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Kernos
Revue internationale et pluridisciplinaire de religion grecque antique
19 | 2006
Actes du Xe colloque du CIERGA
L’ordre généalogique, entre
mythographie et
doxographie
CHARLES DELATTRE
Résumés
Français English
L’écriture généalogique et l’enchaînement de filiations en catalogue sont un des
modes narratifs caractéristiques de la mythographie, mais on les retrouve aussi
bien au cœur d’un corpus apparemment distinct, celui de la doxographie. Que ce
soit G. Dumézil, composant différents dispositifs autobiographiques, ou Diogène
Laërce, le doxographe utilise la systématique généalogique pour mettre de l’ordre
dans l’histoire d’une transmission du savoir. Faut-il voir cependant une simple
adaptation du modèle généalogique par la doxographie ? La relation de maître à
disciple est-elle la transposition immédiate de la relation de filiation ? C’est en fait
un parcours complexe qui se dessine entre ces deux pôles, qui passe par la
question de l’origine et de la transmission de la loi. De Minos à Pythagore, entre
philosophie politique de l’époque classique et mystique néo-platonicienne, l’ordre
généalogique ne va pas de soi et possède une histoire propre.
Genealogical Order: Between Mythography and Doxography. Genealogical
writing and the listing of filiations represent one of the narrative modes
characteristic of mythography, but they may also be found within the apparently
distinct corpus of doxography. Doxographers such as G. Dumézil, who wrote a
number of autobiographies, and Diogenus Laertius, make use of genealogical
systematics to put in order the story of knowledge transmission. Is it simply a
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case of an adaptation of the genealogical model to the doxographic narrative? Is
the relationship between master and disciple just a transposition of filiation? In
fact, a more complex pattern develops between mythography and doxography,
linked to the theme of origin and transmission of the law. From Minos to
Pythagoras, between classical political philosophy and neo-platonic mysticism,
genealogical order is not self-evident and has its own history.
Texte intégral
1
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3
La question de l’insertion des généalogies dans les traités
doxographiques recouvre plus largement deux aspects généraux
inhérents aux problèmes techniques posés par la tentative même d’écrire
une histoire; en l’espèce, l’écriture doxographique utilise le format de la
généalogie pour permettre la rédaction d’une chronique qui n’en est pas
une, la composition d’une histoire qui ne serait ni celle des événements,
ni celle des peuples, mais celle des idées. Non pas histoire avortée ou
ratée, mais histoire autre, la doxographie se trouve rapprochée par ces
principes mêmes de l’écriture mythographique.
Mythographie et doxographie partagent en effet plus d’un point
commun : dans les deux cas, l’écriture repose sur une composition
narrative simple, un enchaînement d’énoncés qui servent à mettre en
valeur les hauts faits de personnages du passé, qu’ils remontent à un âge
héroïque, dans le cas de la mythographie, ou qu’ils soient définis comme
les philosophes et les intellectuels d’un passé plus récent, dans le cas de
la doxographie. On peut même hésiter à classer unilatéralement certains
personnages : faut-il ranger Solon dans l’une ou dans l’autre catégorie ?
La biographie d’un héros, telle qu’on peut la trouver chez Diodore ou
Apollodore, ne se distingue pas par ses critères narratifs propres de la
biographie d’un philosophe telle qu’on la trouve chez Diogène Laërce.
C’est que la faille toute moderne qui sépare mythographie et
doxographie ne repose pas sur des critères narratifs, mais sur la
distinction entre ce qui relève du mythe et ce qui relève de l’histoire. Or il
difficile d’établir pour l’ensemble des auteurs antiques une rupture
stricte entre ces deux passés, car la limite est souvent variable : le πάλαι
n’est jamais défini une fois pour toutes1. Distinguer entre des récits
mythographiques qui se rattacheraient au mythe et des récits
doxographiques qui se rattacheraient à l’histoire n’aurait que peu de
sens; qu’il s’agisse de Thésée ou de Lycurgue, comme chez Plutarque, ce
sont les mêmes procédures narratives qui sont mises en ordre. Plus
largement, que l’auteur recoure à l’interprétation évhémériste du passé,
comme dans le premier livre de Diodore de Sicile, où les dieux et les
héros sont historicisés, ou qu’il mythifie les personnages d’un passé plus
ou moins proche, comme c’est le cas pour les Sept Sages ou Solon chez
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Diogène Laërce, le lecteur se trouve devant les deux faces d’un même
procédé d’écriture, qui refuse la coupure si nette pour nous entre mythe
et histoire. Il n’y a qu’une façon de décrire le passé, quels qu’en soient les
acteurs et les personnages.
Pourtant l’écriture doxographique doit affronter un problème qui lui
est propre et qui est sans commune mesure avec les difficultés que
rencontre la mythographie : la question de la transmission du savoir. La
doxographie interroge plus que la mythographie ne le fait la tradition qui
la constitue en examinant comment cette tradition s’est elle-même
constituée. Comment dire la naissance d’une pensée, son élaboration et
sa constitution progressive en école, voire en système ? Comment
rattacher les uns aux autres des intellectuels dont on sent confusément
ou dont on sait pertinemment qu’ils se présentaient comme héritiers
d’un même lot de savoir et de pratique intellectuelle ? C’est sur ces
questions que la doxographie affirme son autonomie.
Formation et filiation
5
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Plusieurs modèles doxographiques peuvent coexister, comme le
montrent trois dispositifs (métaphore, catalogue et diagramme) élaborés
par Georges Dumézil pour dessiner le champ de sa formation et son
voisinage intellectuel à l’occasion de sa réception à l’Académie française
en 19792.
Un premier dispositif est d’ordre narratif, et se trouve dans le Discours
de réception à l’Académie française3 prononcé par Dumézil lui-même.
C’est une métaphore filée qui permet de décrire le travail du savant
comme celui d’un ouvrier anonyme :
Dans les arts, dans les lettres, un homme peut vous présenter une
œuvre en disant qu’elle est vraiment sienne… Il n’en est pas de
même dans nos études, dans nos fouilles, où chacun à son heure
prolonge de quelques mètres la tranchée ouverte par d’autres, avec
des outils que d’autres ont apprivoisés, et puis s’en va,
transmettant la consigne.
