structure l’organisation du
monde. Si sa pureté et sa beauté ne sont pas remises en cause, le ciel n’est
plus un empire dans un empire. Sur ce point, le Portique rompt nettement
avec ses prédécesseurs — malgré tout ce qu’il leur emprunte — au profit
d’Héraclite. Les stoïciens, et en particulier Cléanthe, prétendaient trouver
chez lui leur conception du cycle des éléments, de l’alimentation des astres
et de l’embrasement périodique du monde 60, réactivant ainsi contre les
pythagoriciens, Platon, Aristote et les astronomes la critique adressée par
Héraclite à Pythagore: l’harmonie du monde ne réside pas dans sa structure
géométrique mais dans la tension des forces opposées et complémentaires
qui le composent 61.
La réfutation d’Aristarque par Cléanthe impliquait donc bien une réserve
à l’égard de l’astronomie mathématique en général, mais celle-ci devait
moins porter sur la méthode et les résultats de l’astronomie que sur leur
absence de fondement physique. Si la Terre est le foyer immobile et central
du monde, la raison ultime n’en est pas, selon les stoïciens, notre expérience
du mouvement et du repos ou la perfection géométrique de cette position
mais l’interdépendance des éléments et la fonction biologique de source
nourricière du monde que remplit la Terre : toute la matière combustible
étant concentrée en elle, les astres qui sont faits de feu doivent orbiter autour
d’elle pour recueillir ses exhalaisons. La perfection providentielle du monde
n’est d’ailleurs rien d’autre que cette interdépendance féconde de toutes ses
59. Les stoïciens mettaient même la Terre à l’origine de la révolution des cieux (SVF II,
583).
60. Cf. DL IX, 8-11, DK 22 A, 10-13 & B 30-31, 51-54, 64-67 et A. A. LONG, « Heraclitus
and Stoicism », Stoic Studies, Cambridge University Press, 1996, p. 35-57.
61. Alain PETIT, « Harmonie pythagoricienne, harmonie héraclitéenne », Revue de philosophie ancienne, vol. XIII, n° 1, 1995, p. 55-66 et T. BÉNATOUÏL, « Logos et échelle de la nature
dans le stoïcisme de Zénon et Cléanthe », Elenchos, vol. XXIII, n° 2, 2002, p. 297-331. L’idée
que les astres se nourrissent de la mer est rejetée par Aristote en Météorologiques II, 2, 354b
Page 16
View in PDF(opens in a new window)parties : le monde est au service des dieux et des hommes en ce sens qu’il est
physiquement organisé de manière à rendre les vies des astres et des hommes possibles et durables 62. C’est la cosmobiologie qui règle la géométrie et
l’axiologie du monde 63. Elle remet ainsi l’astronomie sur ses pieds ou plutôt la protège contre le formalisme de ses hypothèses en la subordonnant à
la physique. Aristarque devait bien apparaître à Cléanthe comme le disciple
péripatéticien de Straton, non seulement parce que son hypothèse révolutionnaire trahissait une ignorance de l’action divine dans le monde, mais
aussi parce qu’elle était rendue possible et légitime par l’indépendance épistémologique accordée par Aristote et ses successeurs aux sciences 64.
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La divinisation stoïcienne du monde n’est donc ni une justification de la
religion traditionnelle, ni une géométrisation du ciel, ni une sacralisation
empiriste des phénomènes, mais une rationalisation physique de l’équilibre
dynamique du monde. Elle n’hésite pas à faire usage des résultats de l’astronomie, qu’elle ne remet en cause que marginalement, mais conteste son
autonomie. Cette position a-t-elle été révisée après Cléanthe? On pourrait le
croire en lisant le plan de la physique stoïcienne que rapporte Diogène
Laërce (VII, 132-133) :
Le lieu relatif au monde se divise, disent-ils, en deux parties. D’un premier point
de vue il est également du ressort des scientifiques (πò τòν µαθηµáτων). De ce
point de vue on s’interroge sur les étoiles fixes et les planètes; on se demande par
exemple si le soleil a la dimension qu’il paraît avoir et semblablement pour la lune;
(on s’interroge encore) à propos de la rotation et de tous les sujets d’investigation
de cet ordre. Mais il y a un autre point de vue sur le monde, qui n’intéresse que les
philosophes de la nature, selon lequel est recherché quelle est l’essence du monde
et si le monde est créé ou bien incréé, s’il est animé ou inanimé, s’il est corruptible ou incorruptible, s’il est gouverné par une providence et de même pour les
autres questions.
