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View in PDF(opens in a new window)METTRA,C
Cia
thagore
le divin maitre
Par un soir d'été où la brise marine vient laver la terre de la
torpeur du jour, un adolescent solitaire, couché sur le sable de
l'île de Samos, regarde les étoiles se lever dans le bleu assombri
du ciel. D'un jardin bordé de cyprès, montent lointainement les
chants de jeunes filles célébrant les amours de Lesbos et la douceur des caresses. Mais plus loin encore, du port dont les pécheurs s'éloignent pour leurs vagabondages nocturnes, montent
des cris d'angoisse: ce sont ceux des malheureux qu'on entasse
dans des barques pour aller les vendre au loin comme esclaves.
Celles qui sont promises à la volupté louent les dieux de toute
cette beauté qui illumine la création. Ceux qui sont promis à l'exil
et à la servitude maudissent le ciel d'avoir ainsi livré les créatures
à tant d'angoisse et de souffrance. Cet adolescent c'est Pythagore.
Page 2
View in PDF(opens in a new window)et adolescent, c'est Pythagore. En
cette Île de Samos où il est né en 572
av. J.C,, ce n'est pas la première
fois que lui est révélé en même
temps ce que le monde porte d'extase et ce qu'il porte de désespoir
Depuis des années, il quête auprès des philosophes cette clé qui l'ouvrirait à l'énigme de l’univers. Il a lu Homère à haute voix sur les collines
plantées d'oliviers, il a rêvé sur les mystères
dont Orphée a dessiné les visages ct dont Ja musique des aèdes errants lui renvoie constamment
l'écho, Il est le fils d'un marchand de bijoux qui
exporte au loin les produits somptueux de l'artisanat local, car habiles sont les gens d'ici pour
faire surgir la lumière de l'or et inventer, à tra»
vers les métaux précieux ou la pierre, des formes plus belles que celles dont la nature nous
ofre l'image.
Et ce soir-lá, dans le spectacle conjugué de
la tendresse et du désastre, le
jeune homme
songe combien il est las des écoles et de leur
science, Il a fréquenté déjà les diverses académies de ces iles d'lonie qui sont, depuis deux
siècles, le cœur fécond de la Méditerranée. Aujourd'hui, c'est ailleurs qu'il lui faut aller pour
savoir ce qu'il en est des dieux, des hommes et
de ce théâtre étrange qui ne comporte jamais
que deux
personnages dont la voix incessamythagore aborde à Crotone vers 530.
Cette cité est, avec Sybaris, le fleuron
de ce que l'on nomme la Grande Grèce. Grande non point par l'étendue
(c'est seulement cette Italie méridio-
Ce que l'Egypte, à travers des liturgies impitoyables, enseigne à Pythagore, c'est à repousser aussi loin qu'il est possible les limites de l'esprit humain,
Vétu de lin blanc à l'image des
prêtres de Pharaon, il navigue à la fois dans le
nale tournée vers la haute mer de
l'Orient) mais par l'ambition de ceux qui lu
savoir pratique des géomètres et des constructeurs ct dans la solitude des mystères sacrés où
Isis, Osiris et Thot livrent parfois aux humains
une part de leur secret.
