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Max Caisson
Une matière a philologie : e fasgiole
Pagination originale : p. 135-144
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Dans une étude publiée par la revue Études corses, j'ai naguère essayé de montrer comment
une apparente homonymie, difficilement explicable par les moyens classiques de l'étymologie
historique, était finalement réductible par une exploration sémantique analogue à celle que
pourrait pratiquer un psychanalyste sur les éléments d'un récit de rêve. Se dévoile ainsi la
cohérence onirique de la culture à son premier niveau, celui qu'on désigne parfois du terme de
« culture populaire » et qui est celui par lequel le monde s'ordonne d'abord. Cette cohérence
se révèle mieux encore par les étymologies d'affinité, plus abondantes qu'on ne l'a, un temps,
pensé. Le terme même d'« étymologie des affinités », proposé par Tzvetan Todorov à la place
de celui d'« étymologie populaire », signale cet élargissement. Mais la notion d'étymologie
populaire, telle qu'on la trouve chez Saussure, recouvre déjà deux mouvements distincts : celui
où la ressemblance des signifiants détermine une contamination des signifiés (cf. le fameux
exemple saussurien, « la muraille décrépite », ou le cas de « souffreteux », cité également
par Saussure), celui où l'affinité des signifiés a comme résultat une déformation du signifiant
{« choucroute », « calfeutrer », « gourmet », etc.). Il n'est pas rare, bien entendu, que ces
deux mouvements jouent en méme temps : c'est bien ce qui se passe pour « gourmet »,
et, probablement, pour « souffreteux ». Mais c'est le deuxième type qui m'intéresse ici
particulièrement, dans la mesure où, par la voie, entre autres, de données langagières, c'est
la cohérence secrète d'une culture, disons mieux : d'une pensée, qu'il s'agit d'atteindre. Car
ce qu'on appelle aussi folklore, d'un terme malheureusement bien galvaudé, est d'abord une
pensée.
La langue corse, qui n'a pas encore intériorisé les exigences d'unité, de fixité, d'univocité des
langues officielles, offre, mieux sans doute que le français, des occasions de saisir in statu
nascendi des phénomènes tels que ceux que je viens d'évoquer. C'est le cas pour l'attraction
que semble subir, en corse, le mot fasgiola (« faîne », mais aussi « châtaigne rôtie ») de la part
de fasgiolu (« haricot »). A vrai dire, cette attraction ne paraît concerner fasgiola que lorsqu'il
a le sens de « châtaigne rôtie », « marron grillé ». Dans l'acception « faîne », le terme est plus
rare et cède la place, le plus souvent, 4 d'autres formes dont on verra un exemple plus bas.
Dans l'acception « châtaigne rôtie », la forme la mieux attestée est bien fasgiola, ou plutôt, au
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Les émotions
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Max Caisson
Une matière à philologie : e fasgiole
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Référence électronique
Max Caisson, « Une matière à philologie : e fasgiole », Terrain [En ligne], 22 | 1994, mis en ligne le 15 juin 2007.
URL : http://terrain.revues.org/index3094.html
DOI : en cours d'attribution
Éditeur : Ministère de la culture / Maison des sciences de l’homme
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Dans une étude publiée par la revue Études corses, j'ai naguère essayé de montrer comment
une apparente homonymie, difficilement explicable par les moyens classiques de l'étymologie
historique, était finalement réductible par une exploration sémantique analogue à celle que
pourrait pratiquer un psychanalyste sur les éléments d'un récit de rêve. Se dévoile ainsi la
cohérence onirique de la culture à son premier niveau, celui qu'on désigne parfois du terme de
« culture populaire » et qui est celui par lequel le monde s'ordonne d'abord. Cette cohérence
se révèle mieux encore par les étymologies d'affinité, plus abondantes qu'on ne l'a, un temps,
pensé. Le terme même d'« étymologie des affinités », proposé par Tzvetan Todorov à la place
de celui d'« étymologie populaire », signale cet élargissement. Mais la notion d'étymologie
populaire, telle qu'on la trouve chez Saussure, recouvre déjà deux mouvements distincts : celui
où la ressemblance des signifiants détermine une contamination des signifiés (cf. le fameux
exemple saussurien, « la muraille décrépite », ou le cas de « souffreteux », cité également
par Saussure), celui où l'affinité des signifiés a comme résultat une déformation du signifiant
(« choucroute », « calfeutrer », « gourmet », etc.). Il n'est pas rare, bien entendu, que ces
deux mouvements jouent en même temps : c'est bien ce qui se passe pour « gourmet »,
et, probablement, pour « souffreteux ». Mais c'est le deuxième type qui m'intéresse ici
particulièrement, dans la mesure où, par la voie, entre autres, de données langagières, c'est
la cohérence secrète d'une culture, disons mieux : d'une pensée, qu'il s'agit d'atteindre. Car
ce qu'on appelle aussi folklore, d'un terme malheureusement bien galvaudé, est d'abord une
pensée.
