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Byl S.
La physiognomonie
dans l’Antiquité grecque:
SIMON BYL
Université Libre de Bruxelles
adeknudt@ulb.ac.be
ETA
AA
on:LILAarie
Les origines de la physiognomonie remontent très haut. Cette discipline
est attestée au moins, dans l'antique Babylone, dès la fin du XVII siècle
avant notre ère; elle apparaît alors comme une science codifiée qui, partant
des caractéristiques physiques d'une personne, en tire des présages relatifs à
son avenir; elle se situe à mi-chemin entre la divination et la rationalité, entre
la mantique et la médecine?.
Mais les premiers traités de physiognomonie conservés appartiennent à
la littérature gréco-romaine. Ces traités définissent ainsi cette fausse science:
«On pratique la physiognomonie (gvotoyvwpovodar) en examinant les mouvements, les poses, les couleurs, les expressions du visage, les cheveux, la finesse
de la peau, la voix, la chair, les parties du corps ainsi que son ensemble»
i.
«La physiognomonie se propose de considérer et de discerner les qualités
de l'âme d'après les qualités physiques»*. Retenons avec Marie-Hélène
Marganne que «le mot grec physiognomonia, où l'on reconnaît les termes
physis “nature” et gnömon “qui connaît”, désigne l'art de juger quelqu'un
d’après son physique» >.
Des descriptions physiognomoniques se découvrent dès l'aurore de la
littérature grecque.
' Ce texte est le développement d'une communication donnée le 20 octobre 2000 à
l'occasion du Colloque international et pluridisciplinaire consacré aux «Énigmes du visage» et
organisé par l'Université de Picardie (Amiens),
2 Cf. FR. Kraus, Die physiognomonischen Omina der Babylonier, Leipzig, 1935; In., Texte
zur babylonischen Physiognomonik, Berlin, 1939. J. BOTTERO, Annuaire 1968/9 de la TV" Section
de l'École Pratique des Hautes Etudes, pp. 79-83.
3 [AristoTE], Physioguomonique, 806a 28 sq.
4 ANONYME LATIN, Physiognomonique, 2.
5 MARIE-HELENE MARGANNE, De la physiognomonie dans l'Antiquité gréco-romaine, in Rhetoriques du corps (edd. Ph. Dusots et Y. Witkin), Bruxelles, 1988, pp. 13-24 (avec une importante
bibliographie à la n. 1).
EVPHROSYNE, 31, 2003
Page 2
View in PDF(opens in a new window)Ainsi, dans l’Jliade, le caractère du lâche et du brave est mis en relation
avec des traits physiques, notamment avec le teint: «c'est là (=a un aguet)
surtout que se fait voir le courage des guerriers; c'est la que se révèlent et le
lâche et le brave. Le lâche, son teint (xpwg) prend toutes les couleurs; son
cœur au fond de lui ne le laisse pas demeurer en place, immobile; il faut qu'il
change de posture, qu'il se tienne accroupi, un moment sur un pied, un
moment sur l'autre; et son cœur palpite à grands coups dans sa poitrine,
quand il songe aux déesses du trépas; on entend claquer ses dents. Le brave,
au contraire, on ne le voit pas changer de couleur (xpwc), ni se troubler bien
fort, dès qu'il a pris son poste dans un aguet de guerre: il n'a plus qu’un vœu:
être engagé au plus vite dans la sinistre mêlée».
Dans l'Odyssée, la princesse Nausicaa accueille Ulysse, malgré l'état
pitoyable dans lequel il est parvenu sur une plage de la Phéacie, en se fondant
sur son aspect extérieur et les traits de son visage; elle commence par lui dire:
«Tu sais bien, étranger, car tu n'as pas la mine d'un sot ni d'un vilain...»?.
Au VII* siècle, Sémonide d’Amorgos®, dans une satire des femmes,
distingue six types féminins définis par leur parenté avec des éléments naturels (la terre, la mer) ou avec des espèces animales (celles de la truie, de la
renarde, de la chienne, de l’änesse, de la belette, de la cavale pur sang, de la
guenon, de l'abeille). Ainsi la femme-guenon a la laideur sur son visage; elle
connaît toutes les ruses et cherche toujours à faire tout le mal possible. Ici,
la femme est comparée à un animal, en l'occurrence au singe; on lui attribue
les qualités physiques et morales supposées de l'animal. L'œuvre du poète
lyrique est particulièrement intéressante dans le domaine qui nous occupe
car l'une des trois grandes méthodes de la physiognomonie classique est
précisément celle fondée sur la comparaison animale? (les deux autres
méthodes étant, comme nous le verrons, l'ethnologique et l'anatomique).
