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Brian Juden
Romantisme, Année 1972, Volume 2, Numéro 5
p. 4 - 17
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View in PDF(opens in a new window)L’Esthetique :
Au cours des années qu’il est d'usage d'appeler romantiques, rien de plus
courant que le terme d'harmonie, rien de moins fixe que sa signification.
Aborder l'examen de ses rapports avec l'esthétique, c’est en quelque sorte
vouloir passer en revue toutes les discussions sur la nature, le but et l’expression de la poésie et des arts. Il y aurait là matière à un gros livre où il conviendrait de tenir compte des sectes et coteries, des dogmes et des idéologies,
cherchant à imposer au poète et à l'artiste une vision particulière de Yharmonie et de l'unité, en même temps qu’un devoir. Ici nous ne pouvons qu'esquisser quelques grands traits, en soulignant qu'ils se trouvent soumis à une
présentation schématique passant de quelques généralités à des thèses et applications particulières. Notre but est de démontrer la survie d’une tradition
esthétique de l'harmonie et son évolution.
En guise de prologue, soulignons que Yharmonie et l’unité possèdent
un attrait puissant pour une époque qui les érige en idéal. Elles rassurent
les esprits désabusés du présent, inquiets de l'avenir, affligés par les bouleversements du monde social, ou conscients de la discontinuité des efforts humains.
René éprouvait une nostalgie non dissimulée de l'ordre divin, œuvre des
artistes suprémes de l’antiquité, prêtres et civilisateurs, s’accompagnant sur la
lyre pour célébrer les dieux. Le passé renferme une vision consolatrice. L’avenir aussi. Hugo va faire résonner la lyre sous les doigts du Satyre chantant les
luttes et enfin l'émancipation et l'harmonie de l’homme cosmique affranchi de
la terre dans les temps futurs. Entre les deux pôles opposés, passé et avenir,
s'établit Paxe du thème qu’en 1829 Ballanche évoquait dans les chants cosmogoniques et l'harmonie d’Orphée. S'il existe de nombreux points de repère
espacés tout au long du siècle, le lien se constitue le plus souvent à partir du
concept fondamental dont le contexte ne cesse de se modifier.
Des redites donnent à croire que les poètes détiennent le secret d’une
acception constante. Cette harmonie risque à la fin de se perdre parmi les
formules usées. Au départ, pourtant, elle se lie dans la pensée de Mme de Staël
à la vraie grandeur de la poésie lyrique. Elle se trouve au cœur des trois
conseils donnés au poète pour le diriger vers le secret de son art:
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View in PDF(opens in a new window)«...errer par la réverie dans les régions éthérées, oublier la terre en
écoutant l'harmonie céleste, et considérer l’univers entier comme un symbole des émotions de l’âme. »
La condition du lyrisme renferme un écho de l'harmonie platonicienne des
sphères. Elle respecte à la fois la tradition ancienne et la nouvelle exégèse
idéaliste par son insistance sur le symbole et son rôle dans la poésie sacrée.
Elle diffère de ses antécédents par l'accent mis sur la réverie et les émotions
de l'âme, qui remplacent la joie spirituelle de la contemplation. C’est ainsi
qu'à ses débuts Hugo imagine l'harmonie, ordre universel et supérieur. Et
Yétroite union des concepts se retrouve dans la définition générique de la
poésie qu’en 1831 il emprunte toujours aux traditions du lyrisme sacré
:
harmonie immense qui dit tout... (Feuilles d'Automne, XXXII, A Louise B...).
Le commentaire très pertinent de M. Pierre Albouy: synthèse et totalité,
s'applique autant au vers de Hugo qu’à une tendance intuitive, caractéristique
de la quête romantique en vue d’une harmonie révélatrice et initiatique. Ou
plutôt d’un certain optimisme romantique porté parfois à la prophétie. En
revanche, pour d'autres, l'harmonie recouvre le secret et l'énigme, comme
Guérin le laissera entendre dans Le Centaure. Parce qu’il tient à ne pas dire
tout, Nerval va diriger dans le sens harmonieux du mystère son art poétique,
même si, à un moment donné, il pense reconstituer au moyen du rêve et par
l'art occulte l'harmonie absolue et primordiale. De part et d’autre, une question
se pose. Dans quelle mesure la notion de l'harmonie, recherche de la clarté,
ou conscience du mystère, donne-t-elle lieu à une esthétique déterminant
l'œuvre, à la fois abrégé de la synthèse et unité, microcosme renfermant les
accords de l'idéal, synonyme par moments de l'inconnu
?
Un début de réponse s’esquisse en fonction d’une habitude de la pensée
fermement établie, et dont l'ordonnance et le mode d'expression se modifient
en même temps que les acceptions du terme principal. Sans remonter au
déluge, il nous importe néanmoins de dégager certains principes consacrés
par le temps et l'usage. L'intérêt accru pour les religions, croyances, mythes et
symboles de l’antiquité, une étrange sympathie pour l'homme primitif, y
conduisent et, depuis le début du xvm® siècle, les maintiennent devant les
esprits. Avant que Guigniaut n’adapte la Symbolique de Creuzer, les cosmogonies font l’objet de bien des commentaires. Par cette voie est devenue
familière la vision orphique de l'harmonie absolue imposant l’ordre au chaos
pour en tirer l'univers. Il y a analogie avec le travail créateur de l'artiste
non moins qu'avec celui du civilisateur organisant la société primitive, comme
Court de Gébelin et Dupuis Pont fait observer, et, après eux, Fabre d’Olivet
et Ballanche. De façon significative, Orphée se voit attribuer l'invention de
tous les arts. Il n’a, cependant, pas le monopole du thème. Pythagore et la loi
des nombres composant l'harmonie universelle; Platon et l'harmonie de l’essence, de l’idée et de la forme, rappelant à distance celle du monde archétype,
entrent autant dans la discussion sur la nature du beau. L'époque ne s'intéresse
pas moins au néo-platonisme d’Alexandrie et de la Renaissance.
