Show full text61 pages
Page 1
View in PDF(opens in a new window)GRMEK MD
GRMEK M, D., La légende el la réalité de la nocivité des fèves : HPLS 11 1980
61-121. | L'interdiction pythagoricienne rflative aux fèves aurait pour origine *
le favisme, interprété par une mentalité en grande partie magique.
[11932
Mirko D. GRMEK *
LA LÉGENDE ET LA RÉALITÉ DE LA NOCIVITE DES FEVES
Les médecins de la Grèce classique ont bien compris l'importance
du milieu pour le maintien de l’équilibre des composants de Porganisme. Ils étaient conscients de l’écologie de la santé. Des traités
attribués à Hippocrate, ceux précisément qu'on a pris l’habitude
d’encenser le plus, apprécient à sa juste valeur le rôle que l'air, le
sol et les eaux jouent dans l’étiologie des maladies. D'autres textes
de ce même Corpus Hippocraticum abordent avec une pénétration
philosophique remarquable et avec une maîtrise technique impressionnante les problèmes médicaux de l'alimentation et de l'exercice.
Ces mêmes auteurs ont noté la nature héréditaire de l’épilepsie, du
strabisme, de certaines malformations. Dans des cas privilégiés, celui
de la goutte, maladie qui mieux que toute autre correspondait au
schéma fondamental de la pathologie humorale, et celui de la phtisie
pulmonaire, ces praticiens ont approché la compréhension de quelques règles du jeu complexe de l’inné et de l’acquis. Ils ont entrevu
l'imbrication nécessaire des facteurs internes et externes, de la disposition et de la cause déclenchante.
Mais il y a des états pathologiques où cette double causalité est
si compliquée que la raison n'arrive plus à suivre le fil de toutes ses
connexions. Dans de tels cas, il arrive qu’on refuse de voir une parcelle de la réalité pour ne pas compromettre la rationalité de la vision
d'ensemble.
Il est possible que, pour satisfaire à ce besoin de cohérence, on ait
* École Pratique des Hautes Études, 22, rue des Écoles, 75005 Paris.
Page 2
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
dû réprimer certaines intuitions de la période archaïque. Un bon
exemple est la notion d'infection qui, entourée de son aura de souillure magico-religieuse, ne trouva pas grâce aux yeux des champions
de la médecine rationnelle. Du coup, une série d'événements de la
pratique médicale quotidienne devenaient invisibles.
Il est donc possible que, de ce fait, on ait jeté aux poubelles de la
superstition quelques fruits de l'imagination dans lesquels la pulpe
mystique cachait trop bien le noyau dur de la vérité.
Et on empécha ainsi ce noyau d’être le germe d'une théorisation
ultérieure conforme aux exigences de la rigueur scientifique.
Nous examinerons de près l’histoire d'un théme médical où,
peut-être, la pensée magique se trouva, à un certain moment, plus
proche de la realité que la raison stricte.
LA LÉGENDE: L’INTERDICTION PYTHAGORICIENNE ET LES TENTATIVES
ANCIENNES DE SA JUSTIFICATION
Une règle de conduite assez surprenante, kılamön apéchesthai - s’abstenir des fèves, fait partie des súmbola pythagoriciens, précepts concis
dont le sens ésotérique échappait au commun des mortels: Depuis
l'Antiquité classique, cette interdiction n’a cessé d'intriguer les philosophes et les historiens. On l’attribuait à Pythagore lui-même, sage
exemplaire du VIe siècle avant J.-C., mais Aristote savait déjà que
l'oeuvre personnelle de ce maitre à penser ne pouvait être clairement
dégagée de l’ensemble des données relatives à la confraternité pythagoricienne. La figure historique et l'enseignement de Pythagore
sont voilés par la légende, transformés au fil des récits tardifs qui
divinisent le chef charismatique et, par un effort de systématisation
1 Cette formulation de l'interdiction concernant les fèves se trouve chez plusieurs auteurs antiques, par exemple PLUTARQUE, De educatione puerorum 17; DIOGÈNE LAËRCE, Vitae philosophorum VIII 23; PoRPHYRE, Vita Pythagorae 44; JAMBLIQUE, Vita Pythagorica 109.
Pour la signification générale des symboles pythagoriciens, voir JAMBLIQUE, op. cit., 103105 (nous nous sommes servi de l'édition critique de L. DEuBNER, Leipzig, Teubner,
1937, et de l'édition révisée et commentée par M. von ArsrecHT, Zürich et Stuttgart,
Artemis, 1963).
Page 3
View in PDF(opens in a new window)platonisante, noient sa pensée originelle dans une doctrine plus hellénistique qu’archaique.*
Soulignons d’emblée deux aspects particuliers de la documentation historique sur laquelle repose notre connaissance du précepte
pythagoricien se rapportant 4 la féve.
D'une part, les textes conservés qui en témoignent directement
ne remontent pas au-delà du 1er siècle avant J.-C. (il s'agit des auteurs
latins, tels que Cicéron et, par allusion assez vague, Horace), voire
même, en considérant seulement les sources grecques, au Ile siècle
après J.-C. (Plutarque, Lucien de Samosate, Artémidore, Clément
d'Alexandrie). Aucune information ne nous est parvenue sur les
mots exacts dont se serait servi Pythagore pour formuler cette mise
en garde. Et si nous connaissons les vers d’Empédocle et de Callimaque sur la fève ainsi que quelques opinions des auteurs du IVe siècle
avant J.-C., notamment d’Aristote et d’Aristoxéne, c’est seulement
grâce aux citations par leurs lecteurs.’
D'autre part, la multiplicité des témoignages gréco-romains sur
ce sujet, leur recours aux auteurs antérieurs et le caractère pour eux
déjà incompréhensible de l'interdiction en question, nous font croire
qu’elle est effectivement antérieure à la période classique de la civilisation grecque.
En bref, il nous semble qu'on peut raisonnablement attribuer à
Pythagore, ou du moins à la communauté pythagoricienne de Crotone,
une attitude particulière vis-à-vis de la fève, mais sans pouvoir affirmer que c'est, historiquement, sa véritable origine et sans connaître
2 Il est indispensable de consulter les chapitres sur Pythagore, Empédocle et les néopythagoriciens dans H. Diets et W. Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, 6° éd., Berlin,
1951. Quant aux publications modernes sur la personnalité et l'oeuvre de Pythagore, la
réalité historique de la communauté de Crotone et les racines du néopythagorisme, rappelons surtout A. DELATTE, Études sur la littérature pythagoricienne, Paris, Champion, 1915;
L Lévy, Recherches sur les sources de la légende de Pythagore, Paris, Leroux, 1926; K. von
Fritz, Pythagorean politics in Southern Italy, New York, Columbia Univ. Press, 1940;
W. Burkert, Weisheit und Wissenschaft: Studien zu Pythagoras, Philolaos und Platon, Nürnberg, H. Carl, 1962, et C. J. De Vocet, Pythagoras and early pythagoreanism, Assen, Van
Gorcum, 1966.
2 La doxographie fondamentale sur ce sujet a été rassemblée par AuLu-GELLE, Noctes
Atticae IV 11, 1-12. Voir le texte établi et traduit par R. MARACHE (Paris, Les Belles Lettres, 1967, pp. 208-211).
Page 4
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
la formulation exacte du précepte primitif. La parole du maître de
Samos, le fameux ipse dixit, n'a pas franchi la barrière du temps.
Quelques générations à peine après la mort de Pythagore, on ignorait
totalement les motivations conscientes et les justifications initiales de
son interdiction.
Mais en quoi au juste consiste la règle pythagoricienne?
Précisons tout d'abord que l'interdiction concerne un légume appelé en grec kúamos et que son identification avec la fève, Vicia faba
L. (= Faba vulgaris Mönch), ne fait aucun doute.
La fève est originaire soit de l'aire géographique située au sud
de la Caspienne, soit de l’Afrique du Nord. Elle existait à l’état sauvage
spontané en Perse et dans le Maghreb. Son usage alimentaire, sa
culture et son expansion dans le pourtour de la Méditerranée remontent à la Préhistoire.* On a trouvé des graines de ce légume dans
des sites archéologiques très anciens en Italie, dans des palafittes de
Suisse et dans des tombes égyptiennes de l'époque pharaonique. Sa
présence a été également constatée dans les tombes mycéniennes et
dans les ruines de Troie à partir des couches qui datent de l’Age de
bronze ancien. Homère compare le rebondissement de la flèche sur
la cuirasse de Ménélas aux sauts de «fèves noires» lors du vannage,
ce qui suppose la familiarité de ses auditeurs avec cette activité rurale.5
Les fèves de l’Antiquité étaient plus petites que celles de la période
moderne, mais il s'agissait bien des variétés ancestrales de Vicia faba
et non pas d’une espéce similaire aujourd’hui disparue ou négligée
par les agriculteurs. D’après la description botanique de Théophraste,
il est certain que le terme grec kúamos (traduit en latin constamment
par faba) désigne en premier lieu la féve, aussi bien la plante entiére
que les graines destinées à la consommation.’ Toutefois, il faut distinguer le substantif kúamos tout court ou la désignation kúamos Hellénikos («fève grecque») de l'expression kúamos Aiguptios (« fève
* Voir A. DE CANDOLLE, Origine des plantes cultivées, Paris, Germer Baillière, 1883,
pp. 253-257. D'après les recherches de l'école de N. I. Vavilov à Leningrad, le berceau
de la fève serait l'Asie occidentale (V. S. Muratova, 1931).
5 Iliade XIII 589.
* THÉOPHRASTE, De causis plantarum IV 14.
Page 5
View in PDF(opens in a new window)égyptienne »), comme le font implicitement la Collection hippocratique ?
et explicitement Dioscoride.* Si le premier nom a pour objet la fève
au sens commun, le second s’applique aux grains du nénuphar rose,
plante exotique connue en Grèce plutôt comme médicament que
comme aliment.
L'existence de ce kúamos Aiguptios, et notamment le chapitre que
lui consacre Dioscoride, ont amené certains historiens et botanistes,
dès le XVIe siècle, à vouloir reconnaître dans le kúamos de Pythagore
les graines commestibles du nélombo (Nelumbium speciosum Willd.;
synonymes: Nelumbo nucifera Goertn. et Nymphaea nelumbo L.).® Une
pareille confusion ne se trouve point chez les auteurs de l'Antiquité.
Hérodote et Théophraste traitent séparément de la fève et du nélombo. Les anciens savaient que ce dernier, une sorte de lotus, était
considéré comme sacré par certains peuples d'Orient, sans dire pour
autant qu'ils en défendaient la consommation aux prêtres. Une affirmation inexacte se trouve parfois dans la littérature moderne à
cause d’un cercle vicieux: on ne se rend pas compte que l'identification du kúamos d’Hérodote et de Pythagore avec le nélombo est
introduite dans le raisonnement avant d’être utilisée comme preuve
à son appui. Pline, en parlant aussi bien de l’une que de l’autre de ces
« fèves» (la première nommée simplement faba et la seconde faba
Aegyptia ou colocasia), rappelle la règle pythagoricienne seulement à
propos de la fève au sens commun.'” Son opinion était manifeste7 L'auteur de De mulierum affectibus utilise la fève (au sens de graine) comme mesure
de grandeur, pour doser les médicaments. Il prend soin de préciser qu'il s'agit dans un
cas d'une « graine grecque» (Mul. 46; Lrrrré VII 106) et dans l'autre cas d'une «fève
égyptienne» (Mul. 181; Lrrrrá VIII 364). La «fève égyptienne» est mentionnée aussi
dans Acut. (Sp.) 53 (édit. Jory 92). Nous nous opposons à l'opinion de Littré qui, en suivant
les commentateurs de la Renaissance et en se pliant à l’autorité de J. H. Dierbach, considère comme «fève égyptienne » — et identifie donc avec Nymphaea nelumbo — certains
ksiamos sans adjectif rencontrés dans les traités hippocratiques.
® DroscorDe, Materia medica II 105 et 106. Pour l'identification moderne des plantes
en question, voir J. BERENDES, Des Pedanios Dioskurides Arzneimittellehre, Stuttgart, Enke,
1908, p. 209.
* Cette opinion est soutenue encore par J. H. DiersacH, Die Arzneimittel des Hippokrates, Heidelberg, 1824, pp. 20-21. Voir la discussion chez A. BENEDICENTI, Malati,
medici e farmacisti, Milano, Hoeppli, 1946, vol. I, pp. 93-94.
2° Pune, Hist. nat. XVIII 30, 12. Voir
J. ANDRÉ, Lexique des termes de botanique
latin, Paris, Klincksieck, 1956, s.v. Faba.
Page 6
View in PDF(opens in a new window)Mmxo D. GRMEK
ment partagée par les autres auteurs anciens, car on ne voit pas pourquoi ils auraient tant disserté sur ce sujet, si, à leur avis, l'interdiction
pythagoricienne ne concernait qu'une plante non habituellement consommée, peu connue en Europe et de surcroît tenue pour sacrée par
des étrangers. Ce qui intriguait les penseurs de jadis, c'est précisément le fait que les pythagoriciens défendaient de toucher un mets de
grande importance alimentaire.
Quelques autres identifications botaniques ont été proposées par
des exégètes modernes. Elles nous paraissent inadmissibles. C’est par
ignorance que certains médecins traduisent kúamos par haricot (Phaseolus sp-), car ce légume n'a été introduit dans 1'Ancien Monde
qu'après la découverte de l'Amérique” Il est encore plus anachronique de vouloir identifier la fève de Pythagore à une espèce toxique
proche de la fève de Calabar. L. Livet pense que «la fève dont parle
Pythagore n'est autre que la jusquiame ».1* Il fait valoir que le mot
huosküamos (désignant la jusquiame, Hyoscyamus niger L.) est composé de hus et ktiamos voulant dire «fève de sanglier» et que, par
conséquent, Pythagore et ses adeptes auraient pu penser à cette plante
en l'indiquant seulement par la partie générique de son nom habituel.
En fait, la jusquiame, plante vénéneuse inspirant une horreur sacrée,
était bien connue des anciens auteurs grecs et latins qui, dans leurs appellations diverses, faisaient attention à ne pas la confondre avec un
légume innocent:* L'hypothèse de Livet, purement conjécturale,
expliquerait l'interdiction pythagoricienne mais en la banalisant au
point de rendre incompréhensible l'intérét que lui portaient les anciens
philosophes: avec ou sans interdiction morale, personne n'est tenté
de prendre comme nourriture une plante notoirement toxique.
La question peut se poser si le précepte pythagoricien avait réellement en vue, dès le départ, Pusage alimentaire des fèves.
“ Voir par exemple Pythagore et les haricots, « Chronique médicale », XXVII, 1920,
pp. 244-245; XXVIII, 1921, p. 185 et 375-377; XXXIII, 1926, pp. 184-187; XXXIV,
1927, pp. 88-90 (contient la question d’un médecin d’Alger sur la valeur hygiénique réelle
du précepte de Pythagore selon lequel «il faut s'abstenir des haricots » et la réponse du
docteur A. Lebeaupin précisant qu'il ne peut pas s'agir des haricots, suivie d'une discussion sur les dangers auxquels expose parfois la consommation des fèves communes et
aussi celle des fèves toxiques européennes).
« Chronique Médicale», XXXII, 1926, pp. 185-187.
# Voir par exemple Diosconmwe IV 68.
Page 7
View in PDF(opens in a new window)L'expression qui a toutes les chances d’être la plus proche de la
formulation originelle se trouve dans deux citations qui, outre leur
ancienneté, ont l'avantage d’être en vers, donc moins exposées à la
corruption lors de la transmission orale ou écrite. Empédocle d’Agrigente, philosophe et médecin du V® siècle avant J.-C., qui, par certains
côtés, est le continuateur de l'enseignement pythagoricien dans la
Grande Grèce, déclarait: « Malheureux, très malheureux, ne touchez
pas aux fèves ».1* Callimaque, poète du I° siècle avant J.-C., écrivit
ce distique: « Ne touche pas aux fèves, aliment rongé, je le dis, moi,
comme a dit Pythagore».% Il est frappant que les deux auteurs utilisent la même formule d'admonestation: kúamón apo hetras ehesthai
(ou ehein), ce qui veut dire, mot 4 mot, que des féves il faut tenir
loin les mains.
Certes, la signification de cette recommandation n'est pas claire.
Son ambiguité a permis des interprétations divergentes dont nous
ferons état au cours de notre analyse historique. Toutefois, l’apposition «aliment rongé » qui se trouve dans la citation de Callimaque
suggère fortement que ce précepte est placé dans un contexte diététique.
D'autres témoignages, assez nombreux mais tardifs, sont plus
explicites dans ce sens. Ainsi, par exemple, Cicéron rappelle «l’interdiction faite aux pythagoriciens de se nourrir de fèves»;1* Jamblique en parle dans le chapitre consacré à l'alimentation des pythagoriciens et la place à côté de la prohibition de manger du coeur
d'animal, de la cervelle, de deux expèces de poissons marins et de la
mauve;*” Diogéne Laérce insiste sur le fait que Pythagore «interdisait avant tout de manger du rouget et de l’oblade et encore du
coeur d'animal ou des fèves ».*
14 EmPÉDOCLE, frgm. 141 (Dres-KrANZ I 368); texte transmis par AULU-GELLE, Nod.
Att. IV 11, 9.
1# CALLIMAQUE, frgm. 128 (SCHNEIDER); texte transmis par AuLu-GELLE, Nod. Alt.
IV 11, 2.
1% CICÉRON, De divinatione I 62.
1? JAMBLIQUE, Vita Pyth. 109.
1% Diocine LAËRCE VIII 29; traduction de R. GENAILLE. Voir aussi Suda s.v. Pythagoras.
Page 8
View in PDF(opens in a new window)MirkO D. GRMEK
La fève n'était donc pas le seul aliment défendu aux pythagoriciens. Il saute aux yeux que le contexte de l'interdiction, tout en appartenant au domaine de la diète au sens large, n'est pas vraiment
hygiénique au sens strictement médical. C'est un volet de la diététique sacrée et non pas un chapitre de l’hygiène alimentaire profane.
