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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)BOYANC?, Pierre, Les deux d?mons personnels dans l'antiquit? grecque et latine
, Revue de philologie, de litt?rature et d'histoire anciennes, ser.3:9=61 (1935)
LES DEUX DEMONS PERSONNELS
DANS L’ANTIQUITE GRECQUE ET LATINE
Dans le syst&me philosophique du monde,
que Virgile met
dans la bouche d'Anchise, au chant sixième de l'Énéide, une
formule assez singulière arrête les commentateurs,
Le poète
vient de nous montrer les âmes après la mort, puriliées de leurs
fautes par diverses sortes de supplices, et il ajoute : Quisque suos
patimur Manes « Chacun de nous subit ses Manes » (VI, v. 743).
Salomon Reinach pensail avec raison que l'intention de Virgile
est de substituer à l'idée d'un enfer impersonnel, où des chätiments sont imposés en quelque sorte du dehors aux âmes coupables, celle d'un enfer personnel, où l'âme est punie en somme
par elle-même, par le propre degré de sa faute !. Mais il ne s'ensuit pas qu'il faille considérer suos Manes comme un accusatif
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de relation et le traduire avec Reinach, « selon le degré de souillure de nos âmes ». Une telle interprétation paraît grammaticalement bien forcé avec l'emploi absolu de patimur qu'elle paraît
comporter : pati signifierait, à lui seul, « subir des châtiments ».
En outre, si elle rend raison, jusqu’à un certain point, du sens
profond de ces mots, iln'en va peut-être pas tout à fait de même
de leur sens littéral, et avec Virgile, poète non moins que philosophe, il n'y a pas lieu de sacrifier l'un à l'autre. Il y a ici une
idée et une image, une idée morale et philosophique et une image
religieuse.
Cette image, M. Norden a su la retrouver après Maas dans
le commentaire de Servius? : Servius propose tour à tour deux
sens pour les mots qui nous occupent. Manes désignerait les
1. Revue archéologique Série III, XXXIX (1901), p. 231 sq. (= Mythes, cultes et
religions, II, p. 135-142,
2. Maas, Orpheus, p.231; Norden, VI. Buch, 2° éd., p. 33 sq.
3, Quisque suos patimur manes : supplicia quae sunt apud Manes, ut si quis
dicat: « judicium patimur » et signifiect ea quae in judicio conlinentur. Est et
aliud uerius. Nam cum nascimur, duos genios sortimur; unus est qui hortatur ad
bona, alter qui deprauat ad mala. Quibus adsistentibus post mortem aut adscrimur in meliorem uitam, aut condemnamur in deteriorem : per quos aut uacationem meremur, aut reditum in corpora. Ergo « Manes » genios dicit quos cum
uita sortimur.
Revue pg PHILOLOGIE, 1935, — Il,
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)DANS L’ANTIQUITE GRECQUE ET LATINE
Dans le systéme philosophique du monde,
que Virgile met
dans la bouche d’Anchise, au chant sixième de l'Enéide, une
formule assez singuliére arréte les commentateurs.
Le poéte
vient de nous montrer les âmes après la mort, purifiées de leurs
fautes par diverses sortes de supplices, et il ajoute : Quisque suos
patimur Manes « Chacun de nous subit ses Manes » (VI, v. 743).
Salomon Reinach pensait avec raison que l'intention de Virgile
est de substituer à l’idée d'un enfer impersonnel, où des châtiments sont imposés en quelque sorte du dehors aux âmes coupables, celle d'un enfer personnel, où l'âme est punie en somme
par elle-même, par le propre degré de sa faute !. Mais il ne s’ensuit pas qu'il faille considérer suos Manes comme un accusatif
de relation et le traduire avec Reinach, « selon le degré de souillure de nos âmes ». Une telle interprétation paraît grammaticalement bien forcé avec l'emploi absolu de patimur qu’elle paraît
comporter : pati signifierait, à lui seul, « subir des châtiments ».
En outre, si elle rend raison, jusqu’à un certain point, du sens
profond de ces mots, iln’en va peut-être pas tout à fait de même
de leur sens littéral, et avec Virgile, poète non moins que philosophe, il n'y a pas lieu de sacrifier l’un à l’autre. Il y a ici une
idée et une image, une idée morale et philosophique et une image
religieuse.
Cette image, M. Norden a su la retrouver après Maas dans
le commentaire de Servius? : Servius propose tour à tour deux
sens pour les mots qui nous occupent. Manes désignerait tes
1. Revue archéologique Série III, XXXIX (1901), p. 231 sq. (= Mythes, cultes et
religions, II, p. 135-142.
2. Maas, Orpheus, p. 231; Norden, VI. Buch, 2° éd., p. 33 sq.
3, Quisque suos patimur manes : supplicia quae sunt apud Manes, ut si quis
dicat : « judicium patimur » et significet ea quae in judicio continentur. Est et
aliud uerius. Nam cum nascimur, duos genios sortimur; unus est qui hortatur ad
bona, alter qui deprauat ad mala. Quibus adsistentibus post mortem aut adscrimur in meliorem uitam, aut condemnamur in deteriorem : per quos aut uacationem meremur, aut reditum in corpora. Ergo « Manes » genios dicit quos cum
uita sortimur.
REVUE DE PHILOLOGIE, 1935. — II.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)châtiments infernaux, supplicia quae sunt apud Manes, ou plutôt,
car Servius penche pour cette seconde interprétation, les Manes
sont les deux génies qui nous échoient à notre naissance; l’un
nous exhorte au bien, l'autre au mal. Après la mort, selon que
nous avons obéi à l’un ou à l’autre, nous sommes admis à une
vie meilleure, ou condamnés à une vie plus mauvaise, et c'est
ce que veulent dire les mots mystérieux : Quisque suos patimur
Manes.