Toutes ces matières, accompagnées en outre de quelques observations
savantes sur l'esthétique de Rousseau, de Chabanon et de Lacépède, nour-
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View in PDF(opens in a new window)rissent les importantes Recherches que Villoteau consacre aux analogies entre
la musique et les arts dont l'objet est d’imiter le langage (1807). L'harmonie
universelle, telle que Marin Mersenne l'avait définie, redevient le principe et
le critére d’une esthétique:
«Cette harmonie-là, affirme Villoteau, est le seul type du vrai beau,
du bon et du juste: c’est à ce chef-d'œuvre d'une sagesse infinie que tout
dans les arts doit être rattaché lorsque nous voulons en apprécier le vrai
mérite et la beauté... »
Il y a donc une distinction à faire entre Yattrait &motif de l'harmonie céleste
et le procédé inverse qui consiste à placer la source des arts et de la morale
dans le plaisir intellectuel qu'inspire la perfection. Les deux interprétations
coexistent pendant toute l’époque. Il n'est guère besoin de revenir ici sur
Taccord poétique entre réverie, nature et harmonie. D’autre part, signalons
que l'esthétique de Villoteau sert à Lamennais pour son Esquisse dune
philosophie et qu'elle retient toujours l'attention de la France musicale en
1846 (article d’Azevedo), au moment où cette revue publie des extraits du livre
posthume de Fabre d’Olivet sur les Origines de la musique.
Ces vues sur l'harmonie céleste ou universelle supposent le sens absolu du
terme et son rayonnement relatif. L'œuvre d'art serait en quelque sorte la
matérialisation de l'harmonie ou d'un de ses accords. Inversement, l'œuvre
d'art rappelle Yharmonie primordiale. C'est aussi, mais imparfaitement, la
particularité des manifestations matérielles de l'univers. Ainsi peut-on résumer
et simplifier un des lieux communs répandus dans les articles traitant des rapports entre l'art et la nature. Cependant, il arrive souvent qu'on impose à
l'art le devoir de spiritualiser la matière. Pendant les années 1830, tout un
groupe de jeunes écrivains s'emparent de cette devise imitée de Ballanche.
En réalité, ce n'est là qu’une façon d'adapter la pensée de Saint-Martin sur la
vraie harmonie.
Le Philosophe inconnu pose, dès le livre Des erreurs et de la vérité (1775),
le principe de l'harmonie, accord parfait, image première de l'unité qui renferme tout en elle... inaltérable dans sa valeur intrinsèque. Telle est la
perfection absolue dont jouissaient l'essence humaine et la création avant la
chute. Elle constitue le but de la régénération, ou retour à Pharmonie et à la
pure lumière spirituelle. Son symbole est la lyre, dont la présence souligne la
fonction de la poésie. Saint-Martin élabore à travers L'Homme de Désir,
Phanor et les articles groupés dans ses Œuvres posthumes (1807), une esthétique qui exclut la poésie descriptive, anacréontique ou académique à forme
fixe, prisonnière de l’ordre matériel. Pour lui, le feu divin de la poésie lyrique
ou prophétique dissout les apparences, dématérialise le monde visible; la
musique abolit la durée; l'unité ou la synthèse des arts reflète et rappelle
harmonie disparue et la promesse de la réintégration.
Bien des propos de Saint-Martin animent, chez Fabre d’Olivet et chez Ballanche, la critique du travail savant et aride de la forme. Nul doute qu’un
souvenir du théosophe ne vienne en aide à l’auteur d’Orphee lorsqu'il entreprend de conseiller au poète et aux statuaires de représenter l’homme avant
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View in PDF(opens in a new window)la déchéance. A l'arrière-plan, l'harmonie absolue que reflète l'univers sentend
sur trois plans : souvenir du passé — ou des origines; promesses ou prophétie
de l'avenir; inspiration du présent. Il est donc facile de comprendre pourquoi
elle détient le secret de l'esthétique commune aux dogmes de la perfectibilité
spirituelle ou sociale.
Si entre le paradis perdu, ou l’âge d'or évanoui et la perfection spirituelle
retrouvée, l'harmonie ne peut être que relative, elle comporte l’idée d'une cohésion que suggère l’analogie ou l'accord parcourant le tout et ses parties. Elle
maintient l'équilibre des contraires, réconcilie la variété et l'unité, offre la
preuve d’un principe divin et transcendant. Universelle, l'harmonie se compose des rapports entre les trois ordres de la nature et l'homme, entre le
genre humain, la terre, le ciel et le cosmos, entre le microcosme et le macrocosme. La magie, l’alchimie, l'astrologie et la plupart des sciences occultes
sont autant de variantes du même raisonnement, comme l’est aussi la loi
des nombres d’après Pythagore ou la chaîne universelle des analogies que
Quintus Aucler relève parmi les principes enseignés par Orphée.
