Meditations cosmologiques chez Sophocle

Autor
Mugler, C.
Publicado en
Annales de la faculte des Lettres et Sciences Humaines de Nice
Año
1970
Tema
SOPHOCLES
Idioma
Français
Categoría
C11 Cosmología
Número de archivo
3660

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MULLER , © ya MUGLER Ch., Méditations cosmologiques chez Sophocle : AFLNice 1970 No 11 ' 19-26. | Les méditations de Sophocle sur le temps rejoignent souvent celles des présocratiques et, en particulier, sa représentation du pouvoir d’aplanissement du temps rappelle les vers consacrés par Empédocle à l’action de la force cosmique de l'Amour. Il en est de même pour les idées sophocléennes sur les éléments. On peut relever à cette occasion la rapidité avec laquelle les livres se répandaient dans le monde de langue grecque dès la fin du ves. MEDITATIONS COSMOLOGIQUES CHEZ SOPHOCLE I. LE TEMPS Un des thèmes les plus fréquents de la pensée présocratique est la puissance souveraine du temps, qui se manifeste par sa vigilance infatigable, par sa sûreté infaillible dans la découverte de ce qui est caché, par son efficacité dans l’organisation du devenir cosmique. Pour Thalès ed Milet lc temps est ainsi l’étre le plus perspicace. puisqu’il découvre tout!. Dans le système d’Anaximandre, c’est le temps qui assigne aux étres et aux choses leur ordre de succession dans la suite des réparations qu’ils se paient de leur injustice réciproque?. Chez Xénophane, les dieux euxmémes s’en remettent au temps pour faire acquérir progressivement aux hommes des connaissances qu'il eût été dans leur pouvoir de révéler « dès le commencement »3. Dans la cosmologie d’Héraclite, le temps réussit ce tour de force de s’écouler d'un flux irréversible, dans un rúvta pet s’étendant à tout l'univers — au point que personne ne saurait se baigner deux fois dans le même fleuve+ —, et de respecter, voire de garantir, les structures fondamentales du cosmos telles que le,soleil, qui ne dépassera pas ses mesures sous peine de tomber sous la juridiction des Enriyes5. Le thème de l'écoulement ininterrompu et monodrome du temps, « qui s'engendre lui-même », réapparaîtra chez Critias6. Bien que le mot xpóvos ne figure pas dans la terminologie des fragments conservés, le temps est omniprésent dans la cosmologie d’Empédocle. Rythmé par la relève réciproque de l’Amour ct de la Haine, qui impriment à son cours la forme de cycles fermés se succédant indéfiniment, il évolue par périodes cosmiques’, I. COPÓTATOV xpôvos * avevpiorer yap nüvta. DIOGENE LAERGE, I, 35. Cette proposition est classée par D.L. parmi les apophthegmes de Thalès conservés par la tradition. Frgt. 1, cité par SimpLicius, Phys., 24, 16. Fret. 18, cité par Stobée, Fret. 91, cité par Plutarque, et passim. naupun» Frgt. 94, cité par Plutarque. Fret. 18, cité par SCHOI. ARISTOPHANE, Av. 179. Frgts. 17, 20, 26, et passim.

