La physiognomonie dans l'Antiquite grecque

Author
Byl, S.
Published in
Euphrosyne
Year
2003
Subject
PHYSIOGNOMY
Language
Français
Category
C9 Medicine
Archive number
3856

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>as be Byl S. La physiognomonie dans l’Antiquité grecque: SIMON BYL Université Libre de Bruxelles adeknudt@ulb.ac.be ETA AA on:LILAarie Les origines de la physiognomonie remontent très haut. Cette discipline est attestée au moins, dans l'antique Babylone, dès la fin du XVII siècle avant notre ère; elle apparaît alors comme une science codifiée qui, partant des caractéristiques physiques d'une personne, en tire des présages relatifs à son avenir; elle se situe à mi-chemin entre la divination et la rationalité, entre la mantique et la médecine?. Mais les premiers traités de physiognomonie conservés appartiennent à la littérature gréco-romaine. Ces traités définissent ainsi cette fausse science: «On pratique la physiognomonie (gvotoyvwpovodar) en examinant les mouvements, les poses, les couleurs, les expressions du visage, les cheveux, la finesse de la peau, la voix, la chair, les parties du corps ainsi que son ensemble» i. «La physiognomonie se propose de considérer et de discerner les qualités de l'âme d'après les qualités physiques»*. Retenons avec Marie-Hélène Marganne que «le mot grec physiognomonia, où l'on reconnaît les termes physis “nature” et gnömon “qui connaît”, désigne l'art de juger quelqu'un d’après son physique» >. Des descriptions physiognomoniques se découvrent dès l'aurore de la littérature grecque. ' Ce texte est le développement d'une communication donnée le 20 octobre 2000 à l'occasion du Colloque international et pluridisciplinaire consacré aux «Énigmes du visage» et organisé par l'Université de Picardie (Amiens), 2 Cf. FR. Kraus, Die physiognomonischen Omina der Babylonier, Leipzig, 1935; In., Texte zur babylonischen Physiognomonik, Berlin, 1939. J. BOTTERO, Annuaire 1968/9 de la TV" Section de l'École Pratique des Hautes Etudes, pp. 79-83. 3 [AristoTE], Physioguomonique, 806a 28 sq. 4 ANONYME LATIN, Physiognomonique, 2. 5 MARIE-HELENE MARGANNE, De la physiognomonie dans l'Antiquité gréco-romaine, in Rhetoriques du corps (edd. Ph. Dusots et Y. Witkin), Bruxelles, 1988, pp. 13-24 (avec une importante bibliographie à la n. 1). EVPHROSYNE, 31, 2003

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Ainsi, dans l’Jliade, le caractère du lâche et du brave est mis en relation avec des traits physiques, notamment avec le teint: «c'est là (=a un aguet) surtout que se fait voir le courage des guerriers; c'est la que se révèlent et le lâche et le brave. Le lâche, son teint (xpwg) prend toutes les couleurs; son cœur au fond de lui ne le laisse pas demeurer en place, immobile; il faut qu'il change de posture, qu'il se tienne accroupi, un moment sur un pied, un moment sur l'autre; et son cœur palpite à grands coups dans sa poitrine, quand il songe aux déesses du trépas; on entend claquer ses dents. Le brave, au contraire, on ne le voit pas changer de couleur (xpwc), ni se troubler bien fort, dès qu'il a pris son poste dans un aguet de guerre: il n'a plus qu’un vœu: être engagé au plus vite dans la sinistre mêlée». Dans l'Odyssée, la princesse Nausicaa accueille Ulysse, malgré l'état pitoyable dans lequel il est parvenu sur une plage de la Phéacie, en se fondant sur son aspect extérieur et les traits de son visage; elle commence par lui dire: «Tu sais bien, étranger, car tu n'as pas la mine d'un sot ni d'un vilain...»