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FREYBUSER G.
Cn
2
ARISTOPHANE,
L'INITIATION DÉVOILÉE
OU PARODIÉE ?
(d'apres les Nuées)
Marie-Laure FREYBURGER-GALLAND
L'initiation peut-elle être un ressort comique ? Une lecture “naive”
d'Aristophane met en évidence un certain nombre de coincidences qui ne
sont pas fortuites entre le sacré — et plus précisément l'initiation — et le
comique.
Comme le souligne P. Thiercy dans son livre Fiction et Dramaturgie
chez Aristophane, publié en 1986, l'initiation apparait dans de nombreuses comédies au niveau de la structure même de la pièce, de façon
dominante, sclon lui, dans la Paix, les Oiseaux, et les Grenouilles, de
façon secondaire dans les Acharniens, les Cavaliers, Ploutos, les Guépes
et les Nuées.
Faute de temps, nous nous bornerons à examiner le cas de cette derniére pièce. Dans les Nuées, contrairement aux Grenouilles, où Aristophane emprunte des éléments à l'initiation éleusinienne et sans doute aussi
dionysiaque sans aucun désir de parodier ces cultes initiatiques, il nous
semble, à première lecture, que nous nous trouvons devant une parodie
d'initiation destinée à faire rire les spectateurs aux dépens du sacré.
C'est ce que nous allons éludier avant de voir de quelles croyances se
moque exactement Aristophane.
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View in PDF(opens in a new window)ARISTOPHANE, L'INITIATION DÉVOILÉE OU PARODIÉE
MARIE-LAURE FREY BURGER-GALLAND
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Strepsiade y est accueilli par le “grand-préue” (qui est appelé iepeú au
I. L'ITINÉRAIRE INITIATIQUE
v. 359 par le chœur) pour l'interrogatoire d'usage
:
Le thème de l'initiation est clairement traité, annoncé et développé sans
v. 239
Hayes dè xatà ti;
pourquoi es-tu venu ?
ambiguïté.
v.250
a) Dès le début de la pièce, lorsque Strepstade, devant la maison de
Socrate, interroge un disciple, il se voit répondre au vers 140:
veux-tu savoir exactement ce que sont les choses divines ?
v.252
Où dép NAY Toig padntaterw Akyeıv
siade voulait introduire son fils
(cf. 111, €Adav Si6aoxou, “va te faire
instruire”) puis entrer lui-même (cf. 130, paënoopai, 142, nasntrc,
183, paëntiw), et celui de la spiritualité, des “mystères”, évoqué des le
xal avyyevéodat taic fpetépaion Gatpoaiv:
et entrer en relation avec nos divinilés ?
il n'est pas permis de le dire sinon aux disciples.
Où depic indique bien qu'il s'agit d'un interdit d'ordre religieux el
Laëntas ressemble par ses sonorités el sa formation à puotnç. Ce mot
fait le lien entre la connaissance intellectuelle, domaine dans lequel Strep-
Bove: ta dela npdypata elSévar vapor drt’ Eutiv dpdac;
Nous trouvons lá les aspects fondamentaux de l'initiation : “connaître
les choses divines” relève du domaine intellectuel évoqué précédemment,
mais fait partie, selon G. Méautis*, de l'initiation au même titre que la
dimension proprement mystique, la relation personnelle avec la divinité
(ouyyeveodar) qui est le but de tous les rites initiatiques.
c) Par un raccourci dramatique, Aristophane nous entraine, dès la
vers 143: Nopioar de tatta xpn puompia, “il faut considérer cela
réplique suivante, dans la scène d'initiation proprement dite. Elle est nelcomme des mystères”. Le terme est clair : il s'agit des cérémonies religicuses secrètes, mot habituel dans un contexte initiatique.
tement suggérée :
— au v. 254 par xadle éni tov lepov oxipnoda, “assicds-toi sur le
De fait, comme dans tous les cultes initiatiques, d'Eleusis à Pythagore,
le secret est demandé aux candidats à l'initiation! Ici, les disciples n'ont le
droit de rien divulguer de la doctrine du Maitre. Notons qu'aux vers 822-
que l'on trouve dans les rites éleusiniens? et dans ceux des mystères des
824, Strepsiade, à peine initié, s'empresse de révéler à son fils, sous le
sccau du secret, que Zeus n'existe pas: “Approche pour en savoir
se dandiner Socrate autour de Strepsiade sur son lit comme les prêtres de
‘plus ... Aie soin de n'en instruire personne”.