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Pour tous ces penseurs, le temps s'étend à Pinfini. On peut dire que la durée est la seule réalité à laquelle non seulement les partisans du devenir linéaire, mais même les théoriciens du retour éternel ont reconnu l'infinitude. Contrairement à ce que l’on observe pour l’étendue spatiale, qui, elle, est considérée comme limitée dans tous les systèmes admettant un cosmos unique, où la plus grande distance possible est le diamètre de ce monde, les inventeurs de cosmologies à évolution cyclique situent leurs périodes cosmiques dans une durée qui les dépasse dans le passé et dans l'avenir. et leurs cycles successifs se présentent comme des boucles dans une ligne dont l'orientation générale est droite. Les expressions 6 üneıpog ypóvoc. év t@ ünelpw xpóve deviennent des formules fréquentes dans les textes cosmologiques à partir d’Aristote8. Dans l’ancien temps, cette infinitude de la durée est exprimée par des qualificatifs comme n&c, akdpac, äévaoc. Mélissos dit ainsi que si l'Un pouvait changer, ne füt-ce que de la largeur d’un cheveu en dix mille ans, il s'évanouirait entièrement au cours « de la totalité du temps »9. Dans le fragment déjà cité, Critias présente le temps comme «infatigable » et son flux comme ininterrompul0. De son côté. Sophocle médite à l’occasion sur cette réalité dans laquelle évoluent les personnages de ses tragédies, sur le temps. Ce qu'il nous en dit peut. certes, être le fruit de ses réflexions et de ses observations personnelles sur la vie humaine et ses vicissitudes. On est cependant frappé par la ressemblance qu'accusent certaines de ses sentences poétiques sur le temps avec les notations que nous venons de relever chez les présocratiques. Cette similitude s'étend á la fois aux propriétés prétées, de part et d’autre, au temps, et à la terminologie destinée à caractériser la nature du temps. Il exprime ainsi l'infinitude, la toute-puissance, l’omniprésence et la perspicacité du temps par les qualificatifs paxpég, dvapiduntoc, Aj.. 646: péyos. Aj., 713; popiog, Œ.C. 617; dxapatog, Antig., 606; naykpatng, E.C., 609: nave’ ópov, E.R., 1214; eduapne, El. 179. Avant d'avoir été prétées au temps par les présocratiques et par Sophocle, deux des propriétés ainsi désignées, celle d’être infatigable et celle de pouvoir tout voir, appartenaient au soleil. Homère qualifie, Z 484, le soleil d’äkéuac tant pour la continuité de sa course céleste que pour la constance de son rayonnement!!, Appliqués, au temps par Critias, aux unités de temps que sont les mois par Sophocle, dxépator Oe&v pñves, Antig. 606, les épithétes homériques dkdpag et dkdparog soulignent l'énergie inaltérable de la durée dans sa progression et sa vigilance. Devenu rév8”6püv 2] chez Sophocle, Œ.R., 1214, le temps a hérité de cet autre pouvoir de tout voir, que le soleil homérique doit à la puissance de pénétration de ses rayons, qui sont des rayons visuelsi2. Mais chez Homère le don de la vision du soleil n’est mis qu’exceptionnellement au service d’une idée de justice. Le soleil y « supervise » le devenir cosmique et les actions humaines, rúvt” épopG, mais il ne rentre pas dans ses fonctions de déceler l’injustice. On fait appel, dans les serments solennels de l'épopée. à l’omniprésence du regard du soleil, F 276-280, mais le soleil ne dénonce pas le crime. Chez Sophocle, le temps, héritier du pouvoir visuel du soleil, non seulement voit tout ce qui se passe sur terre, Ópú, öpä tabr” dei xpóvos (E.C., 1453, mais s'applique à découvrir les crimes et les sacrilèges des hommes, à la manière dont les Erinyes d'Héraclite!3, servantes du Droit, savent rechercher, détecter et punir les démesures cosmiques. ’Epnipé o” äkov®” 6 rávO” dpav ypdvoc, «il a fini par te découvrir malgré toi, le temps qui voit tout », chante le chœur, saisi de pitié, quand la terrible vérité sur les origines et le destin d'Œdipe s'est fait jour, Œ.R., 1214. Le pouvoir du temps de surveiller tout et de savoir decouvrir et faire réapparaitre des réalités longtemps cachées ne s'étend pas seulement à l'homme et à sa destinée chez Sophocle. Le poète présente le temps comme une force cosmique capable tour à tour d'appeler à la lumière et de faire sombrer dans le néant et dans l’oubli des fragments du devenir universel, dont les épisodes de la vie humaine ne sont qu'un des aspects. Au moment où Ajax, pour éloigner de ses pas Tecmesse et les soldats marins, fait semblant!4 de reconnaître ses erreurs et de vouloir « être raisonnable» désormais, owppoveiv, il en appelle ironiquement, pour rendre plausible son « revirement », aux effets cycliques du temps dans le devenir cosmique en général et dans la vie humaine en particulier. “Anav6’ è paxpós xávapi0pntos xpóvos der T’ üönda Kai pavévra xpbatetor, Aj, 646, «le temps, dans sa grandeur inaccessible au nombre, agit sur la totalité des êtres et des choses en les faisant naître d’un état où ils sont encore imperceptibles et en les ramenant à l’invisibilité une fois qu'ils ont fait leur apparition, et il n’y a rien à quoi on ne puisse s’attendre, au point que le serment le plus solennel et les prévisions les plus perspicaces se trouvent pris en défaut ». Toujours, en apparence, pour faire croire à son intention de s'intégrer à son tour dans un monde soumis au changement, mais en réalité pour montrer que, si son héros refuse d’abandonner son 700g personnel (cf. le vers 595) et entend se dresser jusqu’à la fin, comme un roc inébranlable au milieu des vicissitudes cosmiques et humaines, ce n’est pas par ignorance des principes dont s'inspirent les oWppovec, le poète lui fait énumérer 8. Voir Ch. MUGLER, « Kosmologische Formeln », Hermes, t. XCVI, 1968, p. 515- une série de phénomènes particuliers auxquels le temps imprime sa structure 526. 9. Frgt. 7, 2, cité par Simplicius. 10. áxápas te ypòvo; nepi T° deva@ pedpate rAñpnc porte Tixtwv 11. Fret. 18. abto; ÉGUTOV, KTÀ. Voir Ch. MusLer, Homère et les origines de la science grecque, Paris, 1963, chap. « La lumière ». 12. 13, 14. Voir ibid., chap. « La vision ». Fret. 94. Sur cette feinte d’Ajax, voir entre autres, H. Dinter, Görtliches und menschliches Wissen bei Sophokles, Kiel, 1950.