Il est tentant de multiplier des exemples de similitudes. A la fois physiques,
morales, naturelles et cosmiques, les Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre
dérivent du même système. Là, le terme signifie analogies ou ressemblances
et se rapproche des rapports harmoniques que Fabre d’Olivet découvre dans
la théorie pythagoricienne de la musique appliquée à la création. La même
expression va servir à Pierre Leroux. D’autre part, une mystique de la langue
associée à l'harmonie du Verbe et de la parole divine, descendue dans la langue
humaine, fascine Ballanche depuis son Essai sur les institutions sociales de
1818. Elle détermine sa conception de la poésie qu'il veut rétablir dans sa
force primitive en sauvegardant l’idée, même au préjudice du symbole qui
sert à la communiquer. Relevons chez le baron d’Eckstein un intérêt comparable, relatif à Penchainement réunissant dans les religions anciennes le Verbe
et le dogme, le langage et la symbolique naturelle.
Sur le plan des généralités entourant l’évolution du terme d'harmonie dans
son application au langage et aux phénomènes sociaux, deux importantes
modifications interviennent, mais ne se généralisent pas avant les années 1830.
La premiére ressort des considérations sur le genre humain. Le concept
mystique de l'humanité formant un être collectif et intemporel se répand
à travers Saint-Martin, Fabre d’Olivet et surtout Ballanche, passe dans toutes
les théories de régénération sociale, qu’elles soient spiritualistes, catholiques,
saint-simoniennes, fouriéristes, ou même positivistes. L'harmonie prend donc
une nuance humanitaire qui devient dominante grâce à la seconde grande
modification, celle qu’apporte Fourier, travaillant à rétablir l’homme et sa
société dans les accords de l'harmonie universelle. L'art n'échappe pas à Porganisation harmonienne, les chants et les danses de l'opéra, par exemple, sont
minutieusement réglés. Et le Beau et le luxe se trouvent mis au service de
l'efficacité communautaire.
L'harmonie, partagée entre les exigences de la clarté et de l'obscurité, de
la révélation et du mystère, subit aussi, comme la poésie et l’art eux-mêmes,
la pression qu’exercent les divers sentiments de l'utilité morale, religieuse,
sociale ou, comme le disait Gautier, publique.
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View in PDF(opens in a new window)Harmonies relatives ou particuliéres.
Si on peut soutenir que dans l’abstrait une définition de l'harmonie absolue
n'existe pas, car elle se colore chaque fois d’une volonté tendancieuse, la
position de l’homme étant relative, en va-t-il de même des significations secondaires ? Celles-ci offrent, au moins sur le plan esthétique, les moyens de réaliser l'intention affichée par tel ou tel auteur. Elles révèlent un fond de
principes et d’usages, de véritables habitudes de la langue et de la pensée.
On comprend mieux les griefs de Saint-Martin contre le matérialisme poétique si Yon consulte les définitions de l'harmonie, réunies dans le Dictionnaire
de Trévoux de 1771. Inutile d'y chercher le sens absolu : il n’y paraît point ;
la discussion métaphysique étant réservée à l'harmonie préétablie de Leibniz,
de la même façon que dans l'Encyclopédie. Au sens propre, Harmonie
signifie done:
«... le plaisir que procure le mélange agréable de plusieurs sons. Une
succession régulière de plusieurs accords... »
Le jugement est gouverné par une réaction physiologique. En revanche, le
sens figuré est plutôt intellectuel et désignerait:
«le juste rapport, la parfaite correspondance de plusieurs parties et leur
concours pour former un tout. C'est dans ce sens qu’on dit harmonie de
l'univers, du corps, c'est-à-dire le parfait accord entre toutes leurs parties
qui tendent, qui concourent à la même fin... »
Le plaisir esthétique est donc simultanément une réponse à l’appel des sens
et de esprit. C'est le double attribut de l'harmonie qui ressort de l'analyse
des raisons de sa présence dans le langage. La cause en est ramenée à:
« une certaine convenance entre les parties d’un discours, de arrangement
des mots, de la structure des phrases, qui contribue beaucoup à la beauté
et à la force du discours... »
Le but consiste à faire naître un plaisir délicat qui laisse dans l'Ame une
sensation agréable. Les effets de l'harmonie permettent en somme de la reconnaître.
Le raisonnement se retourne et confond effets et moyens pour considérer
trois exigences: l'harmonie du style et du sujet, celle des sons et des mots
avec l’objet de la pensée, et enfin la modulation syllabique, qualifiée d’artificielle, car, fruit d’une élaboration, elle réunit toutes les conditions de Y'harmonie prosodique. L’appréciation respecte une formule commune à la plupart
des critiques depuis l'abbé Du Bos : peindre à l'oreille ce que les mots peignent
à l'esprit. De sorte que la troisième harmonie correspond à l'expression musicale des objets; nous débouchons alors sur Pinévitable admiration pour Virgile, en même temps qu'est posée la règle d'or de la poésie descriptive. Un
timide pas en avant est marqué moins par la discussion de l'harmonie dans
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View in PDF(opens in a new window)l'architecture et la peinture que par l'importance accordée aux théories du
père Castel sur les accords faits de sons et de couleurs.
Par rapport à l'Encyclopédie — où les articles comportent une analyse de
Yharmonie musicale — le Dictionnaire de Trévoux met davantage l'accent
sur l'esthétique que sur la technique. A ce propos, il est utile d’éclaircir la
signification du terme correspondance, apparemment synonyme de rapport.
