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LANS Oras
Le symbolisme de l'échelle sur les stèles africaines
dédiées à Saturne
Les rites funéraircs des anciens Romains impliquaient la croyance
en une survie. Mais attachés qu’ils étaient, comme tous les peuples
de l'Antiquité païenne aux différenciations sociales et humaines
jusque dans la mort et au-delà, ils ne concevaient pas cette survie
comme uniforme. Tandis que l’homme du commun, une fois mort,
représenté et comme prolongé par son « masque», se contentait de
retrouver une vie périodique, seuls les personnages éminents, les
morts « historiques» conservaient une vie plus constante, dans la
mesure où leur action était susceptible d’être prolongée indéfiniment (1). Ce fut le cas de Romulus, assimilé à Quirinus et devenu
le protecteur de la ville qu’il avait fondée; ce fut aussi le cas des
« grands hommes» dont l'ombre conservait quelque individualité
grace, surtout, à la statue dont leur mémoire était honorée (?).
Dès l’époque républicaine, sous la double influence des doctrines
venues des colonies grecques de Grande-Grèce, profondément marquées par l’orphisme, et des croyances étrusques relatives à l’audelà, les conceptions romaines ont évolué. Et s’est répandue l’idée,
d'origine étrangère, que les âmes d'élite, c’est-à-dire les âmes de
ceux qui ont bien servi l’État, accèdent au monde astral (2). Plus
tard, les influences philosophiques, néo-pythagoriciennes puis néoplatoniciennes, interférant avec le courant mystique qu’alimentaient
les religions orientales, ont non seulement renforcé ces croyances en
(1) Selon les remarques et les expressions si justes de P.Gristar dans un compte rendu
du livre de L. Cerraux ct J. Tonpriau, Un concurrent du christianisme, Le culte des souverains dans la civilisation gréco-romaine, Paris, 1957, paru dans Latomus, XVII, 1958, p. 770.
(2) Ibid.
(3) La distinction établie très clairement par Cicéron entre les clari viri et feminae qui
vont in caelum et les autres, ceferi, est à cet égard hautement significative : Jn Somm. Scipionis,
De republ., VI, 11 et 13.
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Le symbolisme de l'échelle sur les stèles africaines dédiées àSaturne
Author(s): Marcel Leglay
Source: Latomus, T. 23, Fasc. 2 (AVRIL-JUIN 1964), pp. 213-246
Published by: Societe d’Etudes Latines de Bruxelles
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dédiées à Saturne
Les rites funéraires des anciens Romains impliquaient la croyance
en une survie.
Mais attachés qu’ils étaient, comme tous les peuples
de l’Antiquité paienne aux différenciations sociales et humaines
jusque dans la mort et au-delà, ils ne concevaient pas cette survie
comme uniforme. Tandis que l’homme du commun, une fois mort,
représenté et comme prolongé par son « masque», se contentait de
retrouver une vie périodique, seuls les personnages éminents, les
morts «historiques» conservaient une vie plus constante, dans la
mesure où leur action était susceptible d’être prolongée indéfiniment (!).
Ce fut le cas de Romulus, assimilé à Quirinus et devenu
le protecteur de la ville qu’il avait fondée; ce fut aussi le cas des
« grands hommes» dont l’ombre conservait quelque individualité
grâce, surtout, à la statue dont leur mémoire était honorée (?).
Dès l’époque républicaine, sous la double influence des doctrines
venues des colonies grecques de Grande-Grèce, profondément marquées par l’orphisme, et des croyances étrusques relatives à l’audelà, les conceptions romaines ont évolué. Et s’est répandue l’idée,
d’origine étrangère, que les âmes d’élite, c’est-à-dire les âmes de
ceux qui ont bien servi l’État, accèdent au monde astral (3). Plus
tard, les influences philosophiques, néo-pythagoriciennes puis néoplatoniciennes, interférant avec le courant mystique qu’alimentaient
les religions orientales, ont non seulement renforcé ces croyances en
(1) Selon les remarques et les expressions si justes de P.GRIMAL dans un compte rendu
du livre de L. CERFAUX et J. Tonpriau, Un concurrent du christianisme. Le culte des souverains dans la civilisation gréco-romaine, Paris, 1957, paru dans Latomus, XVII, 1958, p. 770.
(2) Ibid.
(3) La distinction établie très clairement par Cicéron entre les clari viri et feminae qui
vont in caelum et les autres, ceteri, est à cet égard hautement significative : In Somm. Scipionts,
De republ., VI, 11 et 13.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)une véritable et permanente survie de l’âme dans l’univers astral (1).
Mais elles en ont élargi la portée.
Désormais, il ne s’agit plus
vraiment de survie — reflet plus ou moins pâle et anémié de la vie
terrestre, mais plutôt de salut, c’est-à-dire d’une nouvelle vie, éternellement bienheureuse, qui fait de l’élu un héros, qui à ce titre
participe donc à la vie divine.
D’autre part, le privilège du salut
n’est plus réservé aux seuls morts « historiques»
; en bénéficient
maintenant tous les « sages», c’est-à-dire tous ceux qui, étant purs,
se trouvent par un moyen ou par un autre — la science, l'initiation,
l’amour (?) — en possession d’une sagesse; ils ont par là acquis le
droit à l’immortalité astrale.
Leurs âmes sont admises à la grande
migration qui par les planètes les conduit vers le royaume de la
lumière, séjour des dieux.
Telles sont les idées qui gagnent Rome dans les deux derniers
siècles de la République et au début de l’Empire.
Quelles idées
règnent en Afrique au moment où les deux civilisations, romaine et
punique, vont se rencontrer
?
Le sort des âmes chez les Puniques et les Numides.
L’idée d'un « pélerinage des âmes » de la terre, où elles viennent
de se libérer de leur prison corporelle, vers le monde astral, où
séjournent les bienheureux, était-elle admise en Afrique avant la
conquête romaine? C’est à peu près sûr.
Nous sommes un peu
mieux renseignés qu’à l’époque de S. Gsell (*) sur la conception de
l’au-delà chez les peuples vivant en Afrique du Nord avant l’intervention de Rome.
Des recherches récentes, quelques documents
nouveaux
meilleure
et
une
connaissance
des
monuments
per-
(1) Sur toutes ces questions, cf. F. Cumont, Rech. symb. fun. Romains, p. 104 ss., et
Lux perpetua, p. 142 ss.
(2) Sur le salut par la science, par la culture, cf. les travaux de F. CUMONT, ouv. cit. ;
de P. BovAncé, Le culte des Muses chez les philosophes grecs, Paris, 1937 ; de H. I. MARROU,
Mousikos anér, Grenoble, 1937. Sur l’immortalité par les mystères, le salut par l'initiation,
cf. F. Cumont, Afterlife in Roman Paganism, 1922, p. 166 ss. et ouv. cit. ; en outre tous les
travaux sur les mystères de Bacchus, de Cybèle, d’Isis, de Mithra, etc... Sur l'héroisation par la pureté, voir W. Seston, L’épitaphe d’Eutychos et l’héroisation par la pureté dans
Hommages à J. Bidez et F. Cumont, Bruxelles, 1949, pp. 313-322. Sur le salut par l’amour,
principe de vie spirituelle, capable de vaincre la mort, P. Grima, Vénus et l’immortalité
dans Hommages W. Deonna, Bruxelles, 1957, pp. 258-262 ; cf. aussi sur la doctrine pythagoricienne du salut par l'amour pur, J. CARcoPINO, De Pythagore aux Apótres, p. 59 ss.
(3) Hist. Anc. Af. N.,
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L’ECHELLE
mettent de préciser certains points, et peut-étre de suivre, avec plus
de netteté qu’on ne l’a fait jusqu’ici, une évolution.
Comme l’avait vu S. Gsell (1), il semble bien que le séjour commun des âmes ordinaires se situait dans un schéol souterrain, où
elles traînaient une pauvre et triste existence, tandis que les âmes
d'élite pouvaient aspirer à la béatitude divine.
S. Gsell avait déjà
signalé à cet égard l’importance des mausolées puniques, hérités
sans doute des mezhazils phéniciens d’Amrith (?).
Ces tours a
étages surmontées d’une pyramide portent déjà vers le ciel l’âme
du mort que célèbre la splendeur de leur architecture.
Mais une
analyse plus minutieuse du décor symbolique qui parait le célèbre
mausolée de Dougga, œuvre d’art punique destinée à un prince
numide du 11¢ s. av. J.C. (3), a permis récemment à M. G. Picard
de mettre en relations plus étroites ces monuments avec les croyances
du temps relatives à la destinée des morts (4).
Dans les statues qui
flanquaient la pyramide terminale, M. Picard reconnaît en effet
des Sirénes, ces femmes-oiseaux, dangereuses séductrices de la
vieille mythologie, dont les Pythagoriciens ont fait des esprits qui
président aux sphères célestes et assurent par leurs chants l’harmonie
de leur mouvement.
Étant donné l’importance de cette doctrine
de l’harmonie des sphères dans la conception pythagoricienne du
monde — doctrine reprise par Platon et ses disciples — les Sirènes
se sont trouvées au centre même du système.
Cela ne suffirait
cependant pas à expliquer le succès de leurs représentations symboliques. Ce qui l’explique surtout, c’est la transposition de cette
théorie philosophique dans la conception de la destinée des âmes.
Animant les sphères par où passent les âmes des défunts promises
au bonheur, les Sirènes deviennent tout naturellement les véhicules
(1) Our. cit., p. 462.
(2) Ouv. cit., p. 441 ; cf. G. et C. Picarp, Vie quotid. Carthage, p. 54. Sur les méghazils
d’Amrith, G. Conrenau, Man. arch. or., III, p. 1465. Outre le mausolée de Dougga (sur
lequel voir maintenant C. PoınssoT, SALOMONSON dans C.R.A.I., 1962), G. et C. Picard
indiquent les mausolées de la région du Hédil, en Tunisie du Nord: Ksar Chenan
(SALADIN dans B.A.C., 1900, pp. 126-127), Ksar Rouhaha (ibid., pp. 127-128), et la
tour à trois étages sommée d’une pyramide, représentée sur une fresque de l’hypogée
du Jbel-Mlezza, dans le Cap Bon (GoBERT et Cintas dans R.T., 1939, p. 190 sg.).
(3) Cf. L. PoınssoT, La restauration du Mausolée de Dougga dans C.R.A.I., 1910, pp.
780-787; G. Picarp, Monde de Carthage, pl. 82-83.
(4) G. et C. Picarp, Vie quotid. Carth., pp. 120-121.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)de ces ames (1).
Mieux, pour aider les défunts à franchir l’espace
atmosphérique secoué par les Vents qui, parfois bienfaisants, élèvent
eux-mêmes
les
âmes
parfaitement
pures
vers l’éther,
mais
qui
peuvent aussi bien devenir malfaisants et punir les âmes souillées
dans les affres de la tempête, elles deviennent en quelque sorte les
âmes ailées des morts qui doivent aboutir dans les sphères célestes (?).
Comme l’a bien vu M. Picard, c’est ce « voyage aérien de l’âme»
que symbolisent les statues des sirènes sur le Mausolée de Dougga.
Le décor de certaines stèles puniques et néopuniques illustre des
conceptions identiques ou parallèles.
C’est d’abord le cas du sphinx ou plus exactement de la sphinge, à
corps de lion, à poitrine de femme, cet autre monstre qui figure sur
une stèle du tophet de Salammbö à Carthage (?).
A propos de cet
être fantastique qui, tantôt seul, tantôt flanqué de lions, apparaît
sur de nombreux monuments funéraires, F. Cumont s’en est tenu
à la conception du « monstre ravisseur et meurtrier, symbole de la
mort dévorante » (4). M. G. Picard a certainement raison, en remarquant qu'il s’agit sur la stèle de Carthage de la sphinge grecque
«sans rapport avec le monstre égyptien du même nom», de considerer qu’elle représente plutôt
l’àme-oiseau » (5).
«une des formes du « Seelenvogel »,
Elle a donc la même valeur symbolique que la
Sirène.
Il en va sans doute de même de l'oiseau qui, plus fréquemment
que la sphinge, orne les stèles puniques et néopuniques (5). Quand
(1) Cf. déjà Euripide, fr. 911, cité par F. Cumont, Rech. symb. fun., p. 328, n. 6. Sur
l’äme-oiseau, cf. WEICKERT, Der Seelenvogel in der alten Literatur und in der Kunst, Leipzig,
1902 ; et R. Turcan, L’äme-oiseau et l’eschatologie orphique dans R.H.R., 1959, pp. 33-40.
(2) Sur les Sirénes, âmes des sphères, voir F. CUMONT, ouv. cit., pp. 23, n. 1 et 328-9
avec de nombreuses références. De même sur la doctrine pythagoricienne de l’harmonie
des sphères, ouv. cit., p. 258 ss., et sur le rôle des Vents, p. 128 ss.
(3) Cf. G. LAPEYRE et A. PELLEGRIN, Carthage punique, pl. III (stèle du milieu) ; M.
Hours-Miépan, Les représentations figurées sur les stèles de Carthage dans Cah. de Byrsa, 1,
1950, p. 54; pl.
X XVII, c. La sphinge est représentée juchée sur un pilier; c’est une
forme dérivée du motif de l’oiseau ou du personnage perché sur l’arbre sacré, qui évoque
l’idée de vie, de renaissance et d’immortalité: cf. W. DEONNA,
Questions d’archéologie
religieuse et symbolique. V. De quelques monuments inspirés du type oriental de l'arbre sacré dans
R.H.R., LXXX, 1914, pp. 43-60, en part. pp. 56-57.