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@.C., 607-610. Le terme ovyxeiv, qui exprime ici la puissance de destruccyclique!5, les saisons, la succession des nuits et des jours, l'alternance des tempêtes et des accalmies, la relève du sommeil prise par l’état d’éveil. Les périodicités de ces phénomènes sont variées; courtes pour certains, elles sont plus importantes pour d’autres. Aussi le poète précise-t-il l’action du temps, en distinguant, dans l’'Œdipe à Colone, entre ses réalisations immédiates et ses effets lointains, nr” tre 16 pév Étepa, ta Se r<ap> Auap 17 tion du temps par nivellement et par effacement, de même que le nom ovyyvoic, n’est pas attesté dans les fragments d'Empédocle relatifs à l’action de 1' Amour. Ses effets y sont désignés par piEtc, piyvuo@a!8, Ev ¿e nAcévov!9, révrov oúvodoc?, suvepxönev’ eig Ev dxavta2!, Ev ovupúvra??. Les doxographes caractérisent l'action de la PıAörng par pieic23, ovviévor eig tò Ev24, gúykpicic2, xpücız26, dvaAvbeiv2?, ovvayetv kai beiperv2’. Parmi ces expressions plusieurs, telles que juyvodvar, ovp@vetv, ovvéyeiv kai pôeipeiv, sont sémantiquement très voisines du ovyxeiv de Sophocle. Le terme @@iveiv de Sophocle est l'expression même par laquelle Empédocle caractérise la destruction des choses et des êtres par la fusion de tout dans tout opérée par l’Amour, la formation des choses et des êtres par l’action de la Haine étant désignée par adEerv : Ev dè péper Kpatéovor repınAon&voro kbxAoto, Kai pliver cig GAAnAG Kai avEerar Ev péper avd abgov ävo. Dans les vers que nous venons d’examiner, le temps apparait donc comme un principe ayant le pouvoir de faire passer tout le réel, en particulier les épisodes de la vie humaine, par des phases d’une existence alternativement virtuelle et actuelle, où les traits dominants sont tour à tour apparents et cachés, et de plier ainsi le cours du devenir universe] en des cycles. Sophocle, certes, n’avait pas à se préoccuper dans ses visions poétiques, du bien fondé philosophique des rythmes d'apparition et de disparition auxquels il soumet la corrélation entre la faute tragique et son chàtiment. Il ne s’est jamais lui-même posé la question par quel mécanisme d'ordre cosmologique le temps réussit les réparations et les restitutions qu'il lui prête. Mais on a l’impression qu'il s’est inspiré, dans sa façon de doter le temps de ce pouvoir, des cycles de restitution dans les Tepi pÜozwc des présocratiques. Les expressions papaiver [te Kai phéyer], Aj. 713, et l'opposition quer t° äônAa Kai pavévta kportetar, Aj. 647, font penser à la relève d’unc phase de différenciation par une phase de résorption, au cours de laquelle toute création distincte et individuelle est effacée et consumée, pour ressusciter dans la phase cosmique suivante. C’est surtout dans le système d’Empédocle que nous assistons à une suite along, frgt. 26, 1-2. il. LES ELEMENTS Nous venons ainsi de voir que les méditations de Sophocle sur le temps rejoignent souvent celles des présocratiques et que, en particulier, sa représentation du pouvoir d’aplanissement du temps rappelle