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La « fatale » basilique de la Porta Maggiore.
par JEAN Hupaux.
Nous empruntons l’épithète « fatale» an compte rendu qu’a bien voulu
consacrer aux Serta Leodiensia M. L. Castiglioni, dans Athenaeum (XIX,
1931, p. 576 sqq.). Notre confrère italien y signale, sans plus, un article de
MM. A. Delatte et Ch. Josserand sulla fatale basilica di Porta Maggiore
(p. 578). Ainsi, voilà devenu « fatal », ni plus ni moins que le tombeau de
Tout-Ank-Amon, cet édifice dont nous savions déjà qu’il était mystérieux,
énigmatique et abondant en ehausse-trappes pour les archéologues. Faut-il
croire qu’il porte malheur à ceux qui cherchent à en pénétrer le secret? On
pourrait le craindre un instant, en se rappelant la mort prématurée de deux
savants qui s'en sont occupés des premiers: les regrettés Fornari et Densmore Curtis. Mais ce n’est vraisemblablement pas là ce qu'entend M. Castiglioni lorsqu'il parle du caractère « fatal» de l’hypogée. Ce terme indique,
semble-t-il,
que les
recherches relatives
à Ja basilique paraissent
toutes
vouées à un même destin, qui n’est pas loin de ressembler à un échec.
Et il faut bien convenir que, pour le lecteur qui s’efforce de « faire le
point », après avoir pris connaissance des publications récentes, il est assez
difficile de ne pas se sentir envahi par une décourageante perplexité. On n’arrive même pas à départager les opinions en deux ou trois camps, ce qui offrirait l'avantage d’être commode pour les chroniqueurs, ainsi qu’on a pu l’observer dans le cas de Glozel, avant du moins que la nuit d'une indifférence lassée fût tombée sur le Champ des Morts. La basilique de la Porta Maggiore
va-t-elle, à son tour, connaître cette funeste désaffection? Souhaitons qu'il
n'en soit rien, et essayons de faire ici, sommairement, l’histoire des diverses
— des trop diverses — hypothèses que cette découverte a suseitées.
Nous nous jetterons tout de suite au eœur de la mêlée, en examinant avant
tout les interprétations qui ont été proposées pour le grand bas-relief de
Pabside. Au propre comme au figuré, c'est lá qu'il faut chercher la pierre
angulaire de l'édifice, et Pimportance de cette seène centrale n’a été contestée par personne, encore que M. Bendinelli, dans le superbe ouvrage qu'il a
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MM. A. Delatte et Ch.
(p. 578). Ainsi, voilà devenu « fatal
», ni plus ni moins que le tombeau
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tout les interprétations qui ont été propo
c'est là qu'il faut chercher la pierre
Yabside. Au propre comme au figuré,
cette scène centrale n'a été contesde
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angulaire de l'édifice, et l'importan
dans le superbe ouvrage qu'il a
tés par personne, encore que M. Bendinelli,
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)consacré au « monumento sotterraneo » (') se refuse à lui attribuer «une
importance décisive pour chacun des problèmes qui se posent à propos de
l'architecture et de la décoration ». Sur ce point, tout le monde sera d’accord avec l’éminent archéologue italien, mais en ce qui concerne la destination du monument, il est certain que le bas-relief de l'abside déterminera
toutes les théories proposées.
Le premier qui en suggéra une explication fut Fornari, qui avait été
chargé officiellement de rédiger un rapport sur la trouvaille. Ici, nous devons
citer M. Bendinelli: « L'interprétation communément reçue depuis le moment
de la découverte en 1917, par tous ceux qui eurent à examiner sans préjugé
la scène en question, fut qu'on y voyait la poétesse Sappho qui, poussée
dans le dos par Eros et prise sous la haute protection d’Apollon, fait un sant
dans la mer du haut du rocher fatal de Leucade. Le premier exégète de la
scène, François Fornari, troublé pent-être par l’apparente banalité de l'interprétation, autant que par le caractère exelusivement religieux qu’il attribuait à l’édifice, rejeta une hypothèse qui n’avait que le tort d'être fort
simple, déclarant ne rien voir d'autre dans la scène qu’une allusion générique an voyage mystique des âmes, à travers l'Océan, vers l'Ile des Bienprix à son explication symbolique du stuc de Yabside. Il en déduisait que les
habitués du local devaient avoir des eroyances eschatologiques empreintes de
376
heureux. » (col. 647).
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est bien étonnant et aussi bien regrettable, qu'aucune trace ne soit restée de cette «interprétation communément reçue ». M. Bendinelli fait sans doute allusion à des conjectures orales,
mais qui les avait notées? Fornari n’est plus là pour se défendre de l’nceusation, portée contre lui par son savant compatriote, d'avoir rejeté une
explication «qui n'avait d'autre tort que d’être simple», parce qui! ne
voyait pas comment il pourrait la mettre en harmonie avec l'ensemble de sa
théorie. Disons tout de suite que, selon toute apparence, Fornari, lorsqu'il
écrivit son article des Notisie degli Scavi(*), n'avait aucune connaissance
de l'exégèse qui reconnaissait Sappho dans la figure voilée du grand basrelief. Son article, en tout cas, n’en fait aucune mention, et le premier qui
eut le grand mérite de publier par écrit cette interprétation indiscutable fut
l'Américain Densmore Curtis (*), qui, malheureusement, n’est plus là, lui non
plus, pour rectifier les allégations hasardeuses de M. Bendinelli. Fornari,
persuadé que l'édifice avait une destination eultuelle, attachait un grand
mystére et de symbolisme. Sur la nature de ces eroyances, le regretté
savant
italien ne s'était pas prononcé. Dès 1918, M. F. Cumont mit le premier, à
ce sujet, une hypothèse qui était appelée à la plus haute fortune (‘). S'il
est, disait notre éminent compatriote, une secte qui, à Rome, a exposé et
. cultivé des idées eschatologiques conformes au symbolisme reconstitué par
Pexégèse de Fornari, c’est, à coup sûr, celle des Néo-pythagoriciens. Tl suffit
de citer Nigidius Figulus, pour évoquer Pactivité et le rayonnement de ces
idées à la fin de la République, c’est-à-dire à une époque antérieure de peu
à la construction de la basilique. Pas plus que Fornari, dont il renforçait
et dont il précisait ainsi la théorie, M. Cumont, dans cet article de la
Revue archéologique, n'avait parlé de Sappho ni de Leucade à propos du
grand bas-relief. C’est seulement en 1921 que, dans la Rassegna d' arte
antica e moderna, M. Cumont adapta sa thèse fondamentale au rapprochement que venait de suggérer Densmore Curtis. Celui-ci, il faut le répéter,
avait fait une véritable découverte, et son bref article a plus fait, pour la
solution du problème, que tout ce qui a été publié depuis. Curtis, avec une
sobriété peut-être excessive, avait mis en regard d’un cliché reproduisant la
Ja
conqne de l’abside, une trentaine de vers d'Ovide, les v. 161 à 184 de
quinzième Héroïde; et ces vers, indiscutablement, constituent un véritable
commentaire de la scène dans son ensemble. Dans l'un comme dans l’autre
de ces deux documents, on voit une femme qui s’élance dans la mer, du haut
d'un promontoire; elle compte sur la protection d'Apollon Leucatès: elle
espère que l'Amour la soutiendra dans sa chute, « afin qu’elle ne meure pas,
en tombant dans les eaux de Leucade. et que sa mort ne constitue point pour
celles-ci un sujet de reproche »; elle tient en main une lyre; elle appelle à
son secours les vents et les souffles de l'air, afin qu’ils ralentissent sa périlleuse descente. Certes, une pareille rencontre est surprenante à bien des
titres. Que croire? L’ornemaniste s'est-il inspiré d’Ovide? On hésite à l’admettre: les Héroïdes, jusqu'ici, n'avaient guère passé pour suggérer des
pensées religieuses. Il est vrai que la quinzième, précisément, est, de loin, la
plus intéressante par l'abondance et la variété de ses thèmes. Faut-il imaginer qu’Ovide, dans ce poème, se documente dans une tradition qui, plus
tard, aurait fourni ses motifs essentiels à l'auteur du bas-relief? C’est
© G. BENDINELLI, Il monumento sotterraneo di Porta Maggiore in Roma,
dans les Monuments Antiohi pubblicati per cura della R-Accademia nasionale
dei Lincei, XXXI, (1927).