7
Les « fouilles » et les « outils » renvoient aux travaux de terrassement
et plus précisément à l’archéologie, mais la « tranchée » et la « consigne »
réorientent radicalement l’image en développement en évoquant le
monde de la Gande Guerre, à laquelle Dumézil lui-même a participé. Si
la métaphore est sans doute forte pour Dumézil, parce qu’elle s’appuie
sur une expérience personnelle, elle assure en même temps l’évocation
d’une transmission du savoir simple et directe. Dégagé de son
appareillage militaire, le dispositif narratif n’est pas très différent
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d’expressions rebattues, telle celle évoquant les nains juchés sur les
épaules des géants4.
À la même époque, Dumézil a élaboré un dispositif très différent qui,
malgré son apparente simplicité, se révèle d’une grande efficacité : sur la
lame de son épée d’académicien, il a fait inscrire la phrase suivante :
Franz Bopp, Max Müller, Michel Bréal, Marcel Mauss, Sylvain
Lévi, Marcel Granet, Emile Benveniste duxerunt.5
9
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Ce n’est plus la métaphore d’un ouvrier soldat anonyme, mais une
accumulation de noms, une forme catalogale qui suffit à dire la
transmission, tout en la précisant. Le duxerunt précise la fonction
générale des savants mentionnés, mais c’est la juxtaposition des noms
qui est en soi significative. L’association de cette liste qui devient phrase
(latine ?) et d’un objet aussi soigné que l’est une épée d’académicien
organise un dispositif à la fois efficace et esthétique qui n’est pas sans
rappeler les épigrammes dédicatoires de l’époque hellénistique6.
Mais la tentation est grande d’organiser ces noms entre eux afin de
préciser les liens qui les unissent. C’est fait dans une lettre datée du 28
novembre 1978 que Dumézil adresse à Claude Lévi-Strauss, pour le
guider dans la préparation du discours de réception que celui-ci doit
prononcer. Dumézil propose un dessin en diagramme que Cl. LéviStrauss décrit en ces termes7 :
« Ne me comparez à aucun ‘géant’ ! Il y a des filiations ou des
influences, c’est tout. » Et il dessine un petit diagramme
explicatif : il s’y présente comme le continuateur d’une ligne qui
part de Bopp et Max Müller (« les temps héroïques »), se poursuit
avec Bréal, et sur laquelle viennent se greffer les influences de
Frazer d’abord puis de Mauss et Granet, mais aussi de Meillet par
une autre voie issue de Bopp et qui va contribuer à définir le point
d’intersection où lui-même se situe.
11
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L’analyse de ce dernier dispositif est compliquée par le fait que le
diagramme original, s’il existe encore, se trouve dans les papiers de Cl.
Lévi-Strauss et est inaccessible. Contrairement à l’usage moderne, nous
n’avons pas ici un texte qui donne naissance à un diagramme qui le
résume, mais un diagramme qui produit un texte ayant pour fonction de
le décrire, et qui remplace même, dans l’état de notre documentation, le
diagramme originel. Au schéma originel se substitue son ekphrasis, dans
un jeu entre texte et représentation figurée bien pratiqué dans
l’Antiquité.
Claude Lévi-Strauss a eu recours à un vocabulaire de type géométrique
pour décrire ce diagramme (« ligne », « point d’intersection »), mais il
interprète aussi le diagramme à l’aide d’une métaphore tirée de la
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botanique (« se greffer »), sans poursuivre l’image davantage. Géométrie
et vocabulaire botanique se combinent sans plus de cohérence, et il s’y
adjoint même l’expression proposée par Dumézil lui-même comme grille
de lecture préalable, l’idée de la « filiation », qui fait explicitement
apparaître le motif généalogique de la parenté.
D’autres métaphores8 sont encore possibles pour décrire ces lignes qui
organisent Dumézil en héritier de ses prédecesseurs. Lorsque la ligne
devient fil, l’héritage devient tapisserie et la transmission trame, comme
l’écrivent R. Wilson et L. Reynolds à propos de la Renaissance
carolingienne et de Loup de Ferrières9 :
Le professeur que fut Loup mérite l’attention; il eut pour élève
Heiric d’Auxerre (env. 841-876) qui forma à son tour des érudits
de la génération suivante, tels Hucbald de Reims et Rémi
d’Auxerre. Si l’on se rappelle que Loup fut l’élève de Raban qui
avait été celui d’Alcuin, on voit à l’évidence l’un des fils qui a
couru dans la trame de la culture carolingienne.
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La métaphore du fil de la tapisserie permet d’organiser une liste de
noms en une suite historiquement organisée, génération par génération.
L’expression « à son tour » montre la répétition du même à chaque
génération, caractéristique de la doxographie, comme si les différents
personnages étaient les degrés d’une échelle10 qui aboutit idéalement à la
Renaissance, puis à l’époque moderne, aux auteurs mêmes du livre. Si
Thucydide n’est pas un collègue pour N. Loraux, il paraît bien que Loup
de Ferrières et son entourage le sont pour Reynolds et Wilson, comme en
témoigne également leur enthousiasme à propos des humanistes de la
Renaissance, traités comme des connaissances et des amis.
La métaphore de la tapisserie permet d’exprimer plastiquement une
relation de maître à disciple qui n’est pas seulement historique, mais
idéologique. En écrivant cette histoire, Reynolds et Wilson se définissent
à leur tour comme les derniers disciples et héritiers de cette tradition, et
tirent un fil continu d’Alcuin à eux-mêmes. La transformation de cette
histoire en schéma montre ses affinités avec le modèle généalogique :
succession des générations historiquement orientées et création de liens
verticaux à valeur unique entre les générations sont les deux critères qui
permettent d’établir une « filiation » qui pour être spirituelle n’en est pas
moins généalogique11.