b) Nous retrouvons ensuite Strepsiade, à l'entrée même du “sancgrabat sacré”, qui évoque l'“intronisation” (Spoviopd¢ ou Bpdvwotc)
Corybantesf. D'ailleurs K.J. Dover suggère un jeu de scène qui ferait ici
Cybele dansent autour du lit sacré où se tient le futur initié”. Exiprouc,
étant un “mauvais lit”, peut aussi faire simplement penser à la misère de
Sociale et de ses disciples ou encore évoquer l'initiation par le sommeil
tuaire”, le dpovriotipiov (vers 94 et 142), dont le nom s'apparente
que l'on trouve aussi à Eleusisó,
tekcotypiov,
certes par sa finale à Boukeutipiov, dixaornpıov, eic.2, mais surtout à
“lieu d'initiation”, de la même famille que Toug
Tekoupevoug (v. 258) “ceux qui se font initier”. Le vers 94 définit le
par les iniliés d'Eleusis et sans doute dans d'autres cultes à mystères®.
dpovrisrnpiov comme le lieu d‘‘âmes sages” (yuyov copay) : le mot
“saupoudré” qui suggèrent une purification par la farine, comme dans les
— au v. 255 par otépavov qui évoque la “couronne” de myrte portée
— au v. 260 et 262 par nainddn, “fleur de farine” et xatanattôpevoc,
“me” renforce bien la dimension spirituelle.
4.“La scène d'initiation dans les Nuées d'Aristophane”, RHR, 118,
1. A. MOTTE a bien montré la distinction entre le secret éleusinien et celui d'autres
cultes dans son article, "Silence et secret dans les Mystères d'Eleusis", Actes du
Colloque de Liege et Louvain, 1984, paru en 1986, p. 317-334,
2. Cf. S.M. GoLnBerG, “A Note on Aristophanes’ ppovtiotipirov”, CPA, 71,
1976, p. 254-256.
3. Il ne s'agit certainement pas de “fantómes” comme le voudrait A.W.H. ADKINS,
dans “Clouds, Mysteries, Socrates and Platon”, Antichton, 4, 1970, p. 13-24.
1938,
p. 93.
5. Cf. E. Des PLACES, “Platon et la langue des mystères”, Etudes Platoniciennes,
1980, p. 84; voir Dion Chrysostome, XII, 33.
6. Platon, Euthydème, 277 d.
7. Clouds, édition commentée, Oxford, 1968.
8. CE. V. MAGNIEN, Les Mystères d’Eleusis, Paris, 1929, p. 118 et suiv.
9. Cf. Grenouilles, 330; Platon, Rép., 363 e.
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View in PDF(opens in a new window)rites de Sabazios on enduisait les mystes de boue ou de son, selon le
fameux texte de Démosthéne!?.
Cette première partie se termine par la question essentielle de Strepsiade au v. 259 : ti xepSava; “qu'y gagnerai-je ?”. Si Socrate y répond
sur un tout autre registre, c'est le Coryphée qui, bien plus tard, devant
l'insistance de Strepsiade au v. 461, TI neicopat; “que va-t-il m'arriver ?”, va répondre au v. 464: tnawtôtatov fiov ävipuney Sidéeic,
ARISTOPHANE, L'INITIATION DÉVOILÉE OU PARODIEE
?
189
les nótres”), el promettre de n'offrir aux autres “ni sacrifice, ni libation,
ni encens” (v. 426). Il est donc prêt désormais à entrer dans le dpov-
Tiompiov pour y recevoir la révélation totale, ayant auparavant subi
l'initiation des deux premiers degrés, suggérés peut-être, selon E. Des
Places’, successivement par les termes puompia (v. 143) el tobe tedovpévouc (v. 258).