® F. Fornani et B, GATTI, Brevi notizie relative alla scoperta di un monumento sotterraneo presso Porta Maggiore, dans les Notizie degli Scavi, 1918
p. 30-52.
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(%) C. Densmore Curris, Sappho and the Leucadian leap, dans l'American
Journal of Archaeology, XXXIV (1920), p. 146 qq.
possible, sans plus. De toute façon, un pareil rapprochement ne doit pas
êtro minimisé: il constitue un point de départ solide, et ce n’est pas en
Pignorant systématiquement qu’on fera progresser les recherches. C’est pourquoi, on ne peut que déplorer le parti pris avec lequel M. Bendinelli, dans
+) F. CUMONT, La basilique souterraine de la Porta Maggiore, dans la Revue
Archéologique, VIII (1918), p. 65 sqq.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)son livre, si riche par ailleurs en documents de toute espèce, et même en
citations d’Ovide, a omis de citer un seul vers de cette quinzième Il&roide,
dont tant d’éléments se retrouvent curieusement dans le grand bas-relief.
Pour en finir avec ces regrets, étonnons-nous encore que dans l'édition Budé
des Héroïdes, ni Péditeur, M. Borneeque, ni le traducteur, M. Marcel
Prévost, qui cependant se risquent à donner quelques notes de commentaire,
n'aient paru soupçonner l'intérêt prodigieux que vient soudainement d’acquérir ’Héroide quinzième. M. Cumont, lui, avait bien discerné la valeur de
la thèse développée par Curtis. Mais, tout en la consacrant par son éminente
autorité, il ne erut pas pour cela, devoir abandonner la position qu’il avait
prise dans le problème. Par des citations érudites empruntées à la symbolique
néo-pythagoricienne, il montra que, même en admettant que le bas-relief représente Sappho à Leucade, on pouvait toujours considérer comme fondée
son interprétation générale de l'édifice: celui-ci, pour M. Cumont, restait, de
toute façon, un local néo-pythagoricien.
Le souci d'être complet nous amène à mentionner ici notre article Le
plongeon rituel, publié dans le Musée Belge en 1923 (*), dans lequel nous
avons souligné l'importance d’un fait qui nous paraissait n’avoir pas été
suffisamment mis en lumière jusqu'alors: il ne pent pas être question de
suicide. En ee qui concerne le poème d’Ovide, ee point ne souffre aucune
contradiction. Il suffit de s’y reporter pour voir que Sappho espère bien ne
amené de la sorte & penser, à la suite de M. Bagnani d’ailleurs, que le
bas-relief, pas plus que le poème, n’évoque l’idée d’un suicide. Cette suggestion a paru des plus opportune à M. Carcopino, lorsqu'il entreprit d’établir
que toutes les théories mises en avant jusqu'alors, pouvaient, dans une
certaine mesure, se cristalliser autour de celle qu'avait, le premier, formulée
M. Cumont. En effet, éerit M. Carcopino, le Pythagorisme «a toujours
interdit à ses adeptes de forcer la nature et d’attenter violemment à leurs
jours. Ses disciples ne pouvaient done, sans une inconséquence qui eût
confiné à l’absurde, mettre à la place d'honneur de leurs eonventienles Je
suprême péché de Sappho; et si vraiment, comme on n’en pent douter, c'est
le saut de Leucade qu'a modelé l'artiste de notre basilique, il est impossible,
ou qu’elle ait appartenu à une secte pythagoricienne, ou que le sant de
Leucade y ait été compris comme une course à l'abîme et la glorification du
suicide. Or, cette dernière interprétation est certainement erronée: en un
mémoire elairvoyant et personnel, qui, malheureusement s'égare vers la fin,
sur la fausse piste de je ne sais quels mystères de Cotytto, M. Hubaux a
établi, selon moi, sans réplique, que le saut de Leucade, tel qu’il est raconté
dans Ovide, tel qu’il se présente dans notre basilique, n’a rien à voir avec
le drame d'une mort volontaire. Ici et IA, c'est un rite de rénovation spiripas perdre la vie dans cette épreuve, et nous nous demandons ce que M.
comment nous avons été placé sur cette « fausse piste», disons par quel
argument nouveau M. Carcopino venait renforcer la thèse de M. Cumont,
378
Bendinelli entend par «les distinctions artificieuses » qu’il prétend avoir
relevées dans notre modeste travail, « Le distinzioni artificiose tra tl salto
sutcida di Saffo (secondo Curtis) e il « flottement dans l'air », non sono assolutamente fatte per convincere un osservatore spregiudicato » dit M. Bendinelli (col. 648). Mais expression « flottement dans lair» n'est pas de nous,
elle est de M. Bagnani, que nous avons textuellement cité dans notre article (*), et qui se refusait, précisément, à reconnaître le « suicide » de Sappho
dans la scène principale de l’abside, parce que, disait-il, la figure féminine
ne donne pas «Vimpression d’un saut dans l’espace », comme l'avait eru
Curtis. Mais déclarait M. Bagnani, « she appears rather floating in the air ».
Nous nous sommes borné à montrer que cette constatation, qui ne paraît
s'inspirer, à première vue tout au moins, d’aucun parti pris, n'exclut nullement la possibilité d'admettre la solution de Densmore Curtis, bien au contraire, puisque, ehez Ovide, Sappho insiste, & plusieurs reprises, sur la
lenteur avec laquelle elle espère que s’effectuera sa chute. Nous avons été
(©) J. HuBAUx, Le plongeon rituel et le bas-relief de L'abside de la basiliquo
de la Porta Maggiore à Rome, Liége, Vaillant-Carmanne, 1923, extrait du
Musée Belge, XXVII (1923).
(9 G. BAGNANI, The subterranean Basilica at Porta Maggiore, dans le Journal of Roman Studies, LX (1919), p. 83.
tuelle que Sappho a religieusement accompli avee une sereine confiance
dans les puissanees palingénésiques de la divinité » (). Avant de rappeler
L’&minent archéologue français croit avoir trouvé nn «argument décisif »,
une « prenve cruciale » du caractère néo-pythagoricien de la basilique dans
«un passage méconnu de Pline l'Ancien, texte qui explique le grand
motif de Pabside par le symbolisme des Pythagoriciens » (*) Ce texte, que
nous supposons bien eonnu de nos lecteurs. tant il a déjà fait couler d'encre,
c'est celui que Pline consacre aux propriétés magiques de l’érynge ou herbe
aux cent têtes (N. H., XXII, 20): « On raconte des choses prodigieuses de
cette plante. La racine, dit-on, a la figure des parties naturelles de l’homme
ou de la femme: elle est rare: si un homme trouve celle qui représente les
parties mâles, cela Je fait aimer; et telle fut la cause de la passion de Sappho
pour Phaon de Leshos. Et à ce sujet, il y a beaucoup de réveries, non seulement des mages, mais encore des pythagoriciens. »
Nous n’avons jamais contesté Ja valeur du document découvert par M.
Carcopino: il est certain qu’il établit un lien entre les pythagorici d’une
part et, d'autre part, les aventures de Sappho et de Phaon, Mais, comme
() J. Carcopıno, La basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, Paris,
L’artisan du livre, 1926, p. 377 sq.
