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ViTRRAC, Sdea
LES CLASSIFICATIONS DES SCIENCES MATHÉMATIQUES EN
GRÈCE ANCIENNE
Bernard Vitrac
Centre Sèvres | Archives de Philosophie
2005/2 - Tome 68
pages 269 à 301
ISSN 0003-9632
Article disponible en ligne à l'adresse:
Archives de Philosophie, 2005/2 Tome 68, p. 269-301.
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B E R NA R D V I T R AC
CNRS, UMR 8567, Centre Louis Gernet, Paris
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La classification des sciences mathématiques dans l’Antiquité grécoromaine peut s’envisager de bien des manières:
• comme une portion d’un inventaire raisonné et systématique de l’ensemble des connaissances humaines (de l’époque);
• comme la mise en ordre d’un processus progressif de découvertes ou
d’inventions, considéré comme temporairement (définitivement?) stabilisé ;
• comme le fondement d’un programme éducatif énumérant les savoirs
que telle ou telle partie de la communauté politique doit maîtriser
pour remplir correctement le rôle social qui est le sien;
• comme un outil utile au bibliothécaire pour ranger une collection
d’ouvrages mathématiques.
A chaque fois il s’agit de découvrir ou d’imposer un ordre, en cherchant
à satisfaire deux exigences entre lesquelles une certaine tension est perceptible : d’une part discriminer, répartir, et donc séparer, d’autre part identifier des relations, voire, quand la perspective est génétique, des filiations ou
une progression. Et donc articuler un Tout en ses parties, problème éminemment philosophique, notamment pour un platonicien. Il ne manque pas de
métaphores pour porter la première exigence — l’aspect statique de la classification —, le plus facile à capturer: division du territoire du savoir, arbre
des sciences, tableau systématique des connaissances humaines… Pour
1. J’ai présenté des versions préliminaires de ce texte dans différents séminaires et dans
le cours que j’ai donné en 2002-2003 dans le cadre de la formation en philosophie ancienne de
l’École Normale Supérieure, rue d’Ulm. Je remercie tou(te)s les participant(e)s à ces stimulantes réunions pour leurs remarques et critiques.
2. Socrate vient de demander à Théétète ce que peut bien être la science (πιστеη).
Théétète a répondu par une énumération. Pour les traductions de Platon, j’utilise celle de
L. Robin et J. Moreau, Bibliothèque de la Pléiade. Paris, Gallimard, 1950. Ici, vol. II, p. 89.
Archives de Philosophie 68, 2005
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« Réponse en vérité vaillante et libérale !
On te demande une seule chose, et tu en donnes une quantité,
et du bigarré à la place de l’uni ».
Platon, Théétète, 146 d3-4 .
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)qu’un tel schéma ne se réduise pas à une juxtaposition arbitraire, il faut que
les propriétés qui caractérisent les classes s’attribuent de manière essentielle
et stable aux individus considérés, qu’elles mettent en évidence des relations
entre lesdites classes. S’il s’agit d’une matière historiquement déterminée,
elles devront prévoir des lieux où insérer des éléments à venir.
Dans le cas des sciences mathématiques anciennes, un tel programme
revient donc à se demander: « qu’est-ce que la mathématique et quelles espèces peut-on y distinguer ? », « en quoi réside leur élément commun et quels
critères les différencient ? ». Du point de vue historique qui sera le mien ici,
« quand et dans quel contexte ce genre de questionnement est-il apparu et
quels en étaient les promoteurs ? ». Nous verrons qu’il s’agit pour l’essentiel
de philosophes. Il convient donc de se demander également quels rapports
il y avait entre pratiques mathématiques et tentatives de classification.
La première question consiste, en suivant le modèle de Socrate dans le
Théétète, à s’interroger sur ce que peut bien être « la mathématique ». Même
en français le singulier heurte l’usage ordinaire qui voudrait que les mathématiques soient plurielles. Le singulier est associé à un point de vue philosophique ou paradoxal, par exemple bourbakiste. La contribution ancienne à
la définition de la mathématique est plutôt décevante, à l’exception notable
d’Aristote. Pour pallier ce déficit, les autres — c’est le cas de Platon — optent
souvent pour l’énumération. Ce sera mon premier point. Un seul auteur
ancien, Proclus de Lycie (Ve s. de notre ère), présente explicitement des énumérations — de fait deux —, décrites comme des classifications des sciences
mathématiques, dans le prologue de son Commentaire au premier Livre des
Éléments d’Euclide. Il s’agit de deux manières de diviser la mathématique
entière, ou le savoir mathématique global (Ó µαθηµατικÐ, sous-entendu
πιστеη), a priori rattachées à des courants philosophiques distincts, puisque le premier schéma, en quatre sciences (arithmétique, musique, géométrie, sphérique), est décrit comme pythagoricien, tandis que le second, qui
comporte huit branches principales (et de nombreuses sous-espèces) — arithmétique, géométrie, mécanique, astronomie, optique, géodésie, canonique et
harmonique —, est rapporté sous l’autorité du Stoïcien Géminus de Rhodes
(probablement Ie s. avant notre ère) 3. En ce qui concerne le système pythagoricien, l’une des sources essentielles de Proclus est Nicomaque de Gérase
(début IIe s. après J.-C.). J’examinerai d’abord ce double témoignage, notamment ce qui concerne le schéma géminien, peu documenté par ailleurs 4. Avec
3. V. Procl., In Eucl. I, éd. Friedlein, respectivement p. 35, l. 17-p. 38, l. 2 et p. 38, l. 2p. 42, l. 8.
4. L’autre témoignage essentiel se trouve dans les extraits d’Anatolius d’Alexandrie insérés dans l’ultime (et inauthentique) section des Definitiones attribuées à Héron. V. Heron
Alexandrinus Opera, éd. J. L. Heiberg. Leipzig, Teubner, vol. IV, 1912, p. 160, l. 8-p. 168, l. 12,
en particulier les fragments 5 et 7. Géminus n’est cependant pas nommé.
Página 4
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Géminus puis Nicomaque, la discussion remonte donc (au moins) à la charnière des époques hellénistique et impériale dans un contexte intellectuel où
s’épanouissent les pratiques érudites, notamment les commentaires.
Il est toutefois manifeste que le point de départ de ces tentatives est bien
antérieur et réside dans la réflexion historico-anthropologique des Grecs
concernant l’origine de la civilisation et le développement progressif des
τéχναι. Cette réflexion, inaugurée au Ve s. avant J.-C., est développée par les
philosophes du IVe s., tout particulièrement Platon et Aristote. J’essaierai de
montrer que les programmes éducatifs élaborés par Platon ont joué un rôle
essentiel dans la fixation du quadrivium dit (peut-être à tort) pythagoricien
et que les grandes lignes de la classification dite de Géminus sont aussi
anciennes que l’Académie et Aristote. Celles-ci correspondent assez bien aux
découpages que les mathématiciens des époques hellénistique et impériale
respectent lorsqu’ils rédigent leurs ouvrages et semblent donc acceptées
comme cadre général. La corrélation, souvent établie par les Modernes, entre
quadrivium pythagoricien et mathématiques de l’époque classique d’une
part, classification de Géminus et sciences hellénistiques d’autre part, est
certainement à rejeter. En conclusion je reviendrai brièvement sur
l’Antiquité tardive et la postérité de nos deux schémas.
I
L’énumération des spécialités mathématiques fournit une description de
la discipline envisagée globalement par extension, mais une définition par
compréhension pourrait s’avérer utile, notamment si l’on concevait des classifications ouvertes, susceptibles d’accueillir de nouvelles spécialités. Par
exemple, puisque la classification dite de Géminus contient les quatre disciplines du schéma pythagoricien — malgré quelques fluctuations au niveau
des désignations (στρολογíα et κανονικÐ remplacent respectivement σφαιρικÐ et µουσικÐ) —, on pourrait se demander si la première représente une
extension historique de la seconde, comme le présupposent assez naturellement les Modernes. Proclus ne le dit pas et présente ces deux schémas
comme des systèmes fermés. Au demeurant le Diadoque ne semble pas adhérer totalement à la conception « partitionnelle » et relativement statique qui
s’exprime dans ces classifications. Dans ce qui précède de son prologue, il a
évoqué, à de multiples reprises, un savoir mathématique général (µαθηµατικÑ êλη πιστеη ou γνòσισ) qui l’emporte en dignité sur les disciplines
particulières, comme l’arithmétique et la géométrie, ainsi que l’existence
d’une essence mathématique générale (µαθηµατικÑ êλη οÇσíα). Mais son
approche n’est pas vraiment extensionnelle et sa caractérisation de la µαθηµατικÐ en tant que telle est plutôt difficile à saisir 5.
5. Voir ici-même l’article de D. Rabouin p. 249 sq.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Pour exprimer cette instance particulière de la dualité « Tout/Parties »
le grec, depuis le IVe siècle avant notre ère, disposait en effet de l’opposition
Ó µαθηµατικÐ/τà µαθеατα. L’adjectif µαθηµατικóσ, -Ð, -óν dérive du nom
µáθηµα qui signifie « ce qui est appris » et que l’on rattache lui-même au
verbe µανθáνω (apprendre). Ce substantif, au pluriel (µαθеατα), acquiert
le sens plus circonscrit de « sciences mathématiques » dont on rapporte souvent la fixation aux analyses de Platon et d’Aristote 6. Mais, chez le premier,
µáθηµα garde un sens assez large de « savoir(s) », même lorsqu’il est appliqué à ce que nous appellerions une science mathématique, comme dans le
célèbre passage de la République, Livre VII, 521c-532b. Autant que nos sources permettent d’en juger, l’adjectif substantivé µαθηµατικóσ fait son apparition à l’époque des dialogues dits de maturité, mais ses occurrences sont
rares, en fait seulement deux. L’une et l’autre interviennent dans le cadre de
distinctions assez larges :
• dans le Timée (88 c1), au µαθηµατικóσ, trop exclusivement soucieux
de son âme et qui devrait cultiver la gymnastique, Platon oppose celui
qui, à l’inverse, ne se préoccupe que de son corps et devrait exercer
son âme par « la musique et la philosophie tout entière ». Si la première
catégorie peut inclure le mathématicien, cette occurrence renvoie plus
généralement à l’intellectuel.
• dans le Sophiste (219 c2), la dimension classificatoire est plus évidente.
Il s’agit de distinguer deux catégories fondamentales de τéχναι : celles
qui sont ποιητικαí (productives, au sens où elles impliquent la venue
à l’être de quelque chose qui n’existait pas encore) et celles qui sont
κτητικαí (acquisitives), pour lesquelles Platon introduit différentes
espèces : τò µαθηµατικóν, τò χρηµατιστικóν, τò γωνιστικóν, τò
θηρευτικóν. La première est explicitée comme τò τÒσ γνωρíσεωσ (sousentendu εºδοσ), ce qui concerne la connaissance.
Ni l’une ni l’autre de ces deux occurrences ne visent donc clairement la
pleine reconnaissance d’un savoir spécialisé nettement circonscrit. Mes investigations n’ont peut-être pas été complètes, mais je n’ai pas non plus trouvé
une définition platonicienne de la mathématique. Qu’il s’agisse de décrire
l’activité de certains savants (Hippias d’Élis, Théodore de Cyrène) ou d’élaborer des programmes pédagogiques, le maître de l’Académie se contente
de l’énumération, quitte à ajouter que ces disciplines constituent une
κοινωνíα sur laquelle il reste avare de détails.
Les choses sont différentes chez Aristote : les occurrences de l’adjectif
µαθηµατικóσ sont chez lui assez nombreuses pour désigner le mathématicien 7 (é µαθηµατικóσ), souvent par opposition au physicien, la science
6. V. par exemple P. CHANTRAINE, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. 2 vol.
Paris, Klincksieck, 1968, p. 664 (µανθáνω).
7. V. par exemple Phys., II, 2, 193 b25, b31 ; Met., M, 2, 1077 a9-10.
Página 6
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)mathématique 8 (Ó µαθηµατικÐ) et ses « objets » 9 (τà µαθηµατικá). Le premier chapitre de Métaphysique E comporte une dimension partiellement
classificatoire. Présupposant une première distinction de la pensée en :
« théorétique – pratique – poiétique », Aristote différencie alors trois sortes
d’êtres, déterminées en fonction de deux oppositions polaires : (1) selon
qu’ils sont soumis au mouvement et au changement ou, à l’inverse, immuables ; (2) selon qu’ils ont ou non une existence séparée. D’où l’affirmation
qu’il existe (au moins) trois sciences (ou « philosophies ») théorétiques distinctes : la physique, la mathématique et la science première ou théologie.