Il n'y a pas la, comme le pensait M. Reinach, une imagination plus ou moins bizarre de Servius. Norden montre fort ingénieusement qu'il suffit de traduire en grec l'expression de Virgile.
On obtient ainsi Tv Eavroù Exaoróe tig Saipova náoyepev et nous
sommes ramenés presque à une formule du Phédon'. Dans
le mythe célèbre que Socrate mourant conte à ses disciples,
le mort est emmené par son démon en un certain lieu; l’âme
coupable y est châtiée et subit de nombreux tourments, zó)a
raoysı. Platon ne précise pas davantage; mais dans le mythe
apparenté du Démon de Socrate, Plutarque achève de nous renseigner
?, Chaque âme est punie précisément par son démon, et
plus étroitement elle s'est unie au corps, plus dure est la purification. On peut vraiment dire d'elle qu’ « elle subit son propre
démon ».
Un document religieux très important confirme, croyons-nous,
l'interprétation de Norden et montre que Virgile emprunte ses
images à une religion vivante. Il s'agit de la Laudatio Turiae,
éloge funèbre d’une dame romaine par son mari, qui peut être
daté d'environ 746 à 752, soit d'une date de peu postérieure à la
mort de Virgile. Les derniers mots en sont: Te di manes tui ut
quietam patiantur atque ita tueantur opto. Ici, comme chez Virgile,
les Manes sont en quelque mesure distingués de l'âme du
mort elle-même; ils sont des divinités qui ont leur existence
propre. Mais ils ne sont pas pour autant ce qu'ils semblent avoir
été à l'origine, la masse indistincte des âmes ou des divinités infernales. Ici, comme chez Virgile, le possessif précise qu'ils sont
attachés à chaque individu. Il y a là une conception des Manes:
extrêmement importante, et à laquelle nous croyons que l'histoire de la religion romaine n'a pas assez prêté attention. Quand
une inscription emploie Manibus avec le génitif du nom du mort,
on interprète qu'à la dédicace vague du Dis manibus, aux morts
1, Phédon, p. 107 D sq.
2. De genio Socratis, 22, 592.B-C.
3. CIL VI 1527 et 31670 = Dessau, Inscr. sel. n° 8393,
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)en général, ou aux divinités infernales se substitue la dédicace
an mort lui-même. Nous croyons que c'est simplifier beaucoup
les choses, et que la Laudatio Turiae nous prouve avec une irréfutable clarté qu’au moins en certains cas, les Manes de quelqu'un ne se confondent pas entièrement avec son âme et ont avec
elle exactement le rapport du daimôn avec l’âme chez les Grecs.
Nous citerions volontiers encore à cet égard une inscription
donnée par Dessau où l'époux d'une morte se plaint auprès des
Manes de cette dernière et auprès de Dis pater!. Le pluriel
reddite montre irréfutablement que c’est aux uns comme à l’autre
qu’il demande de le rendre à son épouse. Les Manes de la morte
ne se confondent donc pas avec elle. Que sont-ils exactement
?
Les idées restent flottantes, puisqu'une autre inscription parle à
la fois des Manes et du génie d’un mort ?.
Mais-ce qui rend la Laudatio Turiae précieuse pour nous, ce
n'est pas seulement la personnalité distincte des Manes. C'est
aussi la prière qui leur est adressée indirectement. Qu'ils
veuillent bien laisser en repos l’äme de la morte et lui donner
cette marque de sollicitude. C’est donc qu'ils veillent sur elle,
mais c'est aussi qu'ils pourraient la châtier. Nous sommes replacés par là, comme l'a très bien vu Warde Fowler dans le beau
chapitre de son livre qu'il consacre à ce qu’il appelle le mysticisme romain, dans le même milieu religieux que le sixième
chant de l’Eneide?. La vie est suivie d'une expiation, dont on
demande aux Manes de Turia d'exempter leur maîtresse. Le
meilleur commentaire à donner du rôle qui leur est ainsi reconnu
nous est donné par Servius : « per quos (Manes) aut uacationem
meremur...», uacationem, c'est-à-dire le repos, et plus précisément encore l'affranchissement du cercle de la nécessité 4.
Nous voyons ainsi avec Norden dans les Manes du passage
virgilien le démon attaché à la personne de chacun. Il faut souligner que du reste cette équivalence des Manes au daimon de la
1. 8190 : dis Manibus Meniae Sophes | C Maenius Cimber coniugi sanctissimae | et conseruatrici, desiderio spiritus mei, | quae vixit mecum an. XXIX menses II, dies XIII, | quod uixi cum ea sine querella, | nam nunc queror aput manes
eius et flagito | Ditem, aut et me reddite coniugi meae, quae | mecum uixit tan (sic)
concorde (sic) ad fatalem diem. | Meuia Sophe, impetro si quae sunt Manes, ne |
tam scelestum discidium experiscar diutius. | Hospes, iam post obitum sit tibe (sic)
terra leuis, ut tu | hic nihil laeseris, aut siquis laeserit, nec superis | comprobetur
nec inferi accipiant, et sit ei terra grauis.