Comme les Petits Mystères d'Agrai, réservés en principe aux jeunes
“tu mèneras la vie la plus enviable du monde”.
gens, le culte pratiqué par Socrate semble prévu pour eux el non pour un
d) En fait, Aristophane brûle les étapes et les mélange tout à ta fois
puisqu'il nous entraîne à assister ensuite à une sorte d'“époptic”, avec
ser son fils Phidippide à se faire initier et commence à lui révéler au
l'arrivée des Nuées.
sauras”.
vieillard comme Strepsiade. D'ailleurs, après son échec, celui-ci va pous-
Nous avons d'abord une “prière” (edxn, v. 263) en bonne et due
forme, commençant par la formule rituelle expnpetv (v. 263 et 297)!"
Puis Socrate appelle les divinités : ápénte ... pavnte (v. 266) ... ÉASeTE
TGS" eig Enideikıv (v. 269), “levez-vous ... apparaissez ... venez vous
montrer A cet homme”. Elles répondent à l'appel de leur prêtre et, lorsqu'elles approchent. Strepsiade exprime sa vénéralion et son extase
visuelle : o€Bopat (v. 293), noAutipntor (id.), bavepac (v. 322), Baëne
(v. 323), xadopú (v. 326), xadopäc (v. 332). L'aimosphére “épopuque”
est finement suggérée par tout ce vocabulaire.
v. 823 : 3 padov dvnp Zoeı, “ce qui fera de toi un homme, quand tu le
IL LA PARODIE
Est-ce une parodie ? Et de quels rites ?
Il cst vrai que tous les éléments que nous avons relevés sont mélés de
bouffonnerie et noyés dans des épisodes burlesques. Nous n'en mentionnerons que quelques uns :
Lorsque Strepsiade met son manteau sur la tète au vers 267, c'est, ditil, “pour ne pas étre mouillé” par la pluie que ne peuvent manquer de
Après l'“époptic”, Strepsiade doit entrer dans le Ppovtiornpiov pour
l'étape finale. Il doit y entrer “nu” (si l'on donne bien ce sens à yipvoc du
_v. 498 et non simplement celui de “sans manteau”) el s'apprête à subir les
épreuves initiatiques!?, En effet, au v. 436, le coryphée lui demande de se
livrer en confiance toi npetépoic nponddoiow, “à nos ministres” et il
répond aux v. 439-442 : “qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront, je leur
livre mon corps que voilà à battre, affamer, assoilfer, salir, geler, écorGUS ..
provoquer les Nuées.
Lorsqu'elles arrivent, il les salue bien par oéfopa:, au v. 293, mais
aussi par une pétarade (ävranonapôetv, ibid.).
Lorsque Socrate le fait déshabiller avant d'entrer dans le dpovriomprov, il croit que c'est pour y faire une perquisition (v. 498).
a) Or dans ces éléments certains ont voulu voir une parodie des riles
éleusiniens. C'est le cas de J. Girard" ou, plus proche de nous, d'A. W.H.
Adkins!5, pour qui il s'agit d'une véritable profanation, d'un blasphème.
Signalons qu'auparavant il a dû preter serment de renoncer aux autres
Mais, comme lui répond G.J. de Vries'®, il est presque impossible de se
cultes ( v. 423, “Veux-tu désormais ne reconnaître aucun autre dicu que
moquer impunément, même au théâtre, d'un culte aussi vénéré par les
10. Couronne, 259-260.
11. Cf. A. Difrericn, “Über eine Scene der Aristophanischen Wolken”, RAM,
1893, p. 283; P. Foucart, Les Mystères d'Eleusis, Paris, 1914, p. 310 et Grenouilles, v. 354.
12. Voir la scène de [lagellation de la Villa des Mystères à Pompéi. Pour le sens de
yúpvoc ici, contra G. LosreLo, Essai sur le costume grec, Paris, 1991, p. 269.
13. Cf. E. DES PLACES, op. cif., p. 85-87.
14. “La religion dans Aristophane”, Revue des deux Mondes, XXVIII, 1878,
15. Op. eit. p. 15. Adkins critique l'édition de Dover.
16 “Mystery Terminology in Aristophanes and Plato", Mnemosyne, 27, 1973,
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MARIE-LAURE FREYBURGER-GALLAND
Athéniens. Le procès d'Alcibiade, huit ans plus tard, le montre bien.