Les prescriptions citées relèvent du principe de la pureté rituelle et
non pas de celui de la santé. Cela ressort clairement, par exemple,
du récit qu'Alexandre Polyhistor, auteur du Ier siècle avant J.-C.
dit avoir trouvé dans les Souvenirs sur Pythagore:
La pureté s'obtient par le moyen des purifications, des ablutions, des
aspersions, du fait de n'avoir pas eu de contact avec un mort, avec une
femme, ou avec toute autre souillure, et de s'abstenir des viandes d’animaux morts, de rougets, de mulets de mer, d'oeufs, d'oiseaux nés d'oeufs,
de fèves et de tout ce que défendent ceux qui dans les cérémonies sacrées
ont la charge de célébrer les rites.19
D'après Artémidore, la fève serait frappée d'interdit en toute
cérémonie religieuse.? Porphyre affirme que «les initiés aux mystères
d’Eleusis doivent s'abstenir des oiseaux domestiques ainsi que des
poissons, des fèves, des pêches et des pommes ».2:
C'est sans doute à cette coutume ésotérique que fait allusion Pausanias dans le passage suivant de sa description de la Voie sacrée
d’Eleusis:
Sur la route a été construit un petit sanctuaire de Kyamitès; je ne puis
dire avec certitude si ce héros fut le premier à avoir cultivé les fèves ou
s'il tient ce nom du fait qu'il n'était pas possible d'attribuer à Déméter
la création des fèves; ceux qui ont déjà vu la célébration des mystères
d’Eleusis ou qui ont lu les poèmes orphiques savent de quoi je veux parler.22
1» Texte transmis par DIOGÈNE LAËRCE VIII 33.
22 ARTÉMIDORE, Onirocriticon I 68.
#1 PORPHYRE, De abstinentia IV 16. Voir aussi DIOGÈNE LAËRCE VIII 33.
22 PAUSANIAS, Descriptio Graeciae 1 37, 4. Selon le même auteur, on disait en Arcadie
que Déméter avait apporté tous les légumes sauf la fève (op. cit. VII 15, 1).
Page 9
View in PDF(opens in a new window)L'horreur des fèves dans la tradition orphique est attestée également
par quelques autres auteurs grecs.2* C'est au même courant de la
pensée mystique qu'il faut attacher l’abstinence des fèves dans le
mythe d’Amphiaraos, interprète divin des songes.**
L’attitude particulière à l'égard de la fève n'est pas la seule chose
qu'ont en commun l’enseignement orphique et ceux de Pythagore
et d'Empédocle. Il y a chez tous les trois un complexe philosophicoreligieux avec des éléments cosmologiques et des prolongements
éthiques et ascétiques dont la racine commune est indéniable et dont
le noyau est la conception magico-panthéiste de la nature et l’idée
de l’immortalité de l’äme et de sa transmigration.**
Des conceptions et pratiques analoques caractérisent l’ancienne philosophie de l'Inde. Il a même été dit que la tradition de l’Ayurveda
impose au sacrifiant l’abstinence des fèves et que c’est donc une très
ancienne superstition indo-européenne que les Achéens auraient apportée avec eux lors de leur migration vers la Méditerranée: Rien
n'est moins sûr.
Les Grecs ont pu recevoir des idées philosophiques indiennes à
l'époque archaïque, lorsqu'ils étaient déjà bien installés dans le bassin méditerranéen. Il est généralement admis aujourd’hui qu’au temps
de Pythagore la pensée philosophique de l'Inde avait déjà pénétré
en Perse. Mais il ne faut pas oublier que, en reconnaissant ce lien
culturel, on doit admettre la possibilité d'échange intellectuel dans
les deux sens. Or, si l’interdiction de manger les fèves se trouve vraiment dans la pratique religieuse ou médicale de l'Inde, nous y voyons
plutôt un emprunt à l'Occident que l'inverse. Les naturalistes soutiennent que la fève n'était pas cultivée dans l'Inde protohistorique ni
dans le monde chinois. Cette plante n’a pas de nom autochtone en
# GRÉGOIRE DE NAZIANCE, Orationes XXIII 535; Rurm, In Greg. Naz. orat. IX 10;
Dipyme, d'après Geoponica 11 35, 8; PLUTARQUE, Symp. Il 3, 1. Voir Orphicorum fragmenta
n° 291 (Kern).
# Geoponica II 35, 8.
25 Voir W. RATHMANN, Quaestiones Pythagoreae Orphicae Empedocleae, Thèse, Halle,
1933, et K. Kerényt, Pythagoras und Orpheus, 3° éd. Zürich, 1950.
** L. von SCHRÖDER, Das Bohnenverbot bei Pythagoras und im Veda, « Wiener Zschr.
Kunde Morgenland. », XV, 1901, 187. Cette opinion est cautionnée par quelques auteurs
plus récents, par ex. A. C. ANDREWS, The bean and Indo-European totemism, « Amer. Anchrop.», LI, 1949, pp. 274-292.
Page 10
View in PDF(opens in a new window)Mrxo D. GRMEE
sanscrit, ni en aucune lange moderne indienne. Ceux qui affirment
le contraire se trompent dans la détermination botanique des anciens
termes.?”
Si Pabstention de la fève n'est pas une pratique inventée par les
Grecs eux-mêmes, elle n’a pu leur parvenir que de l’Asie occidentale
ou de l'Afrique du Nord. C'est la conclusion qui s'impose eu égard
à des données historico-géographiques concernant la culture de la
fève. Mais elle
s'appuie aussi sur une documentation historique proprement dite. Hérodote écrit ceci:
Les Egyptiens ne sèment jamais de fèves dans leur pays, et, s’il en pousse,
ils ne les mangent ni crues, ni cuites. Les prêtres n'en supportent même
pas la vue, car ce légume est impur à leurs yeux.
Telle était sans doute la situation vers le milieu du Ve siècle avant
J.-C., au moment ou Hérodote faisait son enquête, et peut-être même
pendant une période antérieure plus au moins longue, mais ce rapport
de l'historien grec ne semble pas valable pour l'Egypte pharaonique.
On a trouvé des fèves parmi les offrandes mortuaires dans les sépultures anciennes. Les documents égyptiens ne condamnent nulle part
la culture ou l’usage de cette plante.** Le récit d’Hérodote prouve
que les Egyptiens de son temps connaissaient la féve. Elle poussait
ce pays, spontanément ou aidée par des gens chez lesquels la
faim a eu raison des scrupules religieux, et cela problablement, comme
# Voir d’Alphonse DE CANDOLLE, op. cit., p. 254. Certes, dans la Sugrutasamhita (Sütrasthana XLVI 19-20), il est question des propriétés diététiques de plusieurs espèces de
shimva, terme traduit habituellement par «fève», mais il s'agit des graines qui proviennent des légumineuses autres que Vicia faba.
== HÉRODOTE II 37 (traduit par A. BARGUET, Paris, Pléiade, 1964). Des informations
similaires, probablement fondées sur celle-ci, se trouvent chez Diopore DE Sicie I89;
PLUTARQUE, Symp. VIII 8, 2, et De Is. et Osir. 5; Porptyre, De abst. II 25.
# Pour les spécimens découverts dans les tombes et pour la mention de la fève dans
les documents hiéroglyphiques, voir V. Loner, La flore pharaonique, 2° ed., Paris, Baillitre, 1892, p. 93. Une quantité importante de fèves aurait été offerte par Ramsès IM aux
prêtres de Memphis et d'Héliopolis. Si la détermination botanique de graines trouvées
par des archéologues ne semble pas prêter à la discussion, la signification précise du terme
égyptien iwrj.t (traduit généralement par «fève ») est controversée. Les lexiques récents
(Enman-Grarow, Cerny, CHARPENTIER) identifient ce terme non pas au kúamos des Grecs
mais au dólihos (Vigna sinensis Endl.). Quoi qu'il en soit, il n'y pas de texte égyptien défendant l'usage alimentaire d'une légumineuse ou la déclarant nocive.
Page 11
View in PDF(opens in a new window)le remarque A. de Candolle, dans les endroits cultivés, car les terrains
qui pouvaient lui convenir était généralement en culture. A l'échelle
de l’histoire égyptienne, l'interdiction qui frappait la fève semble
être relativement récente, ce que n'empêche pas sa priorité par rapport à l'apparition d'une attitude semblable dans le monde grec.
Pythagore passe pour avoir été disciple des prêtres égyptiens. Les
trois Vitae signalent à l'unisson la dette du philosophe de Samos
envers la science sacrée des Egyptiens. La critique moderne répugne à accepter comme vérité historique les récits tardifs sur le séjour
de Pythagore dans les temples de Memphis et sur sa connaissance de
la langue de ce pays, mais on ne peut pas pour autant balayer comme
un bavardage sans fondament historique l'opinion d'un Isocrate sur
l'arrière-plan égyptien de la philosophie pythagoricienne, ni celle
d'un Hérodote sur l’origine de la théorie de la métempsychose.*
Ce sont encore les Egyptiens, dit en substance Hérodote, qui ont,
les premiers, formulé l’idée que l'âme humaine est immortelle et
qu'elle migre d'un corps mourant dans un autre être naissant. Le chapitre sur ce sujet se termine par une allusion transparente:
Certains Grecs ont adopté cette théorie, d'abord les uns, puis les autres,
en la présentant comme la leur. Je ne citerai pas leurs noms, bien que je
les sache
Hérodote vise probablement son contemporain Empédocle et certainement Pythagore et les anciens poètes orphiques.
Est-ce un hasard si tous ceux qui enseignaient la transmigration
des âmes interdisaient l’usage alimentaire des fèves? Est-il possible
d'interpréter cet interdit comme une conséquence pratique de l’idée
générale de la métempsycose? Dès l'Antiquité à nos jours, il y a
des commentateurs qui répondent affirmativement. Celse (non pas
l’auteur médical mais le polémiste antichrétien du Ile siècle) fait
certainement un effort de systématisation lorsqu'il déclare que
Pythagore et ses disciples ne mangeaient pas de fèves, ni rien d’autre
ayant possédé la vie.TM
3 ISOCRATE, Busiris 28; HÉRODOTE II 123.
31 HÉRODOTE, loco cit. Voir aussi II 81 er IV 95.
32 D'après ORIGENE, Contra Celsum V 41.
Page 12
View in PDF(opens in a new window)Mais les choses ne sont pas si simples. S'il est relativement facile de
déduire de la doctrine générale la défense de tuer les animaux et
d'en manger la chair, on ne voit pas pourquoi il en serait ainsi pour
une plante. Et pourquoi précisément la fève? D'ailleurs, il n’est même
pas certain que les pythagoriciens prônaient le végétarisme strict.
Aristote aurait soutenu qu'ils
s'abstenaient de la matrice et du coeur des animaux, de l’ortie de mer et
d’autres animaux analogues, mais usaient de tout le reste.s3
Avant d’examiner les diverses tentatives d’accés 4 la signification
profonde du précepte de Pythagore, il est indispensable d’en mettre
en lumière un aspect souvent négligé. Le respect des pythagoriciens
à l’égard de la fève ne semble pas avoir été limité à l'interdiction d'en
manger les graines. Le précepte impliquait qu'il ne faut pas marcher
sur un champ de feves. Il était défendu de fouler aux pieds cette
plante.st
On ne sait pas si cet interdit est un corollaire faisant partie du
tabou primitif ou s’il s’agit d'un élargissement secondaire de la règle
alimentaire. Quoi qu'il en soit, la légende le projette sur la personne
même du maître et le fait participer, de manière exemplaire, aux
circonstances de sa mort.
La légende veut que Pythagore, ayant atteint un âge vénérable,
se suicida par lassitude de la vie ou fut tué après une tentative de
fuite entravée par un champ de fèves qu'il a préféré ne pas traverser.
Diogéne Laërce s'inspira de cette seconde version pour composer
les vers suivants:
Hélas! pourquoi Pythagore a-t-il eu tant de respect pour les féves?
Le voilà mort avec ses propres disciples.
Il y avait là un champ de fèves et pour ne pas le piétiner
Il est mort dans un carrefour, tué par les Agrigentins.®
# Auru-Geize IV 11, 12.
M TERTULLIEN, De anima 31, affirme que Pythagore défendit à ses disciples de traverser un champ de fèves.
** DIoGEne Lance VIII 45. Voir aussi Antologia Palatina VII 122.
Page 13
View in PDF(opens in a new window)Ce méme auteur raconte que Pythagore et ses compagnons furent attaqués par les Agrigentins. La maison où ils se trouvaient fut
incendiée par un homme jaloux de ne pas avoir été choisi comme
disciple par le philosophe. Pythagore prit la fuite:
Il fut rejoint près d’un champ de fèves; il refusa de le traverser en déclarant qu'il aimait mieux être tué que fouler les fèves aux pieds, et en ajoutant qu'il valait mieux mourir que parler. Ses poursuivants le mirent à
mort, et avec Jui la plupart de ses compagnons, au nombre de quarante
environ.3®
L’histoire est incohérente, inventée de toutes piéces, mais elle
comporte une pointe morale qui prouve l'importance et l’étendue
de l'interdiction concernant la fève dans la tradition du pythagorisme.
La déclaration de Pythagore qu’il vaut micux mourir que parler
se rattache mal à ce qui la précède. Armand Delatte a raison d’y
voir un signe qui permet d’entrevoir la contamination du récit de la
mort du maître avec une autre légende du cycle hagiographique
pythagoricien,
Voici ce conte, tel qu'il est rapporté par Jamblique qui déclare
l'avoir emprunté à Hippobotos et à Néanthès, philosophes et historiens de la fin du Ille et du début du Ile siècle avant J.-C.
Denys, tyran de Syracuse, voulait apprendre les secrets des pythagoriciens. Il ordonna donc à ses hommes de main qu’on lui amène,
de gré ou de force, quelques membres de cette confrérie. Une
embuscade fut mise en place près de Tarente et un groupe de dix
pythagoriciens fut attaqué par surprise. Ils se dégagèrent, prirent
la fuite, gagnérent de l'avance sur les poursuivants lourdement armés
et arrivèrent alors malencontreusement au bord d'un champ de
fèves en fleur. Arrétés là, «ne voulant pas transgresser l'interdiction
de toucher aux fèves », les adeptes de Pythagore se firent massacrer,
obéissant au précepte qu'il faut préférer la mort à la capture. Sur le
» Piocèxe Laërce VIII 39; traduction de R. Gewanıe. Diogéne rapporte aussi le
récit parallèle d'Hermippos qui fait tuer Pythagore par les Syracusains, mécontents à
cause de l'aide qu'il a apporté aux Agrigentins. Le détail qui nous intéresse ici n'est pas
changé dans ce récit: la mort résulte du fait que le philosophe, en fuyant, « parvint à
un champ de fèves qu'il ne voulut pas traverser ». Voir aussi Suda s.v. Pythagoras.
Page 14
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
chemin de retour, les hommes de Denys rencontrèrent Myllias de
Crotone et sa femme Timycha de Sparte, pythagoriciens restés en
arrière de leur groupe, parce que la femme, enceinte, avait des difficultés à marcher. L'état de Timycha permit aux soldats syracusains
de s'emparer du couple et de l'amener devant Denys. Le tyran exigea
la révélation des mystéres de leur secte. Malgré les menaces et les
offres alléchantes, Myllias et Timycha refusérent de trahir les secrets
pythagoriciens. Denys insista et les somma, sous peine de mort, de
lui confier au moins la raison pour laquelle leurs compagnons ne
voulaient pas marcher sur les féves. Réponse de Myllias:
Ils ont choisi la mort pour ne pas fouler aux pieds les fèves et je serais,
moi, plus enclin à marcher sur les fèves que de révéler la raison de cet
interdit.
La femme, Spartiate, prouva l'extrême fermeté de son caractère en
se mordant la langue et en la crachant devant le tyran stupéfait.*?
Les martyrs font des prosélytes, disait Voltaire. Peu importe
donc si l’histoire de Myllias et Timycha pèche par des invraisemblances. Pour les anciens, son róle principal était l'édification morale et
la propagande d'une secte. Pour nous, le message à retenir est, d'une
part, la confirmation d'une interprétation large de l'interdit concernant la fève dans les communautés pythagoriciennes, et, d’autre part,
l'affirmation vigoureuse de la nature ésotérique de sa justification officielle. On peut supputer les chances que cette justification, étant
réservée au cercle étroit des initiés, soit plus mythique que physiologique, plus mystique que rationnelle. Mais rien de tout cela n'est
sûr. La règle pythagoricienne de silence peut au moins rendre compte
du fait que les anciens, ceux qui osaient écrire sur ce sujet, étaient
déjà réduits à des conjectures.
Aristote, le « maître de ceux qui savent » (comme l'appelle Dante),
dit que Pythagore
proscrivait les fèves soit parce qu’elles ont la forme de testicules; soit parce
qu’elles ressemblent aux portes de l'enfer, car seules elles n'ont pas de
27 JAMBLIQUE, Vita Pyth. 189-194,
Page 15
View in PDF(opens in a new window)gonds; soit encore parce qu'elles corrompent, ou parce qu'elles ressemblent
à la nature de l'univers, ou encore A cause de l’oligarchie, car elles servent
pour le tirage au sort.%
La multiplicité des raisons invoquées prouve qu'on ignore la
justification donnée par Pythagore lui-même et par ses disciples immédiats. La richesse des contenus supposés n'embarrasse guère Jamblique qui, éclectique, proclame qu’ «il faut s'abstenir des fèves pour
plusieurs raisons aussi bien religieuses et naturelles qu'ayant trait à
"ame ».39
A-t-on vraiment cru que les fèves puissent être le siège des âmes
en transmigration? Il est tentant d’interpreter dans ce sens un vers
orphique obscur: « C'est tout un de manger des fèves ou la tête de
ses parents ».# D'après Pline, certains auteurs étaient convaincus que
Pythagore condamnait l’usage de cette plante « parce que les âmes
des morts sont dans la fève ». Et Pline ajoute que «en tout cas, c'est
pour cette raison qu'on l’emploie dans les offrandes aux morts» et
que «d’après Varron, c'est pour cela que le flamine n’en mange
pas ».*
Dans le Songe, pièce comique de Lucien de Samosate, un coq
doué de la parole arrive sur la scène et se présente à un cordonnier
comme la réincarnation de Pythagore. Le cordonnier, perplexe, accuse le coq de mensonge, car il est trop loquace et il a mangé des
fèves. Voici une partie du raisonnement que le cordonnier adresse
au coq:
Si tu es effectivement Pythagore, tu as violé tes lois et commis, en
avalant des fèves, une impieté aussi grande que celle de manger la tête
de tes parents.
== Ce texte est tiré d'une oeuvre perdue d'Aristote lui-même ou d'un de ses collaborateurs auquel il a confié la tâche d'étudier la tradition pythagoricienne. Il est cité
‘après Diocine LaëËrce VIII 34.
# JAMBLIQUE, Vita Pyth. 109.
4 PLUTARQUE, Symp. II 3, 1, et CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromata III 3.
“ Pune, Hist. nat. XVII 118-119; traduction de J. Anpré. Les offrandes aux morts
mentionnées par Pline se faisaient lors des rites archaiques des Lemuria. Voir Ovipe, Fastes
V 429-444. On ne connaît pas le texte de Varron cité par Pline mais son témoignage est
confirmé par Verrius FLACCUS: il était interdit au flamen dialis de prononcer le nom de
fève ou d'y toucher, car elle passait pour appartenir aux morts.