Or le passage de la généalogie génétique à la généalogie spirituelle, qui
nous paraît si évidente, ne va pas forcément de soi. Par quels
mécanismes un disciple se substitue-t-il à un fils ? Comment un
intellectuel devient-il à la fois père et maître ? L’exemple de Diogène
Laërce va permettre de retracer le fil de cette histoire.
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L’histoire des philosophes et les
philosophes dans l’histoire
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Les premiers paragraphes du premier livre des Vies et doctrines de
Diogène Laërce ont pour but de retracer les origines de la philosophie,
d’écrire l’histoire de la pensée avant même qu’elle ne fût pensée, ou en
tout cas pensée grecque. C’est une ἀρχαιολογία, qui doit plus à Diodore
qu’à Thucydide, il est vrai, conçue comme une enquête à la recherche du
πρῶτος εὐρετής12, de la collectivité, puis du personnage singulier à
l’origine du phénomène. Après avoir énuméré Mages perses, Chaldéens
de Babylone, Gymnosophistes indiens et Druides celtes (I, 1-2), Diogène
Laërce en vient aux Grecs, « lesquels furent à l’origine en vérité non
seulement de la philosophie, mais même de la race humaine »13. C’est
cependant une histoire qui a du mal à s’écrire, et Diogène abandonne ces
prémisses pour en arriver à un passé plus récent, en distinguant trois
étapes :
1) Le mot, voire le concept de φιλοσοφία remontent à Pythagore14.
Celui-ci prend donc, dès les premiers paragraphes du projet, une place
légèrement marginale sur laquelle je reviendrai.
2) Diogène donne ensuite la liste d’un groupe d’individus,
apparemment sans lien les uns avec les autres, les Sages, qui feront
l’objet du livre I. Aux sept canoniques il en ajoute d’ailleurs quatre
autres15.
3) Une série de noms est enfin donnée, qui vont être organisés
typologiquement par écoles, avec une réflexion sur les parties de la
philosophie et les courants ou écoles de pensée16.
La série de noms est intéressante, car elle se présente comme une liste
ordonnée, qui peut être traduite sous la forme d’un schéma (Annexe).
Elle est composée suivant deux principes génériques, celui des Διαδοχαί
ou Successions, qui établissent depuis l’époque hellénistique les
relations entre les philosophes au sein d’une même école, et celui des
Περὶ αἱρέσεων, Sur les écoles, qui donnaient un énoncé systématique de
la doctrine17. D’un point de vue narratif, elle joue sur trois modèles
généalogiques complémentaires, celui d’une filiation génétique réelle,
celui d’une filiation métaphorique, et celui d’une dynastie politique.
La filiation génétique est la moins représentée dans le compte-rendu
de Diogène Laërce, car elle n’apparaît que deux fois : le successeur de
Pythagore, Télaugès, est également son fils, et Speusippe, qui prend la
suite de Platon à la tête de son école, est son neveu.
La filiation métaphorique est le modèle dominant du discours de
Diogène Laërce, c’est elle qui sert de principe narratif, et fonctionne
suivant deux principes majeurs. Tout d’abord, comme dans la Théogonie
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et dans nombre de généalogies mythiques, l’arrivée des philosophes à
l’existence se fait en plusieurs étapes : d’abord viennent les Sages, puis
apparaissent les philosophes fondateurs, et enfin surgissent les
philosophes en général, ceux qui appartiennent à un monde organisé en
écoles, comme s’il y avait eu répartition des τιμαί. Il n’y a pas sortie
générale du Chaos et naissance immédiate d’un univers ordonné, mais
organisation progressive et hiérarchisée du monde philosophique, des
origines (Thalès et Phérécyde) à la période historique (les différentes
écoles) en passant par une époque intermédiaire (Anaximandre et
Pythagore)18.
Ensuite, si un philosophe peut avoir un, deux, voire trois successeurs,
chaque philosophe n’a qu’un seul antécédent. Cette relation, qui prend la
forme mathématique d’une injection, est grammaticalement exprimée
dans le texte grec par la juxtaposition de deux noms propres, l’un au
nominatif et l’autre au génitif. La liste se constitue par concentration, le
nom précédemment au nominatif n’étant pas répété au génitif, mais
remplacé par le relatif οὗ : Θαλοῦ μὲν γὰρ Ἀναξίμανδρος, οὗ
Ἀναξιμένης, οὗ Ἀναξαγόρας, etc.19.
Ce relatif demande cependant interprétation, car son utilisation
échappe à la logique grammaticale : on peut le comprendre comme
dépendant d’un διακηκοώς (« auditeur ») sous-entendu, que le lecteur
restitue à partir du paragraphe précédent, mais l’hypothèse est rude, car
ce διακηκοώς est bien loin, et il est de plus suivi d’un autre terme qui
demande également le génitif, καθηγεῖσθαι, mais dont le sens (« être le
maître de ») est strictement inverse de celui de διακηκοώς. Le génitif ne
s’explique donc pas comme dépendant d’un terme employé plus haut
dans le texte et sous-entendu, mais comme désignant un rapport
personnel entre deux individus et se rapportant à un usage général de la
langue, qui associe nom et patronyme. C’est donc le modèle narratif de la
filiation qui prévaut, le contexte suffisant à indiquer que cette filiation est
spirituelle, et non naturelle20. Μαθητής, que l’on trouvera partout dans
l’ouvrage, se substitue à υἱός, mais le fait qu’aucun de ces termes ne soit
exprimé rend l’expression très ambiguë.
Enfin, l’utilisation par Diogène du terme διαδοχή pour décrire son
entreprise21 ne fait pas seulement allusion au genre doxographique initié
par les péripatétiques, mais renvoie également à un registre à la fois
historique et politique. Les écoles philosophiques sont autant de
provinces sur lesquelles règne en maître un unique personnage. Lorsque
celui-ci disparaît, un seul successeur est désigné; s’il y en a deux, ce peut
être parce que le premier n’a pas lui-même de successeur, comme dans le
cas de Speusippe et de Crantor, ou bien parce qu’une nouvelle école est
créée et accède à l’autonomie, comme c’est le cas pour les héritiers de
Socrate ou ceux de Platon22. Les philosophes sont conçus comme autant
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de diadoques, et les écoles de philosophie se transforment en véritables
dynasties, le savoir devenant à la fois instrument et enjeu de pouvoir. La
répartition des philosophes entre deux lignées hétérogènes l’une à
l’autre, la lignée dite ionienne, issue de Thalès, et la lignée dite italique,
issue de Pythagore, accentue d’ailleurs, par la référence à une zone
géographique précise, la métaphore dynastique.