(%) J, Carcorine, op. cit p. 14,
Página 5
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)a bien voulu nous l’écrire M. Cumont, «le texte de Pline est si bref que
strictement on n’en peut conclure qu'une chose: c’est qu’à propos d'une
plante offrant l’apparence des parties génitales, les Pythagoriciens s'étaient
abandonnés à des divagations où il était question des amours de Sappho et
de Phaon. Tout le reste est conjectural. Mais pour l’ensemble de sa thèse,
M. Carcopino me paraît avoir raison. » Si, du moins, le texte de Pline était
clair dans sa brièveté! Mais il s’en faut de beaucoup. D'abord, qu'est-ce que
le naturaliste entendait par les pythagorici qu'il accole, ici, aux magi? Nous
pensons avoir trouvé une réponse fort plausible à cette question, en recourant à un autre texte de Pline, dont on nous permettra de reproduire iei la
traduction. Rappelons que l’herbe aux cent têtes, dont il parle dans le passage où il mentionne Sappho, Phaon, les Pythagoriciens et les Mages, est
une herbe magique. Il revient plus loin sur les herbes magiques, et voici ce
merveilleuses, je suis amené à dire quelque chose des herbes magiques. Où,
en effet, trouver des herbes plus merveilleuses? Les premiers qui les ont
célébrées dans notre Europe sont Pythagore et Démocrite, à la suite des
en montrant qu'il ne renferme aucune allusion au saut de Leucade, le seul
des épisodes du roman de Sappho qui soit évoqué dans la scène de l'abside,
mais qu’il dit fort clairement que ce qui faisait l'objet des divagations des
mages et des pseudo-pythagoriciens, c'était les propriétés miraculeuses, ou
pour mieux dire, embellissantes de l’herbe aux cent têtes. Grâce à ces propriétés, devaient-ils dire, le Lesbien Phaon a su se faire aimer de Sappho,
ob hoc et Phaonem Lesbium dilectum a Sappho. Précisément, M. A. Delatte
venait de publier ses Anecdota Atheniensia, où nous avons pu lire tout un
chapitre de magie grecque consacré à un talisman merveilleux, à la fois
électuaire da beauté et phylactère érotique: c'est l'hekatonta kephalon,
l'herbe aux cent têtes de Pline. (*).
Nous espérions done avoir démontré que dans la phrase du Naturaliste,
il y avait bien une allusion au prologue du roman de Sappho et de Phaon,
mais qu'il n’y était nullement question de son épilogue, au rocher de
Leucade. Mais M. Carcopino (”), vivement appuyé par M. Boyancé (''),
s’est avisé, assez inopinément, que Leueade, en réalité, n'était pas absente
de ce texte, décidément plein de ressources. Pour l’y découvrir, il suffit,
mages. Suivant Pythagore, la coracesia et la callicia eongèlent l'eau.» Et,
disent MM. Carcopino et Boyancé, de traduire la phrase de Pline ex his
après avoir énuméré quelques autres plantes magiques aux propriétés surcandidam nostri centum capita vocant par: « parmi ces plantes, celle qui
a cent têtes est appelée par les Romains candida ». « Quelle était, en effet,
la plante dont parlait Pline » demande M. Boyancé, « En latin « candida »,
c'est-à-dire, en grec, Leucade. Aucun doute n'était plus permis.» Il faut
380
qu'il en dit (XXIV, 99, traduction de Littré): « Occupé à traiter des herbes
prenantes, toutes empruntées au recueil de ce même Pythagore (ab eodem
Pythagora), Pline éerit (101): « Je n’ignore pas que l'ouvrage que je viens
de citer est attribué par quelques-uns au médecin Cléemporus: mais la tradition et l'antiquité s’obstinent à le réclamer pour Pythagore, C'est toujours
faire l'éloge de ce livre, que de dire que l’auteur a jugé son œuvre digne d’un
si grand homme; mais cet auteur ne saurait être Cléemporus, lui qui a publié
d'autres ouvrages sous son propre nom. Quant à Démocrite, il est certain
que le livre intitulé Chirocmeta est de lui. Or, ce philosophe, qui après
Pythagore a le plus étudié la doctrine des mages, rapporte des choses encore
plus étranges. » Et le bon Pline ne manque pas d'en citer, qui sont fort
étranges, en effet.
Peut-on encore parler, après avoir lu ceci, de « pythagorisme » au sujet
des propriétés magiques de l'herbe aux cent têtes, propriétés qui auraient
eu quelque rapport avee les aventures amoureuses de Sappho? Oui, maïs à
la condition de ne plus voir dans ces Pythagorici dont parle Pline, que des
faussaires sans vergogne, bien plus soucieux d’écouler sous une étiquette
fallacieuse leurs recueils de recettes extravagantes que de rester fidèles aux
nobles enseignements de la dogmatique pythagoricienne dont M. Careopino
croit retrouver les symboles dans toute la basilique et jusque dans Vabside
même, qu’il espère avoir éclairée à la faveur du texte plinien.
Non, ce bout de phrase « perdu dans des fiches de botanique », selon la
pittoresque expression de M. Carcopino lui-même, n’est effectivement rien
d'autre qu'une fiche de botanique. C'est ce que nous pensions avoir établi
381
savoir qu'à défaut d'une herbe qui aurait porté en latin le nom de candida, M. Carcopino a découvert une plante qui s'appelle en grec Aevxóo,
et que M. Boyancé s'est employé à l'identifier avec l'herbe aux cent têtes,
en citant à cette fin des textes qui prouvent, selon nous, que la Zeucas, au
contraire, est partout distinguée de l’érynge (°°).
Nous ne pouvons que maintenir notre refus de comprendre la phrase
en litige autrement que ne l'ont fait, comme le sens le requiert, tous les traducteurs et glossateurs que nous avons pu consulter: « L'érynge blanc est
appelé par les Latins centum capita.» (Littré).
Et ainsi, nous voici ramené au point où en était restée notre controverse
avant intrusion de la candida: nous admettons que le texte de Pline établit un certain rapport entre la botanique psendo-pythagoricienne et le premier chapitre du roman d'amour de Sappho et de Phaon. C’est beaucoup,
mais ce n’est pas assez pour que nous nous laissons entraîner, à la suite de
() A. DELATTE, Anecdota Atheniensia, Liége, Vaillant-Carmanne, 1927, pp.
444, 466; J. Husaux, L’herbe aux cent têtes dans le Musée Belge, XXXII
(1928), p. 167 sqg,
(°°) J. Carcopino, dans la Revue des Etudes Latines, V (1927), pp. 146-149.
(") P. Boyancé, Revue archéologique, XXX (1929), pp. 212-219.
(°) J. Hopaux, Une épode à ’Qvide, dans les Serta Leodiensia, 1930, p. 190 sq.
Página 6
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)nombreux eritiques, poètes et romanciers, dans les sphères pan-pythagoriciennes que M, Carcopino déerit avec tant d'art uni à tant d’érudition.
Il faut pourtant que nous signalions ici une nouvelle coincidence imprévue, dont nous sommes surpris que l'école de M. Carcopino n’ait point
tiré quelque avantage. M. Bendinelli, qui connait à merveille les monuments
de l'art antique, a cru pouvoir rapprocher Je motif principal de la grande
scène, de deux monuments figurés connus par ailleurs, et qui, d'après lui,
pourraient bien avoir inspiré l'auteur du stue, sinon directement, tout au
moins par Vintermédiaire d’une tradition suivie. C’est, tout d'abord, un
groupe de deux divinités figurant sur un sarcophage de la collection Albani ("*), et où M. Bendinelli reconnaît Eros et Aphrodite. Le petit Amour,
les ailes déployées, y soutient sa mère, comme on voit le petit Cupidon soutenir Sappho dans le bas-relief de la basilique. Plus significatif est l’autre
monument: «un vase à figures, du musée de Bologne, datant de la seconde
moitié du V° siècle av. J.-C. et représentant — témoignage unique, à
notre connaissance, dans la peinture sur vases — Aphrodite au moment où
elle va être accueillie dans la barque du pêcheur (sic) Phaon » (*). Observons en passant qu'il n'est nulle part question d'un Phaon pêcheur
(pescatore); dans l'intéressante légende dont on va lire le résumé, Phaon
est passeur d'eau. Le rapprochement proposé par M. Bendinelli, hormis
ce détail, est, on va le voir, digne d’attention. « En retour de ce service »,
continue M. Bendinelli, « Phaon obtient de la déesse d'être rajeuni. Sur
cette peinture, avec Phaon déjà rajeuni, le type d’Aphrodite s’apprétant
à quitter la rive pour descendre dans la barque de Phaon, et celui d’Eros,
qui semble par sa présence encourager la déesse à accomplir la traversée,
comme s'il voulait se faire l'intermédiaire entre elle et Phaon, rappellent,
sans plus, à un point de vue purement matériel, le groupe du sarcophage
Albani, d'une part, et, d'autre part, celui du bas-relief de l’abside. Ainsi,
l'origine du motif paraît bien devoir être cherchée au delà de transitions
qui échappent à notre enquête, dans l’art gree du V° siècle, avee la présence
indiscutable d'Aphrodite et de Phaon ».