La confirmation introduit cependant un nouvel élément. Selon le même
Dictionnaire:
« Correspondance se dit de deux idées, de deux mots, de deux choses,
lesquelles ont un même rapport avec une troisième à laquelle on les
rapporte. »
Il ne s’agit donc pas d’un rapport simple, mais de deux analogies qui conduisent à un troisième fait. Ce mécanisme est typique de l'ésotérisme et revient
d’ailleurs par moments dans Penchainement baudelairien des correspondances, notamment dans l'article sur Gautier.
Cette définition pré-swédenborgienne nous invite à en examiner une autre
qui provient des réflexions de Yabbé Morellet sur les rapports entre la métaphore et l'expression musicale. L'abbé se fonde sur les analogies entre les
sensations, ou ressemblance entre les trois sortes dimpressions reçues par
le toucher, la vue et Pouie. Cette correspondance de différents organes autorise
la musique à peindre par les sons qui semblent n'affecter que Fouie, des
impressions faites sur d'autres sens... Morellet est instruit du phénomène de la
synesthésie et s’en sert afin d'expliquer pourquoi, grâce à la correspondance
des messages sensoriels, la musique est en grande partie une langue métaphorique. Cette explication permet de voir plus clair dans le raisonnement
qui rapproche P’harmonie poétique de expression musicale des objets.
Marmontel recourt également au terme de correspondance, afin de préciser
les analogies de style. Toutefois, l'auteur des Eléments de littérature se
concentre moins sur l'esthétique que sur Pharmonie matérielle des vers et
de la prose, sur l’organisation des moyens dont le concours mutuel plaît à
Yoreille et à l'esprit. On aurait tort de sous-estimer l'influence de ce texte, car
incorporés au Répertoire avec le Lycée de La Harpe ou édités séparément,
les Eléments sont souvent réimprimés jusqu’en 1846. La grande édition de
1824 paraît à un moment critique du romantisme. C’est un des ouvrages
d'enseignement et de référence que les poètes novateurs ont pu consulter
à loisir, et contre lesquels ils ont réagi.
Après Saint-Martin, après Chabanon, mais parmi les premiers, Senancour
vise l'harmonie savante — ou académique à la Marmontel. A Popposé de
Rousseau, Oberman rend complémentaires harmonie et mélodie, la deuxième
étant la mnémonique de la première. Car l'harmonie signifie l'idéal, la perfection, la source de toute beauté, manifeste dans le monde naturel et le monde
social par l'équilibre des contraires. Le beau se conçoit toujours en fonction
de l'unité et de l'harmonie; c’est ce qui excite en nous l'idée de rapports disposés vers une même fin, selon des convenances analogues à notre nature...
Jouffroy n'ira pas beaucoup plus loin lorsque, dans son Cours d'esthétique,
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View in PDF(opens in a new window)il fera dépendre le beau de l'éveil des sympathies (1826). Or Senancour confie
les effets romantiques, œuvre d'hommes exceptionnels, A une langue que la
foule ne sait point et dont la qualité musicale résulte de l'harmonie des sons,
des parfums et des couleurs. La mélodie, précise Senancour, peut résulter
de toute suite bien ordonnée de certaines sensations, de toute série convenable
de ces effets, dont la propriété est d’exciter en nous ce que nous appelons
exclusivement un sentiment. L'harmonie des sensations correspond donc au
sentiment, communique indirectement le sentiment du beau. Toutefois, en
raison de sa sensibilité, de son aptitude à recevoir rapidement et sous une
forme concise l'évocation de lieux et de choses extraordinaires, Youie demeure
le sens supérieur. D’un ordre analogue à celui du poète et de son langage,
l'objet de l'inspiration et de la communication poétiques est donc hors du
commun, insolite. A plusieurs reprises, Senancour Pidentifie au rappel, ou
signe d’une harmonie idéale. Son art se rapproche du déchiffrement de
l'aspect inaperçu des choses, tel qu’un peu plus tard Charles Nodier va le
compter parmi les dons du génie romantique.
L'art classique affiche une prédilection pour peindre à l'esprit. L'art romantique hésite entre les perceptions visuelles et auditives et la synthèse des
messages sensoriels. Senancour ramène la langue et les effets romantiques à
harmonie et à la musique. Mme de Staél imagine le poète écoutant l'harmonie
céleste au-delà des confins de la terre. Hugo, Lamartine, George Sand font
allusion aux voix, aux sublimes concerts, aux accords de la nature et du cosmos.
Dans ses Cours de 1834, Charles Magnin tranche la question, définit l’art classique en termes de l'œil et de Pextériorité; en revanche, Part romantique est
intérieur, l'oreille prédomine et rend possible cette poésie.