La liste de Diogène Laërce, dans son principe même, télescope donc
trois termes, υἱόϛ, μαθητής, et διάδοχος, que l’ambiguïté du relatif οὗ
permet de réunir; la liste de philosophes devient à la fois une généalogie
et un ensemble dynastique. Toutefois ce télescopage, qui paraît si
évident, réalise une adaptation du schéma généalogique qui ne va pas de
soi : le passage d’une filiation génétique à une filiation métaphorique est
une opération de la pensée qui n’est rendue possible que par une
réflexion plus générale sur la transmission du savoir. L’évolution de υἱός
à μαθητής et la transformation d’une liste en généalogie dynastique
s’inscrivent dans un projet plus vaste, celui de la rédaction d’une histoire
des philosophes et des sages. C’est donc la conception même des
philosophes dans l’histoire qui se trouve en jeu.
En marge de sa liste, Diogène emploie deux termes pour caractériser
les liens qui unissent un philosophe à son ascendant ainsi qu’à son
successeur. Tout d’abord, il emploie le verbe καθηγεῖσθαι pour définir
l’activité exercée par Phérécyde sur Pythagore23. Ce terme, qui n’apparaît
qu’à l’époque impériale, et qui se retrouve en grec moderne dans
καθηγητής, le « professeur », désigne l’activité professorale,
l’enseignement proprement dit, et fait donc pendant à μαθητής.
Parallèlement, à propos d’Anaximandre, qui occupe une place analogue à
Pythagore dans son schéma directeur, Diogène précise qu’il fut
l’auditeur, διακηκοώς, de Thalès. Ce participe parfait résonne comme le
contrepoint de καθηγεῖσθαι : à celui qui professe correspond celui qui
écoute. Mais διακηκοώϛ est plus ambigu que cela, car il fonctionne à la
fois comme référent et comme métaphore : un apprenti philosophe est
un auditeur parce qu’il écoute, pour ensuite prendre des notes et
réfléchir, mais il est aussi récipiendaire de la parole, un auditeur à une
Cour des Comptes philosophique. On s’attendrait à voir ce terme
appliqué exclusivement à la lignée pythagoricienne, où les ἀκούσματα
ont tellement d’importance24, mais c’est bien pourtant à la lignée
ionienne, et partant à l’ensemble des philosophes, que s’applique ce
terme.
Or l’idée que l’audition est une condition de la transmission du savoir
ne correspond pas seulement à une réalité historique, mais aussi à une
réflexion qui s’élabore dans les cercles platoniciens et aristotéliciens. Au
moment même où la doxographie philosophique s’élabore, en appliquant
à la pensée même les méthodes d’enquête systématique, d’écriture en
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ὑπομνήματα, à la fois fiches et notes de lecture25, et de classification qui
caractérisent l’Académie et surtout le Lycée, Platon et Aristote
construisent une réflexion parallèle sur la nature même de
l’apprentissage, les deux procédures se mêlant progressivement pour
aboutir au type d’écriture mis en œuvre par Diogène Laërce.
Du législateur au philosophe : les
modalités de la transmission du
savoir
30
La réflexion de Platon et d’Aristote sur la transmission du savoir ne
concerne pas au premier chef la philosophie, mais plus particulièrement
le savoir juridique, compris à la fois comme perception de ce qui est juste
et comme capacité à rédiger des lois. Entre les deux domaines, ce sont
des personnages comme ceux de Solon, de Lycurgue et plus
généralement des Sages, que l’on retrouve justement à l’origine de la
philosophie chez Diogène, qui permettent d’établir des passerelles. Le
développement de la réflexion antique sur la loi, et plus particulièrement
sur son origine, nous est accessible au travers de trois textes que l’on
peut organiser logiquement, voire chronologiquement les uns par
rapport aux autres : les Lois de Platon, le Minos du pseudo-Platon et la
Politique d’Aristote.
1) Platon, Lois, 624a
31
Le prologue des Lois de Platon marque un point important dans la
réflexion sur les lois, car il est le premier pour nous à poser explicitement
la question de leur origine. La conversation entre l’Athénien anonyme, le
Crétois Clinias et le Spartiate Mégillos débute par l’affirmation que les
lois crétoises et lacédémoniennes, qui sont traditionnellement
considérées au ve siècle comme les plus anciennes du monde grec, ont la
divinité pour « principe et origine » (αἰτία), le rôle du prologue étant
d’expliciter ce point. Les dieux servent de guide au futur législateur, mais
c’est au futur législateur qu’il revient, par ses propres moyens, de
chercher à composer un ensemble de lois qu’il proposera ou imposera
aux hommes. Les dieux ne dispensent pas au législateur de révélation du
genre de celle qu’ils dispensent au devin.26 Ceci se voit dans le fait que le
législateur légifère κατὰ τὰς παρ᾿ ἐκείνου φήμας, « conformément aux
prescriptions du dieu ». Il n’y a pas don de tables de la Loi, l’homme est
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pleinement législateur.
Pour dire l’origine de la loi, Platon procède par un détour dont il est
coutumier, celui du mythe, en le mettant en scène avec un soin
particulier. À la différence des mythes du Gorgias ou du Phédon, il n’y a
pas à proprement parler de récit, mais répartition des éléments narratifs
entre les trois interlocuteurs. Cependant, comme pour l’Atlantide ou le
mythe des juges infernaux, le mythe de l’origine de la loi est donné par
l’intermédiaire d’une chaîne de transmission particulièrement longue,
une cascade de locuteurs qui font du mythe platonicien un pastiche27 :
Platon dit que l’Athénien dit que les Crétois racontent ce qu’Homère
chantait à propos de Minos28.