Une pareille constatation nous amène à des conclusions importantes, non
seulement au point de vue historico-artistique, mais aussi au point de vue
de l'interprétation idéologique de la scène». Et M. Bendinelli en arrive
ainsi à son exégèse: d’après lui, l’auteur du stuc, ou bien quelque autre
artiste dont il se sera inspiré, aura modifié, pour une fin déterminée, l’aspect traditionnel de la seène représentant Aphrodite passant l’eau et l'aura
transformée en une composition représentant Sappho « passant» l’eau.
Car, pour l’archéologue italien, quoique le bas-relief représente indiseutablement Sappho à Leueade — il doit en effet bien convenir, encore
qu’il en ait (col. 649), que Apollon du bas-relief est Apollon Leukatès —
382
(9) Cfr. C. Rouxrtr, Sarcoph.-Reliefs, II, pl. 1,
(1) G. BENDINELLI, op. cit, col, 650.
383
«on peut y reconnaître aussi Sappho passant de cette vie dans l'autre
monde, ou plutôt, dans l'Ile des Bienheureux, abstraction faite de la manière violente dont Sappho se donna la mort ». lei se trahit clairement l’influence de l'erreur initiale de Fornari qui, ignorant que la scène à expliquer représentait Sappho à Leucade, avait tenté d'y recounaître le voyage
d’une âme aux Iles des Bienheureux. Par un éelectisme digne d’une meilleure cause, M. Bendinelli en vient à s'imaginer que le bas-relief représente
le « passage» de Sappho vers les Hes des Bienheureux. Hypothese contraire à toute vraisemblance, et qui ne tient aucun compte du texte d’Ovide,
document capital, ni de tout ce que nous connaissons relativement à Phaon,
à Leucade et à Sappho. Néanmoins, M. Bendinelli a bien mérité de la basilique en montrant que la scène principale, à laquelle on n'avait encore
trouvé aucun correspondant, se rattache à une tradition iconographique
ayant pour objet de représenter non pas Sappho à Leucade, mais — et
c’est là un fait bien curieux — Aphrodite passant l'eau dans la barque de
Phaon, S'agit-il d'une tradition purement linéaire ou, comme l’a entrevu
M. Bendinelli, ne faut-il pas supposer que c'est intentionnellement que
lornemaniste de la basilique a suggéré, tout en représentant Sappho à
Leucade, des réminiscences d’une œuvre qui était peut-être célèbre et qui
figurait l'épisode principal du mythe de Phaon? S'il en était ainsi, il faudrait bien avouer que les habitués du local souterrain attribuaient de l’importance, non pas seulement à l’épisode final du roman d'amour de Sappho
et de Phaon, mais aussi à l'épisode liminaire de cette aventure: le rajeunissement magique du passeur d'eau Phaon par Aphrodite. Dans la mesure
où ce mythe est évoqué par le bas-relief de l'abside, nous sommes contraint de confesser que le fameux texte de Pline peut servir à ceux qui
cherchent le mot de l'énigme.
Surprenante péripétie d’une controverse! Nous avons, on s'en souvient,
opposé à M. Carcopino et à son disciple, que, nonobstant leur ingéniosité,
Leucade restait absente de ce texte. Mais ici, nous nous demandons si,
dans la représentation de Leucade dans le stuc, il ne faut pas entrevoir
quelque réminiscence significative du mythe de Phaon et d’Aphrodite, dont
la connaissance est requise pour comprendre la « fiche de botanique » exhumée de l'Histoire Naturelle. Or, le hasard de nos lectures vient de nous
faire découvrir que ce mythe du passeur d'eau Phaon, pour lequel nous ne
disposons que de textes rares et de basse époque, mais qui, on vient de le
voir, est attesté dès le V* siècle avant notre ère dans la tradition iconographique est, en réalité, un très vieux conte remontant, quant à son contenu, À une antiquité quasi fabuleuse, Voici comment on peut reconstituer
l'épisode central de ce mythe d’après Elien, Variae Historiae, XI], 18,
Página 7
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Servius, ad Aen., III, 279 et Palaiphatos, Ineredibilia, 49: Phaon était un
vieux passeur d’eau; et, un jour, il vit venir vers lui Aphrodite qui avait
pris la forme d'une vieille femme et qui lui demanda de la passer gratuitement. Il lui rendit ce service, et, pour l'en récompenser, la déesse lui
donna un petit pot d’onguent dont il devait s’enduire chaque jour le
visage. Grace 4 cet onguent, il devint, de vieillard qu’il était, un jeune
port à Isis qu’on te Va dit?» — «Et que me donneras-tu si je te transporte dans l'île?» A partir de ce moment, le récit égyptien s'écarte du
homme si beau, qu’il conquit les faveurs de toutes les femmes, et, entre
conte égyptien tous les éléments qui manquaient au conte gree. Dans ce
autres, de Sappho. Nous avons déjà montré('*) que l'herbe magique dont
parle Pline, est, selon toute apparence, celle que, dans le conte, Aphrodite
donne à Phaon sous forme d’onguent. Mais nous peusons avoir trouvé un
document qui complète le conte, l'explique en partie et lui confère, par son
antiquité, une valeur jusqu’ici insoupgonnée. Il s'agit d’un conte égyptien
qui vient d'être publié par Alan Gardiner dans Zhe Library of A. Chester
dernier, on ue sait ni pourquoi une déesse doit recourir aux bons oflices
d'un passeur d'eau, ni où elle veut se rendre, ni surtout pourquoi elle a
cru devoir se déguiser en vieille femme. Toutes ces questions trouvent leur
réponse de la manière la plus imprévue dans « Les aventures de Horus
et de Seth », conte égyptien qui nous a été conservé par un papyrus remontant, selon M. Capart('), aux environs de l'an 1160 avant J.-C. Nous
voilà lancés dans le temps bien au delà de l’époque même de Sappho, et
ceci n’est pas pour simplifier un problème déjà par ailleurs fort complexe.
