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View in PDF(opens in a new window)Une vieille formule, Pythagore et la sagesse homérique
Ὣς ἄρα μιν εἰπόντα τέλος θανάτοιο κάλυψε,
ψυχὴ δ’ ἐκ ῥεθέων πταμένη Ἄϊδόσδε βεβήκει,
ὃν πότμον γοόωσα, λιποῦσ’ ἀνδροτῆτα καὶ ἥβην.
Voilà ce qu’il dit, et la mort l’engloutit.
Son esprit vola hors de son corps et partit chez Hadès
Pleurant sa fin : il quittait vigueur et jeunesse.1
… ainsi meurt Hector, frappé par Achille à qui il annonce une fin prochaine.
C’est l’issue d’un duel attendu depuis des heures par les auditeurs du poème.
Un commentateur ancien établit une relation entre ces vers et la doctrine pythagoricienne de la métempsychose :
ὃν πότμον γοόωσα· Πυθαγόρας φησὶν ὡς ἡ ψύχη ἐν ἐκείνωι γίγνεται,
{ἐν} ὧι ἂν γεννωμένωι σώματι ἢ φυτῶι καταντήσηι λυπεῖται οὖν ὡς ἀκμάζον ἐῶσα καὶ δεδοικυῖα μή ποτε ἀναξίωι περιπέσηι. Πρὸς ἀρετὴν οὖν
συγκαλεῖ λέγων ὡς τὰ γενναῖα τῶν σωμάτων καὶ ψυχὴ ‹καταλείπουσα
θρηνεῖ›.
Pleurant sa fin : Pythagore déclare que l’âme passe dans le premier corps
ou la première plante venue dans laquelle elle peut voir le jour : elle se
lamente donc de ce qu’elle abandonne un corps florissant et craint de
tomber dans une forme indigne. Il exhorte par conséquent au courage en
disant que l’âme se lamente aussi lorsqu’elle quitte des corps valeureux.2
C’est un commentaire qui a suscité la critique (et peut-être avons-nous là un
lointain écho d’une polémique contre la position de Platon [R. III, 386d], qui
condamne ces vers) :
[…] ὁ δὲ Πυθαγόρας κακῶς φησιν ὅτι ἡ ψυχὴ μετὰ τὸ ἐξελθεῖν εἰς φυτά
τινα καὶ σώματα καὶ θάμνους μεταβάλλεται […].
1
2
Hom. Il. 22.361–363.
Schol. Hom. Il. 16.857a (précédente apparition de la même formule). C’est
évidemment une manière de rattacher cette étude à l’un des intérêts majeurs de son
dédicataire, Christoph Riedweg, maître en pythagorisme.
Page 2
View in PDF(opens in a new window)[…] Pythagore affirme à tort que l’âme, une fois sortie du corps, passe
dans des plantes ou des créatures animées, ou des buissons […]3
Faut-il se poser la question de savoir si Pythagore s’est prononcé sur l’interprétation de ces vers ? Aurait-il tenté d’expliquer le chagrin ressenti par le guerrier
mourant en recourant aux aléas de la métempsychose ? Ou bien, plus prudemment, devons-nous considérer que c’est l’un des commentateurs d’Homère
retenus dans nos scholies qui a songé à un tel rapprochement ?
Il est bien hasardeux d’en décider. Ce qui nous apparaît cependant, c’est que
le rapprochement entre ces vers et la doctrine de Pythagore appartient depuis
l’Antiquité à la tradition du commentaire de l’Iliade.
Cependant, s’il est ainsi donné pour légitime de rapprocher ces vers d’une
réflexion de type « philosophique », dans le sens où ils exprimeraient un aspect
fondamental de l’explication du monde, on peut tenter de montrer que l’intervention de Pythagore, quelle qu’en soit la nature, n’est pas la seule manière de
faire ressortir dans ce passage de l’Iliade une signification dont on pourrait dire
qu’elle relève de la « sagesse » véhiculée par le poème dans son ensemble.
*
Commençons par revenir au texte lui-même.
Dans le dernier de ces trois vers, on a reconnu depuis l’Antiquité l’irrégularité métrique que constitue la présence du mot ἀνδροτῆτα (virilité, vigueur) avec
sa séquence initiale de syllabes longues encadrant une syllabe brève : – υ –.
L’hexamètre dactylique ne peut comporter une telle séquence, et l’on a donc
tenté de « corriger » le texte.