?. Au VII* siècle, Sémonide d’Amorgos®, dans une satire des femmes, distingue six types féminins définis par leur parenté avec des éléments naturels (la terre, la mer) ou avec des espèces animales (celles de la truie, de la renarde, de la chienne, de l’änesse, de la belette, de la cavale pur sang, de la guenon, de l'abeille). Ainsi la femme-guenon a la laideur sur son visage; elle connaît toutes les ruses et cherche toujours à faire tout le mal possible. Ici, la femme est comparée à un animal, en l'occurrence au singe; on lui attribue les qualités physiques et morales supposées de l'animal. L'œuvre du poète lyrique est particulièrement intéressante dans le domaine qui nous occupe car l'une des trois grandes méthodes de la physiognomonie classique est précisément celle fondée sur la comparaison animale? (les deux autres méthodes étant, comme nous le verrons, l'ethnologique et l'anatomique). Les Anciens se sont posé la question de savoir celui qui avait fondé la physiognomonie. Deux noms ont été cités: Pythagore et Hippocrate. C'est Aulu-Gelle, dans ses Nuits attiques, qui cite Pythagore dans un texte dans lequel nous trouvons une troisième définition antique de cette discipline: «Tout d'abord, Pythagore étudiait par la physiognomonie les jeunes gens qui s'étaient présentés à lui pour suivre son enseignement. Ce mot indique que l'on s’informe sur la nature et le caractère par des déductions tirées de l'aspect de leur face et visage, et de toute la contexture LA PHYSIOGNOMONIE DANS L'ANTIQUITÉ GRECQUE 229 Au TI‘ siècle de notre ère, Galien est d'un tout autre avis car il attribue *? et il écrit que la physiola paternité de la discipline à Hippocrate de Cos gnomonie est d'un secours indispensable a la médecine. Il est vrai que, dans les Epidémies hippocratiques de la fin du V* siècle, figurent plusieurs passages de physiognomonie. En effet, au livre Il des Épidémies, nous lisons: «Les individus roux (ruppoi), au nez pointu, aux yeux petits, sont méchants. Les individus roux (ruppoi), au nez camus, aux grands yeux, sont bons... Les individus grands, chauves, bègues, à voix faible, sont bons» !4. Ce texte hippocratique révèle l’ambivalence de la rousseur et il est de ceux qui confirment la réflexion de Gaston Bachelard selon laquelle «c'est un des traits fondamentaux d'une pensée valorisante que toute valeur peut être niée» >. Le livre II des Épidémies contient d'autres détails de physiognomonie: «... Avoir des dents en plus grand nombre est un signe de longévité. Les individus bègues, parlant vite, mélancoliques, bilieux, ayant le regard fixe sont emportés. Les individus ayant la tête grosse, les yeux noirs et grands, le nez gros et camus, sont bons. Les individus à yeux bleus, de haute taille, à tête petite, à col mince, à poitrine étroite, sont bien pris» '®. Ces textes prouvent que dès le V* siècle, la physiognomonie était pratiquée par les médecins. Nous avons d'autres témoignages contemporains qui confirment le succès de cette fausse science. Zopyros, un physiognomoniste, aurait dressé un étonnant portrait de Socrate, lui attribuant de nombreux vices; comme on se moquait, le philosophe répondit que sa nature était bien telle mais qu'il avait réussi à la vaincre par la raison. C'est Cicéron !? qui nous rapporte cette anecdote dont la source première doit être un dialogue de Phédon, un jeune ami de Socrate !8 dont le nom fut donné à l'un des plus grands dialogues de Platon. Il semble bien qu'en cette fin du VE siècle, Euripide ait émis des critiques à l'égard de cette discipline. En effet, dans sa tragédie Médée, il prête cette réflexion à l'héroïne: «Ö Zeus, pourquoi as-tu fourni aux humains des movens sûrs de reconnaître l'or de mauvais aloi, tandis que les hommes ne portent sur le corps aucune marque naturelle à quoi distinguer le pervers» '?. Deux sources antiques, Diogène Laërce 2? et Athénée?!, nous apprennent qu’Antisthéne (445-360), proche de Socrate et fondateur du mouvement cynique, écrivit un traité de physiognomonie. de leur corps ainsi que de son allure» !°, Quant à Porphyre, néo-platonicien du HI" siècle, il affirme que Pythagore fut le premier à pratiquer la physiognomonie et que le philosophe avait beaucoup appris en la matière grâce à ses voyages chez les Arabes, les Chaldéens et les Hébreux !!. ® HoMERE, Iliade XII, 278-286 (trad. P. MAZON). 7 HOMÈRE, Odvssée VI, 186 (trad. V. BERARD). 9 SÉMONIDE, Sur les femmes, 71-82. 2 Cf. GUILLAUME Rocca-SERRA, Homme et animal dans la physiognomonie antique, in L'animal dans UAntiquité, Paris, Vrin, 1997, pp. 133-139. Au XIX* siècle, G. SAND, dans 12 Cf. GALIEN VI, 797K; XIX, 530K. 13 Cf. Ip., Anim. Mor. Corp. Temp., 7. 1 Hippocrate, Epidémies II, 5, 1 (L V, 128). 