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Louis Gernet
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Année 1951, Volume 6, Numéro 1
p. 37 - 44
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)ESSAIS ET MISES AU POINT
En relisant P.-M. Schuhl
Il n’y a pas lieu de donner une analyse intégrale d’un ouvrage * qui, paru
il y a quinze ans, a nécessité et mérité une seconde édition. Mais celle-ci ne
comporte pas seulement, en appendice, une série de compléments bibliographiques qui permettent souvent de « faire le point » des études multiples où s’alimente la réflexion de l’auteur, elle comporte aussi une préface
qui donne l’occasion de revenir sur certains des problèmes posés.
Au surplus, elle ne laisse pas de condenser la thèse, de la rendre ainsi plus
saisissable. On connaît la « manière » de Schuhl : elle est assez ondoyante ;
elle est curieuse de toutes sortes de réalités, on pourrait dire de tous les éléments d’une civilisation qui, tous en effet, peuvent étre en rapport — et sont
mis ingénieusement en rapport — avec le développement et les formes de
la pensée ; retenant successivement, d’une histoire en lambeaux comme celle
de la science et de la philosophie grecques avant Platon, les moments et les
aspects qui sont significatifs pour le dessein.de l’auteur ; docile toujours à
la donnée historique et procédant par « touches » qui pourraient sembler
parfois discontinues. Il n’était pas mauvais que fussent groupés, comme ils
le sont maintenant, les thèmes principaux de la recherche.
Pour orienter, il suffira de rappeler la disposition générale de 1 Essaí. Les
deux premiers livres ont pour objet certaines formes ou aspects de la pensée
religieuse aux âges les plus anciens, en particulier les pratiques et croyances
(imprécation, ordalie, divination, etc.) qui attestent des représentations et
des mécanismes mentaux du même ordre que ceux qui sont communément
qualifiés de primitifs ou d’archaïques. Tel est, pour la Grèce, « mère de la
raison », le point de départ. Les deux livres suivants sont consacrés aux
1. Prerre-Maxme Scuunt, Essai sur la formation de la pensée grecque. Introduction à une
étude de la philosophie platonicienne, 2e édition, Paris, Presses Universitaires, 1949, xxırı482 p.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)débuts de la philosophie et de la science, où se manifestent deux courants :
lun, dirigé vers une mentalité positive, avec les Milésiens ; l’autre, plus ou
moins apparenté à certains mouvements religieux de l’époque archaïque
(mystères de tous ordres), avec le pythagorisme. Cette opposition se prolonge, non sans un effort de synthèse, chez les philosophes présocratiques
de la dernière génération. Le livre V concerne le « siècle de Périclès » où, en
accord avec le progrès des sciences exactes et des techniques, c’est un « âge
des lumières » qui semble s’épanouir ; mais un contre-courant se dessine à
la fin du ve siècle, une réaction fidéiste et mystique. Au sommet platonicien,
la pensée philosophique se constitue par une synthèse et Platon n’abandonne
rien d’un passé intellectuel très complexe : chez lui, l'esprit scientifique et
l'esprit religieux non seulement coexistent, mais s’accordent.
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Résumé sans doute nécessaire. Mais un résumé peut être trompeur. Celui-ci
fait saillir des oppositions trop schématiques. Surtout il donnerait l’idée
d’un développement de la pensée qui ne procéderait que de la pensée ellemême. Or la question de ces conditionnements tient une place considérable
dans l’ouvrage de M. Schuhl : c’est à celle-ci qu’on s’attachera.
A vrai dire, il y a plusieurs problèmes. Dans la conception même del’ Essai,
il y en a au moins deux. D’abord, comment s’est constituée la pensée dite
rationnelle, telle qu’elle se manifeste en Grèce pour la première fois dans
"histoire de notre humanité. Ensuite, comment le platonisme, considéré
comme l’épanouissement le plus complet de la philosophie grecque, participe-t-il des éléments divers et, en apparence, contradictoires que nous pouvons repérer avant lui. Pour l’une et l’autre question, M. Schuhl fait état
de la donnée sociale. Peut-être pas autant qu’on le voudrait pour le platonisme lui-même (qui, au surplus, figure en conclusion). Il serait banal de rappeler que le souci « politique » est au centre de la philosophie de Platon :
quelle signification peut-on attribuer à ses intentions de réforme sociale,
voire dans quelle lignée le situent-elles ? et dans quelle mesure contribuentelles à orienter sa pensée métaphysique et même religieuse ? Mais ce sont
d’autres aspects que M. Schuhl considère.