Page 16
View in PDF(opens in a new window)Le gallinacé, plus sophiste que pythagoricien, réplique qu’à chaque
forme de vie conviennent des règles différentes et qu'il s'abstenait
des fèves lorsqu'il était Pythagore mais que, en tant que coq, il n'est
plus obligé de respecter cet interdit.“
Dans une autre comédie de Lucien, Les sectes à l’encan, on voit
plusieurs philosophes vendre aux enchères leurs idées et louer leurs
recommandations morales et diététiques. Pythagore présente ainsi sa
manière de vivre:
Je ne me nourris d'aucune chose qui a été vivante; je mange tout le
reste, excepté les fèves.
L'acheteur s'étonne de cette exception et Pythagore s'explique:
Je regarde les fèves comme sacrées. Leur nature a quelque chose d’admirable, car elles renferment toute espèce de génération: si tu dépouilles
les fèves vertes, tu verras qu'elles ressemblent beaucoup aux testicules de
l'homme, et si, après les avoir fait cuire, tu les exposes pendant un certain
nombre de nuits aux rayons de la lune, elles te donneront du sang.
Il semble que, dans la pensée pythagoricienne, la fève soit, en
effet, apparentée à l'homme moins par le biais de la métempsycose
que par celui des analogies mystiques et des spéculations cosmogoniques. Aristote a relevé la ressemblance entre les graines et les organes génitaux masculins. La fleur aussi a un aspect symbolique:
Pythagore dit qu'il ne faut pas manger de fèves, parce que dans leurs
fleurs on trouve les lettres de deuil.#
Le vers orphique assimilant les fèves à la tête des parents est cité
par Plutarque à l’occasion d'une discussion sur l'oeuf, sa signification
cosmologique et les interdictions qui le frappent. D'après Porphyre,
les pythagoriciens avaient enseigné que l’homme et la fève provien-
4 LUCIEN, Somnium (Gallus) 5-6.
4 LUCIEN, Vitarum auctio; traduction de L. HuMserr.
« Geoponica II 35, 6. La même information se trouve chez PLINE qui parle des « lettres lugubres sur la fleur de la fève» (Hist. nat. XVIII 119).
Page 17
View in PDF(opens in a new window)nent de la méme matiére primordiale. Les féves en fleur, déclare cet
auteur, si elles sont renfermées pendant un certain temps dans un vase
en terre cuite et exposées à l'humidité, peuvent se transformer en
tête d'enfant ou en sexe féminin!
#
Des naturalistes plus éclairés devaient bien rire de telles sornettes. Quoi d'étonnant si, pour certains, ce sentiment ambivalent d’horreur sacrée et cette aura magico-religieuse entourant les fèves relevaient tout simplement de la superstition.
Pour un rationaliste, le prestige de Pythagore pouvait être sauvé
de deux manières: soit en niant l'interdiction des fèves, c’est-à-dire
en attribuant à l’ancien précepte un sens différent de celui qui a été
communément admis, soit en lui donnant une justification « physiologique ».
Des efforts dans les deux directions du sauvetage des apparences
de la rationalité n’ont pas manqué. Les plus anciens témoignages
sur l'interdiction pythagoricienne participent déjà à cette récupération du magique par la raison.
Aristote termine sa liste des explications les plus diverses en rappelant l'usage des fèves lors du tirage au sort dans la vie politique.
Voilà ce qui prête à une interprétation qui équivaut à la négation
du précepte diététique: au fond, Pythagore n’aurait-il pas défendu à
ses disciples de mettre la main sur les fèves non pour qu'ils s’en abstinssent mais pour qu'ils ne participassent pas aux charges publiques dans
un état démocratique? Cette opinion est reprise et développée par
Plutarque qui voit dans l'adage de Pythagore une recommandation
d'ordre social.
Jamblique dénonce cette interprétation: elle provient d'un pamphlet politique de Ninon dont le but était de pervertir les idées de
agore pour exciter le peuple de Crotone contre l’enseignement
de ses successeurs immédiats.*?
Aristoxéne de Tarente, disciple du pythagoricien Xénophilos de
Chalcis et d’Aristote, appréciait, en tant que théoricien de la musique,
l'oeuvre de Pythagore, mais il n’aimait point, fidèle en cela au ra+ PORPHYRE, Vita Pyth. 44.
4% PLUTARQUE, De educatione puerorum 17.
4% JAMBLIQUE, Vita Pyth. 206.
Page 18
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
tionalisme péripatéticien, le côté mystique du pythagorisme. Si l’on
en croit Aulu-Gelle, Aristoxéne dit
dans un livre qu'il a laissé sur Pythagore, que celui-ci n'a jamais usé
d'aucun légume plus souvent que des fèves, parce que cet aliment soulageait insensiblement le ventre et l’adoucissait.
C'est contraire à ce qu'on sait par toutes les autres sources. Aristoxène
aurait dit textuellement:
Les fèves étaient le légume que Pythagore estimait le plus, le disant
émollient et laxatif; aussi en a-t-il beaucoup usé.#
Aulu-Gelle, qui rapporte et fait sienne cette correction « d'une
vieille erreur qui s'est emparée des esprits», s’applique également à
vider le fameux vers d’Empédocle de toute signification alimentaire:
On a pensé généralement que kudmons, fèves, désigne le légume,
selon l'usage ordinaire. Mais ceux qui ont interprété avec plus de soin
et d'habileté les poèmes d'Empédocle, disent que kudmons indique là les
testicules, qu'il a appelés ainsi de façon secrète et symbolique, à la manière
de Pythagore, kudmons, parce qu'ils sont aitioi tof kuaïn, responsables
de l’enfantement, et que c'est d'eux que la génération humaine prend sa
force; ainsi Empédocle, dans ce vers, n'aurait pas voulu détourner les
hommes de la consommation des fèves mais du plaisir vénérien.4
Une autre voie de récupération rationaliste du précepte pythagoricien, c'était, nous l'avons dit, de trouver des raison naturelles,
« physiologiques », justifiant l’abstinence des fèves. Ce légume provoque la flatulence, cause du ballonnement abdominal, des borborygmes. Chose indécente pendant les rites sacrés et dans un sanctuaire,
comme le constate Artémidore,5° l'émission des flatuosités est toutefois, d’après les anciens, moins à craindre que leur rétention dans
l'organisme. En montant du ventre vers la tête, elles peuvent troubler
« AULU-GELLE, Noct. Att. IV 11, 4-5; traduction de R. MARACHE.
“ Op. cit. IV 11, 10.
5 ArTÉMIDORE, Onirocriticon I 68.
Page 19
View in PDF(opens in a new window)le raisonnement de ceux qui veillent et donner des songes trompeurs
à ceux qui dorment. Cicéron est de cet avis. Selon lui,
Platon ordonne d’aller au lit en disposant le corps de maniére que rien
n'amène à l'âme erreur ou trouble. De là vient, pense-t-on, l'interdiction
faite aux pythagoriciens de se nourrir de fèves, aliment qui provoque une
flatulence importante, contraire à la recherche de la tranquillité de l’esprit.5!
Voici quelques autres citations exprimant la même idée:
« La fève passe pour émousser les sens et aussi pour provoquer des songes; c’est pourquoi la doctrine de Pythagore en condamne l’usage » (Pline
l’Ancien).52
«Il faut s'abstenir de manger des fèves, parce qu’elles sont pleines de
vent et qu'elles participent à l'âme et que si on s'en abstient on aura le
ventre moins bruyant et on fera des rêves moins lourds et plus calmes »
(Diogène Laerce transmet cette version de l’enseignement de Pythagore
en lui accordant sa préférence sur d'autres récits).59
«Les naturalistes disent que la fève émousse le ventre de ceux qui en
mangent. C'est pourquoi il pensent qu'elle empêche d’avoir des songes
véridiques, car elle cause des flatuosités » (auteur byzantin anonyme puisant probablement dans l'oeuvre de Didyme d’Alexandrie).5
Une explication rationnelle assez particulière, inconnue des autres
sources anciennes, est donnée par Clément d'Alexandrie (II° siècle):
les législateurs, dit cet auteur, interdisaient la consommation de la
fève parce qu'elle rendait les femmes stériles.**
Avant de terminer cette revue des témoins antiques, jetons un coup
d'oeil sur l'expression énigmatique qui ome un vers d’Horace: faba
Pythagorae cognata Que veut dire: «fève soeur de Pythagore »?
#1 Cicéron, De divinatione I 62. Voir aussi Autu-Getze IV 11, 3.
ss Pıme, Hist. nat. XVIII 118.
* Diocène Laerce VIII 23.
# Geoponica Il 35, 3-4. Voir aussi TERTULLIEN, De anima 48.
$5 CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromata III 3. Dans les Géoponiques, on accuse la fève
de pouvoir stériliser le bétail.
Ce membre de phrase est placé dans un contexte poétique signifiant 4 peu prés
ceci: « Quand me servira-t-on, avec des légumes assaisonés de lard onctueux, cette fève,
Page 20
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
A première vue, le poète paraît vouloir établir une parenté tres proche
entre la fève et la race humaine. L'expression s’inscrirait donc dans
la tradition mystique de l’origine commune de ces deux espèces,
voire dans celle de la transmigration des âmes. Mais cette interprétation ne s'impose pas nécessairement: il est possible que la fève
soit désignée comme soeur de Pythagore parce qu'elle est, pour lui,
également intouchable. La relation ne serait donc pas établie entre
l'homme et la fève mais entre le tabou de l'inceste et celui de manger
les fèves.
AVEUGLEMENT PRUDENT DES MÉDECINS
ET CONSTAT HIPPOCRATIQUE DU LATHYRISME
Il est traditionnellement admis qu’Empédocle fut médecin. Pythagore lui-même passe pour expert dans l'art médical. Mais, aux
yeux de la postérité, ils étaient tous les deux des personnages investis
du charisme et doués d'un pouvoir exceptionnel, plus sages, thaumaturges et éducateurs que savants, cliniciens et écrivains techniques.
Leur attitude magico-religieuse vis-à-vis de la nature et de l'homme
sain et malade ne trouva pas d’écho favorable chez les médecinstechniciens des Ve et IVe siècles avant J.-C. dont les ouvrages nous
sont parvenus sous le nom d’Hippocrate. La médecine grecque de
l'époque classique fut vidée, en tant qu'art, de toutes les notions
concernant le sacré, le surnaturel et la transcendance de l’ordre nécessaire dans l'existence des êtres vivants et dans leurs rapports avec
le milieu.
Il n’est pas sans intérêt de noter que, après les deux pères putatifs
de l'interdiction de la fève, aucun autre médecin de l'Antiquité n’a
voulu se donner la peine d’en parler. Tous les témoignages cités cidessus proviennent d’auteurs n'ayant pas la médecine pour métier.
Les médecins hippocratiques ne pouvaient pas ignorer la diététique pythagoricienne. Ils connaissaient les écrits d'Empédocle.*? Cesoeur de Pythagore? » (Horace, Satires II 6, 63). Le mot latin cognata ne désigne pas seulement la soeur, mais il exige dans tous les cas une parenté par le sang.
8 Voir J. JOUANNA, Présence d' Empédocle dans la Collection hippocratique, « Bull. Ass.
Guillaume Budé», XLIV, 1961, pp. 452-463.
Page 21
View in PDF(opens in a new window)pendant, l'interdiction de la fève n'est jamais mentionnée dans leurs
traités. C'est que, manifestement, on la considérait comme n'étant
pas du ressort de l’art médical.
Dans le Corpus Hippocraticum, il n’est nulle part question de la nocivité éventuelle des fèves. Les textes médicaux confirment que le
kúamos était, dans la Grèce de l’époque classique, un aliment commun.
Quant à ses propriétés diététiques, Du régime se borne à dire que
les fèves ont quelque chose de nourrissant, de resserrant et de flatulent;
de flatulent, parce que les pores ne peuvent recevoir la nourriture qui
arrive en bloc; de resserrant, parce que le résidu est peu important.
Ailleurs, des renseignements de ce genre sont encore plus maigres.
Les fèves cuites sont prescrites comme traitement du syndrome dysentérique (dusenteria) ou, plus généralement, du ventre dérangé (tarahé gastrós).*
Dioscoride (ler siècle) donne une bonne vue d'ensemble sur la
place des fèves dans la matière médicale grecque. Le chapitre consacré à cette plante débute par un résumé de l'opinion courante que
nous avons déjà rencontrée chez plusieurs auteurs non médicaux:
La fève grecque gonfle le ventre et fait lâcher des vents; elle est difficile à digérer et provoque des mauvais rêves.
D'après la suite de ce chapitre, les fèves sont nourrissantes et produisent
la chair. L’ingestion en est préconisée dans le traitement de la toux
et des vomissements. Cuites, assaisonnées au vinaigre et avalées avec
leurs gousses, les fèves sont censées arrêter les flux diarrhéiques, en
particulier la dysenterie. Il est préférable de les manger boullies, en
jetant la première eau, car «les fèves vertes incommodent plus le
ventre et causent plus de flatulence ». L'application externe de la
farine des fèves (sous forme de poudre, de cataplasme ou d’ingré-
# Vict. II 45, 1 (Lrrrré VI 542); traduction de R. Jory.
“ Acut. (Sp.) 64 (Lrrrré II 518) et Epid. Il 6, 7 (Lrrrré V 134). Dans ces cas, c'est
bien la fève au sens strict qu'on recommande comme médicament. D'autres passages
hippocratiques préconisent l'usage thérapeutique de la «fève d'Egypte», c'est-à-dire des
graines du nénuphar rose.
Page 22
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GrMEK
dient des onguents) et méme des graines fraiches coupées en deux
est envisagée pour soigner des maladies et des traumatismes divers.s°
La médecine moderne doit confirmer, dans l'essentiel, le bienfondé de ces observations diététiques et de ces indications thérapeutiques. Les fèves contiennent des oligosaccharoïdes indigestibles qui,
d'une part, provoquent des flatuosités et qui, d'autre part, peuvent
avoir une action bénéfique dans le traitement de certaines diarrhées
d'origine infectieuse. Toutefois, si les fèves « resserrent le ventre » dans
certains états de l'appareil digestif, ce n'est pas, comme le pense l'auteur
du traité Du régime, à cause de l’exiguité du résidu mais plutôt à cause
de son importance.
Il est douteux que l'influence, indéniable, de l’ingestion des fèves
sur l’activité psychique, en particulier sur la fonction onirique, soit
due uniquement au météorisme. Les fèves contiennent, en concentration assez élevée, le lévodopa (L-dopa), substance utilisée aujourd’hui
dans le traitement de la maladie de Parkinson. L'administration de
cette substance augmente la quantité de la dopamine, précurseur de
la noradrénaline, dans le système nerveux central, ce qui peut provoquer desinsomnies, des cauchemars, voire des hallucinations, accroître la tension nerveuse et stimuler l’activité sexuelle.
A tout hasard, nous avons enquété sur l'usage, dans le Corpus
Hippocraticum, des termes qui sont, par leur sens, proches du mot
kúamos, c'est-à-dire désignant diverses légumineuses et leurs produits
comestibles. Il y a, dans le livre VII des Epidémies, une assez longue
liste d'aliments qui passent pour cause possible des «accidents biliaires » (cholerikà). Ces mets sont si variés (viande de porc trop peu
cuite, crabes, poireaux, oignons, laitues, pâtisserie au miel, fruits,
lait, vin, etc.) que, du point de vue de la médecine moderne, leur
seule particularité pathogène commune est de pouvoir servir de support à l'infection. Les accidents en question seraient donc des gastroentérites aiguës dues à la nourriture infectée. Toutefois, la liste contient aussi le pois chiche (erebinthos) et Pers (orobos), dont on ne peut
pas exclure une certaine activité toxique propre."
* Dioscorine II 105.
#1 Epid. VII 82 (Lrrrré V 436-438).
Page 23
View in PDF(opens in a new window)Les auteurs hippocratiques pensaient que « toutes les légumineuses
sont flatulentes » et qu'« il ne faut pas en prendre, si ce n'est avec du
pain», car «chacune d’elles a ses inconvenients propres». Ainsi, le
pois chiche «cause de la douleur» et la lentille est «astringente et
cause du trouble, si on la mange avec la gousse »,*
Particuliérement instructif est un passage des Epidémies, inclu dans
le livre II et répété tel quel dans le livre VI:
A Ainos, lors d’une famine, ceux qui mangeaient continuellement des
légumineuses devinrent impotents des membres inférieurs; cela persista;
de plus, ceux qui mangeaient de l’ers eurent douleur aux genoux.®
Faisant partie du deuxième groupe des Epidémies (livres II-IVVI), cette histoire remonte soit à la dernière décennie du Ve siècle,
soit à la première moitié du IVe siècle avant J.-C. Elle se passa à Ainos,
ville de Thrace qui, juste alors, souffrit de la guerre et éprouva une
détérioration brutale de son économie.
Deux termes clés doivent retenir notre attention: ospriophagéontes
et orobophagéontes. Ces mots grecs sont des hapax mais leur signification est néanmoins assez claire. Le premier désigne indiscutablement
les personnes qui mangent des ospria, à savoir des légumineuses. Il
ne détermine pas davantage la nature des plantes consommées, ni
la durée de cette alimentation, ni même son caractère exclusif. Toutefois, dans le contexte, ce terme véhicule l'impression que les gens
d’Ainos se nourrirent, pendant un certain temps, presque uniquement
des végétaux de basse valeur nutritive. Dans son commentaire de ce
texte hippocratique, Galien dit que les ospria sont des légumineuses
qui ne servent pas habituellement à la préparation du pain. Les habi-
“ Acut. (Sp.) 47 (Lrrrré 484-486). Nous utilisons la traduction de R. Jory, Paris,
Les Belles Lettres, 1978, p. 89.
“ Epid. Il 4, 3 (Lrrrré V 126) et Epid. VI 4, 11 (Lrrrré V 310). Notre traduction
diffère sensiblement de celle qui est adoptée par Littré.
“ Pour la crise de subsistance à Ainos, voir J. M. F. May, Ainos, its history and coinage,
Oxford, Oxf. Univ. Press, 1950. Pour la datation des Épidémies I-IV-VI, voir M. D.
GRMEx, La description hippocratique de la toux épidémique de Périnthe, dans Hippocratica,
Paris, 1980, p. 199-221 (en particulier p. 211-216).
Page 24
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
tants d’Ainos les auraient consommées longtemps, sans prendre, même
par intermittence, de pain de froment.*
Littré a éliminé de son édition du texte les mots en ainö, «lors
d'une famine», bien qu'ils se trouvent dans certains manuscrits et
dans une citation galénique. Nous les introduisons sur le foi du lemme
des commentaires de Galien.