(4) Rech. symb. fun., p. 504, add. à p. 159, n. 3.
(5) Rel. Afr. ant., p. 69.
(6) Voir C. PicarD, Cat. Mus. Alaout, n.s., Coll. puniques, t. I et M. Hours-MIÉDAN,
LL, p. 50 ss., qui ne dispense pas de recourir à l’étude, ancienne et souvent dépassée, de
E. VasseL, La colombe. Etudes puniques dans R.T., 1920.
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il est gravé ou sculpté avec un peu de soin, on y reconnait généralement la colombe.
C’est-a-dire un des attributs préférés de la
grande déesse Tanit-Caelestis — et de Baal-Saturne par occasion —
comme d’ailleurs le sphinx qui accompagne volontiers en guise
d’accoudoir le trône de la déesse (1) et même celui du dieu (?).
Si sur certains monuments, elle est sans nul doute un symbole de
fécondité, en revanche, lorsqu’on la représente au sommet des stèles
becquetant l’arbre de vie (?),ou une fleur de grenadier (*),emblémes
d'immortalité, elle figure alors elle aussi l’âme-oiseau. Comme la
siréne et la sphinge, elle symbolise pour les Puniques le voyage aérien
des âmes (5). Cette signification se détachera plus nette et décisive,
si elle est mise en parallèle avec celle du dauphin.
Sur de nombreuses stèles puniques et néopuniques apparaissent
en effet, des dauphins et des poissons, tantôt figurés seuls ($), tantôt
par paires (7), tantôt évoluant dans la partie médiane du monument, tantôt dans sa partie inférieure. De même que les oiseaux
évoquent l’élément aérien, dauphins et poissons, bien connus en
Phénicie où, comme les colombes, ils sont associés à Astarté (9),
évoquent tout naturellement l’élément humide de l’atmosphère,
ce que l’on a justement appelé les « eaux supérieures» (*). Mais ici
il importe d’établir une distinction, que l’on n’a pas suffisamment
marquée jusqu'ici. Cet élément humide peut en effet avoir une
(1) Voir P. Cintas dans C.R.A.I., 1952, pp. 17-20 et supra, p. 216, n. 5.
(2) Voir S. GseLL, Hist. Anc. Af. N., IV, pp. 297-301 ; A. MERLIN, Le sanctuaire de
Baal et de Tanit près de Siagu, p. 17, 39-42 ; Statuettes et reliefs en terre-cuite découverts à Carthage dans B.A.C., 1919, pp. 180-182, fig. 2; L. Poinssor dans B.A.C., 1932-33, p. 474 c. ;
P. Cintas dans R. Afr., 1947, p. 14n. ; G. Ch. Picarp, Rel. Afr. ant., pp. 72-73.
(3) C. Picarp, Cat., Cb 980, 987 (Mactar).
(4) C. Picarp, Cat., Cb 701 (Carthage).
(5) Cette signification devait étre très connue en Afrique ; c’est elle qui vraisemblablement était attachée aux oiseaux peints sur des vases de poterie modelée trouvés dans des
sépultures berbères du Castellum Tidditanorum (Tiddis) et étudiés par G. Camps, La céramique des sépultures berbères de Tiddis dans Libyca, Anthr.-Préhist.-Ethnog., IV, 1956, p. 178:
vases I, 2, a (fig. 32), III, 1 (fig. 34), et p. 182 ss: vase I, 8, a (pl. X) que l’auteur date
de la fin 11° - début 1°" s. av. J.-C.
(8) C. Picarp, Cat., Cb 169 (Carthage) 924 (Carthage); M. Hours-MiÉDAN, Les
représentations..., pl. XXIII, b, c, d, g,; XXIV, a; et p. 22.
(7) Cb. 229 (Carthage), 800 (Carthage); M. Hours-MIÉDAN, /.!., pl. XXIII, e, f.
(8) Cf. W. RoBERTSON SMITH, The Religion of the Semites, rééd., 1957, p. 356.
(9) Sur le dauphin, emblème des «eaux supérieures», voir Ch. Picarp dans Bull.
Soc. arch. d’Alexandrie, n.s., X, 1938, p. 17 ss. ; F. CUMONT, Rech. symb. fun., pp. 83, 154 ss.
Página 8
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)double destinée, terrestre (fertilisante) et céleste ; une double signification,
agraire et eschatologique.
Le parallélisme des valeurs
symboliques de la colombe et du dauphin est à cet égard très frappant.
Il n’est pas douteux que sur certaines stèles — les plus anciennes d’ailleurs (1)
— les dauphins, à l’instar des Tritons et des
Nereides figurés autour des bassins du grand temple de Baalbek (?),
symbolisent l’élément humide en tant que source de pluie et donc
de végétation.
Il ne faut jamais oublier que l’Afrique, comme le
Proche-Orient, est un pays au climat sec, où l’eau joue un rôle
déterminant dans les productions du sol et par conséquent tient
une
place
primordiale
dans
les
préoccupations
des
habitants.
Tandis que sur d’autres monuments, c’est l’océan supérieur en
tant que région de l’atmosphère à franchir pour gagner les sphères
célestes qu'évoquent dauphins et poissons.
On en aura la preuve
sur une stèle néopunique de Mactar (3), qui précise le rôle du dauphin en lui faisant tenir le rôle d’« astronaute» (Pl. VII, fig. 2).
Il est encore une autre façon d’évoquer l’élément humide sur les
stèles puniques et néopuniques, c’est de représenter une barque.
Déjà dans une tombe de la nécropole de Dermech, à Carthage, qui
date de la fin du vir? s. av. J.-C., fut trouvée une barque en terre
cuite dans laquelle était une statuette assise (4). Il est vraisemblable
qu’à cette époque le motif était importé d’Egypte, où l’on sait quel
rôle important jouait la barque dans les rites
funéraires (5).
A
Carthage, où elle apparaît pour la première fois sur une stèle du
ure s., il ne semble pas qu’elle ait à proprement parler tenu une
place dans les cérémonies funèbres, du moins lui assignait-on vraisemblablement une valeur symbolique; comme le dauphin
et le
(1) C. PicarD, Cat., Cb 169 (fin ve - début ıv® s. av. J.-C.) ; 229 (ives. av. J.-C.).
(2) Leur signification a été expliquée par H. SeyRIG, La triade héliopolitaine et les temples
de Baalbek dans Syria, X, 1929, pp. 329-331.
(3) C. Picarp, Cat., Cb. 1010.
(4) P. GAUCKLER, Necropoles puniques, I, pp. 28-29
et pl. CXXXV. Notons que la
« barque solaire» figure souvent sur les scarabées trouvés dans les tombes puniques:
cf.
J. VERCOUTTER, Les objets égyptiens et egyptisants du matériel funéraire carthaginois, pp. 141,
n° 195; 157, n° 254; 158, nos 255, 256; 178, n° 378; 221, n° 582.
(5) Voir ERMAN, Aegypt. Religion, p. 93 ss, p. 130. F. BENOIT dans Mém. Inst. hist. de
Provence, XXI, 1946, pp. 59-75, a rassemblé de nombreux documents
figuration de barques.
funéraires avec
Sur le symbolisme de la barque, cf. F. Cumont, Lux perpetua, p.
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poisson, elle pouvait évoquer les caux supérieures dont elle facilitait
la traversée aux ames des élus (1).
Cette
double
série
d’emblèmes — d’une
part
les
sirènes,
les
sphinges, les colombes et peut-être les paons, d’autre part les dauphins, les poissons et les barques
— prend toute sa signification
à la lumière de l’idée que se faisaient les Carthaginois de la destinée
des morts et du monde supra-terrestre où évoluaient les âmes des
justes après leur séparation d’avec le corps.
F. Cumont a rappelé
qu'il était couramment admis dans l’Antiquité, en Orient comme
en Occident, que les âmes devaient passer entre la terre et le ciel
un temps suffisant pour se purifier de leurs souillures (2). Il a eu en
outre le mérite de démontrer que selon une doctrine d’origine
orientale, transmise à la Grèce et à Rome, les âmes devaient au
cours de leur long pélerinage traverser successivement plusieurs
zônes. C’est en effet en Orient chez les peuples sémitiques qu’est née
l’idée qu’au-dessus de l’atmosphère régnait
une région humide,
un Océan céleste, pourvoyeur des pluies. Cette vieille idee babylonienne, ou plus généralement sémitique, a-t-elle touché la Phénicie? et par elle Carthage? C’est très probable; mais nous n’en
avons pas la preuve. Il est même surprenant de remarquer que les
emblèmes des zones atmosphérique et humide n’apparaissent sur
les stéles puniques qu’à partir du Iv® s. et même surtout du IIIe s.
av. J.-C. (8). On est donc fondé à supposer que la vieille idée sémitique des zones célestes dominées par les éléments qui purifient n’a
été transmise à Carthage qu’à l’époque hellénistique, lorsque cette
idée se fut répandue autour du bassin méditerranéen.
De plus il semble particulièrement important que tous ces emblèmes évocateurs des conceptions puniques du monde de l’au-delà
figurent non pas seulement sur des monuments funéraires, mais
aussi sur des ex-voto dédiés à Tanit et surtout à Ba‘al-Hammon.
Ce qui prouve d’une part qu’à côté de leurs soucis matériels le sort
de leur âme préoccupait beaucoup les Carthaginois; d’autre part
(1) C. Picarp, ouv. cit., Cb 915 et M. Hours-MIÉDAN, U./., p. 67 sq. et pll. XXXVIII-
XXXIX. M. Hours-Miédan voit dans les représentations de barques sur les stèles plutôt qu'une allusion au métier de navigateur du dédicant une allusion à la fonction religieuse des barques «qui devaient à certaines fêtes promener dans les ports des symboles
divins». Cette explication est possible, mais n’exclut pas une interprétation symbolique.
(2) F. Cumont, Rech. symb. fun., p. 104 ss.
(3) Cf. supra, p. 218, n. 1.
Página 10
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)que si Ba‘al-Hammon était un dieu agraire de la fécondité et de la
fertilité, sa religion était aussi une religion de salut. Toutefois,
avouons-le, telle qu’elle est exprimée par l’imagerie des monuments
des Ive et 1112 s. av. J.-C., l’idée du pélerinage des âmes dans les
zones qui s’interposent entre le monde terrestre des humains et le
monde astral des dieux et des élus reste assez imprécise. Ici l’âme
est figurée par une Siréne, la par une sphinge. Ici c’est le voyage
aérien qu’évoque la colombe ou le paon ; là c’est au voyage a travers
l'Océan que fait allusion le poisson ou le dauphin.
On n’a pas
impression d’une doctrine fermement établie, mais plutôt d’influences partielles et venues d’horizons divers, où l’on entrevoit
tantôt la Phénicie, tantôt l'Égypte et tantôt la Grèce.
C’est peut-être seulement vers la fin du 111¢ s. et dans la premiere
moitié du 11? s. av. J.-C. que les notions se sont précisées et que la
doctrine s’est fixée.
On peut, semble-t-il, en trouver un écho dans
le fameux Songe de Scipion, que Cicéron nous a transmis au VIe
livre de son traité De Republica.
Dans une récente et brillante
communication
Inscriptions
à l’Académie des
et Belles-Lettres,
M. A. Piganiol (1) a en effet proposé avec beaucoup de vraisemblance d’attribuer une source africaine à ce curieux poème cosmique. Ce serait (en 150 ou 149) au cours d’une longue conversation
entre un Massinissa vieilli, qui se sentait au bord de la tombe, et
Scipion Emilien, que sa haute culture hellénistique inclinait vers
ces problèmes, que sur le thème de la mort se seraient échangées les
idées, passées ensuite dans le Songe: en particulier sur la théologie
solaire, l’anabase de l’âme vers les astres et « l’immortalité privilégiée» réservée à certains élus.
Entre le monde africain, berbéropunique, hellénisé et le monde romain, profondément influencé
par les doctrines philosophiques transmises par le canal de la GrandeGrèce, se trouverait ainsi jeté dès le ıı® s. av. J.-C. un pont spirituel,
sur lequel pourront s’engager sans peine les Campaniens qui un
siècle plus tard iront, à la suite de P. Sittius, s’installer en Numidie,
transportant avec eux leurs coutumes administratives, leurs croyances
et leurs symboles.
En attendant, il faut dire un mot de l’évolution qui en Afrique
s’est poursuivie après le 112 s.
(1) A. PIGANIOL, Sur la source du Songe de Scipion dans C.R.A.I., 1957, pp. 88-93.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L’ECHELLE
L’évolution des symboles et des idées aux IT s. avant et après J.-C.
Une évolution importante se manifeste au cours des deux siècles
suivants. L’examen des stèles néopuniques et romaines des 197 s. av.
et ap. J.-C. révèle de profonds changements. Des stèles du 11° s. ap.
J.-C. devront méme étre jointes a celles-ci; elles proviennent de
certains sites qu’il vaudra la peine de préciser.
Tout d’abord les étres fantastiques — sphinges, sirènes
— disparaissent.
Mais surtout les autres emblèmes, au lieu de figurer en
ordre dispersé et isolé, sont maintenant associés en registres superposés en même temps qu'ils sont accompagnés de symboles non
équivoques d’immortalité.
Ainsi les colombes, généralement affrontées, becquètent l’arbre de vie (1) ou une grappe de raisin (?)
ou encore une pomme de pin (9), symbole nouveau, fréquemment
utilisé dans le culte de Saturne, ou bien encore elles se désaltèrent
dans un ou deux vases (4). De toute façon, la signification est claire :
c’est l’âme-oiseau qui consomme la nourriture merveilleuse, gage
d’immortalité, avant de s’envoler vers les sphères célestes.
