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III. LITTÉRATURE GRECQUE
serment et cet engagement écrit:
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(Texte deJ.-L. HEIBERG, Hippocrati
s Opera, Corpus Medicorum
Graecorum, I, 1, Berlin-Leipzig, Teubn
er, 1927). Pour une édition récen
te
du Serment, voir J. JOUANNA dans
foire et ecdotique des textes médic
« Je considérerai celui qui m’a enseigné l’art médical comme mon
père.
Je ferai vie commune avec lui, et si il est dans la nécessité je lui
ferai part du nécessaire. Les enfants nés de lui, je les considérerai
comme des frères en ligne masculine et je leur enseignerai cet art, s'ils
désirent l’apprendre, sans exiger d'eux salaire ni engagement écrit. Je
communiquerai les préceptes, l’enseignement oral et tout le reste de
Pinstruction à mes fils, aux fils de mon maitre ainsi qu'aux disciples lies
par engagement écrit et par serment suivant la loi médicale, mais à
aucun autre. J’utiliserai le régime pour le bien des malades selon mes
forces et selon mon jugement; mais si c'est pour leur perte ou pour une
injustice à leur égard, je jure d’y faire obstacle.
« Je ne remettrai 4 personne de drogue qui puisse causer la mort,
méme si on m’en demande, et je ne suggérerai pas un tel conseil. Semblablement, je ne remettrai pas de pessaire abortif 4 une femme. Dans
la pureté et dans la sainteté, je garderai ma vie et mon art.
« Je ne pratiquerai certes pas la taille sur les hommes souffrant de la
pierre; je laisserai cette opération aux spécialistes.
« Dans quelque maison que j'entre, j’y pénétrerai pour le bien des
malades, me tenant à l'écart de toute injustice volontaire, de tout acte
corrupteur, en particulier d'entreprises amoureuses visant la personne
de femmes et aussi d'hommes, libres comme esclaves.
« Tout ce que je verrai ou entendrai au cours du traitement ou même
en dehors du traitement, en ce qui concerne la vie des gens, ce qui ne
doit jamais être répandu en dehors je le tairai, considérant que ces
choses-la doivent rester secrètes.
« Eh bien donc, si j'exécute ce serment complètement et sans l’enfreindre, puissé-je jouir de ma vie et de mon art, honoré de tous les
hommes et à jamais. Si je le viole et que je me parjure, que j'aie le sort
contraire! »
|
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TRADUCTION
j exécuterai complètement selon mes forces et selon mon jugement ce
problémes et interprétations
5
35
« Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée,
par tous les dieux et par toutes les déesses et je les prends à témoin, que
Le Serment d’Hippocrate,
Mavóxetav Kal PEOÙS navrag
LE SERMENT D’HIPPOCRATE
A. GARZYA et J. JOUANNA (éd.),
aux grecs, Naples, 1996, p.
269 sq
|
His-
Le Serment d’Hippocrate est un texte fort célèbre. De nos
jours, où le progrès scientifique poussant les chercheurs vers des
techniques de plus en plus audacieuses a suscité par réaction
l’éclosion d’une discipline appelée bioéthique, on le cite volontiers pour le grand respect de la vie humaine dont il témoigne.
Il a toujours figuré en bonne place parmi les morceaux choisis
de l’ancienne médecine grecque et il a donné lieu au cours des
ages à de multiples commentaires. Avec d’assez nombreuses va-
Página 2
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)riantes, il a été prété en mainte Faculté de médecine par des
générations d'étudiants à l’issue de leur soutenance de thèse et
Pour le premier mot, Littré avait adopté öpvunı, forme régulière dans le grec classique. La forme òuvio attestée seulement
à la première personne de l’indicatif présent n’y est cependant
pas exceptionnelle. Ainsi Xénophon l’emploie dans l’Anabase
VI, 1, 31. La désinence - © supplantant la désinence — ju n’est
donc pas un sûr indice de la langue tardive. Mais dans les inscriptions, òuvverv remplace régulièrement ôpvôvar à partir du
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récemment, à Pittsburg aux Etats-Unis, tout un colloque lui a
été consacré.
Peu de gens, cependant, en connaissent exactement les dispositions. C’est pourquoi il ne nous a pas semblé inutile d’en
reprendre l'examen. D’autre part, en raison de ses tendances
idéalistes où peuvent se reconnaître les belles âmes de toutes les
époques, il apparaît souvent comme un document intemporel,
digne de figurer parmi les chefs-d’œuvre de la littérature universelle et on le lit généralement sans s'interroger sur le temps
ou les circonstances dans lesquelles il a pris naissance. Mais les
historiens et les critiques doivent chercher à le dater et à le
situer. Pour notre part, en le scrutant phrase par phrase et parfois mot à mot jusque dans sa plus humble littéralité, nous avons
toujours eu présente à l’esprit la préoccupation chronologique,
et nos recherches nous ont permis d’avancer à cet égard une
hypothèse autre que celle de la plupart de nos prédécesseurs.
Mais pas plus qu’eux nous n’avons eu la téméraire ambition
d’assigner au Serment une date précise. Nous avons cherché seulement à le situer dans une certaine période historique. On trouvera peut-être parmi les érudits qui viendront après nous, il s’en
trouvera qui souhaiteront rétrécir la fourchette.
Émile Littré, qui fut au XIX® siècle le grand éditeur français de
la Collection hippocratique, a inséré le Serment au tome IV de ses
Œuvres complètes d’Hippocrate. Ce n’est pas son texte que nous
avons pris pour base de notre étude, mais celui de J. Heiberg
dont les Hippocratis Opera publiés en 1927 à Berlin dans le
Corpus Medicorum graecorum reposent sur une collation de manuscrits plus précise et plus complète. En ce qui concerne le Serment, les divergences, de pure forme, n’affectent pas le sens
général du texte. Sans incidence sur la traduction personnelle
que nous en proposons, elles n’ont retenti - et faiblement - que
sur notre commentaire. C’est ce méme texte de Heiberg qu’a
utilisé L. Edelstein pour son Interpretation des hippokratischen
Fides, ouvrage qui fut publié en édition anglaise à Baltimore en
1943 et auquel nous ferons souvent référence.
Le texte du Serment commence ainsi: « Je jure par Apollon
médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les
dieux et toutes les déesses, et je les prends à témoin, que j’exécuterai complètement selon mes forces et selon mon jugement
ce serment et cet engagement écrit ».
1er siècle avant J.-C.
Ce verbe est suivi des noms de quatre divinités que l’auteur
prend à témoin et qu'il invoque sans utiliser Particle, comme il
est d’usage dans les serments les plus solennels. Le premier,
Apollon, est appelé intpov, forme ionienne de iatpdv. Nous
rencontrerons, sans en relever le caractére dialectal, bien
d'autres formes ioniennes dans ce texte. Lionien, langue courante de la collection hippocratique, restera lié pendant des
siècles au discours médical. Arétée de Cappadoce l'utilise
encore au 11* siècle après J.-C. Mais vers le même temps, Galien
renonce et emploie la koiné issue de l’attique. Identifié au
soleil, Apollon, dieu de la lumière et de la beauté a aussi rapport avec l’art de guérir, comme le montrent les épithètes de
GKEGLOG, inios ou Tawov qui lui font souvent cortège. Mais
bien qu'il ait été invoqué comme dieu de la médecine jusqu'aux
Alexandrins, il n’est pas à proprement parler médecin. Ce titre
revient à son fils Asclépios qui régna sur la ville de Trikka, en
Thessalie, avant d’être assimilé aux Immortels et de devenir,
selon la tradition la plus constante, le dieu médecin particulièrement secourable, vénéré en de nombreux sanctuaires et surtout à Épidaure où il opérait des cures miraculeuses. Après ces
deux figures grandioses de l’art médical, sont cités deux personnages plus modestes. Hygie et Panacée, enfants d’Asclépios,
possédant aussi, comme l’indique leur nom, des pouvoirs guérisseurs. Hygie est souvent représentée à l’époque hellénistique.
On peut la voir en compagnie de son père, lui assis, elle debout,
sur les murs du sanctuaire, de même que sur les pièces de monnaie. Elle est popularisée aussi par la littérature. Déja, au
IVE siècle avant notre ère, Ariphron de Sicyone avait fait son
éloge dans son Poème à Santé, ou Hymne à Hygie. Mais c'est surtout à l’époque romaine qu’elle est célébrée. Maxime de Tyr
l’appelle Mpéofiota paxdépov (dissertation 41) et le rhéteur Aristide la déclare la plus honorée des enfants d’Asclépios. Dans les
inscriptions relatives à Asclépios et à sa famille datant du
IV* siècle, elle ne figurait pas; on ne la voit pas non plus dans le
Plutus d’Aristophane représenté en 388 avant J.-C. Pour guérir
Página 3
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)JEANNE DUCATILLON
le héros de sa cécité, c’est Panacée qui intervient a la suite d’Asclépios (v. 702). En tant que fille d’Asclépios et sœur de
Panacée, Hygie est une tard venue dans la mythologie.