Les orobophagéontes sont des mangeurs d’ers (appelé aussi lentille
bâtarde), car orobos des textes classiques est bien Vicia ervilia Willdenow (= Ervum ervilia L.), plante fourragère connue en Grèce depuis les temps préhistoriques.®
L’ers constituait l’appoint de l'alimentation humaine et servait
dans la matière médicale. Les Grecs n’ignoraient pas que, pris comme
aliment dans une certaine proportion, l’ers pouvait avoir des effets
toxiques. Selon Dioscoride, l’ers provoque la céphalée, des troubles
abdominaux et des hémorragies par le bas.*? Pline le considère comme nuisible à l’homme, car son ingestion est suivie de maux de tête,
de vomissements et de diarrhées.** D’après Galien, on ne le mange
qu’en cas de disette.* L'auteur hippocratique attribue à la consommation de cette légumineuse une gonalgie des habitants d’Ainos, mais
n'en précise pas les caractéristiques cliniques. Son observation a été
faite dans des conditions alimentaires telles que le médecin moderne
doit suspendre son jugement en suspectant, comme facteur pathogène responsable de l'atteinte articulaire, la carence plutôt que l’intoxication.
“ GALEN, In Hippocratis libros I et II Epidemiarum commentaria. La partie concernant
la disette d'Ainos n'est connue qu'en traduction arabe. Voir l'édition d’E. WENKEBACH
et F. Prarr, Corpus Medicorum Graecorum V 10, 1, Leipzig et Berlin, Teubner, 1934, pp. 338340.
“ Voir DIERBACH, op. cit., pp. 41-42; A. DE CANDOLLE, op. cit., pp. 85-86, et le dictionnaire de Lippeti-Scort-Jones (s.v.). Il ne faut pas suivre R. Jory qui, dans son édition
du traité Du régime, s'ecarte de Littré et traduit orobos (II 45, 2) par « vesce
», mot à signification trop large, s’il s'applique à toutes les Viciées, ou inexacte, s’il se limite à la vesce
commune (Vicia sativa). L'identification de l'orobos avec l'ers est étayée par les descriptions de Théophraste et de Dioscoride.
* Dioscorine II 108,
“ PLINE, Hist. nat. XXII 153.
** GALIEN, loc. cit. p. 339.
Page 25
View in PDF(opens in a new window)Si le mal aux genoux est un symptôme trop vague pour permettre des conclusions valables sur son étiologie, il n’en est pas de
même pour le trouble majeur qui caractérise la première partie du récit hippocratique: la paraplégie définitive. Une perte de la motricité
des deux jambes consécutive à l’ingestion prolongée de légumineuses
et survenue de manière épidémique chez les habitants d’une ville de
Thrace, voilà qui suffit pour le diagnostic rétrospectif.
Le lathyrisme. C'est ainsi que, en 1873, le médecin napolitain
Arnoldo Cantani nomma l’intoxication provoquée par les gesses.’
Et c'est le diagnostic de loin le plus probable de l’affection chronique des pauvres « ospriophages » d’Ainos. Leurs paralysies étaient dues
à la consommation excessive du pain préparé avec de la farine d’une
espéce de Lathyrus, soit L. sativus (gesse blanche), soit L. cicera L.
(gesse chiche ou jarosse).”
Les premières informations occidentales modernes sur ce syndrome neurotoxique datent du milieu du XVIIe siècle. Pendant la
guerre de Trente Ans, des famines terribles obligeaient à chercher
un ersatz de pain. Dans le duché de Wurtemberg, la population se
nourissait de gesses, ce qui n'allait pas sans inconvénients majeurs.
En 1691, Bernardino Ramazzini, fondateur de la médecine du travail, décrivit l’intoxication par la gesse chez des sujets vivant dans le
duché de Modène. Tout au long des XVIII et XIXe siècles, on
signala des cas isolés ou des petites épidémies dans des pays européens.”
La culture de la gesse étant particulièrement répandue aux Indes,
en Syrie, en Afrique du Nord et en Gréce, c'est dans ces aires géographiques que se situe la majorité des accidents neurotoxique dus
à l’ingestion des graines ou de la farine de cette plante. Aux Indes,
7° A. CANTANI, Latirismo (Lathyrismus) illustrato da tre casi clinici,
«Il Morgagni»,
XV, 1873, pp. 745-765.
1 Voir J. C. Huser, Historische Notizen über den Lathyrismus, « Friedrich’s Blätter
fiir gerichtliche Medizin », 1886, pp. 34-36, et R. H. Mayor, How Hippocrates made his
diagnoses, «Intern. Rec. Med. », CLXX, 1957, p. 481.
12 B. SCHUCHARDT, Zur Geschichte und Casuistik des Lathyrismus, «Dtsch. Arch.
Klin. Med. », XL, 1886-1887, pp. 312-341.
Page 26
View in PDF(opens in a new window)le lathyrisme est connu de longue date.” Les intoxications y étaient
souvent très graves et prenaient parfois l'allure d’épidémies.
Dans le monde gréco-romain, on cultivait la gesse blanche non
seulement pour les animaux mais aussi pour la cuisine de l'homme.
On faisait lever le pain d’orge en lui ajoutant de la farine d’ers ou
de gesse blanche.?5 L'usage alimentaire de cette dernière est attesté
chez les poètes comiques.”* Il s’explique par le fait que seule la consommation excessive ou exclusive des gesses entraine l’apparition du
syndrome neurotoxique. Le lathyrisme devenait un probléme médical seulement en période de disette lorsque les gesses destinées 4
l'alimentation du bétail devenaient la partie essentielle du pain quotidien et lorsque leur consommation coincidait avec d’importantes carences quantitatives et qualitatives.
Le facteur pathogéne se trouve seulement dans les graines. Sa
nature n'est pas encore parfaitement élucidée. On a isolé et même
synthétisé des substances chimiques pures qui, dans l'expérimentation
sur des animaux, produisent des effets lathyrogènes. Il s’agit en premier lieu des dérivés de l’aminopropionitrile.”” L’absorption des gesses
conduit, si la quantité en est considérable, à l'atteinte sélective (lésions
de dégénérescence) des cellules nerveuses de la moelle lombo-sacrée.
Le tableau clinique est dominé par l’asthenie musculaire des jambes
et par des troubles vasomoteurs; il évolue vers la paraplégie spasmodique.” C'est cette paralysie irréversible des membres inférieurs que
l’auteur hippocratique évoque avec une concision inégalable.
1 Voir J. Borc, S. Baxri et G. Mazars, A propos de la neurotoxicité de Lathyrus sativus
L., plante alimentaire et médicinale de l'Inde, « Actes du Colloque sur les médecines traditionnelles de l'Asie (Paris, 1979)», Strasbourg, 1980.
TM J. ANDRÉ, L'alimentation et la cuisine à Rome, Paris, Klincksieck, 1961, p. 38.
78 PLINE, Hist. nat. XVII 103.
7 ANAXANDRIDÈS, from, 41, 43; Auexıs, from. 162, 12.
7? Notamment un acide aminé, le diaminopropionate. Voir E. D. Scumunc et F.
M. Strong, Isolation, structure and synthesis of a lathyrus factor from L. odoratus, «J. Amer.
Chem. Soc.», LXXVI, 1954, p. 2848. Réimprimé dans « Nutr. Rev.», XXIII, 1976,
p- 242. Voir aussi Borc. BAKRI ct MAZARS, op. cit., et E. Massa, An overview of lathyrism,
«Rev. Neurobiol. », XVIII, 1972, pp. 181-206.
TM Pour la symptomatologie, voir M. R. Marquet, Intoxications alimentaires par certaines légumineuses: gesses, fèves, haricots cyanogénétiques, Paris, 1944, et L. DEROBERT, Intoxications et maladies professionnelles, Paris, Flammarion, 1954.
Page 27
View in PDF(opens in a new window)Les médecins grecs de l'époque classique ont donc vu le lathyrisme. Il n’ont noté aucun accident consécutif à l’ingestion de fèves.
Ne pourrait-on pas interpréter ce silence comme un indice de l’absence de l'idiosyncrasie favique en Grèce? Ce serait aller trop vite
en besogne. Le favisme a certainement existé en Grèce au XVIIIe
siècle et pourtant aucun médecin n’a vu, n'a voulu ou plutôt n’a pu
voir, de crises provoquées par des fèves. Certes, des malaises graves et
des ictères à apparition brutale, ils en ont observés, mais en repoussant
l'idée d'un lien causal avec les fèves. Le lathyrisme est une intoxication. C'est pourquoi il ne pose pas de problèmes d'ordre conceptuel.
Il en est tout autrement avec les fèves qui, dans l'expérience quotidienne de la plupart des gens, sont un aliment parfaitement innocent.
LA RÉALITÉ: L’EPIDEMIOLOGIE ET L'ÉTIOLOGIE DU FAVISME
Depuis la fin du siècle dernier, la médecine officielle occidentale
reconnaît que certains individus, dont l'habitus et le mode de vie
paraissent parfaitement normaux peuvent souffrir d’une idiosyncrasie curieuse: il leur suffit de manger un peu de fèves ou de traverser simplement un champ de ces Papilionacées en fleurs pour être
victimes d’une crise hémolytique.
La première mention moderne de cette intolérance se trouve
dans le courrier des lecteurs d’un magazine de Lisbonne. Dans une
lettre du 3 mai 1843, Manuel Pereira de Mira Franco signala, «à
titre de curiosité », le cas d’un habitant de la ville de Cuba (Portugal)
qui réagissait par un ictère à chaque ingestion de fèves vertes.”* Valorisée aujourd’hui par l'étude rétrospective de l'historien, cette observation du praticien portugais échappa à l'attention des savants de son
temps et n'eut aucune influence sur le développement des connaissances médicales. Pour la mentalité des médecins du milieu du XIXe
siècle, au moment du plein essor d'une rationalité nouvelle, ce n’était
qu’une anecdote. La publication de la lettre en question dans un
périodique d'intérêt général et non pas dans une revue spécialisée
nous paraît significative du fait qu’une idiosyncrasie de ce genre
1» Favas verdes produsindo ictericia, « Revista Universal Lisbonese », 1843, p. 515.
Page 28
View in PDF(opens in a new window)Mrrxo D. GRMEK
était encore, pour la médecine officielle, quelque chose de marginal,
d’inexplicable, voire d’inadmissible. Inadmissible parce que renversant le postulat de la nature biologique interchangeable des individus
de la même espèce et, chose plus grave encore, menaçant apparemment le postulat de déterminisme strict des réactions physiologiques.
Les médecins siciliens de la seconde moitié du XIXe siècle furent
les premiers à admettre la réalité d'une telle hypersensibilité personnelle. Dès 1856, Antonio Minà La Grua attira l'attention sur les particularités de l'« ictère endémique » des paysans de Castelbuono (village situé dans l’arrière-pays de Cefalù), « causé par les effluves des
fleurs de fèves ».8 D'autres praticiens, notamment Di Pietra-Leone
de Piazza Armerina, Mulè Bertolo de Villalba et Rizzo-Matera de
Syracuse, confirmérent les observations de La Grua, signalèrent la
présence de cette affection dans plusieurs communes siciliennes et
en Calabre, notérent sa nature héréditaire et, polémiquant avec des
collégues qui croyaient pouvoir rattacher cet ictére au paludisme,
affirmèrent le rôle étiologique déclenchant de la fève. Mulè Bertolo
constata que le tableau clinique comporte régulièrement l’hématurie.®
En prenant la région des Monts Nebrodi pour le berceau de cette
affection, La Grua Pappela malattia vegetale nebrodese. En 1894, à
l'occasion du XIe Congrès de Médecine Internationale qui eut lieu
à Rome, le docteur Montano proposa le nom de favismo pour désigner l’ensemble des accidents provoqués chez des sujets particulièrement sensibles à l'ingestion de fèves ou à l'inhalation du pollen
de Vicia faba®? Bref, expressif et facilement adaptable aux autres
langues, ce terme entra rapidement dans la nomenclature nosologique
de tous les pays.
Il semble qu’en Sicile, dans le peuple, on se servait du mot dialectal zàfara pour nommer l’ictère paludéen et aussi, en particulier,
celui qui résultait des crises de favisme, bien avant que ce dernier
* A. Minà La Grua, Sopra l'itterizia endemica e su le malattie ordinarie dei contadini
di Castelbuono, 1856. Cité et analysé par G. Sansone, A. M. Pica et G. SEGNI, Il favismo,
Torino, Minerva Medica, 1958, pp. 9-10.
sı Voir SANSONE ct coll., op. cit., pp. 10-11.
* G. MONTANO, De favismo o intossicazione fabacea, « Atti del XI Congr. Med. Internazionale », Roma, 1894, vol. III, pp. 301-304.
Page 29
View in PDF(opens in a new window)ne fût reconnu par les médecins.** C'est sans doute dans le folklore
sicilien qu'il faut chercher les premières incitations à l'étude scientifique du favisme. Pietro Messina se réfère à la croyance populaire,
lorsque, dans ses Mediche osservazioni sopra non ovvie rilevanti infermità (publiées à Catane en 1851, donc antérieures à la monographie
de La Grua), il déclare qu'« on n’ignore pas l'influence merveilleuse
exercée, chez certains sujets, par l’émanation des fleurs de fèves sur
la formation de la bile». Témoin du maintien ou du moins de la
reviviscence préscientifique de la tradition antique, ce jeune paysan
de la province de Syracuse, Salvatore Greco, qui souffrait, comme
son grand-père maternel, du favisme et qui, sans aucun conseil médical
mais instruit par sa propre expérience et par celle qui lui venait de
son aïeul, «se conformait longtemps et scrupuleusement au précepte
de Pythagore interdisant la consommation de fèves » (Rizzo-Matera,
1878).*
Le nom de ce paysan syracusain n’est-il pas aussi un rappel étonnant
de Porigine grecque non seulement de sa famille mais aussi de sa tare?
Arrivés au seuil du XXe siècle, les médecins ont compris que
l'événement physiopathologique central du favisme était l’hémolyse,
la décomposition des globules rouges du sang. Dans sa communication au Congrès de Rome (1894), Montano affirme que l’hématurie du favisme est en fait une hémoglobinurie. L'examen microscopique et chimique du sang périphérique lors d'une réaction aigué
4 la consommation des féves crues lui a permis de constater la diminution du nombre des globules rouges, une leucopénie discréte
et la présence de l'hémoglobine en solution dans le sérum. Par la
suite, tout le reste de la symptomatologie du favisme pourra étre
expliqué comme une conséquence secondaire ou une complication
des crises hémolytiques. Montano exprime aussi trés clairement la
distinction entre
la cause déterminante (fève) et la cause prédisposante (idiosyncrasie individuelle particulière),
# Voir Mutè BertoLo, Zafara, o itterizia particolare prodotta dalle particelle odorifere
della pianta fava, « Pratica del medico », 1901 (cet article fut publié d'abord, en 1873, dans
un journal politique local de Caltanisetta).
* SANSONE ct coll., op. cit., p. 11.
Page 30
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
distinction qui sauve le déterminisme biologique. Il souligne le rôle
capital joué du côté de la « cause déterminante» par un facteur chimique, essentiellement toxique, c'est-à-dire non microbien, et du
côté de la «cause prédisposante» par un facteur familial. Dans cet
ordre d'idées, Montano nie l’influence du climat sur l’apparition et
la distribution géographique du favisme.85
L'expérience clinique de Montano reposait sur l'examen minutieux de plusieurs dizaines de malades observés à Lavello, dans la
province de Potenza (Basilicate). D'autres cas typiques de favisme
furent découverts en Italie Centrale (Girotti, 1899; De Camillis, 1901,
etc.), en Sardaigne (Piga, 1899; Stevani, 1904, etc.) et, surtout, en
Grèce (Dukas à Lamia, 1895; Skavenzos sur l'île de Scopelos, 1895;
Kavvadias à Leucade, 1897; Vellopoulos à Atalante, 1898; Kontogouris à Leucade, 1900; Tselios à Thèbes, 1904, etc.). Malgré cette
extension des cas diagnostiqués, dépassant le cadre des foyers initialement connus de la Sicile et de la Calabre, il semblait encore que le
favisme fût limité aux habitants d'une zone relativement étroite du
bassin méditerranéen.
Grâce aux études épidémiologiques méticuleuses réalisées avant
la Première Guerre mondiale,** on a précisé le tableau clinique du
favisme, classé les patients selon le degré de leur sensibilité spécifique,
confirmé le caractère familial de leur prédisposition et constaté l’atteinte élective des jeunes et la prépondérance du sexe masculin. Ces
études ont montré le sérieux de la tare en question: d’après le relevé
statistique de Fermi, concernant 72 communes sardes, la morbidité
dépassait, en 1905, le chiffre surprenant de 5°/., avec 8% de mortalité (nombre de décès par rapport au nombre de malades). Du coup,
le favisme cessa d’être un sujet insolite, réservé aux chasseurs de curiosités médicales, pour accéder à la dignité de ces fléaux endémiques
qui se répercutent de manière notable sur la santé publique de certaines régions.
** MONTANO, op. cit., p. 304. Voir Sansone et coll., op. cit., p. 14.
% 1] faut citer surtout l'enquête de Fermi en Sardaigne (1905) et la révision critique
des recherches antérieures entreprise par A. GASBARRINI, Su di una forma ancora insufficientemente conosciuta di anemia acuta febbrile con itterizia ed emoglobinuria (il favismo), « Folia
Clin. Chim. Microscop.» (Salsomaggiore), IV, 1912-1914, pp. 374-389.
Page 31
View in PDF(opens in a new window)Tout en définissant impeccablement le favisme en tant qu'entité
clinique, les médecins de la première moitié du XX® siècle continuaient à ignorer la nature véritable des processus pathogéniques
sous-jacents. Montano, Fermi et autres pionniers de l'exploration clinique et épidémiologique de cette maladie croyaient à l'empoisonnement par une substance chimique ayant une structure moléculaire
et un mode d'action encore inconnus. Cependant, parmi les différentes substances protéiniques et glucosidiques isolées à partir de la
graine de fève et testées en dosage approprié sur des animaux de laboratoire, aucune ne paraissait présenter de propriétés toxiques; en
particulier, aucune ne semblait posséder une puissance hémolytique
suffisante pour expliquer, par une action directe sur les globules
rouges, les crises de favisme.
C'est également en vain que, entre la seconde et la quatrième
décennie de ce siècle, plusieurs chercheurs s’obstinérent à vouloir
réduire le favisme à une banale intoxication par l'acide cyanhydrique: ®” la concentration de ce poison dans les fèves n'atteint pas le
seuil critique, son mécanisme d'action (blocage enzymatique de la
respiration tissulaire) s'accorde mal avec les symptômes du favisme et,
enfin et surtout, l'hypothèse « toxicologique » n'est d'aucun secours
pour la compréhension des différences énormes dans la susceptibilité
individuelle.
En décrivant le favisme, on se rendait bien compte de la cause
déclenchante mais on demeurait dans l'ignorance totale à l'égard de
la cause intrinsèque. Par quel mécanisme biochimique débute l’hémolyse, vu que les substances contenues dans la fève ne sont pas
toxiques au sens habituel de ce terme? Quel est le vrai rôle de l’hérédité? Comment expliquer la possibilité, pour un individu « prédisposé » par un facteur génétique, de manger impunément le légume
fatidique, après avoir réagi violemment au cours d'une ingestion
antérieure? Autant de questions restées longtemps en suspens.
