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Armand Colin | « Revue de l'histoire des religions »
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2018/2 Tome 235 | pages 353 à 372
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View in PDF(opens in a new window)Revue de l’histoire des religions
Un dieu peut-il mourir ? Enquête sur la fin des cultes
dans l’Antiquité gréco-romaine
La « barbarisation » de Poséidonia et la fin des
cultes grecs à Paestum
The “barbarisation” of Poseidonia and the end of Greek cults in Paestum
Michel Humm
Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/rhr/8913
DOI : 10.4000/rhr.8913
ISSN : 2105-2573
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Édition imprimée
Date de publication : 1 juin 2018
Pagination : 353-372
ISBN : 978-2-200-93177-3
ISSN : 0035-1423
Distribution électronique Cairn
Référence électronique
Michel Humm, « La « barbarisation » de Poséidonia et la fin des cultes grecs à Paestum », Revue de
l’histoire des religions [En ligne], 2 | 2018, mis en ligne le 01 juin 2020, consulté le 18 juin 2018. URL :
http://journals.openedition.org/rhr/8913 ; DOI : 10.4000/rhr.8913
Tous droits réservés
Éditeur
Armand Colin
Page 3
View in PDF(opens in a new window)Université de Strasbourg
Le fr. 124 Wehrli d’Aristoxène sur la « barbarisation » des Poséidoniates
et la in des cultes grecs à Poséidonia renvoie à l’attraction politique et
culturelle que Rome exerçait sur une partie des élites aristocratiques
lucaniennes au cours de la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C.,
particulièrement vers la in du siècle. Ce processus culturel d’« autoromanisation » fut favorisé par l’avancée des Romains en Campanie et
en Italie du Sud et s’inscrivait dans la durée et le temps long, mais il se
conclut brutalement en 273 av. J.-C. par la déduction de la colonie de
Paestum et la fondation sur place d’une nouvelle cité. Les dieux de la cité
grecque de Poséidonia étaient alors déinitivement morts et avaient été
remplacés par les dieux romains de la colonie de Paestum.
The “barbarisation” of Poseidonia
and the end of Greek cults in Paestum
Fr. 124 Wehrli of Aristoxenus, on the “barbarisation” of the Poseidonians
and the end of Greek cults in Poseidonia, refers to the political and cultural
attraction Rome held for a section of the Lucanian aristocratic elites during
the second half of the 4th century BC, particularly towards the end of the
century. This cultural process of “self-Romanisation” was furthered by
the Romans’ advance into Campania and southern Italy and developed
gradually over a long period of time; but it ended abruptly in 273 BC with
the deduction of the colony of Paestum and the founding of a new city on the
spot. The gods of the Greek city of Poseidonia were by then truly dead and
had been replaced by the Roman gods of the colony of Paestum.
Revue de l’histoire des religions, 235 – 2/2018, p. 353 à 372
et la in des cultes grecs à Paestum
Page 4
View in PDF(opens in a new window)1. John Scheid, Religion et piété à Rome [1985], Paris, Albin Michel, 2001,
en particulier p. 24-27 ; p. 30-34 ; p. 47-76 ; Id., Les dieux, l’État et l’individu.
Réflexions sur la religion civique à Rome, Paris, Seuil, 2013, p. 65-120 ; p. 165-174 ;
Id., La religion des Romains [2002], Paris, Armand Colin, 2017, p. 25-29.
2. Aristoxène, fr. 124 Wehrli = Fragmenta Historicorum Graecorum ii, 291
(cité infra n. 3).
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Dans la plupart des cités du monde antique, qu’elles fussent
grecques, italiques ou romaines, la religion publique était liée à l’idéal
de la cité et à l’existence de la communauté civique (elle ne concernait
l’individu qu’en tant que membre de la communauté des citoyens).
Le culte public était constitué par un ensemble d’obligations et de
rites destinés à assurer la bienveillance et la protection des dieux
de la cité envers la communauté civique : la religion était donc de
nature essentiellement « sociale » et « politique », et permettait de
déinir l’identité de chaque communauté civique1. Dans ce contexte,
la disparition d’une cité ou sa transformation en une nouvelle
communauté civique pouvait poser la question de la in des cultes.
C’est ce processus qui semble à l’œuvre dans les cités grecques
d’Italie du Sud, au tournant des ive et iiie siècles, lorsque celles-ci
furent touchées par la progressive « romanisation » de la région
et son passage sous l’autorité de Rome. C’est particulièrement le
cas pour la cité de Poséidonia-Paestum, ballotée entre fondations,
refondations, déductions et passages sous diverses inluences politiques et culturelles.
Dans un fragment maintes fois étudié et commenté, Aristoxène
de Tarente déplore la « barbarisation » de Poséidonia du fait des
Étrusques ou des Romains : celle-ci se serait traduite par la disparition
de la langue et des usages grecs, ainsi que par la in des cultes grecs
traditionnels dans la cité2. L’intention nécessairement polémique
de l’afirmation d’Aristoxène, un philosophe grec qui vécut dans la
seconde moitié du ive et au début du iiie siècle, doit être replacée dans le
contexte des bouleversements géopolitiques et culturels qui affectèrent
la région à cette époque, et peut être confrontée aux données fournies
par l’archéologie, qui témoignent des transformations socio-culturelles
et socio-politiques qui affectèrent l’ancienne cité grecque, puis grécolucanienne, jusqu’à sa transformation en une cité « romaine » après la
déduction de la colonie de Paestum en 273 av. J.-C.
Page 5
View in PDF(opens in a new window)Le témoignage d’Aristoxène de Tarente :
Les habitants de Poséidonia se barbarisent
en devenant des Étrusques ou des Romains
En conclusion d’une longue rélexion sur les mutations qu’a
connues la pratique musicale au cours des époques successives,
Athénée, au livre xiv des Deipnosophistes, cite un long fragment
d’Aristoxène dans lequel celui-ci pousse une complainte sur la
décadence de la musique de son époque par rapport à celle qui a
existé par le passé, et donne à ce propos l’exemple de Poséidonia :
C’est pourquoi Aristoxène écrit dans les Symmikta sympotika :
« Nous nous comportons, dit-il, comme les Poséidoniates qui habitent
dans le golfe “tyrsénien”. Ceux-ci, qui à l’origine étaient des Grecs,
se sont barbarisés en devenant des Étrusques ou des Romains ; ils ont
changé de langue ainsi que le reste de leurs coutumes, mais célèbrent
aujourd’hui encore une seule de leurs fêtes grecques, à l’occasion
de laquelle ils se réunissent pour rappeler le souvenir des anciens
mots et des anciennes institutions tout en se lamentant auprès des
uns et des autres, puis, après avoir répandu beaucoup de larmes, s’en
retournent chez eux. Ainsi donc, dit Aristoxène, nous aussi, après
que les théâtres se sont barbarisés et que cette musique si répandue
s’est grandement corrompue, désormais peu nombreux, nous nous
rappelons entre nous ce qu’était la musique. » Telles sont les paroles
d’Aristoxène3.