L’identification qu’il propose pour la mathématique (Ó µαθηµατικÐ), ainsi
qu’il le reconnaît lui-même, n’est pas évidente mais vaut certainement pour
une partie des µαθеατα 10. La restriction aristotélicienne (νια µαθеατα)
confirme la difficulté de caractériser globalement les mathématiques telles
qu’on les identifiait à l’époque du Stagirite. Dire que les objets mathématiques se caractérisent par leur statut ontologique en tant qu’immobiles, ne
possédant pas d’existence propre mais seulement dérivée, introduit, sinon
une définition, du moins une délimitation, de la mathématique et de ses
éventuelles prétentions, en la distinguant des deux autres sciences théorétiques. L’intérêt d’Aristote pour une telle entreprise est évident d’autant que
le contraste sert aussi à justifier l’existence de la philosophie première.
Reste que sa solution ne saurait satisfaire un platonicien. Cela dit, les philosophes de l’Académie avaient peut-être envisagé une sortie du même genre:
caractériser les objets mathématiques par un statut ontologique particulier,
intermédiaire entre les choses sensibles et les formes intelligibles. C’est de
cette manière que Proclus caractérise sa µαθηµατικÑ êλη πιστеη. Ce point
de vue n’est pas véritablement exprimé dans les dialogues 11, mais si l’on en
croit le Stagirite, l’initiative en reviendrait pourtant à Platon 12. Comme cela
vaut aussi pour les sciences mathématiques particulières, cela ne nous renseigne guère sur leurs relations mutuelles. Quoi qu’il en soit, il semble bien
qu’il faille rapporter l’usage de l’adjectif µαθηµατικóσ aux discussions de
l’Académie puis du Lycée 13. Que l’on ait alors envisagé un point de vue géné8. V. Met., E, 1, 1026 a7-32 ; Met., M, 2, 1076 b33-34.
9. V. par exemple De cælo, III, 1, 299 a11-17 ; Phys., II, 2, 194 a1 ; Met., A, 6, 987 b15,
b28-29 ; Met., K, 1, 1059 a38-21 ; Met., M, 1, 1076 a16-26 ; De l’âme, I, 1, 403 b8-16 ; III, 7, 431
b12-16. Sont notamment qualifiés de « mathématiques », les nombres (Met., M, 1, 1076 a20,
M, 2, b39), les lignes (Phys., II, 2, 194 a12), les solides (Met., M, 2, 1076 b17, 23-24, 31), les
grandeurs (Met., M, 2, 1077 a21).
10. Met., E, 1, 1026 a7-10.
11. V. D. ROSS, Aristotle’s Metaphysics, Oxford, 1924 (réimpr. Oxford University Press,
1975), p. 166-168. Il souligne que cette conception ne se trouve pas dans le célébrissime passage de la ligne (Resp. VI, 509d-511e), mais qu'elle apparaît peut-être en Timée, 50 c.
12. V. Met., A, 6, 987 b14, ibid., Z, 1028 b19.
13. Par ailleurs il existe un certain nombre de témoignages, en particulier chez Diogène
Laërce et Jamblique, sur des personnages antérieurs à (ou contemporains de) Platon, qualifiés
Página 7
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)ral, en particulier logique et philosophique, sur les mathématiques n’est pas
douteux. Aristote ne s’en prive pas. Qu’on ait cherché à caractériser une
« mathématique générale », en tant que discipline constituée, est moins sûr.
C’était en effet difficile dans le contexte des mathématiques anciennes,
compte tenu de la manière dont on avait l’habitude de caractériser une τéχνη
par son objet (τà περì τí), et ce au moins depuis Platon. En raisonnant de
manière « ensembliste », c’est-à-dire par intersection, le seul candidat possible
aurait été la théorie des relations, soit sous sa forme semble-t-il ancienne de
« théorie des médiétés », soit sous celle que l’on trouve chez Euclide de « théorie des proportions ». L’une et l’autre s’appliquaient aussi bien aux nombres
qu’aux grandeurs géométriques. La démarche avait cependant quelque chose
de paradoxal dans la mesure où les mathématiques et certaines analyses logicophilosophiques distinguaient précisément objets et relations. On comprend,
au moins en partie, le fréquent et commode recours aux classifications.
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Revenons aux deux schémas rapportés par Proclus en commençant par
le second. Géminus de Rhodes est cité par Alexandre d’Aphrodise qui se
réfère à son Abrégé des Météorologiques de Posidonius. Ceci est rapporté
par Simplicius 14. Son activité se plaçait donc entre le premier siècle avant
notre ère et le deuxième après. Selon Germaine Aujac, il aurait appartenu,
dans sa jeunesse, au cercle des érudits grecs et romains qui entouraient
Pompée, et aurait donc été actif dans la seconde moitié du premier siècle
avant notre ère 15. On lui connaît trois ouvrages et les citations que fait
Proclus proviennent certainement du troisième, une encyclopédie des
mathématiques à caractère historique, mentionnée par Eutocius 16 sous le
titre Περì τÒσ τòν µαθηµáτων θεωρíασ.
de µαθηµατικóσ (Hippase de Métaponte, Hippocrate de Chio, Théodore de Cyrène, Archytas
de Tarente, Démocrite d’Abdère) ou d’ouvrages, qualifiés de (ou intitulés) µαθηµατικá ou Περì
µατηµατικòν. Il s’agit probablement de « modernisations ». Il y a d’ailleurs quelques flottements. Ainsi, pour l’ouvrage d’Archytas dont est censé provenir le fragment DK 47 B1,
Jamblique donne « Περì µαθηµατικòν », Porphyre « Περì µαθηµατικÒσ », Stobée « Περì
µαθηµáτων ». Quant à Nicomaque, il se réfère au début « το ρµονικο », sous-entendu
« βíβλιου » ou « λóγου » (?), mais rien ne garantit qu’il s’agisse du titre. Les seuls témoignages
dans lesquels « µαθηµατικÐ » paraît avoir un sens disciplinaire concernent Pythagore et
Démocrite. Une raison supplémentaire de douter de leur acribie.
14. Comm. in Arstt Phys., B, 2, CAG, IX, 1882, p. 291-292. V. aussi GÉMINOS, Introduction
aux Phénomènes, éd. et trad. G. Aujac, CUF, Paris, Belles-Lettres, 1975, p. 111-113.
15. Ibid., p. XXII-XXIV.
16. Dans son commentaire aux Coniques d’Apollonius (éd. J. L. Heiberg, vol. II, p. 170,
l. 25-26); notons qu’il se réfère au Livre VI de l’ouvrage qui devait donc avoir une certaine extension. Pappus le cite sous le titre Ó τòν µαθηµáτων τáξισ (Coll. math., L. VIII, éd. F. Hultsch,
p. 1026, l. 8-9), sans doute une partie introductive, d’où provient notre classification.
Página 8
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Le principe qui gouverne la classification de Géminus 17 est l’opposition
entre les mathématiques qui traitent des intelligibles seulement (arithmétique et géométrie) et celles qui traitent (en outre ?) des choses sensibles
(mécanique, astronomie, optique, géodésie, canonique et logistique). Cette
opposition est certainement à rattacher à la distinction ontologique fondamentale de la philosophie de l’Ancienne Académie entre sensibles (α¸σθητá)
et intelligibles (νοητá). Avant de présenter chacune des huit disciplines
mathématiques, ainsi que leurs subdivisions, Géminus-Proclus prononce un
certain nombre d’exclusions du champ des mathemata (n’oublions pas le
sens premier et général du terme, « connaissances apprises »). Certaines disciplines comme la tactique, l’histoire ou la médecine font un usage occasionnel et instrumental de résultats mathématiques. Leurs praticiens ne doivent
cependant pas être considérés comme des mathématiciens. Il s’agit donc
d’un système fermé. Après ces généralités, il reprend chacune des spécialités, dans un ordre un peu différent (cf. le schéma ci-dessous). Il commence,
comme il se doit, par les mathématiques « pures », d’abord la géométrie, puis
l’arithmétique (ce qui ne correspond pas à la hiérarchie habituelle). Ces deux
sciences possèdent des objets définis (figures et nombres) et c’est également
en termes d’objets — et seulement en termes d’objets — que sont distinguées leurs sous-espèces 18.
Géodésie et logistique (i.e. arithmétique appliquée) sont dites analogues
(νáλογον) aux précédentes. On a donc une proportion : ce que la géométrie
est à la géodésie, l’arithmétique l’est à la logistique. Il est difficile de parler
des objets de ces deux sciences, sauf à dire qu’il s’agit des sensibles, en tant
qu’ils participent à la forme et à la quantité. Les rapports internes aux couples ne sont toutefois pas du même ordre. Dans le cas de la géodésie, il s’agit
de recourir à des approximations, ou, si l’on préfère, à une géométrisation
approchée des sensibles. Dans celui de la logistique, on enfreint les principes mêmes de l’arithmétique, à savoir l’insécabilité de l’unité et l’impossibilité de différencier celles qui composent un nombre 19.
17. Pour des traductions françaises, voir Les Commentaires sur le Premier Livre des
Eléments d’Euclide, trad. franç. P. Ver Eecke, 1948. Réimp. Paris, A. Blanchard, p. 31-36 ou
GÉMINOS, op. cit., p. 114-117.
18. Seule la distinction géométrie plane/stéréométrie a une certaine pertinence par rapport
à la pratique des mathématiciens. C’est sans doute ce qui justifie l’inversion de l’ordre « géométrie-arithmétique » puisque les prétendues divisions de l’arithmétique (en théorie des nombres linéaires, plans et solides) s’en inspirent. A son tour, cette inversion justifie l’ordre à l’intérieur des deux couples qui suivent : géodésie-logistique ; optique-canonique.
19. Cf. les Df. VII. 1-2 des Éléments d’Euclide.
Página 9
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Après l’analogie, la parenté: optique et canonique sont filles (κγονοι) de
l’arithmétique et de la géométrie. La deuxième a un objet clairement identifié par son nom même: la division du canon musical, et ne connaît pas de
subdivisions. Quant aux subdivisions de l’optique (optique proprement dite,
catoptrique, scénographie), elles ont en commun de rendre compte (par
démonstration) de ce qui se montre (τà φαινóµενα) en ce que cela peut avoir
de trompeur.
Suit la mécanique : seule indication différentielle par rapport à ce qui
précède en termes d’objets, elle s’intéresse aux choses sensibles et matérielles (περì τà α¸σθητà καì τà νυλα). Il n’y a pas vraiment de définition de la
mécanique par son objet: les deux premières sous-espèces sont désignées à
partir du type d’engins qu’elles construisent, des moyens qu’elles utilisent,
car la mécanique désigne aussi une partie de la technique des machines. Cela
s’applique nettement moins bien à la théorie des équilibres et des centres de
gravité ou même à la sphéropée. L’artificialité qui accompagne la notion aristotélicienne de mécanique est déclinée ici un peu différemment : deux des
espèces de la mécanique sont présentées comme des imitations (κατà
µíµησιν). La thaumatopoïéique (fabrication de dispositifs merveilleux) et la
sphéropée imitent les êtres animés (τοùσ µψúχουσ) : elles constituent une
sorte de parodie de physique. La mécanique est la seule des huit sciences
pour laquelle Géminus mentionne des noms : Archimède — Ctésibios —
Héron 20, comme si la mécanique se définissait par les mécaniciens ! De fait,
le rôle d’Archimède dans la constitution de la mécanique comme science
mathématique deviendra une question très débattue à la fin de l’époque hellénistique et au début de la période romaine 21. A l’inverse, il est bien précisé que l’astronomie est étroitement liée à la physique.
La progression globale de la présentation de Géminus pour les six espèces qui traitent des choses sensibles suit donc une implication physique
20. Sans doute un ajout de Proclus. Il est certainement aussi responsable de la référence au
Timée (op. cit., 41, 12).