La langue corse, qui n'a pas encore intériorisé les exigences d'unité, de fixité, d'univocité des
langues officielles, offre, mieux sans doute que le français, des occasions de saisir in statu
nascendi des phénomènes tels que ceux que je viens d'évoquer. C'est le cas pour l'attraction
que semble subir, en corse, le mot fasgiola (« faîne », mais aussi « châtaigne rôtie ») de la part
de fasgiolu (« haricot »). A vrai dire, cette attraction ne paraît concerner fasgiola que lorsqu'il
a le sens de « châtaigne rôtie », « marron grillé ». Dans l'acception « faîne », le terme est plus
rare et cède la place, le plus souvent, à d'autres formes dont on verra un exemple plus bas.
Dans l'acception « châtaigne rôtie », la forme la mieux attestée est bien fasgiola, ou plutôt, au
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pluriel, fasgiole (fasgioli dans le Sud, par une formation régulière, mais qui peut favoriser la
confusion). L'étymologie historique rattache aisément fasgiola à fagina ou faginea (« glans »),
peut-être par l'intermédiaire de quelque forme diminutive dont la trace s'est perdue. D'où vient
que ce terme, qu'on retrouve en italien sous la forme faggiola (« faîne »), désigne aussi bien,
en Corse, le marron grillé ? Faut-il supposer que la châtaigne étant à l'origine inconnue dans
l'île, on lui ait donné le nom de la faîne ? Le cas inverse est attesté par Eugène Rolland dans sa
Flore populaire : à Bohain, dans l'Aisne, dit-il, la vraie châtaigne n'existant pas dans le pays,
on appelle « châtaignes » les faînes. De même, à Caudebec-lès-Elbeuf, on les appelle « petites
châtaignes » ou « petites catennes ». Mais les Normands se rencontrent ici avec les Siciliens,
qui disent castanedda pour la faîne, etc. On peut donc aussi bien appeler faînes des châtaignes.
D'ailleurs le grand Linné lui-même considère le châtaignier comme une espèce du genre hêtre,
et il lui donne le nom de fagus castanea, le hêtre proprement dit étant la fagus sylvatica.
Resterait, bien sûr, à savoir pourquoi seules les châtaignes rôties ont gardé le nom fasgiole.
Mais la question sera revue plus loin, sous un autre angle. Pour l'instant il faut seulement
souligner le fait qu'en certaines régions de l'île, fasgiolu (pluriel : fasgioli) prend la place de
fasgiola, de telle façon qu'il ne se distingue plus de fasgiolu (« haricot »).
C'est le cas, par exemple, dans le Niolu (Lexique français-corse, voir « châtaigne ») et à
Evisa, selon Mathieu Ceccaldi (1968, voir Fasgiolu). Le phénomène existe aussi en italien,
où on trouve la forme faggiolo, à côté de faggiola, pour la faîne (en toscan faggiuolo).