Retenons d’abord un des sujets de réflexion qui peuvent le plus nous intéresser ici. A propos de Platon justement, l’auteur nous parle (p. xx et suiv.)
d’une «limitation de la pensée antique » : c’est un fait que le monde grec n’a
pas connu le machinisme, auquel des tendances d’esprit n’étaient pourtant
pas contraires dans le principe ; c’est un autre fait qu’en fin de compte, et
avec Platon singulièrement, la pensée antique s’est engagée dans la voie
d’une dialectique qui écarte, ou qui limite à l’extrême, l'emploi d'une méthode expérimentale. Il est évident qu'entre les deux faits il y a corrélation.
Mais là-dessous, les questions se pressent, l’une pousse l’autre. L’ Essai ne
manque pas d'indications qui les éclairent ou de suggestions qui permettent
de les cerner.
D'abord, tenons compte de l’histoire proprement dite. Il faut savoir reconnaître les contingences ; et savoir aussi qu’elles ne font pas tort à l’intelligence des tentatives ou des constructions humaines, et qu'il s’en faut même
du tout puisqu'elles peuvent offrir, à la rencontre, l’équivalent d’une expé-
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)rimentation. La perspective d’un développement technique — avec tout
ce qui pouvait s'ensuivre — il est possible qu’elle ait existé, mais un moment
et localement. M. Schuhl insiste tout ensemble sur le caractére positif de la
spéculation chez les Milésiens, sur les préoccupations pragmatiques de leur
philosophie, et sur l’intensité de la vie économique du milieu ionien où l’on a
au moins l’impression qu’un développement comparable à celui des cités oceidentales de la fin du moyen âge aurait pu se dessiner. Et à l’époque dite archaique, c'est l’Asie mineure, à bien des égards, qui donne le ton à la Grèce.
Or le monde ionien a été ruiné par la conquête perse. ll avait pu s’accommoder
du protectorat lydien : il en était même résulté une espèce de symbiose qui ne
pouvait que profiter à l'échange des denrées et des connaissances ; l'esprit
ionien de l’historia, de la «recherche » en tous domaines, n’en avait été que
renforcée. Avec les Perses, c’est une autre histoire. Et puis, il y a la coupure :
quand !’« Asie » pourrait rentrer dans le circuit hellénique, il est trop tard ;
les jeux sont faits, la Grèce a pris son orientation, et Péclipse qu'a subi le
monde asiatique n'est pas pour valoriser l'expérience humaine qu'il avait
peut-être été en train de faire : chez Hérodote, l’Ionien c’est le Levantin.
Mais tout n’était pas dit encore. Le « blocage mental » n’était pas une fatalité. Dans la Grèce classique elle-même, des possibilités subsistaient. Et pour
comprendre qu’elles n’aient pas joué, il faut tenir compte, comme M. Schuhl
nous y invite, de bien des aspects d’une psychologie collective, c’est-à-dire
d’une très complexe réalité sociale.
Il y avait des possibilités : témoin cet état d’effervescence intellectuelle qui
apparaît dans l’ Aufklärung du ve siècle, telle que l’ Essai nous le restitue.
Peu de milieux humains, à bien des points de vue, ont été plus favorables à
un mode de réflexion d’où une science moderne aurait fort bien pu sortir :
aucune tradition contraignante, aucun engourdissement de la pensée, mais
au contraire une liberté et une ingéniosité toujours disponibles et, bien mieux
encore,
un extrême intérêt porté à la technique en tant que telle ; car il est
bien remarquable que, dans cette civilisation industriellement stationnaire,
la notion de techné, à tous les plans, ait un rôle intellectuel aussi central et
constitue une véritable catégorie. Il y a, d’autre part, des réalisations assez
indicatrices, comme la médecine des ve et ıv® siècles, et déjà la spéculation
méthodologique à quoi elle donne lieu, et même la pensée expérimentale qui
: allait s’y attacher à l’époque alexandrine. Il y a bien plus probant encore :
non pas seulement des tätonnements et des ébauches de physique (et d’une
physique spécialement accordée, chez un Archytas, à l'invention mécanique),
mais le cas admirable sur lequel on n’insisterait jamais assez, à la fois parce
qu’il est isolé et parce qu'il a une valeur d'expérience sans réplique — le cas
Archimède : la preuve que la physique mathématique pouvait naître, c’est
qu’elle est née.