C’est ainsi que, chez Plutarque, ce vers est cité avec la forme ἁδροτῆτα,4 mot
qui désigne la force, la vigueur d’une plante ou l’intensité d’un son. Leaf (21900,
99 ad 2.651 ; 214 ad 16.857) propose ἀδροτῆτα, variante formelle qui aurait le
même sens que ἀνδροτῆτα, et signale en note des tentatives antérieures comme
ἀρετῆτα (Bekker) ou encore λιποῦσα δροτῆτα (Clemm).
Le déchiffrement du linéaire B et l’accès qu’il nous donne à une forme du
grec datant approximativement d’un demi-millénaire avant la date supposée de
la rédaction des poèmes homériques permet de proposer une solution différente :
non pas « corriger » le texte en remplaçant le mot ἀνδροτῆτα par un autre mot,
mais « rétablir » le texte en rendant à ce mot sa forme ancienne. En effet, le grec
« mycénien » comporte un son /ṛ/ voyelle, comme on peut l’observer très
clairement, par exemple, dans le mot to-pe-za désignant la table, à savoir τṛπε3
4
Schol. Hom. Il. 16.857a.2. L’allusion aux « buissons » fait songer à Empédocle (cf.
31 B 117 DK).
Plu. De audiendis poetis 17d. La citation du passage chez Pl. R. III, 386d est conforme à la tradition du texte homérique.
Page 3
View in PDF(opens in a new window)ζα.5 On est alors en droit de rétablir pour ἀνδροτῆτα une forme ανṛτητα,6 avec
deux brèves initiales, ce qui résout le problème métrique. Un mot mycénien présente d’ailleurs le même début : a-no-qo-ta, à savoir ἀνṛquhοντας,7 à rapprocher
de la forme postérieure ἀνδρειφόντης.
Ainsi, conforme à la métrique de l’hexamètre si l’on rétablit une forme mycénienne du mot ἀνδροτῆτα, la formule remonterait à l’époque mycénienne.8
Cependant, et même s’il entre dans une catégorie où il n’est pas isolé, notre
cas présente une particularité qui le distingue et qui tient à la trame du récit. Il
s’agit les deux fois de la mort de l’un des deux adversaires affrontés à l’occasion
d’une « androktasie ». Or, sur les nombreuses morts violentes évoquées dans
l’Iliade,9 seules deux recourent à cette séquence de vers pourvue de cet étrange
archaïsme.
La présence d’un archaïsme lexical peut être considérée comme un
« marqueur » particulièrement fort. Il suffit de songer à la formule française
ancienne « tire la bobinette et la chevillette cherra », prononcée par tout
narrateur du Petit chaperon rouge, et qui demeure dans le texte alors que ni le
narrateur contemporain ni son auditoire n’utilisent de « bobinette » ni de « chevillette » et qu’ils utilisent encore moins le futur du verbe « choir ». La formule
donne ici un signal : les mots ne sont pas ceux du quotidien, on se meut dans le
monde intemporel du conte. Le premier signal envoyé par notre séquence décrivant la mort d’Hector pourrait bien être justement de souligner que l’on se trouve
5
6
7
8
9
Voir déjà Morpurgo 1963, 336 s. v. to-pe-za.
Plus vraisemblablement *anṛtāta (e.g. Janko 1992, 421).
KN Ak 615, Da 1289, Vc173+.
Le cas n’est pas isolé : on peut songer à Διὶ μῆτιν ἀτάλαντον (Hom. Il. 2.169), une
formule appliquée à Ulysse et dont la scansion correcte passe par la restitution d’une
forme « mycénienne », comportant la finale -ει du datif et la forme mycénienne du
nom de Zeus d’une part, et l’ancêtre *sṃ- de l’α « copulatif » (e.g. Chantraine 1958,
496), à savoir Διϝει μητιν σμ̣ταλαντον une forme propre à corriger l’impossible
métrique ⏑ ⏑ – ⏑ ⏑ ⏑ – × du texte de nos manuscrits. Une séquence incompatible avec
l’hexamètre dactylique devient ainsi une fin de vers parfaitement usitée : ⏑ – – – ⏑ ⏑ –
×. L’incidence du déchiffrement sur notre perception des poèmes homériques a été
perçue dès l’article fondamental de Ventris/Chadwick 1953, 103 : « If this was the
language of Nestor and of Agamemnon, then it was presumably also that of
Demodokos and of the poets of the time ».