Platon s’appuie sur un passage de l’Odyssée29 qu’il réinterprète, en
glosant deux termes difficiles qui n’étaient manifestement plus compris à
son époque, ἐννέωρος et ὀαριστής. Ἐννέωρος est compris comme
signifiant « tous les huit ans » (δι᾿ ἐνάτου ἔτους)30, et ὀαριστής, qui dit la
relation entre Minos et Zeus, est glosé par deux termes imprécis, φοιτᾶν
et συνουσία, qui indiquent un vaste ensemble de relations, de l’amitié à
l’union sexuelle en passant par la relation entre Socrate et ses
compagnons31. L’origine de la loi remonte à une rencontre entre le dieu
et le législateur, rencontre dont Platon ne précise pas la nature,
quoiqu’elle donne naissance à un savoir.
Au moment où la réflexion platonicienne produit les Lois, la question
de l’origine du savoir a progressé depuis le Ménon, qui affirmait que la
vertu (ἀρετή) ne s’enseigne pas. Le Lachès propose une solution au
problème, qui risquait de remettre en cause le modèle pédagogique
reposant sur l’ἔρως, en fondant la vertu sur un savoir qui peut être
enseigné32. Cette nouvelle définition s’applique également au domaine
politique, en particulier dans les Lois, mais le savoir du législateur (qui
n’est plus le philosophe-roi de la République) dans les Lois est le seul
dont on ignore l’origine exacte : on sait seulement qu’il est de nature
politique et qu’il est la source de l’ordre dans la cité.
2) Pseudo-Platon, Minos
35
36
Un pas important est franchi par le dialogue Minos ou Sur la loi, qui
est peut-être un brouillon de Platon, ou peut-être un ouvrage postérieur.
Ce dialogue reprend le mythe de l’origine de la législation développé dans
les Lois en lui imprimant une direction nouvelle ou en précisant ce qui
n’était qu’implicite. Zeus y est qualifié de σοφιστής33, et Minos y apprend
son métier de roi (μανθάνω, βασιλικὴ τέχνη) en bénéficiant
explicitement d’une παιδεία34.
Ce vocabulaire est le reflet d’une conception particulièrement efficace
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pour dire l’origine de la loi, qui précise et réoriente le modèle des Lois35.
L’auteur envisage le législateur comme un sage, un philosophe
hellénistique, et fait de la naissance de la loi le résultat non d’une
réflexion personnelle, mais d’un véritable apprentissage. Ceci implique
qu’à l’inverse, le philosophe hellénistique soit conçu comme un analogue
des législateurs des temps anciens, à une époque où ces derniers font
l’objet d’un intérêt croissant et d’études qui essaient de les situer
chronologiquement les uns par rapport aux autres.
3) Platon, République VIII, 544c; Lois,
630d; 632d
37
La réflexion sur les législateurs eux-mêmes, et non plus seulement sur
la loi, se trouve encore une fois de façon exemplaire chez Platon, qui offre
un témoignage décisif où deux législateurs sont non seulement envisagés
côte à côte, mais surtout conçus sur le même modèle. L’origine delphique
de la législation de Lycurgue à Sparte, qui est attestée par Hérodote36, est
reformulée par Platon, la consultation de l’oracle devenant une συνουσία
analogue à celle de Minos avec Zeus. Le mythe des Lois se transforme en
un modèle narratif, une figure37 née de l’exemple de Minos et applicable
à d’autres personnages. À la suite de Platon, nombre d’auteurs vont
adapter cette figure et créer une galerie de législateurs privilégiés38, où
l’on trouve des Grecs comme Zaleucos de Locres39, mais aussi le roi de
Rome Numa Pompilius40. Comme l’exemple de Numa le montre, la
figure est suffisamment efficace pour intégrer des personnages étrangers
au monde grec qu’elle réinterprète comme des législateurs grecs. À
l’époque romaine, c’est ce modèle qui permet aux intellectuels grecs de
comprendre le personnage de Moïse41.
4) Aristote, Politique II, 12, 7-8, 1274a 2530
38
La création par Platon de la figure du législateur bénéficiant d’une
συνουσία avec le divin est un modèle efficace qui permet de constituer
une liste. En même temps que cette liste de législateurs se constitue, le
besoin de la classer se fait sentir. Aristote la présente d’abord dans la
Politique sous la forme d’une longue parataxe42 : un simple δέ entre les
noms ordonne ce qui n’est qu’une énumération. C’est le reflet de la
composition de cent cinquante huit fiches portant sur cent cinquante
huit Πολιτείαι du monde méditerranéen.
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Un pas nouveau est franchi, toujours dans la Politique d’Aristote,
quand deux traditions, celle de la παιδεία platonicienne ou pseudoplatonicienne et celle de la systématique aristotélicienne, s’unissent pour
donner naissance à un nouveau mode narratif, celui d’une histoire des
législateurs unis entre eux par de véritables liens : à une organisation
parallèle succède alors une organisation stemmatique. C’est l’acte de
naissance du modèle généalogique au cœur de la doxographie, même si
elle se fait avec prudence et retrait : Onomacritos43 est désigné comme
πρῶτος νομοθέτης; Thalès est son ἑταῖροϛ; celui-ci a pour ἀκροαταί
Lycurgue et Zaleucos, Zaleucos ayant lui-même pour ἀκροατής
Charondas. On ne retrouve pas explicitement dans ce passage les termes
employés par le pseudo-Platon, tels que φοιτᾶν ou συνουσία, mais c’est
bien le motif de la παιδεία philosophique qui organise le passage.
Ἑταῖροϛ et ἀκροατής sont de nouvelles interprétations pour traduire
l’ὀαριστής homérique et glosent à leur tour le μαθητήϛ et le σοφιστήϛ
pseudo-platoniciens.