peuplent d'incarner dans sa plus grande splendeur le génie de I'hellénisme, Ces hommes et
ces femmes qui sont venus voici une ou deux
générations de Corfou, de la Crète ou du Pélo-
Quand Pythagore quiite l'Égypte, vers 540,
nu moment où s'écroule l'empire pharsonigue,
il saisit toute l'ampleur du projet dont il a plus
ou moins soupçon depuis qu'adolescent il a mesuré l'étendue de l'interrogation humaine : dans
ynnése,
poussés A la fois par la pauvreté et par
‘esprit d'aventure nous font songer aux pionniers de l'aventure américaine au XIX! siècle, à
ces misérables chassés par la famine de la Scandinavie, de l'Irlande ou de la Pologne, et hantés
cette Méditerranée pleine de bruit et de fureur
mais remplie aussi de silences et de grâces,
parmi ces hommes dérisoires et miraculeux qui
par le besoin de trouver sur un rivage presque
vierge un domaine qui soit enfin le leur,
Le grand probleme de ces colons dont la
fièvre naturcllement anarchique va se trouver
sont tous semblables à lui, comment donner visage à cette part divine qui est au cœur de chaque forme vivante? Passionnément, Pythagore
va pénétrer dans les multiples chemins que l'humanité a tracés pour mieux Connaître son passé
et son futur: le voici à Babylone, plongé dans
les magies déconcertantes des antiques civilisations de l'Asie; puis il vogue vers la Crète où il
est initié au culte de Rhéa, la déesse-mere; lí
aussi la confrérie secrète des forgerons l'en»
traine dans la Grande Caverne où Minos venait
recevoir de Zeus les lois de la cité
PITAGORAS Fut te plus DLL
Philosophe ditalie il iluagra le nom de
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Depuis
six ans ila
Pythagore introduit la géométrie sacrée,
pour maitre Phérécyde le
pres vingt ans d'absence, après
avoir appris tout ce que les hommes
Sage qui tient école à l'ile de Syros. Avec lui, il
a appris la cosmogonie et la physique, il a visité
les grands sanctunires des rivages de l'Asie Mineure, il a déchiffré les papyrus où l'ancienne
Grèce a enfermé son savoir. Mainienuot Phéréeyde est mort dans l'abandon, Pythagore lui a
donné sépulture; rien ne le retient plus sur cette
terre trop douce qui n'a
pas de parole pour sa
passion, Son père, Mnésarkos, lui offre en
même temps prétexte à son voyage ci moyens
avaient pu arracher ici ou lá à l'obs.
curité du destin, Pythagore revient
à Samos qui est au falte de su prospérité. Il y est à la fois ingénieur et
lc y et il espère participer pleinement à
‘activité économique ct intellectuelle de su
terre natale. Mais
Samos ne répond point à son
appel, H ne tarde pas à trouver trop étroit et
trop mesquin le paysage d'une cité occupée unide subsistance : il ira en Egypte vendre aux pretres de Pharaon les coupes ou autres objets liquement à s'enrichir et à profiter des biens de ce
monde. Et en 532, il Sembarque à nouveau.
turgiques qui prendront place dans les temples.
C'est un adieu définitif à l'Orient de la Méditerranée, un adieu définitif à l'Orient tout entier.
C'est en Égypte que Pythagore découvre sa
véritable patrie. Longue aventure: des années
durant, il est livré aux compromissions de la vie,
aux relations avec les marchands ou le petit
peuple du Nil sans que rien lui soit accordé
de ce que l'Égypte porte en elle, depuis trois
Il ne sait encore où il portera ses pas. Seuls
les dicux savent peut-être où il est attendu,
Mais entre tous les dieux, lequel choisir? Il en
est tant qui semblent avoir jeté sur lui un regard
aimant, C'est finalement vers Apollon, vers le
millénaires, de révélation sur le fini et l'infini,
dieu de la musique, cette musique toujours con-
Pythagore regarde les années passer, le temps
s'écouler, dans la patience, comme si c'était
d'abord dans son propre cœur que devait s'ousolatrice dans les moments de doute, qu'il se
vrir cet espace où la voix des dicux pourrait pétourne. Et il s'en va vers Delphes, vers ce lieu
étrange où fous les Grecs, en peine d’cuxmêmes, s'en vont chercher une parole à leur
nétrer, Puis, peu à peu, à force de se promener
autour des temples, A force de contempler ces
paysages de sable, de pierre et de terre noire
dont les hommes se sont fait un miroir, il entre
mesure.
dans l'intelligence de ce dialogue que l'Égypte
assoilfés, mais c'est surtout un vaste carrefour
où les Grecs et les barbares aussi de temps à
autre, de tous âges, de toutes conditions, de toutes provinces, viennent se dépayser duns l'espoir
entretient avec le ciel et les enfers. Alors commencent pour lui de longues épreuves qui sont
aussi de somptucuses exaltations.
proprement matérielle que l'on trouve à Crotone, comme on la trouvera ensuite en
d'autres cités, la première trace du génie pythagoricien,
ment se mele : la vie et la mort.