15 GASTON BACHELARD, La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1965*, p. 122. 6 HIPPOCRATE, Epidémies 1, 6, 1 (LV, 132). Pune l'Ancien, Histoire naturelle XI, 273-274 s'étonne de la première de ces affirmations. Notons que l'auteur hippocratique des Airs, eaux, lieux associe aussi intimement le physique et le caractère (cf. A.E.L, XXIV, 7, p. 248 Jouanna). 17 Cf. CICÉRON, Tusculanes IV, 37, 80. blances physiques: qui peut nier les ressemblances morales? N'y a-t-il pas parmi nous des 18 DIOGÈNE LAËRCE, 2.105 mentionne un Zopyros parmi les dialogues authentiques de Phédon. Cf. W. K. C. GUTHRIE, Socrates, Cambridge, 1984 (rééd.), p. 77. 19 EURIPIDE, Médée, 516-519 (trad. L. MERIDIER). Du même auteur, cf. Hippolvte, 925-926. Ces deux textes sont mentionnés par Robert Joly dans son article La caractérologie antique, renards, des loups, des lions, des aigles, des hannetons, des mouches?» in Revue belge de Philologie et d'Histoire, 1962, p. 12, n. 2. Histoire de ma vie (Pléiade I, p. 17) écrira: «Les physiognomonistes ont constaté des ressem- 19 AULU-GELLE, Nuits artiques 1, 9, 2 (trad. R. MARACHE). 20 DIOGENE LAËRCE VI, 15. 1 Cf. PORPHYRE, Vie de Pythagore, 13; 54. 21 ATHENEE, Deipnosophistes XIV, 656f.

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Dans les Mémorables, Xénophon nous a laissé un fort beau texte concernant l'expression du caractère par les traits du visage. Ce texte relate une discussion de Socrate et du célèbre peintre Parrha mérite d'être cité intégralement: sios; il est long mais il «... Mais quoi! reprit Socrate, ce 231 taille et une position moyennes, elles indiquent (onpeiov) un hd caractère. Les grandes oreilles décollées annoncent sottise et je a i ms «Si les sourcils sont droits c'est un signe de mollesse, recourbés Me qu'il y a de plus captivant, de plus agréable, de plus amical, de plus désirable, de plus aimable, le caractère de l'áme, le reproduisez-vous, ou est-ce inimi table? - Le moyen, Socra nez, ils indiquent la dureté, vers les herpes un caractére moqueur e ni aucune des qualités dont tu paupière inférieure) se prolongent, c'est un signe de pupa u de ceux du côté des narines sont charnus comme chez les milans?’, | anceté» 28, i te, répondit-il, d'imiter ce qui n'a ni proportions, ni couleur: parlais tout à l'heure, et qui n'est même pas visible du tout? - Mais, reprit Socra te, n’arrive-t-il pas qu’un homme en regar de d'autres avec sympathie ou avec haine ? - Il me le semble, dit-il. - Et s’il arriv e du bonheur ou du malheur à un ami, trouves-tu le même visage à ceux qui s'y intéressen t et à ceux qui ne s'y intéressen t pas? - Non certes, par Zeus, dit-il: car le bonheur de nos amis fait briller de joie nos visages et leur malheur les assombrit. - Alors, reprit Socra te, on peut aussi représenter ces airs-là. Certainement, dit-il. - On peut dire aussi que la grandeur et la dignité, l'humilité et la bassesse, la modér ation et l'intelligence, la brutalité sièreté transparaissent sur le visag e en mouvement? - C’est vrai, et Ja groset dans les gestes des gens immob iles ou dit-il. - On peut donc les ment, dit-il. - Et qui crois-tu, dema imiter aussi? - Assurénda Socrate qu'on aime le mieu x voir, les hommes dont les traits reflètent un Caractère beau, honnéte, aimable ou ceux chez qui l'on voit des inclinations honteuses, perverses et haissables ? - Par Zeus, dit-il, la différence est grand e, Socrate» 22, Dans la deuxième moitié du IVe siécle, le grand nom de la philo sophie étant celui d'Aristote, il est temp s de se demander ce que le Stagi rite (384-322) pensait de la physiognomonie. Disons tout de suite qu'il y a un texte dans le traité de la Génér ation des animaux?3 qui se révéle assez ironique à l’égard des physiognom onistes; mais peut-être ce passage ne vise-t-il qu'un physiognomonist e particulier dont l'identité nous restera incon pare certaines personnes qui nue: «Ainsi, souvent par moquerie, ne sont pas parmi les belles on com- , soit à une chèvre soufflant du feu, soit à un mouton cossant. Et certain physiognomonist e (Quoroyvup wyv) ramenait tous les