Les Anciens se sont posé la question de savoir celui qui avait fondé la
physiognomonie. Deux noms ont été cités: Pythagore et Hippocrate.
C'est Aulu-Gelle, dans ses Nuits attiques, qui cite Pythagore dans un
texte dans lequel nous trouvons une troisième définition antique de cette
discipline: «Tout d'abord, Pythagore étudiait par la physiognomonie les
jeunes gens qui s'étaient présentés à lui pour suivre son enseignement.
Ce mot indique que l'on s’informe sur la nature et le caractère par des
déductions tirées de l'aspect de leur face et visage, et de toute la contexture
LA PHYSIOGNOMONIE DANS L'ANTIQUITÉ GRECQUE
229
Au TI‘ siècle de notre ère, Galien est d'un tout autre avis car il attribue
*? et il écrit que la physiola paternité de la discipline à Hippocrate de Cos
gnomonie est d'un secours indispensable a la médecine. Il est vrai que,
dans les Epidémies hippocratiques de la fin du V* siècle, figurent plusieurs
passages de physiognomonie. En effet, au livre Il des Épidémies, nous lisons:
«Les individus roux (ruppoi), au nez pointu, aux yeux petits, sont méchants.
Les individus roux (ruppoi), au nez camus, aux grands yeux, sont bons...
Les individus grands, chauves, bègues, à voix faible, sont bons» !4. Ce texte
hippocratique révèle l’ambivalence de la rousseur et il est de ceux qui confirment la réflexion de Gaston Bachelard selon laquelle «c'est un des traits
fondamentaux d'une pensée valorisante que toute valeur peut être niée» >.
Le livre II des Épidémies contient d'autres détails de physiognomonie:
«... Avoir des dents en plus grand nombre est un signe de longévité. Les individus bègues, parlant vite, mélancoliques, bilieux, ayant le regard fixe sont
emportés. Les individus ayant la tête grosse, les yeux noirs et grands, le nez
gros et camus, sont bons. Les individus à yeux bleus, de haute taille, à tête
petite, à col mince, à poitrine étroite, sont bien pris» '®. Ces textes prouvent
que dès le V* siècle, la physiognomonie était pratiquée par les médecins.
Nous avons d'autres témoignages contemporains qui confirment le
succès de cette fausse science.
Zopyros, un physiognomoniste, aurait dressé un étonnant portrait de
Socrate, lui attribuant de nombreux vices; comme on se moquait, le philosophe répondit que sa nature était bien telle mais qu'il avait réussi à la
vaincre par la raison. C'est Cicéron !? qui nous rapporte cette anecdote dont
la source première doit être un dialogue de Phédon, un jeune ami de
Socrate !8 dont le nom fut donné à l'un des plus grands dialogues de Platon.
Il semble bien qu'en cette fin du VE siècle, Euripide ait émis des critiques
à l'égard de cette discipline. En effet, dans sa tragédie Médée, il prête cette
réflexion à l'héroïne: «Ö Zeus, pourquoi as-tu fourni aux humains des
movens sûrs de reconnaître l'or de mauvais aloi, tandis que les hommes ne
portent sur le corps aucune marque naturelle à quoi distinguer le pervers» '?.
Deux sources antiques, Diogène Laërce 2? et Athénée?!, nous apprennent
qu’Antisthéne (445-360), proche de Socrate et fondateur du mouvement
cynique, écrivit un traité de physiognomonie.
de leur corps ainsi que de son allure» !°, Quant à Porphyre, néo-platonicien
du HI" siècle, il affirme que Pythagore fut le premier à pratiquer la physiognomonie et que le philosophe avait beaucoup appris en la matière grâce à
ses voyages chez les Arabes, les Chaldéens et les Hébreux !!.
® HoMERE, Iliade XII, 278-286 (trad. P. MAZON).
7 HOMÈRE, Odvssée VI, 186 (trad. V. BERARD).
9 SÉMONIDE, Sur les femmes, 71-82.
2 Cf. GUILLAUME Rocca-SERRA, Homme et animal dans la physiognomonie antique,
in L'animal dans UAntiquité, Paris, Vrin, 1997, pp. 133-139. Au XIX* siècle, G. SAND, dans
12 Cf. GALIEN VI, 797K; XIX, 530K.
13 Cf. Ip., Anim. Mor. Corp. Temp., 7.
1 Hippocrate, Epidémies II, 5, 1 (L V, 128).
15 GASTON BACHELARD, La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1965*, p. 122.
6 HIPPOCRATE, Epidémies 1, 6, 1 (LV, 132). Pune l'Ancien, Histoire naturelle XI, 273-274
s'étonne de la première de ces affirmations. Notons que l'auteur hippocratique des Airs, eaux,
lieux associe aussi intimement le physique et le caractère (cf. A.E.L, XXIV, 7, p. 248 Jouanna).