Pline, sans aucun doute, connaissait une version suffisamment complète du
mythe de Phaon et, lorsqu'il parle du pouvoir magique de l'herbe aux cent
têtes, il évoque les divagations que certains pythagorici et magi avaient
384
Beatty. Description of a Hieratic Papyrus with a Mythological Story,
Love-Songs, and other miscellaneous Texts, Londres, Oxford University
Press, 1931. M. Capart en a résumé le contenu dans un remarquable article des Bulletins de la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques de l'Académie de Belgique (‘*). C'est à cet article que nous empruntons les détails qu’on va lire. Horus et Seth sont en procés depuis longtemps, et ils ont porté leur contestation devant le conseil des dieux, primitivement, l’ennéade héliopolitaine. Mais les juges sont, au gré de Seth,
trop facilement influencés par les artifices d’Isis, mére d’Horus, qui dirige
en fait toute la procédure. « A un moment donné », écrit M. Capart, « Seth
croit avoir réussi à éliminer sa redoutable antagoniste. Il a juré par le
Maitre de l’univers de ne pas rester dans le tribunal aussi longtemps qu’Isis
y serait». Ici nous citons la traduction de M. Capart: « Alors Ra-Harmakhis leur dit: Transportez-vous à l’île du milieu afin que vous y rendiez
votre jugement. Vous direz au dieu Anti, le passeur, de ne transporter
dans l'île aucune femme ayant l'apparence d'Isis ». L’ennéade passa à Vile
du milieu et les dieux s’installerent pour manger leurs provisions. Là-dessus
Isis survint et s’approcha d’Anti le passeur qui était assis près de son
bateau. Elle avait pris l'apparence d'une vieille femme et marchait courbée
en avant, Elle tenait à la main un petit anneau d’or. Elle dit au passeur:
« Si je suis venue vers toi, c'est afin que tu me transportes à l’île. Je suis
chargée d’une jarre de farine pour mon petit gurs qui surveille quelques
pièces de bétail depuis cinq jours et qui a faim». — «On m'a dit de
ne transporter aucune femme ». — « Mais n'est-ce pas seulement par rapconte grec. Isis, une fois passée dans l’île, se transforme à nouveau et
devient «une jeune fille jolie en ses membres et dont on n’avait jamais
vu la pareille dans la terre entière »; et par cette ruse, elle parvient, une
fois de plus, à se jouer de Seth. Mais, sauf erreur, nous trouvons dans le
écrites quant à ses propriétés. D'autre part, nous l'avons vu, il afirme
que c'est grâce à cette plante que Phaon s'est fait aimer de Sappho. Il faut
sous-entendre: parce que, grâce à cette plante, il avait acquis une beauté
irrésistible. Comment Pline connaissait-il le conte du passeur d’eau? Nous
n’en savons rien, mais nous eroyons avoir versé un document utile au
débat, en établissant la très haute antiquité de cette légende, dont nous
ne possédons que des bribes dispersées chez de récents wythographes.
Cependant, est-il vraisemblable, comme le suggère M. Bendinelli, que
Vornemaniste de la basilique ait voulu, à un titre quelconque, rappeler, lui
aussi, ce conte singulier ou plutôt ce mythe, tout en évoquant l'aboutissement romanesque et présenté comme semi-historique de ces aventures du
beau nocher: le saut de Sappho à Leucade? Nous sommes enclin à le croire
et voici pourquoi. Nous avons déjà (") signalé l'intérêt des vers 213 sag.
de la quinzième Iéroïde, à laquelle il faut toujours revenir:
Solve ratem: Venus orta mari mare pruestet amanti
Aura dabit cursum: tu modo solve ratem.
Ipse gubernabit residens in puppe Cupido,
Ipse dabit tenera vela legelque manu.
Nous nous sommes demandé si, lorsqu'il fait dire par Sappho à Phaon:
solve ratem, Ovide voulait rappeler que Phaon était passeur d'eau. Nous
('%) Cfr. J. Husaux, L’herbe aux cent têtes, dans le Musée Belge, XXXII
(1928), p. 173 aq.
(1°) Bulletin de la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques de
l'Académie de Belgique, V° série, t. 17 (1931), pp. 411-427.
(7) J. Cararrt, op. cit, p. 418.
(*) Cfr. J, Husaux, Ovide et Sappho, dans le Musée Belge, XXX (1926),
Página 8
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)avions cru pouvoir expliquer les vers qu’on vient de lire par un rappel de
En réalité, nous tournons autour d’un petit nombre de faits dont la
clef nous échappe encore, mais qui commencent à nous devenir mieux connus.
Il reste & se demander comment les autres personnages de la conque
peuvent se rattacher au groupe formé par Sappho et l'Amour. ll y a
d'abord, dans Veau qui bouillonne en dessous du rocher, deux figures de
Tritons, Ce sont bien des Tritons. Sans bonne raison comme sans grand
profit, M. Méautis ('’) à essayé d’identifier la figure centrale, celle qui tient
un voile à demi tendu dans lequel va descendre la podtesse, avec Ino-Leucothéa. M. Méautis s'est arrêté à quelques analogies que présentent les
mythes de Glaucos et de Leucothéa, d'une part, avec la « métamorphose »
(peraBokú) dont Sappho va être l'objet par la vertu des eaux leucadiennes.
Tout n’est pas à rejeter dans le rapprochement établi par le savant suisse
avec le conte de Glaucos, qui, de simple mortel, devint un dieu, par le
moyen, d'abord, d'une herbe magique, ensuite d'un plongeon dans la mer
386
certains thèmes alexandrins, tels qu’on en trouve dans l'Anthologie palatine
et, en particulier, dans l’épigramme A. P., XII, 157 de Méléagre de Gadara. Mais aujourd’hui, nous changeons d'avis, et, en présence du rapprochement iconographique suggéré par M. Bendinelli entre le stue de l’abside et le vase grec où l’on voit (fig.) Aphrodite s’embarquer, aidée par
(Ovive, Métam., XIII, 917 sqq.). Ce rapprochement mériterait plus de con-
Eros, dans la nacelle de Phaon, nous pensons qu’il faut trouver dans les
vers d’Ovide aussi, une allusion transparente à l’aventure mythique du
beau passeur d’eau. Mythographe érudit comme il l'était, Ovide devait
connaître le mythe de Phaon dans tous ses détails, et, lorsqu'il imagine ce
que pourrait être l’embarquement de Phaon traversant la mer pour venir
rejoindre Sappho qui l'appelle, ce n'est pas sans raison qu’il introduit dans
cette seöne Vénus, jadis passagère de Phaon, divinité à la fois de la mer
et de l’amour, et Cupidon, qui, lors du célèbre passage de Vénus, avait,
lui aussi, joué un rôle dans l’aventure. Ainsi, nous retrouverions chez Ovide,
d'une part, et, dans une certaine mesure, dans la scène de l'abside, un
élément dont nous ne eonnaissions l'existence, jusqu'ici, que par une tra.
dition iconographique, car l’Eros qui aide sa mère dans le vase peint cité par
M. Bendinelli, n'avait pas reparu dans les mythographes qui ont résumé
le conte. De même, le petit Eros qui, les ailes déployées, est debout sur
la pouppe de la nacelle, (car, en fait, il y a deux Eros dans cette scène,
l'un, derrière Aphrodite, et l’autre, derrière Phaon) ne figure plus nulle
part, ni dans les textes, ni dans les monuments, jusqu’au poème où Ovide
le décrit par ces vers significatifs:
Ipse gubernabit residens in puppe Cupido,
Ipse dabit tenera vela legetque manu.
sidération encore, s’il s'étendait à l'aventure de Phaon, rajeuni et peutêtre divinisé grâce à une herbe magique, aventure qui était probablement
bien connue des initiés fréquentant la basilique. Il y a bien aussi quelques
rapports entre Leucothéa, la déesse blanche, et Leucas, mais nous nous refusons à admettre que le stue représente Leucothéa « prête à aider la
poétesse, comme elle aida autrefois Ulysse» (p. 335). C'est JA une image
absolument étrangère à tout ce que nous connaissons de Sappho, de Leucothéa et de Leucade. Au reste, on voit bien, en examinant la poitrine squameuse du personnage, qu'il s’agit d'un torse viril. M. Carcopino, cependant, hésite. Ce pourrait bien être, écrit-il, « soit un homme, Triton ou vent
personnifié, soit une femme, une Néréide, ou plutôt, une inearnation de la
brise favorable qui souflle vers les célestes séjours, les voiles mollement
soulevés en une courbe qui s'évase en forme de barque, comme pour la
recevoir:
Aura subito (Ovip., Hér., XV, 177) ».