21. V. B. VITRAC, « Mécanique et mathématiques à Alexandrie: le cas de Héron », OriensOccidens, à paraître (2005).
Página 10
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)croissante : d’abord celles pour lesquelles on ne retient que des « caractéristiques » mathématiques : forme et quantité (géodésie, logistique) ; puis celles pour lesquelles on tient compte de l’organe de perception des « objets »
(vue : optique, et ouïe: canonique); enfin celles qui se confrontent à des sensibles corporels, inanimés pour la mécanique, animés en astronomie. Pour
conclure provisoirement sur le schéma géminien, ajoutons deux remarques:
1. Il procède d’emblée par une division binaire et les Modernes sont de
ce fait tentés de recourir à leurs catégories telles les oppositions « science –
technique » ou mathématiques « pures » versus « appliquées », dans lesquelles les premiers termes sont censés être utilisés de manière instrumentale
dans la mise en œuvre des seconds. La distinction entre l’arithmétique et la
géométrie d’une part et leurs usages en logistique et géodésie dans la classification de Géminus est certainement ce qui s’en rapproche le plus. Mais,
dans le champ des mathématiques tel qu’il apparaît avec la distinction de
huit branches principales, mieux vaudrait distinguer trois sortes de disciplines : (i) celles qui s’appliquent seulement aux intelligibles (arithmétique,
géométrie); (ii) leurs applications instrumentales (logistique, géodésie); (iii)
des spécialités qui, pour dépendantes qu’elles soient des résultats de l’arithmétique et de la géométrie, n’en sont pas moins des spécialités scientifiques
autonomes. A ma connaissance, rien d’aussi développé n’a existé dans les
autres civilisations anciennes qui ont pourtant développé des mathématiques parfois très sophistiquées. L’astronomie, l’harmonique, l’optique et la
mécanique vont bien au-delà d’usages instrumentaux que l’on trouve parfois dans ces cultures, lesquelles ne font pas de distinctions tranchées entre
ce qui relève de la nature, par exemple l’étude du Ciel et des astres, seule
discipline assez universellement attestée, et ce qui porte sur des artefacts et
sur les pratiques sociales (constructions, arpentage, comptabilité…). Le
regroupement opéré par Géminus est par conséquent un peu forcé. Il faut
certainement y reconnaître une influence platonicienne, nous y reviendrons.
2. Il faut être reconnaissant à Proclus de nous avoir conservé ce témoignage détaillé et il faut en tenir compte dans l’évaluation que l’on porte sur
son attitude vis-à-vis des mathématiques. Il ne s’est pas contenté des sciences du quadrivium comme l’ont fait la plupart des autres médio- et néo-platoniciens mais s’est attaché à présenter le schéma le plus large que les
Anciens aient élaboré. Sans doute avait-il confiance dans les ressources de
son épistémologie pour rendre compte de tous ces développements.
III
En ce qui concerne le quadrivium, Proclus commence par résumer ce
que l’on trouvait déjà dans l’Introduction arithmétique de Nicomaque de
Página 11
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)« Certes, ceux qui cultivent les mathématiques me semblent bien discerner ; et il
n’y a rien d’absurde qu’ils pensent correctement ce qu’il en est au sujet de chaque
chose. Car ayant fait preuve d’un bon discernement en ce qui concerne la nature
des totalités, ils doivent bien voir ce qu’il en est des choses particulières. Ainsi en
ce qui concerne les vitesses des astres, leurs levers et leurs couchers, ils nous ont
transmis des évaluations sûres, ainsi qu’au sujet de la géométrie et des nombres
{et de la sphérique} (καì περì γαµετρíασ καì ριθµòν {καì σφαιρικσ}), et, non
le moindre, au sujet de la musique (καì οÇχ Ôκιστα περì µωσικσ). Car ces
connaissances paraissent sœurs, puisqu’elles sont tournées vers les deux formes
primordiales de ce qui est, qui sont sœurs » 23.
L’intérêt de la présentation de Nicomaque réside dans le fait qu’il s’agit,
non d’une simple énumération, mais d’une articulation raisonnée à partir
de trois oppositions polaires. La distinction fondamentale est mérologique :
il y a deux types de composition d’un tout à partir de ses parties, soit divisé,
de manière juxtaposée, comme en un tas, soit de manière unifiée et en état
de cohésion. Aristote indique une division comparable de la quantité entre
ce qui est, en puissance, divisible en choses non continues et ce qui l’est en
choses continues 24. Cette distinction, bien établie, gouverne aussi la distinction des Livres géométriques (I-VI + XI-XIII) et arithmétiques (VII-IX) des
Éléments d’Euclide. Les sous-distinctions internes à ces deux modes d’êtres:
« en soi/en relation » ; « en repos/en mouvement » ne sont pas homogènes.
Elles tirent vraisemblablement leur origine de discussions platoniciennes.
On peut résumer l’ensemble sous la forme d’un tableau :
22. Cf. Procl., In Eucl. I, éd. Friedlein, p. 35, l. 21-p. 36, l. 8, Nicom., Intr. arith., éd. Hoche,
p. 4, l. 13-p. 6, l. 7, Jambl., In Nicom. Ar. intr., éd. Pistelli, p. 7, l. 2-p. 9, l. 1. Les notions utilisées par ces trois auteurs, les désignations des quatre sciences sont les mêmes. Mais certains
termes, notamment ceux qui désignent les objets de la géométrie et de la sphérique sont un peu
différents. Proclus est plus proche de Jamblique que de Nicomaque.
23. DIELS & KRANZ, 1985, t. I, p. 431, l. 36 – 432, l. 8. Diels a confronté Nicom., Intr. arith.,
L. I, III, 4, éd. Hoche, p. 6, l. 17 – 7, l. 2 et Porphyre, Commentaires aux Harmoniques de
Ptolémée, éd. Düring, p. 56. l. 2-10.
24. V. Met., ∆, 13, 1020 a 10-11. En Catégor., 6, 4 b 20 il distingue τò διωρισµéνον et τò
συνεχéσ.
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Gérase, peut-être en utilisant la « paraphrase » de Jamblique 22, puis, sans
doute mécontent de ce que le premier avait donné des exemples sensibles
(vivant, arbre, tas…), il entreprend une nouvelle justification du quadrivium, à partir de l’exposé du Timée, en conformité avec la lecture néo-platonicienne du pythagorisme.
Nicomaque invoquait lui aussi ses autorités: Androcyde le pythagoricien,
Archytas de Tarente, l’auteur de l’Épinomis (qu’il identifie à tort avec
Platon) et enfin Platon lui-même (Livre VII de la République). De fait, il se
place directement dans la lignée d’Archytas dont il prétend citer le début
d’un écrit. Il livre ainsi ce qui constitue l’une des versions du fragment DK
Página 12
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)[ÊTRES]
DISCRETS
279
CONTINUS
διÛρηµéνα
Óνοµéνα καì λληλουχοúµενα
πειρα
πλÒθοσ
µéγεθοσ
πεπερασµéνα
ποσóν
en soi / en relation
καθH αυτó / πρòσ λλο
πηλικóν
non mû / mû
ν µονÞ καì στáσει
INDETERMINEE
DETERMINEE
/
ν κινÐσει καì περιφορ
Géométrie / Sphérique
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Que ce schéma ait été désigné comme pythagoricien ne doit pas surprendre, compte tenu de son environnement textuel. Le début de l’Introduction
se place sous le patronage de Pythagore, même si les doctrines présentées
sont platoniciennes, et la présentation du quadrivium se referme avec la citation du fragment d’Archytas. Nicomaque a sans doute perçu que son schéma
suggérait un certain éclatement du système des sciences mathématiques, ce
qu’il s’efforce d’atténuer de deux manières. Il proclame l’unité de l’ensemble des quatre disciplines en citant un passage de l’Épinomis 25, où il croit
lire une telle affirmation; il souligne que toutes ces sciences sont comme des
échelles et des ponts, qui permettent de faire passer notre pensée des sensibles aux intelligibles.
Cela dit, la fidélité de Nicomaque vis-à-vis de ses sources n’est pas vraiment exemplaire. Puisqu’il cite le Livre VII de la République, il aurait dû
présenter, à l’instar de Théon de Smyrne dans son Expositio, cinq sciences,
et non pas quatre. Sans doute était-il difficile de justifier la distinction « géométrie/stéréométrie » selon un critère ontologique. De même, pour les quatre sciences retenues, il n’a pas conservé l’ordre platonicien. En rapprochant
arithmétique et musique d’une part, géométrie et sphérique d’autre part, il
renforce la prégnance de son critère mérologique et il produit aussi une articulation plus proche de la description aristotélicienne. Plus gênante encore
est sa manière de transmettre le fragment d’Archytas. D’abord il n’a pas
conservé le dialecte dorien maintenu dans la version de Porphyre. Diels
retient donc celle-ci, mais en la complétant à l’aide de Nicomaque! Notons :
• que là où Porphyre dit « au sujet des nombres » (ριθµòν), Nicomaque
cite l’arithmétique ;
• que la mention de la sphérique n’existe pas chez Porphyre ;
25. 991 e–992 b, désigné comme treizième livre des Lois que certains, dit Nicomaque, appellent le philosophe.
Sciences correspondantes Arithmétique / Musique
Página 13
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)• que la séquence « en ce qui concerne les vitesses des astres… couchers » (περí τε δÑ τσ τòν στρων ταχυττοσ ... δυσíων) ne se trouve
pas chez Nicomaque ;
• enfin, que le commentaire ontologique « puisqu’elles sont tournées
vers les deux formes primordiales de ce qui est, qui sont sœurs » est
absent du texte de Porphyre !
Outre les substitutions, qui pourraient paraître bénignes, Nicomaque a
fortement manipulé le texte. Il a supprimé la séquence sur les astres et lui a
substitué la sphérique, insérée en avant-dernière position ; d’où une complète homogénéisation des désignations des quatre disciplines dans le fragment cité, avec celles qu’il a lui-même données juste avant. Ajoutons que
« sphérique », dans le contexte du IVe siècle avant notre ère, voire plus tôt si
Archytas parlait de certains de ses prédécesseurs, fait totalement anachronique. Surtout, Nicomaque change le sens de la dernière phrase, peut-être
même de l’ensemble du texte. En rapprochant sphérique et musique, ce sont
elles — et peut-être seulement elles — qui sont qualifiées de sciences sœurs.
Ce qui devient un évident clin d’œil à l’affirmation similaire de Platon (pour
« astronomie » et « harmonique »), au Livre VII de la République (530 d8),
placée sous le patronage des pythagoriciens explicitement nommés!
Si on garde le texte de Porphyre, ce pourrait être l’ensemble des sciences mathématiques qui forment une famille. On peut même aller plus loin.
Si Platon a raison dans l’identification des sciences sœurs, il faut comprendre qu’il est fait ici mention de deux spécialités seulement: d’une part une
étude du cosmos (vitesses, levers et couchers des astres, mesure de la Terre
— un sens possible de « géométrie » 26 — et les nombres que cela implique:
périodes, éloignements relatifs, mesures), d’autre part, la musique, objet de
l’exposé qui suit 27 ! Qu’il faille y lire une classification quadripartite des
sciences ne va donc plus de soi. Cette lecture n’a d’autre justification que
l’interprétation confirmative de Nicomaque. L’enracinement « ontologique »
du propos d’Archytas, qui découle du dernier membre de phrase, est lui
aussi, et malgré Diels, le résultat d’une des manipulations que l’auteur de
l’Introduction a fait subir au texte.
IV
A la charnière des premiers siècles avant et après notre ère — l’époque
de Géminus —, les modalités de l’éducation générale — l’γκúκλιοσ παιδεíα
— deviennent l’objet de discussions très nourries. Avec Nicomaque (début
du IIe siècle), le quadrivium est constitué en tant que tel. Il est disponible
26. Cf. Aristophane, Nuées, v. 200-216.
27. L’étroitesse du sujet traité comparativement à la cosmologie, si l’on suit l’interprétation
que je donne ici, justifie le très rhétorique « et non le moindre » (οÇχ Ôκιστα).
Página 14
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)pour composer, avec les trois spécialités du trivium (grammaire, rhétorique
et dialectique), le cycle des sept arts libéraux. Celui-ci, en tant que modèle
d’éducation proposé « aux hommes libres » est formellement attesté au IVe
siècle de notre ère dans le néoplatonisme latin. On peut vouloir faire la différence entre deux ordres de questions, selon qu’on envisage le quadrivium
comme une réalité socio-éducative ou comme un schéma idéal 28. En tant
que réalité éducative, il a sans doute existé dans les écoles du moyen, puis
du néo-platonisme, mais non pas comme forme généralisée de l’éducation.