« qui sait mettre notre âme dans la situation harmonique où la vue de ces
objets (paysages, montagnes) nous plonge, de manière à nous forcer de
rappeler leurs images: c’est, précise Magnin, ce que j'appelle le sens
musical... »
Magnin et Senancour sont d'accord sur la situation harmonique et sa raison
d'être. Une différence sensible se remarque lorsqu'il s’agit d’expliquer pourquoi
le sens musical éveille le souvenir. Le mécanisme des correspondances sensorielles ressemble toujours à celui que reconnaissait l'abbé Morellet. Magnin
soutient que la poésie noue des rapports physiques avec Pharmonie incessante qui bourdonne sourdement en dedans de nous... L'équilibre de l'être
moral et physique règle chaque nouvelle impression sur les rythmes acquis
et variés auxquels correspondent les passions, les battements du cœur et la
pulsation des artères. Il est donc impossible que la poésie puisse peindre
directement les objets, car elle fait vibrer un accord de l'harmonie propre
à l'être physique, libère dans la mémoire une analogie avec les passions, les
sensations ou les sentiments inséparables de l'expérience vécue. Condillac,
dirait-on, mis au service des chants de Mnémosyne; si ce n’était que Magnin
se rapporte au chant sacré de Dionysos, au dithyrambe primitif,
Depuis Senancour et Oberman jusqu’au compte rendu pour la Revue des
Deux-Mondes où, parlant d’Ahasverus, Magnin développe pleinement sa
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View in PDF(opens in a new window)thèse, s’affirme la notion de la poésie, expérience oblique ou indirecte, harmonie du souvenir. Des correspondances physiques des couleurs et des parfums entrent dans la mélodie, sont accessibles au sens musical; Magnin est
disposé à l’admettre aussi bien que Senancour. Le langage adresse ses signes
aux sens en premier lieu. Or, il est aussi possible d’intervertir le raisonnement, comme le fait T. Thoré, pour soutenir qu’à chaque sens se rattache
un langage qui, fragment du Verbe, représente un aspect des harmonies de la
nature. Séparément, ces langages sont imparfaits et constituent, comme les
arts, deux groupes de deux analogies, ou, selon Thoré, Part des couleurs et Part
des formes. D’aprés cette classification, les sons et les parfums font partie des
couleurs. La préférence va néanmoins aux parfums qualifiés d’analogies
intimes, de corrélations essentielles, de concordances mystérieuses entre tous
les aspects de la création, car, comme la musique, ils réveillent l’intuition des
choses. Ils se substituent donc à la métaphore et au symbole.
L’art supréme des parfums, dont Thoré dévoile la poétique en 1836 aux
lecteurs de PAriel, est en somme un raffinement du système des correspondances de l'abbé Morellet. De sorte que résoudre le problème de la communication entre le monde extérieur et le monde intérieur de l'artiste invite
constamment à explorer les ressources de la synesthésie. Depuis Senancour,
l'harmonie des impressions ou sensations se recrée sur le plan du souvenir,
devenu sa véritable dimension. Baudelaire poursuit la méme ligne de recherches.
D'autre part, les définitions de l'harmonie portent aussi sur l’appréciation
du monde extérieur. Les questions d’ordre et de proportion, de rythme et
de composition, entrent dans les considérations routiniéres de la critique.
Retenons simplement une définition que Gautier glisse dans Mademoiselle de
Maupin, à titre, dirait-on, de défi:
«La beauté, c’est l'harmonie. Au reste, je ne circonscris point la
beauté dans telle ou telle sinuosité de lignes. L'air, le geste, la démarche,
le souffle, la couleur, le son, le parfum, tout ce qui est la vie entre pour
moi dans la composition de la beauté; tout ce qui embaume, chante ou
rayonne y revient de droit.
... Je veux que le soleil entre partout, qu’il y ait le plus de lumière
et le moins d'ombre possible... que la matière ne se cache point d’être,
puisque, aussi bien que l'esprit, elle est un hymne éternel à la louange de
Dieu. »
On ne saurait formuler plus clairement le plaisir esthétique que procure
l'harmonie vivante de la réalité. Ce n’est pourtant pas le beau, mais une simple
indication que cet idéal existe.
Harmonie du Beau. Le symbole. La synthèse des Arts.
Irrespectivement du système en cause, dès que Pon admet identité de
lharmonie absolue et de la perfection, l'idéal du Beau est connexe et prédé-
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View in PDF(opens in a new window)terminé. Il n’en est pas moins vrai que depuis le Cours d'esthétique donné
par Victor Cousin en 1818, la discussion tourne autour des variantes du platonisme, ou du pythagorisme auquel le baron d’Eckstein accorde sa préférence
pour contrecarrer l’éclectisme (Le Catholique, 1826-1828). Le problème esthétique demeure celui de savoir concilier le beau, absolu, supérieur, infini et sa
représentation matérielle et finie, ou, posé autrement, comment transposer la
vision intérieure, combler la distance entre elle et la matière, et lui donner une
forme.
La solution parfaite appartient à l’art grec. Mme de Staël l'avoue dans De la
littérature (1801). Quatremère de Quincy, Eméric David, Raoul Rochette, Félix
Lajard entassent les preuves. Les prédilections païennes de Gautier, de même
que son attachement à la Renaissance, ont d’abondantes et de très riches
illustrations. Même Ballanche peut aller dans ce sens et découvrir dans la
tragédie grecque.
«la loi absolue de Punité d'impression, de caractère, de lumière d’un
tableau, qui est la loi harmonieuse, typique du Beau dans les Arts...»
(Formule générale I, Echo de la Jeune-France, 1833.)