les vers consacrés par Empédocle à l’action de la force cosmique de l’Amour. Mais il y a encore d'autres vues cosmologiques de Sophocle qui semblent s'inspirer du Mepi pboews du penseur sicilien. Il arrive, en effet, à notre poète de parler des éléments. A sa première apparition sur la scène, au vers 86, l’Electre de Sophocle salue le jour nouininterrompue de productions par différenciation suivies de dissolutions par résorption. Il en est ainsi, en particulier, de la vie organique en général, et plus spécialement de la vie humaine. Chacune des deux forces cosmiques détruit vers la fin de son règne les formes de la vie qu’elle avait créées vers le milieu de la phase de sa domination. L’Amour, en particulier, opère cette destruction, comme on sait, par la confusion des quatre éléments en un mélange homogène qui remplit le Sphairos à la fin de ce régime. C'est ce pouvoir destructeur de l’Amour, par le mélange progressif des éléments conduisant au Sphairos indifférencié, que Sophocle prête au temps quand il fait dire à Œdipe, arrivé au terme de sa vie: « Seuls les dieux sont exempts de vieillesse et de mort. Tout le reste est confondu par le temps tout-puissant; dépérit la force de la terre, comme dépérit la force d'un corps, [...]». tà 8°GAAG ovyxei rávO” 6 nayKparis xpóvos * pliver pév ioxbc yfis, liver S£ opatos, KTÀ. veau en s'adressant à la lumière et à l’air qui l’enveloppent et l’inondent de leur clarté dès qu’elle a quitté le palais. « O lumière sacrée et toi, océan de l’air, qui reçus même étendue que la terre», "Q páos ayvov Kai yñç icópotp’ ap, KtA. P. Mazon?9 voit dans ces vers une réminiscence d’Hesiode, Théogonie, v. 126. Tata dé toi npätov pév éyeivato loov £’ adri Odpavóv dotepdev’ iva piv nepi névra KaAürtoı, xtÀ. Mais on peut objecter à cette interprétation que le ciel étoilé, même dans les représentations les plus anciennes, n’est pas identique à l’atmosphère, et que le qualificatif iodpotpos, qu’on rencontre dans la doxographie30 des Pythagoriciens, 15. Alors que la plupart des exégètes (entre autres JEBB, Ajax, Cambridge, 1907; W. SCHADEWALDT, Monolog und Selbstgespräch, Berlin, 1926; Bowra, Sophoclean Tragedy, Oxford, 1944) reconnaissent l’intention du poète de faire citer à Ajax des phénoménes cycliques, A. Maddalena (Sofocle, La filosofia nella letteratura, IX, Turin, 1959, p. 25 ct passim) la nie, en observant qu’Ajax ne mentionne dans chaque exemple que le passage rectiligne d’une phase à la phase opposée sans rien dire du chemin inverse. Mais il convient d'interpréter les vers 670-676 comme un corollaire aux vers 646,647. 16. ér° «Ete, conjecture de Dain : éné. codd. 17. tà Sì nap Tap, texte donné par les scholies : tà Sè niuat’ codd. 23 —-re, 18. 19. Frgt. 8, v. 3. Frgt. 17, v. 1 et 16, 20. Frgt. 17, v. 4. 21. 22. 23. Fret. 17, v. 7 er passim. Frgt. 26, v. 7. ARISTT., De gen. et corr., 333 b 19. 24. 25. 26. Aristt., Metaph., 985 a 25. Simpy, Phys., p. 25. (PLur.), Strom., 1, 8, 10. 27. 28. 29. AÉT., 1,7, 28. SimPL., De caelo, p. 293. Sophocle, Belles Lettres, t. II, 1958, p. 141, 142. Voir Diocéne L., VIII, 26.