Ainsi, à l’époque impériale, alors qu’il y a institution de l’enseignement des
disciplines du trivium, rien de tel n’existe pour celles du quadrivium. Par
conséquent, celui-ci n’existait probablement pas en tant que réalité éducative générale à l’époque hellénistique, même si les modalités réelles de l’enseignement scientifique de cette période nous sont bien mal connues. Une
chose est sûre : le quadrivium, en tant que description d’un ensemble de
savoirs mathématiques, n’est pas une invention de l’Antiquité impériale ou
tardive car on le trouve à plusieurs reprises chez Platon, notamment dans le
programme éducatif du Livre VII de la République 29. Ceci pouvait conforter l’hypothèse de Nicomaque, Jamblique et Proclus quant à l’origine pythagoricienne du système à quatre sciences.
Si les différentes descriptions anciennes des savoirs mathématiques qui
nous sont parvenues proviennent d’un contexte philosophique, les questions
qu’elles soulèvent vont bien au-delà, d’abord, parce qu’aussi bien chez
Platon que chez Aristote, la réflexion sur le sujet s’appuie sur la réalité des
pratiques des mathématiciens de leurs temps, ensuite, parce que cette mise
en ordre raisonnée des savoirs s’inscrit dans une entreprise anthropologique
beaucoup plus vaste, qui concerne l’ensemble des activités humaines. Déjà
au Ve siècle avant notre ère, les historiens, les médecins et les auteurs du théâtre athénien partagent cette idée que l’espèce humaine en tant que telle se
caractérise par sa maîtrise progressive de ce qu’on appellera ensuite
« science » et « technique ». Ce cadre très général est, par exemple, totalement
explicite dans l’Épinomis 30. D’où un intérêt pour les énumérations des
τéχναι sous forme de listes, leur origine (πρòτοσ εÃρετÐσ/emprunt/don
divin), leur inscription dans une série d’oppositions réglant les différentes
modalités de l’action et la connaissance, par exemple les oppositions
τéχνη/τúχη, τéχνη/ πιστеη, leur articulation en sous-spécialités…
28. V. I. HADOT, Arts libéraux et Philosophie dans la pensée antique, Paris, Études
Augustiniennes, 1984.
29. Selon I. Hadot, ce programme a été abandonné par l’Académie dès l’époque d’Arcésilas
et de Carnéade (vers 260a). Il est réintroduit seulement dans la nouvelle Académie, à l’époque
de Cicéron.
30. V. 974 d 8–976 b 5 (arts visant la satisfaction des nécessités, l’agrément, arts du secours)
et 990 c 5–992 a 6 (arithmétique, géométrie, stéréométrie, astronomie et musique).
Página 15
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Le point de départ de cette réflexion réside sans doute en partie dans le
fait que les termes πιστеη et τéχνη sont mis en discours dans les plus
anciens témoignages comme le savoir ou l’expertise d’un agent. Cela vaut
encore dans certains passages de Platon et dans les définitions d’Aristote et,
sans doute, cela ne sera jamais perdu de vue. Il n’y a d’ailleurs pas de raison
à cela. Mais avec le développement considérable et la diversification des pratiques savantes et techniques, on a sans doute perçu la nécessité, au-delà de
l’unité subjective du polymathe, de pratiquer certains découpages et regroupements, bref d’objectiver des disciplines. Et, pour pallier le risque d’un
éventuel éclatement, de spécialisation outrancière, il a fallu, dans le même
temps, exhiber des relations mutuelles entre spécialités ainsi constituées, par
exemple, décrire une communauté (κοινωνíα) des sciences mathématiques.
Ceci peut se faire de différentes manières. On peut se référer à l’histoire,
mais le développement empirique des différentes recherches risque d’être
quelque peu chaotique. On pourrait chercher les fondations du côté des
facultés humaines. C’est ce que feront les auteurs de l’Encyclopédie au XVIIIe
siècle 31. Dans le cas des disciplines mathématiques telles qu’elles sont décrites par les philosophes grecs du IVe s., les sciences se distinguent et s’articulent d’abord en fonction de la nature de l’objet sur lequel elles portent.
C’est l’un des usages habituels qu’en font les dialogues socratiques,
jusqu’au Gorgias, lorsqu’ils cherchent à déconsidérer ce qu’ils présentent
comme les généralités des sophistes et des rhéteurs. L’argument commence
généralement avec des τéχναι productrices. Les spécialités mathématiques
sont là pour montrer que cela vaut aussi pour les disciplines intellectuelles
qui ne fabriquent pas leur objet. Ce critère ontologique, que l’on retrouve
dans les classifications, fonctionne plutôt bien pour l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, l’harmonie, autrement dit les sciences du quadrivium;
cela fonctionne également avec l’optique ainsi qu’avec les sous-espèces de
ces différentes sciences. Cela marche nettement moins bien — c’est un
euphémisme — avec la mécanique. Quant aux relations mutuelles, les classifications elles-mêmes sont un peu décevantes. Pour l’essentiel elles se
contentent de métaphores familiales: « sciences sœurs », dans le quadrivium;
sciences dites « filles » (κγονοι) d’autres sciences, chez Géminus. En revanche les programmes éducatifs renforceront la communauté de ces disciplines à l’aide de critères « externes », par exemple en leur assignant une
méthode et un projet commun — la connaissance dianoétique 32 et une fonc31. V. D’ALEMBERT, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, Paris, Vrin, en particulier la
description du système figuré des connaissances humaines, p. 180-181, commandée par la distinction : Mémoire-Raison-Imagination. Pour les mathématiques (p. 169-171) cela lui permet
tout de même d’intégrer, pratiquement sans variations, certaines portions de la classification
de Géminus !
32. Les plus optimistes y verront une préfiguration d’une classification par les « facultés ».
Página 16
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)tion propeudétique à la dialectique chez Platon — ou en en limitant l’accès,
par exemple à l’élite des gardiens-philosophes dans le Livre VII de la
République. Le Philèbe, moins extrémiste, procède un peu différemment.
Après avoir montré que le champ des τéχναι s’organise selon deux pôles (55
d5-56 c7), l’un qui représente la part de conjecture, d’exercice et d’expérience accumulée, l’autre qui correspond à la quantification, Socrate distingue (56 c8-57 e2), au sein même des arts mathématiques, deux parties selon
qu’ils sont pratiqués par le vulgaire (Ó τòν πολλòν) ou le philosophe (Ó τòν
φιλοσοφοúντων).
Isocrate unifie lui aussi les mathématiques — il mentionne les calculs, la
géométrie et l’astronomie — par leur finalité et leurs destinataires, quand
bien même ses choix sont très différents de ceux de Platon. Il ne s’agit pas
de souligner le caractère intelligible des objets mathématiques, mais les vertus pédagogiques qu’ils possèdent, au même titre que l’éristique, en tant
qu’exercices intellectuels. L’opposition « jeunes/hommes faits » sous-tend
son analyse : ce sont des activités à réserver à la jeunesse qu’il serait ridicule
de poursuivre trop longtemps. L’homme fait doit s’occuper des affaires privées et publiques 33. Xénophon soutient une position analogue, encore plus
étroite, tout en se réclamant de l’enseignement de Socrate 34 ! Pour nos trois
auteurs athéniens, les considérations sur les sciences mathématiques interviennent dans un contexte pédagogique, et donc politique. C’est pourquoi,
malgré leurs nuances, les programmes de la République et des Lois mêlent
inextricablement, d’une part, des considérations épistémologiques (idéalités des objets mathématiques) et philosophiques (opposition de ce qui est
toujours et de ce qui toujours devient, de la perception et de l’intellection)
et, d’autre part, des remarques d’ordre sociologique (distinction de l’élite
philosophique par opposition à la foule ou aux praticiens) et prescriptif (pratiquer les sciences pour elles-mêmes, voire pour une fin plus élevée encore,
et non selon une visée utilitaire). Entre Xénophon et Platon, il s’agit aussi
de savoir qui est le véritable héritier de Socrate.
V
Si tel est le cadre général dans lequel apparaissent différentes énumérations des sciences mathématiques, voire des classifications sous forme de
programme raisonné, reste à déterminer les conditions historiques dans lesquelles elles ont été élaborées et quelle a été l’attitude des mathématiciens.
Ce qui suppose l’examen d’un problème préalable: cela a-t-il un sens de spéculer sur la différence entre « mathématiciens » et « philosophes », de suppo33. V. Busiris, § 23 ; Antidosis, § 261-265 ; Panathénaïque, § 26-30.
34. V. Mémorables, IV, VII, § 2-9.
Página 17
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)ser qu’il existait déjà, au IVe siècle avant notre ère, voire avant, une division
du travail intellectuel et une spécialisation si nettes qu’elles permettent l’utilisation de telles étiquettes sans qu’il s’agisse d’un grossier anachronisme.
Les historiens des sciences ne se sont pas toujours embarrassés de cette question. Ainsi, au début du XXe siècle, l’idée de « philosophe-géomètre » en
Grèce ancienne — sans doute fallait-il comprendre « pythagoricien » ou « platonicien » — était assez largement partagée.
Le fait qu’il y ait eu, dans la culture grecque, une interaction forte, continue et réciproque entre mathématique et philosophie, depuis les Milésiens
et les Éléates jusqu’aux néo-platoniciens, n’a été remis en cause qu’assez
récemment, à la suite des travaux d’historiens anglo-saxons, d’abord Otto
Neugebauer en ce qui concerne l’astronomie, puis Wilbur Knorr pour les
mathématiques au sens étroit du terme. Cela dit, admettre, à la suite de ces
auteurs, qu’il a existé une spécialisation scientifique indépendante des questionnements philosophiques n’interdit pas de penser qu’il s’agit d’un processus. Leurs analyses se fondent, pour l’essentiel, sur l’analyse des traités
techniques conservés des époques hellénistique et impériale. Reste donc la
possibilité de s’interroger sur les débuts de cette relative autonomie. Qu’en
était-il au Ve siècle avant notre ère ?
Clairement il s’agit d’un cas particulier du problème de la « disciplinarisation » des savoirs. Marie-Laurence Desclos a récemment repris cette thématique. Elle souligne qu’à partir du milieu du Ve siècle, certaines τéχναι,
notamment la médecine et la rhétorique, ont revendiqué leur singularité en
tant que savoirs, que cela n’allait pas de soi et ne valait pas pour l’³στορíα.
On remarquera toutefois que l’histoire ne sera jamais véritablement considérée comme une τéχνη. Sans doute faut-il introduire une distinction entre
les savoirs qui peuvent prétendre jouer un rôle prépondérant dans l’éducation : poésie, histoire, rhétorique et philosophie d’un côté et, de l’autre, les
τéχναι, toujours associées à la notion de savoir spécialisé. C’est ce qui permet de regrouper, sous une même étiquette, des choses aussi variées que les
métiers artisanaux ou artistiques, la médecine, la géométrie, l’astronomie 35… En fait, selon M.-L. Desclos, la division du champ du savoir en territoires distincts doit beaucoup à Platon 36. Qu’en est-il des spécialités
mathématiques ?
Si l’on suit les auteurs de l’Antiquité tardive, le schéma global du début
des mathématiques est à peu près le suivant : les spécialités mathématiques
ont été inventées par les Barbares pour satisfaire certaines nécessités ; des
35. Ce que fait Théétète (146 c8-d2) en associant les sciences mathématiques, l’art des cordonniers et toutes les « techniques démiurgiques » (δηµιουργαì τéχναι). S’ensuit la réplique
ironique de Socrate (v. supra, n. 2).
36. M.-L. DESCLOS, Aux marges des dialogues de Platon, Grenoble, Jérôme Millon, 2003,
p. 6, 8, 63-64 et tout particulièrement la section p. 154-163.
Página 18
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)sages-voyageurs les ont rapportées en Hellade (les candidats les plus fréquents sont Thalès et Pythagore, mais il y a aussi Œnopide de Chio,
Démocrite, Eudoxe…). Surtout, Pythagore en a fait un schéma éducatif : le
quadrivium. La « disciplinarisation » est donc antérieure à Platon. Peu d’historiens acceptent aujourd’hui ces mythes d’origine. Au demeurant, ils ne
répondent pas à notre question car, quelle que soit la contribution que l’on
reconnaisse aux anciens pythagoriciens, il sera difficile d’y voir des scientifiques totalement détachés des spéculations philosophiques. La même remarque vaudra, non seulement pour les premiers Milésiens (Thalès,
Anaximandre), mais aussi pour des personnages comme Démocrite,
Archytas et Eudoxe — dont la chronologie est à peu près parallèle à celle de
Socrate, Platon et Aristote ! — et que la tradition présente à la fois comme
mathématiciens et philosophes.