Aristoxène, fr. 124 Wehrli = FHG II, 291
(= Athénée, Deipnosophistes, XIV, 31 [632 a])
3. Διόπερ Ἀριστόξενος ἐν τοῖς Συμμίκτοις Συμποτικοῖς “ὅμοιον, φησί,
ποιοῦμεν Ποσειδωνιάταις τοῖς ἐν τῷ Τυρσηνικῷ κόλπῳ κατοικοῦσιν. οἷς συνέβη
τὰ μὲν ἐξ ἀρχῆς Ἕλλησιν οὖσιν ἐκβεβαρβαρῶσθαι Τυρρηνοῖς ἢ Ῥωμαίοις
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On peut dès lors se demander s’il existe un rapport, direct ou
indirect, entre le témoignage d’une source littéraire dont la datation
est par ailleurs problématique, et celui de l’archéologie sur les
transformations urbanistiques et culturelles (mais aussi cultuelles)
que connut la cité à partir de 273 av. J.-C. De quelle nature a pu
être la « barbarisation » évoquée par Aristoxène et quel lien
a-t-elle pu avoir avec la in des cultes grecs à Poséidonia ? Quels
sont les éléments de continuité ou de rupture entre les phénomènes
observés par le philosophe à la in du ive siècle et la déduction par
Rome de la colonie de Paestum en 273 av. J.-C. ?
Page 6
View in PDF(opens in a new window)Athénée semble citer textuellement le passage d’une œuvre
perdue d’Aristoxène, les Symmikta sympotika (Mélanges de
propos de festins). Dans ce fragment, l’évolution culturelle
de Poséidonia sert à illustrer ce qu’Aristoxène considère
comme une « décadence » de la qualité musicale et théâtrale :
à l’image de ce qui se passe dans la cité poséidoniate, où
l’atellane d’origine campanienne a remplacé l’art du théâtre
grec classique, et où la langue grecque tend à disparaître jusque
dans les cultes dont ne subsisterait plus qu’une unique fête
annuelle (μίαν τινὰ αὐτοὺς τῶν ἑορτῶν τῶν Ἑλληνικῶν ἔτι καὶ
νῦν), la musique contemporaine est désormais marquée par
les rythmes et les instruments de la « musique nouvelle »4.
L’exemple de Poséidonia n’est qu’un prétexte pour dénoncer
la « décadence » de la musique et du théâtre contemporains en
Grande Grèce, où les inluences étrangères « barbares » sont
clairement accusées d’être responsables de cette évolution.
Le débat est donc placé au niveau culturel, et non au niveau
politique : il n’est par conséquent pas nécessaire de rapprocher
ce fragment d’Aristoxène de l’évolution politique qu’a connue
Poséidonia au moment de la déduction de la colonie de Paestum,
en 273 av. J.-C. Ce rapprochement est d’autant moins nécessaire
que l’œuvre d’Aristoxène peut dificilement avoir été rédigée
après 273 : probablement né vers 370/365 av. J.-C., il semble
dificile d’en faire un témoin de la déduction par Rome de la
colonie de Paestum, en 273, ou d’utiliser le fr. 124 Wehrli
comme un témoignage grec des conséquences culturelles de cette
γεγονόσι, καὶ τήν τε φωνὴν μεταβεβληκέναι τά τε λοιπὰ τῶν ἐπιτηδευμάτων,
ἄγειν δὲ μίαν τινὰ αὐτοὺς τῶν ἑορτῶν τῶν Ἑλληνικῶν ἔτι καὶ νῦν, ἐν ᾗ
συνιόντες ἀναμιμνήσκονται τῶν ἀρχαίων ἐκείνων ὀνομάτων τε καὶ νομίμων
καὶ ἀπολοφυράμενοι πρὸς ἀλλήλους καὶ ἀποδακρύσαντες ἀπέρχονται. οὕτω
δὴ οὖν, φησί, καὶ ἡμεῖς, ἐπειδὴ καὶ τὰ θέατρα ἐκβεβαρβάρωται καὶ εἰς μεγάλην
διαφθορὰν προελήλυθεν ἡ πάνδημος αὕτη μουσική, καθ' αὑτοὺς γενόμενοι ὀλίγοι
ἀναμιμνησκόμεθα οἵα ἦν ἡ μουσική.” ταῦτα μὲν ὁ Ἀριστόξενος.
4. Voir Paola Zancani-Mantuoro, « Qualche documenti dell’arte e dell’artigianato », La monetazione di bronzo di Poseidonia-Paestum. Atti del III Convegno
del Centro Internazionale di Studi Numismatici (Napoli 19-23 Aprile 1971),
Rome, Istituto Italiano di Numismatica (suppl. « Annali », 18-19), 1973, p. 11-23,
ici p. 16-18, sur la « barbarisation » des théâtres et les progrès de l’atellane en
Italie du Sud. À propos de la musique « nouvelle » dénoncée par Aristoxène, voir
Amedeo Visconti, Aristosseno di Taranto. Biografia e formazione spirituale,
Naples, Centre Jean Bérard, 1999, p. 100-118 et p. 129-156.
Page 7
View in PDF(opens in a new window)déduction5. Le témoignage d’Aristoxène sur Poséidonia relète
par conséquent une réalité historique qui doit se situer au cours
de la seconde moitié ou vers la in du ive siècle av. J.-C.6.
Selon Aristoxène, les Poséidoniates de son temps, qui
avaient été des Grecs à l’origine, se seraient donc « barbarisés »
(ἐκβεβαρβαρῶσθαι) « en devenant des Étrusques ou des Romains »
(Τυρρηνοῖς ἢ Ῥωμαίοις γεγονόσι)7 : non seulement il semble ignorer la présence sur place des Lucaniens, qu’il assimilait pourtant
aussi à des barbares (voir infra), mais il ne fait pas de différence
entre Étrusques et Romains, considérés comme interchangeables et
assimilés à la même réalité ethnique et culturelle. Cette confusion
délibérée entre Étrusques et Romains est assez caractéristique de
certains auteurs grecs du ive siècle hostiles à l’expansion de Rome
en Italie : elle avait pour but d’assimiler les Romains aux ennemis
« héréditaires » des Grecs en Italie, considérés comme des barbares
5. Les informations biographiques sur Aristoxène ont été reprises et étudiées
en détail par A. Visconti, Aristosseno, p. 11-20. Il n’est pas possible de suivre
ceux qui, pour rendre le témoignage du fr. 124 Wehrli compatible avec une date
postérieure à la déduction de la colonie de Paestum, ont proposé de rabaisser
la chronologie d’Aristoxène ou de voir dans les Symmikta sympotika un ouvrage
apocryphe postérieur à 273 : voir Marcello Gigante, « La cultura a Taranto »,
Taranto nella civiltà della Magna Grecia. Atti del X convegno di studi sulla Magna
Grecia (Taranto, 4-11 ottobre 1970), Naples, Arte tipografica, 1971, p. 67-131, ici
p. 75-76 ; Mario Torelli, « Paestum romana », Poseidonia-Paestum. Atti del XXVII
convegno di studi sulla Magna Grecia (Taranto-Paestum, 9-15 ottobre 1987),
Tarente, Istituto per la storia e l’archeologia della Magna Grecia, 1988, p. 33-115, ici
p. 96-98 ; Id., « Roman Paestum », Tota Italia. Essays in the Cultural Formation of
Roman Italy, Oxford, Clarendon Press, 1999, p. 43-88, ici p. 77-78.