Même s'il y a des allusions éleusiniennes dans Les Nuées, elles ne sont
pas plus blasphématoires que dans Les Grenouilles où le chœur est
formé des initiés d'Eleusis.
C'est d'ailleurs dans une partie chorale, aux v. 303-305, que les allusions éleusiniennes sont les plus claires: le checur (des Nuées) fait l'éloge
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Cependant nous ajouterons que, comme sur certains bas-reliefs dionysiaques, le candidat à l'initiation s'avance nu, la tête voilée!?, Strepsiade
met son manteau sur la tête (v. 267) et se déshabille avant d'entrer dans le
povriotnpiov (v. 498), en enlevant même ses sandales (v. 858).
Cela suffit-il a transformer la secte socratique en secte dionysiaque ?
Nous en doutons, mais il faut noter que G. Méautis est le premier à avoir
de la terre de Cécrops (l'Attique}, “où se célèbrent des rites ineffables,
rapproché la prière de Socrate de très belles et très sérieuses prières que
où, pour recevoir les initiés, un sanctuaire s'ouvre en de saintes cérémonies”. Nous noterons que plusieurs mots de ces vers rappellent pour le
sens ou la forme des termes utilisés précédemment dans les dialogues :
éclairant entre l'expression evpnpeiv (v. 263) et etbnuüc que l'on trouve
l'on trouve chez les Tragiques. Il fait en particulier un rapprochement
au v. 287 des Euménides d'Eschyle dans la prière d'Oreste à Athéna. Il
compare aussi le mouvement efte ... etre des vers 269-274 des Nuées
áppitov tepav (v. 302) rappelle où dee (v. 140),
céBac (v. 302) rappelle oéBouar (v. 293),
puatoddxog (v. 303) rappelle puotípia (v. 143),
teheraic (v. 304) rappelle tobe teAoupévoug (v. 258),
avadeixvutat (v. 304) rappelle éniGeutiv (v. 269).
b) Comme dans le même passage choral, il est fait allusion à Bromios
(v. 311-313), à ses “chœurs mélodicux” et au “frémissement grave des
flûtes”, on a pu voir dans Ley Nuées des références à des rites dionysiaques,
C'est ce qu'a fait G. Méautis!? qui rapproche de façon très séduisante
des passages des Bacchantes d'Euripide et certains des Nuées. Ainsi
dans les v. 472-474 des Bacchantes, Penthée se renscigne sur les mysteres de Dionysos auprès d'un jeune homme qu'il croit être un adepte du
‘ dicu et, dans les v, 140 et suivants, Sirepsiade s'informe auprès d'un disciple de Socrate: äppnt’ dfaxyestoroiv eldevan fpotüv ... où depic
dxoteat o(e), “ce sont des mystères ineffables aux mortels qui ne sont pas
(“soit que vous siégiez sur les cimes de l'Olympe ou dans les jardins de
votre père Océan, soit que, aux bouches du Nil...”) au mouvement
analogue des vers 292-296 des Euménides ("soit qu'elle [Athéna] se
trouve dans les régions de la Libye ... soit qu'elle aille dans la plaine
Phlégréenne ...”). L'auteur souligne enfin les analogies de vocabulaire
dans les deux invocations: ainsi &Ador ... xAver du v. 297 des Euménides
et Avete ... bnaxcuoate des v. 269 et 274 des Nuées.
c) On pourrait même penser à une initiation pythagoricienne, étant
donné le contexte scientifique ou pseudo-scientifique des préoccupations
attribuées a Socrate par Aristophane : astronomie (v. 171, 201, 225 et
suiv.), météorologie (v. 368 et suiv.), géométrie (v. 202), géographie (v.
206 et suiv.), sciences naturelles (v: 145-169).