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où il désigne l'égalité des agents opposés de chaque couple d’&vavrıörntes, dans la participation à la constitution du monde, implique ici, chez Sophocle, une idée analogue d'égalité et exclut la représentation hiérarchique d’une terre plus ancienne que les autres composantes de l'édifice cosmique, dont Hésiode se fait l’écho. Empédocle, en revanche, insiste sur l'égalité de volume et d’äge de ses quatre éléments, tata yap lod te navta kai fiAıka yévvav Eacı, frgt. 17, v. 27. Il va jusqu’à attribuer même aux supports matériels des deux forces cosmiques de la Haine et de l’Amour des volumes égaux à ceux des éléments. vent, l’un sous le même nom, l’autre sous un nom dérivé de "Aiônç, dans le terpaotoıyov d'Empédocle. L’éther y désigne l’air, et dans le fragment 6, où le philosophe poète assimile ses quatre éléments à des divinités, l’élément 24 nip kai Sp kai yata kai népoc dxAetov Úyoc, Neikög t° odióuevov dixa tHv, &taAavtov Exactov,3! Kai Diddtye Ev Toicıv, ion pfikòg te TAGTOG TE. Fret. 17, v. 18-20. Dans son exclamation, il est vrai, Electre ne nomme que trois éléments. le feu, sous sa forme la plus subtile qu’est la lumière, l’air et la terre. Mais cette limitation ne saurait être invoquée comme un argument contre l'hypothèse d’une influence d’Empédocle. Sophocle fait apostropher à Electre ce qui, dans l’ambiance naturelle, tombe d'emblée sous ses yeux, et il exprime les traits dominants de ce cadre en se servant de la terminologie d'Empédocle, sans avoir à se soucier de compléter le tetpéotoiyov par le quatrième élément. Il arrive aussi à d’autres auteurs de ne citer que trois des quatre éléments d’Empédocle, même en parlant expressément du penseur sicilien. En analysant la notion de croissance dans son traité De la génération et de la corruption, Aristote cite le vers avter di xO@v pév opétepov Sépac, aidépa d’ai@np, où il est question des deux éléments terre et éther, c’est-à-dire, d'après Empédocle, terre et air, et il ajoute que le mode de croissance critiqué par lui est le même pour un troisième élément, le feu, nupi yap ab&etat tó nip, 333 b 1. Un choix limité, parmi les quatre éléments, analogue à celui que nous venons de constater dans l’Électre, se rencontre dans |’ Ajax. Au vers 1192, le chœur maudit l’homme qui enseigna un jour aux Grecs la guerre collective aux armes terribles. « Que ne s'est-il plutôt enfoncé dans le grand éther ou dans l’Hadès réservé à tous!» "Opede mpdtepov aidépa ôüvar péyav ij tov noÂükoivov "Aıdav. L'association Hades, Ether se trouve aussi ailleurs, entre autres chez Philodéme, qui cite la formule £E "Aıdov kai Ai®épog à propos des cosmologies mythiques les plus anciennes, fondées, sur l'opposition entre l'obscurité et la lumière, Ev dé trot ¿£ “Atdov kai Aidépoc32, Mais à cette époque tardive, les attributions des principes cosmologiques étaient incertaines, comme le montre d’ailleurs le tioiv dans notre citation. Il est en revanche certain que les deux éléments désignés dans l’Ajax par ai0ñp et “Atdng se retrou- 31. En adoptant la leçon Exactov de Simplicius, préférable à mon avis, au árrúvin de Sextus Emp.; cf. Vapparat critique dans DieLs-KRANZ. 32. De pietate, 137, 5. 25 terre porte le nom d'Aïdonée : Zeug apyiis "Hpn te pepécfios 95’ Aidavets Nijotis 0”, ñ Saxpúors téyyet kpodvwpa Bpdtetov. Aétius confirme cette interprétation, Aia pév yap Aéyer tiv Géoiv kai tov aidépa, "Hpnv Se pep£oßıov tov dépa, thy Se yijv tov Alówvéa, Nijotiv dé[...] 