_
endiguée par aus fortes tétes qui deviendront des tyrans (le mot n'ayant point le sens
négatif qu'il a dans notre vocabulaire), c'est
l'exploitation de la terre, mais, avant son exploitution, son partage, Et c'est dans cette tache
Delphes c'est l'oracle de In Pythie, ce sont
ces invocations confuses qu'une paysanne inculte, assise sur un trépicd, prodigue aux cœurs
de se régénérer, donnant à ce vallon sacré une
atmosphere tres singulière, Delphes est une cité
de l'itréel où pour se délivrer
de soi on s'ouvre
sans réticences à l'autre, cet autre qui peut bien
¿tre un dimné ou un saint
Nous ne savons rien de ce que la Pythic
murmura à Pythagore. Rien d'autre sans doute
que li confirmation de ce qu'il savait déjà: il
n'avait point 4 chercher sa place dans les passions et les soucis des homd'amasser l'argent
ou
la
gloire dans une terre où il aurait été reconnu et
magnifié, U avait seulement à faire de son cœur
un lieu purifié, parfaitement vide; et lá, la musique des dieux pourrait composer une mélodie où
chaque fime esseulde trouverait assistance et réconfort.
Sur le chemin qui, de Delphes, menait à la
mer, Pythagore rencontra des marchands de
Corinthe qui s'en allaient vers l'Italie, vers ce
pays inconnu où, disait-on, des gens que l'on
nommait Étrusques avaient pénétré dans des
contrées jusque-là interdites aux imaginations
humaines. Pythagore que nulle attache ne retenait sur le sol hellène prit voile avec eux dans le
port d'Itca et au long de la traversée (ce fut
ainsi qu'il s'acquitta du rix du voyage) il raconta à ses compagnons l'Égypte, la Perse et les
innombrables héros qui l'avaient interpellé
sur
sa route. Et comme ces marchands s‘arrétaicnt
ge temps à Crotone, et que nul ne l'attenait en quelque lieu, il demeura avec eux.
dont il eut pratique en Égypte, dans le cœur
même du travail quotidien, Toutes les découvertes de l'archéologie moderne nous conduisent en
effet à penser que le dag
des terres a été
ici conçu par des arpenteurs formés dans l'atelier du maitre, selon des calculs qui répondaient
à la fois aux exigences de l'agriculture et à cette
loi d'harmonie dont le cœur humain a l'obsession mais dont il ne connaît point le secret.
C'est à travers ces travaux d'arpentage que
le paysage va trouver sa configuration matériclle et spirituelle ct vire va montrer,
simplement en inspirant le bornage des sols, la
dimension et la forme des terrains réservés ici
aux oliviers, là à la vigne, ailleurs encore aux
bâtiments, que les travaux les plus humbles et
les aspirations les plus élevées de l'esprit se rejoignent dans une commune mise en lumière
d'un ordre caché de la création que la science
des nombres nous révéte. Et c'est pour répondre
aux préoccupations des agriculteurs et des constructeurs de villes que l'école groupée autour de
Pythagore va approfondir une recherche dont
naitront l'arithmétigue et la géométrie.
Cette école qui joue ainsi un rôle important
dans l'existence concrète de la communauté vit
cependant largement en marge de la cité. Car
l'ambition de Pythagore n'est point de se mêler
aux passions et aux contraintes de l'histoire
94
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n
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View in PDF(opens in a new window)quotidienne. Le pouvoir dont il rêve n'est pas
celui qui s'inscrit dans la domination des êtres
ou des choses. Son role à lui, c'est d'être un
médiateur entre le ciel et la terre, entre l'ordre
méme, de trouver refuge contre ses propres désordres. Pendant trois ans, le novice était eminfini des éléments et le désordre plein d'angoisses et de maux des sociétés humaines. Et
ceux qui se rassemblent autour de lui sont ceux
qui, plus ov moins, obéissent à Ja même soif, au
naissance, Cet apprentissage comportait un cermême désir de connaissance.