En ce qui concerne l'initiation à proprement parler, l'interrogatoire
préliminaire est complété par une épreuve de physiognomonie, chère à
Pythagore :
bacchanıs!®.. il Vest interdit d'en apprendre (le profit pour ceux qui les
Aux v. 476-479, le Chœur invite Socrate à “entreprendre le vicillard.
célèbrent)”, ressemble à où dépic Aéyetv (Nuées, v. 140).
G. Méautis rapproche aussi ép6v òpovta (Bacchantes, v. 470), “je le
sonder son intelligence et éprouver son jugement”. Socrate obéit en
s'adressant à Strepsiade : xatemé pot où Tov oautoù tpénov, “dis-moi
vis face à face”, de ovyyeveodaı (taîc Nepéaaic) (Nuées, v. 252),
quel est ton caractère”.
“entrer en relation avec les Nuées”.
Et l'auteur de conclure que Strepstade a beau faire partie des “porteurs
Ensuite Socrate fait se coucher Strepsiade (xataxAiver Seupi, v. 694),
et non plus s'asseoir, sur le même oxfunouc que tout à l'heure, mais cette
de thyrse”, il ne sera jamais un vrai “bacchant”, car il ne remplit pas
fois pour une sorte d'“incubation”, une “méditation” (txppóvticOV,
toutes les conditions requises pour faire un bon adepte. Il est en partiv. 695, éxppovrtloai, v. 697, ppovtite, v. 700) éveilléc (“que le sommeil
culicr trop vieux et sa mémoire est mauvaise (v. 629).
doux au cœur soit absent de tes yeux”, v. 705). Socrate revient d'ailleurs
17. Op. cit., p. 92-97.
18. Nous nous permettons d'emprunter la traduction proposée par R. Turcan dans
sa communication.
19. Voir le stuc de la Farnésine, Musée National des Thermes.
Page 5
View in PDF(opens in a new window)l'empêcher de dormir (v. 732), comme cela se passe dans l'initiation
pythagoricienne pour devenir “acoustique”, puis “ésotérique”, jusquà ce
qu'il ait trouvé la solution à son problème (ici, bien sûr, ne pas payer ses
créanciers ...).
d) S'agit-il donc d'un fatras héroï-comique d'éléments disparates,
choisis au hasard ou volontairement par Aristophane pour faire rire ?
De fait, beaucoup d'éléments se retrouvent dans la plupart des cultes à
mystères pour lesquels le modèle éleusinien est très fort?”: l'interroga-
Loire, le secret, l'intronisation, les rites de purification sont présents à peu
près partout. En outre, en dehors des éléments éleusiniens, sabaziaques,
corybantiques, dionysiaques ou pythagoriciens que nous avons relevés,
l'allusion à Trophonios du v. 50821, précédée de celle à un ‘gâteau de
miel” (v. 507), renforce l'idée d'un amalgame.
ARISTOPHANE, L'INITIATION DÉVOILÉE OU PARODIÉE ?
193
Le troisième. Théététe 155 e, évoque le secret et l'interdiction de
révéler quoi que ce soit aux non-initiés (pi tic Tév dpuritwv énaxoun ...) des “mystères” supéricurs?.
Il s'agirait donc là d'un lieu commun dans les milieux fréquentés par
Socrate repris par Aristophane qui, pour mieux caricaturer cette initiation intellectuelle, prend les mots avec leur sens concret et invente des
étapes réelles, calquées sur celles des initiations religieuses, d'où une
source supplémentaire de comique. C'est un procédé qui lui est d'ailleurs
familier puisque, par exemple, dans la même pièce il représente Socrate
suspendu dans une corbeille afin de “marcher dans les airs” et surtout
“suspendre sa pensée” (v. 225 et 229).
II. L"*ORPHISME” DE SOCRATE
e) A moins que tout cela ne soit qu'un jeu rhétorique et sophistique.