#7 Cet acide serait libéré dans l'organisme à partir des «glucosides cyanogénétiques»
dont on supposait l'existence dans les fèves. Voir Marquet, op. cit., 1944. En réalité, l'intoxication cyanhydrique n'a été constatée qu'après l'ingestion de certains haricots (par
exemple Phaseolus lunatus). C'est par analogie et non pas à la suite des observations directes
sur la fève qu'on a émis l'hypothèse de ce mécanisme toxique comme phénomène fondamental de l'idiosyncrasic favique.
Page 32
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
Dès la définition du concept d'allergie par Clemens von Pirquet
(1904), l'existence d'une réactivité pathologique à la fois individuelle
et aussi spécifique que celle du favisme faisait penser à la mise en jeu,
lors d'une crise favique, de mécanismes de sensibilisation allergique.
Dans la plupart des manuels de médecine des années trente et quarante
il est vaguement question du caractère «allergique» des manifestations cliniques provoquées par les fèves. Or, cette analogie menait
à une impasse. Au lieu d’une sensibilisation de nature immunitaire
par le contact préalable avec la substance responsable du favisme, on
se trouvait en face d'une idiosyncrasie innée et largement indépendante du conditionnement chimique antérieur.
Le point de départ de la découverte de l’étiologie complexe du
favisme fut la constatation, faite par les médecins américains, que l’absorption des antipaludéens de synthèse peut provoquer chez certaines personnes une anémie hémolytique qui est parfois très grave.
Il est vrai qu’en 1896 Pucci avait déjà observé à Catanzaro en Calabre
(donc non loin de l'emplacement ancien de la communauté pythagoricienne de Crotone), chez quelques individus ne supportant pas
les fèves, une intolérance semblable à l'égard de la quinine. Dès l’introduction de la plasmoquine, en 1926, on avait remarqué, comme
effets secondaires de ce médicament, des accidents semblables 4 ceux
du favisme. Bien entendu, ce n'était que des observations occasionnelles dont personne ne savait tirer profit pour élucider le mécanisme
pathogénique. Pendant la Deuxiéme guerre mondiale, enfin, la lutte
antipaludéenne systématique dans l’armée américaine, notamment la
prise orale préventive de primaquine (c’est, comme la pamaquine,
un dérivé de la 8-amino-quinoléine), mit en évidence des intolérances individuelles importantes chez de nombreuses personnes de
race noire et chez quelques sujets de race blanche originaires d'Italie
méridionale et la Grèce. Les investigations hématologiques et biochimiques furent effectuées surtout pendant la guerre de Corée,
lors d’une véritable épidémie d’intolerance 4 la primaquine parmi
les Noirs du corps expéditionnaire américain. En 1948, A. Turchetti
fit le rapprochement entre l'anémie médicamenteuse des Noirs américains et le favisme mediterranden.®®
* A. TurcHETTI, Forme poco frequenti di emoglobinuria da farmaci in corso di infezione
Page 33
View in PDF(opens in a new window)Les recherches ultérieures montrèrent qu'il s'agissait, en effet, dans
les deux affections mentionnées d’une insuffisance enzymatique innée,
à savoir le déficit dans l'activité de la glucose 6-phosphate deshydrogénase (G 6 PD). C'est une enzyme du globule rouge qui intervient
dans le cycle de la glycolyse, permet de maintenir le glutathion à
l'état réduit et lutte contre la tendance à l’oxydation dans l’hématie
en protégeant ainsi l’hémoglobine dans sa fonction de transport gazeux.
Paul E. Carson et collaborateurs furent les premiers à prouver,
en 1956, que le déficit en G 6 PD est effectivement responsable des
accidents hémolytiques survenant chez les individus sensibles à P'absorption de primaquine.** Il est alors rapidement apparu que le même
déficit se trouve à l’origine de certaines autres idiosyncrasies médicamenteuses, bactériotoxiques et alimentaires. Parmi ces dernières la
place d'honneur revient au favisme.”
Toutefois, une différence doit exister entre l'intolérance à la primaquine et le favisme, car les individus sensibles aux antipaludéens
ou aux autres médicaments synthétisés artificiellement ne réagissent
pas nécessairement par une hémolyse à l’ingestion de fèves. Les deux
affections ne se confondent pas et ne sont pas nécessairement associées.
Il semble que, d'une part, la lésion moléculaire ne soit pas identique
dans ces deux cas, et que, d’autre part, le favisme exige un trouble
sérique particulier, en plus de la cause exogène et du déficit enzymatique globulaire. K. L. Roth et A. M. Frumin ont constaté que le
sérum des personnes exposées aux crises de favisme manque d'un
malarica, « Riforma medica», LXII, 1948, pp. 325-328. Cité comme précurseur par E.
BEUTLER, The hemolytic effects of Primaquine and related compounds, « Blood », XIV, 1959,
pp. 103-139.
# P, E. Carson, C. L. FLANAGAN, C. E. Ickes et A. S. Atvinc, Enzymatic deficiency
in Primaquine sensitive erythrocytes, « Science», CXXIV, 1956, pp. 484485.
© Voir A. SZEINBERG et coll., Studies on erythrocytes in cases with past history of favism
and drug induced acute hemolytic anemia, « Blood», XII, 1957, pp. 603-613; W. H. ZmKHAM et coll., A deficiency of glucose-6-phosphate dehydrogenase activity in erythrocytes from
patients with favism, « Bull. Johns Hopkins Hosp. », CII, 1958, pp. 169-175; P. Larizza
et coll., L'individualità bioenzimatica dell'eritrocita favico; sopra alcune anomalie biochimiche
ed enzimatiche delle emazie nei pazienti affetti da favismo e nei loro familiari, « Haematologica », III, 1958, pp. 251-259; G. Sansone et G. SEGNI, Nuovi aspetti dell’alterato biochimismo degli eritrociti di favici : assenza pressoché completa della glucosio-6-P-deidrogenasi, « Boll.
Soc. Ital. Biol. Sper. », XV, 1958, pp. 327-329; U. Carcasst, Eritroenzimopatie ed anemie
emolitiche, Pisa, Omnia medica, 1959.
Page 34
View in PDF(opens in a new window)Mrxo D. GRMEK
facteur protecteur qui est présent aussi bien chez les individus normaux
que chez la plupart des porteurs de la tare génétique du déficit en
G 6 PDA
Le favisme serait donc le résultat de la rencontre de trois facteurs:
1) introduction dans l'organisme d’une ou de plusieurs substances particulières d'origine végétale;
2) fragilité biochimique des érythrocytes due au déficit héréditaire en G 6 PD;
3) insuffisance sérique (absence d’une substance protectrice?).
Le principe végétal nocif du favisme est encore mal connu: il
s’agit probablement de toute une famille de corps chimiques dont le
représentant fondamental est la vicine, isolée en 1962 par les savants
chinois J. Y. Lin et K. M. Ling.”
Cet agent provocateur est présent dans la fève dont on distingue
deux variété principales: la fève des marais (Vicia faba maior) et la
fève des champs, féverolle ou févette (Vicia faba minor). Ces deux
variétées sont également dangeureuses. Les haricots (Phaseolus sp.),
bien que de la même famille que les fèves, ne nuisent pas aux sujets
faviques. On a décrit des anémies hémolytiques survenant, chez des
personnes atteintes du favisme, après l'ingestion de petits pois (Pisum
sativum) ou d’anagyre (Anagyris foetida). Ces plantes contiennent-elles les mêmes molécules nocives que la fève, mais en quantité réduite,
ou agissent-elles par la présence d’une substance de nature chimique
voisine? Il est possible, voire probable, qu’un tel principe se trouve
dans plusieurs plantes qui ne servent pas de nourriture. Par exemple,
il est vraisemblable que la verveine (Verbena hybrida) est responsable,
si on inhale son pollen, d’une anémie hémolytique similaire 4 celle
" K. L. Rorn et A. M. Frumin, Studies on the hemolytic principle of the fava bean,
«J. Lab. Clin. Med. », LIX, 1960, pp. 695-700. Voir J. Ducas, Le déficit en glucose-6-phosphate déshydrogénase, Thèse, Nancy, 1961.
e J. Y. Lin et K. H. Line, Studies on favism: 1. Isolation of an active principle from
fava beans, « J. Formosan Med. Ass. », LXI, 1962, pp. 484-489. Pour les recherches nouvelles sur ces substances, voir E. Botti et coll., Presence in Vicia faba of different substances
with activity in vitro on Gd(-)Med. red blood cell reduced glutathione, « Clin. Chim. Acta»,
XXX, 1970, pp. 831-834, et J. JAMALIAN, Favism-inducing toxins in broad beans (Vicia faba),
«Plant Foods for Human Nutrition»,
XX VII, 1977, pp. 207-211.
Page 35
View in PDF(opens in a new window)du favisme (dite «anémie printanière de Bagdad») et connue surtout grace aux observations de R. Lederer chez les Juifs Iraquiens.®
C'est à l’ingestion de fèves fraîches crues que sont dus les accidents ictéro-hémoglobinuriques les plus spectaculaires. La consommation de fèves sèches ou de farine de fèves peut également donner
lieu à des crises hémolytiques, tandis que l’absorption de fèves bouillies est sans aucun danger. La substance nocive est détruite par la
chaleur. Il faut noter qu'elle passe dans le lait des nourrices ou des
chèvres, ce qui explique la fréquence des anémies hémolytiques graves
chez les nourrissons des pays où, comme en Grèce depuis l'Antiquité
jusqu’à nos jours, un taux élevé d’enzymopénies héréditaires coexiste
avec la culture étendue de la fève. Les gousses, les feuilles et le pollen
de fèves contiennent aussi la substance nocive mais en quantité moindre
que les graines. Le simple contact avec les gousses ou l'inhalation de
particules émises par les fleurs de féves peut provoquer des accidents
hémolytiques relativement légers ou, plus souvent, une céphalée de
type migraineux. Des quantités infimes suffisent parfois pour déclencher une réaction pathologique: on a pu constater des troubles
sérieux chez des personnes s'étant attardées seulement un peu à cent
mètres d'un champ de fèves en fleurs."
Nous avons déjà dit qu'on sait, depuis les travaux de Carson et
collaborateurs, que la base biochimique de l’hypersensibilité individuelle est un déficit en glucose-6-phosphate deshydrogénase (G 6 PD).
Or, les recherches faites pendant les vingt dernières années dans le
domaine de la pathologie moléculaire ont montré que derrière le
phénomène considéré comme un simple déficit en G 6 PD, c’est-à-dire
un manque purement quantitatif concernant une molécule unique,
se cache une réalité complexe et diversifiée, constituée d'anomalies
qualitatives intéressant Penzyme globulaire en question. Au lieu
’être une enzymopénie au sens strict, le déficit en G 6 PD est en
fait, une famille d’enzymopathies érythrocytaires.
Le premier pas vers la découverte de cette hétérogénéité patho-
# R. Lenerer, A newform ofacute hemolytic anaemia: Baghdad spring anaemia, « Trans.
Roy. Soc. Trop. Med. Hyg. », XXXIV, 1941, pp. 387-394.
* Voir Ducas, op. cit., et A. Orsini et coll., Le favisme, « Sem. Hôp. (Paris) », 1961,
Page 36
View in PDF(opens in a new window)Mmxo D. GrMEK
génique fut le constat, en 1962, d'un polymorphisme électrophorétique normal de la G 6 PD: dans une population sans troubles existent
deux variantes, pleinement fonctionnelles, de cette enzyme (types
A+ et
B-+). Le second pas, décisif, fut la mise en évidence des
molécules enzymatiques anormales.* Il a fallu admettre la diversité
biochimique et génétique du déficit en G 6 PD. Cette « erreur innée
du métabolisme» consiste donc dans des mutations différentes au
niveau du gène spécifiant la G 6 PD. Les variantes anormales qui en
résultent se distinguent probablement par des substitutions portant
sur un acide aminé. L'expression phénotypique consiste en des modifications qualitatives et quantitatives de l’enzyme. L'intolérance
des Noirs à la primaquine est due très probablement à une mutation
qui frappe l’allèle de type A+. On désigne donc cette variante par
le symbole A—. Chez les sujets faviques de race blanche, notamment
en Italie et en Grèce, l’allèle normal B + est remplacé par la variante
dite méditerranéenne (B—). Ces deux variantes sont fréquentes, tout
comme une troisième, découverte chez des sujets de race jaune souffrant d'hémolyses médicamenteuses et parfois aussi de favisme (variante nommée Canton). Cependant, les trois formes pathologiques
principales du déficit en G 6 PD n'épuisent guère le polymorphisme
de cette affection. On a identifié aujourd’hui, à l'échelle mondiale,
environ une centaine de formes anormales de la G 6 PD, mais il
semble que seulement les trois variantes principales aient une incidence statistique majeure sur la morbidité.’
ss S. H. Boyer et coll., Electrophoretic heterogeneity ofglucose-6-phosphate dehydrogenase
and its relationship to enzyme deficiency in man, « Proc. Nation. Acad. Sci. USA », XLVII,
1962, p. 1868.
* H N. Kırkman ct coll., Functionally abnormal glucose-6-phosphate dehydrogenases,
«Cold Spring Harbor Symp. Quant. Biol.», XXIX, 1964, p. 391.
" P.R. McCurpy et coll., A Chinese variant of glucose-6-phosphate dehydrogenase,
«J. Lab. Clin. Med. », LXVII, 1966, p. 374.
# A. Yosumpa, G. STAMATOYANNOPOULUS ct A. G. Mortutsxky, Biochemical genetics
ofglucose-6-phosphate dehydrogenase variation, « Ann. N.Y. Acad. Sci.», CLV, 1968, pp. 868879; E. BeurLer, Drug-induced hemolytic anaemia, « Pharmacological Review», XXI, 1969
pp. 73-103; J. C. Drevrus, Bases moléculaires des anomalis enzymatiques génétiques,
«Biochimie», LIV, 1972, pp. 559-571; J. C. KAPLAN, Remarques sur les enzymopathies
génétiques du globule rouge, « Biochimie », LIV, 1972, pp. 765-773; J. C. Karıan, Defective
molecular variants of glucose-6-phosphate dehydrogenase and methaemoglobin reductase, «J.
Page 37
View in PDF(opens in a new window)L’étude de la transmission héréditaire du favisme entra dans
une phase nouvelle lorsque la prise en considération de la base biochimique (favisme latent reconnu par les tests d’insuffisance enzymatique) remplaça celle du phénotype clinique (favisme manifeste).
Les recherches d’U. E. Carcassi, de P. Larizza et d’autres savants méditerranéens, faites surtout en Sardaigne, confirmérent pour le favisme ce que B. Childs et collaborateurs avaient constaté à propos
de la trasmission de l'intolérance à la primaquine: le locus déterminant la synthèse de la G 6 PD fait partie du chromosome X (locus
appelé Gd). Il se trouve près des loci responsables de l'hémophilie
et du daltonisme. Le favisme est une tare dont l'hérédité est liée au
sexe; elle peut être exprimée pleinement chez les mâles; une expressivité partielle se trouve chez les femmes tarées qui jouent le rôle
de conductrices dans la transmission génétique.”
Le déficit en G 6 PD est une particularité génétique très répandue
mais qui demeure dans la plupart des cas latente sur le plan clinique.
Il y a actuellement plus de cent millions d’invidus présentant cette
tare et pourtant les vrais faviques sont relativement rares. L'anomalie
enzymatique, notamment la variante B—, est une condition indispensable mais non suffisante pour rendre une personne hypersensible aux
fèves. Il faut, nous l'avons déjà dit, qu’une seconde anomalie interfère
avec la première. Elle s'exprime probablement au niveau du sérum
mais sa vraie nature n'est pas élucidée. Quoi qu'il en soit, il faut supposer qu'elle est déterminée, elle aussi, par un mécanisme génétique
particulier vraisemblablement autosomique. A ce point de vue, le
favisme est encore une idiosyncrasie énigmatique.!%
Le tableau clinique le plus caractéristique pour une intolérance
Clin. Path. », XXVII (« Suppl. Roy. Coll. Path. » 8), 1974, pp. 134-141, et G. ScuaprrA
et coll., Pathologie moléculaire, Paris, Masson, 1975. Une excellente vue d’ensemble de la
plume d'E. BEUTLER dans J. B. StanBURY et al., The metabolic basis of inherited disease,
New York, McGraw Hill, 1978, pp. 1430-1451.
* B. Cums et coll., A genetic study of a defect in glutathione metabolism of the erythrocyte,
« Bull. Johns Hopkins Hosp. », CII, 1958, pp. 21-37; E. Sartori, On the pathogenesis of
favism, « J. Med. Genet. », VIII, 1971, pp. 462-467; V. A. McKusick, Mendelian inheritance
in man, 3¢ éd., Baltimore, Johns Hopkins Univ. Press, 1971.
1 Voir G. STAMATOYANNOPOULOS ct al., On familial predisposition to favism, « Amer.
J. Hum. Genet. », XVIII, 1966, pp. 253-263; SARTORI, op. cit., 1971; E. BEUTLER, Abnormalities of the hexose monophosphate shunt,
«Sem. Hemat.», VIII, 1971, pp. 311-347.
Page 38
View in PDF(opens in a new window)favique est celui d'une réaction ictéro-hémoglobinurique aiguë: dans les
heures qui suivent le contact alimentaire avec les fèves crues une
gastro-entérite se déclenche avec de violentes douleurs abdominales,
suivie d'une hémoglobinurie (les urines peuvent devenir noires), d'une
anémie, d'accès de fièvre et d'un ictère modéré. Ces symptômes disparaissent au bout d’une semaine, mais la crise laisse derrière elle une
anémie qui peut durer plusieurs mois. Les réactions légéres se traduisent par un état de malaise général avec céphalée et nausée. L’hémoglobinurie peut étre, dans environ un cas sur douze, tellement
violente qu’elle provoque la mort par anoxémie ou par insuffisance
rénale aigue.!%
Les pédiatres grecs modernes ont constaté que le déficit en G 6
PD est une cause importante des formes sévères d’ictére néonatal,
relativement fréquentes 4 Athénes et dans diverses régions de la
Grèce. Parfois ces enfants ne peuvent être sauvés que par l'exsanguinotransfusion. Bien entendu, cet ictère n'est pas déclenché par les
fèves.