Or Ballanche, comme avant lui Creuzer, Winkelman, Caylus et Montfaucon,
qualifie l’art ancien de symbolique. Parmi les nombreuses hypothèses qu’inspire ce sujet, une étude de F. Lecler compare l’évolution de l’idée vers l’abstraction à celle de la sculpture s’acheminant par le canon grec vers la forme
symbolique (L’Artiste, 1886). Et Yanthropomorphisme des Grecs anciens était
tel que l'équilibre et le sens inne des proportions donnaient lieu à Part. En
1855, Louis Ménard défend l'idéal païen et le ramène aux lois fondamentales
écrites dans la conscience humaine :
«.. Les dieux mêmes y sont soumis, ou plutôt ils sont eux-mêmes les
lois de la matière et de l'esprit; ils sont l’ordre et la proportion de Punivers, ces dieux de l'harmonie incarnée dans le marbre, en vain blasphémés
depuis par l’impiété des barbares et qui ont révélé au monde l’idée du
droit dans la politique, Pidée du beau dans l’art, dieux indulgents qu’on
honore par le culte libre et facile de l'amour, comme il convient aux dieux
de la beauté... » (Poésies, Préface, 1855.)
Il est rare qu'on résume si bien l'attrait qu’exerce sur les esprits, l’art et
l'imagination des Grecs. Heine, Nerval et Gautier sont aussi sensibles que
Ménard aux dieux de l'harmonie, Vigny et Banville également, et dès ses
débuts Leconte de Lisle dirigeait dans le même sens l'esthétique qu'il confiait
à sa poésie grecque et qu’il ne devait jamais abandonner complètement.
Ménard donne aussi raison à Gautier et à Quinet qui, dès 1839, associent,
chacun de son côté, la durée de l'œuvre Part, à la beauté, à une idée intemporelle, impérissable. L'harmonie intérieure crée à son image, dirait-on, la
statue, le symbole. L’évocation plastique de l’idée est pourtant sujet de poésie,
donc chant. Si, en 1831, Michelet a pu soutenir qu’un symbolisme muet précéda la poésie, Lecler constate le phénomène contraire. Pour Mme de Staël,
Page 12
View in PDF(opens in a new window)l'univers entier devient le symbole des émotions de l’âme sensible à l'harmonie
céleste. Plus tard, un certain flottement transparaît dans les opinions sur la
création du symbole poétique. Toutefois, dès 1836, Gautier montre une parfaite connaissance de la symbolisation. Il n’est donc pas sans intérêt de dégager
quelques-unes des idées dont il a pu se servir. A toutes fins utiles, rappelons
que le terme symbolisme apparaît pour la première fois dans Le Globe en
août 1825.
Autour du beau invisible, donc idéal, et de sa lente éclosion au monde
sensible, l'esthétique de Jouffroy tisse un raisonnement subtil montrant comment le symbole se forme en même temps, devient poème ou objet d'art.
Le Cours de 1826 laisse une trace profonde chez Sainte-Beuve. Son Joseph
Delorme se concentre sur l’invisible, possède la connaissance intuitive du
monde intérieur et la science innée des symboles. Il prête à Partiste-poéte
idéal l'intuition qui permet de ramener les incohérences et contradictions
apparentes à l'harmonie des contraires, à un contraste harmonique, à un
accord à distance sur la lyre universelle. Le travail du style vise une autre
harmonie, celle des rapports finement saisis entre les éléments de la langue,
les idées, les sentiments et Ja connaissance intuitive. La recherche qu’esquisse
Joseph Delorme dans la Vingtième pensée trouve un parallèle dans l'analyse
du style symbolique que publie Pierre Leroux dans Le Globe d’avril 1829. Son
but est de découvrir la nature du rapport harmonique de la pensée avec le
langage, dont la caractéristique est de faire entendre au lieu de dire, d’être
indéfini, en même temps vague et clair. L'analyse cherche à dégager le rôle
des idées plastiques dans le symbolisme d’un style que Leroux qualifie de
comprehensif parce qu'indéterminé, mystérieux, exigeant du lecteur un effort
analogue à celui du poète. L'image se substitue à l'idée ou au rapport dont
elle devient Yharmonique, et non l'illustration directe. Le symbole résulte de
la concentration, est étranger à l'exposition ou à la diffusion.
À l'arrière-plan, l'argumentation se fonde sur la distinction faite par Creuzer
entre le symbole mystique, obscur et énigmatique, et le symbole divin ou plastique prêtant des formes corporelles à des idées pures, afin de projeter la clarté
et stimuler l’éloquence. Leroux revient à l'examen des facteurs qui décident
du choix du symbole parmi les objets connus des sens. Le deuxième de ses
articles traitant De la poésie de notre époque (Revue encyclopédique, 1831)
pose le principe général d’après un exemple tiré de l'antiquité, et applique
à la genèse de la poésie. En premier lieu vient l'échange de rapports. La
forêt et la montagne inspirent le temple:
«Et alors s'établit dans le monde une nouvelle harmonie: l'homme ne
peut plus voir les colonnades des forêts et les autels des montagnes sans
que Yidée d'un temple à l'Eternel lui revienne en mémoire. C’est ainsi
que le monde entier, en y comprenant Part, qui en fait partie au même
titre que les monuments naturels auxquels il s'ajoute, devient symbolique.
Le symbole! — principe même de l'art... »
L’harmonie signifie ici la consonance de l’idée et de l'objet, au point que ceuxci deviennent interchangeables. L’arbre et le pilier, les colonnades des forêts
Page 13
View in PDF(opens in a new window)et le temple se confondent dans l'idée du divin, en sont la mnémonique. C'est
là une correspondance dans le sens strict du terme, selon le Dictionnaire de
Trévoux. L'image et le mécanisme, familiers à Chateaubriand, à Lamartine,
à Hugo, à Esquiros, vont passer dans la poésie de Laprade et recevoir une
expression définitive au premier quatrain du sonnet des Correspondances de
Baudelaire.