Mais nous possédons deux ou trois portraits dans lesquels il est tentant
de reconnaître de « purs » mathématiciens et ce, dans des dialogues de
Platon, qui plus est dans des passages où les sciences du quadrivium sont
explicitement énumérées. Il s’agit du sophiste Hippias d’Élis et des géomètres Théodore de Cyrène et Théétète d’Athènes. Le cas de ce dernier,
contemporain et ami de Platon — la tradition rapporte même qu’ils ont l’un
et l’autre étudié la géométrie avec Théodore — est un peu plus délicat si l’on
admet qu’il a appartenu à l’Académie, davantage encore s’il a participé à des
discussions du genre de celles que le Théétète et le Sophiste mettent en
scène. En revanche, Hippias, d’après le portrait qu’en brosse Platon, est un
sophiste certes polymathe, mais pas philosophe. De même Théodore, présenté comme un disciple de Protagoras, est peu porté, à cause de son âge ditil, aux discussions philosophiques 37. Aucun des deux n’est pythagoricien.
Pourtant Platon décrit leurs activités mathématiques à l’aide du schéma quadripartite :
« S. : N’est-il [Théodore] pas géomètre (γεωµετρικóσ) non plus ? Théét. : Il l’est,
Socrate, sans aucun doute ! S. : Est-ce qu’il n’est pas aussi astronome (στρονοµικóσ), calculateur (λογιστικóσ), harmonicien (µουσικóσ), savant en tout ce qui
est du ressort de la culture (êσα παιδεíασ χεται) ? Théét. : Ma foi ! C’est bien mon
avis ! S. :… Or ça, dis-moi, de Théodore tu apprends (µανθáνεισ), je suppose, certaines choses de géométrie (γεωµετρíα) ?… Et aussi certaines de celles qui se rapportent à l’astronomie, l’harmonie également et le calcul (περì στρονοµíαν τε
καì ρµονíασ καì λογισµοúσ) ? » 38.
Que certains intellectuels non-philosophes, appartenant à (ou proches
de) la première Sophistique, aient pu jouer un rôle dans la mise en disci37. V. Theaet., 146 b1-4.
38. Theaet., resp. 145 a5-8 et 145 c7-d3: trad. L. Robin. Paris, Gallimard, 1950, vol. II, p. 8788. Pour Hippias, les choses sont plus compliquées (v. infra), mais Platon utilise le schéma quadripartite à son propos dans le Protagoras.
Página 19
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)pline des mathématiques, en liaison avec le renouveau éducatif auquel on
associe ce mouvement, est une hypothèse plausible. Relisons également le
témoignage du Protagoras, à propos d’Hippias :
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Il existe d’autres indices : les tentatives de quadrature du cercle attribuées par Aristote à Antiphon et Bryson (quand bien même il les juge agéométriques) ; le fait qu’Isocrate puisse mentionner l’astronomie, le calcul et la géométrie comme composantes recommandables pour l’éducation
dans son Busiris, vers 390, donc probablement avant la fondation de
l’Académie. Citons enfin la réfutation des géomètres, qu’Aristote attribue
à Protagoras, et qui témoigne que ce mouvement ne parlait pas d’une seule
voix sur ces questions 40. C’est d’ailleurs ce que Platon fait dire au sophiste
d’Abdère dans le dialogue qui porte son nom. Toutefois, s’il paraît permis
de parler de mathématiciens non-philosophes, il ne s’agit pas de spécialistes, à l’exception possible du seul Théodore. Leur polymathie et la variété
de leurs préoccupations intellectuelles sont précisément l’un des reproches
que Platon leur adresse. Si l’on admet cette hypothèse, on comprendra que
Platon se soit intéressé à cet embryonnaire système des sciences, qu’il ait
voulu le reprendre à son compte, tout en exigeant une profonde réforme
des disciplines concernées et en leur proposant une finalité différente.
Réforme que l’Antiquité tardive attribue à Pythagore ! En rattachant ce
schéma éducatif aux pythagoriciens, on a du même coup éliminé les sophistes du paysage.
Ce genre d’hypothèses est difficile à éprouver. Cela dit, on peut du moins
montrer que le quadrivium n’était pas la seule façon de présenter les sciences mathématiques aux Ve-IVe siècles. Il ne s’agissait donc pas d’un système
canonisé depuis des décennies. Il existe un ensemble de textes, y compris
platoniciens, qui mentionnent seulement trois sciences mathématiques: calcul ou arithmétique, géométrie ou métrétique et astronomie. La musique en
est soit totalement absente, soit rattachée aux études littéraires 41. Deux
39. V. Protagoras, 318 d9-e4. Trad. L. Robin. Paris, Gallimard, 1950, vol. I, p. 85.
40. Met., B, 2, 998 a3-4.
41. Attestent la première possibilité : Euthydème, 290c, Phèdre, 274 c5-d2 ; Gorgias, 450c451 c5 ; Lois, 817 e5-9 ; Isocrate, Busiris, § 23 ; Xénophon, Mémorables, L. IV, Ch. 7, 2-9 ;
Aristoxène de Tarente, Harmoniques, Livre II, préface. Quant à la seconde possibilité, elle est
illustrée dans deux autres témoignages platoniciens concernant Hippias d’Élis (Hipp. mai, 285
b5-d5 ; Hipp. min., 366c5-368 d6) et dans le catalogue des œuvres de Démocrite établi par
Thrasylle et transmis par Diogène Laërce (Vies, L. IX, § 47-48).
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« Les autres sophistes en effet font du mal à la jeunesse; car, alors que celle-ci s’est
éloignée des disciplines spéciales (τéχνασ), ils l’y ramènent contre son gré et la précipitent dans l’étude de spécialités (ε¸σ τéχνασ) en leur enseignant le calcul, l’astronomie, la géométrie, la musique (λογισµοúσ τε καì στρονοµíαν καì γεωµετρíα
καì µουσικÑν διδáσκοντεσ) — ce disant, il tourna les yeux du côté d’Hippias » 39.
Página 20
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)lignes d’interprétation sont possibles. Ou bien il s’agit de listes sans prétention à former un système, et elles pourraient se rattacher au système quadripartite par synecdoque, ou bien il faut imaginer qu’il a existé une sorte de
« trivium » mathématique.
A l’appui de cette seconde hypothèse, on remarquera que la mention des
Lois (817 e5-9) se rapporte à un programme éducatif, cette fois pour les hommes libres d’une nouvelle colonie et non pas pour les gardiens-philosophes
d’une Cité idéale, et qu’il est donc difficile de l’expliquer par l’incomplétude
fortuite de l’énumération. On ajoutera à cela qu’Eudème de Rhodes a écrit
les histoires de ces trois disciplines mathématiques seulement, sans doute
parce que ce sont celles qu’Aristote considérait comme « hégémoniques ». A
certains égards, on peut même dire que ce « trivium » mathématique se
retrouve dans l’Antiquité impériale et tardive, par exemple chez Ptolémée
et Proclus, quand ces auteurs nous expliquent qu’il y a trois « objets » mathématiques : le nombre, la grandeur et le mouvement. La différence de traitement que subit la musique s’explique sans doute d’abord par l’ambiguïté du
terme, et par le fait que musique et gymnastique composaient l’étape élémentaire de l’éducation traditionnelle.
Clairement cet écart a été perçu par les Anciens eux-mêmes et a donné
lieu à une élaboration « historique » intéressante. Le point de départ en est
sans doute le fait que les témoignages du Phèdre de Platon et du Busiris
d’Isocrate se situaient en milieu égyptien. D’où l’affirmation, rapportée par
Diogène Laërce (introduction, § 11) et déjà par Diodore de Sicile, que l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie ont été inventées par les Égyptiens.
Diodore précise même que les jeunes Égyptiens ne pratiquent ni la gymnastique, ni la musique. Autrement dit, ce ne sont pas des Grecs 42. Rien d’étonnant donc à ce que, dans leurs Vies de Pythagore, Porphyre, puis Jamblique,
expliquent que la géométrie a été découverte en Égypte — Jamblique fait
allusion à Hérodote —, l’arithmétique l’a été par les Phéniciens et la science
du ciel par les Chaldéens selon Porphyre, par les Égyptiens ou les Chaldéens
pour Jamblique.
Cette équitable répartition explique les multiples voyages de Pythagore
et justifie qu’on le considère comme l’inventeur du quadrivium.
Clairement, en effet, s’il a rapporté ces trois sciences en Grèce et les a perfectionnées, il en a ajouté une quatrième. Pour ces auteurs, la musique
mathématique (= la théorie des intervalles) est indubitablement son invention. C’est une belle histoire puisqu’aux trois sciences mathématiques d’origine barbare et empirique — l’arithmétique est née du commerce ; la géométrie de l’arpentage ; l’astronomie de la navigation et du calcul
calendérique — Pythagore aurait ajouté la moins utilitaire, la plus esthéti42. Cf. Biblioth. hist., L. I, § LXIX, 5 ; § LXXXI, 1-5 et 7.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)que et sans doute la plus divine des sciences du système quadripartite. La
découverte des rapports numériques associés aux intervalles musicaux fondamentaux peut bien entendu servir à fabriquer des flûtes justes mais, selon
les Pythagoriciens, le domaine privilégié dans lequel se manifestait cette
structure mathématique qui s’exprime dans la théorie des médiétés était la
cosmologie.
Pour revenir à l’époque classique, nous pouvons discerner chez certains
auteurs des Ve-IVe siècles encore une autre description des savoirs, conçue
selon trois niveaux que je qualifierai de cosmologiques : ce qui est sous la
terre, ce qui est dans le ciel, ce qui est sur la terre (la géométrie). Cette description est celle d’Aristophane, dans les Nuées. On la retrouve chez Platon
lui-même, dans le Théétète, quand il prétend citer Pindare et qu’il décrit la
διáνοια du philosophe qui étend partout « son vol, à ce qui est sous la terre,
à la surface de laquelle elle pratique la géométrie, comme, sur la voûte qui
domine le ciel, elle pratique l’astronomie… » ? 43 Moins systématique, l’auteur de l’Ancienne Médecine — un traité qui appartient à une couche
ancienne du corpus hippocratique — critique vertement ceux qui ont
recours aux hypothèses pour discourir sur les choses invisibles, par exemple
« au sujet des météores ou sous la terre » (I. 3). Une telle description n’est
pas vraiment en accord avec celles que proposent les schémas en trois ou
quatre sciences. A tout le moins il faut supposer que l’on a là des descriptions divergentes.
Tout aussi significatif que ce que l’on trouve chez Platon est ce qui en
est absent. Nous possédons des témoignages sur les débuts de l’optique, mis
en rapport avec la scénographie dans le théâtre attique à l’époque
d’Eschyle 44. Même si on récuse ces informations, les Météorologiques
d’Aristote montrent que certaines études d’astronomie et de météorologie
d’Hippocrate de Chio, actif vers 450-430a, faisaient appel à la notion
d’νáκλασισ du rayon visuel. Le Stagirite rapporte notamment plusieurs
explications portant sur la (sic) comète et sur la nature de la Voie lactée.
Parmi celles-ci, il discute sérieusement celle d’Hippocrate qui prétendait
rendre compte de la rareté des apparitions de la comète et de ce que l’on ne
pouvait pas observer sa chevelure à chaque fois 45. Son explication, en termes d’élévation au-dessus de l’horizon (ce qui supposait vraisemblablement
des trajectoires circulaires et un cosmos sphérique), était de nature géométrique et optique: l’apparition de la chevelure dépendait de la « rupture » des
43. Theaet., 173 e4–174 a1. Trad. L. Robin. Paris, Gallimard, 1950, vol. II, p. 132.
44. Voir VITRUVE, De architectura, Livre VII, préface, qui mentionne: Agatharcus, instruit
par le dramaturge athénien Eschyle, Démocrite (cf. Catalogue des écrits in Diogène LAËRCE,
Vies, IX. 4) et Anaxagore.
45. Météor., I, 6, 342 b 29 sq. ; en I, 8, 345 b 9 il mentionne une explication similaire pour
la Voie lactée ; Alexandre d’Aphrodise précise qu’elle était également due à Hippocrate.