Ainsi se forme peu à peu, à Crotone, cette
communauté pythagoricienne à laquelle certains reprocheront son caractéte aristocratique,
son isolement par rapport aux groupes actifs de
la cité, En fait, ce que Pythagore fuit
par-dessus
tout, C'est la participation à la vie politique qui
à Crotone au vr siecle av. J.-C., comme chez
nous au XX* siècle, est marquée par les affrontements toujours répétés des partis de l'ordre ci
des partis du mouvement,
par les tentations alternées de la domination
fiches ct de celle
des démunis. Et ceux qui se groupent autour de
lui doivent fatalement se situer hors de ces passions collectives et adopter un mode de vic qui
marque clairement leur appartenance è une
autre cité qui ne Senferme ni dans le temps
ni dans l'espace
ployé à de très modestes tâches ct l'on tentait de
Savoir s'il existait en lui un réel désir de contain nombre d'exercices destinés à transformer
le champ psychique. Les épreuves auxquelles
était convie le néophyte Ctaient de véritables expériences de l'être dont l'objet, assez proche du
tract de certaines psychanalyses contemporaines, était de délivrer la conscience et surtout
l'inconscient des
peurs et des remords qui l'encombraient. La plus commune se déroulait de la
manière suivante: pendant plusieurs jours on
étudiait avec le novice les textes littéraires ou
les récits populaires de toute provenance dans
lesquels se trouvaient inventoriées toutes les
figures de l'angoisse et de l’&pouvante. Il s'agissait de plonger le cœur humain dans l'abime de
cruauté et de déchirement qui sc manifeste avec
un égal éclat dans la nature ct dans l'imagination humaine. Le néophyte se trouvait ainsi submergé par un immense théâtre du mal dont il
était à la fois l'acteur et le spectateur. On retrouvera trace plus tard de cet inventaire dans
le légendaire chrétien. en particulier dans les
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si nous considérons que notre existence véritable ne se confond pas avec notre destin terres-
Pythagore: Grec, philosophe, savant, réformateur religieux, il fonda au vt siècle av.
tre. Nous sommes, comme nous l'enscignent les
civilisations archalques, des âmes en constant
J.-C. un ordre initiatique où chacun, homme
ou femme, mettait ses bien en commun. Une
période probatoire de huit ans était imposée
avant d'approcher le maitre. Végétarisme (interdiction de manger des haricots) culte du
soleil, prières étaient les signes extérieurs de
état de migration, Nos rêves, nos réveries dans
les moments de veille, nos visions parfois, nous
dévoilent des souvenirs d'autres vies passées, les
pressentiments d'autres vies à venir. Le rayonnement de notre migration est lié au rayonnement de notre séjour terrestre. Les principes
la secte. Aristote définissait ainsi le pythagoqui inspirent notre Conduite quotidienne n'ont
risme: « Nourris dans l'étude des mathématiques, frappés des analogies des nombres et des
pas d'autre objet que de nous rendre lumineux
ce monde qui nous entoure: contraintes du
corps et désirs contradictoires du cœur ne doichoses (ils; pensérent que les éléments des
nombres sont les éléments de tous les étres et
que le ciel tout entier est une harmonie et un
nombre. » Pythagore et ses disciples sont
considérés sujaurd'hui comme les fondateurs
des mathématiques scientifiques, ayant étudié
la géométrie pour elle-même et non
pour une
vent point nous éloigner de notre vocation Pa
prement divine. Car nous participons du divin
puisque nous pouvons accéder à la science sacréc
des nombres, reflets de l'harmonie universelle
insi l'aventure philosophique de Pythagore apparait-elle comme unc
tentation grandiose de nier la mort.