Le fait d’ensemble, qui est le fait négatif, n’en est que plus saisissant. Puisque nous sommes dans le plan de la pensée spéculative et qu'on y a affaire à
un monde plus ou moins professionnel — d’ailleurs passablement hétérogène
— on cherchera la « cause prochaine » dans certaine tendance ou dans certain
aspect de ce monde, finalement prédominants. M. Schuhl « retrouve » ici
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)«Vinfluence de Platon ». Il va de soi que, pour lui, cette influence a fixé un
état, plutôt qu’elle ne l’a déterminé ; et, tout autant, que l’attitude de Platon ne résulte pas d’un décret arbitraire: en fait, la précellence conférée à la
théorie est conforme à toute une tradition qui remonte sans doute très haut,
peut-être à une préhistoire où l'initiation a pu précéder l’enseignement, et la
vision « mystérique » l'intuition intellectuelle. Le livre de M. Schuhl laisse
bien apercevoir ce courant de pensée qui, issu de certaines formes religieuses,
débouche dans la philosophie. Il indique même que le rationalisme grec luimême ne laisse pas d’en participer. Mais il y a, bien entendu, la contre-partie : justement parce qu'il est dans cette veine de pensée, et par son aspiration comme par ses refus, le platonisme ne pouvait favoriser l’éclosion d’une
science de la nature au sens moderne.
Mais cette tendance devenue prédominante, c’est dans un ensemble social
qu’elle agit. Ensemble où on serait peut-être bien en peine de dénoncer le fait
dominateur : tous les facteurs qu’on pourrait songer à isoler sont en relation
réciproque. Très justement, M. Schuhl note que l’état d’esprit symbolisé par
Platon peut être mis en rapport avec la structure d'une société fondée sur
l'esclavage. Est-ce le fait de structure qui est déterminant dans le complexe
social et intellectuel ? Pour qu’il le fût, il faudrait qu’il apparüt comme une
donnée primaire. Mais on a pu signaler, à l'époque archaïque, l'existence
d'une main-d'œuvre libre qui paraît assez abondante ; même dans lAthènes
du ve siècle, elle tient encore une assez large place (une place qui décroit au
ıve). Et quand on dit que l'esclavage est une pièce maîtresse de l’économie
antique, cela ne va pas, pour la Grèce, sans réserves graves. Au surplus, il
faudrait tenir compte des conditions où le travail servile est utilisé : il y a une
activité artisanale et commerçante de l’esclave plus ou moins autonome.
Dira-t-on que l'esclavage était imposé par l’état de la technique ? De fait, il
est justifié, dañs le finalisme aristotélicien, par la nécessité de l’« outil animé ».
Mais l’inverse peut être vrai aussi : il y a des inventions, comme celle du moulin à eau, qui n’ont pas eu de suite parce que — l’esclave étant là — elles ne
paraissaient pas présenter d'intérêt. D’autre part, l'état de la technique ne
s'imposait pas comme une donnée immuable : on a vu que le milieu intellectuel était hautement favorable à son développement. Et ce ne sont pas non
plus les conditions générales de l’économie qui devaient le stopper : il y a au
ve siècle, et peut-être plus encore au rv*, un commerce maritime très actif et
assez étendu ; seulement, on ne voit pas que l’appel à la production qui, à
d’autres époques, a pu être déterminé, ait incité en l'espèce au progrès industriel.