2. Dessau, 8049.
3. The religious experience of the Roman people, in-8°, Londres, 1922, p. 389.
4. Sur le cercle de la nécessité, voir J. Carcopino, La Basilique pythagoricienne
de la Porte Majeure, 1927, pp. 271 et sq. Sur notre passage du VI chant, voir le
méme ouvrage, p. 274, note 2.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)théologie grecque est bien attestée par ailleurs, et n'est pas comme
pourrait donner à le croire le commentaire de Norden, une singularité virgilienne !. Lucain, Apulée, Martianus Capella identifient,
chacun à sa manière, les Manes avec les âmes des morts qui
peuplent l'espace infralunaire (espace où sont situés, comme l'a
montré Norden, les châliments du purgatoire virgilien), c'està-dire comme le disent expressément Apulée et Martianus
Capella avec les « démons » de la théologie grecque ?. Ce qui
appartient en propre à Virgile c'est à notre sens de distinguer
dans une certaine mesure le démon et l’äme. Mais tous ceux qui
sont familiers avec la démonologie antique conviendront que les
rapports du démon personnel et de l’âme restent toujours à la
fois très imprécis et très étroits ; ils sont toujours plus ou moins
identiques et plus ou moins différents. S'il est un domaine religieux où il est dangereux de vouloir faire jouer une trop stricte
logique, c'est bien celui-là.
Le démon ? disons-nous avec Norden. Platon, Plutarque ne
parlent, en effet, l’un et l'autre que d'un démon qui est chargé
de punir l'âme. Mais Manes est un pluriel et Servius nous parle
de deux démons. Virgile, par le choix de cette forme qu’il préfère à l’équivalent plus ordinaire pour le grec 2atuwy qu'est
genius 3, ne veut-il pas nous suggérer l'idée de cette dualité ?
Il nous paraît important de constater que, même dans l'usage
courant, le pluriel Manes n’était point assimilé à un simple
pluriel grammatical comme castra. Nous en voyons la preuve,
non dans la forme de singulier Manem attestée chez Apulée,
mais dans la traduction grecque attestée aussi bien pour les
textes littéraires que pour les inscriptions de Manes par òatyoveg 4.
Il nous paraît impossible, dans ces cas où Sziyovec, notons-le,
est toujours suivi par le génitif du nom du mort, de ne voir la
qu'une sorte de décalque maladroit et littéral de l'expression
1. Wissowa, Religion und Kultus der Römer, 2° éd., p. 239.
2. Lucain, Pharsale, IX, 7: les Manes sont qualifiés de semidei. Apulée, De
Deo Socratis, XV, 153 (seul texte, à ma connaissance, où on trouve le singulier
Manem
; l'âme est un Mane, quand on ne sait si le mort a été bon ou mauvais).
Martianus Capella, Nuptiae Merc. et Philol. Il, 163 : Manes igitur hic tam boni
quam truces sunt constiluti, quos àyafojs et xaxobs Daluovas memorat Graia
discretio. (Nous comptons revenir plus longuement sur la démonologie latine
de ce dernier, dont la source n'est, croyons-nous, ni Varron, ni Apulée, malgré
quelques rapports avec ces deux autcurs.)
3. Wissowa, op. laud., p.126.
4. Textes littéraires : Philon le Juif, de legat. ad Caium, II, 555 M: rode yaietv Ppägas tots daluosıv zis amoBavosens yuvatzds Josèphe, Antiq. XII, 16, 677;
ucien, de luclu, 24: Eagov avarascacbat tods tod paxacizou Sainovac; Libanius,
Deel. t. IV, p. 770; Lydus, de Mensibus, IV, 2,29 (p. 87, Wuensch) ; cf. Lebeck,
Aglaophamus, p. 779. Pour les inscriptions, cf. Waser, art. Daimon, in PW.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)latine. Le pluriel grec d'un nom, dont l'usage au singulier pour
qualifier le mort est si courant, ne peut s'expliquer que parce
que le traducteur sentait toujours dans Manes sa valeur de pluriel. Virgile ne faisait-il pas de même ? Un indice très net en est
dans un rite singulier de l’Enéide, que Warde Fowler qui le
signale déclare ne pouvoir expliquer! : il consiste a élever deux
autels aux Manes. Ce rite si remarquable n'est du reste pas une
invention du poète. Nous l'avons, mentionné dans des inscriptions *, et il est possible que s'il avait été connu des archéologues et des historiens, ils en auraient signalé d'autres exemples.
Il convient, croyons-nous, d'attirer leur attention à ce sujet.
La conception des deux génies, qui nous échoient à notre naissance, n'est pas en effet une bizarrerie sans importance et
d'époque relativement basse. Mais un nombre suffisant de textes
permet de la mieux mettre en lumière.
À une époque voisine de celle de Virgile, on la rencontre très
visible malgré l’expression légèrement différente chez Philon
d'Alexandrie : « Dans toutes les Ames, au moment de la naissance pénètrent en même temps deux vertus; l’une salutaire,
l'autre nuisible. Si la première a l'avantage, la seconde en devient
très faible pour servir ses propres intérêts; si, au contraire,
c'est la seconde qui l'emporte, la salutaire nefait aucun gain ou
n'en fait que de médiocres. C'est de ces vertus que le monde tout
entier est lui-même l’œuvre. On leur donne encore d'autres noms :
la salutaire s'appelle puissante, bienfaisante ; 1 ’opposée s'appelle
indéfinie, malfaisante. C’est pourquoi ceux qui ont reçu ou
encore reçoivent du sort une nature de ce genre, deviennent
immortels. Il existe une espèce formée d'un mélange des deux;
le ciel et le monde dans son ensemble ont tiré d’elle ce mélange.
Mais quand le mal domine dans ce mélange, la vie s'accompagne
de malheurs, de dommages, de mépris, de querelles, de guerres,
de faiblesses physiques, et en même temps des autres calamités
humaines, et cela dans le monde comme dans l’homme, etc. » 3.