Página 22
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)rayons visuels, à cause de l’humidité ambiante. Notons au passage que ce
sont les mêmes principes qu’Aristote mobilisera dans son explication de
l’arc-en-ciel (Hippocrate n’est cependant pas cité), dans le chapitre le plus
mathématisé de toute son œuvre conservée (Météorol., III. 5). En outre, la
tradition rapporte que Philippe d’Oponte, disciple et « secrétaire » de Platon,
avait composé, parmi d’autres écrits mathématiques, des Optiques et des
Catoptriques, chacun en deux Livres. Alexandre d’Aphrodise, quand il commente l’analyse aristotélicienne de l’arc-en-ciel, atteste que Philippe utilisait
le même genre d’explications qu’Aristote et Hippocrate. Apulée attribue la
théorie du rayon visuel issu de l’œil à Archytas, pour la distinguer des théories épicurienne et platonicienne 46.
Il paraît donc difficile de contester que des questions « optiques » existaient à l’époque de Platon et qu’elles intéressaient les géomètres. Celui-ci
n’y fait cependant jamais référence en tant que spécialité mathématique. A
l’inverse, il évoque ce genre de phénomènes comme exemples d’erreurs de
la vision, illustrant la faiblesse de la perception comme instrument de
connaissance. Quant à l’invention de la mécanique mathématique, elle est
rapportée au même Archytas de Tarente 47 et, sans être obligé de croire ce
qu’en dit Plutarque 48, on doit constater que cette discipline n’apparaît pas
non plus dans les dialogues. Sans doute cela s’explique-t-il par l’implication
matérielle de la mécanique.
Ce survol des témoignages confirme le développement considérable des
recherches mathématiques à l’époque de Platon et d’Aristote 49, ainsi que
des tentatives, variées, de décrire et d’organiser ces savoirs. Ces tentatives
sont sans doute à l’origine de nos deux classifications transmises par les
auteurs postérieurs. Celles-ci ont donc bien, au moins en un sens large, un
rapport avec l’activité des mathématiciens. Dans le cas de la classification
dite de Géminus, le lien est confirmé a posteriori par la comparaison avec
les traités conservés des époques hellénistique, puis impériale et tardive, et
ce, de deux manières :
• certaines spécialités correspondent à des titres d’ouvrages : Optiques ;
Mécaniques ; Harmoniques, attestés dès les débuts de l’époque hellénistique ; Arithmétiques, Logistiques, Géodésie utilisés dans
l’Antiquité tardive.
• La quasi-totalité des écrits mathématiques conservés se laisse ranger
dans l’une des cases de la classification de Géminus, parfois plusieurs
dans le cas des ouvrages de taille importante, par exemple les Éléments
46. V. DK 47 A 25.
47. Diogène LAËRCE, Vies, VIII, § 83.
48. Vie de Marcellus, 14. 9-11 ; Propos de tables, VIII, question 2, 718 E7-F4.
49. Cf. EUCLIDE, Les Éléments. Trad. et comm. par B. Vitrac. Collection Bibliothèque d’histoire des sciences. Paris, PUF, Volume 2 : Livres V à IX, 1994, p. 24, n. 64.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)d’Euclide (géométrie : L. I-VI + XI-XIII ; arithmétique : L. VII-IX)
ou la Collection mathématique de Pappus (géométrie : L. III-IV-V,
VII ; astronomie-optique : L. VI ; mécanique : L. VIII). C’est alors le
découpage interne en Livres qui respecte à peu près celui des spécialités distinguées par la classification. Il y a donc homologie entre ce
schéma et la manière dont les mathématiciens, non pas poursuivent
leurs recherches, mais rédigent leurs ouvrages. Les institutions savantes d’Alexandrie (la Bibliothèque?) ont peut-être canonisé ce mode de
rangement.
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Peut-on aller un peu plus loin et identifier ceux à qui l’on doit nos deux
classifications ? Les historiens des mathématiques grecques adoptent souvent la position suivante :
• Le quadrivium pythagoricien est… pythagoricien (cf. Archytas, DK
47 B 1). Platon le leur reprend (cf. la mention des sciences sœurs en
République, VII) et y ajoute la stéréométrie.
• La classification de Géminus représenterait un état plus tardif.
L’arithmétique et la géométrie auraient été dédoublées pour distinguer mathématiques « pures » et « appliquées » ; l’optique et la mécanique, sciences nouvelles de l’époque, auraient été ajoutées par souci
de complétude.
Pour certains historiens, la distinction entre nos deux classifications reflèterait les changements sociaux et politiques qui se sont opérés à la fin de
l’époque classique. Le quadrivium correspondrait aux mathématiques développées dans les cercles savants du monde des Cités, tandis que la classification de Géminus représenterait une extension analogue à l’élargissement de
l’horizon géographique consécutif aux conquêtes d’Alexandre. La mise en
place des monarchies hellénistiques et le développement du mécénat royal,
tel celui de la dynastie des Lagides à Alexandrie, soucieux d’applications pratiques, auraient bénéficié aux mathématiques qui traitent des sensibles, tout
particulièrement à la mécanique. Le géomètre se serait détaché du philosophe pour se rapprocher de l’ingénieur 50. D’autres, et ce n’est pas contradictoire, ont vu, dans l’élaboration de cette classification élargie, l’influence du
Lycée et d’Aristote 51, particulièrement attentif aux possibilités d’appliquer
les mathématiques à certains aspects du monde physique. Je n’adhère plus
à cette description classique. Je crois :
50. M. KLINE, Mathematical Thought from Ancient to Modern Times, Oxford University
Press, 1972. Edition paperback en 3 volumes, 1990, vol. I, p. 104-105.
51. C’est ce que j’ai moi-même suggéré op. cit., p. 22-24.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)• que la fixation du quadrivium est en grande partie due à Platon. Il ne
me paraît pas possible de dire s’il a entièrement inventé ce schéma —
qu’il aurait projeté sur des auteurs antérieurs — ou s’il l’a emprunté
à d’autres, auquel cas il me semble que le cercle de Théodore de
Cyrène est un candidat au moins aussi bon que les pythagoriciens.
• que les grandes lignes de la classification de Géminus étaient déjà
fixées à l’époque de l’Ancienne Académie. Ce proto-schéma était
connu de — et critiqué par — Aristote. Le Stagirite propose d’articuler autrement le même ensemble de disciplines. Reprenons chacun de
ces points.
La qualification traditionnelle du quadrivium a peu d’autorité. Nous
avons vu ce qu’il en est des élucubrations concernant Pythagore dans les textes postérieurs à l’époque hellénistique. L’examen du fragment 1 d’Archytas
n’est guère plus concluant quand on mesure les distorsions que Nicomaque
lui a fait subir, sans doute en toute bonne foi, convaincu par avance de ce
qu’il fallait y lire. En ce qui concerne les mathématiques pythagoriciennes,
il faut nous contenter de ce que disent les sources les plus anciennes, en l’occurrence Platon, Aristote et Eudème de Rhodes: les pythagoriciens ont développé une étude des principes premiers des mathématiques, le nombre et les
figures simples, laquelle comportait un aspect « logique » en ce sens qu’il y
avait une hiérarchie et sans doute une génération desdits principes. Surtout
ils les ont mis en œuvre dans deux disciplines (qualifiées de sœurs) : l’astronomie et l’harmonie. D’après le témoignage fondamental de République,
VII, il ne s’agissait plus d’astronomie parapegmatique (étude des levers et
couchers d’astres en conjonction avec des prédictions météorologiques),
mais d’une étude des astres attentive à leurs mouvements, leurs périodes et
leurs éloignements mutuels. Le problème de la Grande Année et la structure
mathématique de l’âme du monde qui régit ces mouvements dans le Timée
est peut-être un écho de ces recherches. De même l’harmonique n’est pas
seulement la recherche empirique sur l’accord des instruments, mais une
étude de la consonance des intervalles. Platon trouve cette approche pythagoricienne insuffisante.
Cette description est en accord avec ce que rapporte Aristote et j’ai suggéré que l’on pouvait lire le fragment 1 d’Archytas dans cette optique, sans
qu’on ait besoin de préjuger de son authenticité. Ce témoignage est décisif
pour l’attribution du quadrivium à une (très ancienne) école pythagoricienne
parce qu’on suppose qu’Archytas, en mentionnant ceux « qui étudient les
mathématiques », se réfère à ses prédécesseurs et maîtres. Or, même si l’on
admet la lecture en termes de quadrivium, rien n’interdit de penser qu’il
parle simplement de mathématiciens antérieurs. Il faut ici rappeler que
Platon utilise ce schéma pour décrire les activités mathématiques d’Hippias
et de Théodore, l’un et l’autre certes antérieurs à Archytas, mais pas pytha-
Página 25
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)goriciens ! Quant à Archytas lui-même, si l’on accorde du crédit au fait qu’il
a consacré une partie de ses travaux à l’optique et à la mécanique géométriques, il serait un peu paradoxal d’en faire le promoteur d’un système en quatre sciences seulement. A tout prendre, c’est un meilleur candidat pour la
mise en place d’un système intégrant les disciplines principales de la classification dite de Géminus, à condition toutefois qu’il se soit soucié de classifier les sciences mathématiques.
On pourrait rapporter une première élaboration du quadrivium aux
Sophistes qui se sont intéressés aux mathématiques et l’on pense immédiatement au témoignage de Platon sur Hippias dans le Protagoras, d’autant
que la discussion porte sur l’enseignement sophistique. C’est possible et la
dimension érudite d’autres investigations du sophiste d’Élis est assez consonante avec une recherche taxinomique portant sur les disciplines. Ainsi, dans
son célèbre « Résumé de la Géométrie 52 », Proclus cite Hippias d’Élis comme
autorité historique sur cette science. Or, taxinomie et récit historique allaient
souvent de pair dans les considérations sur les τéχναι. Ma réticence vient des
deux autres témoignages platoniciens concernant Hippias qui décrivent ses
activités mathématiques plutôt comme un trivium, l’étude des harmonies
étant associée aux études littéraires et poétiques 53. Il se pourrait donc que
le témoignage du Protagoras contienne une part d’exagération platonicienne, d’ailleurs justifiée par le contexte : l’opposition entre l’unique enseignement de Protagoras et la polymathie d’Hippias.
Si l’on se rappelle aussi de ce que nous avons vu au sujet de la géométrie
et de l’astronomie, plusieurs fois associées selon un modèle quasi cosmologique, il est probable que le quadrivium a été constitué comme une sorte de
synthèse entre différentes options de présentation des spécialités mathématiques, options associées à certains sophistes, aux pythagoriciens, aux savants
« ioniens »… Cette synthèse pourrait avoir été faite dans le cercle de
Théodore de Cyrène — auquel Platon est censé avoir appartenu. Son témoignage sur ce géomètre 54, là aussi dans un contexte éducatif, est sans ambiguïtés : Théodore est un maître es quadrivium. On notera en particulier la
dualité entre le maître et le disciple (Théétète): παιδεíα/µανθáνεισ ainsi que
la subtile différence dans l’expression de leurs centres d’intérêt commun.
Pour Théétète, on énumère les noms habituels des quatre disciplines: γεωµετρíα, στρονοµíα, ρµονíα, λογισµοúσ. La spécialisation de Théodore est
formulée grâce à quatre adjectifs en «-ικóσ » : γεωµετρικóσ, στρονοµικóσ,
λογιστικóσ, µουσικóσ. J’y vois un indice, parmi d’autres, de ce que la fixation du quadrivium est, pour l’essentiel, due à Platon.
52. In Eucl., I, éd. Friedlein, p. 65, l. 14.
53. Références supra, n. 41.
54. V. la citation supra, référence in n. 38.
Página 26
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Les adjectifs en «-ικóσ » sont très nombreux chez lui en particulier, mais
pas seulement, dans le Sophiste et le Politique. On y trouve de nombreux
néologismes et même un certain nombre d’hapax. Selon les linguistes 55,
une des fonctions des termes de cette famille est précisément de marquer
l’appartenance à un groupe dans une classification. C’est particulièrement
clair dans le cas qui nous intéresse. La mise en place du quadrivium pourrait donc faire partie du découpage du champ des savoirs auquel il s’est
abondamment livré si l’on suit M.-L. Desclos. Pour les sciences mathématiques, plusieurs innovations linguistiques, certaines distinctions conceptuelles ont été apparemment introduites par Platon. Certaines s’imposeront, d’autres non. Par exemple, s’il n’a évidemment pas inventé l’étude
des nombres, on lui doit certaines manières de les désigner et de les concevoir philosophiquement. Il a probablement inventé le terme » arithmétique » et peut-être celui de « logistique » (à moins qu’il ne l’ait repris à
Archytas). Il a même essayé de préciser quelle pouvait être la communauté
et la différence que l’on pouvait établir entre ces deux études (théoriques)
du nombre. Établir ce point réclamerait une argumentation complexe 56,
mais cette contribution partielle à la classification des sciences me paraît
incontestable, quand bien même on refuserait de lui accorder davantage.