Selon Joseph Plescia, qui a utilisé Particle Hid de Ziebarth de
la Real Encyclopedie, le nombre de dieux invoqués dans les formules de serment jusqu’à la fin du IV* siècle est de trois !. Or ici,
nous en avons quatre. Ce fait, qui pourrait empécher d’assigner
à notre document une haute antiquité, serait en revanche compatible avec l’âge hellénistique où l’engouement pour les divinités guérisseuses est très vif. Le jureur nomme en premier lieu
Apollon, effectivement invoqué comme dieu de la médecine
jusqu’aux Alexandrins. D’autre part, tout serment de quelque
importance est prêté dans un sanctuaire, et J. Plescia ajoute
dans l’ouvrage que nous venons de citer que les dieux invoqués
ont toujours un lien avec un endroit ou un objet précis, pierre
arbre, autel ou temple : « No one swore by a deity not having a
shrine in the city ». Si ces observations sont justes, il faut en
conclure que notre serment, où quatre dieux sont invoqués,
était prononcé dans un sanctuaire les unissant dans un méme
culte. Cette association n’est guère possible à date haute; mais
à l’époque hellénistique, il n’est pas rare que plusieurs divinités
parentes ou collaboratrices du dieu principal, soient dans un
même sanctuaire objets de culte comme l’a montré Fernand
Robert dans son livre Epidaure.
Ayant pris à témoin ces quatre divinités précises, le préteur du
Serment ajoute « tous les dieux et toutes les déesses », formule qui
se rencontre souvent dans les serments antiques et dont l’usage
a persisté jusqu’au IV® siècle après J.-C. Il importe en effet de
n’oublier aucune des divinités qui pourraient, sans posséder
d'images visibles, avoir été honorées au lieu de culte.
Avant d'aborder l’objet même du Serment, il nous reste à examiner le mot totopas appliqué à toutes ces divinités. C'est a
juste titre qu’on le traduit par « témoins ». Pourtant, à l’époque
classique, totop a un autre sens, il signifie « celui qui sait, celui
qui connait », et dans l’/liade, ce mot avait été appliqué à celui
qui connaît la loi et le droit, c’est-à-dire au juge. Quant au sens
de témoin, le lexique Liddell-Scott ne le mentionne, en dehors
de notre texte et de quelques références épigraphiques, que
pour un auteur de l’Anthologie grecque ayant vécu probablement au II° siècle de notre ère, l’&pigrammatiste Pollianus.
o 1. J. PLESCIA, The Oath and Perjury in Ancient Greece, Florida State Un. Press
1970.
|
39
Nous voici arrivés à l’infinitif futur rovhoewv qui dépend du
verbe «jurer». Notons d’abord que cet infinitif n'est pas
précédé de ñ uñv, expression en quelque sorte consacrée dans
les formules de serment, qui apparaît déjà chez Homère et
won rencontre fréquemment à l’âge classique. Remarquons
d'autre part que ce notñoetv ne prend son sens que grâce à l’adjectif émtedéa avec lequel il forme une périphrase. Tloınoeıv
énuæhéo ne diffère d’émtedetv que par un peu plus d’emphase: c'est accomplir complètement, exécuter de point en
point. Ce qu’il s’agit d'exécuter, c'est öpkov tóvde et Evyypadñv
rhvôe. Mais ces deux compléments sont précédés de l’incise
« dans la mesure de mes forces et de mon jugement » (catà Öbvaurv Kal kpioiv uv), formule modeste qui marque bien les
limites de la condition humaine et qu’on reverra plus loin. En
ce qui concerne l'adjectif possessif eguñy, il faut noter qu’il n’est
pas accompagné de l’article, ce qui indique un style élevé.
Les deux noms ópxov et Evyypagív expriment des idées voisines. Mais le premier suggère une promesse solennelle faite
oralement, tandis que le second signifie un engagement écrit.
L'association de ces deux noms, qui confère au texte beaucoup
de gravité, soulève plusieurs questions. On peut se demander
d’abord si c’est le jureur qui a conçu et rédigé lui-même le texte
qu’on va lire; autrement dit, si le préteur et l’auteur du Serment
sont la même personne, ou au contraire deux individus distincts. Sans chercher à élucider ce point obscur, nous ferons
comme si la cause était entendue et nous emploierons indifféremment les deux mots.
Autre difficulté: où, en présence de qui ce serment est-il
prêté? Il est évident que le jureur n'est pas seul quand il prononce son engagement. Outre les dieux qu’il vient d’invoquer,
il faut que des auditeurs humains en soient témoins. Quels sontils? Des médecins en activité, ayant déjà une bonne expérience
professionnelle, comme cela s’est fait si longtemps et se fait
encore en France à l'issue des soutenances de these? On peut le
supposer mais les preuves nous font défaut.
Achevons notre examen du premier alinéa par une observation grammaticale. Dans le nom Evyypaény, le préfixe -ovv a pris
la forme de vieil attique -Evv. Ce nom reparaitra un peu plus bas
avec la même particularité dialectale, et de même on trouvera à
la ligne 16 &uußovAinv et à la ligne 28 Evyyéovtt. Mais -ovv est
maintenu dans ovyyeypauuévots (ligne 11). Il y a donc pour
notre texte quatre -Evv contre un seul -ouv. Cette prédominance
Página 4
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)de -Zvv pourrait fournir un indice chronologique. Elle apparaît
aussi dans Pionien tardif du médecin Arétée.
(kai xpe@v xpnifovn petddSoo.v rouoaoBai). Le nom Biov est
Pour les démonstratifs tivée et t6vôe, qui accompagnent respectivement les noms ópxov et Evyypadñv, ils sont employés
sans article comme c’était le cas plus haut de l’adjectif possessif
euñv. Ils se détachent nettement, placés chacun derrière le nom
qu'ils mettent en valeur avec la plus grande attention.
Le premier engagement du jureur concerne ses rapports avec
son maître de médecine évoqué ici par les mots tov d15dEavtd pe
thy téxvnv taürnv. Étant précédé de l’article, le participe aoriste
marque indiscutablement le passé et il faut en déduire que le serment est prononcé à la fin des études. Le mot intpixi est omis.
Mais il n’est pas nécessaire de l’exprimer, la médecine étant l’art
par excellence et le demonstratif taúmy soulignant, selon l’une
de ses valeurs les plus habituelles, que l’objet désigné est bien
connu. La tournure ica yevémor éuoîoiv relève de la langue
poétique: ica suivi du datif est fréquent chez Homère mais pratiquement inconnu de la prose dans cet emploi adverbial.
Le nom yevétmot n’apparait qu’en poésie et dans la langue
des inscriptions. Le pluriel, probablement emphatique, suggére
la traduction « mon père » plutôt que « mes parents ». L’adjectif
Enoicı préféré au génitif pou du pronom personnel pour marquer la possession et employé sans article montre encore l’élévation du style. La pensée elle-méme est élevée. Considérer un
individu comme son père, cela signifie, selon la morale grecque,
qu’on l’honore, qu’on le respecte, qu’on le soutiendra dans sa
vieillesse.
Le critique Ludwig Edelstein pour qui le Serment est tout
entier marqué par le Pythagorisme du IV® siècle avant J.-C.
trouve ici un de ses arguments. Les Pythagoriciens de cette
époque, dit-il, avaient coutume d’honorer ouvertement leur
maître comme leur père adoptif. Certes, son affirmation est
juste; les témoignages abondent sur ce point. Mais il faut reconnaître qu’il y eut d’autres époques et d’autres milieux où la relation entre enseigné et enseignant a pris la même forme. En
Babylonie, en Assyrie le maître donne à son élève le nom de
fils, et l’élève appelle son maitre, Père. Cet usage s’est transmis
au monde gréco-romain, en même temps que s’y répandaient
les sagesses et les sciences de l'Orient, c’est-à-dire vers la fin de
l’époque hellénistique.
« Je ferai vie commune avec lui (Biov kowvócacda1) et s’il est
dans la nécessité, je partagerai avec lui les choses nécessaires
41
parfois traduit par « moyens d’existence ». Bien que ce sens soit
tout à fait possible, nous préférons l’écarter car il s’ensuivrait
une redondance avec la seconde partie de la phrase. Nous pensons qu’il s’agit bien, comme l’a souligné Edelstein, d’une communauté de vie, sans en tirer toutefois un nouvel argument en
faveur du caractère pythagoricien de notre texte. Certes, l’opinion fut longtemps répandue que les premiers disciples de Pythagore vivaient ensemble dans des fraternités pratiquant une
sorte de communisme où la devise était iô1ov undèv nyeiodaı.
Mais cette vision a été combattue. On a fait observer que ce
sont des écrivains tardifs, Porphyre, Jamblique, qui ont prété
aux pythagoriciens du passé les modes de vie communautaires
dont ils pouvaient avoir des exemples sous les yeux. En fait,
l'existence de confréries réunissant des personnes animées d’un
méme idéal religieux ou philosophique n’est pas moins attestée
à l’époque hellénistique qu’au temps de Pythagore.