6. David Ashery, « Colonizzazione e decolonizzazione », I Greci, t. i : Noi
e i Greci, dir. Salvatore Settis, Turin, Einaudi, 1996, p. 73-115, ici p. 91 (dans les
années 340/330) ; Fausto Zevi, « Alessandro il Molosso e Roma », Alessandro il
Molosso e i « condottieri » in Magna Grecia. Atti del XLIII Convegno di Studi
sulla Magna Grecia (Taranto-Cosenza, 26-30 settembre 2003), Tarente, Istituto
per la Storia e l’Archeologia, 2004, p. 793-832, ici p. 806-807 et n. 39.
7. Le texte du fragment transmis par Athénée ne doit pas être remis en cause,
notamment en l’expurgeant de l’allusion aux Étrusques et aux Romains : voir Santo
Mazzarino, Il pensiero storico classico, t. ii, 1, Rome-Bari, Laterza, 1966, p. 98 ;
Augusto Fraschetti, « Aristosseno, i Romani e la “barbarizzazione” di Poseidonia »,
Annali dell’Istituto universitario Orientale di Napoli (Archeologia e storia antica),
t. 3, 1981, p. 97-115, ici p. 99 ; cf. Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, apparat
critique dans Athenaei Naucratitae Dipnosophistarum libri XV, recensuit Georgius
Kaibel, t. iii : Libri XI-XV – Indices, 1890, Leipzig, Teubner, p. 394 ; Erik Wikén,
Die Kunde der Hellenen von dem Lande und den Völkern der Apenninenhalbinsel
bis 300 v. Chr., Lund, H. Ohlssons Buchdruckerei, 1937, p. 185, n. 3 ; Hans
Riemann, s.v. « Poseidonia (Paestum) », dans Realencyclopädie der classischen
Altertumswissenschaft, vol. XXII, 1, 1953, col. 1230-1254, ici col. 1232.
Page 8
View in PDF(opens in a new window)par déinition, et faisait partie de la propagande diplomatique de
Syracuse et de Tarente contre Rome au ive siècle. En même temps,
on ne la rencontre plus dans les sources du iiie siècle postérieures à
la guerre de Pyrrhus, ce qui conirme la datation du fragment et son
attribution à Aristoxène8.
Le rapprochement par Aristoxène entre Étrusques et Romains
est donc volontaire et délibéré, dans le but évident de présenter les
Romains comme des « Barbares » : Poséidonia est d’ailleurs située
dans le golfe « tyrsénien » (ἐν τῷ Τυρσηνικῷ κόλπῳ), suivant
une expression archaïsante (Τυρσηνικός au lieu de Τυρρηνικός)
qui permet de renforcer le caractère étrusque de la Poséidonia
contemporaine en évoquant l’ancienne thalassocratie étrusque en
mer Tyrrhénienne et le conlit ancestral entre Grecs et (barbares)
Étrusques pour son contrôle9. En faisant des Romains des « barbares », Aristoxène s’inscrit dans une tradition déjà présente chez
Aristote, qui avait rangé les coutumes romaines dans les Nomima
barbarica10. Le témoignage d’Aristoxène peut être rapproché de
celui de Strabon, qui évoque, dans des termes identiques, la « barbarisation » (ἐκβεβαρβαρῶσθαι) de la Grande Grèce à cause de la
présence des Lucaniens, des Brettiens et des Campaniens, « qui
sont d’ailleurs Campaniens de nom seulement et Romains de fait,
puisqu’ils sont devenus citoyens romains »11. La source de ce passage de Strabon est généralement identiiée à Posidonius, mais pourrait remonter à Timée, voire à Aristoxène : aux yeux de certains
8. A. Fraschetti, « Aristosseno », p. 104-106 ; Domenico Musti, « Etruschi
e Greci nella rappresentazione dionisiana delle origini di Roma », Gli Etruschi
e Roma. Incontro di studio in onore di Massimo Pallottino (Roma, 11-13
dicembre 1979), Rome, Giorgio Bretschneider, 1981, p. 23-44, ici p. 26-27 ;
Gabriella Vanotti, « Roma polis Hellenis, Roma polis Tyrrhenis. Riflessioni sul
tema », Mélanges de l’École française de Rome – Antiquité, t. 111, fasc. 1, 1999,
p. 217-255 ; Federicomaria Muccioli, « La letteratura storiografica tra Filisto e
Timeo », Storici greci d’Occidente, dir. Riccardo Vattuone, Bologne, Il Mulino,
2002, p. 137-176, ici p. 147-154.
9. Voir Dominique Briquel, Les Tyrrhènes, peuple des tours, Rome, École
française de Rome (« Collection de l’École française de Rome », 178), 1993,
p. 196-199.
10. Aristote, fr. 604 Rose (= Varron, Langue latine, vii, 70) ; voir M. Humm,
« Aristote et les Romains : entre hellénisme et barbarie, une vision grecque de
Rome du ive siècle avant J.-C. », Aristoteles Romanus. La réception de la science
aristotélicienne dans l’Empire gréco-romain, dir. Yves Lehmann, Turnhout,
Brepols, 2013, p. 425-462.
11. Strabon, Géographie, VI, 1, 2.
Page 9
View in PDF(opens in a new window)Grecs en tout cas, la « romanisation » de la Grande Grèce eut pour
conséquence sa « barbarisation »12. Derrière le conlit « culturel »
entre hellénisme et barbarie transparaît par conséquent un conlit
de nature géopolitique : mais pourquoi alors avoir sciemment passé
sous silence le rôle joué par les Lucaniens dans la « barbarisation »
de Poséidonia, et dans quelle mesure celle-ci a-t-elle pu également
affecter les cultes grecs de la cité ?
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La « barbarisation » dénoncée par Aristoxène ne se limite pas
à la musique ou au théâtre, mais concerne également l’usage
du grec ainsi que les cultes publics, puisque les Poséidoniates
auraient « changé de langue ainsi que le reste de leurs coutumes »,
en ne célébrant plus qu’une fois par an « une seule de leurs
fêtes grecques ». Le jugement d’Aristoxène a donc une portée
générale qui touche à trois des quatre critères qui déinissaient,
selon Hérodote, l’appartenance au monde grec, puisque celui-ci
est, selon lui, « uni par la langue et par le sang, les sanctuaires et
les sacriices qui nous sont communs, et nos mœurs qui sont les
mêmes »13. Pour les Grecs, la « barbarisation » n’est pas entendue
comme la conséquence d’une domination politique étrangère,
mais comme la perte de l’identité culturelle hellénique14. Comme
12. Strabon, Géographie, t. III : Livres V et VI, éd. François Lasserre, Paris,
Les Belles Lettres (« Collection des Universités de France »), 1967, p. 220
(n. 2 à p. 127) ; Agapitos G. Tsopanakis, « Postilla su l’ἐκβεβαρβαρῶσθαι di
Strabone », Parola del Passato, t. 39, 1984, p. 139-143 ; D. Musti, « Sanniti,
Lucani e Brettii nella Geografia di Strabone (Sulla storia del nome dei Lucani) »
[1985], Strabone e la Magna Grecia. Città e popoli dell’Italia antica, Padoue,
Esedra, 1994, p. 259-287, ici p. 284-285 ; Id., « L’idea di μεγάλη Ἑλλάς » [1986],
ibid., p. 61-94, ici p. 68-77 ; Glen W. Bowersock, « Les Grecs “barbarisés” »,
Ktèma, t. 17, 1992, p. 249-257 ; Mathilde Simon, Le rivage grec de l’Italie
romaine. La Grande Grèce dans l’historiographie augustéenne, Rome, École
française de Rome (« Collection de l’École française de Rome », 442), 2011,
p. 380-390.