Pour les philosophes, et sans doute aussi pour les sophistes, le monde de la
connaissance suppose lui aussi un rituel et des épreuves initiatiques pour
chose qu'une structure secondaire de la pièce. Il s'agit bien d'une parodie
celui qui “brûle du désir d'apprendre” (paënn&, v. 183).
de scène inilialique qui couvre beaucoup plus que les quelques vers rele-
Il est bien possible en effet que la métaphore iniliatique ait été fréquemment filée par les sophistes, peut-être par Socrate lui-même”. Elle
lui a été en tout cas attribuée à plusieurs reprises par Platon. Citons simplement trois passages bien connus qui utilisent le vocabulaire mystique
pour désigner l'accès à la sagesse, à la connaissance supérieure :
Le premier est celui que nous avons déjà cité à propos des rites corybantiques, Euthydéme 277 d-e : Socrate s'adresse à Clinias qui perd pied
dans une discussion serrée avec deux sophistes et lui dit: “Ils sont en
train de danser autour de toi comme les Corybantes ... Dis-toi que tu
entends en ce moment la première partie des mystères sophistiques”.
Dans le deuxième, Banquet 209 e-210 a, la révélation du Beau est
considérée comme l'initiation parfaite, le but final des “mystères” de
l'Amour. On y relève des mots appartenant au vocabulaire mystérique :
pundeínc, TeAea, Énontixa ...
Nous serions cependant tentée de voir dans l'initiation des Nuéey autre
vés par tous les commentateurs.
Certainement pas éleusinienne, probablement pas essenticllement dionysiaque ni même pythagoricienne, elle nous paraît plutôt avoir été
empruntée par Aristophane aux rites orphiques.
a) Passons rapidement sur le fait que les disciples sont obligés de jeûner
(v. 175 et 416 — rite qui se retrouve d'ailleurs dans beaucoup d'initiations, y compris Eleusis—, que leur mine pâle (qui les fait ressembler
“aux prisonniers laconiens de Pylos”, v. 186) montre bien l'austérité
de leur mode de vie, pour nous intéresser aux v. 420-422 qui peuvent
évoquer le végétarisme inhérent à l'orphisme (ct au pythagorisme
d'ailleurs) :
Pour ce qui est d'avoir l'âme dure, un zèle ennemi du sommeil, un estomac
frugal fait aux privalions, se contentant de salade pour diner (SupBpentdeinvou), sois sans souci ...
b) Mais, plus encore que les rites, mal connus et que l'orphisme peut
20. Cf. P. FOUCART, op. cit., passim.
partager avec d'autres Cultes à mystères, ce sont les paroles prononcées
21. Cf. Pausanias, IX, 39, 5 et Dover, op. cit., p. 163 : les consultants de l'oracle devaient apporter des gâteaux de miel pour apaiser les serpents censés habiter
l'antre de Trophonios.
22. Cf. ADKINS, op. cit., p. 24.
23. Cf, E. DES PLACES, op. cit., p. 89-94 et ADKINS, op. cif., p. 18-21; voir
aussi Phédon, 81 a; Phédre, 250 b; Epinomis, 986 c.
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View in PDF(opens in a new window)qui nous paraissent significatives, en particulier la prière de Socrate des
ARISTOPUANE, L'INTTIATION DÉVOILÉE OU PARODIÉE ?
195
Comme dans ce dernier extrait, les “Nuées” sont présentes dans quelv. 263-266.
ques fragments orphiques, en compagnie de l'Ether et du tonnerre??: fr.
En cffet, si chacun s'accorde à voir dans la Parabase des Oiseaux une
sorte de théogonie orphique, qui prouve qu'Aristophane connait assez
bien cette religion même s'il ne la partage pas, on peut rapprocher éps&c
cidétec (Oiseaux, v. 692) de eidevan dp9G¢ (Nuées, v. 250) et la prière
256, xepavvoBorot vepédar fr. 270, vedergwv. Même l'“Erèbe”, scruté
Thourioi, des 1V*-III° siècles avant J.-C., on trouve des expressions comme
de Socrate ressemble bien, comme l'a montré A. Dieterich” à certains
dotepoBAñta xepauvóv, doteponijti xepauvov ct Seonoivac” qui font
hymnes orphiques, pourtant beaucoup plus tardifs. L'auteur a en particulier rapproché les vers 269 et 274 :
penser à Bpovrnowépauvor (v. 265) el SEonoivar (v. 266).