traits à emportait souvent l'adhésion de ceux de deux ou trois animaux, son auditoire». front large, l'exaltation, à un front petit, la vivacité; à un arrondi, la propension à la colèr e» 24, «Parmi les orcilles, les unes sont nues, d'autres velues, d'aut res sont intermédiaires: ce sont celles-ci les meilleures pour entendre. Mais elles ne révélent rien du caractére, De méme, elles sont grandes, petit es ou moyennes; elles sont fortement décollées, ou pas du abaissés, | \ bun (de l’iris, jaune comme les yeux des Senta ee ci le signe d'un très bon caractère et elle est la plus favorable à ic 29 l'acu | ir derniers (= les yeux intermédiaires entre les fixes et les clignotants) sont l'indice d'un excellent caractère, les seconds (les yeux = sont signe d’impudence, les premiers (les yeux clignotants) d a 5 a Tous ces textes font dépendre le caractère d un individu DE - rn priété du visage et plusieurs d’entre eux valorisent a Slang =si ques téristique parce qu'elle est située à égale distanze de eux si ri aa trouvons ici la valorisation du oa milieu» que le Stagirite fai alfa i j 3 ses ions de stent i iclostae fait allusion a une lane ti siognomonie. i animale: il valorise l'aiywróv et il attribue un excellent carre aux Di o dus dont la couleur de l'iris rappelle celle de 1 œil de la sn à au u à an il accorde un caractère méchant à ceux des individus dont a disposi mi on paupières évoque l'œil du milan. La valorisation de l'aiyonév myda ns “ d'abord par la couleur mise en cause (jaune doré) et me par nn lui-méme: les données de la vie quotidienne revelent qu'en Grèce, nn dans tous les pays méditerranéens, la chévre était — et est encore =a ne trés apprécié. Nous avons un phénoméne analogue, HN INNERER, cp ii du milan: l'œil du rapace qui repère sa proie et ne lui sins aucun ne d'en réchapper est regardé comme maléfique. De là, à accorder un car et Malgré ce texte, l'Histoire des anima ux, le premier en date des grand s traités biologiques d'Aristote, est émaillée de notations physiognom oniques: «A un grand front correspond la lenteur, à un front un caractère envieux» ‘0, ee oe (formés par la réunion de la paupiére me pu de a tout, ou moyennement, Avec une 25 In, ibid. 1, 11, 492a 32 - 492b 2. Jacques ANDRE, Anonvme latin. Traité de physiognomonie, Paris, 1981 pi 8 “écrit très justement: « Comme tout jugement risque d être subjectif, il d'établir des règles fixes écastant les erreurs possibles et parma ia ba lignei pee ‘est le rôle des onpeie, ie, indicia, indicia, signa, si les5 Signes signes, quii sont la manifestatio sols ou d'un sentiment, et qui font l'objet d'un enseignement dans les traités ». 2% Ip., ibid. 1, 9, 491b 15-18. | 4 rasta ae 27 Nous suivons la correction de ot xtéves en inriveg. Pour les raisons eng x ei notre livre Recherches sur les grands traités biologiques d'Aristote: sources écrites et préjugés, Bruxelles, 1980, p. 266, n. 12. 23 ARISTOTE, Histoire des animaux I, 9, 491b 24-26. 2? XENOPHON, Mémorables UI, 10, 3-5 (trad. É. CHAMBRY). 23 ARISTOTE, Generation des Anima ux IV, 3, 769b 18-21 (trad. P. Louis) . Mais ailleurs, c'est-à-dire dans les Premiers analytiques It, 27, 70b 6-7, le Stagirite écrira: «ll est possible de juger d’après les apparences corpor elles (Quoroyvwpoveiv), si on accord e que les affections naturelles provoquent un changement simultané dans le corps et dans l'âme». 24 Ip., Histoire des animaux I. 8, 491b 12-14 relle XI, 114 déclare ne pas croire à ces signes. (trad. P. Louis). PUNE l’Ancien, Histoir e naru- 29 Ip., ibid. 1, 9, 492a 3-4. 30 ibid, 1, 9, 492a 11-12. o u 31 i Dur msi op. cit., pp. 238-251. Il existe un autre texte d'Aristote à aees dossier de la physiognomonie: Premiers analytiques U, 27, 70b 14-16: «S il y = une À Le appartenant en propre à une espèce dernière, par exemple le courage aux lions, il est n Den n° qu'il y en ait aussi un signe, puisque nous avons supposé que le corps et l'âme pâtiss > ble». STR) Notons qu'ailleurs les individus aux jambes velues rappellent la chèvre (ou le bouc) et sont dits enclins à la lubricité. Cf. [Arıstore], Physiognamonie, 812b 14.