1. Op. laud., p. 245, IL, cf. Aen. III, 63, 305, etc.
2. Dessau, 8086 (Constantine) : d.m. | Antonia | Monnica | v.a. LXI o.t.b.q.,
| Volumnius | Felix maritae | carissime statuam et aras | duas uno nomijne
scriptas mejrenti constitulit; cf. CIL XII 2674 (Gaule narbonnaise, Lusias)
aras duas.... poni curauit.
3. Philon, Quaest. in ecod. I 35 : In cunctas animas in ipsa natiuitate aduenientes ingrediuntur duae simul uirtutes, salutifera et damnifica. Si prima superans obtinet, debilis redditur contraria ad aliquid sibi prouidendum, sin autem
secunda obtineat, nihil uel exiguum omnino lucrum, salutifero acquiritur. Per
istas uirtutes etiam mundus uniuersus factus est Vocant autem eas aliis etiam
Página 7
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Nous ne pouvons malheureusement nous repporter à la traduction arménienne, d'où Aucher a traduit en latin cette ceuvre
perdue dans son texte grec. Mais nous pouvons, sans trop nous
avancer, penser que les virtutes de la traduction latine devaient
ici comme ailleurs correspondre à des Suvapeis du texte grec. La
doctrine philonienne des Svvaueïs sert d’ordinaire à établir des
intermédiaires entre Dieu et le monde. Elle peut revêtir tour à
tour les deux aspects, psychologique et cosmologique que nous
lui voyons ici; les Suvzu:is sont parfois envisagés dans l’âme et
parfois dans le monde !. D'après ceux qui l'ont étudiée, ce qui la
caractérise, c'est qu'elle unit des idées philosophiques, platoniciennes et stoïciennes, avec des conceptions religieuses relatives
aux démons et aux anges. Selon Zeller les forces et les anges
sont des conceptions, parfois interchangeables *. Nous ne nous
aventurons pas beaucoup en admettant qu'ici Philon traduit dans
sa langue philosophique particulière la doctrine des deux démons
qui nous échoient à notre naissance.
Il serait intéressant de pouvoir déterminer avec plus de précision, à qui, Grecs ou Orientaux, il l’emprunte. Elle se rattache
d'une manière frappante à une conception dualiste de l'univers.
On est obligé de constater qu'elle ne paraît pas concorder sous
cette forme rigoureuse avec les diverses manières dont Philon
envisage d'ordinaire cette théorie si curieuse des Zuvayets. On ne
retrouve point dans les textes cités par Zeller et M. Bréhier un
dualisme si absolu 3.
Ge dualisme nous interdit absolument de penser à une source
stoicienne. Un Posidonius, si influencé qu'il soit par Platon ou
nominibus : salutiferam potentem, beneficam: contrariam uero immensam et
damnificam (uel corruptiuam). Unde sol et luna ceterarumque stellarum situs
conuenientes et ordinatae uirtutes atque uniuersum caelum ab utraque existunt.
Acquiritur autem melior eorum pars quantum subigit immensam illam naturam
et damnificam salutifera ista et benetica. Quapropter etiam illi qui huiusmodi
sortiti sunt naturam, simul quoque postmodum sortiuntur, immortales redduntur.
Verum genus temperatum est ex ambobus, a quibus etiam caelum uniuersumque
mundus hoc sumpsere temperamentum. Quando uero redundet mixtio mali, hinc
uicitur afflictionibus damnis, uilitate (uel contemptu), rixa, bellis, infirmitate
corporis, simul autem ceteris quoque aduersitatibus humanarum rerum, sicut in
mundo uniuerso, sic etiam in homine, etc.
1. Bréhier, Les idées philosophiques et religieuses de Philon d'Alexandrie,
Are éd, 1908 pp. 136-157.
2. Zeller, Gesch. der griech. Philos., 3° éd., 1881, p. 364, n. 5 : « ... so dass
man deutlich sieht wie die Kräfte und die Engel vollständig in einander fliessen. » Cf. Joseph Kroll, Die Lehre des Hermes Trismegistos (Beiträge zur
Geschichte des Philosophie des Mittelalters, XII), Münster i. W., 1914, p. 78.
3. Notons cependant un texte, de gig. 4 (p. 45 Cohn), où Philon paraît bien
rattacher la dualité des ames à la dualité des démons : ci5xes yao dyabous Saiuovac
zal xaxoùg Adyovaty of roAdol zat Puy
às Ögorws, oÖtrwe nal GYYÉAOUS.
Página 8
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)les Pythagoriciens, n’a pu professer une doctrine d'après laquelle
le monde résulterait de l'union de deux puissances, l'une bonne,
l'autre mauvaise. Il est presque superftu dès lors de signaler que
la partie psychologique, qui fait selon nous écho à la doctrine
des deux démons n'en peut, elle non plus dériver. Elle fait visiblement corps avec l'autre et ne saurait en être détachée pour les
commodités de la Quellenforschung. Au reste, nous avons un
texte formel, le passage devenu célèbre après les discussions de
Norden, Reinhardt, Heinemann et quelques autres
!. Quoi qu'il
faille entendre par ce démon présent en nous, une chose au moins
est claire : c'est qu'il est de même nature que Dieu. Posidonius
n'est donc pas la source du passage philonien.
Ajoutons, contre Norden, qu'il ne doit pas être davantage
l'auteur dont s’inspire le Quisque suos patimur Manes. Sans vouloir entrer dans un examen d'ensemble du discours d’Anchise,
nous devons constater que l’étude présente ne nous oriente guère
vers Posidonius. Cela est évident, si on accepte avec Servius de
voir dans les Manes, deux démons, Yun bon, l’autre mauvais.