17 Cf. CICÉRON, Tusculanes IV, 37, 80.
blances physiques: qui peut nier les ressemblances morales? N'y a-t-il pas parmi nous des
18 DIOGÈNE LAËRCE, 2.105 mentionne un Zopyros parmi les dialogues authentiques de
Phédon. Cf. W. K. C. GUTHRIE, Socrates, Cambridge, 1984 (rééd.), p. 77.
19 EURIPIDE, Médée, 516-519 (trad. L. MERIDIER). Du même auteur, cf. Hippolvte, 925-926.
Ces deux textes sont mentionnés par Robert Joly dans son article La caractérologie antique,
renards, des loups, des lions, des aigles, des hannetons, des mouches?»
in Revue belge de Philologie et d'Histoire, 1962, p. 12, n. 2.
Histoire de ma vie (Pléiade I, p. 17) écrira: «Les physiognomonistes ont constaté des ressem-
19 AULU-GELLE, Nuits artiques 1, 9, 2 (trad. R. MARACHE).
20 DIOGENE LAËRCE VI, 15.
1 Cf. PORPHYRE, Vie de Pythagore, 13; 54.
21 ATHENEE, Deipnosophistes XIV, 656f.
Page 3
View in PDF(opens in a new window)Dans les Mémorables, Xénophon
nous a laissé un fort beau texte
concernant l'expression du caractère par
les traits du visage. Ce texte relate
une
discussion
de Socrate et du célèbre peintre Parrha
mérite d'être cité intégralement:
sios; il est long mais il
«... Mais quoi! reprit Socrate, ce
231
taille et une position moyennes, elles indiquent (onpeiov) un hd
caractère. Les grandes oreilles décollées annoncent sottise et je a
i ms
«Si les sourcils sont droits c'est un signe de mollesse, recourbés Me
qu'il y a de
plus captivant, de plus agréable,
de plus amical, de plus désirable,
de plus
aimable, le caractère de l'áme, le
reproduisez-vous, ou est-ce inimi
table? - Le
moyen, Socra
nez, ils indiquent la dureté, vers les herpes un caractére moqueur e
ni aucune des qualités dont tu
paupière inférieure) se prolongent, c'est un signe de pupa u de
ceux du côté des narines sont charnus comme chez les milans?’,
|
anceté» 28,
i
te, répondit-il, d'imiter ce
qui n'a ni proportions, ni
couleur:
parlais tout à l'heure, et qui n'est
même
pas
visible du tout? - Mais, reprit Socra
te, n’arrive-t-il pas qu’un homme
en
regar
de
d'autres avec sympathie ou avec haine
? - Il me le semble, dit-il. - Et s’il arriv
e
du bonheur ou du malheur à un ami,
trouves-tu le même visage à ceux qui
s'y
intéressen
t et à ceux qui ne s'y intéressen
t pas? - Non certes, par Zeus, dit-il:
car le bonheur de nos amis fait
briller de joie nos visages et leur
malheur
les assombrit. - Alors, reprit Socra
te, on peut aussi représenter ces
airs-là. Certainement,
dit-il. - On peut dire aussi que
la grandeur et la dignité,
l'humilité et la bassesse, la modér
ation et l'intelligence, la brutalité
sièreté transparaissent sur le visag
e
en mouvement? - C’est vrai,
et Ja groset dans les gestes des gens immob
iles ou
dit-il. - On peut donc les
ment, dit-il. - Et qui crois-tu, dema
imiter aussi? - Assurénda Socrate qu'on aime le mieu
x voir, les
hommes dont les traits reflètent un
Caractère beau, honnéte, aimable
ou ceux
chez qui l'on voit des inclinations
honteuses, perverses et haissables
? - Par
Zeus, dit-il, la différence est grand
e, Socrate» 22,
Dans la deuxième moitié du IVe
siécle, le grand nom de la philo
sophie
étant celui d'Aristote, il est temp
s de se demander ce que le Stagi
rite (384-322)
pensait de la physiognomonie.