Rien n'est plus dangereux que le cadavre et c'est cette
hantise du cadavre qui va conduire Pythagore à
mettre en cause, de manière tout à fait révolutionnaire, les fondements de la religion grecque,
de cette religion qui, un siècie apres Pythagore,
allait abandonner Socrate aux enchantements
pervers de la cigue. Cette fuite devant le cadaquelconque utilité pratique. [is établirent des
rapports numériques entre la géométrie, l'astronomie et la musique. (L’harmonie des
Sphères c'est eux.) Les pythagoriciens soutenaient aussi la théorie de la métempsycose
mais avec des limites: l'âme pure était délivrée du cercle des réincarnations.
Les écoliers doivent à Pythagore ou à ses disvre, qui est l'image même de notre condition, on
A cette communauté, il faut quelques règles
élémentaires qui assurent à la fois sa cohésion
€1 sa protection contre Jes lentatives erranies ov
aberrantes de l'âme humaine. En fait, l'entréc
dans l'école pythagoricienne est une ascèse dont
le but, assez semblable sans doute à l'enscignement premier du Christ ou aux rigueurs de certaines pratiques de l'hindouisme ou du bouddhisme, est de délivrer les hommes de leur
dramaturgie personnelle, chargée de peurs, de
désir de possession, de ressentiments, de déchirements aussi, pour les ouvrir à la dramaturgie de J'univers, Celle ascèse commence
par le refus absolu de la propriété personnelle
et la mise en commun de tous les biens que
chacun possède.
tère, son
i l'on en croit Jamblique, ceux qui
voulaient entrer dans la communauté
pythagoricienne devaient franchir
plusieurs degrés d'initiation, On procédait d'abord à une enquête sur le
candidat, sur ses origines, son caracpassé, non pour éliminer ceux qui auraient été gens de mauvaise ascendance ou de
mauvaise vie; plus simplement pour s'assurer
ue ce candidat ne cherchait pas seulement
ans la communauté un moyen de se fuir lui-
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innombrables - Tentation de saint Antoine - qui
jalonnent vingt siècles d'histoire occidentale
Ce parcours achevé, on conduisait le novice
dant une caverne où on l'enfermait ct il affrontait ainsi dans la solitude ct l'obscurité les visapes monstrucux dont sa mémoire s'était nouvelement peuplée. Ainsi apprenait-il à chasser de
lui les êtres malfaisants Qui trouvent abri dans
toute âme humaine ou à trouver du moins la
force de les regarder en face et de se délivrer
ainsi de sa propre obscurité.
Puis pendant cing ans, Ce novice devait suivre les cours du maitre ct donner l'exemple de
l'austérité la plus rigoureuse. On a souvent insisté sur les interdits alimentaires ou sexuels,
sur l'habillement ou les liturgies propres à
l'école pythagoricienne. Leur réalité a moins
d'importance que l'esprit même dont ils
témoignent.
II me semble en effet que, si Pythagore a cu
une telle fortune dans notre longue histoire, si
sa légende se trouve si constamment revivifiée à
travers les siècles, c'est qu'au fond de son projet, l'on retrouve la plus vicille obsession de l'espat humain, celle du paradis: c'est celle de
‘Age d'or de l’ancienne Grèce, de l'Eden biblique, du nirvana des forêts d'Asie. Ce paradis, il
ne nous est pas inaccessible, nous dit Pythagore,
en trouve le symbole dans l'interdit jeté par les
pythagoriciens sur la fève qui jouait un rôle non
négligeable dans l'alimentation grecque. La
fève est en effet à leurs yeux une sarte de double
de l'être humain. Suivant certaines expériences
magiques, si on enterre dans du fumier un récipient bien clas contenant une fève, au bout d'un
délai de quarante ou quatre-vingts jours, on
trouve dans le récipient soit une téte d'enfant,
soit un sexe féminin, soit du sang. Ou, «si on
expose quelques instants à l'action du feu solaire une fève rongée ou légèrement broyce entre les dents, on la trouve un peu plus tard exhalant l'odeur de la semence humaine ou l'odeur
du sang humain versé par un meurtre +, comme
le rapporte Marcel Detienne dans Les Jardins
d'Adonis. Ainsi consammer la fève c'est consommer de la chair humaine.