Si l’on veut bien lire l’artiele que nous publierons ici même, sous le titre de
Misène, on s’apercevra que nous empruntons à M. Carcopino cette exégèse, mais en l’appliquant, fait eurieux, à l’autre Triton de l'abside. C’est
celui-ci qui souflle de bas en haut dans sa conque; c’est son souffle qui,
montant de bas en haut (aura subito), gonile, au-dessus de la tête de Sappho, « l’écharpe qui l’aidera dans sa chute salutaire », comme écrit justement M. Carcopino. Le Triton qui tient le voile ne peut être mis en rapports avec l'expression aura subito, parce que le voile qu’il tient s'incurve
(N) G. MÉAUTIS, Sappho et Leucothéa, dans la Revue des Etudes Anciennes,
XXXII (1930), pp. 333 aqq.
Página 9
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)du côté des flots. Que ce voile ait bien une forme de barque, cela n'est pas
douteux et il n’en faut pas plus à M. Bendinelli pour affirmer que l’ornemaniste, s'inspirant librement d’une œuvre d’art qui aurait représenté
Phaon passant Aphrodite, aurait remplacé non seulement Aphrodite par
Sappho, mais aussi Phaon «par un ou plutôt par deux Tritons» qui se
chargeraient de « passer » la poétesse (col. 651). Nous ne pouvons que répéter, faute d’une hypothèse plus satisfaisante, celle que nous avons déjà
proposée pour expliquer la présence des deux Tritons. Strabon nous dit
que, lorsqu’on jetait dans la mer, à Leucade, les condamnés «au bas du
rocher, un grand nombre de petites barques étaient disposées en rond,
afin de recueillir celui qui avait sauté» (Strabon, Géogr., X, 9, p. 452).
Nous avons rappelé, d’autre part, que Strabon indiquait une autre précantion à laquelle recouraient les Leucadiens pour que le saut ne fût pas mortel: « On attachait au corps du condamné toutes sortes d'ailes et de volatiles susceptibles de ralentir sa chute ». Dès avant la découverte de la basilique, les philologues avaient établi certains rapprochements qui s’imposent entre ce texte de Strabon et les vers où Ovide parle des raisons pour
lesquelles Sappho espère sortir vivante de la redoutable épreuve qu'elle
va tenter: aura subito et tu quoque, mollis Amor, pennas suppone cadenti.
Les barques de Leucade sont absentes du texte d’Ovide, mais ne faut-il
pas voir dans le Triton au voile une stylisation mythologique de ces barques de sauvetage, de même que le petit Amour ouvrant ses ailes doit bien
être mis en rapport, tel que nous le trouvons et dans le bas-relief et chez
Ovide, avec les précisions fournies par Strabon, quant aux procédés par
lesquels les plongeurs de Leucade prétendaient ralentir leur descente vertigineuse? Que tout ceci soit bizarre et déconcertant, nous en convenons
volontiers, mais, dès 1922, M. Eitrem, dans un bref article intitulé Der
Leukas-Sprung und andere rituelle Sprünge (”), avait signalé l'importance
de ces procédés ralentissants et amortissants dans différentes espèces de
sauts rituels attestés dans l'antiquité. Cette question a été reprise plus
longuement par M. Kerényi dans Der Sprung von Leukasfelsen (”), où
ce savant développe, avee une abondante documentation, une idée que nous
avions déjà signalée dans Le plongeon rituel (p. 16): le voile que Sappho
tient au-dessus de sa tête, indique que la poétesse est douée plus au moins
d'un certain pouvoir de lévitation, comme les personnages non ailés que
les sculpteurs romains veulent représenter comme se déplaçant par la voie
des airs. Nous en avons mentionné un bon nombre, et M. Kerényi en mentionne d’autres encore, parmi lesquels on s'arrêtera surtout à un curieux
(©) 8. Eiraem, dans AAOTPAGIA, VII (1922),
(*) K. Kerényi, dans Archiv. für Religionswissenschaft, XXIV (1926), p.
61 gg.
LA BASILIQUE DE LA PORTA MAGGIORE.
389
groupe qui figure dans la basilique même, et que les visiteurs ont juste audessus d’eux lorsqu’ils contemplent la conque de l’abside: c'est Ganymede
enlevé par un génie ailé. L’échanson divin est surmonté par un voile en
forme de sinus, qui rappelle exactement celui de Sappho (*).
Enfin, qui peut bien étre le personnage de gauche assis sur un autre rocher, dans une attitude accablée? Pour M. Carcopino, c'est le non initié,
le réprouvé qui a été « relégué par les Pythagoriciens dans la morne solitude de son exil spirituel », hypothèse qui n’est pas sans analogie avec
celle que nous avions suggérée: pour nous, ce personnage énigmatique
pourrait bien être le myste méditant avant son initiation sur le rite évoqué
par la partie droite du bas-relief. M. Bendinelli est, ici encore, péremptoire:
«ce ne peut, dit-il, étre que Phaon, puisque aucun autre personnage masculin n'intervient dans la fin légendaire de la poétesse. Cependant,
MMes Strong et Jolliffe, dans leur mémoire The Stuccoes of the underground basilica, se refusent formellement à reconnaître dans le personnage
assis, Phaon « unsympathetic personage », dont la présence dans cet ensemble leur paraît «simply ridiculous » (*).
On le voit, même dans le stuc qui a fait l’objet des plus nombreuses re
cherches, il reste encore des coins sur lesquels la lumière est loin d’être
faite, Si nous passons maintenant aux autres parties du monument, nous
constatons que seuls jusqu'ici, M. Bendinelli, d'un côté, et M. Carcopino, de
l’autre, ont essayé de les interpréter en fonction d’une théorie synthétique. La thèse de M. Carcopino est présentée avec tant de charme persuasif, avec un tel étalage d'érudition à la fois variée et pourtant rendue accessible au lecteur par la magie d'un style de grand écrivain, qu’il est
bien difficile, & ceux qui n’en ont pas seruf& les fondements, de résister à
son emprise, nous allions écrire, à sa fascination. Dans Mystic Italy, où
il étudie plusieurs locaux de sectes à mystères, découverts récemment en
Italie (*), M. Rostovtzeff ne doute nullement qu'il s'agisse là d'un monument pythagoricien. Comme M. Carcopino, M. Rostovtzeff explique les basreliefs qui paraissent s'inspirer de cultes bachiques, éleusiniens ou autres,
en supposant que ces représentations étaient, d’une manière ou d’une autre,
mises en rapport avec l’ésotérisme néo-pythagorieien. Dans la superbe
réédition des Religions orientales dans le paganisme romain (®), M. Cumont,
faisant allusion à Ja basilique de la Porte Majeure, parle des « conventicules pythagoriciens » et renvoie à ’ouyrage de M. Carcopino. La première
@) Cfr, J. Carcorino, op. eit., fig. 9, p. 111.
®) E. Srrone et N. JoLLIFFe, The Stuccoes of the underground basilica near
the Porta Maggiore, dana The Journal of Hellenic Studies, XLIV (1924), p. 104,
(*) M. Rosrovrzerr, Mystic Italy, New-York, Holt, 1927, p. 130 sqq.
(=) F. Cumonr, Les Religions orientales dans le paganisme romain, Paris,
Geuthner, 1929, p. 199,
Página 10
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)question que se pose M. Méautis, après avoir suggéré le rapprochement
mentionné plus haut entre la seöne de l’abside et le mythe de Leucothéa,
c’est de savoir comment ectte vue nouvelle pourra se concilier avec la thèse
de M. Carcopino, dont le caractère indiscutable lui paraît établi d'avance.