De même les poissons et les dauphins, plus ou moins stylisés —
la stylisation étant quelquefois poussée au point de les rendre difficilement reconnaissables (5)
sentés seuls.
— ne sont plus que rarement repré-
Le plus souvent ils constituent, comme plus haut les
oiseaux, un groupe antithétique soit de deux dauphins ($), soit
même d’une poisson et d'un dauphin (7). Tantòt ils nagent horizontalement (8) ; tantôt ils ont la tête en bas et paraissent plonger (?) ;
(1) C. Picarp, Cat., Cb 980, 987 (Mactar).
(2) C. Picarp, Cat., Cb 1012.
(3) ©. PicarD, Cat., Cb 1003, 1004 (Mactar). La différenciation entre les grappes de
raisin et les pommes de pin n’est pas toujours facile à établir, étant donné la stylisation des
symboles ; ainsi sur la stéle 1003 où MTMe Picard voit une pomme de pin, je reconnaîtrais
plutôt une grappe de raisin. Cela importe peu d'ailleurs, car la signification symbolique
ne varie guère.
(4) C. Picarp, Cat., Cb 998, 1002, 1007 (Mactar).
(5) Par ex. Cb 1010, où M®e Picarp (Cat., p. 283) décrit un « petit personnage juché
sur un oiseau », alors que par comparaison avec Cb 988 ou 1002, la monture du petit personnage est incontestablement un dauphin. Cf. de méme une stéle de Thala (A. MERLIN,
dans B.A.C., 1915, p. CLXXXVII, 2 et fig. 1) sur laquelle on peut hésiter entre un
dauphin et un hippocampe.
(6) Cb 1005; C.I.
(7) Cb 1000,
S., 243, 485.
1010.
(8) Cb 976, 988, 989, 993,
(9) Cb 999, 1000, 1004.
1001, 1002, 1010.
Página 12
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)ils semblent même sur une stèle vouloir goûter eux aussi au contenu
de deux vases déposés sous eux (1). Parallèlement aux oiseaux, qui
évoquent l’élément aérien, dauphins et poissons évoquent l’océan
supérieur en tant que région de l’atmosphère à franchir pour gagner
les sphères célestes, séjour de repos et de bonheur pour les âmes.
La preuve de cette interprétation est fournie par une stèle de Mactar (2) et par une stèle d’Ain-Barchouch aux environs de Médeina (3),
ou un petit personnage installé sur le dos d’un dauphin représente
lame, prête a effectuer son voyage vers les astres (Pl. VII, fig. 2
et 3).
|
Mais l'interprétation d’ensemble, éclairée déjà par l’idée des
zones
successives
que
l’âme
doit
obligatoirement
traverser,
ne
prendra toute sa valeur que si elle s’exprime d’une manière
—
toujours symbolique bien sûr, mais très réelle — dans l’imagerie
des stèles.
C’est précisément le cas sur un certain nombre de documents qu'il importe d’examiner avec attention (Pl. VII, fig. 1).
Il s’agit d’abord de stèles de Mactar qui cette fois réunissent les
oiseaux et les dauphins, en les montrant associés mais répartis en
deux registres superposés.
En général les oiseaux se trouvent audessus des dauphins et des poissons (4).
Il arrive aussi que cet
ordre soit inversé (5). Le fait que ces deux registres se situent désormais avec une régularité intentionnelle,
quasi-rituelle, dans la
partie supérieure des stèles, entre l’inscription votive ou le dédicant
— si la stèle est anépigraphe — et le symbole astral (croissant,
rosace, disque) souligne encore cette volonté d'illustrer de la manière la plus claire la doctrine de la migration des âmes à travers les
zones qui séparent la terre des astres.
Les stèles d’Ain-Barchouch où les défunts, transportés à dos
d’oiseaux et de dauphins, se livrent à une véritable ascension à
travers les zones supra-terrestres, évoquent d’une façon peut-être
encore plus « pittoresque» — comme l’ont bien vu leurs récents
exégétes (6) — le pélerinage des âmes vers le Paradis.
(1) Cb 1005.
(2) Cb 1010.
(3) Cb 939 (où manque la partie inférieure de la stèle).
(4) Sauf une fois où tous
— deux oiseaux et un poisson
— se trouvent sur le même
plan: C. PICARD, ouv. cit., Cb 999. Cf. en revanche Cb 988, 989, 998, 1000, 1002, 1004,
1007, 1010.
(5) Une seule fois (Cb 976), les dauphins sont figurés au-dessus des colombes.
(6) Cf. C. Picarp, Cat., p. 253 et G. Picarp, Rel. Afr. ant., p. 146 qui mentionne avec
à propos les statuettes de terre cuite, trouvées dans des nécropoles du Sahel tunisien, à
Página 13
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Les mêmes thèmes se retrouvent sur les stèles de la Ghorfa (1)
qui, sans être à proprement parler des monuments du culte de
Ba‘al-Saturne, relèvent plutôt du culte de Tanit-Caelestis et appartiennent donc au même horizon religieux.
Ils se retrouvent également sur une stèle d’Henchir-el-Left, au
sud de Mactar (2), stèle funéraire, mais placée sous la protection
de Caelestis, comme il arrive pour plusieurs stèles qui, bien que
funéraires, sont en même temps dédiées à Saturne.
On y voit en
registres superposés un oiseau (peut-être un paon?) qui évoque
l'atmosphère,
puis un poisson qui rappelle l’Océan supérieur
;
enfin au-dessus de l’inscription commémorative deux colombes qui
picorent deux grappes de raisin sur le bord d’un cratère, symbole
de la félicité paradisiaque.
Faut-il insister sur le fait qu’à la différence de la pure doctrine
qui établit la superposition air, eau, feu, le décor des stèles intervertit parfois l’ordre des éléments et subordonne l’élément humide
a l’élément aérien
? Il n’y faut peut-être pas attacher grande importance, en se souvenant que les stèles sont des œuvres artisanales
commandées par des gens du peuple, fort éloignés des écoles philosophiques et des enseignements théologiques.
A moins qu'il ne
faille voir encore dans cette insistance à mettre au premier plan
les emblèmes des eaux supérieures un reflet des préoccupations
agraires
des
populations
Dame des Carthaginois,
africaines.
n'est-elle
Tanit-Caelestis,
pas
la
Grande
la pollicitatrix pluviarum
?
Hadrumetum (Sousse) et à Thysdrus (El-Djem) et qui représentent soit un char attelé de
deux colombes, dirigé par un petit Eros, soit un oiseau portant un Eros sur son dos (voir
références dans l’art. cité ci-après, p. 174, n. 6 et 7).
Le Musée S. Gsell d’Alger possède depuis longtemps dans ses collections une statuette
de terre cuite représentant un char tiré par deux colombes et conduit par un Eros, identique à celui qui se trouve au Musée du Bardo. Au dos de la statuette est gravée la même
inscription COLEBOS. Elle ne porte aucun numéro d'inventaire, ni aucune indication
d’origine; sans doute provient-elle de Tunisie: cf. M. LecLaY dans Libyca, VI, 1958,
pp. 173-177.
Ces statuettes sont à rapprocher de la scène figurée à l’extrémité gauche
d’une des fresques, qui
sur la Voie triomphale à Rome ornent le tombeau d’Octavia
Paulina : on y voit dans un char traîné par deux colombes Eros enlevant la jeune morte
pour la transporter aux Champs-Elysées: cf. G. BENDINELLI dans Not. d. scavi, XIX,
1922, p. 431 ss. ; LEHMANN-HARTLEBEN dans Arch. Anzeiger, 1926, p. 106 ss. ; PATRONI dans
Rend. Accad. Lincei, XXXII, 1923, p. 252 ss, dont l’interprétation est repoussée par F. CuMONT, Rech. symb. fun., pp. 345-346 et fig.76.
(1) Cb 964, 965.
(2) G. Ch. Picarp, Rel. Afr. ant., p. 145, fig. 14.
Página 14
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Il me paraît beaucoup plus important de souligner que tous ces
documents — de Mactar, d’Ain-Barchouch, de la Ghorfa et d’Henchir-el-Left — sont des stéles « tunisiennes », et pour mieux dire,
qu’elles
proviennent
influence punique.
d’une
région
profondément
marquée
par
Qu'il s’agisse de l’administration municipale,
qui malgré la domination romaine reste entre les mains de suffètes
jusque dans la première moitié du 11? s. ap. J.-C. (1) ; qu'il s’agisse
de la langue punique, qui garde un caractère quasi officiel au moins
jusqu’à la fin du rer s. (?) mais qu’on emploie encore à la fin du
118 (8) ; qu'il s’agisse de l’art et de la religion, où les stèles dédiées à
Ba‘al-Saturne attestent, malgré des influences romaines, un respect
très fidèle de la tradition punique jusqu’à la fin du 1° s. (*), toute
cette région est après un siècle et demi d’occupation romaine
demeurée sous l’influence de la civilisation carthaginoise. Bien que
la romanisation des institutions ait été poussée au I® s., surtout à
à
partir des Flaviens, bien des aspects de la vie des populations
restent dans la ligne des formes libyco-puniques jusqu’au II® s.,
les ex-voto et les stèles funéraires examinés ci-dessus en font fol.
Il est même très remarquable que ce soient ces documents néopuniques tardifs — tous plus ou moins contemporains, datés du
(1) A Mactar, des suffètes sont mentionnés dans la seconde dédicace du temple d’Hathor Miskar que G. Ch. Picarp propose de dater du début du 11° s. ap. J.-C. (Civitas
Mactaritana dans Karthago, VIII, 1957, p. 61). La liste des cités africaines qui eurent des
suffètes après la conquête romaine a été dressée par L. PornssoT, Une inscription de Souant
el Adari dans R.T., 1942, pp. 125-140, en part. p. 128 ss. ; on y relève plusieurs cités de
cette région centrale de la Tunisie, parmi lesquelles Althiburos (Medeina) : NP 124 Apisa Maius : C.I.L., V, 4921 (29 ap. J.-C.) - Aradi (Bou Arada) : C.I.L., 23867 - Thibica :
C.I.L., 12228 (Antonin le Pieux) - Avitta Bibba: C.I.L., 12265 = D., 6798 (avant 137
ap. J.-C.) - Thugga (Dougga) : C.I.L., 26517 (48-49 ap. J.-C.). On constate que dans
cette région, où le suffétat se rencontre le plus souvent, presque tous les textes qui le
mentionnent sont ou antérieurs au règne de Trajan ou au plus contemporains. Seules
font exception Thibica qui avait encore des suffètes sous Antonin et peut-être Avitta Bibba.
Ailleurs, des suffètes ont existé à Calama (Guelma), à Capsa (Gafsa), Gales, Biracsaccar,
Curubis, Limisa, Masculula, Ruspae, Siagu, Tepelte, Thaca, Themetra, Thimiliga, Uthina,
Utique. Lepcis Magna en avait aussi en 92 ap. J.-C. (Z.R.T., 347).
(2) Comme le montrent les dédicaces en langue punique du temple d’Hathor Miskar,
dont la plus ancienne paraît dater du milieu du 1° s. et la plus récente, de la fin du 1%
ou du début du 11? s. ap. J.-C. Cf. G. Ch. PICARD, ouv. cit., pp. 59-60. Sur la première
dédicace, voir maintenant J. G. FÉVRIER, La grande inscription dédicatoire de Mactar dans
Semitica VI, 1956, pp. 15-31, qui la date également du 1° s. ap. J.-C.
(3) G. Ch. PICARD, op. l., pp. 45-46.
(4) Cf. les stéles de Mactar, d’Althiburos, de Thala.
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er et du II° s. ap. J.-C. — qui offrent l’expression la plus précise, la
mieux développée, la plus compléte des croyances puniques sur la
destinée des âmes.
On est amené à se demander si la vieille idée
sémitique des zones célestes à travers lesquelles doivent voyager les
âmes avant d’atteindre le Paradis
— idée qui avait touché Carthage
à l’époque hellénistique sinon avant — n’a pas été plus tard précisée
et renforcée et si l’illustration de nos stèles ne reflète pas une doctrine plus solidement établie.
Or il se trouve, F. Cumont l’a démontré avec autorité (1), que
deux écoles philosophiques
grecques se sont emparées de l’idée
sémitique, les Stoïciens pour lui donner une base scientifique et
l’ériger au rang de système philosophico-religieux, les Néo-pythagoriciens pour l’incorporer dans leur cosmogonie.
Les ı® s. av. et ap. J.-C. ayant connu une large diffusion des
doctrines stoiciennes et néopythagoriciennes dans le bassin mediterranéen, il est tentant d’etablir une relation directe entre les idées
qu’elles impliquent sur la destinée des ämes et les croyances des
Africains punicisés
exprimées par l’imagerie des stèles.
Notons
d’ailleurs que dans le même temps, vers la fin du 1° s. ap. J.-C.,
un stoicien rédigeait en grec un récit allégorique intitulé ZZivaë
KéBntoc, le Tableau de Cébès, où sous le prétexte de décrire un tableau
énigmatique décorant parmi toutes sortes d’offrandes le mur d’un
temple de Kronos (?) — c’est-à-dire de Saturne —, il exposait une
(6) Rech. symb. fun., p. 121 ss.
(7) Voir CROISET, Hist. littér. grecque, V, p. 415 et H. von ARNIM dans R.E., XI, art.