13. Hérodote, L’Enquête, viii, 144, trad. Denis Roussel, Paris, Gallimard,
1964. Voir F. Zevi, « Alessandro il Molosso », p. 803-804.
14. D. Asheri, « Colonizzazione e decolonizzazione », dans I Greci, p. 72-115,
ici p. 93-100 ; G. W. Bowersock, « Les Grecs “barbarisés” », passim ; F. Zevi,
ibid., p. 807-808.
« Lucanisation » ou « romanisation » ?
Page 10
View in PDF(opens in a new window)l’avaient déjà remarqué S. Mazzarino et A. Fraschetti, Aristoxène
ne fait pas allusion, dans ce fragment, à une occupation brutale
de Poséidonia par les Romains, qui aurait modiié d’un seul coup
les modes de vie et les pratiques religieuses des habitants par une
intégration culturelle imposée de l’extérieur, mais il dénonce un
processus de « romanisation » dont les Poséidoniates seraient
eux-mêmes les acteurs et qui les fait devenir des barbares15.
Mais qui étaient exactement les Poséidoniates dont parle notre
auteur ?
Dans sa biographie de Pythagore, en voulant montrer l’audience de l’enseignement du Maître auprès des populations
barbares d’Italie, Aristoxène mentionnait les Romains après les
Lucaniens, les Messapiens et les Peucètes16. On sait que, dans
cet ouvrage, l’auteur transposait à l’époque du philosophe les
réalités géopolitiques du ive siècle inissant, et son énumération
suit peut-être un ordre géographique d’ouest en est et du sud au
nord (par rapport à Tarente), dans lequel la place des Romains
s’expliquerait par leur présence à Lucérie, une colonie déduite
en Apulie en 314 av. J.-C.17. Il rangeait donc les Romains parmi
les autres populations barbares d’Italie, aux côtés notamment des
Lucaniens, ce qui corrobore le témoignage du fr. 124 Wehrli sur
la barbarisation des Poséidoniates du fait des Romains (assimilés
à des Étrusques)18. Au cours du ive siècle en effet, non seulement
Poséidonia fut prise et occupée par les Lucaniens, une population
italique d’origine sabellique (ou samnite) et de langue osque, mais
certains d’entre eux se rapprochèrent des Romains ou eurent des
15. S. Mazzarino, Il pensiero, p. 98 ; A. Fraschetti, « Aristosseno », p. 111 ;
M. Simon, Le rivage grec, p. 381-383.
16. Aristoxène, fr. 17 Wehrli (= Porphyre, Vie de Pythagore, 22) à propos des
Lucaniens, Messapiens, Peucètes et Romains affluant auprès de Pythagore. Voir
Pierre Wuilleumier, Tarente, des origines à la conquête romaine (« Bibliothèque
des Écoles françaises d’Athènes et de Rome », 148), Paris, De Boccard, 1939,
p. 604-605, ou Emilio Gabba, « Considerazioni sulla tradizione letteraria sulle
origini della Repubblica », Les origines de la République romaine, Genève,
Fondation Hardt (« Entretiens sur l’Antiquité Classique », 13), 1967, p. 135-174,
ici p. 157-163, sur les anticipations anachroniques de la situation italienne du ive
siècle dans ce fragment.
17. Michael H. Crawford, « From Poseidonia to Paestum via the Lucanians »,
Greek and Roman Colonization. Origins, Ideologies and Interactions, dir. Guy
Bradley, John-Paul Wilson, Oakville, Classical Press of Wales, 2006, p. 59-72,
ici p. 60.
18. A. Fraschetti, « Aristosseno », p. 101 ; p. 104 ; p. 107.
Page 11
View in PDF(opens in a new window)relations de plus en plus étroites avec eux19. Les « Poséidoniates »
mentionnés par Aristoxène dans le fr. 124 Wehrli doivent par
conséquent être identiiés aux Lucaniens installés sur le littoral
tyrrhénien20 : ceux-ci, dénonce-t-il, occupent une cité qui avait
été grecque à l’origine, mais « se barbarisent » en devenant des
Étrusques ou des Romains, c’est-à-dire en adoptant un idiome, des
usages et des cultes qui les « romanisent » progressivement, ou qui
tendent à les rapprocher de la romanité. Or les pratiques sociales
de l’aristocratie lucanienne, que l’on retrouve représentées dans
la peinture funéraire paestane de la in du ive siècle, révèlent
indiscutablement un processus d’« auto-romanisation » qui a
précédé de plusieurs décennies la déduction de la colonie de
Paestum par Rome, en 273 av. J.-C. : on voit ainsi une prise de
distance par rapport à la traditionnelle exaltation du guerrier et de
son retour victorieux de la guerre, et une valorisation du rôle des
ancêtres et du chef de famille ainsi que du magistrat qui semblent
19. Datation de l’installation des Lucaniens à Poséidonia : Jean Bérard, La
colonisation grecque de l’Italie méridionale et de la Sicile dans l’Antiquité,
Paris, Presses Universitaires de France, 1957, p. 222-223 ; Emanuele Greco,
La Grande-Grèce. Histoire et archéologie [1992], trad. Annie Schnapp, Paris,
Hachette, 1996, p. 136-137 ; Alfonso Mele, « Storia di Poseidonia tra vi e v
secolo a.C. », I Greci in Occidente. Poseidonia e i Lucani, dir. Marina Cipriani,
Fausto Longo, Naples, Electa, 1996, p. 17-19, ici p. 18. Alliance entre les
Romains et Alexandre le Molosse à Poséidonia en 332 av. J.-C. : Tite-Live, viii,
17, 9-10 ; Justin, Histoires philippiques, xii, 2, 12 ; voir F. Zevi, « Alessandro
il Molosso », p. 793-832 ; M. Mahé-Simon, « Alexandre le Molosse et les
Romains : pax ou amicitia ? », Guerre et diplomatie romaines (IVe-IIIe siècles).
Pour un réexamen des sources, dir. Emmanuèle Caire, Sylvie Pittia, Aixen-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006, p. 197-207.
Alliance ou soumission des Lucaniens aux Romains : Tite-Live, viii, 25, 3 ;
27, 2 et 5-11 ; Claudius Quadrigarius, fr. 15 Chassignet (= Aulu-Gelle, Nuits
attiques, vi, 11, 7) et fr. 16 Chassignet (= Aulu-Gelle, ii, 19, 7) ; Diodore,
xx, 104, 1 ; cf. Corpus Inscriptionum Latinarum i2, 7 (<L. Cornelius Scipio
Barbatus [consul 298 av. J.-C.]> subigit omne Loucanam opsidesque abdoucit) ;
voir A. Mele, « Le fonti storiche », Poseidonia e i Lucani, p. 68-70 ; Olivier
de Cazanove, « Itinéraires et étapes de l’avancée romaine entre Samnium,
Daunie, Lucanie et Étrurie », Le Censeur et les Samnites. Sur Tite-Live,
livre IX, dir. D. Briquel, Jean-Paul Thuillier, Paris, Éditions rue d’Ulm, 2001,
p. 147-192, ici p. 159-176 ; Ghislaine Stouder, La diplomatie romaine : histoire
et représentations (396-264 avant J.-C.), thèse de Doctorat, Université d’AixMarseille, 2011, p. 377-413.