Disons tout de suite qu'il y a un
texte dans le traité de la Génér
ation des
animaux?3 qui se révéle assez
ironique à l’égard des physiognom
onistes;
mais peut-être ce passage ne
vise-t-il qu'un physiognomonist
e particulier
dont l'identité nous restera incon
pare certaines personnes qui
nue: «Ainsi, souvent par moquerie,
ne sont pas parmi les belles
on com-
, soit à une
chèvre
soufflant du feu, soit à un mouton
cossant. Et certain physiognomonist
e
(Quoroyvup
wyv) ramenait tous les traits à
emportait souvent l'adhésion de
ceux de deux ou trois animaux,
son auditoire».
front large, l'exaltation, à un front
petit, la vivacité; à un
arrondi, la propension à la colèr
e»
24,
«Parmi les orcilles, les unes
sont nues, d'autres velues, d'aut
res sont
intermédiaires: ce sont celles-ci
les meilleures pour entendre.
Mais elles ne
révélent rien du caractére, De
méme, elles sont grandes, petit
es ou moyennes;
elles sont
fortement décollées, ou pas du
abaissés,
|
\
bun (de l’iris, jaune comme les yeux des Senta ee ci
le signe d'un très bon caractère et elle est la plus favorable à
ic
29
l'acu
|
ir derniers (= les yeux intermédiaires entre les fixes et les clignotants)
sont l'indice d'un excellent caractère, les seconds (les yeux = sont signe
d’impudence, les premiers (les yeux clignotants) d a 5
a
Tous ces textes font dépendre le caractère d un individu DE - rn
priété du visage et plusieurs d’entre eux valorisent a Slang =si ques
téristique parce qu'elle est située à égale distanze de eux si ri aa
trouvons ici la valorisation du oa milieu» que le Stagirite fai
alfa i
j
3
ses
ions de
stent i iclostae fait allusion a une lane ti
siognomonie.
i
animale: il valorise l'aiywróv et il attribue un excellent carre aux Di o
dus dont la couleur de l'iris rappelle celle de 1 œil de la sn à au u à an
il accorde un caractère méchant à ceux des individus dont a disposi mi on
paupières évoque l'œil du milan. La valorisation de l'aiyonév myda ns “
d'abord par la couleur mise en cause (jaune doré) et me par nn
lui-méme: les données de la vie quotidienne revelent qu'en Grèce, nn
dans tous les pays méditerranéens, la chévre était — et est encore =a ne
trés apprécié. Nous avons un phénoméne analogue, HN INNERER, cp ii
du milan: l'œil du rapace qui repère sa proie et ne lui sins aucun ne
d'en réchapper est regardé comme maléfique. De là, à accorder un car
et
Malgré ce texte, l'Histoire des anima
ux, le premier en date des grand
s
traités biologiques d'Aristote, est
émaillée de notations physiognom
oniques:
«A un grand
front correspond la lenteur, à un front
un caractère envieux» ‘0,
ee oe (formés par la réunion de la paupiére me pu de a
tout, ou moyennement, Avec une
25 In, ibid. 1,
11, 492a 32 - 492b 2. Jacques ANDRE, Anonvme latin. Traité
de physiognomonie,
Paris, 1981 pi 8 “écrit très justement: « Comme tout jugement risque d être subjectif, il
d'établir des règles fixes écastant les erreurs possibles et parma ia ba lignei
pee
‘est le rôle des onpeie,
ie,
indicia,
indicia,
signa,
si
les5 Signes
signes, quii sont la manifestatio
sols ou d'un sentiment, et qui font l'objet d'un enseignement dans les traités ».
2% Ip., ibid. 1, 9, 491b 15-18.
|
4
rasta ae
27 Nous suivons la correction de ot xtéves en inriveg. Pour les raisons eng
x ei
notre livre Recherches sur les grands traités biologiques d'Aristote: sources écrites et préjugés,
Bruxelles, 1980, p. 266, n. 12.
23 ARISTOTE, Histoire des animaux I, 9, 491b 24-26.
2? XENOPHON, Mémorables UI,
10, 3-5 (trad. É. CHAMBRY).
23 ARISTOTE, Generation des Anima
ux IV, 3, 769b 18-21 (trad. P. Louis)
. Mais ailleurs,
c'est-à-dire dans
les Premiers analytiques It, 27,
70b 6-7, le Stagirite écrira: «ll
est possible de
juger d’après les apparences corpor
elles (Quoroyvwpoveiv), si on accord
e que les affections naturelles provoquent un changement
simultané dans le corps et dans
l'âme».
24 Ip., Histoire des animaux I. 8, 491b
12-14
relle XI, 114 déclare ne pas croire
à ces signes.
(trad. P. Louis). PUNE l’Ancien, Histoir
e naru-
29 Ip., ibid. 1, 9, 492a 3-4.
30
ibid, 1, 9, 492a 11-12.
o
u
31 i Dur msi op. cit., pp. 238-251. Il existe un autre texte d'Aristote à aees
dossier de la physiognomonie: Premiers analytiques U, 27, 70b 14-16: «S il y = une À Le
appartenant en propre à une espèce dernière, par exemple le courage aux lions, il est n Den n°
qu'il y en ait aussi un signe, puisque nous avons supposé que le corps et l'âme pâtiss
>
ble».