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méchant à un individu qui, par un seul trait, fait songer à un milan, il n'y a qu'un pas qu'un physiognomoniste n'hésite pas à franchir. Ajoutons dès à «Les signes du pessimiste: le visage est ridé, les yeux petits et abattus. L'abattement des veux indique deux choses: la mollesse et le caractère effé| | “2. mine ou la dépression et le pessimisme» présent que le milan est cité dans plusieurs textes de physiognom onistes et qu'il symbolise toujours la méchanceté 33. Avant Aristote, Platon avait fait dire 233 «Les signes de l'hypocrite: de la graisse autour du visage; des rides à Socrate que les âmes de ceux qui se sont complu aux injustices, autour des yeux; l'expression du visage semble somnolente» 44, Lun des Problèmes - ouvrage classé parmi les œuvres du Stagirite - pose la question suivante: «Pourquoi fait-on les portraits du visage?» et il ébauche bœufs. Ceux qui ont le visage maigre sont zélés, charnus, ils sont couards; tyrannies et rapines s'enfonceront dans des formes de milans (töv ixtivov)#. une réponse: «Est-ce parce que cette partie révèle le caractère des gens?» 35, Sous forme de questions, ce texte fournit une nouvelle définition de la physiognomonie. Gilbert Dagron a sans doute eu raison d'écrire que «comme l'astrologie, la physiognomonie est une fausse science qui pose de vraies questions et dont les réponses satisfont. Comment lire sur un visage ou dans un corps les pensées, les sentiments ou le destin d’un individu?...» 36, Dans ce texte, la physiognomonie est rapprochée de l'astrologie; elle peut l'être aussi de la chiromancie, autre fausse science à laquelle Aristote adhère aussi lorsqu'il soutient que les lignes de la main permettent de prévoir la durée de l'existence d'un individu: «Chez ceux qui doivent vivre longtemps, la main est divisée par un ou deux plis qui traversent toute la paume, chez ceux dont la vie est courte par deux plis qui ne se prolongent pas» 37, De l'Antiquité gréco-romaine ont survécu deux traités complets de physiognomonie; le premier, en grec, a été attribué par les Anciens à Aristote lui-même mais il est considéré aujourd'hui comme l'œuvre de péripatétic iens du IT siècle avant notre ère; il présente plusieurs points communs avec les textes de l'Histoire des animaux cités plus haut tels que la valorisatio n du juste milieu38, Ce traité proclame péremptoirement qu’«il est est nécessaire qu'un caractère déterminé découle d'un corps déterminé»? (avayxaiov émecBar tw toimde awpatt toiévôe Sravorav). Il distingue vingt-six types somatiques et psychologiques tels que l'avare, le couard, le courageux , l'équilibré, l'impudent, l’hypocrite, l’optimiste et le pessimiste. #0. Voici la traduction de quelques passages: «Les signes du lâche sont: ... une certaine pâleur au visage (tO xp60wmov)... expression du visage est changeante et dépressive»4!. 33 Cf. POLEMON, in R. FOERSTER, Scriptores Physiognomonici 1, 184, 19-20, Leipzig, Teubner, 1893. 36 GILBERT Dacron, Image de bête ou image de dieu. La physiognom onie dans la tradition grecque et ses avatars bvzantins, in Poikilia. Études offertes à Jean-Pierre Vernant, Paris, EHSS, 1987, p. 69-80. 