76 üôwp, 1, 3, 20. D’autres exégètes anciens de ces vers, comme Diogéne Laérce33 et l’auteur d'un passage de Stohée34, pensent que c'est Hera qui signifie la terre, le nom d’Aïdonée étant réservé à l’air35, Mais l’argument invoqué dans ce dernier texte pour justifier l’identité de Pair et d’Aidonée, à savoir que l’air n’a pas de lumière propre, mais est éclairé par le soleil, la lune et les astres, p@¢ olkeiov oùk Eye, GAAG Ind ñAov Kai ceAñ vns Kai úotpov kataAdpxetar, se retourne contre cette interprétation comme s’appliquant avec plus de raison à la terre, dont les profondeurs ne reçoivent aucune lumière, comme l’Hadès d'Homére, dont les ténèbres redoutées sont une loi si fondamentale de la nature que la menace de Hélios, de les dissiper de ses rayons en allant luire aux enfers, détermine Zeus à donner satisfaction au dieu offensé36, Aux vers 1426-1428 de 1'(Edipe Roi, Sophocle fait dire à Créon que le roi déchu est « un être maudit que ne sauraient abriter ni la terre, ni l’eau sainte, ni la lumière», tordvd’ Gyos[...], tO punte yñ prt’ SuBpocs iepòg punte pas rpoodétetar. Ces vers sont peut-être, de tous les passages où il est question des éléments, celui où la pensée du poète rejoint le plus directement celle d'Empédocle. P. Mazon?? avait déjà relevé le terme SuBpos, désignant ici l’eau comme au vers 5 du fragment 21 d’Empédocle. Cette particularité est un indice intéressant pour l'influence du Sicilien sur la terminologie de Sophocle. Mais si on compare l’ensemble de ces vers au fragment 115 des Purifications, on constatera que tout l’éthos des vers Œ.R. 1426-1428 est d’inspiration empédocléenne, et que Sophocle assimile le roi Œdipe, objet de la réprobation des hommes et de la haine des éléments, à un de ces daiptoves condamnés à errer à travers le cosmos et à être chassés d'un élément à l’autre. Les rencontres avec les présocratiques38 que nous venons de relever dans les tragédies de Sophocle à propos de ses idées sur le temps et sur les éléments nous montrent une fois de plus que les penseurs anciens étaient 33. 1, 3, 20. 34. Ecl. phys. 1, 10, lib. 35. Sur ces traditions divergentes voir DieLs-KRANZ, Die Fragm, der Vorsokr., 10° éd., 1961, I, p. 289, note à la 1.14. 36. Odyssee, y 383-386. 37. Voir op. laud., t. II, p. 124, note 1. 38. Les rapports entre Sophocle et Héraclite ont été étudiés par J.C. KAMERBEK, Sophocle et Heraclite, Studia Vollgraff, 1948, p. 84, et par H. Hier, op. laud., p. 30, 31.

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lus et discutés dans les derniéres décades du v® siécle non seulement par les philosophes auteurs de cosmologies nouvelles et perfectionnées, mais aussi par les poètes. L'intérêt pour la spéculation philosophique a été étudié depuis des années dans le cas d’Euripide et d’Aristophane. Chez ces deux poètes, les allusions aux systèmes visés sont, certes, plus apparentes que chez Sophocle, au point qu’ils figurent parmi les doxographes de plusieurs penseurs39, mais les passages cosmologiques de Sophocle témoignent d’un engagement personnel de leur auteur dans les méditations sur le monde et ses destinées qui est absent des transcriptions et des imitations «a la manière de...» d’Euripide et d’Aristophane. La tradition affirme que le jeune Platon, avant de se consacrer exclusivement à la philosophie, a été poète tragique. Sophocle a peut-être suivi une évolution inverse, en préférant la liberté du Mythos à la discipline austère du Logos. L'œuvre des deux grands Athéniens a conservé des traces de leur double vocation. Platon est resté poéte dans ses constants appels au Mythe et par la mise en scène de certaines parties de ses dialogues. Sophocle ranime en lui, à l’occasion, son intérêt pour la construction cosmologique. Les passages s’inspirant d’Empédocle, en particulier, nous font voir, de plus, la rapidité avec laquelle les livres se répandaient dans le monde de langue grecque dès la fin du ve siècle. L’akmé d'Empédocle est située par Diogéne Laérce dans la 84° Olympiade, c'est-à-dire entre 444 et 441, Parmi les tragédies citées dans cette étude, Ajax49, Œdipe Roi*!, Electre42 et Œdipe à Colone*3 ont été composés entre 438 et 406. alors que Antigone*4 date même de 443-442. Il n'a donc fallu au poème didactique du penseur sicilien que peu d’années pour passer entre les mains de Sophocle. 39. 40. 41. 42. 43. 44. Voir Diets-KRANZ, op. laud., 1 A 6,7,9,11,12; 59 A 20 a, 33, 62, 112, et passim. Voir Sophocle, Belles Lettres, t. II, 1958, p. 6. Voir ibid., t. II, p. 67. Voir ibid., t. II, p. 134. Voir ibid.,1, III, 1960. p. 73. Voir ibid,, t. I, 1962, p. 63.