EABETE ... inaxoúcate Sefdpevat Suolav xai toic lepoicı yapeioai
par les disciples de Socrate au v. 192, apparaît, lié à la Nuit, dans la
théogonie orphique?®. En outre, dans les fameuses lamelles orphiques de
c) Ces rapprochements peuvent encore être renforcés à nos yeux par
un mot du v. 332, Souptopavteic : Socrate explique à Strepsiade que les
venez ... écoutez ma prière, acceptez mon offrande, que les rites
Nuées sont les protectrices des “sophistes, devins de Thourioi, artistes en
sacrés vous soient agréables
médecine” et autres poètes chevelus ... Or une scolie de ce vers fait réfédes hymnes
rence au devin Lampon qui aurait été, en 444-443, l'un des dix fondateurs
31,v.6
ÉAgour' edpevéovtes En’ ebübroior Adyotc
de cette colonie panhellénique de Grande Grèce.
43, v.10
Ader’ in’ evdroug TERETAG
ebppuv ÉASÉ, páxap, xeyapiopéva 5" lepà Gétai
Favet’ En! edptporg lepoic xexapnóti duo.
lui avoir prédit son pouvoir’, était fort préoccupé de mystères et sans
46, v.8
51, v.17
Notons aussi la ressemblance troublante entre Ices v. 264-265 des
Nuées, dans lesquels Aristophane fait dire à Socrate :
Ce personnage, connu par ailleurs pour avoir été l'ami de Périclès et
doute adepte de l'orphisme?!. D'après W. Burkert, c'est peut-être lui qui
aurait infléchi Porphisme pythagoricien de Grande Grèce, plus particulièrement à Thourioi, vers un orphisme “athénien”, c'est-à-dire plus
proche des mystères d'Eleusis et des mystères dionysiaques?*, ce qui
O maitre souverain, Air infini, qui soutiens la terre suspendue dans
l'espuce, brillant Ether et vous, vénérables déesses qui portez le tonnerre et
expliquerait la teneur particulière des lamelles retrouvées dans la région
la foudre ...
de Thourioi, W. Burkert suggère même que la grande tombe du IV" siècle
et l'Hymne V?, qui dit en substance :
qui contenait des lamelles concernant les mystères et la divination
pourrait être celle de Lampon. Remarquons que le Chœur des Nuées
O fils de Zeus, ayant un pouvoir souverain toujours indestructible, soutien
des astres, du soleil et de la lune, qui dompte tout, ... Ether élevé, principe
amalgame sophistes et “devins de Thourioi”. Or l'on sait que Protagoras
de l'univers, germe brillant, porteur de lumière ..., en Uinvoquant, je te
tous les plans apparaitre comme une cité modèle et moderne, mais aussi
supplie ...
effrayer un conservaleur comme Aristophane.
avail Été chargé d'établir les lois de cette nouvelle cité? qui devait sur
ou encore l'hymne rapporté par Clément d'Alexandrie?*:
Maitre de l'Ether et de l'Hadès, toi qui mets en mouvement les vents et
couvre tout de tes nuées ... Viens, toi, le plus grand des dieux ..., invincible, incorruptibie, toi que l'Ether entoure de toute part ...
24. Op. cit., p. 275-283.
25. E. ABEL, Orphica, 1885, p. 60.
26. Sırömates, 5, 125-126. Voir O. KERN, Orphicorum fragmenta, 1922, fr. 248,
p. 265.
21. Op. cit. fr. 256, p. 271: fr. 270, 9. 274.
28. Oiseaux. v. 691, 693, 694 et O. Kern, fr. 54, p. 130.
29. O. KERN, op.cit., p. 106-108.
30. Cf. Plutarque, Per. 6 et Diodore XII, 10, 4. Voir RE. (Obst) s.v. “Lampon”, p. 580-581.
31. W. Burkert, “Le Laminette auree : da Orfeo a Lampone", Orfismo in Magna
Grecia, 1974, p. 81-104.