Une variante de ce nouveau modèle est également proposée par
Aristoxène de Tarente, élève d’Aristote44 : Zaleucos et Charondas sont
donnés comme les disciples de Pythagore, le terme ἀκουστής, qui fait ici
clairement allusion aux ἀκούσματα pythagoriciens, remplaçant
ἀκροατής. Ce dernier exemple montre l’abondance des solutions
possibles, qui résultent toutes de l’adoption d’un nouveau modèle
d’écriture qui est aussi une nouvelle façon d’écrire l’histoire. La liste de
philosophes donnés par Diogène s’inscrit dans la droite ligne de ce
modèle, qu’elle développe à l’échelle de l’histoire grecque, qu’elle
applique au monde des philosophes, qu’elle systématise, mais qu’elle
n’invente pas.
L’avantage d’un tel type d’écriture, c’est de pouvoir écrire une histoire
continue, mais aussi de constituer des écoles que définissent par ailleurs
des critères philosophiques. À l’unicité de l’ὀαριστής, clos sur lui-même
dans sa relation particulière à la divinité, succèdent le foisonnement et la
multiplicité des disciples, qui sont autant de fils45 spirituels susceptibles
à leur tour d’engendrer de nouvelles générations.
Du sage apprenti au sage inspiré
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D’autres modèles ont encore été pratiqués dans l’Antiquité : Éphore de
Cumes46 a détaché l’histoire des législateurs du monde divin en traitant
d’imposture la relation à la divinité, et en faisant des législateurs les
imitateurs les uns des autres : le ζῆλος et la μίμησις deviennent les
termes clés de cette histoire, et permettent même une plus grande
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plasticité des relations, qui ne sont plus soumises à l’obligation d’une
fréquentation directe et personnelle. Les législateurs étrangers font là
aussi leur entrée dans cette histoire grecque, en particulier Moïse, que la
polémique entre Grecs et Juifs a envisagé tantôt comme un imitateur,
tantôt comme un législateur plagié. Au IIe siècle avant notre ère,
Aristoboulos, dans un Commentaire du Pentateuque dédié à Ptolémée VI
Philomètor, suppose qu’il a existé une traduction grecque de la Loi juive
antérieure à la Septante, que Platon et Pythagore auraient imitée, et c’est
peut-être ce qu’affirmait aussi le Sur les législateurs d’Hermippos de
Smyrne47, pour qui « Pythagore pratiquait et répétait ces préceptes, en
imitant les opinions des Juifs et des Thraces et en se les attribuant ».
Dans ce foisonnement de modèles narratifs complémentaires et
concurrents, l’écriture de Diogène Laërce n’est pas une simple adaptation
du modèle généalogique; elle irait même dans le sens contraire, celui
d’une recréation du modèle généalogique à partir d’une réflexion menée
depuis plusieurs siècles sur les conditions de transmission du savoir.
L’écriture généalogique, qui nous paraît si évidente, n’a pas été adaptée
ou imitée, on en a au contraire forgé progressivement le mécanisme.
L’utilisation du modèle généalogique permet l’écriture d’une histoire,
mais le modèle infléchit cette histoire au moment même où il aide à la
composer. La liste de Diogène est une généalogie et en même temps une
théogonie, mais elle est surtout une fiction, un dispositif48 qui prétend
raconter une histoire dont elle gomme les aspérités et recompose les
détails. Plus proche de l’essai que de l’histoire moderne, malgré ses
prétentions à l’historicité, elle constitue une histoire idéale de la pensée
humaine dont les héritiers sont les biographes néoplatoniciens de
Pythagore, Jamblique et Porphyre : étant donné le projet particulier de
leur ouvrage, le modèle généalogique cède la place à celui de la
biographie, mais respecte les principes établis par la fiction de Diogène
Laërce pour faire de Pythagore le sage ultime, celui qui résume à lui seul
l’ensemble des philosophes et législateurs de l’histoire grecque. Chez
Jamblique, sa formation est multiple, et repose à la fois sur
l’apprentissage auprès de maîtres désignés par son père, Créophylos et
Phérécyde (§ 9), sur les voyages auprès des peuples sages, où il fréquente
les prêtres, les prophètes et les mages (§ 11-19), sur la consultation de
différents oracles (§25), sur une période de réclusion dans une grotte à
Samos (§ 26). Jamblique exploite le filon du roman de formation, mais
disqualifie en même temps ces différentes formes d’apprentissage, en
faisant remarquer dès le paragraphe 7 que Pythagore est un δαίμων49. La
philosophie est une théologie révélée par les dieux eux-mêmes, par
l’intermédiaire d’un δαίμων incarné; Pythagore reçoit donc la révélation
de la philosophie, qu’il révèle ensuite aux hommes. Le modèle
néoplatonicien du sage a fait évoluer la συνουσία avec la divinité en
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transformant l’entretien avec le divin en révélation et inspiration.
C’est pourquoi, chez Porphyre, Pythagore rivalise avec Minos dont il
assume les gestes, mais en les rénovant et en leur donnant une portée
nouvelle, comme en témoigne la description de son passage dans la
caverne de l’Ida où il se fait initier aux mystères de Morgos, un des
Dactyles de l’Ida50 :
[il] descend dans ce qu’on appelle l’antre de l’Ida, de la laine noire
dans les mains et y passe les trois fois neufs jours rituels; il sacrifie
à Zeus et voit le trône que l’on jonche de feuilles chaque année
pour lui; il rédige et grave une inscription sur la tombe.
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47
48
Cette catabase est le versant ritualisé de l’entretien entre Minos et son
père, dont il inverse le fonctionnement et les signes. Le dieu a disparu, la
συνουσία dont Platon avait fait le principe de la sagesse n’est plus
possible, et Pythagore s’affirme, grâce à une initiation mystérique,
comme le σοφός par excellence dans une scène destinée à remplacer tant
l’épisode de la caverne de l’Ida que le don de la Loi sur le mont Sinaï51 :
dans la solitude sublime d’une pensée qui ne doit rien au savoir transmis,
et tout au mysticisme, Pythagore annule toute généalogie antérieure pour
s’affirmer comme le principe unique de toute généalogie future.