« Ses descendants, continue le préteur du Serment, je les estimerai à l’égal de frères en ligne directe (kai yévos tò && adtod
ddelgeois ioov émxpivéeiv Gppeotv)». A la difference des
deux verbes précédents employés à l’infinitif aoriste et exprimant seulement l’aspect de l’action, le futur émxpivéeiv a
valeur temporelle et oriente fortement la pensée vers l’avenir. Il
a pour objet le nom collectif yévos qui désigne ici les descendants en ligne directe du maitre par opposition aux collatéraux
qui seraient ovyyeveic. En promettant de considérer les
‘membres de ce y&vog comme des frères, le préteur du Serment
tire la conséquence naturelle de son affirmation précédente; il
ne peut regarder son ancien maître comme un père sans voir
des yeux de frère pour les enfants de ce maître. Mais pourquoi
ajouter au mot üdeAdeoig Padjectif äppeot? A quoi bon préciser
que les frères sont du sexe masculin. Le mot a paru si peu utile
que beaucoup de traducteurs l’ont laissé tomber. Il est pourtant
mis en valeur par sa place à la fin de la proposition et par l’hyperbate hardie qui l’éloigne du nom auquel il se rattache grammaticalement. K. Deichgräber, qui en a tenu compte, a rendu
l’expression par « männliche Geschwister », acceptant implicitement l’hypothèse que des sceurs pourraient faire partie des
ddeApeoîc. Quelques-uns, à la suite de Charles Daremberg, ont
traduit « mes propres frères ». Traduction non littérale, puisque
ni adjectif possessif ni même article n’accompagnent ddeAdeoic,
mais qui peut se justifier. Elle écarte d’abord l’idée de parenté
au sens figuré, celle qu’on a dans l’esprit lorsqu’on dit par
Página 5
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)exemple: tous les hommes sont fréres. D’autres part, un
adelgós peut n’étre qu’un demi-frére et dans ce cas il importe
au plus haut point de savoir par quelle lignée, masculine ou
féminine, vient la parenté. Si le rapport s’établit par la mère, il
ne bénéficie pas, dans l’ancien monde grec, d’une grande
considération. Si c’est par le père, il en va tout autrement.
Je suis
alors uni à ce demi-frére par des liens étroits et solides. Lorateur Isée rappelle que l’üyxıoteia, c’est-à-dire la parenté proche
reconnue par la loi, confère à l’homme des droits qui précèdent
mettre sous forme de règles, sans être l’objet scientifique proceux des femmes (Isée 7, 20). Le mot úppeor joint à adeApeoic
rait inclure tous les enseignements soit théoriques soit pratiques
42
met en relief l’importance des liens fraternels noués dans l’ordre
spirituel entre le jureur et les fils de son maître, en dehors de
toute consanguinité. La traduction «comme mes propres
frères », tout éloignée qu’elle soit du sens premier de äppnv, ne
trahit donc pas l’esprit du passage.
Autre preuve de cet attachement fraternel, il leur enseignera
Part médical s’ils désirent l’apprendre. Il se place donc, sans la
formule, dans l’hypothèse où le maître serait mort ou devenu
incapable d’instruire lui-même ses enfants. Pour lui, comme il
est de règle chez les peuples orientaux (cf. Diodore de Sicile II, 29,
4) le savoir est un dépôt sacré dont il faut assurer la transmission.
Après avoir précisé qu'il ne réclamera pas de salaire à ses
futurs élèves et qu’il ne leur imposera aucun engagement écrit
prement dit. Quant à äkpoñoros étroitement unie par te... Kai à
la rapayyeAin, ce serait un enseignement plus élevé dispensé
sous forme de conférences ou de cours et s’adressant à un auditoire plus avancé. La distinction ainsi établie parmi ces étudiants en médecine rappellerait celle qui existait dans les écoles
des anciens philosophes grecs. Les leçons acroatiques d’Aristote
n'étaient pas proposées à tous: elles étaient réservées aux élèves
du second degré. Le troisième et dernier nom uaëñotos pourqui fondent le savoir médical, dont on s’instruit au chevet du
malade ou à l’officine en regardant faire le maitre, en écoutant
ses explications. Les adjectifs Aoınfg et amdong qui accompagnent pa@norog indiquent fortement la volonté du jureur de
ne rien garder pour lui de sa science, mais de la transmettre tout
entière à ses disciples, abondamment, généreusement, sans en
rien retenir.
Ces disciples forment deux catégories. La première comprend ses enfants et ceux de son maître. La transmission du
savoir de père en fils est en effet un usage courant dans les
familles d’Asclépiades où la profession médicale est héréditaire.
Mais elle est habituelle aussi chez la plupart des peuples orientaux. En Babylonie, le fils succède au père, il est l'héritier de sa
sagesse; de même en Égypte où, selon Festugière, cette traditio
(dvev u10800 Kai Evyypadiic), mots sur lesquels nous revienest l’une des fictions les plus habituelles. La seconde catégorie
drons, il indique le contenu de l’enseignement dont il va faire
part. Il remplace le verbe simple et courant ôtôdokeiv qu'il
avait employé plus haut au futur par une périphrase à l’aoriste
LaËño1oc neradocıv rounoaoôar. Celle-ci, comme c’était déjà le
cas plus haut pour la mise en commun des biens matériels, se
colore de la mystique du partage, tenue en grande estime par
les sociétés pythagoriciennes. C’est encore à ces sociétés que
ment selon la loi médicale (uaOntoior ouyyeypauuévois te Kal
ópricuévors véuo intpıK6). Les deux participes rappellent de si
près les deux noms du préambule öpkov tovde Kat Gvyypaony
vive qu’on est un peu troublé. Mais ils sont places dans l'ordre
inverse, coordonnés en outre par le lien étroit du te... Koi; au
lieu d’être nettement détachés l’un de l’autre et mis chacun en
pourrait renvoyer rapayyeAing, le premier des trois noms employés ici, car, selon Delatte, Clément d'Alexandrie et Jamblique utilisent constamment le verbe napayyéAAo pour introduire l’enseignement de Pythagore. Mais napayyeding rappelle
aussi rapoyyehio, mot qu'on traduit en français par « préceptes » et qui sert précisément de titre au traité de la collection
hippocratique souvent regardé comme le plus tardif. La napayyeAin, selon Petrequin, désigne l’ensemble des préceptes généraux d’ordre moral et professionnel qu’on donne oralement et
qui suffisent à l’instruction des débutants. Littré, pour qui ce
premier nom faisait difficulté, y avait vu ce qui peut se transest formée d’éléves ayant souscrit un engagement et prêté servaleur par le démonstratif. Ces différences syntaxiques soulignent la différence de situations. Le serment et engagement
évoqués par le préambule signifiaient, en toute probabilité, la
fin des études considérées non à leur terme mais à leur début.
Le premier serment était solennel, prenait à témoin tous les
dieux, comportait des dispositions précises dont nous connaissons déjà quelques-unes. Pour le second, nous en ignorons la
forme et le contenu. Tout ce que nous pouvons en savoir, c'est
qu’il est exigé des élèves qui n’appartiennent à la famille ni par
le sang, ni par adoption, et qu'il est imposé de même que Pengagement écrit, en vertu d'un vónos intprKdg.
Página 6
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Que veut dire cette expression? Il ne peut s’agir d’une loi
civile dont un article concernerait la médecine. Jamais en effet
dans le monde grec, la loi ne s’est intéressée 4 cette profession,
n’en a contrôlé l’exercice, n’en a écarté les incapables. Et l’on
sait qu’un texte fort court de la collection hippocratique précisément intitulé Nomos déplore cet état de choses. Si donc il n’y
a pas de loi pour surveiller la profession médicale, il n’y en a
pas non plus pour en règlement l'apprentissage ou pour fixer les
conditions d’accés aux études. Nous avons un témoignage trés
net sur ce point, celui du Protagoras. Dans ce dialogue, Platon
met en scéne un jeune Athénien qui souhaite vivement recevoir
les leçons du célèbre sophiste et qui confie son désir à Socrate
:
« Mais, demande Socrate, si c'était la médecine qu'il voulait étudier, comme s’y prendrait-il? Il irait, n’est-ce pas, offrir de Pargent à Hippocrate, l’Asclépiade de Cos, pour qu'il s'occupe de
lui. Et de la même façon, s’il voulait devenir sculpteur, il irait
trouver Polyclète ou Phidias » (311 b-c).
à la pratique du médecin Hippocrate, Asclépiade de Cos évoqué dans le Protagoras de Platon. Il en résulte que, malgré une
longue et persistance tradition qui le lui a attribué, le Serment ne
peut être l’œuvre d’Hippocrate. D’autre part, le refus d’accepter
les élèves étrangers s’ils ne sont pas cvyyeypappévor et OPKLOuévot, refus absolu marqué dans notre texte par le tres éner-
44
Il semble très simple, d’après ce passage de Platon, de faire
l'apprentissage de la médecine. Il n'est pas question de loi ni
d’engagement écrit, pas question non plus de vous faire préter
serment ni de savoir si vous appartenez ou non à une famille
médicale. I] suffit de verser un salaire au maitre.
Le vönog intpiKés dont il est question dans notre texte du Serment est donc bien une loi interne propre à un milieu médical
fermé ne voulant pas communiquer la science au premier venu.