Kebes, cols. 102 ss. Pour le texte, cf. Cebetis tabula, éd. PRAECHTER, coll. Teubner. Plusieurs traductions françaises en ont été données, par M. MEUNIER, à la suite de Marc-
Aurèle, Pensées pour moi-même, suivies du Manuel d° Epictète, Coll. Garnier, 1933 ; et récemment G. MÉAUTIs, Les pélerinages de l’âme, Paris, 1959, pp. 33-65.
Des œuvres d’art décoraient souvent les temples qui en arrivaient à contenir, outre
les objets dédiés, d'importantes collections d'art. Le temple de la Concorde sur le
Forum
romain était devenu un véritable musée (G. LucLI, Roma antica, Il centro monumentale,
p. 112). Sir Ronald Syme a récemment rappelé (Seianus on the Aventine dans Hermes, 84,
1956, pp. 257-266) qu’à l’époque de Tibère, Séjan avait chez lui une statue de Fortuna
qui avait appartenu à Servius Tullius et qui avant Séjan se trouvait dans le temple de
Fortuna fondé par Servius sur le Forum Boarium.
L’Antiquité avait sa propre antiquité
comme le souligne Walter ALLEN Jr. dans The Class. Bull., 35, 1958, p. 1.
Cf. FRIED-
LANDER, Roman Life and Manners under the Early Empire, 1, ch. 7 : Touring under the Empire.
Il ne semble pas que le Tableau de Cébès soit une quelconque œuvre d'art
déposée
dans le temple de Kronos ; elle a été dédiée au dieu par un « homme qui par ses paroles
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)recette de salut.
Traité de morale,
a-t-on dit (1).
L’expression
n’est peut-être pas très juste. Son dernier exégète, R. Joly (7), en
ferait plutôt une œuvre eschatologique et mystique. Je crois qu’il
n’est ni l’un n1 l’autre, ou plutôt qu’il est à la fois l’un et l’autre.
Et sans doute vaudrait-il mieux parler de recueil de sagesse, puisque, en analysant les moyens de franchir les trois enceintes superposées qui avec toutes sortes d’embüches représentent sur le « tableau » les obstacles qui encombrent et menacent le séjour terrestre
des hommes pendant la durée de leur vie, il aboutit au séjour des
bienheureux, à la cité divine où tout est parfait, où la Félicité
couronne ceux qui ont mérité leur salut au prix de progrès constants dans la vraie science et la pratique des vertus — deux principes essentiels du stoicisme (*).
Le donateur du tableau n'était-il
et par ses actes rivalisait avec la vie d'un Pythagore ou d'un Parménide » (II, 2). La date
du récit a été discutée. Bien qu’écrit en grec, il est certainement d'époque romaine ; on a
en effet remarqué que la représentation de la Fortune debout sur une pierre ronde (ch.
VII) est typiquement romaine.
(1) F. CumonT, Rech. symb. fun., p. 11.
C’est aussi l’avis de E. BRÉHIER, Hist. de la
philos., I, p. 440 et de A. D. Nock dans Harv. Theol. Rev., XXXIII, 1940, p. 312 qui y
voit un traité pratique without otherworldliness.
Cependant les ch. XX-XXIX contiennent bien une description du séjour réservé aux bienheureux (= la cité divine ot
tout est parfait) et de la vie qui y attend ceux qui obtiennent le salut, c’est-a-dire « ceux
qui connaissent», autrement dit les sages.
On notera que cette cité divine, séjour des bienheureux, est située au sommet de la
montagne, après la troisième enceinte.
L’Asclepius, traité hermétique qui présente une
vue de l'univers d’inspiration stoïcienne (cf. A. J. FESTUGIÈRE, Rev. Herm. Trism., II,
p.67), précise que Dieu, créateur et 4me du monde, est « établi sur la plus haute pointe
du ciel supréme», supra verticem summi caeli consistens (Apocalypse, section IX, ch. 27, p.
322, 8-9) ; c'est le Jupiter Summus Exsuperantissimus que la théologie du 11° s. mettra en
faveur.
Sur cette inspiration stoicienne, voir note suivante.
(2) R. Jory, Le tableau de Cébès et la philosophie religieuse, Bruxelles, 1963.
(3) D'origine stoicienne est la définition de la sagesse comme science des choses humaines
et divines ; elle se retrouve littéralement dans les Placita d’Aétius (Aetii Placita I Prooem. 2 ;
D. G. p. 273, 11) et chez Sextus Empiricus (Adv. Math.,
l’attribuent tous deux aux stoiciens.
IX, 13; S.V.F. II, 36), qui
Cf. aussi Cicéron, De Off., II, 5 et Tuscul., IV, 57
(avec une addition, aristotélicienne sans doute). Saint Augustin (Contra Acad., I, 6, 16;
C.S.E.L., LXIII, 1, p. 16, 10-14) la met en compte des « Anciens»
et la cite sans l’addition cicéronienne. Cf. G. VERBEKE, Augustin et le stoicisme dans Rech. august. I, 1958.
Cette définition de la sagesse traduit la doctrine, essentiellement stoicienne, selon laquelle
les choses humaines et divines constituant la cité des hommes et des dieux, c’est-à-dire
le monde, congu comme un étre vivant, animé d’un souffle divin, tous les hommes
portent en eux une parcelle de ce souffle (cf. J. Binez dans La cité du monde et la cité du
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pas d’ailleurs, dit le texte grec, « un homme qui par ses paroles et
par ses actes rivalisait avec la vie d’un Pythagore ou d’un Parmémide», c’est-à-dire, ajouterons-nous, d’un sage ?
Fondamentalement
stoicien dans la doctrine qu’il met en œuvre, ce traité ne répudie pas
toute influence pythagoricienne.
Par le dualisme qui se trouve
impliqué au départ dans le choix d’une route, par le constant
souci de l’au-delà, par l’importance accordée a la xd@agotc, par
l’espérance de la « couronne», symbole du salut et du bonheur, ce
sont même les principes religieux essentiels de l’orphisme et du
pythagorisme qui sont appliqués dans la doctrine religieuse de ce
recueil de sagesse.
Ajoutons que l’ascension, qu’illustre précisément le Tableau de
Cébés, évoque curieusement une initiation, avec ses hésitations, ses
détours et ses retours en arriére, ses effrois et le couronnement final
dans la lumière.
Le besoin d’un tel recueil
— que son renom a porté non seulement jusqu’à Ibn Miskaoueih, un contemporain d’Avicenne, qui
en a donné une version arabe au début du xı® s. (1), mais même
jusqu’à des artistes modernes qui ont voulu d’après le texte reconsoleil chez les stociiens, dans Acad. royale Belgique, Bull. cl. Lettres, 1932, pp. 244-294) ; ils
doivent donc — et ils le peuvent — acquérir la sagesse en progressant dans la science
des choses humaines et divines.
Au progrés dans la science s’adjoint naturellement le
progrés dans la vertu, car la vraie science permet une meilleure appréciation du bien
et du mal.
Dans une de ses lettres (Epist., 118 et aussi 167), s. Augustin rapporte la
doctrine stoïcienne sur les progrès dans la vertu et l’acheminement vers la sagesse.
La doctrine stoicienne avait d’ailleurs évolué sur ce sujet: cf. G. VERBEKE, Les stoïciens
et le progrès de l'histoire dans Rev. philos. Louvain, t. 62, 3° sér., n° 73, févr. 1964, pp. 5-38.
Selon von Arnim, le Tableau de Cébés a été écrit par un ami de Platon (contra, voir
IT, 2). Si l’origine platonicienne n’est pas établie, on y décèle en revanche quelques notes
pythagoriciennes; mais le récit est, comme l’a établi ZELLER, La phil. des Grecs, trad.
Boutroux, III,
1884, p. 226, l’œuvre d’un stoïcien, contemporain de Panaetius ou de
Sénéque (fin 19 s. ap. J.-C.).
Praechter est du même avis.
Sur le succès des traités de
ce genre à partir du 1° s. ap. J.-C., où ils répondent au goût de culture de l'élite et à la
préoccupation de la direction des âmes, voir les remarques de A. J. FESTUGIÈRE, Révél.
d’Herm.
Trism., II, p. 28 ss.
(1) Sur la fortune du Tableau dans l’Antiquité, voir R. JoLY, ouv. cit., p. 79 ss.
Le
Tableau de Cébès, version arabe d’Ibn Miskaoueih, trad., introd. et notes de R. Basset,
Alger, 1898. Ibn Miskaoueih (-+ 421 Hégire = 1030 ap. J.-C.) est contemporain d’Avicenne, qui l’a jugé peu favorablement, note R. Basset, Introd., p. 7. Il y a dans la version
arabe, outre des lacunes, des erreurs, des confusions et de fausses interprétations dues au
fait que le traducteur connaissait mal le grec.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)stituer le tableau antique (1) — témoigne 4 la fois du souci de vie
intérieure des Anciens, qui se développe du 1°” s. av. J.-C. jusqu’à
la fin du paganisme, de leur préoccupation de l’au-delà et des liens
qui unissaient les doctrines d’écoles aux cultes les plus anciens, en
l'occurrence celui de Kronos. Pourquoi sous l’égide de Ba'al-
Saturne africain, c’est-à-dire du même Kronos — est-ce pure
coïncidence ? — de tels liens n’existeraient-ils pas dans l’Afrique
punicisée, où influence de la Carthage hellénistique s’est prolongée
bien au-delà de la chute de la Carthage punique en 146 av. J.-C. ?
Toutefois une telle influence ne s’est pas exercée seule. Tandis
que se précisait en Africa
— au contact peut-être des doctrines
stoïciennes et néo-pythagoriciennes — la croyance en un monde
astral,dominé par Ba‘al-Saturne et Tanit-Caelestis, où aboutissent
les Ames au terme de leur pélerinage céleste, ailleurs une croyance
parallèle, sous l’effet d’une autre influence, s’exprimait par un
curieux symbole: l’échelle.
*
*
%
Les fouilles entreprises, d’une manière sporadique depuis 1853
et systématique depuis 1941, sur le site du Castellum Tidditanorum,
un des six bourgs qui constituaient autour de Constantine une
« couronne» de positions fortes, ont permis la découverte de stèles
votives dont on a de bonnes raisons de penser qu’elles proviennent
d'un sanctuaire installé au point le plus haut de la
colline (?).
Parmi ces ex-voto les uns sont néopuniques, les autres sont romains.
Or parmi ces derniers, auxquels 1l convient
d’ajouter une stèle
trouvée à Tigisis, près de Constantine (?), une autre trouvée à Bir
(1) Le Tableau de Cébès connut un vif succès à la Renaissance. On en multiplia les
éditions et les traductions latines et françaises dès la première moitié du xvi® s. Après
1560, la vogue du stoïcisme lui valut une nouvelle faveur ; et en 1672 il en existait près
de quinze traductions latines et au moins quatre traductions françaises. Peut-être est-ce
ce succès littéraire qui inspira les graveurs Nicolas de Mathounière (1614) et M. Mérian
le père (1655) et le peintre Quentin Varin dont « Le Tableau de Cébès » est conservé au
Musée des Beaux-Arts de Rouen : voir R. LEBÈGUE, Le peintre Quentin Varin et le tableau de
Cébès dans La rev. des arts, 1952, n° 3, pp. 167-171.
(2) Voir A. BERTHIER et M. LEGLAY, Le sanctuaire du sommet et les stèles à Ba‘al-Saturne du
Castellum Tidditanorum dans Libyca, VI, 1958, p. 7 ss.
(3) Encore inédite.
Página 19
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)‘(6640‘7077‘snp‘19‘avoig‘I)(a9v4o6i4d9I‘)I*s1n“burnudnd‘o0u9aj‘aisgu‘“InUoIn9j8pIyNs—sn*]“9H
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PLANCHE VII
Página 20
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)PLANCHE VIII
pa
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d
E
PA
AS
3
Fic. 5. — Tiddis. Stéle votive romaine; le décor
et le style relèvent de la tradition punique; mais
l’échelle apparaît.
Fic. 4. — Tiddis. Stéle néopunique.
L’échelle ne figure pas.
Página 21
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)PLANCHE IX
Fic. 6. — Tiddis. Stéle du 1°" s. : le style rel eve
encore de la tradit lon punique
.
>
mais à
à la gravure
est substitué le relief plat.
Fic. 7. — Tiddis. Stèle du re S.
Página 22
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)PLANCHE X
*"JUIBUIOLIAMOAIS“SIPL—‘8“OA
Página 23
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L ÉCHELLE
Derbal, pres de Ghardimaou (+)
découvert près de Béja (2),
929
et un petit groupe récemment
presque
tous
comportent
dans leur
illustration, originale 4 plus d’un titre, un élément trés singulier,
qu’on ne rencontre nulle part ailleurs : une échelle, dont le nombre
de barreaux varie de six a neuf.
Ce dernier détail permet d’exclure
tout de suite tout rapprochement trop direct avec le xAiuaf
Âoç
des sanctuaires mithriaques (9).
éntá-
Cela dit, la présence de ce
curieux instrument sur les stéles à Saturne de nos cités numides
appelle quelques remarques préliminaires.
D’abord il résulte de la comparaison des ex-voto néopuniques
et des ex-voto romains (Pl. VIII, figs. 4 et 5) que l’échelle ne figure
jamais sur les premiers ; elle apparaît pour la première fois sur une
stèle très fruste (4) qui par son style et son décor se rattache à la tradition
punique
(Pl. VIII, fig. 5) mais qui porte une inscription
latine dont le texte, en mentionnant un fidéle de Saturne nommé
Q. Publicius Sarnus, évoque a travers ce surnom les origines campaniennes de la Confédération cirtéenne et plus spécialement le
fleuve de Nucérie, patrie du condottiére Publius Sittius, fondateur
de l’État cirtéen (5). Pour ces diverses raisons, on peut dater l’exvoto de la seconde moitié du 1 s. av. J.-C.