Cette histoire de fève peut nous paraître dérisoire. En fait, elle met en évidence l'extrême
curiosité de Pythagore pour toutes les formes du
vivant, Tout ce qui nous entoure a une face apparente et une face cachée, La tâche de l'esprit
est de découvrir cette face cachée car la création est pleine de signes qu'il nous faut apais plus significative en- ~
prendre à déchiffrer.
core est sa relation avec fe bœuf, car c'est de
cette relation qu'est né le lien établi souvent en- 2
tre philosophie pythagoricienne et alimentation §
végétarienne. Pythagore se réfère constamment
à l'Age d'or, à ce temps où les hommes vivaient È
en accord étroit avec les plantes et les bêtes.
Page 4
View in PDF(opens in a new window)en train de paitre dans un champ de fèves. 11
s'approche du bouvier et lui demande de chasser le bœuf de ce champ mais le bouvier ironise
et lui dit qu'il ne peut rien dire au bœuf car il ne
connaît pas son langage. Alors notre
philosophe
s'approche
de l'animal, lui
parle doucement
dans le creux de l'oreille et le bœuf quitte le
champ de fèves: et l'on dit qu'il n'y retourna
jamais. En mangeant des fèves, le bœuf, comme
le fait l'homme, se mangeait lui-même, dans
la mesure où lui aussi participait du statut
humain.
En fait les préceptes de la communauté pythagoricienne concernant l'alimentation, le vetement, les relations sexuelles n'étaient point
des dogmes rigoureux: c'étaient plutôt des indications destinées à faire réfléchir chacun sur le
meilleur usage qu'il devait faire du monde.
L'essentiel des pes du maître sc situait ailleurs: il voulait savoir ce qu'il en était
de l'âme et de ses voyages et il tentait de lire
dans les figures de ce monde mortel les signes
de l'immortalità. Aussi peul-on imaginer que
l'enseignement prodigué dans la communauté
se concentrait essentiellement autour de trois
ps la science des nombres, la musique et
étude des contrées obscures de la
humaine
psyché
La science des nombres, elle était expérimentée ‘chaque jour à travers Parpentage ou
l'édification des maisons et des monuments. Elle
avaitpost objet de révéler les lois de la perfection
divine, d'établir la relation juste que nous
avons avec l'espace, relation qui se retrouve
dans l'organisation même de l'espace céleste.
La musique jouissait d'un statut age ur parce
oe était par excellence l'élément
révélateur
l'émotion humaine, qu'elle semblait parler
directement au sang qui nous irrigue, au souffle
qui nous anime. Quant à l'exploration de l'âme.
elle s'attachait à ce que nous appellerions volontiers aujourd'hui tout le domaine irrationnel de
r, dans la Grèce ancienne, la consommation de la viande est un phénomène religieux. On sacrifie des bètes aux dieux et on les fait cuire avec
des aromates. Les divinités se nourrissent des bonnes odeurs qui montent des foyers humains et les hommes se rassasient des morceaux de viande partagés après le
sacrifice. Il en est ainsi depuis Prométhée qui,
en donnant le feu aux hommes, leur a donné
en
même temps les principes de leur alimentation
carnée. Et dans les sacrifices ainsi accomplis
pour s'attirer la bienveillance du ciel, le bœuf
joue un rôle privilégié. Il est
par excellence,
avec le mouton, la
Hanté par tout
98
bête rituelle.
Li STUSRAA
ce qui est souvenir de l'Age d'or, c'est-à-dire de
l'amitié entre les hommes et le règne animal,
Pythagore voit dans fe bœuf le plus fidèle compass des hommes. C'est grâce au bœuf lanotre être: les songes et les cauchemars, les
images qui traversent brusquement le champ de
la conscience, les états d'hypnose dans lesquels
nous sommes parfois plonges...