37 ARISTOTE, Histoire des animaux I, 15, 493b 33 - 494a 1. Cf. aussi [Problèmes] 9644 33-39, 38 Cf. Physiognomonique, 811b 21 5q., 24 sq. et H.A., 492a 8 sq., 10 sq., XXXIV, 10, b30 sq. Voir G. E. Fisiognomica. Introduzione, traduzione e note, Milan, 1993, pp. 272-273. 31 Physiognomonique, 807b. le visage ne doit étre ni petit ni grand, c'est la qualité moyenne qui est la | meilleure...» 44. Toutes les parties du corps et particulièrement celles du visage sont examinées en vue d’un diagnostic physiognomonique. Pour le visage, ce sont le nez, les lévres, le front, les yeux, les oreilles et le teint. Voici quelques | exemples: 45 «Ceux qui ont de grandes oreilles sont comme des ânes» «Ceux qui ont de petites oreilles sont semblables à des singes» *. A «Ceux qui sont trop roux sont rusés: cela correspond aux renards» ne «Ceux qui sont trop blancs sont lâches: cela correspond aux femmes» à Pour comprendre cette affirmation, il faut savoir qu'en Grèce antique le blanc est associé à «très féminin» (l'esthétique grecque exigeait que la femme libre soit la plus blanche possible: c'est la raison pour laquelle elle renforçait la blancheur de son visage par du carbonate de plomb, la céruse); il faut savoir aussi que la femme était unanimement considérée comme moins courageuse que l'homme?. | «Ceux qui sont trop noirs sont laches: cela correspond aux Égyptiens et aux Ethiopiens»°°, Cette dernière affirmation est fondée sur la méthode ethnologique5! qui recourt aux qualités des différentes races humaines. «Les blonds sont courageux: cela correspond aux lions» °?. Le deuxième traité complet de physiognomonie est en latin et il date de la deuxième moitié du IV* siècle de notre ére53; l'auteur renvoie souvent à Aristoteles (entendez par lá au Pseudo-Aristote); il s'inspire aussi de Polémon, dont nous dirons un mot plus loin et d'un médecin Loxus, du Ive ou du IIIe siècle a.C. (sur ce dernier, voir l'étude de G. Misener, Loxus, Physician and #2 Jbid., 808a. 43 Ibid. . 4 ve 3 38 Ibid., 812a. Ibid. Ibid. Ibid. | 19 CE e. a. ARISTOTE, Histoire des antimaux IX, 1, 608a 33 - 608b 18, Voir nos Recherches..., op. cit., p. 280; pp. 216-217. L'Anonyme latin (voir infra) déclare au $ 4: «Le caractère féminin est ingénieux, coléreux, rancunier, sans pitié, envieux, sans résistance à la fatigue..., hypocrite, acariatre, irréfléchi et peureux», Physiognomonique, 812a. + ae i différentes méthodes, on peut consulter A. Mac C. ARMSTRONG, The Methods of 50 39 Physiognomonique, 805a 14. 10 Cf. GIAMPIERA Raina, Pseudo Aristotele. Fisiognomica, Anonimo ils font penser aux ánes et aux cerfs. Ceux qui ont le visage petit ont une petitesse de sentiments; ils correspondent au chat et au singe... Puisque 44 Ibid., 811b. Notons que, dès Homère, /liade 1, 225, le cerf était le symbole de la lácheté. 3 Cf. PLATON, Plıedon, 82a. 35 [ARISTOTE], Problèmes XXXVI, 1 (trad. Pierre Louis). R. LLoyD, Science, Folklore and Ideology, Cambridge, 1986, p. 24, n. 52. «Ceux qui ont le visage charnu sont paresseux: ils font penser aux Latino. Il Trattato di the Greek Physiognomonists, in Greece and Rome, 1958, pp. 52-56. 532 Physiognomonique, 812a. Cf. n. 31. 57 Cf. J. ANDRE, Anonyme latin. Traité de physioguomonie, Paris, 1981.