Cette position n’est pas celle de la Collection hippocratique, où
apparait au contraire la préoccupation de mettre la médecine a
la portée des profanes et d’elargir les connaissances. L'auteur du
Régime déclare qu'il écrit pour le commun des hommes afin
qu’ils puissent se soigner dans toutes les circonstances de leur
vie (Régime III, 68). Le traité des Affections affirme dans son
préambule la nécessité pour l’idiôtés d’avoir des notions médicales. Selon le premier livre des Epidémies, le malade doit collaborer avec le médecin (1, 5). On pourrait multiplier les
exemples. Ce qui domine à l’âge hippocratique et continuera de
dominer par la suite, c’est la tendance à ouvrir largement la
médecine aux profanes ?.
La disposition concernant le recrutement des disciples met
donc le Serment à l’écart des textes fondateurs de la médecine
grecque. Elle est aussi, nous l’avons vu, parfaitement étrangère
gique GAA Se ovdevi qui achève l'alinéa, de même que le fait
d'un vónos intpıxög auquel il faut obéir, attestent qu'il existait
dans le monde grec ancien des sociétés médicales fermées résolument hostiles à ce qu’on appellerait aujourd’hui la démocratisation des études.
Littré pour qui le Serment, s’il n’était pas d’Hippocrate en personne, appartenait du moins à l’âge hippocratique, acceptait difficilement ce refus d’instruire les personnes du dehors. Il tentait
de l’atténuer, en supposant qu’il devait s'entendre seulement de
l’enseignement gratuit. Des personnes étrangères pouvaient fort
bien selon lui recevoir l’instruction à condition de payer. Cette
interprétation n’est pas acceptable, car elle réunit arbitrairement deux phrases du texte bien séparées : 1) j'instruirai gratuitement les enfants de mon maître devenus mes frères adoptifs;
2) j’instruirai mes enfants, ceux de mon maitre, les étrangers qui
ont souscrit engagement et prêté serment, mais personne
d’autre.
D'où vient cette volonté de tenir le profane à distance? Selon
certains critiques, comme Petrequin, il faudrait voir la une
influence de la médecine sacerdotale. Les prétres desservant les
sanctuaires d’Asclépios pouvaient interpréter la fin tragique de
leur dieu foudroyé par Zeus comme un ordre donné de manière
symbolique de ne pas répandre trop largement la science médicale et de la renfermer dans l’enceinte sacrée. Edelstein propose
une autre explication. Pour lui, le refus d’ouvrir la médecine
aux gens du dehors relève du pythagorisme. Les Pythagoriciens, écrit-il, se distinguaient de tout autre groupe philosophique en ce qu’ils ne communiquaient pas leur enseignement
à n’importe qui et demandaient à leurs élèves de le tenir secret.
Cette tendance ésotérique est, assurément, bien attestée chez
eux mais ne leur appartient pas en exclusivité. La sagesse orientale interdit, elle aussi, de divulguer le savoir reçu par révélation: « Ne communique à personne, dit l’Hermès Trimégiste,
mais cache ce grand secret... Ne transmets ces choses à personne d’autre qu’a ton fils, au fils de tes entrailles... »3. Selon
2. Rufus d’Ephése, médecin du second siécle de notre ére, loué pour son
grand talent par Oribase, V p. 560, a adressé un de ses livres aux idiétai.
3. FESTUGIERE, La révélation d’Hermes Trismégiste I, p. 230, p. 332.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)qu’on adopte l’une ou l’autre de ces explications, on peut faire
remonter le Serment à une antiquité plus ou moins haute ou le
placer au contraire à une époque tardive.
choses en vue: être utile, ne pas nuire » (deAetv, un Badnretv).
Les mots GA dÈ ovdevi qui terminent le premier alinéa
appellent une observation grammaticale. Puisqu’ils sont placés
dans une proposition infinitive, dépendant d’un verbe de
volonté, la négation devrait être un. Pour justifier ce « solécisme » on pourrait dire que le jureur a déjà présente à l’esprit
la seconde partie de son serment où il s’exprimera directement
à Pindicatif futur, en une série de propositions indépendantes
ayant rompu le lien syntaxique avec Ouvúw. Mais il faudrait
alors lui prêter une sorte de précipitation ou de hâte qui s’accorderait mal avec la situation: ce qui s’impose en effet, quand
on énonce les dispositions successives d’un engagement très
solennel, c’est la gravité et la lenteur. Risquons une autre explication. Le mot ovdevi employé quand il y avait tout lieu de
mettre undevi peut témoigner d’un temps où la négation un s’est
généralisée et où, par réaction, les écrivains soigneux de leur
style usent fautivement de ov‘. Ce temps où ui s'emploie dans
toute espèce de subordonnée et devient, contrairement à
l'usage classique, la négation quasi constante de la proposition
infinitive est l’époque hellénistique et romaine. L'étrange odôevi
pourrait donc apparaître comme un indice de date tardive. En
tout cas il met fortement en relief une obligation que le prêteur
du serment, en tant que professeur de médecine, juge essentielle, celle de maintenir soigneusement l’art à l’intérieur des
familles médicales.
Un développement nouveau commence avec la phrase
« Putiliserai le régime pour l'utilité des malades selon mes
forces et mon jugement ». Le préteur du serment évoque maintenant son activité future de praticien. Il commence par le régime, élément primordial de la médecine grecque, incluant a la
fois la nourriture et la manière de vivre, et il s'engage a Putiliser
pour le bien des malades. Mais il ajoute, après avoir rappelé
modestement ses limites par la formule katà dbvanıv Kai
kpiciv ¿unv déjà rencontrée plus haut, «si au contraire c'est
pour leur perte ou pour une injustice à leur égard, je jure d’y
faire obstacle » (èrì ônAnoet Se Kai adıkin etpéeiv) 5. Vantithése
qui apparaît dans cette phrase rappelle le précepte bien connu
du traité des Épidémies 1: « Le médecin doit avoir ces deux
4. J. HUMBERT, Syntaxe grecque, p. 350.
5. Traduction
J. JOUANNA, Hippocrate, Paris, 1992, p. 183.
47
Mais si pour le premier terme la ressemblance saute aux yeux
entre en wherein d'une part, et @pedeîv de l’autre, il en va
autrement pour le second. Les deux noms ônAñoet et adıkin du
Serment sont plus riches que le simple PAdtiterv des Epidémies.
Certes, ils impliquent l’un et l’autre un dommage. Mais le premier ajoute à l’idée de dommage celle de destruction et de
ruine, il s’applique plus particulièrement au mal causé par les
malfaiteurs; il est, en outre, beaucoup moins courant que
PAaßn. Quant à ddikin, c’est un mot à résonance morale puisqu'il désigne un acte contraire à la justice. En pronongant cette
phrase, construite sur une antithèse, bien marquée par la particule dè, le jureur s’oblige non seulement à ne jamais prescrire
un régime qu'il estimerait mauvais, mais encore à réprimer les
habitudes pernicieuses à la fois pour le corps et pour l’âme, qu’il
pourrait avoir observées chez ses malades en matière d’alimentation et de façon de vivre. Le verbe eipfe1v marque fortement
sa volonté de repousser le mal. Employé à l’infinitif futur, alors
que le verbe précédent était à l'indicatif, et que l’indicatif reparaîtra dans les verbes suivants, il rétablit le lien avec le duvbm
initial.
Après avoir exprimé sa pensée sur le régime, l’auteur passe
aux médicaments. « Je ne remettrai à personne, dit-il, de drogue
qui puisse causer la mort, même si on m'en demande » (où S000
Se ovdE pápuaxov odôevi aitnOEic Oavdoruov). A cet engagement qui le montre d’emblée au service de la vie, il donne une
grande énergie en accumulant les négations, en éloignant par
l’hyperbate Padjectif 6aväouuov du nom $épuaxov auquel il se
rapporte, en ajoutant « méme si on m’en demande », membre
de phrase qu’on pourrait traduire aussi par « si on me la demande ». Mais par qui, dans quelles circonstances, un médecin
pourrait-il étre sollicité d’administrer une drogue mortelle?
Sans doute è l’initiative d’une autorité supérieure. Le cas s’est
présenté en notre XX? siècle. Dans une conférence publique
qu'il a faite en 1941 à Fribourg-en-Brisgau et publiée plus tard,
un certain Dr. Büchner s’en est pris vigoureusement à ce que les
nationaux-socialistes alors au pouvoir en Allemagne appelaient
« libéraliser la destruction des vies indignes de vivre » et il a
invoqué précisément cette phrase de notre Serment pour appuyer sa résolution de leur désobéiré. Outre ces situations
extrêmes où la résistance lui fait courir de grands risques, le
6. Hans DILLER, Forschungsgeschichtliches Nachwort zu Ludwig Edelstein Der hip-
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)médecin pouvait aussi être prié par l’entourage d’un vieillard
trop lent à mourir de hâter la fin. Mais le cas qui devait se présenter le plus ordinairement à lui était sans doute celui de
patients incurables, éprouvant des souffrances très vives et
demandant eux-mêmes la mort comme une délivrance. Se
prêter à l’euthanasie en remettant du poison n’était pas une
action jugée nécessairement répréhensible par la morale
antique. Ni les Stoiciens, ni les Cyniques, ni les Epicuriens ne
voyaient une faute dans le suicide. Certains méme le considéde pessaire abortif à une femme ». Cette disposition doit évidemment s'entendre, non de l’avortement thérapeutique, mais
de celui que l’on dirait aujourd’hui de convenance personnelle
raient comme un acte héroïque. Aller à la mort volontairement
pour échapper à une situation insupportable indiquait, selon
Pline le Jeune, une « grande âme » (ingentis animi). Aux yeux de
Sénèque le suicide était l’acte par excellence de l’homme libre.