Toutes ces recherches sur le nombre, la musique ou la conscience permettaient à Pythagore et aux siens d'avancer
patiemment dans la
révélation d'un monde différent, un monde
qu'Homère à plusieurs reprises évoque au traureur-que la campagne se couvre de céréales
et de fruits et il est l'hôte le plus familier de la
maison : fidèlement il demeure sous le toit de la
ferme et il accompagne docilement son maitre
dans tous les travaux de l'exploitation. Il est
donc pour une large part un être humain et consommer la chair du bœuf, c'est en fait se livrer à
une véritable anthropophagie.
.
vers des aventures d'Ulysse, un monde dont les
poètes depuis les origines avaient évoqué les
mystères. En fait c'était la personnalité de Pythagore qui donnait son sens à l'entreprise. Car,
à travers cette quête collective, il donnait forme
à sa propre vie. La légende dit que vers sa
leuse histoire: un jour, alors qu'il se promène
dans les champs, Pythagore aperçoit un bœuf
(on dit qu'elle était crétoise) attirée à Crotone
par le renom que le maitre avait déjà dans la
Porphyre raconte N ce sujet une merveilve, UBI (aa KA
SA
soixantième année, vint vers lui une jeune fille
Grèce tout entière. Ils s'unirent comme pour témoigner que l'amour divin pai aussi prendre le
visage de l'amour humain. Et c'est autour de ce
pr es que grandit et s'épanouit la communauté
pythagoricienne de Crotone où sans doute passerent beaucoup de ceux qui dans la Grèce ou
dans l'Italie antique étaient à la recherche
d'eux-mêmes ou de quelque chose qui était plus
qu'cux-mémes.
“est apparemment le rayannement de
l'école pythagoricienne qui fut la
source de sa disparition, I n'était pas
dans le pouvoir de Pythagore, pas
plus que dans celui du Christ quatre
siècles plus tard. d'empêcher la
transformation de la communauté en Église. Le
corps mystique allait se changer en corps and
que. Le maitre cherchait dans la solitude la punfication du cœur, le cœur pur étant simplement le cœur transparent à travers lequel le ciel
peut diffuser sa lumizre Dans l'interprétation
pervertic de son enseignement, certains songecent à purifier La cite, à la laver de ses souillures.
En ce temps comme dans le nôtre, les purifications
de la société
1 par la guerre
et la
violence, par la giorfication de ces œuvres mortelles contre lesquelles Pythagore n'avait cessé
de lutter. La chronique rapporte que, vers 510,
la ville de Crotone donna refuge à cing cents
citoyens de Sybaris que leur ville natale voulait
juger et peut-être faire périr. Les Sybarites demandérent leur extradition, ce que, sur les instances de Pythagore, Crotone refusa. La guerre
éclata entre les deux villes. Commandée par un
homme qui se prétendait disciple de Pythagore,
Milon, l'armée de Crotone Temporta. Ce fut
pour Sybaris un véritable désastre. La cité fut
prise, incendiée, rasée, réduite en désert, partiellement au nom de cette purification dont Pythagore s'était fait l'interprete.
Compromise ainsi dans les convulsions de la
vie politique, la communauté, après avoir servi
d'excuses à la sauvageric soldatesque, allait voir
le peuple se retourner contre elle quand Pythae demanda à la cité de s'ouvrir à la paix et à
pitié. Un soir où les principaux membres de
l'école se trouvaient réunis
dans la maison de
Milon, la foule incendia la demeure. Tous périrent dans les flammes ou furent massacrés
quand ils tentèrent de fuir.
Quant à Pythagore qui n'assistait pas à
cette assemblée, il put gagner la cité proche de
Metaponte où, dit-on, il s'éteignit paisiblement
à l'âge de quatre-vingt-dix ans, Longtemps de
nombreuses cités de la Grande Grèce prétendirent avoir donné refuge à ses cendres. En fait
ces cendres n'avaient nul besoin de refuge, Le
rand vent venu de la mer les avait ramendes à
a mer et depuis vingt-cinq siècles elles ne cessent d'errer sur les rivages de la Méditerranée
pour nous rappeler inlassablement ce qu'il en
est de la beauté des âmes humaines quand elles
s'accordent à la splendeur des étoiles, I C.M.
METTRA, C-