20. Strabon, vi, 1, 1-3, distingue entre deux Lucanies, celle de l’intérieur des terres et celle du littoral ; voir G. Stouder, ibid., p. 377-378 ; Luca
Cerchiai, « I Sanniti del Tirreno : il caso di Pontecagnano », Poseidonia e i
Lucani, p. 73-74.
Page 12
View in PDF(opens in a new window)s’inspirer des valeurs et des modèles sociaux fournis par les
aristocrates romains et campaniens contemporains21.
L’archéologie et l’épigraphie fournissent une illustration de ce
qu’un Grec comme Aristoxène a pu ressentir comme une lente
évolution des Poséidoniates vers la romanité, et donc comme une
manifestation de leur barbarisation en cours, notamment à travers
l’abandon des cultes grecs traditionnels de la cité de Poséidonia.
L’ancienne agora de la cité possédait un « édiice circulaire » qui a
été identiié comme l’ecclésiastérion de la cité grecque, édiié vers
480/470 av. J.-C. : pourvu de gradins concentriques, ses caractéristiques le rendent comparable aux exemples métapontin et
agrigentin et « permettent de l’interpréter sans ambiguïté comme le
lieu de réunion de l’assemblée civique »22. L’ecclésiastérion était
enfermé dans un espace sacré délimité par un mur de péribole qui
intégrait également un petit temple situé à l’ouest : des situations
comparables à Métaponte et à Agrigente, où une inscription et
un temple dédié à Zeus Agoraios indiquaient que l’agora était
un « espace placé sous la protection de Zeus », permettent de
penser que le petit temple poséidoniate devait être dédié à Zeus
Agoraios23. L’ecclésiastérion de Poséidonia possédait une tribune
placée sous la protection d’un dieu, puisqu’elle avait été équipée
d’un petit autel. Encastrée dans l’avant-dernier gradin, une stèle en
21. Angela Pontrandolfo Greco, « Segni di trasformazioni sociali a Poseidonia tra la fine del v e gli inizi del iii sec. a.C. », Dialoghi di Archeologia, t. 2,
fasc. 1 (n.s.), 1979, p. 27-50 ; Ead., « Le necropoli dalla città greca alla colonia
latina », Poseidonia – Paestum, t. ii : L’agora, dir. E. Greco, Dinu Theodorescu,
Rome, École française de Rome (« Collection de l’École française de Rome », 42),
1983, p. 225-265, ici p. 240-244 ; Ead., « Trasformazioni nella società pestana
dell’inoltranto IV secolo », Poseidonia e i Lucani, p. 289-292 ; A. Pontrandolfo
Greco, Agnès Rouveret, « Le necropoli urbane e il fenomeno delle tombe
dipinte », Poseidonia e i Lucani, p. 159-165 ; Ead., Le tombe dipinte di Paestum,
Modène, Franco Cosimo Panini, 1992, en particulier p. 18-20, et passim ; Marina
Cipriani, « Prime presenze italiche organizzate alle porte di Poseidonia », ibid.,
p. 119-139 ; E. Greco, « Archeologia della colonia latina di Paestum », Dialoghi
di Archeologia, t. 3, fasc. 6 (n.s.), 1988, p. 79-80.
22. D. Theodorescu, « Édifice circulaire. B) Architecture et restitution »,
Poseidonia – Paestum, t. 2, p. 39-49, ici p. 43-44.
23. Ilaria D’Ambrosio, « La città ed il territorio nel iv secolo. Catalogo »,
Poseidonia e i Lucani, p. 189-191, fiche 87 (« Il tempietto T ») ; E. Greco, « L’ekklesiasterion di Poseidonia – Paestum », Rites et espaces en pays celte et méditerranéen.
Étude comparée à partir du sanctuaire d’Acy-Romance, dir. Stéphane Verger,
Rome, École française de Rome (« Collection de l’École française de Rome », 276),
2000, p. 337-340, ici p. 339.
Page 13
View in PDF(opens in a new window)calcaire gris datant de la in du ive ou du tout début du iiie siècle
porte, sur quatre lignes, une inscription peinte en rouge et écrite en
alphabet grec, mais en langue osque (ig. 1)24 :
Traduction latine :
Statius […]i
us Iovi a
nari dicavit (?)
gratiae datae
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Il s’agirait donc d’une dédicace à Jupiter […]annaris25 effectuée
par un certain Statis [Statil]ies (?), à la suite d’une faveur <divine>
reçue (brateis data). La stèle devait soutenir une statuette en bronze
du dieu, dans lequel il faut sans doute reconnaître l’équivalent
osque du Zeus Agoraios des cités grecques. L’anthroponyme Statis
[Statil]ies (?) est clairement d’origine lucanienne et doit appartenir
à un membre de l’élite au pouvoir à Poséidonia à l’extrême in du
ive ou au tout début du iiie siècle, vraisemblablement un magistrat
(meddix) de la cité gréco-lucanienne26. L’usage de l’écriture par les
Lucaniens n’est attesté qu’après leur installation dans la région où
ils sont connus à l’époque historique, et l’utilisation de l’alphabet
grec s’explique par le prestige du modèle culturel grec pour les
élites de langue osque en contact permanent avec les cités grecques
d’Italie du Sud27. Mais les caractéristiques du dialecte osque utilisé
rattache celui-ci davantage à l’osque campanien, voire au latin,
qu’à l’osque utilisé par les Lucaniens de l’intérieur des terres : la
24. Loretta Del Tutto Palma, Le iscrizioni della Lucania Preromana, Padoue,
Dipartimento di Linguistica, 1990, p. 52-56 ; E. Greco, « Édifice circulaire. C) La
stele con iscrizione osca », Poseidonia – Paestum, t. 2, p. 137-138 et fig. 72 ;
Helmut Rix, Sabellische Texte, Heidelberg, Winter, 2002 (Lu 14). Traduction
latine proposée par E. Greco, loc. cit.
25. L’épiclèse du dieu est difficile à restituer ; le datif Ιουfηι (= Iovi) est
construit avec une diphtongue initiale [iuvei] qui rapproche l’osque parlé par les
Lucaniens de Poséidonia de l’osque parlé par les Campaniens, proche de la forme
latine Iovi, tandis que dans le sanctuaire lucanien de Rossano di Vaglio (en Lucanie
« intérieure ») est attestée la forme plus ancienne et plus conservatrice ΔιωFηις
[Dioueis], qui sonorise encore l’initiale di, comme on le trouve également dans la
table osque de Bantia : Mauro Cristofani, « La scrittura e la lingua », Poseidonia
e i Lucani, p. 201-203.
26. I. D’Ambrosio, « Topografia e urbanistica : dalla fondazione alla conquista
lucana. Catalogo », ibid., p. 27-28, fiche 2 (« Ekklesiasterion »).
27. M. Cristofani, « La scrittura », p. 201.
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Texte original :
Σ]τα[τ]ισ […]ι
ες Ιουfηι […]α
ναρηι αι[δ]fεδ
βρατηις δατας
Page 14
View in PDF(opens in a new window)linguistique semble conirmer la distinction que faisait Strabon
entre les deux Lucanies28, et montre l’attraction culturelle et sociale
exercée par l’aire romano-campanienne sur les élites lucaniennes
de Poséidonia à la in du ive siècle. Si l’interprétation de certains
numismates est exacte, les premières monnaies de bronze avec la
légende PAISTANO dateraient de la in du ive siècle ou du début
du iiie, ce qui signiierait l’abandon par les élites lucaniennes du
nom grec de la cité, remplacé par un nom indigène d’origine osque
avant même la déduction de la colonie latine par les Romains29.