Lui-même, déjà moribond, pria un médecin de lui donner du
poison. Epictéte ne voulait pas qu’on quitte la vie pour une
|
49
et qui en France, avant 1975, était un délit sanctionné par la loi.
Il n’en était pas ainsi en Grèce ancienne. On y exposait sans
grands scrupules des nouveaux-nés, même bien constitués; l’infanticide n’apparaissant pas comme une action criminelle,
pourquoi l’avortement aurait-il été condamné
? Si les médecins
ne pouvaient ignorer que l’embryon se développant dans le
sein maternel est un être vivant, ils n’en déduisaient pas forcément qu'il faut respecter la vie prénatale. Soranos d’Ephése,
médecin accoucheur et pédiatre du IE siècle après J.-C., y était
hostile. Mais à l’intérieur même de la collection hippocratique,
apparaît la position contraire. Le praticien qui écrivit De la
nature de l’enfant raconte avec complaisance comment il a fait
raison triviale mais, disait-il, s’il y a trop de fumée dans la
avorter une fille publique en lui prescrivant de sauter de telle
maison, tu n’as qu’à sortir.
sorte que ses talons atteignent ses fesses (L. VII, p. 488). Quant
Socrate cependant, avait déclaré dans le Phédon (62c), en invoquant Pautorité du philosophe pythagoricien Philolaos, qu'il
n'est pas permis d'attenter á sa propre vie, et rappelé á ses
jeunes interlocuteurs Simmias et Cebés la formule prononcée
dans les mystéres affirmant que nous sommes placés par les
dieux dans un poste de garde (Ev tivi dpovpa) dont nous ne
pouvons nous libérer nous-mémes. Cette conviction n'appartient pas en exclusivité au pythagorisme ancien. Elle reparut au
er siècle avant notre ère quand le Pythagorisme se réveilla et
que se répandirent dans le monde gréco-romain les sagesses
orientales. Le suicide est appelé un crime dans le Corpus Hermeticum (I, 9), et une impiété dans les Ethiopiques d’Heliodore (II,
29, 5). Plotin, qui réussit 4 en détourner son disciple Porphyre,
aux sages-femmes, un passage du Théétète semble placer l’avortement au nombre de leurs tâches ordinaires (149d).
Les philosophes, de leur côté, acceptaient l'avortement et
même le conseillaient, en dehors des nécessités médicales.
Platon le recommandait pour des raisons d’eugénisme et aussi
pour éviter un accroissement du nombre des citoyens qui compromettrait l'équilibre de sa République (Rép. 460a). Il ne se faisait apparemment aucun scrupule d’y recourir, la vie, à ses
yeux, ne commençait qu’à l'instant de la naissance. Aristote
aussi justifiait l'avortement, mais passé le délai de quatre mois
et demi le produit de la conception devait selon lui être respecté
(Politique VII, 14, 1335b). La position des Stoïciens n’était guère
le proscrit dans l’Ennéade 7, parce qu'il prévient le temps fixé
différente. Ils voyaient pour la plupart dans l’embryon pars viscerum matris et ne lui reconnaissaient pas une vie propre. La vie
par le destin, et combat dans I’ Ennéade 9 la thèse stoicienne qui
Pautorise.
commence à l'instant de la naissance (S.VÆ II, p. 213, frgt. 754.
Arnim). Rares étaient ceux qui comme Musonius, le maître
Notre jureur, quant a lui, refuse absolument de préter un
d’Epictete, réprouvaient entièrement l'avortement et le considéraient comme une offense envers les dieux.
concours même indirect à cette action, comme à n’importe
quelle autre forme de meurtre et il prend soin d’ajouter cette
précision: « je ne suggérerai pas un tel conseil ».
Vient ensuite le passage qui a le plus contribué à la célébrité
du « Serment d’Hippocrate », bien qu’aujourd’hui il soit volontiers passé sous silence: « Semblablement, je ne remettrai pas
pokratische Eid, repr. dans Kleine Schriften zur antiken Medizin, Berlin, 1973, p. 263264.
Quant aux lois, un discours attribué à Lysias donne la preuve
que la question de l’avortement pouvait être soumise aux tribunaux et semble indiquer l’existence d'une ypasn «uPrdozns
(Fragment Contre Antigène), et Cicéron dans le Pro Cluentio (XI,
32) rapporte qu’une Milésienne fut condamnée à mort pour
avoir pris sciemment des breuvages qui la firent avorter. Mais
on peut supposer dans ce dernier cas que le but de la loi était
moins de protéger l’enfant à naître que de défendre les droits du
Bulletin Budé
Página 9
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)père. En outre, s’il existait bien une législation répressive, elle
était rarement appliquée. Ce sera seulement avec le christianisme que l’avortement apparaîtra comme un acte criminel et
que l’Église prononcera des peines à l'égard de ceux qui le commettent (Basile de Césarée dans son Canon 2 écrit: « la femme
qui avorte exprès commet un homicide. La peine de non-com-
Lavortement peut être obtenu par différents procédés. Celui
qui est indiqué dans notre Serment est le neooöv $86prov, c’està-dire le pessaire, sorte de tampon de laine qu’on enduit de
substances abortives et qu’on introduit dans l’orifice utérin. Ce
mot recodg est pratiquement inconnu de la collection hippocratique, laquelle le plus souvent emploie nmpdoGetog. En revanche, il se rencontre souvent chez les médecins du premier et
du second siècle de notre ère, tels que Celse, Dioscoride, Soranos. Il pourrait donc apparaître comme un nouvel indice en
faveur d’une date tardive du Serment.
50
munion sera de dix ans »).
Tl faut donc admettre que dans la société antique médecins
et sages-femmes devaient être assez souvent sollicités pour des
manœuvres abortives et on doit se demander où l’auteur du
Serment a puisé sa résolution de ne jamais s’y prêter. Pour Edelstein, c’est encore dans le Pythagorisme. Seuls, dit-il, les Pythagoriciens croyaient que l'embryon possède la vie humaine
dès la conception. Au surplus ils avaient le plus grand respect
de la procréation, qui permet à l’homme de laisser sur terre
après lui, en la personne de ses enfants, des adorateurs des
dieux.
Cette opinion nous semble trop absolue. Le refus de l’avortement n'appartient pas en exclusivité aux pythagoriciens. Il
apparaît aussi en d’autres milieux. Soranos, le grand gynécologue d’Ephése, qui, nous l’avons vu, y était hostile, le combattait par des arguments n’ayant rien de pythagoricien. La mission du médecin, affirmait-il dans son traité des Maladies des
femmes, est de protéger la nature, non de la détruire ou d’entraver son action. De fait, il a toujours existé chez les Grecs,
dans les milieux savants comme dans les milieux populaires,
une grande méfiance à l'égard de ceux qui prétendent s'élever
au-dessus des lois naturelles. S'il est impie de toucher à la forme
des continents, de chercher avec une presqu'île à faire une ile,
on ne doit pas non plus contrarier le processus de la génération,
ni empêcher l’ensemencement d’aboutir à la naissance d’une
vie nouvelle. Ce courant « écologique » a pénétré les milieux
médicaux. Il est présent dans la Collection hippocratique. On lit
ainsi dans les Préceptes (9) que le bon médecin « sauve la nature
sans la changer» (oùk dAAoıwv). Il s’est renforcé à l’époque
hellénistique des apports de la sagesse orientale. Respecter les
lois de la nature, ne pas détruire une promesse de vie, ne pas
porter atteinte à l’œuvre de Dieu étaient des principes en honneur aussi bien chez les Mages de la Perse que parmi les gymnosophistes de l’Inde ou dans le judaïsme, et les textes hermétiques proclament la sainteté de la procréation non moins que
l’école de Pythagore (edoefeotürn í nausonorio).
51
« Dans la pureté et dans la sainteté, continue le jureur, je garderai ma vie et mon art». Cette phrase manifeste un idéal
élevé dépassant de beaucoup celui du « vir bonus sanandi peritus» si respectable qu'il puisse être déjà; elle interdit au
médecin de se considérer comme un simple technicien qui, sa
prestation au service du malade achevée, pourrait revenir aux
plaisirs et aux préoccupations du vulgaire. En associant étroitement son art et sa vie et en s’engageant à persévérer dans
cette voie de sainteté, comme l'indique le verbe dtarnpriow,
qui signifie conserver avec soin jusqu’au bout, le prêteur du
serment s'ouvre au mysticisme. Il unit la religion et la science,
comme s’il pensait que les secrets de la nature se révèlent plus
aisément à ceux qui mènent une existence pure et sainte. Cette
tendance syncrétiste était celle des penseurs présocratiques.
Leffort de Platon et d’Aristote avait été de la réprimer en séparant les deux domaines. Lage hellénistique la remettra au premier rang.