L’an&mie consécutive aux crises de favisme survenant dans l'enfance peut provoquer des lésions crâniennes qui ressemblent à l’hyperostose poreuse d’origine thalassémique.!®
Le principal foyer historique du favisme est le territoire de la
Magna Graecia: l'Italie du Sud avec la Sicile et la Sardaigne, certaines
parties de la Grèce actuelle (en particulier quelques îles), 1'Anatolie,
la Corse, les rivages méditerranéens de l'Afrique (Egypte, Algérie,
etc.)2% Si Pon prend en considération seulement la variante B— du
déficit en G 6 PD, la tare génétique est pratiquement limitée au
pourtour méditerranéen. Dans la perspective de notre recherche historique, il est sans importance de noter la distribution géographique de
101 Voir SANSONE, PIGA et SEGNI, op. cif.; Ducas, op. cit.; ORSINI, op. cit.; G. Lucassy, Le déficit en glucose-6-phospho-déshydrogénase, Thèse, Paris, 1979.
12 S, A. Doxıanıs et coll., Glucose-6-phosphate dehydrogenase deficiency, a new etiological factor of neonatal jaundice, «Lancet», 1961, I, pp. 297-301.
1 Voir M. D. GRMEK, L’hyperostose poreuse du crâne, les anémies héréditaires et le paludisme en Grèce, « Annales E.S.C.», 1975, n. 5, pp. 1152-1185.
16 Voir SANSONE, Pica et SEGNI, op. cit.; J. BERNARD et J. RUFFIÉ, Hématologie géographique, Paris, Masson, 1966-1972; M. A. Betsey, The epidemiology offavism, « Bull.
W.H.O. », XLVII, 1973, pp. 1-13; Lucassy, op. cit., 1979.
Page 39
View in PDF(opens in a new window)la variante A— (très répandue en Afrique), de la variante Canton
(responsable de cette idiosyncrasie en Extrême-Orient) ou de nombreuses autres mutations de la G 6 PD disséminées dans toutes les
parties du globe. Il n’y a plus aucun doute que leur origine est polyphylétique, sans lien avec la naissance et la propagation du favisme
méditerranéen.
Avant le brassage récent des populations et la migration massive
des méridionaux, la fréquence du favisme dans l'Italie du Nord était
minime, correspondant à celle d'autres pays d'Europe septentrionale.
Les anciennes demeures des Etrusques et des Latins ne sont touchées
que très récemment par cette affection. En revanche, la variante B—
du déficit en G 6 PD est extrêmement fréquente en Sicile, patrie
d’Empedocle, en Sardaigne et dans les zones de la Calabre où se
trouvaient autrefois les colonies grecques et où enseignait Pythagore.
Là, jusqu’à un tiers des habitants autochtones mâles possèdent la
tare favique.!9
Dans la Gréce moderne, le déficit héréditaire en G 6 PD est présent dans toutes les communautés aborigènes, mais sa répartition
n'est pas uniforme. Des sondages effectués en Grèce pendant les années
soixante permettent une appréciation de l’ordre de grandeur de sa
prévalence. La fréquence du déficit varie, selon les régions, entre 2
et 12%. Les foyers dont les taux dépassent 10% se trouvent dans les
plaines du Péloponnèse, de l’Epire et de la Thessalie. En revanche,
la tare est relativement rare en Asie Mineure et dans les régiones montagneuses.!%® S. A. Doxiadis a attiré l’attention sur l’importance de
cette tare chez les nouveau-nés hospitalisés à Athönes.!” Une belle
étude de C. A. Kattamis, portant sur 506 cas de favisme chez les enfants traités de 1956 4 1966 dans la Clinique pédiatrique d’Athénes,
10% Voir les travaux cités de G. Sansone, G. Segni, P. Larizza, U. E. Carcassi, M.
A. Belsey et autres.
10% Voir C. CHoremis, L. ZANNOS-MARIOULEA et M. D. C. Karramis, Frequency
of glucose-6-phosphate dehydrogenase deficiency in certain highly malarious areas of Greece,
« Lancet », 1962, I, pp. 17-18; A. C. Auuson, B. A. Askonas et al., Deficiency of erythrocyte glucose-6-phosphate dehydrogenase in Greek populations, « Ann. Hum. Genet. », XXVI,
1963, pp. 237-242; G. STAMATOYANNOPOULOS et coll., The distribution ofglucose-6-phosphate
dehydrogenase deficiency in Greece, « Amer. J. Hum. Genet.», XVIII, 1966, pp. 296-308.
te? Doxiapis et coll., op. cit., 1961.
Page 40
View in PDF(opens in a new window)montre l'étendue des manifestations pathologiques et la prévalence
de la variante méditerranéenne (B—).° L'enquête réalisée par ce méme auteur chez les habitants de Rhodes confirme les rapports des médecins italiens qui, dès 1930, signalaient la prévalence du favisme dans
les îles du Dodecanèse1® La fréquence du déficit en G 6 PD chez
les hommes de Rhodes est supérieure à 30%. Le taux de cette tare
est aussi très élevé à Chypre. Une telle concentration de sujets faviques
sur les îles, notée également pour la Sardaigne, la Sicile et la Corse,
pourrait être le résultat d'une certaine ségrégation génétique de ces
populations, d'une consanguinité plus importante chez les insulaires
que chez les gens du continent.
Nous voilà arrivé au problème du maintien, voire du progrès
au sein d'une population, des tares héréditaires qui présentent, à
première vue, de graves désavantages biologiques. Pourquoi ne sontelles pas éliminées par la sélection naturelle? La distribution géographique du trait génétique qui s'exprime par le déficit en G 6 PD
correspond dans ses grandes -lignes, exactement comme celle de la
drépanocytose et des thalassémies, aux aires d’ancienne endémie paludéenne. Cela est parfois vrai même pour la distribution à l'intérieur d’une province. Ainsi, par exemple, chez les garçons de la région d’Arta (Epire), la fréquence de l’enzymopathie favique varie
selon l'exposition de l'habitat au paludisme dans le passé: elle est
beaucoup plus grande chez les habitants de la plaine que chez les
montagnards.° Il est donc apparu judicieux d'appliquer à la géné1 Voir C. A. KATTAMIS, Some clinical and biochemical aspects offavism in childhood,
«Ann. Soc. Belge Med. Trop. », XLIX, 1969, pp. 289-304. Dans la décennie qui suivit
la publication fondamentale de Carson, plus de 500 cas de favisme et d'ictère néonatal
sévère furent traités dans un grand hôpital pédiatrique grec. De toute évidence, cette
«épidémie» reflète le changement des connaissances médicales et non pas celui de la
réalité nosologique. L’historien de la médecine doit se demander ce qu'il en était du
diagnostic et du traitement des enfants faviques avant cette période. Par quels truchements rendait-on cette maladie «invisible » ?
10% Voir C. G. Gasperini, Osservazioni sulle manifestazioni allergiche locali e generali
nel favismo ed il favismo nell'Isola di Rodi, « Giorn. Ital. Mal. Esot. Trop. », IV, 1931, p. 49,
et C. A. KattAMIS et coll., G6PD deficiency and favism in the island of Rhodes (Greece), «J.
Med. Genet. », VI, 1969, pp. 286-291.
ue G. R. Fraser et coll., Thalassemia, abnormal hemoglobins and glucose-6-phosphate
dehydrogenase deficiency in the Arta area of Greece, « Ann. N. Y. Acad. Sci. », CXIX, 1964,
pp. 415-435. Voir aussi STAMATOYANNOPOULOS ct coll., op. cit. (note 106).
Page 41
View in PDF(opens in a new window)tique de cette tare l’hypothése de polymorphisme équilibré, inventée
par
J. B. S. Haldane et développée surtout par A. C. Allison à propos
de la drépanocytose. Selon cette hypothèse, le maintien d’un taux
élevé de ce déficit enzymatique érythrocytaire serait dû à l'avantage
sélectif qu'il offre dans les zones d’end&mie palustre.
Les investigations de L. Luzzatto, U. Bienzle et autres chercheurs
montrent que chez les hommes (forcément hémizygotes pour les
caractères liés au chromosome X) le déficit en G 6 PD n’accroit
point la résistance vis-à-vis de la malaria, mais que les femmes hétérozygotes (en particulier celle du type B + A—) jouissent en effet
d'une protection nette lors de l'exposition à l’infestation paludéenne.TM*
On peut construire un modèle mathématique illustrant comment un
tel avantage suffit pour équilibrer, au niveau de la population, les
effets néfastes du favisme. Il n’en reste pas moins vrai que la corrélation entre la prévalence de cette enzymopathie et le degré de l’endémicité ancienne du paludisme n'est pas toujours satisfaisante. Chez
les Juifs en Afrique, par exemple, elle ne correspond pas aux exigences
de la théorie."* L'hypothèse qui fait intervenir le paludisme dans
l’histoire du favisme ne paraît donner qu'une solution encore très
‘ partielle du problème envisagé.
Il ne faut pas oublier que l'hétérogénéité du déficit en G 6 PD
et l'interaction avec les hémoglobinopathies héréditaires compliquent à souhait l'histoire naturelle du favisme.TM*
En Grèce même, où la variante B— domine largement et où
le «phénotype méditerranéen» de cette idiosyncrasie donne l’impression d’homogénéité, les recherches actuelles révèlent une com-
1 M. SINISCALCO et coll., Favism and thalassemia in Sardinia and their relationship to
malaria, « Nature», CXC, 1961, pp. 1179-1180; A. C. Auuson, Malaria and glucose-6phosphate dehydrogenase deficiency, « Nature», CKCVII, 1963, p. 609; A. G. Motutsky,
Hereditary cell traits and malaria, « Amer. J. Trop. Med. Hyg. », XIII, 1964, pp. 147-158.
Voir aussi GRMEK, op. cit. (note 103), pp. 1171-1172.
ns U, Brenzt£ et coll., Glucose-6-phosphate dehydrogenase and malaria, « Lancet », 1972,
I, pp. 107-110.
118 LUGASSY, op. cit.
114 Voir par exemple U. E. Carcassı, The interaction between béta-thalassemia, G-6-PD
deficiency and favism, « Ann. N.Y. Acad. Sci.», CCXXXII, 1974, pp. 297-305.
Page 42
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
plexité inattendue De nombreuses variantes mineures du déficit
en G 6 PD viennent d’être décrites. Elles sont nommées d’après le
lieu de découverte: Athènes, Attica, Corinthe, Orchomenos, Levadia,
Tessaly, Karditsa, etc.
La genèse de ces variantes ne doit pas être confondue avec celle
de la mutation « méditerranéenne » au sens strict. C'est cette dernière qui doit retenir l'attention de l'historien du monde grec, car
la fréquence du type B— par rapport aux autres allèles responsables d’enzymopathie érythrocytaire chez l'homme blanc, ainsi
que sa répartition géographique particulière, nous font reconnaître
à la fois son ancienneté et sa zone d’origine. Le favisme méditerranéen remonte au moins à l'époque archaïque de la civilisation grecque.
La science moderne aurait-elle trouvé ainsi, d’une manière inattendue, la justification empirique de l’ancienne interdiction de consommer les fèves? La question est posée ici de manière rhétorique.
Nous la reposerons sous une forme plus appropriée, après avoir
examiné les travaux des exégétes modernes sur ce pan curieux de
l'histoire ancienne.
OPINIONS MODERNES SUR L'INTERDICTION PYTHAGORICIENNE
À partir du renouveau des études classiques au XVe siècle jusqu'au XIXe siècle, de nombreux humanistes ont glosé sur l'interdiction de consommer les fèves. Ils reprenaient les justifications des
auteurs antiques et, au gré des affinités personnelles, défendaient celles
qui leur convenaient le mieux, sans réussir pour autant à les renforcer
ou à les agrémenter par des arguments nouveaux."* Puisque les médecins soutenaient fermement l'innocuité de l'ingestion des fèves,
115 Grâce, en particulier, aux travaux suscités par G. STAMATOYANNOPOULUS et coll.,
Genetic diversity of the ‘ Mediterranean’ glucose-6-phosphate dehydrogenase deficiency phenotype, «J. Clin. Invest.», L, 1971, pp. 1253-1261.
4 Pour une vue d'ensemble sur ces commentaires des humanistes, voir C. T. MENKE,
De leguminibus veterum, Gottingen, Dieterich, 1814 (surtout le chapitre « Faba Pythagoricis vetita »). En lisant cette thèse de médecine particulièrement érudite, on est frappé
par le contraste entre l'abondance des élucubrations traditionnelles sur ce sujet et la mincœur des réflexions originales.
Page 43
View in PDF(opens in a new window)l'opinion prévalait que la raison profonde de l’abstinence de ce légume dans la tradition pythagoricienne était d’ordre mystique ou
symbolique. Pour les néoplatoniciens, pour les gnostiques et pour les
adeptes des systèmes philosophiques similaires, quoi de plus naturel
que le recours aux mythes cosmogoniques, au passage des îmes dans
les fèves et aux correspondances mystiques entre cette plante et le
corps humain. En revanche, pour les auteurs d'obédience aristotélicienne et pour les partisans du rationalisme moderne, l'attitude la
plus confortable était d'accepter l'opinion d’Aristoxène et de nier
la nature diététique de l'interdiction pythagoricienne. Il leur fallait
alors mettre en avant soit le symbolisme sexuel de ce précepte, soit
sa signification politique. Certains commentateurs voyaient volontiers son origine dans la ressemblance d’une fève avec un testicule et
prétendaient donc qu'il s’agissait du symbole de la loi morale limitant les relations sexuelles. L’explication politique supportée par la
caution prestigieuse de Plutarque, insistait sur l'usage des fèves lors
de l'élection des magistrats dans les cités grecques.
En rappelant l'expression abstiens-toi des fèves, Kurt Sprengel, médecin illustre, botaniste et fondateur de l’historiographie pragmatique
de la médecine, déclare:
Pythagore voulait donc probablement, par ces paroles, avertir ses
disciples de ne pas rechercher les honneurs, afin qu'ils fussent plus attachés
à son ordre.”
Un point de vue semblable sur la signification politique de la
règle pythagoricienne fut accrédité parmi les philologues allemands
grâce à la monographie d’A. B. Krische qui sera citée avec approbation jusqu’à nos jours.1®
Cependant, la croyance en la nocivité réelle des fèves ne semble
117 K, SPRENGEL, Histoire de la médecine, depuis son origine jusqu'au XIX* siècle, Paris,
Deterville et Desoer, 1815, t. I, p.229. Si, dans l'édition française de cet ouvrage, les fèves
sont prises pour des haricots, il faut en blämer le traducteur A. J. L. Jourdan et non pas
Sprengel lui-même.
us A. B. Kriscue, De societatis a Pythagore in urbe Crotoniatarum conditae scopo politico
commentatio, Göttingen, 1830. Voir aussi C. HòLK, De acusmatis sive symbolis Pythagoricis,
Thèse, Kiel, 1894.
Page 44
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
pas avoir été absente du folklore grec. Lors d’une enquête sur les
représentations populaires concernant les causes de la mortalité infantile, Richard et Eva Blum ont rencontré des paysannes grecques
convaincues que l'«intoxication par les fèves» peut provoquer la
maladie et même la mort des enfants.
Cette croyance — disent les Blum — est largement répandue et son importance historique est attestée par la doctrine de Pythagore qui interdisait l’ingestion des feves.19
S'agit-il vraiment d'une survivance du précepte pythagoricien
dans le milieu rural et analphabète? Nous ne le croyons pas. Dans les
conditions génétiques de certaines communautés grecques le danger
n'était que trop réel. La nocivité des fèves fut probablemer.t redécouverte à plusieurs reprises par des mères attentives à l'alimentation et
aux troubles de santé de leurs enfants. Une expérience ainsi acquise
devait se transmettre oralement, de génération en génération, en
dehors de toute la tradition philosophique. La médecine populaire
balkanique qui est juste maintenant en train de se perdre, baignait il y
a encore à peine une dizaine d'années dans un climat d’empirisme et
de magie qui, proche par certains côtés de la mentalité présocratique,
facilitait des observations non conformes aux impératifs de la médecine scientifique. Rien n’empéchait les paysannes grecques de noter
qu’un aliment habituellement bien toléré püt être aussi un poison.
Les médecins ne voulaient y voir autre chose que la superstition, parce
qu'ils étaient aveuglés par une conception de déterminisme à la fois
très efficace et trop simpliste.
Dans un article encyclopédique de la fin du XIXe siècle, F. Lenormant résuma l’état des connaissances historiques sur l'interdiction
qu’il attribue à la tradition des mystères orphiques. La clé de l’énigme lui est fournie par Aulu-Gelle: le mot kúamos se rapporte initialement au sexe des animaux et non pas à la fève. L’abstinence des
fèves ne peut avoir qu'une signification symbolique. Lenormant insiste sur l’analogie de ce précepte rituel et moral avec l'interdiction
us R. ct E. Brum, Health and healing in rural Greece, Stanford, Stanford Univ. Press.
Page 45
View in PDF(opens in a new window)de la consommation du fruit du grenadier par les femmes athéniennes dans les Thesmophories et avec celle de la consommation du
céleri par les prêtres lors des mystères des Corybantes. Analogie instructive, car ces coutumes comportent des liens symboliques avec
des événements mythologiques sanglants.!*
Charles Daremberg, médecin et rédacteur en chef du Dictionnaire
des antiquités grecques et romaines où est paru l’article de Lenormant,
n'a pu s'empêcher d’y ajouter la remarque suivante, inspirée par sa
foi positiviste:
Il y a sans doute, au fond de toutes ces légendes, une simple prescription
hygiénique, comme l’abstinence de la chair du porc chez les Hébreux,
prescription sur laquelle la superstition antique avait brodé des thèmes
très variés.
Une interprétation rationnelle d'un autre genre a été proposée
en 1904 par Em. Bourquelot à la Société de Biologie, citadelle parisienne de ceux qui vénéraient la méthode expérimentale et l’agnosticisme métaphysique d’un Claude Bernard et d’un Charles Robin.
Ce biologiste constate d’abord que les pythagoriciens s’abstenaient
de manger la chair des animaux. C'était, d’après notre auteur, la
conséquence de leur doctrine de la transmigration des âmes. Mais ils
s'abstenaient également de manger des fèves qui constituaient, cependant, un aliment fort apprécié des peuples méditerranéens. L’explication de Clément d'Alexandrie ne suffit pas: en attribuant aux
fèves la propriété de rendre les femmes stériles, Pythagore eût pu
ne pas les défendre aux hommes. Bourquelot cite alors le passage de
la comédie de Lucien où Pythagore affirme que les fèves cuites, exposées pendant un certain nombre de nuits aux rayons de la lune,
donnent du sang. Cette explication — écrit Bourquelot ne paraît pas aujourd'hui aussi ridicule qu'elle Je paraissait à Lucien. Evidemment, on avait du observer, sur des fèves cuites, le développement
spontané de quelqu'un de ces microbes chromogènes dont les cultures ont
1% F. LENORMANT, Faba, dans Cu. DAREMBERG et E. Sacuio, Dictionnaire des antiquités
grecques et romaines, Paris, 1896, II, p. 947.