Aristoxène ne semble donc pas avoir eu raison au sujet de
l’abandon des cultes et des fêtes religieuses d’origine grecque,
puisque ceux-ci étaient apparemment poursuivis et transposés
en langue osque à l’époque lucanienne, mais l’abandon du grec
au proit d’un dialecte italique proche du latin pour certaines
cérémonies oficielles, notamment religieuses, pourrait bien, en
déinitive, être apparu à ses yeux comme un signe manifeste de la
« barbarisation » des habitants de Poséidonia, surtout si, de surcroît,
l’ancienne cité grecque a ini par prendre, après la conquête
lucanienne et dès la in du ive siècle, le nom osque de Paistom30.
28. Voir supra n. 20 et n. 25.
29. A. Pontrandolfo Greco, « Per una puntualizzazione della cronologia delle
monete a leggenda ΠΑΙΣΤΑΝΟ », Annali dell’Istituto Italiano di Numismatica,
t. 30, 1983, p. 63-81 ; Giovanni Pugliese Carratelli, « Problemi della storia di
Paestum », La monetazione di bronzo di Poseidonia-Paestum, p. 3-10 ; Id.,
« Per la storia di Poseidonia », Poseidonia – Paestum, t. 2, p. 13-31, ici p. 21 et
p. 30 ; A. Mele, « Le fonti storiche », p. 70 ; Marina Taliercio Mensitieri, « La
monetazione di Poseidonia-Paestum dall’occupazione lucana alla colonia latina »,
Poseidonia e i Lucani, p. 210-214, ici p. 211-212 ; contra : M. H. Crawford,
« From Poseidonia to Paestum », p. 64.
30. De manière un peu ambiguë, Strabon fait un rappel historique de « la ville
de Poséidonia Paistos » en évoquant successivement la présence des Sybarites, des
Lucaniens et des Romains (Géographie, V, 4, 13).
Page 15
View in PDF(opens in a new window)Figure 1 : L’inscription osque de la stèle de l’ecclésiastérion
(E. Greco, D. Theodorescu, Poseidonia – Paestum, t. ii : L’agora,
Rome, École française de Rome [CEFR 42], fig. 72)
Figure 2 : L’ecclésiastérion de l’agora : coupe et stratigraphie
(E. Greco, D. Theodorescu, Poseidonia – Paestum, t. ii : L’agora,
Rome, École française de Rome [CEFR 42], fig. 29)
Page 16
View in PDF(opens in a new window)Aussitôt après la déduction de la colonie latine par Rome en
273 av. J.-C., l’ancienne agora grecque a été abandonnée et
l’ancien ecclésiastérion fut détruit de fond en comble. Simultanément, un nouveau forum fut créé au sud de l’ancienne agora
et fut équipé d’un ensemble monumental curia-comitium conforme
au modèle romain31. L’archéologie témoigne de la destruction
volontaire et délibérée de l’ecclésiastérion de l’agora grecque et de
l’existence de rites religieux qui semblent avoir accompagné cette
destruction. Le matériel céramique ainsi que quelques pièces de
monnaie retrouvées dans le remblai avec lequel l’ecclésiastérion fut
rebouché permettent de dater l’opération de destruction autour de
270 av. J.-C., donc immédiatement après la déduction de la colonie
latine de Paestum32 (ig. 2). L’ancien ecclésiastérion de la cité
grecque fut dépouillé de son revêtement en blocs de travertin, le mur
de péribole qui l’entourait fut démonté, la statuette en bronze qui
surmontait la stèle épigraphique fut enlevée et l’édiice circulaire
fut entièrement enterré. À l’emplacement de l’édiice circulaire, et
se surimposant à lui, un « complexe sacral » a été installé à l’époque
romaine ; il a été équipé d’un enclos déini comme un « sanctuaire
romain » et contenant deux pièces aménagées dans l’angle sud-est
(un sacellum ?), d’une fontaine qui approvisionnait le sanctuaire
en eau et d’un petit édiice au sud-est, transformé en maison
d’habitation à l’époque impériale (ier-iie siècles apr. J.-C.). Pour
D. Theodorescu, « l’impression qui se dégage de l’ensemble est
celle d’une zone réservée, dès le début de la colonie, à des édiices
à caractère sacré où, même à une époque d’extension maximale
de l’établissement romain, les programmes domestiques n’ont pas
été acceptés »33. La déduction de la colonie par Rome s’est donc
traduite par une défonctionnalisation et une destruction complète
de l’ancienne agora et de son monument le plus emblématique, le
31. D. Theodorescu, « Topographie et urbanisme », dans Poseidonia – Paestum,
t. 2, p. 63-71, ici p. 70-71 ; E. Greco, « Qualche riflessione sulla storia dei
monumenti », ibid., p. 72-84, ici p. 83-84 ; M. Torelli, Tota Italia, p. 46-49.
32. E. Greco, « L’édifice circulaire. A) Lo scavo », Poseidonia – Paestum,
t. 2, p. 34-39, ici p. 38 ; contra : M. H. Crawford, « From Poseidonia to Paestum »,
p. 65-66 (édifice utilisé jusque vers 200 av. J.-C.).
33. D. Theodorescu, « Édifice circulaire. B) », p. 49.
La déduction coloniale de Paestum et la fin des cultes
de la cité gréco-lucanienne
Page 17
View in PDF(opens in a new window)lieu de réunion de l’assemblée du peuple (l’ecclésiastérion), tout en
préservant le caractère sacré de cet espace.
Bien plus : dans les couches les plus profondes du remblai
qui servit à combler l’ecclésiastérion ont été retrouvés les
ossements d’une cinquantaine de bovins adultes (ig. 2). Selon
M. Leguilloux, l’excellent état de conservation des ossements de
ces bovins « atteste un enfouissement très rapide après l’abattage
et le dépeçage des carcasses »34. Ces animaux semblent avoir été
abattus au même moment, selon des procédés de mise à mort qui
évoquent un sacriice : « la présence de la plupart des ossements
du squelette serait plutôt un indice en faveur de l’origine romaine
des sacriicateurs, ce que semble conirmer par ailleurs le mode
de distribution de la viande »35. Il pourrait s’agir en fait d’une
véritable « hécatombe », même si une cinquantaine d’individus
ne correspondent pas exactement à ce type de sacriice, car on sait
aujourd’hui que « ce terme était couramment utilisé » et que « le
nombre de cent animaux n’était pas toujours respecté, <car> il
s’agissait parfois d’un nombre supérieur, mais le plus souvent d’un
nombre inférieur »36. Dès 1983, E. Greco formulait l’hypothèse
que ces nombreux ossements de bovins pourraient provenir d’un
sacriice de « puriication » du site, surtout si on considère qu’un
sanctuaire fut édiié par-dessus l’édiice circulaire : selon lui, il aurait
pu s’agir du sacriice qui aurait été accompli pour « inaugurer » le
sanctuaire romain qui fut érigé à l’emplacement de l’ancien édiice
d’assemblée grec37. Mais l’hypothèse retenue aujourd’hui est
qu’il s’agirait d’un sacriice expiatoire destiné au Zeus/Jupiter de
l’ecclésiastérion lors du comblement de l’édiice circulaire par les
colons romains, au moment où ceux-ci transférèrent les activités
civiques de l’ancienne agora au nouveau forum de la colonie,
lorsqu’ils inaugurèrent l’ensemble curia-comitium qui remplaça
le bouleutérion et l’ecclésiastérion de la cité gréco-lucanienne38.