Avant cette date,
échelle ne figure pas sur les stéles de Tiddis; après cette date,
elle est presque de règle.
Comme elle ne paraît pas non plus sur
les stèles puniques ou néopuniques des autres sites africains, faut-il
en conclure que son introduction dans la symbolique en usage sur
les monuments du culte de Saturne est liée à l’arrivée des Romains
dans la Numidie Cirtéenne
? Ce qui pose d’une manière très précise le problème de son origine.
Une autre remarque doit être faite sur la place qu’occupe l’échelle
sur les ex-voto
(Pls. IX-X, figs. 5-9).
Les stèles de Tiddis et de
Tigisis sont divisées en registres bien distincts, généralement au
nombre de deux
: le registre supérieur réservé aux dieux ou aux
emblèmes divins; l’autre occupé par le dédicant. Or en aucun cas
(1) L. CARTON dans C.R.A.I., 1918, p. 345, 7°.
(2) Cinq stèles trouvées à El-Afareg, près de Béja, par M. Amar Mahjoubi, qui m’a
fait l’amitié de m’en envoyer des photographies et de
me permettre de
les utiliser.
Je l’en remercie très vivement.
(3) Sur quoi, voir F. Cumont, Mon. myst. Mithra, I, p. 117.
(4) A. BERTHIER et M. LEGLAY, art. cit., pp. 27-28, n° 1.
(5) Voir en dernier lieu J. HEURGON, Les origines campaniennes de la Confédération cirtéenne dans Libyca, V,
Página 24
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Péchelle ne figure dans la zone élevée du monde divin; elle est toujours représentée, soit gravée au trait, soit sculptée en léger relief,
dans le compartiment du dédicant. C’est donc à celui-ci, et non
à la personne du dieu, que s’attachent l’échelle et son symbolisme.
Précisons davantage. La place qu’occupe l’échelle sur les ex-voto
varie peu. Tantôt il n’y en a qu’une, tantôt il y en a deux, qui
encadrent le dédicant, soit immédiatement dans le champ du
registre principal, soit de plus loin, en bordure de la stèle, par dela
les colonnes qui délimitent l’entrée-niche du sanctuaire représenté
lui-même par sa façade. Or, quand ne figure qu’une seule échelle,
elle a régulièrement pour pendant une palme, qui est — on le sait
— un emblème de victoire et de salut. La position respective de ces
deux objets de part et d’autre du dédicant les met en relation directe
et étroite à la fois entre eux et avec le dédicant. Pour en connaître davantage, il faut aborder maintenant le problème de la
signification de l’échelle.
C’est un symbole fort ancien, dont il serait hors de propos de
retracer toute l’histoire.
ment.
Contentons-nous d’en suivre le chemine-
Peut-être élucidera-t-on du même coup l’énigme de son
introduction en Numidie Cirtéenne.
L’idée d’une nécessaire communication entre la terre et le ciel
est une idée primitive et celle d’un recours à une échelle pour
l’assurer n'est guère plus récente (1).
Commune à beaucoup de
peuples, elle s’est fixée littérairement très tôt et dans les pays les
plus divers. Mais elle a tout naturellement pris corps surtout chez
les peuples qui plagaient dans le ciel le séjour des bienheureux et
dans les astres l’origine des âmes. C’est ainsi que les anciens Egyptiens, qui rapprochaient volontiers le ciel des montagnes terrestres,
croyaient que les âmes des fidèles d’Osiris l’atteignaient à l’aide
d’une échelle. Cette croyance se rencontre dès la fin de l’Ancien
Empire (2). Les Textes des Pyramides, la plus ancienne et la plus
importante composition religieuse des Égyptiens (milieu du IIIe
(1) Voir Frazer, Folklore, II, p. 52; H. BERGEMA, De boom des levens in schrift en historie, Diss. Hilversum, 1938; index, sv. Hemellader.
|
(2) E. Maspéro dans R.H.R., XV, 1887, p. 279 sq. et Études de mythologie et d’archéol.
égypt., I, 1893, p. 344; E. A. WaLLis BUDGE, Egyptian Magic, 1899, pp. 51-55 et The
papyrus of Ami, Introd., p. LXX sq. ; A. ERMAN, Die Religion der Aegypter, 1934, p. 98. Les
renseignements et les notes qui suivent doivent beaucoup à la science de J. LECLANT,
professeur à la Sorbonne, que je tiens à remercier très cordialement.
Página 25
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L’ECHELLE
millénaire), montrent même les dieux venant à l’aide du roi défunt
pour lui faire franchir les derniers degrés (1).
L’échelle, soit peinte
sur les murs des tombeaux, soit déposée à côté du corps, fait désormais partie de ce qu’on a appelé « l’équipement funéraire du défunt» (2). Et cette croyance a traversé l’histoire égyptienne, car, au
Ier millénaire encore, on retrouve dans les tombes des amulettes en
forme d’échelles (3).
Retracant l’histoire de cet emblème religieux, F. Cumont en a
montré l’origine égyptienne (4).
Ce qui assurément est exact pour
Péchelle considérée comme un moyen mis à la disposition des morts
pour gagner le ciel, puis de là comme l’emblème de l’ascension des
âmes à travers les sphères planétaires et bientôt comme un talisman
qui devait faciliter aux défunts l’accès du paradis.
Mais si la fonction eschatologique de l’échelle ou, si l’on veut, sa signification
comme symbole funéraire, est d’origine égyptienne, il semble
—
et ici je me sépare de F. Cumont — que, considérée comme un
moyen de liaison entre l’homme marqué du signe divin (patriarche
ou
prêtre-roi), l’échelle
est
d’origine
mésopotamienne.
viendrait par conséquent sa valeur d’embléme d'initiation.
De
1a
Il est
parfois difficile de distinguer les deux significations, qui s’entremêlent d’autant plus aisément que l’un des bienfaits essentiels de
Pinitiation consiste précisément à assurer à l’initié son salut dans
l’au-delà.
Cependant il est frappant de constater que si la marque
(1) BREASTED, Development of Religion and Thought in Ancient Egypt, 1912, p. 112 sq.,
153 sq. Les textes appellent parfois l’échelle « échelle de Seth» (Pyr., 971 sq.) ; ailleurs
elle est soutenue par les quatre fils d’Horus (Pyr., 2078 sq.) ; ailleurs encore le roi est aidé
par Ra et par Horus (Pyr., 472) ; l'échelle est aussi rattachée au cycle osirien (Pyr.,
939 sq.) : sur le développement du rôle d’Osiris, voir J. VANDIER, La rel. egypt., pp. 75-77.
(2) Frazer, Folklore, p. 57 sq.; H. Kees, Totenglauben und Jenseits Vorstellungen der
alten Aegypter, Leipzig, 1926, p. 101 sg.; In., Götterglaube, 2e éd., 1956; H. P. BLOK,
Zur altägyptischen Vorstellung der Himmelsleiter dans Acta Orientalia, VI, 1928, pp. 257-269 ;
H. Bonnet, Reallexikon der aegypt. Religionsgesch., 1952, p. 305 ss.
(3) Cf. G. Maspero, Etudes..., p. 344. A. ERMAN, ouv. cit., p. 189, pense que ces échelles
devaient servir symboliquement aux morts à sortir de leurs tombes.
repose sur rien, doit être écartée.
Cette idée, qui ne
Pour la même raison qui leur faisait déposer auprès
de leurs morts des échelles destinées à permettre l’ascension au ciel, les Égyptiens mettaient également des souliers en terre cuite qui devaient servir au voyage d’outre-tombe :
cf. P. PERDRIZET, Les terres cuites grecques de la collection Fouquet, p. 147.
(4) R.A., 1917, I, p. 101 et Études syriennes, p. 91, n. 2 : à propos des disques de Tarente,
sur lesquels voir infra, p. 237, n. 1. F.Cumont assigne une origine égyptienne à toutes les échelles, quelle que soit leur signification.
Página 26
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)funéraire de l’échelle est nette dans l’Egypte ancienne et à l’époque
romaine sur le limes rhénan, où de petites échelles de bronze ont été
retrouvées dans des tombeaux (1), elle chemine comme moyen de
liaison sacré et comme emblème d’initiation sur une autre voie
qu’ont empruntée beaucoup d’idées, de cultes, de rites et de symboles.
Il n’est pas douteux que la Babylonie et l’Assyrie ont connu
l’échelle.
Leur cosmologie qui répartit les dieux en dieux du ciel
et dieux de la terre, des eaux et des enfers, leur mythologie et leur
liturgie qui comportent des ascensions divines, celles d’Ishtar et de
Dumuzi-Tammuz par exemple, impliquent l’existence d’une liaison
entre la terre et le ciel (2). Aucune trace d’une ascension des âmes
n'apparaît en revanche dans leur conception de l’au-delà.
Il est juste de dire qu’à ma connaissance il n’existe pas davantage
de preuve archéologique touchant la croyance en l’usage de l’échelle
comme moyen de communication entre les dieux de la terre et
ceux du ciel ou entre ceux-ci et les êtres humains marqués d’un
caractère sacré.
A défaut de preuve archéologique, l’histoire de
l’échelle de Jacob apporte cependant une preuve littéraire péremptoire (3). Si, en effet, l’on replace le songe de Jacob dans son contexte biblique, on s’apercoit — ce qui jusqu'ici n’a pas été suffisamment souligné
— qu’il se produit après deux événements décisifs: d’une part la bénédiction de Jacob par son père Isaac (4),
bénédiction qui en fait un être particulier, marqué du signe divin ;
d’autre part, sa fuite en Mésopotamie pour échapper à la vengeance
de son frère Esaü frustré de la bénédiction paternelle (5).
Il est
révélateur que ce soit précisément en Mésopotamie que Jacob eut sa
vision d’une échelle appuyée sur la terre et dont le sommet touchait
au ciel. Au-dessus d’elle se tenait l’Éternel, tandis que des anges
montaient et descendaient les degrés. Et l’Éternel s’adressait à
Jacob; l’échelle devenait le signe du pacte sacré qui se trouvait
conclu entre Dieu et celui qui avait été béni. Peut-être n’est-il pas
inutile à cet égard d’analyser les paroles que Dieu dit à Jacob (Gen.,
XXVIII, 13-16). Après s’être fait reconnaître comme « l’Éternel,
le Dieu d'Abraham et d’Isaac » [13], Il s'engage envers le fils d’Isaac
(1) F. Cumont, Mon. myst. Mithra, II, n° 223bis, fig. 492.
(2) Cf. E. DHORME, Les religions de Babylonie et d’ Assyrie, Coll. Mana, p. 21 ss, 118 et 323.
(3) Genèse, XXVIII, 12 ss.
(4) Genèse, XXVII.
(5) Genèse, XXVIII, 1-12.
Página 27
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L'ÉCHELLE
par une triple promesse : a) Il lui assure pour lui-même et sa posterité la domination temporelle : « La terre sur laquelle tu es couché,
je la donnerai à toi et à ta postérité» [13].—b) Il dispensera sur sa
famille la fécondité et sur son patriarcat la richesse : « Ta postérité
sera comme la poussière de la terre ; tu t'étendras à l'Occident et a
l'Orient, au septentrion et au midi ; et toutes les familles de la terre
seront bénies en toi et en ta postérité [14]. — c) Il lui garantit une
protection sans faille : « Voici, je suis avec toi, je te garderai partout
où tu iras, et je te raménerai dans ce pays ; car je ne t'abandonnerai
point, que je n’aie exécuté ce que je te dis» [15].
Dans cette épiphanie, Dieu a scellé avec Jacob un pacte comparable à celui que
concluent les dieux des cultes à mystères avec leurs initiés.
Et l’instrument qui a établi le contact entre le serviteur « béni» et son Dieu
a été l’échelle, suivant une croyance dont le récit biblique lui-même
paraît bien désigner l’origine en la situant en Mésopotamie.
Plus tard, des commentateurs, comme Philon d’Alexandrie et
Origéne, ont interprété l’échelle de Jacob comme l’atmosphère à
travers laquelle montent et descendent les âmes libérées de leur
corps (1).
Mais il est remarquable que cette explication eschatologique émane précisément de deux auteurs originaires d’ Egypte,
c’est-à-dire du pays où l’échelle avait depuis la plus haute antiquité
une signification essentiellement funéraire, qu’elle devait d’ailleurs
conserver jusqu’en pleine période chrétienne (?).
L’explication de
Philon et d’Origéne a donc été de toute évidence influencée par les
idées en cours dans leur entourage.
Il n’y a — on l’a vu — rien
de funéraire dans la vision de Jacob telle que la rapporte la Genèse.
Dans ce récit, l’échelle n’a nullement une fonction eschatologique,
mais purement mystique.
Et l’on comprend que d’instrument de
liaison entre l’homme et Dieu, elle soit devenue très vite et tout
naturellement le symbole de cette liaison, mieux le « signe» du pacte
conclu entre les deux parties, humaine et divine.
La
même
l'échelle
signification
en pays
thrace.
se
retrouve
curieusement
attachée
à
Polyen rapporte qu’un prétre-roi d’une
peuplade thrace fit attacher ensemble plusieurs échelles en bois et
qu’il emprunta cette voie de communication entre la terre et le ciel
(1) PHiLon, De somniis, I, p. 133-156, éd. SAVINEL, p. 80 ss.; ORIGÈNE, Contra Celsum,
(2) Cf. MicHaripis, Échelle mystique chrétienne dessinée sur lui dans Bull. Soc. arch. copte,
XI, 1945, p. 87.