Page 46
View in PDF(opens in a new window)une telle ressemblance avec des taches de sang frais, qu'on comprend que
les anciens aient pu s’y tromper. Le fait a frappé Pythagore qui y a vu
une preuve de la nature animale de la fève.
Fidele à l'approche expérimentale, le biologiste parisien étudia ce
phénomène au laboratoire:
Je n’ai pas cru devoir, pour cela, exposer des fèves cuites aux rayons
de la lune; mais je les ai ensémencées avec un bacille chromogène bien
connu, le bacille de Kiel. J'ai ainsi pu constater que les conditions permettant d'obtenir facilement une abondante production de taches rouges
sont précisément celles qu'indiquait Pythagore. Il faut que les fèves vertes
soient dépouillées de leur tégument et cuites; autrement, on ne réussit pas
ou on ne réussit qu'imparfaitement. Le mieux est, après avoir stérilisé à
110 degrés les fèves préalablement humectées, de les ensemencer, de les
porter à l'étuve à 33 degrés pendant vingt-quatre heures, puis de les abandonner à la température du laboratoire (18 à 20 degrés). Au bout d'une
huitaine de jours, les fèves sont recouvertes de taches sanguinolentes.
Pour conclure, Bourquelot remarque que: par une association d'idées toute
naturelle, les fèves sanglantes de Pythagore reportent la pensée vers
les hosties sanglantes dont l'observation eut tant de retentissement mille
huit cents à deux mille ans plus tard.131
Les propositions positivistes de Daremberg et de Bourquelot
sont restées sans écho, du moins pendant la première moitié du XX®
siècle. Dès le début de ce siècle, toute recherche dans ce domaine est
marquée par les travaux de Sir James George Frazer sur le tabou et
ses liens avec le totémisme** et par l'ouvrage d’Erwin Rohde sur
la conceptualisation antique de l’äme et les cultes qui s’y rattachent.TM
A la lumière des études d’éthnologie comparée dues aux anthropologistes britannique (E. B. Tylor, J. G. Frazer et autres), l'interdiction
de toucher aux fèves apparaît comme paradigme de tabou alimentaire
fondé sur des représentations totémiques primitives. Le code de
maximes superstitieuses attribuées à la figure paterne de Pythagore
in E. BoURQUELOT, Remarques à propos des fèves de Pythagore,
«C. R. Soc. Biol.
(Paris) », LVI, 1904, pp. 861-1862.
m ], G. Frazer, Totemism, Edinburgh, 1887; The golden bough, London, Macmillan,
113 E, Roupe, Psyche, Freiburg im Breisgau, Mohr, 1898.
Page 47
View in PDF(opens in a new window)remonte, d’après Frazer, à un passé beaucoup plus lointain et reflète,
sous forme symbolique, les données d’une situation socioculturelle
oubliée.13
Ce faisceau d'idées venant de l'anthropologie culturelle comparée
recevra bientôt l'appui de la psychanalyse. D'une part, on déterre
les racines de rites et de mythes; d'autre part, on découvre la logique
particulière de l'inconscient. Exploitées magistralement par Salomon
Reinach,"5 élaborées dans une série de travaux monographiques 12
et citées dans les manuels d'histoire de la médecine ou d'histoire des
sciences en général, ces explications psychosociales atteignent le
sommet dans les études pénétrantes du philologue belge Armand
Delatte*?* et du philosophe français Marcel Detienne.!”*
Si Reinach évoque la remarque de Daremberg et prend même
la peine de la transcrire intégralement, c'est pour mieux fustiger son
dessein et dénoncer la nature illusoire des explications utilitaires d’un
tabou.
Cette erreur — écrit Reinach à propos de l'opinion de Daremberg est instructive, parce qu'elle est le type de beaucoup d'autres, caractérisées
non seulement par l'anachronisme [...] mais par l'husteron próteron qui
consiste à voir dans la superstition une corruption de la science, alors
que la science est la descendante lointaine, on pourrait dire la fille posthume
de la superstition, si la superstition pouvait mourir.!
14 Voir en particulier J. G. Frazer, The golden bough, 3° éd., London, Macmillan,
1911, vol. I, pp. 117-119, 214 et ailleurs.
15 S. Remacn, Cultes, mythes et religions, Paris, Leroux, 1905.
1% En particulier J. LARGUIER DE BANCELS, Sur les origines de la notion de l'âme à propos
d'une interdiction de Pythagore », « Arch. Psychol. », XVII, 1918, pp. 58-66; A, LEBEAUPIN,
op. cit, 1920, pp. 244-245; L. PINIATOGLOU, The Pythagorean tabous, « Acta Greek Anthrop. Soc. », 1934, p. 36; M. TIERNEY, A Pythagorean tabu, « Mélanges Boisacq », Bruxellex, 1938, pp. 317-321; L. Bonuzzi, Ancora su Pitagora e il suo influsso sulla medicina greca,
«Acta Med. Hist. Pat.», XV, 1968-1969, pp. 9-16.
227 Il suffit de rappeler, à titre d'exemple, H. E. Sıcersst, History of Medicine, New
York, Oxford Univ. Press, 1961, II, p. 96, et G. Sarton, History of Science, Cambridge
(Mass.), Harvard Univ. Press, 1960, I, p. 201.
12% A. DELATTE, Faba Pythagorae cognata, « Serta Leodiensia », Liège, 1930, pp. 31-57.
12% M. DETIENNE, La cuisine de Pythagore, « Arch. Sociol. Rel.», XV, 1970, n° 29,
pp. 141-162; Les Jardins d' Adonis, Paris, Gallimard, 1972, et Dionysos mis a mort, Paris,
Gallimard, 1977.
122 REINACH, op. cit., vol. I, p. 44.
Page 48
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
Jugement bautain et inacceptable. Un bon nombre de «superstitions» modernes sont, en fait, une corruption de la science d’autrefois. Cependant, il est vrai que la pensée magique, et c’est d’elle qu'il
est question ici, n'est pas une telle corruption de la science antérieure.
En cela, Reinach a raison, mais il impute 3à Daremberg une idée qui
lui est étrangère et, ce faisant, n'avance même pas sa propre argumentation: la priorité chronologique de la pensée magique ne signifie
pas qu'elle ne puisse s'approprier un savoir empirique et utilitaire.
En bref, la «superstition» n'est pas nécessairement toute « fausse »,
comme la «science » n'est pas absolument et complètement « vraie ».
Les concitoyens de Pythagore cultivaient la fève et Reinach en
conclut que» cette plante n'était pas considérée comme impure ni
comme malsaine, mais comme sacrée ». Le tabou exigeait qu'on ne la
tue pas en la mangeant ou en la piétinant, car elle passait pour ancêtre
totémique de l'homme. C'est cela, dit Reinach, le sens profond du
vers orphique qui assimile l’acte de se nourrir avec des fèves à celui
de ronger la tête de ses parents.
Les anciens — déclare cet illustre archéologue — ne comprenaient pas
cette interdiction et ont allégué, pour l'expliquer, des raisons extravagantes, d’autant plus extravagantes qu'elles étaient plus hygiéniques et
utilitaires.131
Jean Larguier de Bancels pense aussi que Pythagore et ses successeurs auraicnt
pris à leur compte ou peut-être renouvelé par une interdiction symbolique
un vieux rite, dont le sens originaire était perdu depuis longtemps.
Ce serait un tabou d’origine indo-curopéenne. Même la flatulence,
dont parlent les anciens auteurs à propos de la consommation de
fèves, peut avoir un aspect symbolique. Larguier de Bancels traduit
le témoignage de Diogène Laërce d’une façon un peu différente de
celle que nous avons citée plus haut: il fallait s'abstenir des fèves « parce que, étant venteuses, elle participent à la nature de l'âme». Les
TM Ibid., pp. 43-48.
Page 49
View in PDF(opens in a new window)fèves sont animées, donc assimilées aux animaux, parce qu'elles possèdent le souffle. Notre auteur attire l'attention sur la théorie indoeuropéenne du pneuma psychique qui implique des relations conceptuelles étroites entre l’âme, Pair respiré et les flatuosités.12* D’ailleurs, selon le psychanalyste E. Jones, le souffle ne serait que le remplaçant symbolique des flatuosités et, plus grave encore, la notion
‘âme dériverait en dernière analyse des sensations intimes que l’enfant reçoit du contenu gazeux de son ventre.**
Les notices des anciens sur les fèves — écrit Armand Delatte montrent tantôt le respect, tantôt l'horreur; ce sont comme deux
pôles d’une même sphère d’impressions confuses que la langue grecque
représente par le terme hierós. Les Grecs désignaient ainsi
tout ce qui est chargé d'un fluide puissant surnaturel, de caractère tantôt
religieux, tantôt magique, dont le contact est, selon les cas, bienfaisant ou
nocif.134
L’attitude envers la fève était donc « ambivalente », comme il fallait
s y attendre face à un tabou. Delatte groupe les anciens textes sur ce
sujet et les ordonne de manière que, «des qu’on les examine à la
lumière des croyances et des coutumes dites totémiques », ils forment
un système d'explication unique de cette superstition.
S'il était possible — écrit Delatte — d'exprimer le raisonnement latent
et confus qui a guidé la mentalité primitive à une époque Dieu sait combien lointaine, voici comment on le formulerait: les légumineuses et particulièrement la fève, la plus répandue et la plus employé dans l’alimentation humaine, produisent au cours de la digestion des flatuosités qui troublent certaines fonctions de l’âme (la perception nette des visions des songes);
les fèves contiennent donc des vents qui ont une action défavorable; or,
les âmes et en particulier les âmes des morts, généralement conçues comme
133 LARGUIER DE BANCELS, op. cit., pp. 58-66. Une opinion similaire est soutenue par
ANDREWS, op. cit., 1949, p. 289, qui voit l’origine de ce tabou dans l'expérience primitive
de la flatulence (vécue comme présence des âmes dans les fèves) et non pas dans le totémisme.
133 Voir E. Jones, Die Empfängnis der Jungfrau Maria durch das Ohr, «Jahrb. Psychoanal.
», VI, 1914, p. 135.
134 DELATTE, op. cit, (note 128), p. 31.
Page 50
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
nocives, sont des vents, donc les fèves contiennent les âmes des morts.
Par quel mystère? C'est ce qu’on s'est efforcé d'expliquer, vraisemblablement à une époque plus récente, d’une part en établissant un rapport
entre les théories du retour des âmes sur la terre en vue de leur reincarnation et l'observation de la conformation spéciale de la tige de la plante;
de l'autre, — et ceci est la part de ceux qui aiment à remonter aux causes
premières, mais c'est lá un tour d'esprit qui existe déjà ches les ‘ primitifs’ — en inventant le mythe cosmogonique de la commune origine des
fèves et des hommes. Une conclusion pratique en découlait tout naturellement: l'absorption des fèves constituait un crime de cannibalisme; le
simple contact, une souillure et un péril, comme l’attouchement d’un
cadavre.335
Voici une autre longue citation, extraite d'un ouvrage de Marcel
Detienne, que nous préférons ne pas résumer, tant elle est savoureuse:
Pour les végétariens de stricte observance, tout sacrifice sanglant est
un meutre et, à la limite, un acte d’anthropophagie dont ils dénoncent
l'horreur à travers leurs représentations de la fève. En effet, cette légumineuse est à l’antipode des aromates, les nourritures merveilleuses des
dieux et de l'Age d'Or. Grâce à sa tige sans noeud, la fève établit avec
le monde des morts, dont elle relève par ses affinités avec le pourri, la même
communication directe qu’assurent les aromates avec le monde des dieux,
auquel ces substances appartiennent par leur qualité solaire et leur nature
desséchée. Mais dans le système de pensée des Pythagoriciens, la fève est
davantage: un être de chair et de sang, le double de l'homme aux côtés
duquel elle a poussé, sur le même fumier, se nourrissant de la même décomposition. En conséquence, disent les Pythagoriciens, c'est crime égal
de manger des fèves et de ronger la tête de ses parents. La preuve en est
administrée par une série d'expériences dont fait état la tradition pythagoricienne. Une fève est placée, pour une mystérieuse coction, dans une
marmite ou dans un récipient clos, caché sous du fumier ou enfoui dans
la terre; après une période de gestation plus au moins longue, la fève se
transforme soit en un sexe de femme auquel s'attache la tête à peine formée d’un enfant, soit en une tête humaine dont les traits déjà sont reconnaissables. Dans ces expériences, la marmite est une matrice chargée de
révéler la vraie nature de la fève, que l’on peut déjà découvrir en exposant
quelques instants au soleil une fève rongée ou légèrement écrasée, puisqu'il
12% Ibid., p. 56.
Page 51
View in PDF(opens in a new window)s'en dégage aussitôt, dit-on, une odeur qui est tantôt celle du sperme, tantôt
celle du sang versé dans un meurtre. Les Pythagoriciens sont explicites:
manger des fèves, c'est se nourrir de chairs humaines, c'est dévorer la viande
la plus marquée. [...] Si la fève est bien, dans le monde des plantes, le lieu
de la génération le plus marqué, au point d’apparaitre, dans les fantasmes
des Pythagoriciens, comme un mélange horrible de sang et de sexe, l’interdiction d’y goûter ne fait que reprendre en des termes plus pressants
la défense triviale de consommer de la viande ou de verser le sang d’un
être vivant13
Detienne note aussi que l'oeuf, le coeur et la fève sont tous les
trois ramassés, comme pour les adeptes des doctrines orphiques ou
pythagoriciennes,
dans une même liste d’interdictions qu'énumère pour les initiés de Dionysos Bromios un règlement cultuel provenant de Smyrne et daté du
Ile siècle de notre ère: ne pas s'approcher des autels en vêtements de couleur noire, ne pas porter la main sur des victimes non sacrifiables, ne pas
servir d'oeufs dans les banquets en l’honneur de Dionysos, faire brûler
sur les autels le coeur (de la victime), s'abstenir de menthe qui (accompagne?) la race exécrable des fèves. Mais l'horreur provoquée par
ces légumineuses reçoit dans ce contexte dionysiaque une justification
inédite que le même règlement invite à fournir aux initiés de ces mystères:
les fèves sont nées des Titans, meurtriers de Dionysos.
L'originalité de ce document, dit Detienne,
n'est pas de combiner les préceptes orphiques avec les tabous pythagoriciens en leur donnant une coloration dionysiaque; c’est bien plutôt de
surdéterminer des motifs parallèles mais d’origine différente: d'inventer,
par exemple, une origine titanique pour les fèves. Ces légumineuses ne
sont plus seulement le double, nocturne et sanglant, de la plante humaine,
dont la manducation condamne au cannibalisme; les fèves sont elles-mêmes
issues de ces vivants primordiaux que leur conduite anthropophagique a
promus au rang d'ancétres de l'humanité carnivore.!*
122 M. DETIENNE, Dionysos mis à mort, Paris, 1977, pp. 146-147 et 192.
13? Ibid., pp. 193-194. Pour le texte du règlement cultuel smyrniote, voir F. Soxo-
Lowsk!, Lois sacrées de l'Asie Mineure, Paris, 1955, n° 84. A propos de la menthe, plante
qui est encore aujourd'hui en Grèce un condiment pour les fèves, voir G. Daux, L’interdiction rituelle de la menthe, « Bull. Corresp. Hell», LXXXI, 1957, pp. 1-5.
Page 52
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GrMEK
On voit que Marcel Detienne a bien profité de la lecture de Georges
Dumézil et de Claude Lévi-Strauss. Dans une perspective structuraliste,
il aurait été intéressant d’examiner aussi, à propos des mythèmes de
la fève, le rôle du cru et du cuit. Mais le maître mot est lâché: surdéterminer des motifs paralléles. Caractéristique de la logique du réve,
la surdétermination se faufile partout dans les manifestations de la
pensée magique. Nous y reviendrons.
La psychologie des profondeurs, l’approche sociologique et le
structuralisme offrent, tour à tour, des clés pour la lecture, toujours
renouvelée, des anciens textes. Ces aperçus éblouissent. Les conclusions des spécialistes de l’analyse anthropologique des mythes triomphent. A côté d’elles, on ne rencontre que quelques tentatives rares et
timides de compléter, aucunement de supplanter, l'interprétation magico-culturelle et structuraliste du tabou pythagoricien par une justification de nature diététique au sens médical. Pour Joseph Schumacher, par exemple, l'interdiction de manger les fèves trouve son
« explication naturelle » dans l'application de la régle pythagoricienne
générale selon laquelle il faut se nourrir conformément à la nature
du corps et éviter les aliments qui gonflent le ventre et provoquent
l'inquiétude.
Dès que le favisme en tant que phénomène morbide réel devint
visible au regard médical, on fit le rapprochement entre le risque de
cette maladie et le précepte pythagoricien. On le fit d'abord de manière marginale et superficielle dans des études médicales spécialisées,
parfaitement ignorées par les historiens de l'Antiquité. Les médecins
avaient-ils finalement trouvé le sens véritable de cette « simple prescription hygiénique» que Daremberg soupçonnait derrière la légende?
Le médecin grec Solon Veras est, à notre connaissance, le premier
auteur qui aborda la question sous cet angle et avec le recours paralléle aux découvertes médicales et aux sources historiques. Dans
une communication, présentée en mai 1939 à la Société hellénique
de pédiatrie à Athènes, il passe en revue les principaux témoignages
123 J. SCHUMACHER, Antike Medizin, Berlin, W. de Gruyter, 1940, pp. 59-63 (2° ed.,
1963). Voir aussi E. Liemer, The Pythagorean community as a sheltered environment for the
handicaped, dans Intern. Symposium of Society, Medicine an Law (Jerusalem, 1972), Amsterdam, Elsevier, 1973, pp. 33-41.
Page 53
View in PDF(opens in a new window)relatifs à l’interdiction des fèves par les auteurs de l’Antiquité, insiste
sur la nature magique ou diététique simple des justifications anciennes
et arrive à la conclusion
qu'on ne peut trouver dans les écrits d'autrefois aucune preuve d'une connaissance réelle du favisme par les auteurs grecs.1%
Sans nul doute, Veras a raison: rien dans la documentation historique dont nous disposons aujourd’hui ne permet d’inférer une connaissance pour ainsi dire clinique des accidents faviques. Mais Veras
ne tient pas compte du fait que cette documentation est toute de
deuxième main et ne nous informe qu’indirectement et très pauvrement du savoir effectif des premiers pythagoriciens.
Le débat sera relancé encore une fois par la découverte de la cause
intrinsèque du favisme. L’interdiction des fèves pourrait se comprendre
en supposant que Pythagore lui-même, ou quelqu'un de ses proches,
était atteint du déficit en G 6 PD et ne pouvait donc pas ne pas connaître, par expérience directe, l'existence des crises de favisme.1t
Cette hypothèse a été bâtie sur des indices très faibles, sans une étude
approfondie de l’ensemble de problèmes qu'elle pose.