Remarquons que le terme figure aussi comme titre de poème dans Les Trois
Harmonies d’Alphonse Constant (1845) et sert à traduire les rapports analogiques entre la nature, linvisible et le langage. Un sens rigoureusement
arithmologique s’y rattache également. En effet, Constant conçoit la connaissance de Dieu, la grande synthèse religieuse, comme la science des rapports
et des harmonies. Et pour débrouiller le vrai langage de l'harmonie et de la
parole parfaite, il se concentre sur les trois degrés de signification et de vérité,
le seul humain, le spirituel et le divin. Swedenborg compte pour beaucoup
dans ce concept, mais l’application s'appuie sur Fabre d’Olivet, Ballanche et
Fourier. Le poème devient synthèse, œuvre de Pharmonie, comme pour Brizeux cherchant à réussir l’alliage mystique de toutes les races et de toutes les
religions espacées dans le temps.
Pourtant, l'inspiration poétique demeure l'affaire de Páme vibrant des
impressions reçues de l'extérieur et de son propre monde intérieur. La communication dépend des résonances, et des analogies, prêtées à ce qui existe déjà,
ainsi que Pierre Leroux s’en rend bien compte:
«Le privilège de l'art est de sentir et d'exprimer ces rapports profondément cachés dans l'unité même de la vie. Car des vibrations harmoniques des diverses régions de Yáme, il résulte un accord, et cet accord
c’est la vie; et quand cet accord est exprimé, c'est le symbole; et la forme
de son expression, cest le rythme, qui participe lui-méme du symbole
;
voilà pourquoi l’art est l'expression de la vie, et la vie elle-même. »
L'âme microcosme, harmonie de la grande unité de la vie, impose sa mélodie,
son rythme à l'expression :
«La poésie, qui prend pour instrument la parole, et qui rend par
les mots le symbole et le rythme, est un accord, comme la peinture,
comme tous les autres arts; en sorte que le principe fondamental de
tout art est le même, et que tous les arts se confondent dans l’art, toutes
les poésies dans la musique. »
L'art, c'est la vie, réitère Leroux dans ses directives au poète-vates social.
Au service de cette devise, il met une théorie ésotérique, attribuée tantôt
aux orphiques, tantôt aux pythagoriciens, et selon laquelle les rapports intérieurs ou harmoniques unissent le microcosme au macrocosme dans l'accord
musical. L'influence de Fabre d’Olivet y transparaît clairement.
L'idée d'une synthèse des arts plaît au groupe saint-simonien. L'union de la
poésie et de la musique aux beaux-arts, pour former une harmonie symbolique
du nouveau culture humanitaire, est proposée par Barrault Aux Artistes, dans
Page 14
View in PDF(opens in a new window)son appel éloquent de 1830. Une synthèse artiste agissant sur les sympathies et
harmonies de tout l'être est envisagée par Buchez dans son Introduction
à la science de l'Histoire (1883). Ces travaux et de nombreux articles s’inspirent en partie du projet du Livre nouveau. Le père Enfantin le fondait sur les
rapports algébriques discernables pour lui à l’intérieur du Verbe suprême et
divin, et censés couvrir tous les arts, toutes les sciences et activités humaines.
Retenons un principe : le langage et l'algèbre se correspondent d’une manière
rigoureuse. I] ne passe pas inaperçu. Gautier se laisse tenter (Salon de 1833).
Hugo, occupé du vaste travail de philosophie et d'harmonie, préface Les
Rayons et les Ombres de quelques observations sur l’art et le nombre, l'algébre et l'astronomie, la musique et la poésie.
D'autres écrivains partagent les ambitions de Cordelier Delanoue : expliquer
tour à tour un art par l'autre (Stradella, La France littéraire, 1833). Son but
est hoffmanesque, mais son rêve coloré et sonore doit aussi beaucoup à Chateaubriand, à Nodier et à Senancour. La synthèse semble à d’autres promettre
un renouveau de l'expression; par exemple à Jules Bordes de Parfondry, dont
la curieuse Vue sur l'Art (L’Artiste, 1836) unit un raisonnement bizarrement
néo-platonicien à une citation textuelle non avouée de L'Homme de Désir de
Saint-Martin. L'esthétique du Philosophe inconnu exerce incontestablement
une influence. Elle intervient également dans Les sept cordes de la lyre, où
George Sand Yinsére à côté d'éléments cueillis dans les deux Faust de Goethe,
chez Fourier, chez Ballanche, et surtout imités du clavecin des couleurs du
père Castel. L'univers devient une lyre. Tout est harmonie, le son et la couleur,
sept tons et sept couleurs senlacent et s’&meuvent...
Il convient de remarquer derrière la prédilection pour la musique la
reprise d'une tradition ancienne. Ainsi que l’expliquent Villoteau, Fabre d’Olivet, Ballanche, puis Azevedo dans la France musicale, la musique, pour l’Antiquité, renfermait l'encyclopédie des sciences et des arts, la clef du beau.