STR) Notons qu'ailleurs les individus aux jambes velues rappellent la chèvre (ou le bouc) et
sont dits enclins à la lubricité. Cf. [Arıstore], Physiognamonie, 812b 14.
Page 4
View in PDF(opens in a new window)méchant à un individu qui, par un seul trait, fait songer à un milan, il n'y
a qu'un pas qu'un physiognomoniste n'hésite pas à franchir. Ajoutons
dès à
«Les signes du pessimiste: le visage est ridé, les yeux petits et abattus.
L'abattement des veux indique deux choses: la mollesse et le caractère effé|
|
“2.
mine ou la dépression et le pessimisme»
présent que le milan est cité dans plusieurs textes de physiognom
onistes et
qu'il symbolise toujours la méchanceté 33. Avant Aristote, Platon avait fait
dire
233
«Les signes de l'hypocrite: de la graisse autour du visage; des rides
à Socrate que les âmes de ceux qui se sont complu aux injustices,
autour des yeux; l'expression du visage semble somnolente» 44,
Lun des Problèmes - ouvrage classé parmi les œuvres du Stagirite - pose
la question suivante: «Pourquoi fait-on les portraits du visage?» et il ébauche
bœufs. Ceux qui ont le visage maigre sont zélés, charnus, ils sont couards;
tyrannies
et rapines s'enfonceront dans des formes de milans (töv ixtivov)#.
une réponse: «Est-ce parce que cette partie révèle le caractère des gens?»
35,
Sous forme de questions, ce texte fournit une nouvelle définition de la
physiognomonie.
Gilbert Dagron a sans doute eu raison d'écrire que «comme l'astrologie,
la physiognomonie est une fausse science qui pose de vraies questions
et
dont les réponses satisfont. Comment lire sur un visage ou dans un corps les
pensées, les sentiments ou le destin d’un individu?...»
36, Dans ce texte, la
physiognomonie est rapprochée de l'astrologie; elle peut l'être
aussi de la
chiromancie, autre fausse science à laquelle Aristote adhère aussi
lorsqu'il
soutient que les lignes de la main permettent de prévoir la durée
de l'existence d'un individu: «Chez ceux qui doivent vivre longtemps, la main
est
divisée par un ou deux plis qui traversent toute la paume, chez ceux dont
la
vie est courte par deux plis qui ne se prolongent pas» 37,
De l'Antiquité gréco-romaine ont survécu deux traités complets
de
physiognomonie; le premier, en grec, a été attribué par les Anciens à Aristote
lui-même mais il est considéré aujourd'hui comme l'œuvre de péripatétic
iens
du IT siècle avant notre ère; il présente plusieurs points communs avec
les
textes de l'Histoire des animaux cités plus haut tels que la valorisatio
n du
juste milieu38, Ce traité proclame péremptoirement qu’«il est est
nécessaire
qu'un caractère déterminé découle d'un corps déterminé»? (avayxaiov
émecBar tw toimde awpatt toiévôe Sravorav). Il distingue vingt-six
types
somatiques et psychologiques tels que l'avare, le couard, le courageux
, l'équilibré, l'impudent, l’hypocrite, l’optimiste et le pessimiste.
#0.
Voici la traduction de quelques passages:
«Les signes du lâche sont: ... une certaine pâleur au visage (tO xp60wmov)... expression du visage est changeante et dépressive»4!.
33 Cf. POLEMON, in R. FOERSTER, Scriptores Physiognomonici 1, 184, 19-20, Leipzig,
Teubner, 1893.
36 GILBERT Dacron, Image de bête ou image de dieu. La physiognom
onie dans la tradition
grecque et ses avatars bvzantins, in Poikilia. Études
offertes à Jean-Pierre Vernant, Paris, EHSS,
1987, p. 69-80.
37 ARISTOTE, Histoire des animaux I, 15, 493b 33 - 494a 1. Cf. aussi [Problèmes]
9644 33-39,
38 Cf. Physiognomonique, 811b 21 5q., 24 sq. et H.A., 492a 8 sq., 10
sq.,
XXXIV, 10,
b30 sq. Voir G. E.
Fisiognomica. Introduzione, traduzione e note, Milan, 1993,
pp. 272-273.
31 Physiognomonique, 807b.
le visage ne doit étre ni petit ni grand, c'est la qualité moyenne qui est la
|
meilleure...» 44.