Dans deux publications récentes, l'explication médicale du tabou
pythagoricien est énergiquement critiquée mais avec des arguments
qui restent au-dessous de la démonstration de Solon Veras. D'ailleurs,
les deux auteurs en question s'ignorent mutuellement et ne connaissent pas, ou du moins ne citent pas, le travail de Veras. Le premier,
M. Enrique Laval, philologue chilien, déclare avoir entendu d’un
ami médecin que Pythagore avait connu le favisme. Il a voulu en
avoir le coeur net et il a examiné aussi bien les publications médicales
modernes que les textes gréco-romains pour constater que
ni Pythagore ni aucun autre philosophe ou médecin n'a pensé que l'ingestion des fèves ou l'inhalation des effluves de sa fleur puisse porter préju13% La communication de S. Veras a été publiée en langue italienne, sous le titre
«Il favismo era conosciuto dai Greci antichi », dans le livre de SANSONE, PIGA et SEGNI,
Il favismo, Torino, 1958, pp. 5-7.
49 T. H. D. Arse, Pythagoras and beans, «Oxford Med. School Gaz. », XI, 1959,
pp. 75-81. Voir aussi la lettre de H. A. Watpron, publiée le 16 juin 1973 dans « British
Medical Journal ».
Page 54
View in PDF(opens in a new window)MirkO D. GRMEK
dice à la santé; l'interdiction de les consommer est de nature religieuse,
probablement liée à la doctrine de transmigration des âmes.141
Le second auteur, Constantin Ballas, médecin à Athènes, traîte ce
sujet avec un mépris à peine caché pour ses collègues trop rationalistes. Il s’en débarrasse avec une note en bas de page: c’est, dit-il,
en voulant trouver partout une « connaissance médicale cachée » que
certains historiens de la médecine actuels tiennent les tabous pythagoriciens pour des simples règles hygiéniques; il s’agit « d’une interprétation naive qui ne mérite aucune considération sérieuse ».14
Il est trop facile d’évacuer ainsi le problème. Gardons-nous de
faire l'erreur de raisonnement qu'on répète habituellement depuis
Salomon Reinach et qui consiste dans la présupposition tacite selon
laquelle la détermination proprement mythologique d’une coutume
élimine toute intention hygiénique ou même plus généralement utilitaire (et vice versa). Or, cette exclusion mutuelle de deux déterminismes, et partant de deux démarches explicatives, n’est nullement
prouvée. Elle est même peu probable. La surdétermination du mythe
ne se limite pas au réseau des relations socioculturelles et psychologiques. Ainsi, il est possible que des explications en apparence contradictoires ne soient en réalité que complémentaires, opérant sur
des niveaux différents. Les anciens le savaient et ne se privaient pas
de justifications combinées.
En terminant ce panorama des opinions modernes, il faut souligner
le succès de l'analyse anthropologique de l'interdiction des fèves.
C'est bien un tabou aux résonances totémiques. La preuve de son
caractère magico-religieux est fournie par l'examen du rôle de l’ensemble des stimbola ou akotismata pythagoriciens. Cependant, les procédés analytiques qui ont servi à déchiffrer le tabou au niveau mythologique, nous ont appris que, dans ce domaine, la découverte
d'une raison ne chasse pas nécessairement les autres.
14 M. ENRIQUE LAVAL, La prohibicion pitagorica de comer habas. Una nueva explication?,
«Anal. Chil. Hist. Med. », XI, 1969, pp. 79-97.
14 C. N. Barras, The Pythagorean prohibitions, « Acta Congr. Int. XXIV Hist. Artis
Med. », Budapest, 1976, II, pp. 1343-1346.
Page 55
View in PDF(opens in a new window)QUELQUES QUESTIONS EN GUISE DE CONCLUSION
Au vu de la réalité du favisme d'une part et de la légende pythagoricienne d'autre part, certaines questions s'imposent à celui qui se
veut à la fois historien des maladies, épistémologue et historien des
mentalités. Dans l’espoir que leur énoncé clair et tranché puisse contenir déjà la moitié de la bonne réponse, nous les avons formulées
comme suit:
1° — Est-ce que la tare favique a existé dans la population antique du monde méditerranéen?
2° — Si la réponse à la première question est positive, comment
se fait-il que cette maladie n’ait pas été constatée par les médecins
antérieurs au XIXe siècle?
3° — Est-ce que l'interdiction de consommer les fèves était dictée,
ou du moins sollicitée ou orientée, par une observation réelle des
accidents hémolytiques en Egypte, dans les colonies grecques d'Italie
ou même sur le sol de la Grèce? Autrement dit: les prêtres égyptiens,
Pythagore et Empèdocle avaient-ils connu, au moins d’une manière
très vague, l’idiosyncrasie favique?
4° — Si la réponse à la troisième question est positive, comment
se fait-il que la tradition soit muette à propos d’une telle connaissance?
C'est sans hésitation que nous répondons par l’affirmative à la
premiére de ces questions. La distribution géographique actuelle de la
tare favique ne peut étre bien expliquée, en respectant les régles de
la génétique des populations, qu’en admettant l’existence très ancienne
de cette mutation dans l’aire méditerranéenne.
Les taux de la tare favique semblent évoluer, en l'absence de
migrations importantes, d'une façon relativement lente. La consommation des fèves doit agir, pour des raisons évidentes, dans le sens
d'élimination sélective du favisme. Toutefois, l'observation sur le
terrain montre que la persistance d’une fréquence élevée des enzymopathies liées à Pinsuffisance de la G 6 PD est compatible avec la
présence des fèves dans l'alimentation courante.
En Iran, il n'y a presque pas de déficience en G 6 PD chez les
zoroastriens (qui représentent la couche la plus ancienne, dans ce
pays, de la population actuelle), tandis que le taux de cette tare chez
Page 56
View in PDF(opens in a new window)Mirko D. GRMEK
les musulmans dépasse 7%. Le favisme vrai y est rare. Rappelons
que la culture de la fève est probablement originaire de cette partie
du monde, ou du moins que sa consommation y remonte à la nuit
des temps.
Le maintien d'un taux élevé de la tare favique semble être lié
à Pendémie paludéenne de type falciparum. Ce serait l’effet du polymorphisme équilibré, comme nous l'avons déjà mentionné.
Le favisme au sens strict ne provient pas de l’Asie. Son berceau
est l'Afrique du Nord ou la Grande Grèce. La ceinture de la fièvre
tierce maligne passe par là. L’endémie paludéenne en Sicile est attestée dés le début de la période historique. On en parle méme dans
un récit légendaire concernant Empédoclei# La ville de Crotone,
centre de la première communauté pythagoricienne, était connue
comme particulièrement salubre,* mais cela n'empêche pas que la
malaria sévissait aux alentours.145
Voilà donc ce qui nous porte à croire que la tare favique était
présente, dès l’aube de la civilisation classique, juste sur les lieux
où l'interdiction de consommer les fèves fit sa première apparition
historique.
Les accidents faviques devaient se produire dans l'Antiquité aux
lieux indiqués, car la cause déclenchante y était présente elle aussi:
pour les anciens Grecs, tout comme plus tard pour les Romains,
les fèves étaient l’une des bases de l’alimentation, cultivées partout et
depuis mémoire d'homme.***
Phainias, dans le traité Des plantes dit: On met dans les hors-d'hocuvre,
quand ils sont tendres, Pers, la fève, le pois chiche; mais secs, on les sert
bouillis ou presque toujours grillés.1#?
142 DIOGÈNE LAËRCE, Vitae philosophorum VIII 2, 70. Voir O. BERNHARD, Uber Malariabekämpfung im klassischen Altertum, dans Neuburger Festschrift, Wien, 1928, pp. 44-46.
14 Voir STRABON, Geogr. VI, 1, 2 et 2, 4.
14% Dans leur ouvrages sur l’histoire du paludisme en Grèce, W. H. S. Jones et P.
Fraccaro soulignent l'importance de ce fléau sur le sol italien méridional.
1 Voir J. ANDRÉ, L'alimentation et la cuisine à Rome, Paris, 1961, p. 35.
147 ATHÉNÉE, Deipnosophistae 54 £.
Page 57
View in PDF(opens in a new window)Mangées fraîches et crues comme friandises, les fèves étaient aussi
un plat de résistance, préparées alors en bouillie2** Certaines techniques culinaires et opérations de transformation alimentaire modifient
de façon notable la toxicité de ce légume pour les personnes qui
souffrent de favisme. Il existe, pour préparer la fève, une grande
varieté de recettes qui réduisent le risque pour les faviques. Ces techniques apparaissent dans la Méditerranée orientale et s’y répandent au
cours de l’histoire.14
Passons à la deuxième question. Nous avons esquissé la réponse
dès le début de notre enquête: il y a des obstacles épistémologiques
qui empêchent l'accroissement libre du savoir constitué. La science
ne donne la pénétration du regard dans certaines directions qu'en
aveuglant dans d’autres. Ce n'est pas par hasard que la découverte
du favisme au XIXe siècle est due non pas aux sommités médicales
mais aux praticiens de province influencés par le folklore et relativement peu engagés par l'idéologie médicale régnante, tout comme
ce n’est pas par hasard que la recherche actuelle sur cette enzymopathie se fait par des scientifiques chevronnés et dans des institutions
hautement spécialisées. La science laisse de còté certains faits pour
les récuperer 4 un autre niveau de son développement. Ce sont les
faits qui, 4 un moment donné, génent le cadre conceptuel et qui vont
à l’encontre de ce que, depuis Thomas S. Kuhn, on appelle paradigme
scientifique. Ils son escamotés, rendus invisibles, par un processus
de sélection intellectuelle qui se situe au-dessous de l'élimination
proprement critique, c'est-à-dire soumise à un examen logique conscient.
Les médecins de jadis ont vu les crises aiguës de jaunisse, l’apparition du sang dans les urines et les autres symptomes du favisme, mais
ils ont refusé de voir ces phénomènes dans leur lien causal avec les
fèves. Ils ont été aveuglés, en l'occurrence, par l'exigence absolue
de la cohérence déterministe. Aux yeux d'un médecin ou d'un naturaliste grec du Ve ou du IVe siècle avant J.-C., l’innocuité des
fèves a été prouvée par des expériences quotidiennes irréfutables:
une personne qui mange des fèves n'en est pas malade; au pire,
3 Pune, Hist. nat. XVIII 118. Voir ANDRÉ, op. cit., p. 36.
14 Voir BELSEY, op. at., pp. 1-13.
Page 58
View in PDF(opens in a new window)Mrexo D. GRMEK
elle souffre d'un ballonnement et d'une insomnie légère. Si quelqu'un tombe malade après un repas de fèves, cela ne prouve rien.
La science a démasqué le caractère fallacieux de la règle post hoc
propter hoc. Elle peut ainsi toujours sauver la cohérence de ses chaînes
causales.
À partir de la diététique hippocratique, il est établi que chacun
peut consommer les fèves impunément, du moins sur le plan strictement hygiénique. Certes, la notion de disposition particulière, de
phusis individuelle, a été déjà bien élaborée, mais avec une limitation importante. Dans la perspective doctrinale de la pathologie
humorale, la disposition, effet d’un mélange particulier des composantes du corps, est un état individuel manifeste, visible à l'examen
clinique. Pour une maladie comme la phtisie, par exemple, la disposition est révélée par des stigmates externes, par un habitus phthisicus.
Rien de pareil dans le favisme: la condition individuelle intrinsèque
y est, pour les possibilités d'investigation ancienne, parfaitement cachée.
Selon l'opinion toute récente de Salomon Katz,
un savoir approfondi sur la sensibilité au favisme aurait dû se développer,
de manière à en réduire les effets nocifs au minimum. Et pourtant il s’avére
que le favisme est encore une maladie très répandue dans toute la région
(méditerranéenne)
.15
Si la fève, dit Katz, n'avait que des effets néfastes, l’homme aurait
cessé de l'utiliser. Si «l’évolution n’a donné aucun savoir, ni implicite,
ni explicite, sur sa toxicité», c'est que cet aveuglement doit être
contrebalancé par un avantage biologique. Pour expliquer ce qu'il
présente comme un « paradoxe évolutionnaire », Katz formule l'hypothèse selon laquelle la fève aurait des propriétés antipaludéennes chez
les individus non sensibles à leurs dangereux effets hémolytiques. En
bref, la fève agirait chez l'homme non taré à peu près comme un
antipaludéen de synthèse, bien que de manière moins puissante.
La fève — écrit Katz — est consommée depuis l’époque néolithique et
il est clair que ni les tabous, ni les techniques de traitement n'ont suffi à
15 S. Katz, Un exemple d'évolution bioculturelle: la fève, « Communications», XXXI,
1979, pp. 53-69 (en particulier p. 57).
Page 59
View in PDF(opens in a new window)diminuer le nombre de cas de favisme. Bien que la fève constitue un apport agricole important dans le bassin méditerranéen, il reste difficile
d'expliquer son emploi continu, compte tenu du taux de morbidité et de
mortalité élevé qu'elle provoque chez les individus déficients en G 6 PD.
Dès lors il paraît vraisemblable [...] que le fait que son usage confère une
résistance accrue à la malaria constitue un avantage sélectif supplémentaire.
Plus précisément, on a vu que plusieurs types de composés actifs de fève
qui se révèlent responsables de crises de favisme chez les sujets déficients
en G 6 PD, augmentent également chez les individus normaux la sensibilité des globules rouges aux oxydants, ceci sans effets toxiques.151
D'une part, le paludisme favoriserait le maintien de la tare favique et, d'autre part, la consommation des fèves combattrait le
paludisme. Cette hypothèse est très séduisante, mais à l'heure actuelle
les preuves expérimentales font défaut.
Quant à l'aspect héréditaire du favisme, E. Giles a montré que,
chez les Indo-Européens, la transmission d’un trait lié au chromosome
X est rendu opaque par l'exogamie et le système de parenté (patrilinéarité et patrilocalité). Il était très difficile de faire la liaison entre
la maladie que se transmet par les mères et le lignage qui est fondé
sur les pères.152
La troisième de nos quatre questions constitue le noeud central
de cette investigation. Une réponse assurée nous paraît impossible,
mais nous penchons pour une attitude affirmative nuancée. En l'absence de preuves, nous nous appuyons sur des indices.
Les pythagoriciens étaient extrêmement attentifs à la diététique,
aux effets de l'alimentation sur l’état de l’organisme. La tradition,
unanime sur ce point, attribue à Pythagore et à ses disciples immédiats des recherches poussées dans ce domaine. Le maître de Samos
passait pour avoir été végétarien lui-même et inventeur du régime
carné pour les athlètes.
De toutes les formes de la médecine, [les pythagoriciens] connaissaient surtout la diététique. Ils s'y montraient très pointilleux. Ils tentaient
151 Ibid., p. 66.
13 E, Guess, Favism, sex-linkage and the Indo-European kinship system, « Southwest.
J. Anthrop. », XVIII, 1962, pp. 286-290.
483 Voir DE VOGEL, op. cit., pp. 232-234, et SCHUMACHER, op. cit., pp. 57-63.
Page 60
View in PDF(opens in a new window)Mmxo D. GRMEK
les premieres de comprendre les signes du rapport Juste entre l'exercice,
les aliments et le repos. Ils étaient parmi les premiers à donner des explications et des conseils sur la préparation de la nourriture.35
Nous avons vu l'importance des liens mythologiques entre les
fèves, le sang et la mort. Or, le symptôme le plus marquant de la
crise favique est I"hémoglobinurie. Le favisme est parfois à l’origine
d'une mort subite, spectaculaire.
Pythagore et Empédocle n'avaient pas encore, comme préjugé
fondamental, un obstacle épistémologique qui rendait le favisme « invisible ».
Nous abordons ainsi notre quatrième et dernière question. L’élément essentiel de la réponse se trouve dans une réflexion de Plutarque:
La philosophie était infestée de visions, de fables, de superstitions quand
il [Socrate] la reçut de Pythagore et d’Empédocle; elle délirait en plein,
et il l'habitua à se rythmer sur le réel et à poursuivre la vérité par la sobre
raison.155
La pensée « magique » des savants présocratiques ne nous est connue que passée par le moule des interprétations rationalistes de leurs
successeurs. Nous ignorons tout de l’enracinement veritable de la
doctrine de Pythagore dans son expérience personnelle de la vie.
Nous ne connaissons que quelques énoncés de cette doctrine, des
bribes que les auteurs du IV* siècle avant J.-C. ont voulu nous transmettre. Et ces exégétes étaient, d'une part, déjà mal renseignés (vu
l'enseignement ésotérique de ces sectes philosophiques) et, d’autre
part, fermement décidés à récupérer les grandes figures du passé et
à en donner une image corrigée, plus juste du point de vue de la
nouvelle morale scientifique. En citant le témoignage d’Alexandre
Polyhistor, nous avons observé que l'interdiction de consommer
les fèves relevait d'une diététique sacrée et qu'elle était liée à la notion
de pureté rituelle et non pas à celle de santé. Cependant, si ces deux
14 JAMBLIQUE, Vita Pyth. 163.
28% PLUTARQUE, De genio Socratis 580
c. Sur cet abandon du» merveilleux» par les
penseurs postsocratiques et en particulier sur le rationalisme de Plutarque, voir le discours
fougeux d'H. Pourrat, Le sage et son démon, Paris, Michel, 1950.
Page 61
View in PDF(opens in a new window)champs conceptuels sont maintenant clairement séparés, une telle
distinction est-elle vraiment valable pour la période archaïque de
la civilisation grecque? En regardant bien les interdits pythagoriciens
énumérés par Alexandre, on doit constater que, s’ils sont tous des
tabous, donc de nature religieuse, un bon nombre peut être justifié
aussi par des considérations d'ordre hygiénique.
En 1975, lors de notre séminaire à l'Ecole pratique des Hautes
Etudes, nous avons proposé à la méditation de nos auditeurs le schéma
explicatif d'un développement historique comportant trois phases:
1) Constatation des crises faviques et leur interprétation floue
par une mentalité en grande partie encore « magique» (Pythagore,
2) Abandon de cette croyance par la mentalité rationaliste d’un
Hippocrate on d’un Aristote: la nocivité des fèves est un phénoméne
tellement complexe qu’une expérience médicale au niveau élémentaire ne le confirme pas; elle est reléguée donc dans le domaine des
superstitions qu’on s’efforce de démythifier (Aristoxéne, Cicéron, Plutarque, Aulu-Gelle) et qui sera, pendant des millénaires, « invisible» pour les savants.
3) Découverte moderne des modalités particulières du favisme
et réhabilitation partielle de l’ancien tabou.TM**
15 Rapport sur les conférences d'Histoire de la médecine et des sciences biologiques, « Annuaire de l'E.P.H.E., IVe section, pour l’année 1975-1976 », Paris, 1975, p. 814. — Nous
remercions le professeur Jean-Claude KAPLAN (Institut de pathologie moléculaire à Paris)
pour sa critique de la partie moderne de notre texte.