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Physiognomonist, in Classical Philology, 1923, pp. 1-22). LAnonyme commence son traité en écrivant: Ex tribus auctoribus quorum libros prae manu habui, Loxi medici, Aristotelis philosophi, Polemonis declamatoris, qui de physiognomonica scripserunt, ea elegi quae ad primam institutionem huius rei pertinent et quae facilius intelligantur. Au chapitre 9 de son traité, l'auteur anonyme fait l'historique de sa discipline: selon lui, la première méthode fut ethnologique (primo); plus tard (processu autem temporis...), apparut la méthode anatomique qui fut suivie en troisième lieu (tertium) par la méthode zoologique. Arrêtons-nous à ce que l'auteur nous apprend, dans ce chapitre, de la méthode anatomique: «Plus tard, on établit aussi la physiognomonie sur le principe de l'observation du visage ou de l'attitude correspondant à chaque sentiment, c'est-à-dire le visage de la colère, de la réflexion, de la crainte, du désir amoureux et de la folie furieuse. Donc, les physiognomonistes, observant toute personne dont le visage ressemblait à celui d'un furieux sans raison de l'être, à celui d'un homme en colère en l'absence de toute colère, à celui d'un inquiet en l'absence de l'inquiétude, la déclaraient ou furieuse ou coléreuse ou inquiète» 54, Voici une application de la méthode anatomique: «Le sot doit être ainsi: très blanc ou très noir, très enveloppé de chair, le ventre proéminent avec excès, les jambes épaisses, de petites articulations étroitement liées, les clavicules bien jointes et resserrées, le cou gros et court; il doit avoir les extrémités des mains et des pieds imparfaites, les mâchoires et les joues très charnues, le front bombé; son regard ne sera ni pénétrant ni assuré, mais grand ouvert» 55, «... Une sonorité désagréable, qu'elle soit ténue ou ressemble au bélement des moutons, indique la sottise»>°. Il faut se souvenir ici que selon un lieu commun développé notamment par Aristote «les moutons. sont les plus bêtes des quadrupèdes» >’. Nous avons vu qu'une des sources de l'Anonyme latin était Polémon, rhéteur et sophiste du II° siècle de notre ère; il était l'auteur d'une Physiognomonie dont l'original est perdu mais que nous connaissons grâce à une version arabe tardive. Polémon pensait que sa discipline devait avoir un but utilitaire: distinguer les individus honnêtes des individus malhonnétes. C'est ainsi qu'il prétend qu'en rencontrant une certaine personne et en n'ayant vu que ses yeux, il sut que «cet homme était foncièrement mauvais, s'adonnant à la concupiscence et à la débauche, de mœurs dissolues, licencieux, sans foi ni conscience; tous les vices se retrouvaient en lui. Et je ne l'ai vu qu'une seule fois» 8, De la même façon, rien qu'en observant le visage des intéressés, Polémon sut prédire que deux mariages ne pouvaient être célébrés. Il est y we 191 intéressant de constater que Polémon a consacré une part très importante de . son traité au visage et surtout aux veux *?. La physiognomonie s'apparente aussi à la prophétie; elle peut sallier aussi à l’onirocritie: on pourra interpréter une apparence physiognomonique dans un rêve comme à l'état de veille®. Artémidore, auteur, au II° siècle, d'un Onirocriticon, nous apprend ainsi que rêver d'un singe présage une rencontre avec un homme malin et fourbe®!. Comme les physiognomonistes de l'époque classique, il répertorie toutes les parties du corps et, à propos du nez, il écrit notamment: «Rever que l’on a le nez beau et bien formé est bon pour tous: car cela signifie beaucoup de délicatesse sensitive et de prévoyance dans la conduite, ainsi que de la recommandation auprès des grands: car quand les hommes aspirent lair par le nez, ils en sont soulagés» ne” Toujours au Il‘ siècle, Galien, dans sa doctrine des tempéraments, n'hésite pas à écrire: «Quelques-uns des signes physiognomoniques nous révèlent directement et sans aucun intermédiaire le tempérament. Ces signes sont, par exemple, ceux qui se rapportent à la couleur, aux cheveux, et encore à la voix ou aux fonctions des parties»®. Immédiatement après ces lignes, le médecin de Pergame cite les passages physiognomoniques du chapitre VIII du premier livre de l'Histoire des animaux, mentionnés plus haut. Cette fausse science, apparue en médecine dans les traités d'Hippocrate, est donc toujours à l'honneur six siècles plus tard dans l’œuvre de son plus brillant thuriféraire. Dans son remarquable article cité à la note 5, Marie-Hélène Marganne a souligné l'impact de la physiognomonie sur la médecine, la littérature, le théâtre (les masques), l'art oratoire, la biographie (particulièrement chez 64 et Ammien Marcellin), l’art et la vie sociale (p. 16-24). Suétone Cette fausse science, apparue il y a prés de quatre mille ans, ne disparut pas avec la fin de l'antiquité. Sans vouloir le moins du monde étre exhaustif, nous rappellerons quelques noms et quelques dates. Ibn Sina, connu en Occident sous le nom d’Avicenne (né en 980), classe dans la physique la physiognomonie, comme d'ailleurs la science de l'interprétation des songes®. 