Sa suggestion a eu un succès partiel : le vocable « arithmétique » s’est
imposé immédiatement ; en revanche « logistique » n’a pas eu cette fortune.
Aristote ne l’utilise pas et s’en tient au traditionnel « logismoi » (calculs).
Quand « logistique » réapparaît, dans la classification de Géminus, il ne
s’agit plus d’une discipline théorique, mais de l’arithmétique appliquée
aux sensibles.
Le programme éducatif du Livre VII de la République contient plusieurs
traits frappants. D’abord il distingue l’étude de l’ ρµονíα, étude mathématique réservée aux seuls futurs gardiens-philosophes, de la µουσικÐ, musique au sens traditionnel du terme, élément de l’éducation commune à tous.
Il introduit une distinction supplémentaire (en 528 ab) entre la géométrie
plane et celle des solides à laquelle il accorde le troisième rang. Le scénario
même suivi par Platon d’une erreur de Socrate, qui aurait voulu brûler les
étapes, permet de souligner qu’il ne s’agit pas d’une simple énumération,
mais d’une classification articulée autour d’une opposition polaire fonda55. Sur le vocabulaire de la τéχνη chez Platon, voir A. BALANSARD, Technè dans les
Dialogues de Platon, International Plato Studies, volume 14, Sankt Augustin, Academia Verlag,
2001, en particulier p. 31-45.
56. Le problème tient à ce que les Dialogues n’adoptent pas une position constante sur cette
question. De plus nous manquons cruellement de sources parallèles. V. M. CAVEING, La figure
et le nombre, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1997, p. 159-172 ; J. KLEIN, Greek
Mathematical Thought and the Origin of Algebra (trad. angl. par E. Brann de « Die
Griechische Logistik und die Enstehung der Algebra »), Cambridge (Mass.), M. I. T. Press, 1968,
réimpr. New York, Dover Publications, 1992, p. 17-25.
Página 27
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)(+ stéréométrie) versus astronomie + harmonique ». Elle ne coïncide donc
pas avec celle que présentera Nicomaque. Platon, pour sa part, insiste sur la
parenté entre astronomie et harmonie comme sciences qui impliquent la
prise en compte du mouvement (Ó φορá, 530d).
Bien entendu, comme l’a remarqué M.-L. Desclos pour d’autres
savoirs 57, l’auteur de la République ne se prive pas de critiquer la manière
dont ceux-ci étaient cultivés par ses prédécesseurs. Outre la critique explicite de l’astronomie et de l’harmonique pythagoriciennes, on mentionnera
celle du langage, risible, de la géométrie (527 a), la mégalomanie de certains
de ses spécialistes (des sophistes ? 528 c) et le rejet, plusieurs fois répété
dans le Livre VII, mais aussi dans les Lois et le Philèbe, de la pratique intéressée, voire mercantile, de ces disciplines. D’où, selon Platon, la nécessité
de légiférer sur leur enseignement, ce qui ne devait pas correspondre à
grand chose dans la réalité scolaire grecque. Nous avons vu aussi que le
choix platonicien passait probablement par des exclusions, celle de l’optique et de la mécanique. Quant à la στατικÐ (Charmide, 166 b1-3 ; Philèbe,
55 e2), ancêtre potentiel de la scientia de ponderibus des Médiévaux, elle
est cantonnée au rang de τéχνη quantitative, comme la µετρητικÐ. Ce n’est
pas une discipline mathématique à part entière. Avant la théorie archimédienne des centres de gravité, l’intérêt théorique de la στατικÐ était sans
doute difficile à percevoir.
Qu’il y avait un lien évident entre quadrivium et programme philosophique élitiste se voit aussi par contraste avec le schéma éducatif proposé aux
citoyens des Lois : dans ce cas, pas de quadrivium, mais un système plus
limité, avec trois études traditionnelles, calcul, mesure, astronomie. Il s’agissait également de limiter les prétentions des mathématiciens et ce, d’ailleurs,
que Platon ait repris le quadrivium à ses prédécesseurs ou qu’il l’ait articulé
lui-même. Légiférer, exclure, (re-)nommer, sont de bonnes opérations pour
ce faire. C’est lisible dans la dernière opération de (re-)nomination que
Socrate propose à la fin de son exposé du programme. Alors que les termes
τéχνη et πιστеη sont très souvent interchangeables dans les dialogues, les
disciplines mathématiques — la géométrie faisant office de porte-drapeau
— sont introduites en 533 b7 dans la continuité de toutes les autres τéχναι,
en ce qu’elles ne saisissent pas le réel, ce qui est réservé à la seule dialectique. Platon reconnaît qu’il a cédé à l’usage en les appelant « sciences »
(πιστеαι), mais qu’il conviendrait de les désigner autrement, par exemple
« discursion » (διáνοια), intermédiaire entre la δóξα, qui porte sur les sensibles, et l’ πιστеη, réservée à l’appréhension anhypothétique des formes
57. Elle mentionne d’ailleurs le cas des mathématiques, op. cit., p. 181.
mentale, celles des choses qui sont considérées καθH αÃτó et celles qui sont ν
περιφορ (528 a 10-b 1), d’où une articulation : « arithmétique + géométrie
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)intelligibles, c’est-à-dire à la seule dialectique. Même s’il n’insiste pas — la
question du nom, remarque-t-il, n’est pas essentielle — la place des sciences mathématiques, sur la Ligne des savoirs (VI, 509 d-511 e), sera seconde
et leur finalité essentiellement propeudétique.
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Si l’on accepte la description qui précède, il n’y a pas de raison de
croire que le schéma de Géminus constitue un développement historique
du quadrivium. Bien entendu, il ne faut pas espérer trouver, chez les
auteurs du IVe siècle avant notre ère, un schéma aussi complet que celui
rapporté par Proclus, avec ses spécialités elles-mêmes divisées en sous-disciplines. Ainsi les divisions de la mécanique sont très clairement à mettre
en relation avec les travaux de Ctésibios, Archimède, Philon de Byzance,
puis Héron d’Alexandrie. Mais il a pu exister, dès l’époque de l’Académie,
un proto-système déjà fondé sur l’opposition α¸σθητá/νοητá et intégrant
les huit spécialités principales, voire quelques subdivisions. Il y en a plusieurs indices :
• Nous avons vu que les débuts des recherches en optique et en mécanique remontent certainement à la charnière des Ve-IVe siècles, peutêtre avant. Ces deux spécialités sont désignées, sans ambiguïtés,
comme des disciplines mathématiques par Aristote.
• Celui-ci mentionne également la géodésie, en contraste avec la géométrie, qui plus est dans un contexte académique du type α¸σθητá/νοητá.
• Il ne cite pas la logistique, mais cela peut s’expliquer par sa proximité
chronologique avec la tentative platonicienne de distinguer une logistique théorique de l’arithmétique. A cette exception près, il connaît
donc sept des huit disciplines principales de Géminus!
• Des traités intitulés Optiques, Catoptriques, sont attribués à Philippe
d’Oponte.
• Il est vraisemblable que des études gnomoniques avaient déjà été
entreprises à cette époque puisque Hipparque critique les déterminations de latitude (grâce aux rapports gnomoniques) qu’Eudoxe de
Cnide avait proposées et qu’Aratos aurait reprises, sans les corriger.
• La distinction géométrie plane — stéréométrie a été introduite par
Platon et reprise par Aristote.
Il est donc indubitable que la « matière » d’un tel proto-système existait
à l’époque d’Aristote et d’Eudoxe. Nous ne pouvons toutefois pas affirmer
qu’il y ait eu une élaboration sous forme de classification ou de programme
articulé, une sorte d’alternative au quadrivium platonicien. La chose n’est
cependant pas invraisemblable car le principe qui aurait commandé un tel
Página 29
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)schéma, νοητá versus α¸σθητá, n’est pas si éloigné que cela de celui que
nous avons dégagé du programme de la République, καθH αÃτó versus ν
περιφορ.
Certains historiens considèrent même qu’un principe de ce genre se
retrouve déjà dans le tableau des τéχναι du Philèbe 58, en particulier avec la
distinction de deux arithmétiques, l’une pour le vulgaire, manipulant des
choses nombrées, l’autre pour les savants utilisant les nombres monadiques.
Socrate précise bien qu’il s’agit de deux connaissances qui portent le même
nom, mais qu’elles doivent néanmoins être distinguées à cause de leur différence dans l’échelle de l’exactitude et de la pureté (57 b5-c3). Il se peut
que des auteurs ultérieurs aient précisément voulu mettre un terme à cette
homonymie, en introduisant l’opposition « arithmétique/logistique », telle
que nous l’avons vue chez Géminus.
Certains mathématiciens, contemporains de l’élaboration de la
République, ont pu ne pas apprécier l’exclusion de certains domaines
d’étude impliqués dans le sensible, comme l’optique, la gnomonique ou la
mécanique, non plus que l’orientation fondamentalement anti-empirique
que Platon assigne à l’astronomie et à l’harmonique. Faute de témoignages,
on doit se contenter d’évoquer ici les cercles d’Archytas ou d’Eudoxe… On
sait que Ménechme, lui-même disciple d’Eudoxe, n’évitait pas les discussions avec les membres de l’Académie où, dit-on, il avait étudié. Proclus
rapporte un débat qui l’avait opposé à Speusippe et Amphinomos, à propos
du statut théorématique de la géométrie 59. Ce milieu était propice à de tels
débats sur l’organisation du savoir mathématique ; l’école qu’Eudoxe avait
fondée à Cyzique en était un autre.
L’attitude d’Aristote conduit à penser qu’un tel proto-schéma a bel et
bien été esquissé. Dans la quatrième aporie du Livre B de la Métaphysique,
il pose la question suivante :
« Doit-on reconnaître seulement les substances sensibles ou d’autres en dehors de
celles-ci, et si oui, y en a-t-il un seul genre, ou plusieurs, comme le pensent ceux
qui posent, outre les Formes, les choses intermédiaires, objets des sciences mathématiques, entre intelligibles et objets de perception? » 60
Le contexte de la discussion présuppose des distinctions proches de celles de la classification de Géminus. En outre, dans sa théorie de la démonstration, le Stagirite propose une autre articulation, pour le même ensemble
de disciplines, qui me paraît plus sophistiquée que ladite classification.
58. 55 d1-57 a4 + 57 b5-e5. V. M. Caveing, op. cit., p. 165 et 169-172.
59. In Euclidem I, éd. Friedlein, p. 77, l. 15-p. 78, l. 20. Il dit également que Ménechme fut
auditeur d’Eudoxe et qu’il fréquenta Platon (Ibid., p. 67, l. 9-10).
60. V. Met. B, 997 a34-998 a19.
Página 30
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)L’explicitation de la quatrième aporie est assez complexe et le texte n’en
est pas trop clair. Il est utile de distinguer quatre parties : (i) 997 a34-b12,
introduction et contestation de la position des Formes; (ii) 997 b12-32, argument contre la position d’intermédiaires, objet des sciences mathématiques
et séparés des sensibles ; (iii) la portion 997 b32 – 998 a 6 justifie qu’on ait
là une aporie car, en réalité, ces sciences ne portent pas sur des sensibles ;
(iv) argument contre la position d’intermédiaires immanents aux sensibles.
Si je comprends bien l’argument (ii), il est fondé sur la distinction, par l’adversaire, de la géodésie et de la géométrie comme un couple de sciences analogues mais dont la première porte sur des objets de perception (öν
α¸σθανóµεθα), la seconde non (οÇκ α¸σθητòν). Sans doute faut-il comprendre que la géométrie porte sur des intermédiaires (Aristote ne précise pas
s’il s’agit d’intermédiaires ou d’intelligibles). Ce n’est donc pas exactement
ce que nous trouvons dans la classification de Géminus dont le principe de
base paraît incompatible avec la position d’intermédiaires séparés des sensibles.