Tl faut aller plus profond. Si l’homo œconomicus a naturellement sa place
dans l’antiquité grecque, c’est plutôt en marge de la cité. Réserve faite d’une
agriculture médiocre, le citoyen participe peu à la direction des activités
économiques. Nous entrevoyons par hasard un type de fabricant avisé, c’est
le père de Démosthène : il est assez menu et il fait l’effet d’être assez isolé ;
les petits industriels dont se gausse Aristophane utilisent leur petite aisance à
faire carrière dans la politique. Le commerce et la banque sont le plus souvent aux mains d’étrangers. D’une manière générale, les intérêts du citoyen
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)ne sont pas tournés vers l’économie ; et, quoi qu’on ait dit, opposition à la
« chrématistique » chez les philosophes ne peut être que significative. De
même que certain idéal d’ascétisme est en rapport avec une consommation
de bas niveau et de peu d’exigence. Le climat social qui, en Grèce classique,
n’est pas favorable à une économie progressive ne l’est pas non plus à l’activité technique qui pourrait la promouvoir, mais qui est l’objet d’un mépris
plus ou moins accusé. Il faut bien reconnaître qu’une psychologie collective
comporte des « options ». M. Schuhl prononce le mot : c’est justement celui
qu’employait Mauss pour définir l'élément en quelque sorte individuel d’une
civilisation. Dans le cas hellénique, il faut avoir égard à une certaine direction
de l'intérêt chez le membre actif de la cité — à cette attitude qu’on dirait
quasi nobiliaire. On entend bien qu’un tel élément doit pouvoir lui-même se
comprendre : c’est dans la constitution même de la société « politique » qu’il
faudrait en chercher l’explication ; on veut dire seulement que, là encore,
c’est l’« homme total » qu'il y a lieu de considérer. Et de considérer non pas
comme une donnée brute, mais comme une réalité historique qui s'est affirmée
et accentuée au cours de ce qu’on appelle la grande époque. Le Platon des
Lois, l’Aristote de la Politique mar queraient le terme d’un développement —
un terme qui est une impasse : la législation solonienne avait témoigné d’un
tout autre esprit, et on n’oubliera pas le témoignage capital d’Herodote et de
Strabon sur l’estime, au moins relative, où les « arts mécaniques »avaient été
tenus à Corinthe.
*
x
Un autre ordre de question est celui qui concerne les débuts même de la
pensée scientifique et philosophique. Retenons encore là-dessous les enseignements — et tout autant les indications — qu'on peut trouver dans I’ Essai. La réflexion portera d’abord sur ce que le fait grec a d’original dans l’histoire de la science proprement dite. Les Grecs inventeurs de la science, qu’estce à dire ? Ils ont hérité beaucoup
; ils ont pu profiter non seulement d’un
vaste savoir technique, mais d’une élaboration intellectuelle à laquelle ce
savoir avait été soumis. Mais ils ont apporté une chose radicalement neuve.
Dans l’ordre des mathématiques, qui sont la science grecque par excellence,
la démonstration rationnelle se substitue à une généralisation encore empirique, c’est 14 une vérité historique que, depuis Tannery et Milhaud, on a pu
compléter et nuancer, mais c’est une vérité historique. Plus encore : dans tous
les domaines, c’est l'ambition d’une science explicative qui apparaît pour la
première fois ; car, pour chimériques que puissent être les explications (et il
s’en faut qu’elles le soient toujours), elles présentent un caractère différentiel,
pour une bonne part, de la pensée présocratique, elles ordonnent la matière
du savoir suivant des rapports purement intellectuels, dans un espace et un
temps homogènes, et sans l’intervention concrète d’aucuns numina étrangers
à sa donnée.
Quelles conditions assigner à ce fait capital ? Une, d’abord, en quelque
sorte négative. Pour que fût tentée aussi intrépidement une interprétation
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)du monde d’un pareil type, il a fallu que les esprits fussent libérés de certaines
contraintes ou de certaines suggestions. Le génie individuel n’y suffisait pas,
sans ce qu’on appellerait vaguement l’ambiance et que M. Schuhl définit en
termes brefs, mais pertinents, au moment où il commence le tour des questions : il note que la conception inédite qui caractérise l’hellénisme par contraste avec des civilisations voisines et d’ailleurs très riches « vaut... pour
toutes les manifestations de la pensée, dont l’histoire. est celle d'une laicisation, ou plutôt d’une désocratisation progressive ». Et il y aurait largement
à dire là-dessus puisque c’est toute une psychologie collective, à tous les
niveaux ou à tous les plans, qui est intéressée ; ajoutons que la marque nationale est assez précoce, car on peut parler d’une liberté d'esprit homérique.
Voilà ce qu’on retiendra d’abord, en effet. Mais, dans le même moment,
Pauteur parle d’une espèce de continuité entre le mythe et le logos ; et toute
une part de son essai vise justement à montrer que les formes « religieuses »
de la pensée ne précèdent pas seulement les formes «rationnelles », elles y préJudent ; à l’occasion, elles s’y transposent. Ici un gros problème pour l’historien.
L’effort d'explication dite scientifique ne se produit pas, on l’entend bien,
arbitrairement et comme en l’air : il est en rapport avec des activités humaines et, au point de départ, il est suscité par des questions qui relèvent de
la pratique ; cela a été vrai en Grèce des mathématiques elles-mêmes, M.