Le gg suffirait à distinguer ce faggiolo du fagiolo (« haricot »), s'il était sûr que certaines
prononciations locales, toscanes en particulier, n'aboutissent à la même identité de forme qu'en
corse. L'alternance de formes « féminines » en a et de formes « masculines » en o ou u n'a
rien d'exceptionnel dans l'aire linguistique où nous nous trouvons. Dans les dialectes calabrais,
d'après Gerhard Rohlfs, c'est, à l'inverse, faggiola qui prend la place de fagiolo (« haricot »),
mais faîne va alors se dire faghina, faja, fada ou fadda. L'évolution phonétique dans les langues
romanes aboutit souvent, en fait, à donner au nom de la faîne une forme qui l'apparente à
certaines formes dérivées de *fabeolus < phaseolus, formes qui ont servi très rapidement en
Europe à désigner le haricot américain. Eugène Rolland signale, pour la France, des mots
tels que fajo, fayo, hajolo, fayine, etc., qui signifient tous « faîne » dans diverses langues
régionales.
On comprend, dans ces conditions, que ce qui porte le nom de la faîne puisse éventuellement
être perçu comme ayant quelque chose à voir avec les fayots. Encore faudra-t-il que la langue
locale utilise, pour désigner les haricots, un dérivé de phaseolus. E. Rolland ne donne aucune
indication à ce sujet.
Dans le corse, ce qui est pour nous notable, ce n'est donc pas tellement la présence de fasgiolu,
à la place de fasgiola, pour « marron grillé », c'est la nécessité que la langue retient, le
plus souvent, d'en distinguer la faîne (faina, dans la langue de la pieve d'Evisa, le Sartenais,
etc.), tandis que, manifestement, fasgiolu est ressenti comme le même mot, désignant aussi
bien le haricot que le marron grillé. Les deux sens sont d'ailleurs donnés sous le même item
dans le Dictionnaire corse-français (Pieve d'Evisa) de l'auteur cité. Il en est de même pour
les dérivés qui suivent : fasgiulata et sfagiula (sfasgiula ?), pour lesquels il donne les sens,
respectivement : « ventrée de haricots ou de marrons grillés », et : « se régaler de haricots ou de
châtaignes rôties ». Là même où les châtaignes rôties sont bien des fasgiole, il n'est pas certain
que le mot ne soit pas entendu comme une sorte de féminin de fasgioli (« haricots »). Rares
sont les informateurs qui, interrogés sur la valeur du terme, ne cherchent des similitudes avec
les haricots. Donnant la recette des fasgiole, un journaliste corse ne semble aucunement surpris
de devoir appeler le petit pilon qui sert à écraser et décortiquer les châtaignes scacciafasgiolu.
La question, de toute façon, demeure : pourquoi la langue, là même où elle trouve la ressource
nécessaire pour distinguer la faîne du haricot, laisse s'instaurer et demeurer la possibilité
d'une confusion en ce qui concerne le haricot et la châtaigne – rôtie tout au moins ? Car
Página 5
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)si l'on pouvait invoquer quelque similitude pour appeler faînes des châtaignes, les parentés
botaniques ne tiennent plus guère dès lors qu'il ne s'agit plus que de haricots. Si métaphore il
y a, sa motivation n'est pas immédiatement transparente.
Les châtaignes dans la sémiosphère
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Obtenir plus de transparence exige peut-être alors le recours à ce que j'appelais plus haut
« folklore », que Claude Lévi-Strauss a proposé d'appeler « pensée sauvage », et qui est
fort proche de ce que Pierre Guiraud décrivait comme « un riche plancton de signes, obscur
et ambigu », une sorte de « sémiosphère » culturelle à demi inconsciente (1978 : 8). Cette
réversion à l'inconscient d'une grande part de la « culture prime » doit sans doute beaucoup
à la manière même dont les données en sont généralement récoltées : dans le désordre et la
dispersion antiquaires d'un empirisme naïf. Il est vrai qu'ils témoignent eux-mêmes d'une sorte
de refoulement.