Il y a mieux: M. Chapouthier a consacré un bref article intitulé Sur la libation pythagoricienne (*), à l’examen de plusieurs bas-reliefs étudiés par
M. Carcopino. Celui-ci a élé frappé de voir que, dans la basilique, Ganymède, des Satyres et des Amours, qui se présentent commes des représentations symboliques des initiés (des élus, dit M. Carcopino), tiennent
régulièrement par l’anse les hydries au moyen desquelles ils font des libations, tandis que les Dannides, qui sont des « damnées », tiennent leur
amphore par la panse et versent l’eau le long de l'oreille. Or, M. Carcopino
s'est souvenu d’un précepte pythagoricien enjoignant de onévSew xard td
où, ce qui signifierait, selon lui, « répandre des libations en tenant le vase
par l’anse ». M. Chapouthier n’a pas de peine à montrer, par la simple citation des textes qui nous ont gardé cette formule, qu’elle signifie, au contraire, que le vrai Pythagoricien doit «faire des libations par l'oreille
des amphores », comme l'avait déjà compris Flaubert dans la Tentation de
St Antoine. Dès lors, si l’on veut tenir compte du précepte invoqué par
M. Carcopino, il devient bien difficile de regarder la basilique comme un
emplacement, qu’on trouve sur les murs de l'édifice, acquièrent certainement
une valeur nouvelle quand on les rapproche de la longue inseription de Tusculum découverte tout récemment par M. Vogliano. MM. Delatte et Josserand montrent savamment que la secte bachique de Tuseulum, dont l’inscription uous permet de reconstituer en grande partie l’activité, devait pratiquer des rites assez semblables à ceux qu’on peut imaginer avoir été en
honneur dans la basilique souterraine, d’après les reliefs qui décorent ses
voûtes et ses murs. Ils estiment que la trouvaille de M. Vogliano « eontribuera sans doute à faire adopter une solution moyenne, et peut-être, ajoutent-ils, finira-t-on par considérer l’hypogée et ses bas-relicfs eomme le
produit d’un de ces innombrables synerétismes de l’époque récente, où le
culte de Dionysos joue un rôle prépondérant » (p. 111). Sur Ja portée de
ce dernier terme, nous faisons d'expresses réserves. L'élément prépondérant, dans la basilique, c'est le grand bas-relief de l’abside, et nous ne
voyons pas ce que Sappho à Leucade peut avoir de commun avec un culte
dionysiaque. On sera reconnaissant à MM. Delatte et Josserand d’un autre
rapprochement qu’ils suggèrent dans ce même article, et qui concerne plus
directement Sappho. Lorsqu’on lit la quinzième Héroïde et les autres poèmes
ovidiens, on ne peut se défendre d’un certain malaise: la moralité de Sappho n’y apparaît pas toujours comme très certaine. Comment, dès lors, les
fidèles de la secte n’étaient-ils pas effarouchés, par la présence, à la place
d’honneur de leur sanctuaire, d’un personnage à tout le moins équivoque?
Tl existe, dans l’histoire religieuse du I" siècle après J.-C., un cas tout semblable. C'est celui des Gnostiques qui, obéissant à Simon le Magicien, véné-
390
t
I
1
local pythagorieien. L’argument se retourne, en effet, puisque ce sont les
Danaides, les damnées, qui versent leur eau xarà vd oüc, tandis que les élus
ne paraissent rien connaître de la libation pythagoricienne. Mais M. Chapouthier a été tellement impressionné par «la masse des arguments ailleurs
si pénétrants et si forts, sur quoi M. Carcopino a fondé son attribution à
une secte pythagoricienne, de la basilique..., de ces multiples indices dont
l'ampleur va sans cesse en augmentant d'un bout à l’autre du volume,
jusqu'à la lumineuse exégèse de la coquille absidiale », qu’il ne songe pas
un instant à révoquer en doute le caractère purement pythagoricien de
l'édifice. Cependant, comme le faisaient remarquer MM. Delatte et Josserand
dans l'article que nous avons cité, la thèse pythagoricienne «n’a pas rencontré l’adhésion unanime des savants ». M. De Sanctis, par exemple, lui
a opposé des critiques pertinentes auxquelles il ne semble pas qu’on ait
répondu jusqu'ici (”). L'article des Serta Leodiensia attire opportunément
l'attention sur d’autres découvertes archéologiques qui n'avaient pas, jusqu’à présent, été mises en relations avec Phypogée de la Porta Maggiore.
Les nombreux éléments bachiques, importants par leur nombre et par leur
es F. CHAPOUTHIER, Sur la libation pythagoricienne, dans la Revue des Etudes
anotennes, XXX (1928), p. 201 sqq.
(@) G. De Sanctis, dans Bivista di Filologia e di Istrusione classica, V
(IV) (1927), p. 432 aq.
391
raient, sous le nom de Grande Mère, une Hélène qui était tout simplement
la maîtresse du Mage, mais que celui-ci faisait passer pour une réincarnation
d'Hélène de Sparte. « Si le Gnostique Simon idéalise son union avec Hélène
en la transposant dans le plan religieux, rien n’empéche de eroire que la
Sappho de la Porte Majeure se trouve, elle aussi, régénérée, grâce aux artifices d’un symbolisme subtil » (p. 116).
Quant à M. Bendinelli, sa thèse est bien différente. Il connaissait, quand il
a écrit son grand ouvrage, l'essentiel de la théorie de M. Carcopino, qui lui
avait envoyé en épreuves les articles de la Revue des Deur Mondes où le
savant français a donné une partie de son étude, mais, fidèle À ee qui paraît
bien être sa méthode, M. Bendinelli n’a retenu de ces recherches que ce qui
lui semblait pouvoir s’accorder avec ses propres opinions. Pour M. Bendinelli, l’hypogée n’est pas une basilique, c'est un tombeau. Il ressemble à
plusieurs autres monuments funéraires, découverts à Rome et dans les environs. — Cependant, on ne voit, dans ce tombeau, ni loculi, ni arcosolia. —
Qu’à cela ne tienne, répond M. Bendinelli: l'édifice contenait de nombreuses
urnes funéraires où étaient renfermées les cendres des défunts. Où se trouyaient ces urnes funéraires? Sur des plinthes qui, comme les urnes elles-
Página 11
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)mémes, ont disparu, mais dont il reste des traces visibles dans le pavement
sur la face interne des pilastres. Mais qu’est-ce qui atteste que ces plinthes
Apollon au milieu de ce cortège marin. Or, Sappho manque aux tombeaux,
supportaient, non point des statues, par exemple, mais bien des urnes
funéraires? Ici, le raisonnement de M. Bendinelli devient tout à fait original, Il y a, sur les murs de l'édifice, un certain nombre de bas-reliefs
figurant des objets variés, et, parmi cos objets, on distingue plusieurs grandes
urnes dans lesquelles M. Careopino veut voir des vases agonistiques auxquels
il attribue un symbolisme plus ou moins pythagoricien, tandis que M. Bendinelli y voit des vases funéraires. Dès lors, dit M. Bendinelli, il devient
certain qu’à côté de ces images d'urnes funéraires, il devait s'en trouver
en réalité, dans le souterrain. Car le savant archéologue n'hésite pas à
reconstituer le mobilier de l’édifice en prenant pour appui de sa reconstruction les différents objets représentés dans les stues. lei, done plus de
symbolisme: nous sommes en plein dans le vérisme. On frémit en se demandant ce que donneraient de pareilles manières de rnisonner, si elles
devaient s'appliquer, dans deux mille ans, à quelque édifice religieux
d'aujourd'hui qu'on supposerait privé d’inseriptions, comme l'est la basilique, et qu'un hasard analogue aurait fait retrouver aux archéologues de
ce temps. Au demeurant, M. Carcopino a victorieusement répondu sur ce
point à M. Bendinelli: « Si les amphores seulptées des bas-côtés et dont
Paspect, M. Bendinelli le confesse, rappelle moins celui des urnes funéraires que celui des vases agonistiques donnés en récompense aux vainqueurs des anciens jeux, furent copiées sur les amphores de marbre qui
s’érigeaient dans la nef, en avant des piliers, celles-ci n’ont point contenu
les cendres des trépassés. On n’y a jamais versé que l’eau lustrale, et, au
lieu qu’elles aient servi d’ossuaires en un tombeau, elles furent employées
aux rites purificatoires accomplis dans un sanctuaire » (p. 88). Il faut se
demander en outre pourquoi, si de vraies urnes funéraires figuraient dans
la basilique ou dans le «tombeau », les propriétaires de l'édifice avaient
jugé nécessaire d'en faire encore placer d’autres, en efligie, sur les murs.