194 selon Wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Iliade#Nombre_de_morts_par_
h%C3%A9ros_dans_l'Iliade). 255 selon les auteurs du site http://www.slate.fr/story/
90479/morts-iliade-infographie (sites consultés pour la dernière fois le 15.02.2022).
Mon propre relevé, effectué dans le but de comparer ce qui est comparable, recense
245 morts répondant au double critère d’être tombés au combat et d’être nommés
individuellement (à savoir les cas dans lesquels une telle formule aurait pu être
employée comme elle l’est effectivement pour Hector et pour Patrocle).
Page 4
View in PDF(opens in a new window)dans le monde héroïque. Mais pourquoi deux fois seulement en près de 1600010
vers dans lesquels on évoque tant de morts de guerriers ?
C’est ici que l’identité des guerriers entre en ligne de compte. Lorsque l’on
entend les vers décrivant la mort d’Hector, on est renvoyé à l’unique autre occurrence de ces mots, qui la précède de plusieurs centaines d’hexamètres (ce qui
exclut l’idée qu’il s’agirait d’une formule trottant dans la mémoire de l’aède,
momentanément en quelque sorte, et qui lui viendrait à l’esprit parce qu’il
l’aurait utilisée peu auparavant). Or, cette première occurrence survient à la mort
de Patrocle (Hom. Il. 16.855–857). Ainsi, pour l’auditeur, la mort d’Hector vient
en quelque sorte se superposer à la mort de Patrocle.
C’est l’occasion de se souvenir non seulement que Patrocle et Hector représentent chacun l’un des sommets de la valeur guerrière dans chacun des deux
camps qui s’affrontent devant Troie, mais qu’au moment où ils rendent leur
dernier soupir, ces deux ennemis présentent un point commun : tous deux sont
revêtus des mêmes armes, à savoir celles d’Achille. En effet, Patrocle reçoit
d’Achille et revêt les armes d’origine divine avec lesquelles ce dernier a combattu jusqu’alors sous les murs de Troie : il s’agit de faire croire aux Troyens et
à leurs alliés qu’Achille lui-même est revenu au combat.11
Patrocle tué, Hector prélève ces armes sur son cadavre et s’en trouve revêtu
lorsqu’il affronte Achille dans le duel final où il trouve la mort.12 Ainsi, Hector
et Patrocle ne partagent pas seulement la formule qui conclut leur mort au combat, ils partagent également le fait qu’ils sont l’un et l’autre revêtus des armes
d’Achille à ces moments différents du poème, mais qui sont pour l’un et l’autre
le moment ultime. La formule qui annonce leur mort pointe vers cette similitude
d’une manière d’autant plus éclatante qu’elle résonne, avec son étrangeté phonétique, comme parole venue de la « nuit des temps », et ne se fait entendre
qu’en ces deux seuls moments du poème.13
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11
12
13
15693 vers dans les éditions de Leaf 21900–1902 et de West 1998–2000, 15704 vers
dans celle de Monro/Allen 31920.
Ces armes ont un caractère divin (Hom. Il. 18.82–85 : cadeau des dieux à Pélée lors
de son mariage avec Thétis). Sur la question des armes d’Achille, cf. Lacroix 2002.
Hector revêt les armes d’Achille prélevées sur le cadavre de Patrocle (Hom. Il.
17.188–197). Zeus adapte les armes au corps d’Hector (17.210, des mots qui font
toucher du doigt cette « volonté de Zeus » proclamée au début du poème : 1.5).
A noter également le rôle d’Apollon dans les deux cas : c’est Apollon que Patrocle
désigne comme responsable de sa mort (Hom. Il. 16.849), cependant qu’Hector, dans
le miraculeux état de conservation de son cadavre, semble avoir été tué par Apollon
(24.758–759, dans les paroles d’Hécube).
Page 5
View in PDF(opens in a new window)De son côté, lors de son duel avec Hector, Achille a revêtu les nouvelles
armes qu’Héphaïstos lui a forgées à la demande de Thétis.14 C’est un peu comme
si l’on progressait vers plus de similitude : alors que Patrocle était bien évidemment seul à pouvoir porter les armes d’Achille lors de son affrontement avec
Hector, cette fois-ci, Héphaïstos ayant forgé pour Achille de nouvelles armes,
les adversaires portent tous deux des « armes d’Achille » au moment de leur
duel. Ainsi, au bout d’une série de combats à l’occasion desquels le poète a souvent souligné des différences entre les adversaires, l’ultime duel montre que l’on
s’est acheminé vers une sorte d’affrontement du même contre le même. Un sentiment que vient renforcer l’usage d’une même formule pour la mort d’Hector et
pour celle de Patrocle.