Schuhl le rappelle à l’occasion, et on trouverait le symbole de cette vérité
dans des anecdotes même légendaires comme celle du « problème de Délos »
ou de la duplication du cube, au bout duquel il y a eu l’étude des sections
coniques. Sur quoi, ne retenant des conditions de la pensée scientifique que
cet élément négatif de libération qui est apparu d’abord, on sera tenté d’isoler
radicalement cette forme de pensée des fonctions humaines avec lesquelles
elle peut être en opposition et qui, elles, procèdent très directement d’une
psychologie collective où s’alimente le « mythe ». Dans un vigoureux article
où il sentait le besoin de limiter son « sociologisme », Charles Blondel a tracé
naguère la démarcation entre l’activité mentale d’un homo sapiens qui dépend
étroitement de ’homo faber et qui se constituerait en dehors de la suggestion
sociale, et celle d’un homo politicus, essentiellement religieux, dont la pensée
n’a de sens qu’à l’intérieur d’une société et d'existence même que par rapport
à elle. Le fait grec nous donne l’occasion de nous interroger sur ce dualisme.
D'une part, il est la preuve éclatante que ce dualisme existe en effet. Pour
mieux dire, c’est la Grèce qui l’a inventé : la fonction de connaissance que
nous qualifions d’objective, c’est par elle qu’on en reconnaît dans l’histoire la
nature originale, en même temps que la première manifestation. Mais ce
constat va assez loin : il prend valeur d’expérience humaine quand on s’avise
que, justement, les acquisitions techniques sans lesquelles la science n’aurait
pu démarrer ne sont pas le lot de la! Grèce elle-même, qu’elle les a reçues d’ailleurs, qu’elle ne les a guère fait progresser — l’a veu est d'importance — et
que, néanmoins, la transmutation s’est faite, que la qualité du savoir qui pouvait s’attacher aux différentes espèces de la physie est devenue tout autre.
Cette nouveauté ne s’est pas produite par le simple jeu de l’activité technique
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)puisqu’elle ne s’était pas produite ailleurs, au même degré de cette activité :
la question de ses origines se pose à part, 'homo faber n'est pas seul en cause.
Or une donnée d'importance est impliquée dans le propos même de I’ Essai, et elle est imposée, en effet, par l’histoire : la « formation de la pensée
grecque », c’est celle de la science et de la philosophie. Nous distinguons entre
les deux : les Grecs, assez longtemps, n’ont pas distingué ; cette division du
travail mental n'existe guère avant l’époque hellénistique. On dira que la
science ne s’est pas encore « dégagée » de la philosophie : c’est une traduction ; il y en a une autre qui est tout aussi justifiée, c'est que les deux sont
solidaires dans leur principe et que l'esprit dit rationnel qui les caractérise
également suppose des conditions qui leur sont communes. Ne voyons pas
dans cet esprit quelque chose de neutre ou de négatif : dans toute démarche
de ’humanité, il y a de l'aventure ; on sent que celle-là n’a pu avoir lieu sans
une espèce de fermentation : l’ardeur qui anime les cosmologies les plus ambitieuses et la spéculation la plus abstraite, c’est la même qui faisait éclore
l’idée de la science. Voilà pourquoi, dans l'étude de l’invention qui plus que
tout exprime l’hellénisme, c’est la philosophie qu'il faut regarder.