Autrement dit, on aurait là la trace matérielle de l’arrêt brutal du
34. Martine Leguilloux, « L’hécatombe de l’ekklesiasterion de Poseidonia/
Paestum. Le témoignage de la faune », Rites et espaces, p. 341-351, ici p. 343.
35. Ibid., p. 347.
36. Ibid., p. 343-344.
37. E. Greco, « L’édifice circulaire. A) », p. 38.
38. E. Greco, « L’ekklesiasterion », p. 337-340 ; M. Leguilloux, « L’hécatombe », p. 351.
Page 18
View in PDF(opens in a new window)culte civique rendu au dieu sous la protection duquel était placée
l’ancienne agora gréco-lucanienne : la in de ce culte correspondrait
ainsi à la mise en place des institutions de la colonie déduite sur
place par Rome en 273 av. J.-C.
L’ampleur exceptionnelle de ce sacriice, par le coût matériel
qu’il a dû représenter et par la quantité de viande qui a dû être
consommée simultanément, ne peut s’expliquer que s’il a concerné
et impliqué une grande partie de la population de la cité de
Paestum, et que s’il représentait un enjeu politique et symbolique
majeur pour l’ensemble de la colonie. Or l’ensemble des informations archéologiques sur les débuts de la colonie montre une très
étroite intégration sociale entre les colons venus de Rome (environ
3 000 personnes) et la population gréco-lucanienne présente sur
place antérieurement39. La colonie déduite à Paestum en 273
av. J.-C. était de « droit latin », ce qui non seulement lui apportait
un certain nombre de garanties juridiques et de privilèges dans ses
relations avec Rome, mais déterminait également la composition
de la population civique de la nouvelle « cité » qui était ainsi
fondée40. Celle-ci était en effet composée, pour une partie, d’anciens citoyens romains qui acceptaient de perdre la citoyenneté
romaine en échange de la nouvelle citoyenneté que leur offrait la
colonie et, pour une autre partie, d’anciens habitants indigènes,
donc des Grecs et des Lucaniens qui pouvaient conserver une
partie de leurs terres ou de leurs privilèges sociaux en échange de
cette nouvelle citoyenneté. Même s’il semble y avoir eu, au sein de
la population de la colonie, une forte empreinte politique et sociale
de la plèbe urbaine romaine, la société indigène gréco-lucanienne
n’avait pas pour autant disparu, bien au contraire : l’onomastique
des magistrats de la colonie qui sont connus par l’épigraphie
pour la période républicaine montre le maintien des noms osques
qui ont été latinisés (Ceppius, Digitius, Egnius, Mineius, Statius,
Venneius [ou Bennius], Vibius, etc.), ce qui indique l’implication
de l’ancienne élite lucanienne dans la direction de la nouvelle
39. E. Greco, « Qualche riflessione », p. 83-84 ; M. Torelli, « Paestum romana »,
p. 39-41 ; Id., Tota Italia, p. 45-46 ; D. Theodorescu, « Éléments d’urbanisme et de
topographie. État actuel et perspectives », Poseidonia – Paestum, t. 2, p. 501-540,
en particulier p. 526-538.
40. David Kremer, Ius Latinum. Le concept de droit latin sous la République
et l’Empire, Paris, De Boccard, 2005, en particulier p. 41-110.
Page 19
View in PDF(opens in a new window)cité, aux côtés de Rome41. L’ampleur sans précédent du sacriice
collectif organisé dans l’ancien ecclésiastérion avant sa destruction
et son remblaiement peut donc s’expliquer par la mobilisation
des anciens habitants d’origine gréco-lucanienne aux côtés des
nouveaux habitants d’origine romaine, pour constituer le nouveau
corps civique de la colonie « latine » de Paestum.
Au moment de la déduction de la colonie, même si une cité
antérieure était préexistante (comme à Poséidonia-Paestum),
la nouvelle cité était fondée sur le modèle de la fondation de
Rome dont elle devenait symboliquement une « reproduction »
(simulacrum) et une « image en miniature » (parva efigies)42.
Le responsable de la déduction de la colonie, membre de la
commission triumvirale désignée par le sénat romain et véritable
« petit Romulus » local, suivait le modèle « romuléen » de la
fondation d’une cité43 : prise d’auspices inaugurale, creusement
du sillon primordial pour délimiter le pomerium et offrandes
de fondation, constituées des restes du sacriice inaugural, des
prémices des récoltes et peut-être aussi de divers éléments
végétaux ou minéraux apportés par les colons depuis leurs
territoires d’origine respectifs44. D’après Plutarque, qui s’inspire
41. M. Mello, Paestum Romana. Ricerche storiche, Rome, Istituto italiano
per la storia antica, 1974, p. 13-108 et p. 110-112 ; Flaminia Arcuri, « In margine
ad alcune epigrafi romane di Paestum », Bollettino storico di Salerno e Principato
Citra, t. 4, 1986, p. 5-15 ; M. Torelli, « Paestum romana », p. 93-95 ; Id., Tota
Italia, p. 76-77.
42. Aulu-Gelle, Nuits attiques, xvi, 13, 9. Comme l’a finement remarqué
P. Zanker, c’est de la « grandeur » (amplitudo) et de la « majesté » (maiestas) du
peuple romain que les colonies fondées par Rome auraient été, selon Aulu-Gelle,
des « images en réduction et des reproductions », et non pas de l’apparence de la
ville (urbs) elle-même : « The city as symbol : Rome and the creation of an urban
image », Romanization and the City. Creation, Transformations, and Failures.
Proceedings of a conference held at the American Academy in Rome to celebrate
the 50th anniversary of the excavations at Cosa (14-16 May, 1998), dir. Elizabeth
Fentress, Journal of Roman Archaeology, t. 38 (Suppl.), 2000, p. 25-41.
43. Jean-Michel David, « Les fondateurs et les cités », Gli statuti municipali,
dir. Luigi Capogrosso Colognesi, Emilio Gabba, Pavie, IUSS Press, 2006, p. 723741, ici p. 738.
44. Caton, Origines, fr. i, 18 Chassignet = 18 Peter (chez Servius, Commentaire
sur l’Énéide de Virgile, v, 755) ; Varron, La langue latine, v, 143 ; L’agriculture,
ii, 1, 9-10 ; Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, i, 88, 1-2 ; Ovide, Fastes,
iv, 820-825 ; Plutarque, Romulus, 11, 1-5 ; Festus, p. 358 Lindsay, s.v. « Rituales
libri » ; Aulu-Gelle, Nuits attiques, xiii, 14, 1-3 ; Macrobe, Saturnales, v, 19,
13. Voir M. Humm, « La fondation de colonies par Rome à l’époque médiorépublicaine et le modèle de la “cité idéale” » (à paraître).