Página 28
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)pour aller se plaindre a Hera du désordre de ses sujets (1). Et il n’est
pas moins curieux de rencontrer encore la Thrace liée à une autre
manifestation rituelle de l’échelle. Un auteur tardif, Claude Élien,
qui à la fin du rie s. de notre ère publia dans son Histoire variée
une vaste collection de faits glanés partout, rapporte que vers 600
av. J.-C. l’aisymnète de Mityléne Pittakos (?), d’origine thrace
selon la tradition antique, voulant offrir un ex-voto dans un sanctuaire de Lesbos, avait consacré une échelle (3). Élien prétend que
le but de Pittakos était de souligner les vicissitudes de la fortune qui
pousse les uns à monter les degrés de l’échelle sociale, aux autres
les leur fait descendre. Cette explication, qualifiée de « rationaliste »,
n’a rien de commun avec l’interprétation de l’échelle de Jacob qu’a
donnée Philon d'Alexandrie. Celle-ci était influencée par la croyance
égyptienne dans la fonction eschatologique de l’échelle.
Celle
d’Élien est marquée, quant à elle, par l’interférence des doctrines
philosophiques, qui à la fin du ı1® s. mettent volontiers l’accent sur
le rôle de la Fortune (4) et des réalités sociales d’une époque marquée par d’importants changements (5).
Dégagée de ces influences
philosophiques et sociales, qui chez Élien défigurent la signification réelle du geste religieux de Pittakos de Mitylène, l’offrande
du tyran redevient un emblème religieux, que l’aisymnète déposa,
en guise d’ex-voto, dans un sanctuaire public de Lesbos. Les cultes
de Lesbos sont encore mal connus. Mais on sait qu’on y vénérait
la triade Zeus-Héra-Dionysos, la « déesse Éolienne», Cybèle et aussi
Asklépios et Orphée (9). On peut donc avec vraisemblance supposer
(1) Polyen, VII, 22.
(2) Aisymnète est le titre exact du tyran Pittakos. Il désigne un « arbitre temporaire »
entre les partis ; mais ARISTOTE définit cette fonction comme une «tyrannie élective »
(Pol., III, 9 (14), 5; VI (IV), 8, 2. Sur Pittakos — dont le vrai nom était sans doute
Phittacos d’après les monnaies (HEAD, HN?, 562) et les papyrus : Pap. Oxyrh., X, p. 70
ss, n° 1234; — cf. WILAMOWITZ-MOELLENDORF dans N. Jahrb. f. kl. Ph., t. XVII, 1914,
p. 235 ss. et plus récemment F. ScHACHERMEYR dans R.E., XX?, cols. 1862-1873.
(3) Var. Hist., II, 29. Sur Claude Élien, voir M. WELLMANN dans R.E., I, coll. 486488, nr. 11.
(4) Sur le développement du rôle de la Fortune qui dès l’époque hellénistique a pris
rang de déesse (Tôyn), voir les remarques de A. J. FESTUGIÈRE, Rel. gr., p. 124 ss. et
Rev. Herm. Trism., II, p. 162 ss.
(5) Cf. M. RosTOVTZEFF, Storia econ. e soc. dell'Imp. rom. p. 428 n.
(6) Sur le culte de Cybéle à Lesbos, cf. H. GRAILLOT, Le culte de Cybéle..., p. 373 ss.
Pour Dionysos, cf. Kern dans R.E., V 1, col. 1011, s.v. Dionysos. Voir en général E.
L. SHieLps, The Cults of Lesbos, diss. Baltimore, 1917 ; et la bibliographie des études sur
Página 29
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L'ÉCHELLE
que l’offrande de Pittakos s’adressait à un dieu d’origine thrace
comme lui-même, et c’est surtout à Dionysos que l’on pense.
La Grèce a connu aussi cette croyance dès une haute époque. Dans
la première moitié du ves. av. J.-C., Pindare lui attribue un rôle dans
les relations des dieux de la terre et des Olympiens. Ainsi quand les
Parques conduisent leur mère Thémis à l’Olympe, où elle a le
privilège de partager la vie des grands dieux ouraniens, c'est nori
xAiuaxa ceuvav (1).
Et quand les Aloades, Otos et Ephialtès, les
deux fils géants de Poséidon et d’Iphimédie, ayant décidé de faire
la guerre aux dieux, entreprennent de porter les hostilités chez eux
et pour cela d’escalader le ciel, ils dressent une échelle contre les
nues (?). Exprimée par Pindare sous une forme mythologique, c’est
toujours au fond la même croyance qui sous une forme onirique
et avec une arrière pensée politico-religieuse était en Mésopotamie
à la base du récit biblique de la vision de Jacob, et c’est encore la
même croyance que sous une forme mystique traduisait l’offrande
du thrace Pittakos.
Or, précisément, vers la même époque où Pindare composait ses
poèmes, l’échelle apparaît en Grèce comme un «signe» mystique.
Une kylix attique, datant de 470-460 montre une femme dont le
poignet gauche est tatoué d’une échelle (3). Et l’on sait que l’échelle
est avec la feuille de lierre, le lis et le chevreau (ou le faon ou encore
le cerf) un des signacula dionysiaques, c’est-à-dire une des quatre
marques qui distinguent d’une manière visible et indélébile les
initiés du culte de Dionysos et leur permettent de se reconnaître
entre eux. Si l’on se souvient du rôle fondamental joué par la Thrace
dans les origines du culte dionysiaque, on peut avec quelque raison
se demander si les thèmes de l’échelle, d’abord comme voie de
communication entre la terre et le ciel puis comme emblème religieux et signe mystique, n’ont pas été introduits en Grèce par la
Thrace.
Lesbos par L. RoBERT, Rech. épigr. dans R.E.A., LXII, 1960, p. 285, n. 1; et Bull. epigr.
dans R.E.G., 74, 1961, p. 205 ss. n° 438, 441.
(1) Hymnes, Ib, 3; A. PuecH (Budé), t. IV, p. 91.
(2) Et selon PINDARE, Fr. 43; A. PuecH (Budé), t. IV, pp. 215-216, se transpercens
l’un l’autre de leur lance. La mort des Aloades est présentée de manière différente dant
l'Odyssée, XI, — ss. Voir P. GRIMAL, Dict. Myth. gr. et rom., art. Aloades, p. 29, qui ne cite
pas le fragment 43 de Pindare, lequel suit évidemment une autre tradition ; cf. APOLLODORE, I, 55.
(3) A. B. Cook, Zeus dans J.H.S., IX, 1888, pl. 6; FuRTWANGLER - REINHOLD,
Griech. Vasenmalerei, I, 284.
Página 30
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Quoiqu’il en soit, il est désormais sûr que dès le ve s. av. J.-C.
échelle était considérée par les Grecs comme un des symboles des
liens étroits que créait l’initiation entre le myste et son dieu.
La
croyance attachée par l'Orient à l’échelle comme moyen de communication entre le monde terrestre et le monde céleste a de toute
évidence favorisé et même introduit le choix de ce symbole comme
«signe» de l’initiation.
Et comme l’un des bienfaits essentiels de
l’initiation est d’assurer à celui qui l’a reçue le salut dans l’au-delà,
c’est-à-dire l’immortalité bienheureuse qu'il obtient par la fusion
intime et l’identification avec le dieu (le myste de Dionysos devient
lui-même un Bacchos), l’échelle qui selon la doctrine égyptienne
permettait aux âmes des morts de gagner le ciel devait tout naturellement symboliser le voyage au ciel de l’âme destinée au bonheur
et devenir du même coup l’emblème par excellence de l’immortalité
de l’âme et de la voie de salut. La doctrine eschatologique de l’Égypte
interférait ainsi avec la doctrine « mystique» de l’Orient, plus
précisément de la Mésopotamie et de la Thrace, pour aboutir à un
symbolisme mystico-eschatologique.
Le culte dionysiaque n’est d’ailleurs pas le seul à accorder cette
valeur à l’échelle.
Les mystères de Mithra connaissent le xliuaë
vyinvios (Extanvdoc), échelle à sept degrés, formée de sept métaux
différents et surmontés d’un huitième degré qui évoque l’ascension
de l’âme à travers les sphères des planètes jusqu’à celle des étoiles
fixes, chacun des métaux étant en rapport avec une des planètes (1).
Le chemin suivi par l’emblème de l’échelle aboutit tout naturellement en Grande-Grèce où les mystères dionysiaques prirent
pied très tôt.
Des ex-voto en terre cuite découverts à Locres Epizephyroi sont consacrés à Dionysos dès la fin du vı® ou le début du
ves. (2), et une inscription gravée sur une éegula, recueillie dans une
tombe de Cumes, y atteste la présence d'initiés dès la première
moitié du ve siècle (?).
Aussi n’est-il pas surprenant de rencontrer
(1) F. Cumont, Mon. myst. Mithra, I, p. 118 ss.; R.H.R., CMI, 1931, p. 52 ss.
Dans
un mithraeum d’Ostie, une mosaïque figure une échelle composée de sept portes, symbole
du passage des âmes à travers les sphères : cf. F. CumonT dans C.R.A.I., 1945, p. 415,
et G. BECATTI, Scavi di Ostia, II. Mitrei, p. 47 ss.
(2) Cf. QuacLIaATI dans Ausonia, III, 1908, p. 136 sg. et 175 sq., figg. 29 à 31 ; Mostra
d’arte antica Roma, Valle Giulia, 1932, tav. XXVI. Cf. OLDFATHER dans R.E., art. Lokrot,
XIII, 2, cols. 1289 ss.
Il s’agit de pinakes de terre cuite où sont figurées les divinités
a qui ils sont consacrés: Dionysos y est associé á Déméter.
(3) CoMPARETTI dans Ausonia, I, 1907, p. 13 sg. ; GABRICcI dans Mon. ant. Lincei, XXII,
Página 31
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)PLANCHE XI
Fic, 12, — Disque mystique en terre cuite de Brindes.
Página 32
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)PLANCHE XII
SEITEN
riomvaine.
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À.
FS1EAvtfi4éaocl—r.teg
riomvaine,
F1ESAi3tfvcalé—o.retg.
Página 33
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L’ECHELLE
l’échelle parmi les nombreux symboles, qui sont accumulés sur les
fameux disques mystiques de Tarente, qui datent des IV*-II18 s.,
ainsi que sur un disque semblable découvert à Brindisi qui, attribué
d’abord au 1° s. (1), a été reporté avec des arguments solides par
M. P. Wuilleumier à la même époque que la collection tarentine (?)
(Pl. XI, figs. 10-12). Sur les quarante-trois exemplaires répertoriés
par M. Wuilleumier, l’échelle figure vingt sept fois, aux côtés d’at
tributs divins comme le caducée d’Hermés, le trident de Poseidon,
la massue d’Herakles, d’instruments et d’offrandes rituels comme
le vase, le couteau, les pains, d’objets 4 vertus magiques tels que la
quenouille ou la main levée, de symboles cosmiques comme l'étoile
et le croissant, et sur le disque de Brindisi aux côtés du liknon ( ?),
du phallos et du thyrse.
Après de multiples controverses (3) sur la
nature de ces documents, dont on a voulu faire tour 4 tour des moules à gâteaux, des amulettes, des moules à miroir de bronze et des
instruments de
catoptromancie, il est maintenant admis que ces
disques de terre cuite sont des disques mystiques, qu’on déposait
dans
les
tombeaux au même titre
lamelles d’or
à
que
les non moins fameuses
prières orphiques, trouvées elles
du Sud, et dont M. Carcopin
aussi en Italie
a montré la signification stellaire
et les affinités pythagoriciennes (4).
Il serait hors de propos de reprendre ici la question des rapports
entre Dionysos et l’orphisme, si étroitement lié en Italie du sud au
pythagorisme (5).
Du moins n’est-il pas surprenant que l’une des
conceptions fondamentales de ces systèmes, commune à la religion
dionysiaque, à la doctrine orphique et au pythagorisme, à savoir la
migration des âmes à travers les espaces sidéraux, ait été exprimée
par le même symbole, à la vérité très parlant, très significatif, de
échelle.
1913, p. 573, f. 214 ; F. CumonT, Rel. orient., p. 197, fig. 12 ; Lux perpetua, p. 253 ; A. BRUHL,
Liber pater, p. 63 et n. 77. SOPHOCLE considérait déjà l’Italie comme le lieu de prédilection
de Dionysos (Ant., 1115). Sur le développement du culte dionysiaque en Grande Grèce,
voir en dernier lieu A. BRUHL, ouv. cit., p. 35 sq., 59 sq.
(1) Voir P. WUILLEUMIER, Les disques de Tarente dans R.A., 1932, I, pp. 26-64 avec la
bibliographie antérieure ; Ip., Tarente des origines à la conquête romaine, p. 544, pl. XLV.
Le disque de Brindisi a été publié d’abord par K. KERENY1: dans Archaeologiai Ertesitò,
1930, pp. 74-106, qui le date du 1° s.
(2) L.l., p. 59 sq.
(3) Enumérés par P. WUILLEUMIER, /.l., pp. 26-27.
(4) J. Carcorino, La Basil. pythag. de la Porte Majeure, p. 179.
(5) L’état de la question a été présenté en dernier lieu par A. BruHL, Liber pater,
Página 34
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Aussi — et, sur ce point précis, il me paraît impossible de suivre
F. Cumont et M. P. Wuilleumier — l’échelle doit-elle être
éliminée des objets
magiques
où
elle figurerait
aux
côtés
des
mains levées, des poings, des cordes nouées et des miroirs, pour être
rangée plutôt parmi les objets qui évoquent une divinité.