59 Avant Polémon, Cicéron avait écrit dans le de Oratore, 3.221: «le miroir de l'âme, c'est la physionomie, comme son truchement (lat. indices), ce sont les yeux» et dans le de Legibus, 27: on «les veux extrémement expressils disent les émotions qui s'emparent de notre âme, et ce qu appelle le visage, dont Vanalogue ne peut exister chez aucun être vivant autre que l'homme, une dénote le caractère». Déjà du Ie siècle a.C., l'Anthologie Palatine (7.661) nous a conserve épigramme funéraire de Léonidas de Tarente établissant l'existence d'un physiognomoniste du nom d'Eusthénès, spécialisé dans l'examen des yeux. 60 Cf. B. P. REARDON, op. cit., p. 247. 51 Cf. ARTÉMIDORE, La clef des songes, 2, 12. $1 55 5 57 ANONYME LATIN, 9 (trad. J. André). Ibid., 93. /bid., 78. ARISTOTE, Histoire des animaux IX, 3, 610b 20-28. Voir notre article Lerhologie dans les traités biologiques d'Aristote, in Les Etudes Classiques, 66 (1998), p. 243. 58 Cf. Foerster, v. 1, pp. 118-120. Voir B. P. REARDON, Courants littéraires grecs des He et THE siècles après J.-C. Paris, 1971, p. 244. Notons ici qu'Adamantios (première moitié du Ive siècle), dont nous possédons l'Épitomé, présente son œuvre comme une paraphrase de Polémon. $2 lo., ibid. I, 27. Nous suivons la traduction de A. J. FESTUGIÈRE, La clef des songes, Paris, Vrin, 1975. Sur ce sujet, voir l'article de R. A. Pack, Artemidorus and the Physiognomonists, in Transactions and Proceedings of the American Philological Association, 1941, pp. 321-334. #3 GALIEN, Que les mœurs de l'âme sont la conséquence des tempéraments du corps, 7 (trad. Ch. DAREMBERO). Cf. l'étude de C. E. Evans, Galen the Physician as Physiognomonist, in American Philol. Assoc. Trans. and Proc., 76 (1945), pp. 287-298. es Cf. J. Couissin, Suétone physiognomoniste dans les vies des XII Césars, in Revue des études latines, 31 (1953), p. 234-256. 65 Cf. DANIELLE JACQUART et FRANCOISE MicHAup, La médecine arabe et l'Occident médiéval, Paris, 1996, p. 14.

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Au XVI: siècle, Girolamo Cardano (1501-1576) fut l'auteur d'une Metoposcopia libris tredecim et octingentis faciei humanae eiconibus complexa (Paris, 1658) et Gian Battista Della Porta écrivit une De huumana physiognomonia (1586) en trois livres. Au XVIII* siècle, un nom est à retenir: celui du Suisse Jean Gaspard Lavater qui écrivit dans son Essai sur la physiognomonie destiné à faire connaître l'honime et à le faire aimer (1, La Haye, 1781, p. 13): «Plus d'une fois, j'avais commencé à lire les auteurs qui ont écrit sur la physiognomonie, mais sans pouvoir soutenir le verbiage du plus grand nombre, et je découvris que la plupart d’entre eux n'avaient fait que piller Aristote. Je renonçai donc aux livres, pour m'attacher comme auparavant à l'étude de la nature elle-même et des images qui la représentent...» 7, Au XX° siècle, cette discipline, codifiée comme une science, possède encore des adeptes qui, tel Jean Des Vignes Rouges 6, se réclament toujours d'Aristote. ABSTRACT Physiognomonics appears in Babylonia, about four thousand vears ago. But the first treatises of physiognomonics belong to the Greco-roman literature: Physiognomonics of the pseudo-Aristotle and the Treatise of Physiognontonics of a latin Anonymous from the IVth century. One finds nevertheless traces of physiognomonics in the poems of Homer. The ancients have attributed the origin of that science to Pythagoras or to Hippocrates. Physiognominics, fouded on three methods, did not disappear at the end of Antiquity: in 1781, Lavater wrote an important book Essai sur la physiognomonie. KEY worDs: Aristote; visage; âme. $ L'ouvrage a été réimprimé à Paris en 1990 aux éditions Aux amateurs de livres. 67 Texte cité par MARIE-HELENE MARGANNE, op. cit., p. 24. De J. G. LAVATER, il faut mentionner les Physiognomonische Fragmente, Leipzig, 1775-1778, œuvre à laquelle collabora Goethe. Honoré DE BALZAC, La Physiologie du mariage, La Pléiade, t. X, p. 734, dira: «La Physiognomonie de Lavater a créé une véritable science. Elle a pris place enfin parmi les connaissances humaines...». 68 Cf. JEAN DES VIGNES ROUGES, Les révélations du visage, Paris, 1937, p. 12. Voir nos Recherches..., op, cit. p. 268, n, 21.