Mais ce n'est pas le moment de traiter ce point. Occupons-nous d'abord de nos châtaignes
et de nos haricots. La question est : n'est-il pas possible de faire entrer la châtaigne dans
la classe paradigmatique qui englobe toute une série de papilionacées et dont le prototype
méditerranéen bien connu est la fève, chère à Pythagore ? Car le haricot s'y substitue aisément,
non seulement dans l'aire amérindienne, comme Lévi-Strauss l'a montré, mais aussi bien en
Europe même, dans quasiment toutes les fonctions symboliques où la fève trouvait place,
et où elle continue à la trouver. Le haricot emprunte d'ailleurs très fréquemment son nom
à la fève dans toutes les langues européennes. Même des formes comme fasgiolu, fasgiolo,
ou, en français, fayot, flageolet, etc., qui dérivent du grec phasèlos par l'intermédiaire de
formes latines diminutives comme phaseolus (faseolus), fasiolus, supposent, d'après certains
linguistes, un * fabeolus en latin populaire, qui pourrait bien être une sorte de mot-valise,
issu conjointement de faba et de faseolus. On retrouve une fusion semblable dans des formes
françaises, occitanes, etc., comme faviole, féviole, foviou... Quant à phasèlos, il a probablement
désigné le dolic, que les Italiens appellent fagiolo del occhio et qui est cultivé dans le midi de
la France sous le nom de habine, mongette ou bannette, le haricot proprement dit n'ayant été
introduit en Europe qu'au xve ou xvie siècle. Resté fève dans le Canada français, il est devenu
haricot dans le français officiel par une série de méprises : appelé « fève de Calicot » par
confusion des Indes occidentales avec les orientales, il s'est changé en « fève de haricot »,
puis « haricot » tout court pour abréger, par une sorte de calembour involontaire, parce que
consommé souvent avec le haricot de mouton.
La détermination des fonctions symboliques essentielles de la fève et du haricot se trouve
considérablement facilitée par nombre d'études fort suggestives parues ces dernières années,
où le « Pythagore en Amérique » de Lévi-Strauss (1983 : 263-275) fait écho aux recherches de
Marcel Détienne sur la fève dans le monde grec ancien, mais laisse cependant sans résonance
Le Carnaval de Claude Gaignebet, comme l'ample et dense compte rendu d'Hélène Politis
(1977). Données et analyses fournies par ces travaux et d'autres, antérieurs, permettent de se
faire une idée assez cohérente de l'ensemble de ces fonctions et autorisent, semble-t-il, à les
grouper autour de deux thèmes : celui non tant de la mort que des morts – cadavres ou spectres
– et celui d'une fécondité déréglée, monstrueuse. Nous verrons par la suite comment ces deux
thèmes s'associent.
D'après H. Politis, « la fève, c'est le sexe, masculin ou féminin selon les cas (avec cependant
une prédominance masculine marquée), hermaphrodite parfois, et toujours producteur de vies
humaines ». Ce dernier point est très important : s'il s'agit de sexualité, c'est en tant qu'elle
est féconde, productrice d'une certaine vie. Mais j'ai des doutes quant à la « prédominance
masculine ». Pour étayer son affirmation sur ce point, H. Politis n'a que peu d'arguments,
me semble-t-il. On ne peut considérer comme un argument en faveur de cette opinion le
fait qu'« on rencontre fréquemment l'affirmation qu'en manger incite aux rapports sexuels ».
Página 6
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Il semblerait même que, chez les Grecs, l'ardeur sexuelle soit à connotation plus féminine
que masculine. Le christianisme n'était pas fait pour modifier le sentiment commun à cet
égard et, ce qui vaut pour les fèves valant pour les dolics, c'est aux nonnes que saint Jérôme
interdit les mongettes, soutenant qu'« in partibus genitalibus titillationes producent ». Mais cet
interdit pesant sur la consommation de haricots pourrait bien reproduire les interdits analogues
concernant les fèves chez les pythagoriciens. Leur sens nous apparaîtra mieux ultérieurement.
Plus convaincant serait le fait que des sources multiples et convergentes attribuent à Pythagore
la remarque selon laquelle, si on pèle des fèves encore vertes, on voit qu'elles ont la forme de
testicules. D'autant plus que Pythagore est sans doute ici, comme en bien des cas, le nom d'une
solide tradition dont témoignent aussi bien les valeurs, argotiques ou non, de mots comme
haricot en français, fagiolo en italien, etc. Mais, dans l'appareil masculin de la génération, les
testicules figurent, en quelque sorte, une partie matérielle peu signifiante, à la différence de la
verge, dont la charge symbolique est bien connue.