Mais cela l'est même encore si on entend seulement avec Apulée et Martianus Capella, que les Manes peuvent être bons ou
mauvais, correspondre à de bons ou de mauvais démons. Or, cela
au moins nous parait impliqué par la formule même de Virgile :
« chacun de nous supporte ses Manes » nous paraît vouloir dire
que notre sort aprés la mort dépend de la qualité de nos démons,
que l'un l'ait emporté sur l'autre, dans le cas où il y en a deux,
ou, sil n'y en a qu'un, qu'il ait été un bon ou un mauvais
démon.
Posidonius n'est pas plus l'inspirateur de Virgile qu'il n'est
celui de Philon. Où faut-il chercher les sources de ce dernier?
Avant de se retourner vers l'Orient et vers le dualisme zoroastrien, auquel plus d'un aura pensé en lisant cette page curieuse,
il y aura peut-être intérêt à regarder encore un peu du côté de la
1. Frag. du Tlep! zaföv ap. Galène, de Hipp. el Plat. dogm. 1. V, p. 449 Müller:
zó nttay za0öv alrıov, todt dort tis te avouohoylaszal tod 2axoÿaiovos Bio, To uh
tata Tay Eriohar ta Ev abroïs daiuove suyyevei 7re OvTt zal thv Ouotav odaw Éyovtt ta
tôov Öhov X00:10v Borzosvtt, < DE yelcov: zal Conder note ouvexxAivovras eilocodar.
Norden, op. laud. : Reinhardt, Kosmos und Sympathie, pp. 280 et sq. ; Heinemann, Poseidonios’ "metaphysische Schriften, pp. 19, 315. Voici ce que ‘ait très
judicieusement Von Arnim, Plutarch über Dämon und Mantik (Public. de l'Académie royale d'Amsterdam, XXII, 1923 : Er (le démon de P.) ist die autonome
menschliche Vernunft, die weil sie mit dem göttlichen Weltvernunft wesensgleich ist, keiner Erkundungsreisen ins Jenseits bedarf. um ihre Aufgabe zu
erfüllen, Uebereinstimmung (ogokoyia) und Glückseligkeit zu geben. Mit Weissagung und übernatürlichen Wissen hat er nichts zu schaffen sondern nur mit den
ethischen Forderungen des praktischen Lebens.
Página 9
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Grèce !. Une des épithètes de la puissance mauvaise nous paraît
caractéristique. C'est celle d’ « immensa », nous y voyons une
traduction du grec &sotorss. Or, chez les Néopythagoriciens,
et chez Philon lui-même en d'autres passages, &5pioroç qualifie la
dyade qui est la matière, la monade étant l'esprit. Nous pensons
donc que la source, au moins immédiate de notre texte est néopythagoricienne.
A la même école nous ramènera l'examen: d’un texte où la
doctrine des deux démons nous est présentée comme chez Philon
avec une conception dualiste des choses. Il s’agit d’un « oracle »
cité par Lydus dans le De Mensibus ? : « Il y a deux démons par
homme, et deux espèces de démons. Ils errent sans cesse à travers la terre florissante, ayant reçu de Zeus l’ordre d’habiter auprès des mortels. C'est Zeus en effet qui est le distributeur de
tout, le bien et le mal, lui qui détermine pour ceux qui sont
engendrés la durée de la vie, mêlant corps mortels de bons et de
mauvais éléments. Celui qui adjoindrait ces démons à sa sagesse,
et qui reconnaitrait à quelles sortes d'actions ils se plaisent,
1. Il est remarquable que ce double dualisme (anthropologique et cosmologique)
se retrouvera chez le Néopythagoricien Nouménius, où il revêtira la forme d'une
théorie des deux âmes (cf. notamment frt. 53 Thedinga — Porphyre, ap. Stobée,
Ekl. 1,41,37). La-théorie des deux âmes est également donnée comme hermétiste, notamment par Jamblique, de mysteriis, VIII, 6. Ce dualisme anthropologique (Bousset, Hauptproblem des Gnosis, pp. 294, 296, 361 à 369) a été accueilli
avec faveur en Orient. Mais nous voudrions que notre étude fit ressortir une continuité hellénique et pythagoricienne dans sa transmission, sinon dans son origine
première.
2. De mensibus IV, 101 (p.141) Wuensch) :
"Ott 6 yenopós prat:
Aotot Satpovés tot zat’ dvéoar Sora dE todtey
Oven’ of xara yatav dei teladviay xddvtar
+ Mapauiuvery wecdneay éx-Aros 20x 7s
Zebs yao tor dwrhe révrwy ayaléiv te xaxdiv te,
ds ai tixtoudvorat yo6voy Cwije âpopilet
zap tkag pavhoïst xadotar te our Bporetov.
Keivous Satuovesg Gattis Ef comin rposéhotto,
Yvopnv te oyoln, motors yalpovary èv Eoyots
Lohr mao’ éabAod dga pécuwv zat paüha npopebywv
TAvTwy ay Roopecorto vow val rodéeotv éabhaig
v. 2 aéoa, suspicatur Gu. Kroll.
v. d rapuiuverv weodmecar <teraypevor> proposuit Gu. Kroll. (On pourrait
peut-étre, d’aprés le passage hésiodique, proposer :
macuinvety ueconiaa: Atos ueyahou Dix Bovdds.
L'origine de la faute serait dans la substitution de l'expression
Arös ueythou dia Bouge]
v. 55oûro, Wuensch emendauit.
v. 8 rpnéko:ro Gu. Kroll.
ix Atos aeyäs à
Página 10
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)l’emporterait sur tous par son esprit et ses actions excellentes,
recueillant les dons excellents du bon démon et fuyant les dons
funestes (du mauvais). »
Sur la date du y£rou5s, nous sommes réduits aux conjectures.