Le regroupement dans la partie inférieure du disque de Brindisi du
phallos, du thyrse et de l’échelle, peut-être du liknon (*), aux côtés
de la torche allumée et de la ciste mystique (?), c’est-à-dire des
emblèmes dionysiaques aux côtés des emblèmes éleusiniens, paraît
à cet égard très riche de sens.
Et il n’est pas surprenant que Dionysos, « le principal dieu de la région tarentine», comme le note
justement M. Wuilleumier (3), soit représenté sur la plupart des
disques à la fois par la grappe (33 fois sur 43 disques) et par l’échelle.
Ou plus exactement que l’échelle, symbole de l’ascension stellaire
pour les membres des sectes orphico-pythagoriciennes d’Italie du
Sud, ait été empruntée au répertoire rituel dionysiaque.
Que plus
tard, en vertu même de son succès et de sa signification, l’échelle
soit passée du répertoire religieux au répertoire magique, cela n’est
pas douteux (4). Mais cette transformation a dû être assez tardive.
(1) On notera que le van (liknon) et le phallos sont aussi des signes d'initiation : par
ex. sur le sarcophage lyonnais des Acceptii : Ch. PERRAT dans Mém. ant. Fr.,
LX XXIII,
Livre du cent cinquantenaire, 1954, p. 86 sq., fig. 3 et p. 87, n. 2 ; sur un sarcophage de Torre
Nova: G. E. Rizzo dans Röm. Mitt., XXV, 1910, p. 89 sq. Cf. aussi M. P. Nixsson,
Dionysos liknites dans Bull. Soc. roy. lettres Lund, 1951-52 et CAGIANO DE AZEVEDO, Un sarcofago di Villa Medici, con scena d’iniziazione bacchicha, Rome, 1942. Le thyrse est un emblème
dionysiaque bien caractérisé.
(2) Cf. P. WUILLEUMIER, Les disques de Tarente, l.c., p. 58; pl. I, fig. 2.
(3) P. WUILLEUMIER, Tarente..., p. 496 et sq. avec références aux textes et aux documents archéologiques. Cf. également A. BRUHL, Liber pater, p. 35 sq. et 58-69.
(4) Il en est ainsi de nombreux symboles ou thémes dionysiaques, dont on a maintes
fois souligné le caractére magique et la valeur prophylactique. Voir la-dessus A. MERLIN
et L. PoinssoT, Deux mosaïques de Tunisie à sujets prophylactiques dans Mon. Piot., XXXIV,
1934; L. PornssoT, Mosaïque d’El-Haouria dans It” Cong. féd.
Soc.
sav. Afr. N., Alger,
1935, pp. 183-206 ; A. MERLIN et L. PoınssoT, Amours vendangeurs au gecko dans R. Af.,
C, 1956, pp. 285-300 ; L. FoucHER, Motifs prophylactiques sur des mosaïques récemment décor.
vertes à Sousse dans Actes 79e Cong. nat. Soc. sav. Alger 1954, pp. 163-186; In., Thermes
romains des environs d° Hadruméte, 1958, passim, en part. p. 30.
On remarque que les mosaiques 4 sujets prophylactiques se répandent seulement au
11e s. et surtout même au Iv s. ap. J.-C. : cf. outre les mosaïques citées ci-dessus, une
mosaïque d’El-Djem du deuxième ou troisième quart du ıv® s.: G.-Ch. Picarp, Zsaona
dans R. Afr., C, 1956, pp. 301-313; un pavement d’Ain-T&mouchent, du ıv® s., avec
apostrophe à l’Invidus : de PACHTERE, Inv. mos., III, n° 318. Voir à ce sujet les remarques
de L. FoucHER, Thermes romains des environs d° Hadrumète et de G. Ch. Picarp, Africoromani centri dans l’Enciclopedia universale dell’ arte, I, cols. 145 sq.
Página 35
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L’ECHELLE
Si le Christianisme a utilisé l’échelle comme symbole de l’ascension
au ciel et de bonheur celeste, c’est sans doute en souvenir du songe
de Jacob rapporté par l’Ancien Testament, mais on peut penser que
pour ce symbole comme pour beaucoup d’autres (1) un emprunt
direct aux cultes 4 mystéres a été effectué.
L’échelle devait en tout
cas se perpétuer, comme symbole, à travers le Christianisme (?)
(1) Par exemple le canthare dionysiaque devenu un calice, d’où s’échappent des
rinceaux : sur des mosaïques chrétiennes (pour prendre quelques exemples) dans l’église
d’El-Mouassat en Tunisie: Atti del III° Cong. intern. arch. crist., Ravenne, 1932, p. 394,
fig. 4 ; chapelle funéraire byzantine 4 Carthage : B.A.C., 1951-52, p. 95, fig. 1 ; baptistére
de Kélibia, dans le Cap Bon : B.A.C., 1953, p. 57 et pl. V ; mosaïque tombale de Furna :
Atti del IVe Cong. int. arch. crist., Rome, 1938, I, p. 234, fig. 31 ; basilique de Cresconius a
Djemila: ¿bid., pp. 160-161, figg. 11 et 12); sur des chapiteaux chrétiens (S. GsELL,
Musée de Tébessa, pl. VI, 3) ; sur des socles de colonnes (ibid., pl. VII, 4) ; sur un pilier
de l’église de Ksar el-Kelb (M.E.F.R.,
1934, pl. I, figs. 2 et 3, face à p. 238), etc...
De méme le rinceau de vigne répandu en particulier par les mystéres dionysiaques et
emprunté par les chrétiens (vinea Domini): sur la valeur du rinceau de vigne, voir J.
Heurcon dans M.E.F.R., 1930, p. 197 sq. ; W. DEONNA, « Sacra vitis». La double vigne
dionysiaque et les origines du rinceau dans Cah. tech. art, Strasbourg, 1952, II, n° 3, pp. 1-64.
(2) Les fidèles des premiers temps chrétiens envisageaient volontiers l’accès du ciel
par le moyen d’une échelle.
Celle-ci figure sur une fresque de la premiére moitié du
Ive s. au cimetière de Balbine, dans les salles des saints Marc et Marcellin : un homme
gravit une échelle au pied de laquelle se dresse un serpent (J. WILPERT, Le pitture delle
Catacombe romane, Rome, 1903, p. 445, pl. CLIII, 1 ; In., La scoperta di due basiliche cimiteriali dei santi Marco e Marcelliano e Damaso dans Nuovo bull. di arch. crist., 1903, pp. 47-49 ;
cf. D.A.C., II, col. 150, fig. 1229) ; dans le cimetière de Priscille, une échelle est gravée à
gauche d’une inscription funéraire (O. MARUCCHI, Scavi eseguiti nel cimitero di Priscilla
dans Nuov. bull. di arch. Crist., 1906, p. 41, n. 10; cf. D.A.C., IV 2, col. 1718, fig. 3900).
Dans la Passion des saints Marcien et Jacques en 259, se trouve un récit dans lequel
l’échelle du Ciel est rapprochée du souvenir de l’échelle mystique de Jacob (P. FRANCHI
DE'CAVALIERI, La Passio ss. Mariani et Jacobi, n. VI, Rome, 1900, p. 54). Pour un récit
qui éclaire le sens du symbole peint au cimetiére de Balbine, voir Passio ss. Perpetuae et
Felicitatis, 4, 3-10 (éd. Van Beek, Nimégue, 1936, pp. 12-14), où sainte Perpétue a la
vision d’une échelle qui atteint le ciel, étroite, garnie d’armes tranchantes et gardée
par un dragon qui empêche les âmes d’approcher.
Elle écarte le dragon du pied et
grâce à une invocation au Christ monte les degrés jusqu’au sommet où elle trouve le
Paradis sous l'aspect d'un immense jardin peuplé d’élus vêtus de blanc pour qui un
pasteur trait ses brebis ; pour cette figuration du Paradis, voir une mosaïque de Rusguniae
(Cap Matifou) au Musée S. Gsell d'Alger: L. LescHi, Études d’epigraphie, d’archéologie et
d'histoire africaines, p. 405, fig. 2.
L’échelle a pris alors une valeur allégorique, qu’exprime par ex. le moine Jean Climaque, au vi? s., dans un ouvrage où, prenant appui sur la vision de Jacob, il traite des
trente échelons, symboles des vices à éviter et des vertus à pratiquer, pour parvenir au
ciel ; les ms. illustrés de ce texte montrent des moines qui grimpent à l’échelle mystique,
Página 36
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)et, comme signe apotropaique, jusqu’à l’époque contemporaine (1).
Mais rien n'indique qu’à haute époque, elle ait eu déjà une valeur
magique.
Symbole religieux chargé de tout son sens mystique dans cette
Italie su Sud si imprégnée de mysticisme orphique, dionysiaque et
pythagoricien (?), pour les uns marque d'initiation et d’appartenance au culte dionysiaque, pour les autres emblème de l’immortalité
de l’âme et de la voie du salut, l’Echelle a suivi — si j’ose dire —
dans les bagages du nucérien P. Sittius et de ses amis campaniens,
les Sittiani, que leurs pérégrinations aventuriéres et leurs succès
militaires au service de César conduisirent dans le Nord de la
Numidie, où en 46 av. J.-C. se constitua autour de Cirta un fief
d’un style si particulier qu’il devait conserver jusqu’au milieu du
mie s. ap. J.-C. un statut municipal exceptionnel sous le nom de
Confédération Cirtéenne (3). On s’est beaucoup interrogé sur cette
« étrange Confédération» qui à travers tout le Haut-Empire fit
tâche dans le système municipal romain.
les uns avec succès jusqu’à la couronne de gloire qui les attend au sommet, les autres
rejetés dans la gueule du dragon (cf. Ch. Morey, East. Christian Paintings in the Freer
Collection, New York, 1914, p. 17 sq. Cf. également le songe de Boéce : dans la prison où
jeté par Théodoric, il devait être exécuté en 524, Boéce vit en songe une femme à l’aspect
grave dont la téte semblait toucher le ciel (la Philosophie). Sur sa robe, on pouvait lire
deux lettres majuscules, en bas JJ, symbole de la vie pratique (ngaxtıxög Proc), en haut
O, symbole de la vie théorétique (dewontixög Bioc); une échelle menait de l’une a
l’autre).
(1) De nos jours encore, on vend a Naples des petites échelles comme amulettes contre
le mauvais œil (jettatura), note F. CumoNT, Lux perpetua, p. 283.
(2) Sur la vague mystique qui aux 11®-11¢ s. couvre le monde hellénistique et atteint
particulièrement les cités grecques d’Italie, cf. P. BoyancÉ dans R.E.A., XLIV, 1942,
pp. 191-216 et A. Brunt, Liber pater, p. 69.
(3) Les IIII coloniae Cirtenses rassemblaient Rusicade (Philippeville), Chullu (Collo)
et Milev (Mila) autour de Cirta (Constantine) et des castella qui l’entouraient : castellum
Subzuaritanum (Ain Sadjar), castellum Arsacalitanum (El Goulia), castellum Phuensium (Ain
Foua), castellum Mastarense (Beni Ziad), castellum Elephantum (Rouffach), castellum Tidditanorum (Tiddis) ; en outre les cités de Caldis (Mechta Nahar) Celtianis (El Meraba)
Tigisis (Ain el-Bordj) etc...
Les inscriptions qui concernent cette confédération cirtéenne, publiées en 1881-1894
dans le C.I.L., VIII ont été révisées et leur nombre augmenté dans 1/.L.Alg., II (1° partie), 1957, qui comprend les textes de Rusicade, de Chullu, de Cirta, de Celtianis, Caldis et
Castellum Tidditanorum. La 2* partie, qui comportera le reste des inscriptions de la Confédération, sera publiée prochainement par les soins de M. H. G. Pflaum.
Página 37
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L’ÉCHELLE
Tout récemment M. Jacques Heurgon (1) a montré que, malgré
certaines différences, la constitution de la Confédération cirtéenne,
fondée sur une organisation triumvirale, reproduisait celle de certaines cités italiques et peut-être plus précisément celle de la Confédération nucérine.
Par leurs institutions, par leur situation même,
par leur onomastique aussi,
« les colonies de Rusicade, Chullu
et Milev sont les homologues en terre africaine, de Pompéi, Sorrente
et Nucérie », groupées autour de la colonie romaine de Cirta comme
autour d'une petite Rome.
D'autre part on avait déjà remarqué
depuis longtemps que par leurs surnoms théophores trois des colonies
cirtéennes, la colonia Veneria Rusicade (Philippeville), la colonia Minervia Chullu (Collo) et la colonia Sarma Milev (Mila), se trouvaient
—
comme le rappelle et le précise M. Heurgon (?) —« placées sous la
protection des mêmes divinités que les trois cités-mères de la Campanie nucérine, la colonia Cornelia Veneria Pompeiorum, Sorrente avec
son temple d’Athéna à la pointe de son cap, Nucérie sur les bords
du fleuve Sarnus, adoré comme dieu fédéral sous l’aspect d’un jeune
homme aux cornes de bélier».
Tant de similitudes topographiques, institutionnelles, religieuses,
prouvent de la part des Sittian: et de leurs descendants un tel attachement aux traditions de leur mère-patrie qu’on peut imaginer
avec beaucoup de vraisemblance le transfert par leurs soins des
emblémes
qui illustraient leurs
pas preuve ; il faut le reconnaître.
croyances.
Vraisemblance n'est
D'autant que l’on sait vraiment
très peu de choses des compagnons de Sittius, de leur vie et de leurs
idées.