Elle est multiple, et M. Schuhl en respecte les diversités : ses tendances
ne sont pas les mêmes chez les premiers Milésiens, chez les Éléates, dans le
pythagorisme. Mais un même sens s’y reconnaît, elle est partout, vis-à-vis du
monde, prise de conscience intellectuelle : on peut considérer, d’ensemble, ses
antécédents et son monde d’apparition. Un thème s’impose ici : « de la religion à la philosophie ». Cornford en avait traité, sous ce titre même, il y a
bientôt quarante ans. M. Schuhl en traite aussi, à sa manière qui est autre :
sans nier le lointain héritage de pensée qui était apparu dans la préhistoire
des catégories, il s’intéresse surtout aux rapports proprement historiques,
c'est-à-dire immédiats, il cherche le joint. Il se trouve que l'effort est singulierement heureux qui porte sur l’École d’Elée : réussite paradoxale, d’autant plus suggestive ; apparemment génante d’ailleurs, puisque l’éléatisme,
par la naïveté de son exigence logique, était bien capable de faire « blocage »
lui aussi et à tout jamais, mais, replacé dans son contexte, on voit qu'il a eu
la double vertu de fonder l’objet en vérité et de susciter l'obstacle qu'il fallait
franchir (pensons, sur un autre plan, au scahdale de la découverte des « irrationnelles »). Or M. Schuhl rétablit d’abord la continuité entre Xénophane et
Parménide : le déisme du premier introduit à cette « méditation sur l’éternité de l’être» qui est le propre du second: chez Parménide, en effet, on voit
«la ponsée logique se dégager avec la netteté qui marque l'apparition dans
l’eau-mére d’un pur cristal aux arêtes rudes ». Quand à Xénophane, chez qui
se produit la « première péripétie philosophique », il représente un premier
moment de la « transposition » : la dialectique qui fait apparaître chez lui le
divin en soi suppose les expressions du divin qu’elle nie et dépasse. Rien d'étonnant à ce que certaines au moins de ces expressions apparaissent souvent dans la philosophie comme un langage à la fois disponible et nécessaire :
la « démone » de Parménide perpétue tout un legs de représentations religieuses, d’antiques notions du divin ou du sacré se prolongent souterrainement chez les Milésiens eux-mêmes, et c’est une image de numen authentique
que cette Diké ou « justice » cosmique qui certes joue son rôle chez Parmé-
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)nide encore, chez Anaximandre, chez Héraclite, et dont on n’oubliera pas
qu’elle est aussi figure orphique par excellence. Mais langage consciemment
utilisé, autrement dit, métaphore ; en fait, on est bien maintenant à un autre
niveau de l’explication ; seulement il n’est atteint qu’en partant du précédent. Si la condition essentielle de l’intelligibilité historique c’est de saisir
à la fois la continuité et le passage, on peut dire qu'il y est satisfait.
Mais reste la question dernière : d’où vient qu’est apparu, en Gréce, le
mode « rationnel » de pensée ? Devant une de « ces révolutions mentales
par quoi l'humanité est promue à un nouvel état », en l'espèce le fameux «miracle grec », M. Schuhl estime que nous constatons plutôt que nous n’expliquons. Insuffisance d’information ou impossibilité en droit ? L’auteur se
réfère à une formule de M. Koyré: «Il est impossible, en histoire, d’évacuer
le fait et de tout expliquer ». Mais, dans le cas présent, la notion de fait est
peut-être équivoque. En tout cas, à propos d’un problème qui reste capital,
on voudrait au moins insister sur quelques notations de 1’ Essai : elles intéressent la « sociologie de la connaissance » ; elles intéressent la connaissance
de Phomme même. A plusieurs reprises, M. Schuhl signale une solidarité
entre diverses fonctions : c’est un même type de pensée qu’on voit s’affirmer
dans la représentation du monde, dans l’organisation de la cité, dans l’établissement du droit, dans l'institution de la monnaie d’État. L'innovation
intellectuelle ne peut pas être considérée à part ; elle semble même spécialement en corrélation avec cette nouveauté énorme de la polis que rien ne caractérise plus que l’idée du gouvernement des hommes par les hommes et la
conscience qui en a été prise en Grèce, la réflexion libératrice qui n’eût pas
été possible dans un autre milieu l’a été dans un monde où l’opposition de la
«loi» et de la « nature », bien avant d’aboutir à une antithèse provocante,
était comme une donnée implicite de la pensée sociale. Au surplus, l'intention
de M. Schuhl est de définir une nature historique de la raison, ce qui revient à
la situer dans un ensemble intellectuel, mais aussi dans une société vivante.
Par rapport au platonisme qui lui donne son centre de perspective, il la définit
«ce qui transcende l’opposition (entre les deux tendances maîtresses qui ont
été distinguées) par un mysticisme logique et positif ». C’est lá prolonger
d’une façon singulièrement suggestive l’observation qu’on a pu faire d’une
continuité entre la mystique religieuse et l’entreprise philosophique ; mais
une autre réflexion rejoint celle-là, c’est que le mouvement de la pensée grecque est « un effort... pour dominer victorieusement des oppositions internes
portées à leur paroxysme ». Oppositions internes : il y en a d’autres que celle
d'une pensée gratuite ; on se demandera si, dans leurs origines et dans leur
développement, les sociétés grecques n’ont pas fourni le terrain favorable ou
nécessaire. Retenons en tout cas cette idée d’une raison humaine qui est tension, création continuée — et peut-être, par là même, précaire.
Louis GERNET.