L’histoire de la philosophie de Diogène Laërce ne constitue donc
qu’une étape dans la réflexion sur la transmission du savoir, et l’écriture
doxographique évolue en éliminant progressivement le modèle
généalogique et les philosophes concurrents au profit de deux
personnages seulement, Platon et Pythagore. Par un retour à l’origine, on
voit même s’affirmer le vocabulaire le plus archaïque, celui à partir
duquel s’était élaboré la réflexion sur la transmission du savoir, pour dire
cette nouvelle relation mystique entre le sage et le divin : au Ve siècle de
notre ère, Proclus fait concurremment de Plotin l’ὀαριστής de Platon, et
de Platon lui-même l’ὀαριστήϛ d’Apollon52. Le retour à l’homérique
ὀαριστής signe pour Proclus le refus du modèle pédagogique au profit de
la mystique.
En partageant et s’échangeant leurs modèle narratifs, la mythographie
et la doxographie se définisssent comme deux dispositifs proches,
reposant sur un même rapport à l’écriture et à la fiction. Malgré ses
prétentions à l’historicité, la doxographie est la prisonnière – comme
toute écriture historique peut-être – de ses schémas dont l’histoire même
ne peut être retracée que par une doxographie supplémentaire. En
retraçant les étapes de l’écriture généalogique au sein de la doxographie,
j’ai voulu démonter les mécanismes d’une écriture rétive à dire les
variations, les facettes multiples et les relations plurielles. Le modèle
généalogique, par sa simplicité et sa sécheresse, est peut-être le moins
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apte à traiter la question de la transmission du savoir, et c’est pourtant à
celui-là que, depuis le IVe siècle avant notre ère, nous confions l’histoire
de la pensée. L’enchaînement thématiquement organisé des textes
poussera peut-être à croire qu’il existe un lien de filiation qui épouse
l’organisation logique de mon propos. Rien ne permet de le démontrer,
et je dirais même que cette histoire continue de l’esprit humain,
fonctionnant par engendrement et filiation, est une illusion entretenue
par le genre doxographique auquel cette communication même se
rattache.
Annexe : Diogène Laërce,
Succession des philosophes, 1315
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image
Notes
1 Cf. les deux analyses divergentes proposées par B. SHIMRON, « Πρῶτος τῶν ἡμεῖς
ἴδμεν », Eranos 71 (1971), p. 45-51 et P. VIDAL-NAQUET, « Temps des dieux et temps
des hommes », Le chasseur noir, Paris, Maspero, 1981, p. 69-94.
2 D. ERIBON, Faut-il brûler Dumézil ?, Paris, Flammarion, 1992, p. 110-111.
3 G. DUMÉZIL, Discours de réception à l’Académie française, Paris, Gallimard,
1979, p. 9.
4 L’image remonte au Metalogicon de Jean de Salisbury, qui l’attribue à Bernard
de Chartres.
5 ERIBON, o.c. (n. 2), p. 111. L’épée, réalisée par Christophe Curien, lui a été remise
par
Jean
Mistler.
Une
reproduction
se
trouve
sur
le
site
http://www.christophecurien.com
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6 Cf. A. CAMERON, Callimachus and His Critics, Princeton, University Press, 1995,
p. 33-37, à propos des épigrammes-objets de Simias de Rhodes.
7 « Lettre à D. Eribon », citée dans ERIBON, o.c. (n. 2), p. 111.
8 D’autres dispositifs, que je ne puis envisager ici faute de place, permettent
d’élargir le champ de la représentation de la parenté intellectuelle, en particulier
les mises en scène picturales et spatiales de la transmission du savoir. L’École
d’Athènes de Raphael, dans la Stanza della Signatura au Vatican, en est un des
exemples les plus aboutis.
9 L.D. REYNOLDS, N.G. WILSON, D’Homère à Erasme, Paris, CNRS, 1984, p. 72.
L’ensemble de l’ouvrage est organisé, à l’aide de diverses métaphores, sur un
modèle tantôt microscopique (reliant différents individus entre eux), tantôt
macroscopique (unissant différents groupes entre eux).
10 Cette nouvelle métaphore n’est pas loin de l’image des nains juchés sur les
épaules des géants que nous devons à Bernard de Chartres, mais elle est surtout
répandue dans le monde orthodoxe, avec la Hiérarchie céleste de Denys
l’Aréopagite ou l’Échelle sainte de Jean Climaque.
11 G. Dumézil parlait d’ailleurs de « filiations ou d’influences » à propos de son
diagramme.
12 L’expression a été popularisée par le livre déjà ancien de A. KLEINGÜNTHER,
Πρῶτοϛ Εὑρετήϛ. Untersuchungen zur Geschichte einer Fragestellung, Leipzig,
Dieterich, 1933, qui été intégralement réédité en 1976 (New York, Arno Press). Le
πρῶτος εὐρετής est devenu une figure convenue de l’imaginaire antique : cf. C.
BONNET-TZAVELLAS, « Phoinix. Πρῶτος Εὑρετής », LEC 51 (1983), p. 3-11.
13 Diogène Laërce, I, 3 : ἀφ᾿ ὧν μὴ ὅτι γε φιλοσοφία, ἀλλὰ καὶ γένος ἀνθρώπων
ἦρξε.
14 Diog. Laërce, I, 12 = Héraclide, fr 87 (éd. WEHRLI). Cf. Chr. RIEDWEG,
Pythagoras. Leben, Lehre, Nachwirkung, Munich, Beck, 2002, p. 120-128, et G.
STAAB, Pythagoras in der Spätantike, Munich, Saur, 2002, p. 287-291 à propos du
passage équivalent chez Jamblique, Vita Pythag., 58.
15 Diogène Laërce, I, 13.
16 Diogène Laërce, I, 13-19.
17 Cf. M.-O. GOULET-CAZÉ, « Introduction générale » à la traduction de Diogène
Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Paris, Le Livre de Poche, 1999
(La Pochothèque), p. 18-19.
18 Cf. le tableau de l’annexe.
19 La suite des couples constitués par le relatif au génitif et par le nom du
philosophe au nominatif est bien sûr présentée en une seule phrase dans le texte
grec.