Dans cette perspective, une autre formule que l’on pourrait croire maladroitement répétitive15 vient encadrer le moment suprême de la rencontre de
Priam et d’Achille :
σιδήρειόν νύ τοι ἦτορ
tu as un cœur de fer
Cette formule est adressée par deux fois au même Priam et n’apparaît qu’à deux
occasions dans toute l’Iliade :
1. 24.205 : Hécube s’adresse à Priam pour tenter de le dissuader de se rendre
auprès d’Achille pour récupérer le cadavre d’Hector.
2. 24.521 : Achille s’adresse à Priam après que l’un et l’autre ont éclaté en
sanglots, au moment où se dessine l’entente finale entre les deux hommes.
Ainsi des mots identiques sont utilisés par la personne la plus proche de Priam,
son épouse, mère de plusieurs de ses fils dont Hector, et par la personne la plus
éloignée, l’ennemi de Troie qui a tué un grand nombre de ces mêmes fils et qui
détient le cadavre d’Hector. Sur un même énoncé, c’est une rencontre
d’extrêmes opposés. L’auditeur est pris dans un climat : la fin de l’Iliade semble
marquée du sceau de la ressemblance ; les mots qui décrivent le dernier souffle
d’Hector sont ceux-là mêmes qui décrivaient la mort de Patrocle dans son rôle
de substitut d’Achille ; Achille et Hector s’affrontent revêtus tous deux des
14
15
On a observé que ces armes, à la demande de Thétis, sont défensives. Lorsqu’Achille
les revêtira, il les complétera par une épée et par la pique dont Patrocle aurait été
incapable de se servir (Hom. Il. 19.387–391).
On a préconisé la suppression de la seconde occurrence (West 2001, 279, sans tenir
compte de l’observation subtile de de Jong 1987, 189, pour qui l’effet recherché
« […] stresses the extraordinary nature of Priam’s mission, which is aknowledged by
friend and foe »). Voir également Brügger 2017, 197 ad 24.519–521. On remarquera
que si le recours à la notion de dureté du fer se retrouve ailleurs dans l’Iliade (20.372 ;
22.357), la formule elle-même ne se trouve qu’en ces deux endroits.
Page 6
View in PDF(opens in a new window)« armes d’Achille » ; Priam est qualifié de manière rigoureusement identique
par les deux personnes qui sont l’une la plus proche de lui, l’autre la plus
éloignée.
Peut-on lire dans ces indices la marque d’une stratégie qui dépasserait les
segments que nous venons de considérer ?
Une première observation s’impose : les indices de similitude que l’on vient
de relever prennent place dans une atmosphère finale du poème qui tend vers
une forme d’unanimité. À l’occasion de l’audacieuse ambassade de Priam auprès
d’Achille, les adversaires tombent d’accord pour conclure une trêve. Cette trêve
a pour motif les funérailles d’Hector, et les rituels funéraires sont propres à renforcer le tissu social (l’auditeur du poème vient d’entendre le récit des funérailles
de Patrocle, avec le spectaculaire renversement d’Achille calmant une dispute
[23.490–498] et offrant des cadeaux à Agamemnon en hommage à sa supériorité
[23.884–895], à savoir l’exact inverse de ce qui s’était produit au premier chant).
À l’occasion de ses funérailles, Hector lui-même est qualifié de « dompteur de
chevaux », et c’est le dernier mot du poème :
ὡς οἵ γ’ ἀμφιέπον τάφον Ἕκτορος ἱπποδάμοιο
c’est ainsi qu’ils célébrèrent les funérailles d’Hector dompteur de
chevaux16
À propos de cette épithète on a pu écrire : « Si l’on accepte de la considérer non
pas dans le système qu’elle forme avec les épithètes analogues concernant
d’autres héros, mais dans le système des épithètes d’Hector au sein de l’Iliade,
comme nous y invite l’existence du doublet,17 force est d’admettre qu’elle est
sémantisée et qu’elle exprime en particulier la relation du prince Hector à son
peuple et la solidarité de leurs destins ».18
Le « point d’orgue » final de l’Iliade, son dernier mot, offre ainsi une conclusion en harmonie avec un climat d’unanimité. La marche des adversaires vers
la ressemblance trouve son couronnement dans un rituel de solidarité sociale, les
funérailles d’Hector, réaffirmant au travers de la condition mortelle la position
humaine face aux divinités, condition mortelle qui réunit les adversaires de la
guerre dans un même camp par opposition à l’ensemble des immortels. De plus,
l’accomplissement de ce rituel a nécessité une trêve des combats, la guerre est
momentanément suspendue et le « point d’orgue » est un mot qui souligne la
parfaite inclusion d’un prince défunt dans le destin de son peuple.