Ammien Marcellin traitant à propos de la mort de Julien du
démon personnel mentionne des oracula !. Il nous semble assez
vraisemblable qu'il faut y ranger notre texte; il devait faire
partie, avec le texte de Ménandre que nous étudions plus loin,
du matériel traditionnel qu'on se passait sur cette question. Il
figure d'autre part en un ouvrage consacré aux choses romaines.
Par malheur, nous ne pouvons pas savoir exactement à quel propos, car il fait partie d'un ensemble qui ne nous est connu que
par des extraits. Toutefois, de ce que les extraits qui précèdent
immédiatement celui-ci concernent la Fortune et Tychè, on est
en droit de conclure qu'il devait figurer dans une discussion sur
I’ « eudaimonie ». Or, nous allons le voir, ce sont les Pythagoriciens, anciens et nouveaux, qui ont rattaché le plus étroitement
démonologie et « eudaimonie », et qui ont pris ce dernier mot
dans son sens le plus littéral, présence d'un bon démon. Les
stoïciens ont affaibli la portée littérale de la formule, en transposant la notion du démon et en l'identifiant au logos.
Notons encore que notre oracle présente des réminiscences du
texte célèbre d’Hésiode sur les gardiens. Heinze a contesté qu'il
fallat voir dans les démons hésiodiques ?, ce que depuis Platon
on a entendu par là, une classe définie d'êtres, intermédiaires
entre les dieux et les mortels 3. Mais ce qui importe pour nous,
c'est qu'une longue tradition d’exégèse, dont la plus ancienne
manifestation est dans le Cratyle, a donné ce sens au passage
des Travaux et des Jours*. Mais qui a lu ainsi Hésiode comme
un auteur sacré? Les Pythagoriciens dont M. Delatte a mis en
lumière la si curieuse exégèse 5,
Ce qui est caractéristique de notre oracle, c'est
le dualisme qui
s'y fait jour. Zeus est le distributeur des biens et des maux et
cela semble s’opposer mot pour mot à l'hymne célèbre du stoï1. Ammien Marcellin, XXI, 14, 4.
2. W. 112-125:
tot uty (les hommes de l'âge d'or) datuoves elar Atos ueydkou Dia Boukxs)
Eofloi, émryOivior, odAaxes Ovntv avfourwv,
of ba puAdasousıy te diras nat ayzrdıa Eoya
Hepa Zoskuevor ndvrn portdyvres ir’ alav, Cf. aussi v. 254-255.
3. Xenokrates, Leipzig, 1892. Voir aussi Rhode, Psyché, trad. A. Reymond,
pp. 75 sq.
4. Cratyle, p. 397 E.
5. Etudes sur la littérature pythagoricienne, Paris, 1915, p. 136.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)cien Cléanthe, pour qui le bien seul vient de Zeus. Ce dualisme
se reflète dans le corps lui-même qui est composé de bons et de
mauvais éléments.
Le néopythagorisme ou plutôt le pythagorisme lui-même se
complaisait volontiers à affirmer qu'en ce monde rien n'existe à
l'état pur. Nous lisons, par exemple, dans Jamblique, en un
passage qui remonte à Aristoxéne de Tarente ! : « Pythagore a
affirmé que parmi les choses qui existent, rien ne se trouve sans
mélange ; mais la terre contient une part de feu; le feu, une part
d’eau et de vent..., en outre, l'honnête est mêlé au déshonnéte,
le juste à l’injuste et ainsi de suite. De ce principe, le raisonnement prend son élan dans l’une et l'autre direction. Il y a d’ailleurs deux mouvements du corps et de l'âme : l’un est irréfléchi,
l’autre réfléchi. » Ce texte rattache, on le voit, à cette idée que
tout est mêlé dans le monde, le dualisme qui se fait jour dans
l'âme humaine.
Mais que cette tendance se reflétât dans sa démonologie, nous
en avons la preuve dans l'abrégé de doctrine qu'on lit dans Diogène Laërce, et qui, par l'intermédiaire d'Alexandre Polyhistor,
vient de Pythagoriciens du 1v° siècle ?. On y lit ce passage au
premier abord assez obscur 3. « Il (Pythagore) dit que la plus
grande des affaires humaines est d'incliner l'âme au bien ou au
mal; que les hommes ont |’ « eudaimonie » quand une bonne âme
leur échoit, mais que jamais ils (ou elles?) ne restent en repos
et que le même courant ne domine pas toujours ». Pour bien
comprendre ce passage, que l’abréviateur a rendu obscur, il faut
le rattacher A ce qui précède immédiatement. Il a été question
successivement du sort de l’âme après la mort, des démons; on
a déclaré que c'était à leur égard qu'on pratiquait rites de purification et rites apotropaïques, que c'était eux qui envoient aux
hommes les signes de la maladie et de la santé. Bien que le mot
n'ait pas été dit expressément, il résulte clairement de là qu'ils
peuvent être bons ou mauvais. Mais ce passage sur les démons
est suivi inmédiatement de celui que nous avons cité plus haut.
Qu'est-ce a dire? La clé est dans le mot « eudaimonie » 4. Un
1 . Vit. Pyth., 130. L'attribution à Aristoxène est de M. Delatte, dont nous
reproduisons la traduction. Essai sur la politique pythagoricienne, p. 57.
2. Wellmann, Hermes, 1919, pp. 226-248 (Kine Pythagoreische Urkunde des IV
Jahr. v. Christ.); Delatte, édition de la Vie de Pythagore de Diogène Laërce,
Bruxelles, 1922, pp. 232 sq.
hv zetoar ext to &yadov À ext
3. péyiorov dt gna elvat Tr èv AvÒoobrors tO Thv buy
to xaxóv, EvSatuoveiv t° avOuioroug, rav ayadh buyh noosyivyntat’ unôérote D npepeiv und: tov autav édoy xoatsiv.