Toutes les parties du corps et particulièrement celles du visage sont
examinées en vue d’un diagnostic physiognomonique. Pour le visage, ce sont
le nez, les lévres, le front, les yeux, les oreilles et le teint. Voici quelques
|
exemples:
45
«Ceux qui ont de grandes oreilles sont comme des ânes»
«Ceux qui ont de petites oreilles sont semblables à des singes» *.
A
«Ceux qui sont trop roux sont rusés: cela correspond aux renards» ne
«Ceux qui sont trop blancs sont lâches: cela correspond aux femmes» à
Pour comprendre cette affirmation, il faut savoir qu'en Grèce antique le
blanc est associé à «très féminin» (l'esthétique grecque exigeait que la femme
libre soit la plus blanche possible: c'est la raison pour laquelle elle renforçait
la blancheur de son visage par du carbonate de plomb, la céruse); il faut
savoir aussi que la femme était unanimement considérée comme moins
courageuse que l'homme?.
|
«Ceux qui sont trop noirs sont laches: cela correspond aux Égyptiens
et aux Ethiopiens»°°, Cette dernière affirmation est fondée sur la méthode
ethnologique5! qui recourt aux qualités des différentes races humaines.
«Les blonds sont courageux: cela correspond aux lions» °?.
Le deuxième traité complet de physiognomonie est en latin et il date de
la deuxième moitié du IV* siècle de notre ére53; l'auteur renvoie souvent à
Aristoteles (entendez par lá au Pseudo-Aristote); il s'inspire aussi de Polémon,
dont nous dirons un mot plus loin et d'un médecin Loxus, du Ive ou du
IIIe siècle a.C. (sur ce dernier, voir l'étude de G. Misener, Loxus, Physician and
#2 Jbid., 808a.
43 Ibid.
.
4
ve
3
38
Ibid., 812a.
Ibid.
Ibid.
Ibid.
|
19 CE e. a. ARISTOTE, Histoire des antimaux IX, 1, 608a 33 - 608b 18, Voir nos Recherches...,
op. cit., p. 280; pp. 216-217. L'Anonyme latin (voir infra) déclare au $ 4: «Le caractère féminin
est ingénieux, coléreux, rancunier, sans pitié, envieux, sans résistance à la fatigue..., hypocrite,
acariatre, irréfléchi et peureux»,
Physiognomonique, 812a.
+ ae i différentes méthodes, on peut consulter A. Mac C. ARMSTRONG, The Methods of
50
39 Physiognomonique, 805a 14.
10 Cf. GIAMPIERA Raina, Pseudo Aristotele. Fisiognomica, Anonimo
ils font penser aux ánes et aux cerfs. Ceux qui ont le visage petit ont une
petitesse de sentiments; ils correspondent au chat et au singe... Puisque
44 Ibid., 811b. Notons que, dès Homère, /liade 1, 225, le cerf était le symbole de la lácheté.
3 Cf. PLATON, Plıedon, 82a.
35 [ARISTOTE], Problèmes XXXVI, 1 (trad. Pierre Louis).
R. LLoyD, Science, Folklore and Ideology, Cambridge, 1986,
p. 24, n. 52.
«Ceux qui ont le visage charnu sont paresseux: ils font penser aux
Latino. Il Trattato di
the Greek Physiognomonists, in Greece and Rome, 1958, pp. 52-56.
532 Physiognomonique, 812a. Cf. n. 31.
57 Cf. J. ANDRE, Anonyme latin. Traité de physioguomonie, Paris, 1981.
Page 5
View in PDF(opens in a new window)Physiognomonist, in Classical Philology, 1923, pp. 1-22). LAnonyme commence
son traité en écrivant: Ex tribus auctoribus quorum libros prae manu habui,
Loxi medici, Aristotelis philosophi, Polemonis declamatoris, qui de physiognomonica scripserunt, ea elegi quae ad primam institutionem huius rei pertinent
et quae facilius intelligantur. Au chapitre 9 de son traité, l'auteur anonyme fait
l'historique de sa discipline: selon lui, la première méthode fut ethnologique
(primo); plus tard (processu autem temporis...), apparut la méthode anatomique qui fut suivie en troisième lieu (tertium) par la méthode zoologique.