Toutefois le fait que l’échelle, qui devait ensuite figurer sur
toutes les stèles romaines de Tiddis, apparaisse pour la première fois
sur un ex-voto offert par Q. Publicius Sarnus, ex-voto que l’on a de
bonnes raisons de dater des environs du milieu du 1*r s. av. J.-C.,
fonde, me semble-t-il, d’une maniére assez solide, cette vraisemblance. Une objection, toutefois, surgit : comment admettre que les
Sittiani, si attachés à toutes les traditions de leur Campanie natale,
aient adhéré si facilement au culte africain de
Pareille conversion touche au paradoxe.
Ba‘al-Saturne
?
Moins cependant qu'il ne
(1) J. HEURGON, Les origines campaniennes de la Confédération Cirteenne dans Libyca, V,
1957, pp. 7-24, où l’on trouvera, discutées, les opinions antérieures.
(2) L.l., p. 12.
Página 38
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)paraît à première vue, si l’on veut bien considérer que le dieu de
Nucérie, devenu le dieu fédéral de la confédération que dirigea
cette ville, jusqu’en 90 av. J.-C., était Sarnus aux cornes de bélier (1).
C’était un dieu jeune, il est vrai; mais son attribut essentiel le
rapprochait de l’Ammon africain, dont l’effigie ornait les monnales de Juba Ier (?) et qui, confondu avec Ba‘al Hammon, prétait
parfois son enroulement cornu au dieu carthaginois.
Nullement
dépaysés par cette terre numide où, selon une heureuse expression
de M. J. Heurgon, ils fondent une « Nouvelle Campanie, comme il
y eut ailleurs et en d’autres temps une Nouvelle France et une
Nouvelle Angleterre» (3), les Siéfian immigrés ont dû s’adapter
rapidement au milieu africain.
Et leur facile adhésion à un culte
indigène se comprend mieux dès lors.
Peut-être même cette adhésion spirituelle fait-elle mieux comprendre la présence du nombre exceptionnellement élevé de Sttta
dans l’épigraphie des 1111 colonzae Cirtenses (*). Pour l’expliquer, il ne
suffit peut-être pas de faire appel à la politique colonisatrice de
P. Sittius et aux assignations de terres dont auraient bénéficié les
indigènes (5).
Ce phénomène onomastique est d’une telle ampleur
qu'il ne se laisse comparer qu’à la vogue exceptionnelle du nom
d’Aurelius au début du 111° s.
Mais celle-ci résultait normalement
de l’application de I’ Edit de Caracalla. L’engouement des indigènes
pour le nom de Sittius, aussi bien d’ailleurs que le succés du systéme
(1) Sur le dieu Sarnus, cf. SUÉTONE, De rhet., 4; SAMBON, Monn. ant. Italie, 1906, p.
378 sq.; Fasciaro-LECLANT, Notes sur les types monétaires présentant une figure imberbe à
cornes de bélier dans M.E.F.R., LXI, 1949, p. 32 sq. et J. HEURGON, /.l., p. 12 et n. 26
(qui donne les références ci-dessus).
(2) Cf. MüLer, Num. Afr. anc., Numidie, pp. 42-43, n° 55-57 ; J. MAZARD, Corpus
nummorum Numidiae Mauretaniaeque, 1955, p. 51 sq., n°t 90-92. L”effigie d’Ammon à
cornes de bélier, fréquente sur les monnaies de Cyrénaique mais absente des monnaies de
Byzacène et de Zeugitane, se trouve également sur une monnaie de bronze dans l’interrègne Bocchus III - Juba II (MÜLLER, Suppl., p. 73 et pl. III, n° 17a) et sur une monnaie
de bronze de Juba II (J. Mazarp, dans Rev. numism., X, 1947, pp. 31-37).
(3) J. Heurcon, La lettre de Cicéron à P. Sittius (Ad. Fam., V, 17) dans Latomus, IX,
1950, p. 369 sq. et Les origines campaniennes..., l.l., p. 8-9.
(4) Voir H. G. PrLaum, Remarques sur l’onomastique de Cirta dans Limes-Studien, Schriften
des Inst. für Ur- und Frühgesch. der Schweiz, XIV, 1959, p. 132 ; Remarques sur l’onomastique
de Castellum Celtianum dans Carnuntina, Röm. Forsch. in Niederösterreich, III, 1956, p. 127;
L. TEUTScH, Das römische Städtewesen in Nordafrika, Berlin, 1962, p. 65 sq.
(5) Comme le font H. G. PrLaum, /./., p. 127 et J. HEURGON, /.l., p. 22, n. 86.
Página 39
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L’ECHELLE
d’administration de l’État sittien — succès affirmé par sa longue
survivance
en
dépit
de
son
caractére
parfaitement
aberrant —
ne peuvent vraiment s’expliquer que par l’adhésion de la population
a une politique.
Faute de documents, nous connaissons mal le
détail de l’œuvre des Sittiani dans l’État cirtéen. La stèle dédiée au
grand dieu des Africains par Q. Publicius Sarnus permet peut-être
de lever un coin du voile et d’entrevoir une politique de compréhension et d’adhésion mutuelles, les italiens immigrés adoptant
sans peine un culte africain extérieurement très proche du leur, les
numides enrichissant leurs propres conceptions spirituelles par des
emprunts aux Campaniens.
Il peut paraître aventureux de tirer
de telles conclusions d’un seul document, qui après tout ne constitue peut-être qu’un exception. Je ne le crois pas.
Car à cet exvoto sittien font écho les nombreuses stèles tidditaines sur lesquelles
des indigènes ont fait graver le motif de l’échelle emprunté aux
Campaniens.
Ces conclusions, qui débordent un peu le cadre de notre recherche,
devraient-elles être rejetées? Il n’en resterait pas moins sur le plan
religieux l’étonnant succès d’un symbole étranger qui, lui, ne s’explique que parce que ce symbole, l’échelle, matérialisait en quelque sorte la croyance des numides en une ascension des âmes vers le
monde astral, séjour paradisiaque des dieux et des élus.
L'hypothèse — vraisemblable, me semble-t-il — d’un lien direct
entre l’importation en Numidie du symbole de l'échelle et l’arrivée
des Sittian vient de recevoir d’une découverte récente et encore
pratiquement inédite une intéressante confirmation.
En dehors du
lot cirtéen, représenté par les stèles de Tiddis et une stèle de Tigisis,
l'échelle ne se retrouvait jusqu’à ces derniers temps que sur un exvoto de Bir-Derbal, près de Ghardimaou.
Celui-ci perdait du fait
de son isolement une grande part de sa valeur historique.
Or on
vient de découvrir près de Béja, à El-Afareg (1), cinq nouvelles
stèles à Saturne, dont trois portent le symbole de l’échelle en pendant à celui de la palme, exactement comme à Tiddis et en liaison
directe avec la mention épigraphique du bonus dies sollemnis de l’initiation (?)
s’ajoute
(Pl. XII, figs.
13-14). Au lot cirtéen de Tiddis-Tigisis
désormais le lot de Bir Derbal- El Afareg.
Et il n'est pas
(1) Cf. supra, p. 229, n. 2.
(2) Comme nous le montrerons ailleurs dans un livre, qui paraîtra prochainement.
Página 40
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)sans intérét de remarquer deux choses: d’une part que Bir Derbal
est situé a proximité de Szmitthu (Chemtou) qui parait avoir été
placé sous le patrocinium de Sittius (1) avant de recevoir une colonie
augustéenne (7) ; d'autre part que parmi les dédicants d’El Afareg
se rencontre un C.Iulius Sarninus, dont le nom rappelle la politique
de promotion indigéne de César ou d’Auguste et que son cognomen
met en rapport avec le fleuve de Nucérie et le dieu fédéral de la
confédération nucérine.
Ainsi des deux sites
qui
constituent ce
groupe tunisien surgit une triple indication qui vient 4 point nommé
renforcer la vraisemblance de notre hypothèse sur l’origine campanienne et sittienne du symbole africain de l’échelle.
*
k
x
Dans cette période d'intense fermentation religieuse, qui se situe
entre le milieu du 1* s., av. J.-C. et la fin du 1€ s. ap. J.-C., où s’affirment a la fois un vif souci de vie intérieure et une grande curiosité
des problèmes du monde et de l’au-delà, nous voyons donc les
croyances des Africains relatives à la destinée des âmes se préciser
et s'enrichir au contact d’influences extérieures diverses, bien que
toutes issues de la même source gréco-orientale.
Mais toujours, 1l
faut le noter, dans le cadre de leurs traditions propres, c’est-à-dire
sous l’égide de leurs divinités « nationales », Ba‘al-Saturne et Tanit-
Caelestis. Dans ce cadre, qui à certains égards peut paraître étroit,
Afrique n'échappe donc pas au grand mouvement spirituel qui
anime le monde méditerranéen aux environs de notre ère.
Si pour finir, nous nous transportons en pleine époque romaine,
c'est pour constater que sur des stéles, que des critères purement
formels,
mais valables — onomastiques,
stylistiques ou
autres —
(1) Les limites de la principauté de Sittius sont mal connues, en particulier du côté de
l'Est. Son autorité s'étendait certainement jusqu’à la côte et probablement sur une
bande de l’arrière-pays qui allait jusqu’aux frontières de l’Africa vetus. M. GRANT,
From Imperium to Auctoritas, 1946, pp. 178-181, se fondant sur l'interprétation d’une
légende monétaire, a cru pouvoir placer Simitthu sous le patrocinium Sittii ; voir là-dessus
les réserves de L. TEUTSCH, op. l., p. 117. Reste le texte d’Appien, IV, 54, d’après lequel
Sittius reçut non pas toute la Numidie, dAAd tO xgdtiotov adtijc.
(2) Sur la colonia Iulia Augusta Numidica Simitthensium, dont le nom marque bien l’appartenance au royaume de Numidie, voir S. GseLL, Hist. Anc. Af. d. N., VIII, p. 169 ss. ;
et L. TEUTSCH, op. l., p. 171.
Página 41
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)LE SYMBOLISME DE L’ECHELLE
permettent de dater des 11°-111® et parfois Ive s. ap. J.-C., la symbolique a, somme toute, peu évolué.
Les symboles mis en place ou apparus au cours de la période
précédente subsistent.
Toutelois, seule l’échelle garde à la fois sa
signification et sa place pendant toute l’époque romaine dans une
région, il est vrai, bien délimitée ; alors que les autres, s’ils conservent
l'essentiel de leur valeur, finissent cependant par sortir de leur domaine propre et en quelque sorte par s’objectiver.
C’est seulement dans la région très punicisée de Mactar, AinBarchouch, La Ghorfa, Hr-el-Left que des stèles, qui pour certaines
datent du 11% s. mais qui toutes se rattachent directement à la
tradition néopunique, ont conservé l’ensemble des symboles qui
illustraient par leur disposition zonale la croyance en un pélerinage
des âmes dans les régions supra-terrestres. A la même région appartiennent d’ailleurs les seules stèles à inscription latine, qui présentent
les dauphins (ou poissons) et les colombes évoluant en registres
superposés entre le dédicant et les astres, lieu du séjour céleste de
Saturne: un ex-voto du vicus Maracitanus (+) qui commémore le
dies bonus, c’est-à-dire le jour heureux de l'initiation d’un indigène,
nommé Gila; une stèle funéraire d’Hr-el-Left qui rappelle le souvenir d'un ménage berbère (2).
Il ne faudrait pas croire qu’ailleurs la croyance dans l’immortalité astrale et l’anabase des âmes a disparu à l’époque romaine.
Elle subsiste intacte, et pas seulement chez les dévots de Saturne,
jusqu’à l’orée de l’époque chrétienne.
Les principaux symboles
chargés de les évoquer restent toujours les mêmes ; ils se sont simplement dissociés. Ici, à Lambafundi (*), on n’a reproduit que des
dauphins astronautes transportant l’âme,
habillée en petit génie
alle. Là, à Khenchela (4), des colombes seules évoquent soit l’âme
elle-même,
soit
le véhicule de l’âme dans son périple
aérien.
Ailleurs encore (5), c'est une barque qui remplit le même office.
Leur symbolisme particulier s’est chargé d’une valeur plus générale.
(1) Ch. SAUMAGNE, dans Rev. Tun., 1941, pp. 248-9, n° 12, fig. 3, f.
(2) G. Ch. PicarD, Religions de l’Afrique antique, p. 145, fig. 14.
(3) Stèle inédite, qui sera publiée dans Saturne africain, Monuments, 11, Lambafundi.
(4) A Khenchela
: voir Sat. Afr., Mon., 11.
(5) Au Bou-Kournéïn: P. GAucKkLER dans Nouv. arch. miss., XV, 1907, p. 382, n°
184; pl. XI, fig. 2.
Página 42
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Autre changement intéressant. Parmi les symboles qui désormais
rencontrent le plus de faveur, on trouve surtout l’arbre de vie, la
palme, la couronne, ou bien la grenade, la pomme de pin et le
lotus, c’est-à-dire ceux qui associent le theme de l’immortalité à
ceux de victoire et de fécondité.
Dans l’Afrique romaine, sous l’égide de Saturne, le sort des âmes
reste donc une préoccupation majeure, mais il n’est plus seulement,
comme il l’était dans la tradition gréco-punique, lié à un pélerinage
nécessaire 4 une purification absolue dans les régions supra-terrestres,
il est maintenant associé d’une part 4 une théologie de la Victoire,
d’autre part à une garantie de Fécondité, qui reflètent une orientation différente de la pensée, imprimée sans doute par l’influence
de Rome.
Marcel LEGLAY.