On ne peut s’empêcher de repenser au début du poème, où c’était tout le
contraire. Le premier mot en indique la tonalité : il s’agira de la μῆνις d’Achille,
16
17
18
Hom. Il. 24.804.
Il s’agit évidemment de ἀνδροφόνος.
Brillet-Dubois 2015, 272.
Page 7
View in PDF(opens in a new window)un mot difficile à traduire dès lors qu’il désigne une forme de colère ou de fureur
principalement ressentie par des divinités (Achille est divin par sa mère). À l’ouverture du poème, on rencontre donc un prince en total désaccord avec les siens,
déterminé à voir son camp souffrir aux mains de l’ennemi. Il y a plus : le premier
chant se présente comme le moment des désaccords les plus fondamentaux. On
l’observe chez les humains dans leurs rapports réciproques et dans leurs rapports
avec les dieux, on l’observe également chez les dieux eux-mêmes.
Sur le plan humain, outre le fait qu’on se trouve au milieu d’une guerre, on
assiste à l’affrontement d’Achille et d’Agamemnon à l’intérieur d’un même
camp : Achille abandonnant la lutte aux côtés des Achéens est à l’exact opposé
de ce que sera, à la fin du poème, Hector solidaire de son peuple (et l’évocation,
dans les premiers vers, de cadavres laissés sans sépulture est à l’opposé des funérailles d’Hector). Quelques autres symétries à noter au passage : Achille en
querelle avec le roi de son propre camp au début du poème est à l’exact opposé
d’Achille, à la fin du poème, en pleine empathie avec le roi du camp ennemi.
Achille à qui l’on vient ravir Briséis (1.327–348) est à l’exact opposé d’Achille
qu’on voit sortir définitivement du récit au moment où il entre dans le lit de
Briséis (24.675–676).
Entre les hommes et les dieux, un désaccord initial est causé par l’insulte
d’Agamemnon au prêtre d’Apollon : Apollon va frapper l’armée achéenne et il
faudra calmer sa colère. La dispute des humains et le désordre qu’elle engendre
vont se répercuter dans le monde divin : Thétis plaide la cause de son fils auprès
de Zeus et provoque une fracture dans l’entente des dieux. Le premier chant va
se terminer sur la réconciliation des divinités dans la fête olympienne tandis que
les mortels sont lancés dans la dynamique de leurs désaccords. D’une certaine
manière, le début et la fin de l’Iliade sont une version au repoussé l’une de
l’autre.19
Le cheminement qui mène de ce début à cet aboutissement présente des éléments relativement évidents de cohérence.
On notera les symétries. Tout d’abord, et dans l’axe d’une complémentarité
du point de départ et du point d’arrivée, il y a le fait que l’action de l’Iliade
débute sur la vision d’un père venu dans le camp de ses ennemis pour en ramener
sa fille et s’achève sur l’action d’un autre père venu dans le camp de ses ennemis
pour en ramener le cadavre de son fils.
19
On pourrait mettre au chapitre des oppositions et du désordre initiaux le fait qu’une
variante du texte montre les oiseaux se nourrissant à la manière des humains (dans la
version de Zénodote attestée chez Ath. 1.12e–f pour le vers 1.5 : δαῖτα au lieu de
πᾶσι. Le choix pourrait relever du principe de lectio difficilior potior). On pourrait
également situer dans cet éclairage le fait qu’Apollon, généralement associé à la
lumière, s’avance « semblable à la nuit » (1.47 : νυκτὶ ἐοικώς).
Page 8
View in PDF(opens in a new window)Au premier chant, une divinité (Athéna) intervient pour empêcher Achille de
tuer Agamemnon (1.188–222). Au dernier chant, une autre divinité (Hermès)
intervient pour aider Priam et en particulier pour empêcher Achille de le tuer
malgré le plan divin (24.332–469).
Les opérations guerrières débutent au troisième chant par un duel (Ménélas
contre Pâris-Alexandre) ; elles prennent fin dans l’espace du poème au chant 22
avec un autre duel (Hector contre Achille). Un duel final à l’occasion duquel on
entend évoquer les conditions du premier duel, mais pour constater qu’elles ne
sont plus de saison (22.111–122). Ces trois éléments de symétrie comportent
évidemment des variations sur lesquels il est superflu d’insister.