Comme l’adversaire admet aussi que l’astronomie, l’harmonie, l’optique
— mais aussi la médecine — portent sur des objets de perception, il devrait
exister des sciences intermédiaires correspondantes (au même niveau que la
géométrie) et donc des « perceptions intermédiaires », des « vivants intermédiaires », une « santé intermédiaire »…, ce qui, pour Aristote, est absurde.
La réfutation est menée sur l’exemple de l’astronomie et du « ciel » intermédiaires: le supposer immobile est impossible (alors ce ne serait certainement
pas l’objet de l’astronomie), non plus que de le supposer en mouvement. En
effet, auparavant 61, Aristote avait rappelé que les intermédiaires diffèrent
des Formes en ce qu’ils ne sont pas uniques, et des sensibles en ce qu’ils sont
éternels et immobiles! La critique du Stagirite n’ébranle pas vraiment l’idée
qu’il y a des sciences portant seulement sur des intermédiaires, la géométrie
par exemple, et la portion (iii) ne vise pas non plus cette position. Elle
confirme plutôt l’idée que les seuls objets de perception ne suffisent pas à
justifier certaines sciences mathématiques. Bref, la position visée par le
Stagirite est très proche de celle que nous trouvons chez Géminus, à ceci près
que là où celui-ci dit simplement « intelligibles », on dit ici « intermédiaires »
ce qui paraît un peu plus sophistiqué et sans doute postérieur.
Il se peut également que l’opposition constitutive ne soit pas envisagée
de la même manière. Dans les dialogues, les intelligibles sont présentés
comme séparés des objets de perception. Mais on sait, toujours grâce à
Aristote, que certains platoniciens les concevaient comme immanents aux
sensibles 62. Le Stagirite rapproche cette thèse de celle des pythagoriciens,
61. V. Met, A, 6, 987 b14-19.
62. V. Met. A, 9, 991 a14-19.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)car il est clair qu’au-delà des difficultés philosophiques qu’elle doit affronter, une position de ce genre est assez « naturelle » pour qui veut garantir l’applicabilité des mathématiques aux choses perceptibles. Or, parmi ses tenants,
il cite Eudoxe de Cnide 63. Malheureusement Proclus présente la classification de Géminus à sa manière — néoplatonicienne —, laquelle ne permet
pas de trancher entre les deux possibilités concernant la relation intelligibles – sensibles : séparation ou immanence. Il me paraît donc difficile d’aller plus loin. Reste que l’élaboration philosophique du schéma géminien est
assez limitée. Outre l’opposition α¸σθητá versus νοητá, la seule autre articulation explicite : « être filles de » (κγονοι) n’est pas sans rappeler les sciences sœurs pythagoriciennes. Cette façon simple d’élargir la famille suggère
que l’on est en présence d’un schéma proposé par des mathématiciens avant
tout soucieux de proposer une description plus complète que le quadrivium.
Si le Stagirite a circonscrit la mathématique par rapport à la physique et
à la théologie, aucun texte du corpus n’est explicitement consacré à la classification des espèces de ladite science. Cela dit, différents critères de comparaison entre savoirs y sont proposés, qui, systématisés, pourraient produire
un tel système. Ainsi le plus universel l’emporte sur le plus particulier, le
plus difficile sur le plus facile. On peut ordonner les sciences en fonction de
leur connaissance plus ou moins exacte des causes ou par leur degré d’exactitude. On jugera supérieure une étude cultivée pour elle-même plutôt
qu’une connaissance poursuivie pour son utilité 64. Il y a différentes caractérisations de la plus grande exactitude : connaître à la fois le fait et le pourquoi est plus exact que de connaître seulement le fait; une science qui ne
s’occupe pas du substrat (Ó µÑ καθH Ãποκειµéνου) l’est davantage qu’une
science qui s’en occupe (Ó καθH Ãποκειµéνου). Plus généralement le degré
d’exactitude dépend de la simplicité et de l’antériorité logique de l’objet
d’étude. Ce qui procède à partir de principes moins nombreux (Ó ξ
λαττóνων) est plus exact et ce critère fait écho aux opérations duales
d’ « abstraction » (ξ φαιρéσεωσ) et d’ « addition » (ξ προσθéσεωσ). Ainsi
l’arithmétique est plus exacte que la géométrie. Ces deux-là sont plus exactes que les sciences qui considèrent le mouvement et parmi ces dernières,
celle qui étudie le premier mouvement, l’astronomie, est la plus exacte 65…
Mais le critère le plus spécifiquement aristotélicien est celui qui articule
les savoirs sur le mode « hégémonique/subordonné » [Ó ρχικωτéρα/ Ó Ãπη63. A noter qu’ici, dans (iv), il ne s’agit pas d’intelligibles immanents aux choses perceptibles, mais d’intermédiaires. Aristote n’identifie pas sa cible. Eudoxe avait-il complété sa position après que Platon eut introduit les intermédiaires ? Sont-ce ses disciples? Ou bien une possibilité envisagée par le seul Aristote lui-même ? Le commentaire d’Alexandre (CAG, I, éd.
Hayduck, p. 201, l. 15 sq.) suggère qu’il pourrait s’agir d’Eudoxe, mais il ne l’affirme pas explicitement.
64. V. Met. A, 2, 982 a8-16 + 25-28.
65. V. par exemple Met. M, 3, 1078 a9-17 ; An. Post., I, 27, 87 a31-37.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)ρετοúση 66 ; θáτερον Ãπò θáτερον εºναι 67]. Le Philèbe admettait déjà qu’il
existe, dans chaque τéχνη, une partie hégémonique, selon une métaphore en
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La thématique de la subordination des sciences chez Aristote est assez
complexe et réclamerait un examen approfondi qui n’a pas sa place ici 69. Le
schéma ci-dessus n’est pas vraiment comparable à une classification, malgré
les éléments communs qu’il comporte avec le système de Géminus. Au
demeurant, le Stagirite propose parfois d’autres associations. Ainsi, dans un
célébrissime passage de la Physique, il mentionne « les plus physiques des
sciences mathématiques » et énumère l’optique, l’harmonique et l’astronomie 70. Contrairement à Barnes, je ne crois pas que l’on puisse y adjoindre
la mécanique, trop marquée du sceau de l’artificialité. Ailleurs, il est dit que
l’astronomie est la science mathématique la plus voisine de la philosophie 71
et l’on doit remarquer que, contrairement à ce qu’affirmeront des auteurs
postérieurs, Aristote ne dit jamais que l’astronomie est subordonnée à la géométrie (et à l’arithmétique). Les sciences subordonnées aristotéliciennes ne
coïncident donc pas avec les disciplines appliquées aux sensibles de la classification de Géminus et nous avons vu, en discutant la quatrième aporie de
Métaphysique B, que le Stagirite en contestait même le principe. Si la
« matière » est à peu près identique, le principe de mise en ordre qu’il propose est plus sophistiqué, surtout en ce qui concerne les liens qui unissent
les sciences entre elles. A l’articulation verticale que constitue la subordination, on pourrait ajouter la distinction horizontale entre principes propres à
une science et principes communs. Ce sont des questions que les classifications ultérieures, notamment médiévales, devront affronter.
66. V. par ex. Met., A, 2, 982 a 16-17.
67. V. par ex. An. Post., I, 13, 78 b35-39.
68. V. An. Post., I, 7, 75 b 14-17 ; I, 9, 76 a9-15 + 22-25 ; I, 13, 78 b32-79 a16 (l’énumération la plus complète).
69. V. ARISTOTLE, Posterior Analytics, translated with a commentary by J. Barnes, Oxford,
1994, p. 158-162.
70. V. Phys., B, 2, 194 a7-8.
71. V. Met., Λ, 8, 1073 b4-5.
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quelque sorte psychologique. Le calcul correspondait à la partie rationnelle
de l’âme. Chez Aristote, la dualité « hégémonique/subordonnée » concerne
des sciences distinctes et relève principalement de la théorie de la démonstration. Des différents exemples proposés par le Stagirite 68, on peut extraire
le schéma suivant :
Página 33
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)CONCLUSION
Les classifications des sciences mathématiques procèdent de l’activité
érudite, voire scolaire, qui se développe à la charnière des périodes hellénistique et impériale. Mais leurs éléments, sous forme de programmes éducatifs, de remarques critiques sur les relations entre disciplines…, ont été élaborés plus tôt, au IVe siècle avant notre ère. En prenant de l’altitude on
pourrait comparer cette période avec celle de l’Encyclopédie. Cette même
époque voit en effet Eudème de Rhodes rédiger les histoires concernant les
trois sciences principales (arithmétique, géométrie, astronomie) et, vers la
fin de ce même siècle, Euclide compose son « encyclopédie » mathématique
dont les matières correspondent assez bien aux subdivisions principales de
la classification dite de Géminus.
Suivre la postérité du quadrivium dans l’Antiquité tardive, en particulier dans le néoplatonisme latin, est impossible ici. Son succès a été considérable car, quelle que soit son origine historique, il a bénéficié de l’immense
prestige de Platon, vite associé aux anciens Pythagoriciens. Durant
l’Antiquité tardive, cette autorité a assuré le maintien d’un intérêt minimal
pour les sciences mathématiques. A l’époque impériale (celle de Nicomaque
et Plutarque), le repli sur une position identifiée comme platonicienne a
constitué une véritable régression par rapport aux sciences mathématiques
de l’époque hellénistique alors reprises et développées par les Alexandrins
Héron, Ménélaos, Ptolémée et Diophante. L’adoption du quadrivium par les
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Si les éléments essentiels semblent avoir été élaborés dès le IVe siècle avant
notre ère, au sein de l’Académie et du Lycée, quelle a été la contribution de
Géminus ? Celle-ci s’est sans doute limitée à ajouter un certain nombre d’espèces et de sous-espèces pour tenir compte des développements de l’époque
hellénistique. Peut-être est-il responsable de la précision selon laquelle l’extension des mathématiques ne saurait être indéfinie. Certaines additions ne
sont pas très heureuses, je pense aux sous-espèces de l’arithmétique. Poser
la gnomonique, la dioptrique ou la sphéropée comme « sous-disciplines »
semble quelque peu arbitraire. Elle traduit sans doute le souci de ne pas
modifier la division initiale en six sciences principales appliquées aux sensibles. Certaines spécialités, telle la géographie mathématique, sont absentes.
Géminus ne pouvait pourtant pas ignorer les travaux de Dicéarque, Ératosthène et Hipparque, tous antérieurs à lui, vu leur importance et le fait que
l’école stoïcienne, à laquelle il appartenait, semble s’être particulièrement
intéressée à cette discipline. Pour ma part, j’y vois un indice supplémentaire
que les grandes lignes du schéma remontent bien à l’époque de l’Ancienne
Académie et d’Aristote.
Página 34
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Résumé : Deux classifications des sciences mathématiques sont transmises par Proclus de
Lycie, au cinquième siècle de notre ère. On examine leur origine, le contexte et les motivations de leur élaboration en insistant sur le rôle de Platon, de ses disciples et adversaires, ainsi que l’écho qu’elles ont eu chez les mathématiciens.
Mots-clés : Platon. Aristote. Géminus. Proclus. Quadrivium pythagoricien.
Abstract : Two classifications of mathematical sciences are transmitted by Proclus of Lycia,
in the fifth century of our era. One examines their origin, the context and the motivations
of their development while insisting on the role of Plato, his disciples and adversaries, as
well as the echo which they had for mathematicians.
Key words : Plato. Aristotle. Geminos. Proclos. Pythagorean quadrivium.
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médio-platoniciens comporte une autre ambiguïté. D’un côté, elle participait aux traditions savantes issues de l’érudition alexandrine impliquant la
gestion intellectuelle d’un patrimoine antérieur, et, à ce titre, nous lui sommes redevables de beaucoup de nos informations. Mais, ce faisant, elle ne
favorisait pas l’esprit de recherche qui avait existé en mathématiques aux
époques classique et hellénistique et qui était encore perceptible à l’époque
impériale. Être mathématicien, c’était essayer de produire des résultats nouveaux, un trait assez moderne, solidaire de l’idée qu’il faut cultiver les mathématiques pour elles-mêmes, et pas seulement pour se livrer à de sublimes et
perpétuelles récapitulations afin d’introduire à la lecture des grands corpus
philosophiques.