Joseph d’Ortigue remet cette synthèse à l’ordre du jour. Pour lui, la musique,
expression de l'homme, lie l'ensemble de la vie sociale et des connaissances
humaines (Le Balcon de Opéra, 1833). L'harmonie de Yorchestre prévaut sur
celle de la lyre. Fertile en paradoxes, Gautier renverse la proposition, découvre
dans la musique orientale le souvenir et le secret de celle que les Grecs accordaient à l’harmonie de la nature et du cosmos, au mouvement des astres et au
culte de Pan, force universelle (compte rendu de l'Ode-Symphonie, Le Désert,
par Félicien David, 1845). Mais il ne désavoue pas non plus la possibilité de la
synthèse que lui offre le ballet, poème tourné en rond de jambes..., transformé
par le décor en tableaux féeriques et vivants. L’esthétique de Nerval incorpore,
on le sait, à l'œuvre écrite des éléments analogues, donne une place prépondérante au chant, mais n'oublie jamais l’origine cosmique de l'harmonie.
Dans tout ce développement, il y a lieu de tenir compte d’une excellente
mise au point par Jean Reynaud dans son article Sensation (1841), destiné à
l'Encyclopédie nouvelle. La supériorité des anciens sur les modernes réside
dans le sentiment des proportions et des mouvements; leur infériorité, dans
leur oubli de la couleur, omise de leur définition générale de la musique.
Reynaud propose d'inscrire dans l'esthétique moderne que la musique est
l'art du beau et de la convenance dans les sons, dans les mouvements et
Page 15
View in PDF(opens in a new window)dans les couleurs... Il justifie son opinion à la façon des saint-simoniens en
ajoutant: et la géométrie consentirait à cette définition, car le nombre est
aussi bien dans la couleur que dans les deux autres principes.
En face de cette définition, opposons une autre conception qui vise l'harmonie de la pensée et de la forme dans le beau complet. Pour Emile Deschamps préfaçant la Prosodie de l'Ecole moderne de W. Ténint (1843), la
poésie, partition musicale, est également peinture et sculpture. Mais ce souvenir de la poésie grecque et des arts de la Renaissance mis au service des
poétes romantiques néglige le symbole.
A lépoque, une pareille lacune est exceptionnelle. Les critiques, tels
Charles Villagre ou Bordes de Parfondry, qui parlent en faveur de l’architecture, ne manquent pas de rappeler que cet art est le symbole de l'univers.
Signalons une version chrétienne de ce concept, où l'architecture est considérée comme l’union de deux mondes, celui de la nature et celui de la grace:
« L'architecture chrétienne, en symbolisant ces deux mondes, unit leurs
symboles comme les deux mondes qu’ils représentent sont unis entre
eux. Le symbolisme du monde naturel est en quelque sorte la matière
première dont elle s'empare pour la pénétrer d’un esprit de vie, pour
Telever et la transformer en symbolisme du monde surnaturel. »
La suite de ce texte (Introduction, La France catholique, 1833) comporte
Pinévitable réminiscence de Chateaubriand, évoquant le temple chrétien dans
Tanalogie avec la forêt dont les arbres gigantesques sont des colonnes. La
même image que chez Pierre Leroux, le même intérêt pour le symbolisme
donnent lieu à une interprétation très différente du transfert des idées.
Les rapports entre le rêve, l'imagination, l'écrit et l'architecture entraînent
Hippolyte Fortoul dans une étrange promenade historique que lui inspire le
thème de L’Are de Triomphe (La France littéraire, 1836). L’architectonique
entre périodiquement dans la discussion de la forme poétique. Le plus souvent,
ce sont des disciples de Fourier qui se réfèrent à la suprématie de l’architecture. Laverdant, par exemple, classe les sens et les arts qui y correspondent,
avance que:
« Le sens du tact, le plus général de tous, s’adressant à la fois au matériel et au spirituel, agissant sur l'individu et sur la collectivité, occupe
conséquemment le rang central et supérieur. L’architecture est le premier
des arts...»
Elle contient tous les autres, et parmi les arts libéraux favorise le luxe externe
qui donne le sentiment du bien-être actif, éveille Fenthousiasme que Pon puise
dans la perception des harmonies, dans la contemplation de la beauté.
Dans l'amour du luxe poussé au-delà du tombeau, Baudelaire découvre un
signe confirmatif de grandeur. Et en l'honneur de Banville, il se dit touché des
merveilles et des magnificences que le poète décrète en faveur de quiconque
touche la lyre. Ce n’est point cependant pour rattacher le lyrisme à un dogme
quelconque, mais pour le rendre à son état surnaturel, et pour souligner ainsi
Page 16
View in PDF(opens in a new window)l'originalité de l’auteur des Cariatides. Au moment d'écrire, Baudelaire constate en effet que la poésie moderne tient à la fois de la peinture, de la musique,
de la statuaire, de Part arabesque, de la philosophie railleuse, de l'esprit analytique... Les propos que nous avons réunis confirment amplement le bienfondé de sa critique, visant une subtilité empruntée à plusieurs arts, un éclectisme mou, destructeur du travail créateur.
Il n’en est pas moins vrai que la puissance cachée de l'harmonie, son
ancienne force organisatrice et universelle, ressort clairement des textes cités.
L’esthétique qui s’y rattache évolue progressivement, sans s’interrompre, ainsi
qu’il convient à un besoin permanent de l'esprit humain. Il importe de retenir
qu'elle s'associe au symbole et, à partir de 1825, au symbolisme, art teint de
mystère, auxiliaire du souvenir, du secret, de la vie intérieure et surnaturelle,
de l'être et de l'univers. Cette esthétique s’entoure d’un langage établi à vrai
dire depuis la Renaissance, embrasse la musique et l'harmonie des arts dans
le beau complet: vers 1885, on devait la redécouvrir.