Page 20
View in PDF(opens in a new window)probablement de Varron, ces offrandes de fondation étaient déposées dans une fosse de fondation qu’il appelle mundus45 : cette
identiication de la fosse de fondation avec le mundus est probablement une erreur ou une confusion de la source suivie
par Plutarque, puisque le mundus était, à Rome, un sanctuaire
souterrain situé à côté du Comitium et dans lequel il était possible
de descendre pour rendre des sacriices à certains moments de
l’année46. Par contre, dans le cas de Paestum, le sacriice collectif
d’une cinquantaine de bovins, dont les squelettes ont été déposés
au fond de l’ancien ecclésiastérion avant d’être recouverts par
un remblai de terre, n’est pas sans évoquer le rituel décrit par
Plutarque et pourrait correspondre aux pratiques rituelles liées
à la fondation de la nouvelle cité. Les rites de fondation qui ont
été suivis lors de la déduction de la colonie de Paestum semblent
en effet avoir été en tous points conformes à ceux qui ont pu être
identiiés pour d’autres colonies déduites par Rome à l’époque
médio-républicaine, notamment à Cosa, la colonie jumelle fondée
la même année47.
Le gigantesque sacriice collectif d’une cinquantaine de bovins,
dans la période qui suivit immédiatement la déduction de la
colonie de Paestum, ne serait donc pas tant un sacriice expiatoire
que le sacriice lié aux rituels de fondation de la nouvelle cité. En
même temps, si ces rites de fondation ont eu lieu à l’emplacement
du monument qui symbolisait le cœur politique de l’ancienne
45. Plutarque, Vie de Romulus, 11, 2 ; Varron, La langue latine, v, 143 ; voir
le commentaire de Carmine Ampolo, dans Plutarco, Le vite di Teseo e di Romolo
[1988], dir. Carmine Ampolo, Mario Manfredini, Milan, Fondazione Lorenzo
Valla – Arnoldo Mondadori, 1993, p. 298-300.
46. Filippo Coarelli, s.v. « Mundus », dans Lexicon Topographicum Urbis
Romae, iii (H-O), dir. Eva Margareta Steinby, Rome, Quasar, 1996, p. 288-289 ;
M. Humm, « Le mundus et le Comitium : représentations symboliques de l’espace
de la cité », Histoire urbaine, 10, Pouvoirs, violences et sécurité dans l’espace
urbain : ruptures et continuité de l’Antiquité au haut Moyen Âge, dir. Michèle
Gaillard, M. Humm, 2004, p. 43-61.
47. Frank Edward Brown, Emeline Hill Richardson, Lawrence Richardson
Jr., Cosa II. The Temples of the Arx, Rome, American Academy in Rome
(MAAR 26), 1960, p. 9-16 ; F. E. Brown, Cosa. The Making of a Roman Town,
Ann Arbor, University of Michigan Press, 1980, p. 16-17 ; d’autres dépôts de
fondation semblent avoir été retrouvés à Artena (Roger Lambrechts, Artena 3. Un
« mundus » sur le Piano della Cività, Bruxelles, Rome, Institut historique belge
de Rome, 1996) et à Norba (M. Torelli, « L’età regia e repubblicana », Storia
dell’urbanistica. Il mondo romano, dir. P. Gros, M. Torelli, Bari, Rome, Laterza,
p. 3-164, en part. p. 134).
Page 21
View in PDF(opens in a new window)Conclusion
Finalement, on a eu à la fois tort et raison d’associer le
témoignage d’Aristoxène sur la « barbarisation » des Poséidoniates
avec la déduction de la colonie de Paestum par les Romains en
273 av. J.-C.48. Historiquement et chronologiquement, le philosophe n’a pas pu avoir connaissance de la déduction de la
colonie, mais le phénomène culturel qu’il décrit, la désaffection
de la langue grecque, notamment dans les cultes publics de la
cité, était un processus largement en cours à la in du ive siècle.
L’attraction politique et culturelle que Rome exerçait sur une
partie des élites aristocratiques lucaniennes pouvait largement
être ressentie, par un Grec d’Italie fervent partisan de l’hellénisme
tarentin en même temps que disciple d’Aristote, comme le signe
d’une « barbarisation » qui inirait tôt ou tard par se traduire,
après l’abandon de la langue et du mode de vie des Grecs, par
l’abandon des cultes qui fondaient l’essence de l’hellénisme.
Si ce processus d’acculturation était en cours à Poséidonia tout
au long de la seconde moitié du ive siècle, et fut favorisé par
l’avancée diplomatique et militaire des Romains en Campanie
et en Italie du Sud, il s’inscrivait dans la durée et le temps long,
mais se conclut brutalement en 273 av. J.-C. par la déduction de
la colonie de Paestum et la fondation sur place d’une nouvelle
48. Voir supra n. 5.
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cité de Poséidonia, juste avant sa destruction déinitive et son
remplacement par l’ensemble curia-comitium sur le nouveau forum
de la colonie, cette « hécatombe », à laquelle ont pu participer aussi
bien les colons (coloni) venus de Rome que les habitants (incolae)
qui venaient de l’ancienne cité gréco-lucanienne, marquait à la fois
la in des anciens cultes de Poséidonia et le début des cultes de la
nouvelle cité de Paestum. Et le maintien, jusqu’en pleine période
impériale, d’un espace sacré à l’emplacement de l’ancienne
agora suggère que celui-ci n’était pas uniquement lié au souvenir
religieux fossilisé de l’ancienne cité gréco-lucanienne, mais qu’il
se rattachait aussi aux fondements religieux et politiques de la
colonie.
Page 22
View in PDF(opens in a new window)cité. Contrairement à Cosa, où la déduction fut réalisée dans un
espace quasi vierge ne nécessitant pas la prise en compte de la
situation religieuse antérieure, la fondation d’une nouvelle cité
à Paestum, qui se superposait à l’ancienne cité gréco-lucanienne
de Poséidonia, nécessita de mettre brutalement in aux cultes les
plus emblématiques de l’ancienne communauté civique, en même
temps qu’étaient établis ceux de la nouvelle cité49. Pire que ne
l’avait imaginé Aristoxène, les anciens habitants de la cité n’auront même plus l’occasion de se réunir une fois l’an dans une
fête religieuse pour parler le grec et se souvenir, en se lamentant,
de leurs anciennes institutions : les dieux de la cité grecque de
Poséidonia étaient déinitivement morts et avaient été remplacés
par les dieux romains de la colonie de Paestum.
michel.humm@unistra.fr
49. Sur l’organisation cultuelle des colonies comme reflet des relations
entre colons et indigènes et sur les lieux de culte comme possibles instruments,
parmi d’autres, d’une gestion pacifiée de l’après-guerre, voir Audrey Bertrand,
La religion publique des colonies dans l’Italie républicaine et impériale (Italie
médio-adriatique, IIIe s. av. n.è – IIe s. de n. è), Rome, École française de Rome
(« Bibliothèque des Écoles Françaises d’Athènes et de Rome », 365), 2016, p. 173 ;
mais la volonté d’intégrer les élites indigènes par la reprise des cultes et des lieux
de culte préexistants n’a pas empêché que des modifications parfois « brutales »
aient été introduites dans le paysage religieux de la colonie de Paestum : voir
M. Torelli, « Paestum Romana », p. 83-86 (à propos de l’installation du culte de
Mens sur le forum, ou de la transformation du sanctuaire d’Héra en temple de
Junon Regina ou de Junon Moneta Regina).