Nous arrivons maintenant à une phrase du Serment qui a suscité beaucoup de commentaires mais que plusieurs éditeurs ont
jugé bon de supprimer: où teuéo de odéè nv MALOvTtaG, Exxapnoo dE Epyamoıv avöpdcıv npn&Log ode. Quelques érudits
ont vu dans les premiers mots « je ne couperai pas » le refus de
toute chirurgie, refus fort &trange, en contradiction totale avec
la réalité. On sait en effet que tous les médecins de l’Antiquité
coupaient et taillaient. Lorsque Platon décrit leur activité, il
emploie constamment le verbe téuverv qu'il associe à Kaleıv
(une exception toutefois dans le Timée, où l’action de « couper »
n’est pas mentionnée) et un logos de l’Hermès Trismégiste parle
du bon médecin qui fait souffrir le corps en brûlant et en coupant les parties malades (XII, 3). Quant à la Collection hippocratique, elle consacre à la chirurgie près d’une dizaine de traités
parmi lesquels le Tlepi intpo®, petit manuel de pratique chirurgicale destiné aux débutants. On s’aperçoit en le parcourant
Página 10
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)que faire des saignées, ouvrir des abcés, opérer des fistules,
extraire des foetus morts, trépaner, sont au nombre des tâches
habituelles du médecin.
« mais je la pratiquerai sur les autres ». La seconde laisse croire
que la castration est le remède ordinaire pour les maladies dues à la présence de pierres dans la vessie. On aboutit
Pour justifier le refus global de la chirurgie, que l’on croit découvrir dans notre passage du Serment, on a invoqué le fait
qu’elle est, conformément à son étymologie, une activité purement manuelle, où l’on se perfectionne de manière toute empidans les deux cas à une absurdité. Il faut donc abandonner
l’hypothèse de la castration comme celle du refus de toute chirique, dont le vrai médecin habitué à réfléchir sur son art ne
eut pas faire grand cas. On rappelle, d’autre part, que l'école
pythagorique ?) dont l'influence est très probable ici, répugnait
à verser le sang même celui des animaux. Ces arguments sont
pertinents mais ne sauraient prévaloir sur la réalité que nous
venons de rappeler concernant l’emploi effectif des moyens chirurgicaux.
Une autre hypothèse a été avancée. On a donné au verbe téyveıv un sens secondaire, mais qu’on ne peut exclure a priori,
celui de chátrer. La castration était bien connue de l'Antiquité.
Une satire deJuvénal évoque certaines grandes dames de Rome
qui pour se dispenser de recourir aux abortifs font châtrer de
jeunes esclaves. Le chirurgien Paul d’Egine indique deux manières d’effectuer cette opération que personnellement il désapprouve. Il la juge une mutilation avilissante, contraire à
l'éthique médicale. Mais, dit-il, puisque nous y sommes souvent
contraints par des supérieurs, il faut faire connaître les moyens
de la réaliser7 (LXVIII Chirurgie, éd. Briau). Des médecins pouvaient en effet se trouver dans cette nécessité. Ce fut le cas
d’Heliodore qui exerçait la médecine sous Trajan. Bien qu’interdite par l’empereur Hadrien et sanctionnée par la peine capitale, la pratique de la castration ne disparut pas totalement.
Constantin dut en renouveler l'interdiction. Il est donc tout à
fait vraisemblable que le prêteur du serment si soucieux de
pureté et de sainteté, si respectueux de la vie humaine prénatale
envisage, lorsqu'il prononce le où tepéa, cette forme très particulière d’intervention chirurgicale.
Cependant, cette interprétation soulève une grave difficulté.
Comment entendre les mots oùdè pi AB1@vrac qui suivent
immédiatement le verbe? On n’a le choix qu’entre deux traductions: 1. «Je ne pratiquerai pas la castration sur les
hommes qui souffrent de la pierre » ou 2. « Je ne pratiquerai
pas la castration pas même sur les hommes qui souffrent de la
pierre ». La première traduction conduit à sous-entendre
:
7. Chirurgie de Paul d’Egine livre XVIII, éd. Briau, Paris, 1855, p. 288-289.
53
rurgie.
Ce qui est proscrit, selon nous, par cette phrase du Serment,
c'est une action précise comme l’indique nprj&ıog ode, l’opération de la pierre. La négation oùôé n’est pas l’équivalent
du « ne... quidem» latin mais renforce le où précédent, comme
c'était déjà le cas un peu plus haut pour où ddo0m dè od5é Hapnakov. La particule uñv fortement affirmative rappelle qu'il
s’agit d'un engagement solennel faisant l’objet d'un serment;
elle attire en outre l’attention sur une nouvelle catégorie de
patients, les A@1üvtrac, participe masculin qui désigne les
hommes ayant la maladie de la pierre. Cette maladie se traite
par une opération consistant à ouvrir la vessie, longtemps
appelée « taille ». Nous préférons ici ce mot, bien qu'il apparaisse un peu vieilli, au terme technique « cystotomie », et nous
traduisons: « Je ne pratiquerai certainement pas la taille sur les
hommes souffrant de la pierre; je laisserai cette opération aux
spécialistes. »
Pourquoi, demandera-t-on, refuser d’opérer les patients du
sexe masculin souffrant de la pierre? Nous répondrons que
dans l’Antiquité, cette intervention était jugée particulièrement
difficile et hasardeuse. Bien que Celse l’ait décrite au siècle
d’Auguste (De arte medica VII, 26, 3) en s'inspirant du procédé
employé à Alexandrie par le médecin Ammonius, le chirurgien
prudent de ce temps n’était pas disposé à l’accomplir. Le risque
était très grand, en effet, en incisant la vessie pour en extraire
les pierres, de léser les deux canaux déférents qui la contournent et de rendre ainsi le patient incapable de procréer. On
fera sans doute observer que le médecin grec savait prendre des
risques, on rappellera qu'il pratiquait la trépanation. Mais le
préteur du serment, ainsi que nous l’avons vu, a un grand respect de la génération, considère comme sacré le devoir de procréer. Sachant que la taille aboutit presque toujours à une castration pure et simple, il ne veut pas être l'artisan, même
involontaire, de cette mutilation et il abandonne son malade à
des spécialistes.
Comment nous représenter ces spécialistes, si différents de
ceux d’aujourd’hui? On pense d’abord à des charlatans, son-
Página 11
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)geant à se faire de la réclame par l’audace de leurs interventions
et l’on sait par la collection hippocratique elle-même qu’ils
étaient fort nombreux dans l'Antiquité. Mais les mots épyétnot
àvôpéoiv npiétog tiode par lesquels le jureur les désigne n’ont
rien de péjoratif et n’expriment aucun mépris à leur égard. Ce
sont des gens sans doute honorables qui, dans leurs recherches
médicales, ne s'intéressent pas à la totalité du corps humain,
mais seulement à un organe ou à un membre déterminé et aux
pathologies qui peuvent y survenir, et qui dans ce domaine
limité ont acquis, par empirisme, un certain savoir-faire. On
peut voir en eux les héritiers ou les émules des vieux médecins
égyptiens, qui, selon Hérodote, soignent chacun pour une seule
maladie, celui-ci s’occupant des yeux, celui-là de la tête, cet
autre encore de la région abdominale. Mais on ne les rencontre
pas encore à l’époque de la grande médecine grecque, comme
on peut s’en convaincre par ce passage de Cicéron: « Pensezvous qu’au temps d’Hippocrate de Cos il y ait eu des médecins
spéciaux, les uns pour la maladie, les autres pour les plaies, les
autres pour les yeux? » (De oratore III, 35, 2a). C’est à partir de
l’époque hellénistique qu’on voit ces « spécialistes » se multiplier et on peut dire qu’à Rome, au premier siècle de notre ère,
presque chaque partie du corps avait le sien (Martial, le faiseur d’épigrammes, a relevé toute une série de « spécialités »).
La mention des épyätnor avöpacıv est donc encore un indice conduisant à place le Serment à l’époque post-hippocratique.
A ce point de notre étude, nous pouvons constater que l’auteur a exprimé ses positions dans le domaine thérapeutique en
| utilisant successivement les mots è1armuacoi, bépuakov, tEuÉo.
Cette façon de diviser les moyens curatifs en trois branches et
de les présenter dans cet ordre, 1. le régime, 2. les médicaments,
3. la chirurgie, ne lui appartient pas en propre. Elle apparaissait
déjà dans l’école de Pythagore où elle servait d’échelle de
valeurs. Les médecins de cette école marquaient par là qu'ils
avaient une confiance très grande dans la diététique, moindre
dans les médicaments, faible dans la chirurgie. Dans notre
texte, aucun jugement de valeur n’est porté sur ces trois
moyens; on ne peut donc tirer de l’ordre dans lequel ils sont
exprimés la preuve d'une influence directe de Pancien pythagorisme. La tripartition de la thérapeutique que Celse place
chronologiquement après Hippocrate (préface du De medicina
9), fut érigée en système par l’école d'Alexandrie. Elle est
devenue un lieu commun, couramment utilisé comme principe
55
de classement. C’est seulement à ce titre, selon nous, qu’elle
intervient ici.