20 Par contraste, dans le seul cas où filiation génétique et filiation spirituelle
coincident, le ὑιός normalement sous-entendu est au contraire réaffirmé :
Πυθαγόρας, οὗ Τηλαύγης ὁ υἱός (Diog. Laërce, I, 15). Du point de vue narratif,
c’est la filiation métaphorique qui se développe comme cadre normal du discours,
la filiation génétique étant l’exception qui exige précision et spécification du lien.
21 Diog. Laërce, I, 20.
22 Cf. Annexe.
23 Diog. Laërce, I, 13.
24 Cf. L. BRISSON et Ph. A. SEGONDS, « Introduction » à la traduction de Jamblique,
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Vie de Pythagore, Paris, Belles Lettres, 1996 (La Roue à Livres), p. XLIII-XLV.
L’étude monumentale de G. WILLE, Akroasis, Tübingen, Attempto, 1991, ne porte
que marginalement sur la relation entre audition et transmission du savoir.
25 cf. T. DORANDI, Le stylet et la tablette, Paris, Belles Lettres, 2000 (L’âne d’or),
p. 83-99.
26 Cf. L. BRISSON, « L’oracle d’Apollon dans la Vie de Plotin », Kernos 3 (1990), p.
88, à propos des rapports entre le philosophe platonicien et la divinité.
27 Cf. L. BRISSON, Platon. Les mots et les mythes, Paris, Maspero, 1982, p. 32-49.
28 On pourrait même rajouter comme échelon supplémentaire Philippe
d’Oponte, qui assura après la mort de Platon la rédaction finale des Lois. Cf.
DORANDI, o.c. (n. 25), p. 21-22.
29 Homère, Odyssée XIX, 178-179.
30 La traduction “tous les huit ans” a le mérite d’être grammaticalement
correcte, mais présente l’inconvénient de gommer ce qui fait la spécificité et de
ἐννέωρος, et de δι᾿ ἐνάτου ἔτους, à savoir la mention du chiffre neuf (ἔννεα). Sur
les interprétations de ἐννέωρος, cf. Ch. DELATTRE, Les figures de Minos dans
l’imaginaire antique, thèse de doctorat de Paris X Nanterre, p. 177-196.
31 Le disciple de Socrate est un συνουσιαστής pour Xénophon, Mémorables V, 6,
1. Sur l’ambiguïté des relations entretenues par Socrate avec ses disciples, cf.
Lucien, De parasito [33] 43 et Maxime de Tyr, XVIII; XIX; XX.
32 Platon, Lachès, 190a sq.
33 Ps.-Platon, Minos, 319c.
34 Ps.-Platon, Minos, 319c; 320d.
35 Peut-être y a-t-il même, sinon réécriture polémique, du moins correction
consciente du modèle des Lois lorsque il est précisé que Minos “se retrouve dans
des conversations” avec Zeus (συγγίγνεσθαι... ἐν λόγοις), comme si l’ambiguïté de
συγγίγνεσθαι, qui renvoie à celle de συνουσία dans les Lois, devait à tout prix être
levée.
36 Hérodote, I, 65.
37 Sur les rapports entre mythe et figure, cf. Ch. DELATTRE, Manuel de mythologie
grecque, Paris, Bréal, 2005, p. 119-139.
38 On ne peut parler de législateurs inspirés, dans la mesure où l’inspiration
s’apparente à une révélation : la loi est toujours le produit d’une réflexion toute
humaine, elle n’est pas un don divin.
39 Aristote, fr. 548 (éd. ROSE).
40 Ennius, II, 113.
41 Clément d’Alex., Stromates I, 26, 170, 3-4, en une relecture d’Exode 33, 22 et
34, 2.
42 Aristote, Politique II, 12, 1273b 27 – 1274b 25.
43 Aristote manifeste clairement sa méfiance devant ce personnage dans ce
passage, et préfère ailleurs considérer Minos comme le premier des législateurs
(Aristote, fr. 611, 14, 75-81 [éd. ROSE] = Héraclide Lembos, Excerpta. Politiarum
14; cette opinion est reprise par Clément d’Alex., Stromates I, 16, 79, 5 et par
Eustathe, Comm. Denys Périég. p. 498, 55-62).
44 Aristoxène, fr 17 (éd. WEHRLI) ap. Porphyre, Vie de Pythagore 21; fr 43 (éd.
WEHRLI) ap. Diog. Laërce, VIII, 16.
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45 J’hésite sur la prononciation de ce terme : la métaphore de la tapisserie refait
son apparition par dessus le modèle de la filiation.
46 Éphore, 70 F 147 (éd. JACOBY) ap. Strabon, X, 4, 8. Ce modèle développe l’idée
de l’emprunt, que l’on trouve déjà chez Hérodote, I, 65 à propos de Lycurgue, qui
aurait importé ses lois de Crète, mais cette nouvelle version abandonne
l’hypothèse de l’origine delphique des lois spartiates.
47 Hermippos, fr 81 (éd. WEHRLI) = 1026 F 1 (éd. BOLLANSÉE) ap. Flavius Josèphe,
Contre Apion, I, 165 et Origène, Contre Celse, 1, 15.
48 Sur l’expression « dispositif fictionnel », cf. DELATTRE, o.c. (n. 37), p. 37-38.
49 Cf. aussi Jamblique, Vie de Pythagore, 10; 15-16.
50 Porphyre, Vie de Pythagore 17.
51 Exode, 33, 22; 34, 2.
52 Proclus, Comm. Platon, Alcib. I, 5, 13-16; Théol. Plat. I, 42, 9-10. Cf. Porphyre,
Abst. II, 52.
Pour citer cet article
Référence électronique
Charles Delattre, « L’ordre généalogique, entre mythographie et doxographie »,
Kernos [En ligne], 19 | 2006, mis en ligne le 24 mai 2011, consulté le 08 janvier
2013. URL : http://kernos.revues.org/442 ; DOI : 10.4000/kernos.442
Auteur
Charles Delattre
Université de Paris-X – Nanterre
cadelattre@free.fr
Droits d'auteur
Tous droits réservés
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