Arrêtons-nous à ce que l'auteur nous apprend, dans ce chapitre, de la
méthode anatomique: «Plus tard, on établit aussi la physiognomonie sur le
principe de l'observation du visage ou de l'attitude correspondant à chaque
sentiment, c'est-à-dire le visage de la colère, de la réflexion, de la crainte, du
désir amoureux et de la folie furieuse. Donc, les physiognomonistes, observant toute personne dont le visage ressemblait à celui d'un furieux sans
raison de l'être, à celui d'un homme en colère en l'absence de toute colère, à
celui d'un inquiet en l'absence de l'inquiétude, la déclaraient ou furieuse
ou coléreuse ou inquiète» 54,
Voici une application de la méthode anatomique: «Le sot doit être ainsi:
très blanc ou très noir, très enveloppé de chair, le ventre proéminent avec
excès, les jambes épaisses, de petites articulations étroitement liées, les
clavicules bien jointes et resserrées, le cou gros et court; il doit avoir les extrémités des mains et des pieds imparfaites, les mâchoires et les joues très
charnues, le front bombé; son regard ne sera ni pénétrant ni assuré, mais
grand ouvert» 55, «... Une sonorité désagréable, qu'elle soit ténue ou ressemble
au bélement des moutons, indique la sottise»>°. Il faut se souvenir ici que
selon un lieu commun développé notamment par Aristote «les moutons.
sont les plus bêtes des quadrupèdes»
>’.
Nous avons vu qu'une des sources de l'Anonyme latin était Polémon,
rhéteur et sophiste du II° siècle de notre ère; il était l'auteur d'une Physiognomonie dont l'original est perdu mais que nous connaissons grâce à une
version arabe tardive. Polémon pensait que sa discipline devait avoir un but
utilitaire: distinguer les individus honnêtes des individus malhonnétes. C'est
ainsi qu'il prétend qu'en rencontrant une certaine personne et en n'ayant vu
que ses yeux, il sut que «cet homme était foncièrement mauvais, s'adonnant
à la concupiscence et à la débauche, de mœurs dissolues, licencieux, sans foi
ni conscience; tous les vices se retrouvaient en lui. Et je ne l'ai vu qu'une
seule fois» 8, De la même façon, rien qu'en observant le visage des intéressés,
Polémon sut prédire que deux mariages ne pouvaient être célébrés. Il est
y we 191
intéressant de constater que Polémon a consacré une part très importante de
.
son traité au visage et surtout aux veux *?.
La physiognomonie s'apparente aussi à la prophétie; elle peut sallier
aussi à l’onirocritie: on pourra interpréter une apparence physiognomonique
dans un rêve comme à l'état de veille®. Artémidore, auteur, au II° siècle, d'un
Onirocriticon, nous apprend ainsi que rêver d'un singe présage une rencontre
avec un homme malin et fourbe®!. Comme les physiognomonistes de l'époque
classique, il répertorie toutes les parties du corps et, à propos du nez, il écrit
notamment: «Rever que l’on a le nez beau et bien formé est bon pour tous:
car cela signifie beaucoup de délicatesse sensitive et de prévoyance dans la
conduite, ainsi que de la recommandation auprès des grands: car quand les
hommes aspirent lair par le nez, ils en sont soulagés» ne”
Toujours au Il‘ siècle, Galien, dans sa doctrine des tempéraments,
n'hésite pas à écrire: «Quelques-uns des signes physiognomoniques nous
révèlent directement et sans aucun intermédiaire le tempérament. Ces signes
sont, par exemple, ceux qui se rapportent à la couleur, aux cheveux, et encore
à la voix ou aux fonctions des parties»®. Immédiatement après ces lignes,
le médecin de Pergame cite les passages physiognomoniques du chapitre VIII
du premier livre de l'Histoire des animaux, mentionnés plus haut. Cette
fausse science, apparue en médecine dans les traités d'Hippocrate, est donc
toujours à l'honneur six siècles plus tard dans l’œuvre de son plus brillant
thuriféraire.
Dans son remarquable article cité à la note 5, Marie-Hélène Marganne
a souligné l'impact de la physiognomonie sur la médecine, la littérature, le
théâtre (les masques), l'art oratoire, la biographie (particulièrement chez
64 et Ammien Marcellin), l’art et la vie sociale (p. 16-24).
Suétone
Cette fausse science, apparue il y a prés de quatre mille ans, ne disparut
pas avec la fin de l'antiquité. Sans vouloir le moins du monde étre exhaustif,
nous rappellerons quelques noms et quelques dates.
Ibn Sina, connu en Occident sous le nom d’Avicenne (né en 980), classe
dans la physique la physiognomonie, comme d'ailleurs la science de l'interprétation des songes®.
59 Avant Polémon, Cicéron avait écrit dans le de Oratore, 3.221: «le miroir de l'âme, c'est
la physionomie, comme son truchement (lat. indices), ce sont les yeux» et dans le de Legibus, 27:
on
«les veux extrémement expressils disent les émotions qui s'emparent de notre âme, et ce qu
appelle le visage, dont Vanalogue ne peut exister chez aucun être vivant autre que l'homme,
une
dénote le caractère». Déjà du Ie siècle a.C., l'Anthologie Palatine (7.661) nous a conserve
épigramme funéraire de Léonidas de Tarente établissant l'existence d'un physiognomoniste du
nom d'Eusthénès, spécialisé dans l'examen des yeux.