La déclaration suivante concerne le praticien faisant ses
visites à domicile « Dans quelque maison que j’entre, dit-il, j’y
pénétrerai pour l’utilité des malades, me tenant à l’&cart de
toute injustice volontaire, de tout acte corrupteur, en particulier
des entreprises amoureuses sur la personne des femmes, et aussi
des hommes, libres et esclaves. » En employant l’expression er’
wherein Kapvovtev dont il s'était déjà servi à propos du régime,
le préteur du serment élargit son propos. Il manifeste intention
d'exercer son art de façon désintéressée et dans le respect
absolu des gens qui s’en remettront à lui. Il précise qu’il ne profitera pas des facilités que donne la profession médicale pour
satisfaire ses appétis sexuels, et revient à cette volonté de mener
une vie pure et sainte qu'il avait déjà exprimée lorsqu'il s’agissait de refuser aux femmes le pessaire abortif. Il s'oppose donc
au libertinage, non seulement chez les autres mais surtout en ce
qui le concerne lui-même. Cette volonté de résister aux dérèglements de la chair pourrait encore le rapprocher des anciens
Pythagoriciens. Ces derniers en effet mettaient fortement l’accent sur la continence, et l’un d’eux, Charondas de Catane, qui
s'était rendu célèbre pour avoir donné des lois à sa ville, avait
écrit que la nature a fait l’ensemencement pour la procréation,
non pour l'impudicité 8, Mais le rapprochement pourrait aussi
bien s’établir avec les Stoïciens qui luttaient contre les passions
et recommandaient la maîtrise de soi, et de même avec les
mages de l’Orient hellénistique qui avaient la nostalgie de la
pureté.
Quant au respect de l’esclave, exprimé dans la même phrase,
il était, certes, en honneur chez les Pythagoriciens. Archytas de
Tarente dont on pouvait dire qu’ « il n’a jamais frappé personne,
ni esclave, ni homme libre » (DL 20) considérait ses esclaves
comme ses frères; et de même la pythagoricienne Théano qui
disait d’eux gior dvOpwnot th üoet (Thesleff p. 1197). Mais ce
respect était de règle en bien d’autres milieux. Le sophiste Hippias l’avait justifié en disant comme Théano que la distinction
entre homme libre et esclave n'existe pas selon nature. Sénèque
le recommandait à Lucilius. L'école d’Epicure avait compté des
esclaves parmi ses membres et l’on sait qu'Épictéte, le philosophe qui représente le mieux les tendances du nouveau stoï8. Cf. H. THESLEFF, An introduction to the Pythagorean writings of the hellenistic
period, 1961, Acta Academia Aboensis p. 82, |. 33.
Página 12
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)cisme, était un esclave. Il est donc manifeste que ni l’exaltation
de la continence, ni le respect de l’esclave dont témoigne ce passage du Serment n’appartiennent en exclusivité aux Pythagoriappellerait aujourd’hui le secret professionnel. Il pousse si loin
la réserve qu'il s'engage à ne rien dire non plus, comme l’indiquent les mots ñ kai dvev Beparning, de ce qu'il remarquera en
tant que simple particulier à l’intérieur des maisons où il va
donner des soins, estimant sans doute qu'il est inutile de fournir
des aliments à la curiosité publique. Latmosphére religieuse
des mystères que l’on respire ici renvoie tout autant à la gnose
hellénistique et à la Révélation de l’Hermès Trismégiste qu’à la
vieille école de Pythagore.
ciens.
C’est encore à la conduite du médecin visitant ses malades à
domicile que s’applique la dernière disposition du Serment:
« Les choses que, en donnant mes soins ou même sans les
donner, je verrai ou j’entendrai concernant la vie des gens,
celles qu’on ne doit jamais révéler au dehors, je les tairai,
considérant de telles choses comme devant rester secrétes. »
Ces lignes qui placent la discrétion et la réserve au premier rang
des devoirs du médecin pourraient fournir un dernier argument
à ceux qui voient dans le Serment un document pythagoricien.
Effectivement, les disciples de Pythagore qui ne communiquaient pas volontiers leur savoir, ne racontaient pas non plus
leurs affaires au premier venu. Ils savaient se taire, ayant été
entrainés à l’ascèse du silence durant cinq années de noviciat.
Chez eux était particulièrement honorée la consigne d’ « avoir
un boeuf sur la langue ».
Une autre influence toutefois pourrait étre décelée ici, celles
des Mystères. Dans la maison du malade où il vient de pénétrer, le médecin reçoit une sorte d’initiation. C’est un lieu où il
y a pour lui des choses à voir (i5w) et d’autres à entendre
(äkovow). Il ne devra pas en parler quand il sera dehors car
elles ne sont pas matière à bavardage (um ékkakéeoBar #80). Il
s'engage au contraire à les taire. Il les considère comme des
àppnra. Ce dernier mot est important. Il ressortit à la sphère du
sacré et donne à la phrase son halo mystique. Certes, au premier sens, il signifie simplement « non exprimé », « dont on n’a
as parlé », comme on le voit par cette déclaration plaisante
d’un discoureur du Banquet: « Mettons que je n’aie rien dit»
(189b). Mais de là, on passe facilement aux sens d’ « inexprimable », puis de « qui ne doit pas se dire » et enfin à « interdit
aux lèvres humaines ». C'est cette traduction qu'avait adoptée
Mazon pour les appnta d’ Edipe Roi, v. 301, mot joint et opposé
à la fois à S1daxıd, ce qui est matière d’enseignement. De
même qu’il est interdit de révéler ce qu’on a appris au cours de
l'initiation, de même qu'il est interdit de révéler ce qu’on a
appris au cours de l'initiation, de même le jureur s'interdit
absolument de divulguer les renseignements qu’il a obtenus sur
le patient, en l’examinant, en le questionnant lui ainsi que les
personnes vivant près de lui, en étudiant la manière dont il
réagit aux remèdes. Il respecte donc scrupuleusement ce qu’on
57
Ayant exposé point par point les devoirs auxquels il s’engage,
le nouveau médecin conclut: « Eh bien donc, si j’exécute ce serment complètement et sans l’enfreindre, puissé-je jouir de ma
vie et de mon art, honoré chez tous les hommes à jamais, si je
le viole et que je parjure, que j’aie le sort contraire. »
Cette conclusion est conforme à l’usage. Le serment se termine ordinairement par une formule que nous font connaître
nombre d'inscriptions, se composant de deux parties dont les
particules uèv et dè soulignent l'opposition. La première est
un souhait de prospérité si on respecte le serment, la seconde
un souhait de malheur, c’est-à-dire une imprécation, dans le cas
contraire, car la divinité se venge de ceux qui se servent de son
nom pour se parjurer (cf. Daremberg-Saglio s. v. p. 751). A l’éventualité favorable s’appliquent ici les deux locutions participiales eniteAéa rovéovu et un Evyxéovn dont la première avec
son complément öpkov 16vôe rappelle de très près la première
phrase du texte. A l’autre, bien différente, correspondent
encore deux participes au datif rapafaivovn et émopKodvtt
mais ils forment avec ceux qui précèdent un parfait contraste.
La proposition principale ein énxavdpacbar n'est exprimée
qu’une fois, le verbe éxavpaoôat pouvant signifier bien « retirer
un avantage d’une chose» que «en éprouver les effets
fâcheux ». Cette phrase à la fois ample et concise dont les
membres s’équilibrent en s’opposant indique une certaine
recherche littéraire.
Le bonheur souhaité n’a rien d’épais ni de matériel. Il consiste
dans l’honneur et la gloire. L'expression eig tov aici Xpövov que
nous traduisons par « à jamais » est sensiblement plus forte que
eu tov dravta Biov qui signifierait seulement « toute ma vie ».
On y sent le désir de survivre dans la mémoire des hommes et
l’aspiration à l’immortalité, Quant à l’imprécation, réduite aux
deux mots tävavria toviéov, elle frappe par sa concision et produit grand effet.
Página 13
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Conclusion
59
devons y revenir à la fin de ce travail et dire sur ce point notre
position.
Ce texte d’allure grave, solennelle, hiératique, enveloppe la
profession médicale d’une auréole de sainteté et lui assigne une
perfection fort éloignée des voies communes. Il présente une
telle unité de ton et d’inspiration qu’on doit exclure l’hypothèse
qu’il serait une œuvre collective. Il émane, selon nous, d’un seul
homme, issu d’une élite professionnelle où les valeurs morales
et spirituelles ont toujours été cultivées.
Des auteurs anciens s’y sont intéressés et l’ont mentionné
comme une œuvre authentique d’Hippocrate. Parmi eux citons
principalement le commentateur Erotien qui vivait au temps de
Néron; citons aussi quelques dizaines d’années plus tard
Soranos le gynécologue d’Ephése. A l’époque moderne, des
doutes sur son authenticité ont été plus d’une fois exprimés sans
l'empêcher de poursuivre sous le nom de Serment d’Hippocrate sa glorieuse carrière.
On a douté aussi que dans l’Antiquité il ait été effectivement
prononcé et qu’on l’ait considéré comme le prélude obligatoire
à l’exercice de la profession. Ce scepticisme nous semble
excessif. L'existence de confréries et de familles médicales étant
admise, nous ne voyons pas pourquoi, dans ces milieux fermés,
on se serait abstenu de prêter un tel serment. En outre, le témoignage de Grégoire de Naziance peut être invoqué ici. Dans le
Discours funèbre en l'honneur de son frère, que l’on date de 369, on
lit que le frère défunt, le médecin Césaire, était aimé de tous
pour sa réserve, 514 ow6poodvnv, et qu'il se voyait à cause de
cela confier les objets précieux tà Tina TLOTEVÓMEVOG « sans
qu'il eût besoin du serment d’Hippocrate » (undév tod ‘IxxoKPATOUG ópxictov npoodeönevog, Orazio 7). Le nom Öpktorng, le
plus souvent écrit öpkwotng, désigne la personne faisant prêter
Rappelons d’abord que la plupart des critiques modernes et
contemporains ont fait remonter le serment à un lointain passé.