Et puis, il est vraiment trop arbitraire de décider que des objets véritables correspondaient, dans l'édifice, aux objets figurés dans les stues, tout
en affirmant que rien ne correspondait, dans la réalité, aux divers éléments
constituant le bas-relief principal: s'il y a eu de vraies urnes parce que
sur certains murs, figurent les images d’urnes, en dessous de la grande scène
où l’on voit de l’eau, une éminence, une figuration parfaitement reconnaissable du promontoire de Leucade, qu'est-ce qu'il y avait? Quelques attributs funéraires? Vainement M. Bendinelli ne retient, de In seène en discussion, que les figures marines, qu’il rapproche des Néréides et des Tri-
393
les tombeaux auxquels il voulait identifier la basilique, mais Sappho et
et il ne subsiste, de cette partie du commentaire de M. Bendinelli, qu’un
louable effort pour attirer la légende de la poétesse lesbienne dans le cycle
des représentations symboliques de la vie d’outre-tombe ». (p. 375 sq).
Ca qu'il y avait, sous la voûte de Pabside, c’est-à-dire à Ia place la plus
importante du monument, nous Vignorons dans l’état actuel des choses.
Tl y a une fosse peu profonde (un mètre environ) et de forme irrégulière.
Nous avons eru pouvoir supposer que, primitivement, cette cavité a contenu quelque vaste euve baptismale, aujourd’hui disparue. MM. Delatte
et Josserand, dans l’article cité (p. 113), relèvent certaines particularités
du sanctuaire de Mên Askaênos, exhumé en 1912 par Ramsay, qui se retrouvent précisément à cet endroit de la basilique. L'aspect général de ce
sanctuaire rappelle, dans ses grandes lignes, celui de l’hypogée romain,
et Ramsay avait suggéré que, dans la cella, se pratiquait Vinitiation des
mystes. Cette initiation aurait consisté en des cérémonies purificatoires
analogues à celles que nous avons supposé être évoquées par le grand basrelief de notre basilique. A vrai dire, des lustrations baptismales dans le
culte de Mên ne sont pas attestées avec des garanties suffisantes, mais on
ne- peut oublier le passage fameux déjà rappelé par Ramsay, dans lequel
Démosthène décrit l’accomplissement de rites semblables dans des mystères
d'origine phrygienne (DÉmos., Pro Corona, 259 sq., p. 313). Dans ces mêmes
Serta Leodiensia, nous sommes revenu à l'hypothèse que nous avons formulée dans Le plongeon rituel: puisque le principal bas-relief de l'édifice
représente à ce qu’il semble, une initiation par immersion, il faut chercher
quelle secte, à Rome, a pu pratiquer de pareils rites. Nos recherches nous
ont ramené vers Ovide et vers les Baptes.
En même temps que paraissait dans les Serta, notre étude Une épode
d'Ovide, M. Th. Zielinski publiait une belle conférence intitulée Sappho
und der leukadische Sprung (*) où il montrait, de son côté, l'importance
du témoignage d’Ovide pour tout ce qui concerne l'aventure de Sappho et
de Phaon. Notre enquête nous a mis dès l’abord en présence d’une des
énigmes les plus irritantes de la poésie latine: la XIII" pièce du Catalepton pseudo-virgilien. Nous avons cru pouvoir y reconnaître, comme lavait
déjà proposé, pour de tout autres raisons, M. Radford (*), une œuvre
d’Ovide lui-même, composée contre un certain Luccius qu’il accuse hartons fréquemment représentés sur les sarcophages romains. «Pour nous
(®) Tu. ZIELINSKI, Sappho und der leukadische Sprung, dans Klio, XXIII
(nouv. série, V) (1930), p. 1 sqq.
(®) R. 8. Raprorp, The Juvenile Works of Ovid and the Spondaic Period of
contraindre à le suivre », écrit très opportunément M. Carcopino, «ce ne
sont point les Tritons et les Néréides qu’il aurait dû nous signaler dans
lological Association, LI (1920), pp. 146-171.
his Metrical Art, dans les Transactions and Proceedings of the American Phi-
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)gneusement d’avoir participé aux rites orgiastiques des Baptes. Ce poème
est, en effet, le plus long, mais non pas unique témoignage littéraire att
testant qu’il y a eu des Baptes A Rome, vers l'époque où fut construite
la basilique. Malheureusement, les positions sont prises d'avance à l'égard
de toute l’Appendiz Vergiliana. Et, tandis que M. Salomon Reinach se
demande comment nous avons eru pouvoir attribuer à Ovide un poème
aussi obseöne que l'épode XIII du Catalepton (”), M. Castiglioni, dans
le compte rendu cité plus haut, soutient que cette épode, comme tout le
Catalepton, «se rapporte intentionnellement à Virgile et prétend faire allusion à des épisodes de la vie du poète Mantouan » (p. 577). La polémique, on le voit, est loin d’être épuisée, et nous serions fort étonné
si Pune des parties renonçait à faire rebondir le débat en Venrichissant
d'éléments nouveaux.
Pour notre part, nous reviendrons ici même, et sur le mythe de Phaon,
dont nous n’avons pu étudier, dans cette chronique, qu'un épisode seulement, et sur la possibilité de concilier à notre tour. notre hypothèse avec
la plus séduisante et la plus complète aussi de celles qui ont été jusqu’à
présent développées: la théorie néo-pythagoricienne de MM. Cumont ct
Carcopino.
() 8. Reinach, compte rendu de notre étude Une épode d’Ovide, dans la
Revue archéologique, V* série, t, XXXIII (janvier-avril 1931), p. 209 sq.
Les récents progrès de la Grammaire Comparée
et l’histoire des langues classiques.
par A. CARNOT.
Une antique tradition lie intimement la science des langues aux études
classiques. Les premiers idiomes qui ont — en Europe — aiguisé la sagacité des grammairiens ou des historiens des langues sont le grec et le latin.
C'est par rapport à eux que durant tout son développement — en fait,
sinon en droit — la grammaire comparée a établi ses comparaisons et entrepris des recherches toujours plus poussées en largeur et en profondenr.
Aussi ne pouvait-on concevoir qu’un périodique tel que « L’Antiquité classique » au moment de son apparition n’invitât point ses lecteurs à jeter un
coup d'œil sur le «champ des fouilles » linguistiques tel que les investigations des dernières années l’ont constitué. Une telle revue, malheureusement, ne peut être complète. La linguistique et la grammaire comparée
étendent actuellement leurs perquisitions en des domaines par trop nombreux et souvent par trop éloignés des pr&oceupations des philologues classiques.
La phonétique recherche toujours de nouveaux procédés mécaniques pour
l'enregistrement de dialectes toujours plus nombreux, elle constitue des
«bibliothèques » de parlers actuels faites de plaques phonographiques où
les moindres nuances de la prononciation seront conservées aux générations
futures, la géographie linguistique suit patiemment l'expansion de certains
mots ou de certains phonèmes à travers de vastes territoires. Comme une
sorte de géologie, elle retrouve les couches anciennes sous les alluvions
récents ou essaie de rétablir les situations que des afllux ultérieurs ont
noyées ou lavées. La psychologie du langage s’efforce de plus en plus de
distinguer le conscient, du subconscient et du machinal dans le maniement
et la création des moyens d'expression, elle va, d’autre part, rejoindre la
psychologie pour s’efforcer de créer une sorte de phonétique générale.
Dans Ventre temps, certains de ces « grammairiens généraux» vont puiser
dans cette philosophie du langage les bases d’un idiome artificiel d’appoint