4. Delatte, Vie de Pythagore, pp. 228-229; cf. Rostagni, /l verbo di Pilagora,
p- 178, n. 1.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)« akousma » pythagoricien, étudié par M. Delatte, demandait:
« Qu’est-ce qu'il y a de meilleur? » La réponse était: « L'eudaimonie »!. Il y aurait là une naïveté, si le mot voulait dire seulement : bonheur, et non pas le fait d'avoir un bon démon. Il en
est de même dans notre passage : « La plus grande des affaires
humaines », où interviennent les démons, doit être entendue par
rapport à ce qui précède : ce n'est point la mantique, ce ne sont
point les mystères, ou la médecine, bien que dans tous, les démons
interviennent, « c'est de pousser l’âme au bien ou au mal ».
Les mots qui suivent demandent aussi examen : « ils ne
restent jamais en repos et le même courant ne demine pas toujours. » Cela s'explique par une doctrine mystique, connue par
ailleurs, d'après laquelle notre monde, plus précisément la
régian sublunaire, est en proie à une agitation incessante, conséquence de son imperfection, à des souffles contraires qui déterminent des courants opposés. Nous lisons, par exemple, dans
Sénèque, en un passage religieux de la Consolation à Polybe ?,
ceci que l’auteur rapporte à ceux qui ont vu plus profondément
la vérité, c'est-à-dire aux mystiques pythagoriciens : « Jetés dans
cette mer profonde et tourmentée, que des courants alternatifs
dominent tour à tour, qui tantôt nous soulève par de brusques
succès, tantôt nous abat par des revers plus grands, et qui toujours nous ballotte, jamais nous ne nous arrêtons sur un sol
ferme, nous sommes suspendus, agités, poussés les uns contre
les autres et parfois nous faisons naufrage, toujours nous le
redoutons. »
Ainsi dans l’abrégé de Polyhistor se retrouvent et l'idée que
des démons particuliers poussent les âmes au bien et au mal, et
la liaison de cette idée avec une conception pessimiste et dualiste
de ce monde où nous vivons. Que cela ait bien appartenu à l’ancien pythagorisme, c'est ce que semble confirmer un fragment
célèbre d'Empédocle, s'il est vrai qu'on y voit dans l’antre du
monde l'âme accueillie à sa naissance par des puissances démoniaques, que les noms mêmes que le poète leur donne, nous
montrent comme se partageant en bonnes et en mauvaises 3.
« Là, il y avait la Terrestre et la Céleste qui voit au loin, la
Discorde sanglante et l’ Harmonie au regard sérieux, Dame Laide
1. Etudes sur la littérature... p. 282.
2. IX, 6. Voir sur cette image. Cumont, Revue archéologique, 1918, p. 65 sq.
3. Frag. 122, Diels. Cf. Bignone, Empedocle,Turin, 1916, p. 492. Voir aussi
Plutarque, de Tranquillitate animi, 15, p. 474 B, qui d’après ce passage, affirme
qu'Empédocle reconnaît l'existence de dittat uoipar xai Satuoves.
Página 13
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)et Dame Belle, Dame Pressée et Dame Lente, Vérité pleine
d'amour et Ignorance aux yeux noirs. »
D'autres textes concernent plus expressément encore le doctrine des deux démons et semblent nous orienter dans la même
direction. A Rome, Lucilius l'exposait dans ses Satires et déclarait l'emprunter à Euclide le Socratique !. Ainsi à l'époque où
Platon nous parlait dans le Phédon de ce démon qui échoit à chacun une autre conception apparentée, mais différente, parlait de
deux démons. Le Phédon est tout imprégné d'influences pythagoriciennes, mais Platon modifie très librement ce qu'il emprunte.
Peut-être sa doctrine du démon personnel est-elle une adaptation d’une doctrine qui se trouvait plus fidèlement mentionnée
dans les dialogues d’Euclide et qui connaissait, elle, deux démons. Ce qui le suggérerait, c'est que dans les siècles suivants,
la doctrine des deux démons a suscité par son dualisme même
des objections et des polémiques.
Car c'est d’une polémique véritable que nous trouvons l'écho
dans des vers de Ménandre; ils nous ont été conservés par des
voies différentes? et cela est sans doute dû à l'intérêt qu'ils suscitaient chez ceux qui se posaient la question du démon personnel : « Chacun reçoit à sa naissance à ses côtés un démon, pour
être le mystagogue de sa vie : un bon démon, car il ne faut pas
croire qu'il y a un mauvais démon, qui nuit à la vie des mortels... ». Ménandre fait allusion, pour la combattre, à la croyance
que nous avons deux démons. A qui en at-il? il nous est donné
comme un élève de Théophraste ? et nous supposerions volontiers qu'il vise autant une opinion philosophique qu'une croyance
populaire. Parmi les élèves de Platon, il y en avait un, à qui
un Péripatéticien pouvait s'en prendre en cette matière. C’est
Xenocrate. Il s’était beaucoup occupé des démons, au point que
Heinze dans un livre devenu classique, a voulu faire de lui le
créateur véritable de la théorie, que philosophes et théologiens se
transmirent ensuite à leur sujet. A notre sens, son rôle a été bien
1. Censorin, de die natali, Ch. 3,3 : « nonnulli binos genios in his dumtaxat
domibus quae essent maritae colendos putauerunt; Euclides autem Socraticus
duplicem omnibus omnino nobis genium dicit adpositum, quam rem apud Lucilium in libro satyrarum XVI licet cognoscere. » La source nous paraît être Granius Flaccus et son livre sur les Indigitamenta : il est mentionné deux lignes plus
haut; et il est encore question d’indigimatenla quelques lignes plus loin; nous
avons un extrait de cet ouvrage. Granius Flaccus nous reporte à la génération
antérieure à celle de Virgile (= édition des frag. de Lucilius de F. Marx, 1, p. 36
(Sat. XVI), frag. 518.)