60 Cf. B. P. REARDON, op. cit., p. 247.
51 Cf. ARTÉMIDORE, La clef des songes, 2, 12.
$1
55
5
57
ANONYME LATIN, 9 (trad. J. André).
Ibid., 93.
/bid., 78.
ARISTOTE, Histoire des animaux IX, 3, 610b 20-28. Voir notre article Lerhologie dans les
traités biologiques d'Aristote, in Les Etudes Classiques, 66 (1998), p. 243.
58 Cf. Foerster, v. 1, pp. 118-120. Voir B. P. REARDON, Courants littéraires grecs des He
et THE siècles après J.-C. Paris, 1971, p. 244. Notons ici qu'Adamantios (première moitié du
Ive siècle), dont nous possédons l'Épitomé, présente son œuvre comme une paraphrase de
Polémon.
$2 lo., ibid. I, 27. Nous suivons la traduction de A. J. FESTUGIÈRE, La clef des songes, Paris,
Vrin, 1975. Sur ce sujet, voir l'article de R. A. Pack, Artemidorus and the Physiognomonists,
in Transactions and Proceedings of the American Philological Association, 1941, pp. 321-334.
#3 GALIEN, Que les mœurs de l'âme sont la conséquence des tempéraments du corps, 7 (trad.
Ch. DAREMBERO). Cf. l'étude de C. E. Evans, Galen the Physician as Physiognomonist, in American
Philol. Assoc. Trans. and Proc., 76 (1945), pp. 287-298.
es Cf. J. Couissin, Suétone physiognomoniste dans les vies des XII Césars, in Revue des
études latines, 31 (1953), p. 234-256.
65 Cf. DANIELLE JACQUART et FRANCOISE MicHAup, La médecine arabe et l'Occident médiéval,
Paris, 1996, p. 14.
Page 6
View in PDF(opens in a new window)Au XVI: siècle, Girolamo Cardano (1501-1576) fut l'auteur d'une Metoposcopia libris tredecim et octingentis faciei humanae eiconibus complexa
(Paris, 1658) et Gian Battista Della Porta écrivit une De huumana physiognomonia (1586) en trois livres.
Au XVIII* siècle, un nom est à retenir: celui du Suisse Jean Gaspard
Lavater qui écrivit dans son Essai sur la physiognomonie destiné à faire
connaître l'honime et à le faire aimer (1, La Haye, 1781, p. 13): «Plus d'une fois,
j'avais commencé à lire les auteurs qui ont écrit sur la physiognomonie, mais
sans pouvoir soutenir le verbiage du plus grand nombre, et je découvris que
la plupart d’entre eux n'avaient fait que piller Aristote. Je renonçai donc aux
livres, pour m'attacher comme auparavant à l'étude de la nature elle-même
et des images qui la représentent...» 7,
Au XX° siècle, cette discipline, codifiée comme une science, possède
encore des adeptes qui, tel Jean Des Vignes Rouges
6, se réclament toujours
d'Aristote.
ABSTRACT
Physiognomonics appears in Babylonia, about four thousand vears ago. But the first
treatises of physiognomonics belong to the Greco-roman literature: Physiognomonics of the
pseudo-Aristotle and the Treatise of Physiognontonics of a latin Anonymous from the IVth century.
One finds nevertheless traces of physiognomonics in the poems of Homer. The ancients have
attributed the origin of that science to Pythagoras or to Hippocrates. Physiognominics, fouded
on three methods, did not disappear at the end of Antiquity: in 1781, Lavater wrote an important book Essai sur la physiognomonie.
KEY worDs: Aristote; visage; âme.
$ L'ouvrage a été réimprimé à Paris en 1990 aux éditions Aux amateurs de livres.
67 Texte cité par MARIE-HELENE MARGANNE, op. cit., p. 24. De J. G. LAVATER, il faut mentionner les Physiognomonische Fragmente, Leipzig, 1775-1778, œuvre à laquelle collabora Goethe.
Honoré DE BALZAC, La Physiologie du mariage, La Pléiade, t. X, p. 734, dira: «La Physiognomonie
de Lavater a créé une véritable science. Elle a pris place enfin parmi les connaissances
humaines...».
68 Cf. JEAN DES VIGNES ROUGES, Les révélations du visage, Paris, 1937, p. 12. Voir nos
Recherches..., op, cit. p. 268, n, 21.