Littré, ayant cru un moment qu’Aristophane, dans les Thesmophories, avait pu y faire allusion, le plagait au V® siècle (I, p. 32).
Revenu de cette opinion, il avait déclaré qu'il appartenait sinon
à Hippocrate en personne, du moins à l’âge hippocratique et
« qu’on ne pouvait lui refuser le caractère de la haute Antiquité
médicale » (IV, p. 624, Argument du Sermeni). Un autre critique
français un peu postérieur disait qu’ « avec son air solennel, sa
composition maladroite, son obscurité, le Serment portait la
trace d’une époque très ancienne », et il le plaçait au V* siècle,
voire au VI? siècle avant notre ére9. L'érudit allemand Edelstein
dans son Interpretation des hippokratischen Eides (1943), proposait la seconde moitié du IV® siècle. Mais son compatriote
Deichgräber revint au dernier tiers du V* siècle (Der hippocratische Eid, 1955). Vers la même époque, Louis Bourgey, qui
imprima en France au XX? siècle un nouvel élan aux études hippocratiques (Observation et expérience chez les médecins de la Collection hippocratique, Vrin, 1953), considérait le Serment comme un
morceau très ancien, peut-être le plus ancien du Corpus. Robert
Joly, éditant en 1964 des morceaux choisis d’Hippocrate dans
une anthologie disait même en résumant, semble-t-il, la plupart
des opinions: « On croit d’ordinaire que le Serment est le plus
ancien texte du Corpus » !0.
Nous ne pouvons, quant à nous, accepter cette position largement répandue et nous avons relevé au cours de notre étude un
certain nombre d'indices de nature à l’ébranler.
A ces indices, ajoutons une réflexion concernant les trois
traités proprement déontologiques de la Collection: Loi,
l’öpxoc. La phrase signifie donc que Césaire, se distinguant probablement de certains collègues à la moralité moins sûre, pratiquait de lui-même tous ses devoirs de médecin sans que la
grande figure d’Hippocrate vienne s'imposer à lui pour les lui
rappeler. À travers cet éloge, on voit clairement que l’öpxog hippocratique n’est pas seulement aux yeux de Grégoire un texte
vénérable. C’est de toute évidence un vrai serment, ayant eu
cours et susceptible encore d’être prêté de son temps.
Mais, de tous les problèmes posés par ce texte fameux, le plus
important aux yeux des historiens et des philologues est celui de
la datation. Nous l’avons toujours eu présent à l’esprit. Nous
9. H. OuvrE, Les formes littéraires de la pensée grecque, Paris, 1900.
10. Hippocrate, Médecine grecque, Paris, 1964, p. 205.
Complément bibliographique : Parmi les publications parues depuis la rédaction de cette étude sur le Serment hippocratique, citons H. von STADEN, «In a
pure and holy way’. Personal and Professional Conduct in the Hippocratic
Oath. », Journal of the History of Medicine and Allied Sciences, 51, 4, 1996, p. 404437. Id., « Character and Competence. Personal and Professional Conduct in
Greek Medicine », dans Médecine et Morale dans l'Antiquité. Entretiens sur l’Antiquité Classique, t. XLIII, Fondation Hardt, Vandoeuvres-Genève, 1997, p. 157195. Thomas Riitten, « Receptions of the Hippocratic Oath in the Renaissance:
the Prohibition of Abortion as a Case Study in Reception », Journal ofthe History
ofMedicine and Allied Sciences, 51, 4, 1996, p. 456-483 (note A. Debru).
Página 14
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Bienséance, Préceptes. Les deux derniers, écrits dans une langue
obscure, embarrassée, sont fort éloignés de la perfection littéraire du Serment mais ils exaltent les mémes vertus. Ils recommandent au médecin le désintéressement, la discrétion, la
pureté des mœurs. Quant à la Loi, ce traité fort court rappelle
de plus près encore notre texte. Il utilise le vocabulaire des
Mystères, présente la médecine comme une chose sacrée qu’il
faut renfermer à l’intérieur du sanctuaire, attache une grande
importance à la gloire et à la renommée, s’en prend aux mauvais praticiens qui déshonorent la profession, au premier rang
desquels il place ceux qui n’ont pas eu l’avantage de recevoir,
des l’enfance, les leçons et l’exemple d’un père. Or, de l’avis
général, ces trois écrits sont tardifs. On ne voit pas pourquoi le
Serment qui s’en rapproche à tant d’égards leur serait antérieur
de plusieurs siècles.
fluence pythagoricienne commence à s’user En dépit de
quelques éclipses, elle reste vigoureuse. Des sectes néopythagoriciennes apparaissent au 19 siècle avant J.-C., faisant revivre,
avec quelques couleurs nouvelles la vieille école du Pythagore.
61
Comme on l’a bien montré (cf. Marie Laffranque, Posidonius
d’Apamée, p. 526) il n’y a pas de solution de continuité entre le
Pythagorisme du IV® siècle et le néopythagorisme le plus tardif,
Rappelons, d’autre part, que la ligne 12 de notre texte mende sorte que placer le Serment à la fin de la période hellénistique
selon notre propre hypothèse, ce n’est nullement le soustraire à
l’infuence pythagoricienne. La gnose hellénistique qui a brassé
dans un extraordinaire syncrétisme toutes les croyances et
toutes les sagesses, qu’elles fussent nées au bord du Nil ou au
fond de la Mésopotamie, a également recueilli l’héritage proprement grec de Pythagore. Il en est résulté un mysticisme
diffus unissant étroitement la science et la religion, dont notre
Serment porte selon nous la marque.
tionne un vôuo intpurò. Une telle mention serait inconcevable
à l’aurore de l’activité médicale, car pour formuler à bon escient
cartez pas l'influence pythagoricienne, pourquoi cette préfé-
On nous fera peut-être cette objection: puisque vous n'éune loi régissant une profession, il faut disposer d’informations
nombreuses, avoir observé des erreurs, des abus, décelé des
conduites suspectes. Il y a tout lieu de croire que les formules
négatives dont use abondamment le prêteur du serment pour
exprimer ce qu'il s'engage a ne pas faire, correspondent effectivement à des méfaits réels, précis, souvent constatés dans le
rence pour l’époque hellénistique, pourquoi ne pas accepter la
datation haute, admise par la majorité des critiques? Certains
faits évoqués tout au long de notre commentaire, la mention de
quatre divinités, dont celle d’Hygie, déesse d'importation tardive, des particularités de langue et de style sur lesquelles nous
passé et contre lesquels il entend réagir. Un texte nourri d’une
si riche expérience peut difficilement avoir été conçu à date
haute.
constaté aussi que l’esprit général du Serment ne se retrouve pas
dans la collection hippocratique où nulle part, sauf précisément
- dans quelques textes déontologiques tardifs, il n'est demandé au
praticien de mener une vie pure et sainte ni de maintenir son
art dans un cercle fermé. Avec son exaltation de la continence,
son respect absolu de la vie et de la nature, sa manière de couler
sa pensée dans le moule des mystères, son appel à la malédiction divine au cas où il se parjurerait, l’auteur prêteur du serment nous semble bien davantage tributaire du courant de
Largument le plus fréquemment invoqué par ceux qui font
remonter le Serment au IV* ou au VE siècle avant J.-C. est qu'il
porte la marque pythagoricienne. C’est, en particulier, la position d’Edelstein. A chaque pas, pour ainsi dire, de son Jnterpretation des hippokratischen Eides il découvre un trait qu’il rapporte
à l’enseignement des Pythagoriciens et il en déduit qu'il faut
placer le document dans le temps où leur influence est la plus
forte, c’est-à-dire dans la seconde moitié du IV® siècle. Certes le
refus de l’avortement et de l’assistance au suicide, la discipline
du silence, le devoir de ne pas communiquer la science au premier venu, le respect religieux de la parole donnée dont
témoigne le Serment même font bien partie de leurs idéaux.
Mais, lorsque Edelstein ajoute que ces idéaux appartiennent
aux seuls Pythagoriciens, cette affirmation nous a paru contestable et nous avons cherché à la réfuter. Nous ne pouvons le
suivre non plus lorsqu'il prétend qu'après le IV® siècle, linne reviendrons pas, nous paraissent l’interdire. Nous avons
pensée et de sensibilité qui a inspiré les œuvres gnostiques de
l'Orient hellénistique.
Jeanne DUCATILLON.
Ducaru.Lon, Jeanne. - Le « Serment » d'Hippocrate : problèmes et inferpretations. BAGB 2001 (1) : 34-61. + Texte grec, traduction française et commentaire du
« Serment » attribué à Hippocrate. Loin de représenter l'un des textes les plus ©
anciens du Corpus Hippocratique, le Serment, qui porte des traces de l'influence du
pythagorisme, date probablement de la fin de la période hellénistique. [72-02496