2. Plutarque, Moralia, p. 474 B, Ammien Marcellin, loc. laud. ; frag. de Julien
d’Halicarnasse publié par Usener, Rheinisches Museum, IV, 1900, p. 334.
3. Pamphile, ap. Diog. Laert. VII, 37.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)plutôt d'accentuer les emprunts que Platon avait en cette matière fait au pythagorisme. Nous trouvons, en effet, chez lui,
cette même théorie de l’eudaimonie, que l’extrait de Polyhistor,
confirmé par un akousma, nous a permis d’attribuer aux philosophes italiens. Pour Xénocrate, nous sommes heureux ou malheureux, selon que notre démon est bon ou mauvais !. Il nous
paraît vraisemblable que c'est à lui que s'en prend le disciple de
Théophraste dans les vers célèbres que nous avons cités.
L'histoire des idées est souvent plus qu'on ne pense un recommencement. Bien des siècles après, nous rencontrons chez les
Néoplatoniciens, une critique de la doctrine des deux démons,
qui nous montrent ces penseurs adoptant une position différente
de celle de Xénocrate et très analogue à celle de Ménandre. Il
s'agit de deux scholies d'Olympiodore, qui se rapportent justement au célèbre passage de Phédon?. Olympiodore, dans l’une
combat l'idée qu'il y ait plusieurs démons attachés à chaque
âme. Les raisons qu'il donne de sa négation sont que s'il en était
ainsi, le nombre des démons serait plus grand que celui des
âmes, et que le caractère un de la vie exige un seul démon : les
deux objections semblent bien montrer que pour cet auteur,
âme et démon se confondent plus ou moins, comme démon et
logos pour les Stoïciens. La seconde scholie vise plus précisément la théorie de deux démons, l’un bon, l’autre mauvais. Si
Olympiodore la combat, ce n’est point pour la haute raison
religieuse et morale qui inspirait Ménandre : c'est parce que le
mauvais démon ne saurait avoir de lien naturel avec l’âme, puisqu'il peut en être expulsé par la philosophie et la théurgie.
Olympiodore ne nie pas qu'il y ait de mauvais démons : il conteste qu'on nous en ait octroyé un à chacun de nous à titre personnel !
Il nous est difficile de voir si Olympiodore combat un adversaire déterminé. Cependant, on pourrait penser au Néopythagoricien Nouménius qui, comme nous le signalons plus haut, exposait trés fortement le dualisme du bien et du mal au sein de la
1. Stob. Serm. 104. 24.
2. Olympiodore in Platonis Phaedonem, p. 190-191 (Norvin) :
"Ott oùdè mhetous Sainoves tijs präs êmovarúgovorv. "Eotaı yap 6 tüv Satudvev
apıdös rAclwv tod Tv duydiv, xai 6 els yapaxtip tod Blou Eva tév Daluovz arated.
Kai ei nAciouc, À xa’ Ev eldog To xotvòv, dove els 6 xatà xotvev eidoxotobuevos, À
nate nlet, xal tive Éopotwônostar hj Puyt; ovtosg yar &v ein pôvos.
“Ott 008 6 piv ayabds. 6 di xaxds” ovdels yao xaxds Extuchefobar mepdxev od! auvTATTETAL RATA pÜarv OVS: avundstatas @el’ tov yap zaxov Esty arortunesda: Oe
pthocogiag xaì tis ispatixñs ueyavñs. Cf. Jamblique, de mysteriis, IX, 9.
Página 15
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)nature humaine ; nous voyons qu'il allait jusqu’à professer une
théorie, d'après laquelle nous avons deux âmes. S'il exposait sur
le démon personnel une conception, ce devait bien être celle qui
en admet deux, l’un bon, l’autre mauvais.
Ainsi, ce n'est point une bizarrerie d'époque tardive que la
eroyance aux démons par laquelle Servius proposait d'expliquer
le Quisque suos patimur manes. Nous aurions voulu montrer
d’abord que cette explication est vraisemblable, en ce qui concerne Virgile lui-même. Le discours d’Anchise est tout nourri
d'idées grecques; Manes correspond à des 3ainoves grecs. Ces
idées, nous aurions voulu ensuite en signaler le caractère nettement pythagoricien. Il y a toute une suite de textes qui en
jalonnent l’histoire depuis Empédocle jusqu'à Olympiodore.
Point n'est besoin de faire appel, au moins immédiatement, à
des influences orientales, ou si celles-ci — et nous ne voudrions
pas le nier — se sont exercées, c'est comme le veut la tradition
antique, dès l'ancien pythagorisme. Il reste qu’évidemment de
pareilles idées devaient trouver en Orient un terrain particulièrement approprié. Au cours d'une lecture que nous faisions de
la présente étude à la Société Ernest Renan, M. H. C. Puech
nous a montré la croyance aux deux démons devenant chez certains théologiens chrétiens la croyance aux deux anges, et continuant à préoccuper certains esprits jusqu’à une époque presque
moderne. M. Carcopino, de son côté, a bien voulu nous signaler
une conception arabe tout à fait analogue: Influences? Analogie? Il est toujours bien difficile de répondre avec certitude à
de telles questions.
Pierre Boyancé.