32. Op. cit., p. 103.
ge Cf. V. ENRENBERG, “The Foundation of Thurii”, A/Ph, 69, 1948, p. 164 et
Page 7
View in PDF(opens in a new window)d) L'accusation portéc par Aristophane contre Socrate serait alors
beaucoup plus claire. C'est d'orphisme qu'il le taxe, lout autant que de
sophistique. Il fait de lui le “gourou” d'un culte dangereux : de fait, si la
religion orphique ne refuse pas vraiment Zeus, comme Aristophane le
fait dire à Socrate aux v. 247, 253-254), elle l'insère dans toute une
théogonie compliquéc dans laquelle l'Ether, Phanès, la Nuit semblent
avoir priorité sur Zeus ct qui remet en cause la religion officielle.
Les “orphéotélestes” et autres charlatans dont parlent Platon, Plutarque
ct Théophraste?* ressemblent fort à ces “gucux, ces faces blémes, ces vanu-pieds” (v. 102-104) dont parle Aristophane. Les adeptes d'Orphée
vivent en marge de la société et Aristophane a symbolisé cela en enfermant les disciples dans la maison de Socrate dont ils n'ont pas le droit de
sortir (v.195 et 198-199).
Si Vópqixoc Bios est considéré par Platon? avec une certaine admiration, l'orphisme au V' siècle n'est plus guère représenté que par des
ARISTOPHANE, L'INITIATION DÉVOILÉE OU PARODIÉE ?
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pas étonnant d'y trouver des ressemblances avec d'autres rites, éleusiniens, dionysiaques ou pythagoriciens, étant donné l'interaction de ces
cultes. Le personnage de Lampon peut d'ailleurs avoir été à Thourioi un
excellent exemple de syncrétisme.
Strepsiade, initié incomplet mais rendu à la raison, met, à la fin de la
pièce, le feu au dpovriompıov, solution radicale pour éliminer les idées
subversives qui s'y sont développées. Aristophane pensait-il par ce
dénouement rappeler l'attitude des Crotoniates qui mirent le feu à la maison de Milon pour se débarrasser de Pythagore et de ses disciples ? Cela
n'a pas empêché la doctrine pythagoricienne comme la doctrine socratique de survivre !
En tout cas, si ce n'est pas pour des croyances “orphiques” que, plus de
vingt ans après Les Nuées, Socrate a été condamné à mort, il est peutêtre resté quelque chose de l'accusation d'Aristophane.
prêtres ambulanıs, vendeurs d'amulettes, qui discréditent un mouvement
spirituel de haut niveau. Il n'est cependant pas exclu que Socrate ait eu des
contacts avec celle religion et ail fréquenté les mêmes milieux que Lampon. A plus forte raison, il est encore plus probable qu'à Athènes même
Marie-Laure FREYBURGER-GALLAND
Université de Haute-Alsace (Mulhouse)
ou en Grande Grèce, Platon ait subi l'influence de communautés orphiques. Les accusations portées par Aristophane ne sont donc peut-être pas
complètement fantaisistes .
LA
..
Pour ridiculiser sa cible et montrer à son public le danger que représente Socrate? pour la jeunesse athénienne par ses idées en matière
d'éducation, de morale et de religion, Aristophane fait de lui un “orphéoteleste”. Il nous fait assister à l'initiation, manquée, du vicillard, Strepsiade et. réussie, de son fils, Phidippide.
C'est pourquoi Les Nuées pourraient bien nous fournir, outre une
structure originale et une lecture à plusieurs niveaux, des renseignements
intéressants sur les rites mal connus de l'initiation orphique. Il ne serait
34. Platon, Rép., 364 b-365 a; Plutarque, Propos, II, 3, 1; Theophraste, Carac.,
XVI, 11.
35. Lois, 782 c.
36. On notera que l'accusation portée par Thésée à l'encontre d'Hippolyte, chez
Euripide, Hipp., v. 952, montre bien à la fois le mépris dans lequel on tenait les
orphiques et le danger qu'ils représentaient pour l'ordre établi.
FREYBURGER-GALLAND Marie-Laure, Aristophane: l'initiation parodiée ou |
dévoilée ? : (d'après les Nuées) : L’initiation 11 (cf. N° 12910) 185-197. | La scène
au cours de laquelle Socrate initie Strepsiade doit être interprétée comme une
parodie des rites orphiques. Les intentions polémiques d’Aristophane.