Par ailleurs, la démarche suivie au niveau de la trame est bien perceptible.
Une fois posée la situation initiale de désordre et de tension, comportant au
premier plan le retrait d’Achille, on assiste à une série d’exploits de guerriers
(Diomède, Teucros, Agamemnon, Idoménée). Il s’agit à l’évidence de trouver
un remplaçant d’Achille, mais rien n’y fera et la progression des Troyens, voulue
par Zeus, les conduira jusqu’aux bateaux des Achéens. Il faudra se rapprocher
d’Achille lui-même, d’abord par une ambassade infructueuse, puis par le désespoir de Patrocle conseillé par Nestor. C’est alors qu’un premier pas décisif
sera franchi : Achille continue de refuser son concours aux Achéens, mais il autorise l’utilisation d’un double. Patrocle revêtira ses armes et les Troyens seront
induits à croire qu’Achille lui-même est de retour au combat. Un pas en direction
du même : l’ami prend intentionnellement l’aspect de l’ami. La mort de Patrocle
va permettre le pas suivant : avec le concours de Zeus lui-même, Hector revêt
les armes d’Achille prises à Patrocle dans des conditions pilotées par les dieux,
et c’est ainsi qu’on en arrive à ce duel final d’Achille et d’Hector où, cette foisci, ce sont les adversaires qui se ressemblent, c’est l’ennemi qui a pris intentionnellement l’aspect de son ennemi. On assiste donc tout au long du poème à une
lente convergence menant d’une forme de désordre et de distance extrêmes à une
forme unique et fragile de similitude et d’harmonie.
C’est en les situant le long de cet axe que l’on peut tenter de comprendre la
sagesse que recèlent les deux apparitions de la même formule pour conclure les
morts de Patrocle et d’Hector. En s’appuyant sur l’idée que le poème épique
participe de l’« encyclopédie tribale » d’une culture, 20 on peut en effet se
demander quel enseignement véhicule la répétition de ce groupe de vers qui, en
surface, pourrait passer pour une illustration du célèbre bonus dormitat Homerus
d’Horace (Ars 359).
La question n’est plus de savoir s’il faut ou non mêler Pythagore à l’interprétation de ces vers (une manière d’aborder le texte qui ne serait pas sans
Voir le livre classique de Havelock 1963, plus particulièrement le chapitre 4 « The
Homeric Encyclopedia ».
Page 9
View in PDF(opens in a new window)rappeler les Allégories d’Homère de l’« autre » Héraclite, par exemple), mais de
tenter de tirer argument de leur répétition pour déchiffrer une intention didactique.
Un premier point, relativement évident, semble tenir au simple fait qu’une
même formule, distinguée par son archaïsme, ne s’applique que deux fois dans
tout le poème et qu’elle s’applique à des guerriers considérés tous deux comme
les meilleurs de leur camp (c’est ainsi qu’il faut voir également la recommandation qu’Achille fait à Patrocle de ne pas s’enhardir à prendre Troie).21
L’égalité dans la valeur et dans la gloire mortelles s’accompagne d’une
spectaculaire égalité dans la mort. S’il en est ainsi des plus grands héros, il en
ira de même, par la force des choses, pour les auditeurs du poème. Ce premier
élément de leçon peut être placé aux côtés des déclarations divines sur la vanité
de s’impliquer dans les affaires des humains, dès lors que les humains sont par
avance promis à la mort.22
Le second point ressort de la longue démarche qu’on observe dans la
progression de l’Iliade et qui mène du désordre à l’accord, de l’altérité à la similitude. La répétition des mêmes mots rares à la mort des deux guerriers
ennemis, mais à chaque fois dans une situation où ils empruntent l’aspect du
même Achille au travers du port de ses armes, laisse présager la rencontre finale
des ennemis Priam et Achille, ainsi que le fragile accord qui en résultera. Au
seuil du moment de convergence finale de l’épopée, solidaire du mouvement de
fond qui anime tout le poème, la répétition de ces vers appartient au rappel de
notre condition : si, comme tout au long de l’Iliade, la guerre peut être présentée
comme une donnée inévitable de la vie humaine, le poète réaffirme que l’ennemi
n’est pas un « autre » au point de ne pas demeurer simultanément un « même ».
Armé contre nous, il reste un être humain.
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21
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