C’est une division du travail cosmologique entre astronomie et physique
et non une intégration de la première dans la seconde qui semble défendue
dans cet exposé, qui remonte probablement à Posidonius, ce stoïcien à la fois
philosophe, historien, géographe et astronome. Il a en particulier cherché à
calculer la taille de la Terre et du soleil et s’est ainsi consacré aux mêmes
62. PHILON, Sur la providence II, 64-65 = SVF II, 655. Le nom de Cléanthe n’est pas mentionné dans ce témoignage, mais son influence y est attestée par l’allusion à la souveraineté du
soleil sur le monde.
63. Sur la « cosmobiologie » stoïcienne, voir D. HAHM, op. cit., ch. V.
64. M. ISNARDI PARENTE, Filosofia e scienza, op. cit., p. 139 sq.
De Cléanthe à Posidonius
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View in PDF(opens in a new window)Résumé : La critique de l’héliocentrisme d’Aristarque de Samos par le stoïcien Cléanthe
n’était-elle qu’une défense de la religion traditionnelle ? On montre qu’il n’en est rien, en
replaçant cette polémique dans le contexte des débats cosmologiques et épistémologiques
de l’époque hellénistique. Cléanthe devait d’abord considérer l’héliocentrisme comme un
produit de la physique sans dieu de Straton de Lampsaque. Par ailleurs, son adoption
d’une théologie solaire originale obligeait Cléanthe à se distinguer nettement de tout
héliocentrisme. Enfin, loin de les ignorer, Cléanthe discutait les constructions de l’astronomie mathématique et prétendait les relativiser au profit d’une explication cosmobiologique héraclitéenne des mouvements des astres.
Mots-clés : Héliocentrisme. Géocentrisme. Hestia. Stoïcisme. Astronomie grecque.
Abstract : Did the stoic Cleanthes write a treatise to refute Aristarchus of Samos' heliocentrism only to defend traditional greek religion ? The context of this debate shows rather
that Cleanthes had specific philosophical reasons to attack heliocentrism. First, he probably considered this hypothesis as an offshoot of Strato of Lampsachus' teachings, which
isolated physics from theology. Besides, Cleanthes defended an « heliocratic » cosmology,
which he must have wanted to distinguish sharply from heliocentrism. Finally, Cleanthes
criticized the method and some results of mathematical astronomy from a cosmobiological and heraclitean (rather than empiricist) point of view.
Key words : Heliocentrism. Geocentrism. Hestia. Stoicism. Greek astronomy.
65. CLÉOMÈDE I, 7 et II, 1, DL, VII, 144-146.
66. SIMPLICIUS, Commentaire de la Physique d’Aristote, p. 291-292 Diels, traduit et commenté par G. Aujac, op. cit. et R. BOWEN et A. TODD, op. cit.
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recherches qu’Aristarque de Samos deux siècles après lui 65. Ceci ne l’empêchait pourtant pas de continuer à défendre la plupart des thèses cosmologiques de Cléanthe, en particulier le fait que le soleil et tous les astres se
nourrissent des exhalaisons terrestres (DL VII, 145). Dans une analyse des
rapports entre physique et astronomie, Posidonius soutenait d’ailleurs que
seul le physicien peut, à partir de sa connaissance de la nature des corps
célestes, déterminer de manière rigoureuse quels corps sont en mouvement
et quels corps sont en repos 66. Or l’exemple qu’il citait à ce propos était précisément l’héliocentrisme, qu’il présentait comme une hypothèse géométriquement envisageable mais physiquement exclue. Si Posidonius se distinguait sans doute de Cléanthe en reconnaissant l’existence de problèmes
proprement mathématiques en cosmologie, il n’en restait donc pas moins
d’accord avec l’accusateur d’Aristarque pour faire de la physique stoïcienne
le fondement et le critère de toute astronomie.