A vrai dire, il est possible que se rencontre ici une indétermination qui caractériserait plus
généralement les graines farineuses de certaines légumineuses comestibles. Ces fruits, qui
n'en sont pas (puisque, à la différence de ce qui s'appelle fruits en général dans le langage
de l'alimentation, ils ne sont consommés que cuits), sont aussi des farines, substitut possible
des céréales. Ils sont donc difficiles à classer, et peut-être pourrait-on, pour interpréter les
prohibitions qui les frappent, avoir recours aux thèses que Mary Douglas (1967) applique aux
animaux dont la Bible interdit que l'on consomme la chair, animaux inclassables, interstitiels,
qui participent à la fois de deux ou plusieurs classes distinctes. Elles s'appliqueraient aussi
bien à la châtaigne, dont Ariane Bruneton-Governatori, dans un ouvrage remarquable, au titre
déjà très évocateur, Le pain de bois (expression corse et italienne pour désigner ce substitut
fréquent, dans certaines régions, des céréales), a montré la difficulté qu'il y eut longtemps à
classer la châtaigne parmi les productions végétales : d'abord noix ou gland, puis épice, les
châtaignes deviennent, au xviiie et au xixe siècles, plantes farineuses, « farineux alimentaires ».
Ce n'est qu'à la fin du siècle dernier que, par un renversement de valeur dont il faudra dire un
mot, elles atteignent pleinement à la dignité fruitière, tout au moins dans les nomenclatures
officielles.
Une matière saignante
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Cette ambiguïté de la châtaigne se redouble, en quelque sorte, dans la châtaigne rôtie ou grillée,
car, dans ce cas, le fruit se traite en fait comme une nourriture carnée. E fasgiole laissent mieux
paraître ce qui, dans les châtaignes, peut les faire assimiler à une matière charneuse. C'est
un point essentiel pour notre propos. La châtaigne rôtie accentue le caractère inclassable de
l'aliment. Fruits, légumes ou céréales, la grillade n'est pas un mode habituel de préparation
culinaire pour ces espèces alimentaires. Par ce côté, la châtaigne s'apparenterait plutôt à la
viande, à la chair des animaux. Cet aspect faussement carné la rapproche, en effet, de la fève
ou du haricot, dans la mesure où fève et haricot sont symboliquement de la chair, et peut-être
même de la chair humaine.
De fait, plus qu'espèces interstitielles, chevauchant plusieurs classes, ces farineux panifiables,
qui ne sont pourtant pas des céréales, sont de l'ordre de la matière sous-jacente à toute
génération d'espèces, classées ou inclassables, même si ces dernières en manifestent mieux la
monstruosité. Matière inquiétante et pourtant désirable, nourriture fondamentale, infiniment
féconde, mais produisant par elle seule des monstruosités. Au fond, si on cherche bien, ces
farineux sont de l'ordre de ces matières plus matérielles encore que la nourriture (cf. la citation
de Mauss en épigraphe) que sont la chair, morte surtout, le sang, les excréments, la vase, la
pourriture en général.
De fait, les textes antiques concernant la fève renvoient fréquemment à l'idée d'une fécondité
féminine désordonnée, où la matière l'emporte sur la forme, s'autonomise en quelque sorte
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sous forme de sang – menstruel probablement – ou de chair décomposée, mais par là même
grouillante d'une vie informe. Lydus est très clair sur l'association au sang menstruel, lui
qui rapproche l'abstinence pythagoricienne de la fève de celle d'une espèce d'arroche dont
il dit qu'« elle tire sa naissance elle aussi (c'est moi qui souligne, M. C.) des règles des
femmes ». Un passage de Diogène Laërce concernant les prescriptions des pythagoriciens
révèle une association avec les cadavres, les femmes (parce qu'elles sont souillées, c'est-àdire menstruantes), les œufs (ils peuvent se former indépendamment de la semence mâle et ne
sont ni matière inerte ni vivant bien formé), quelques poissons : Aristote rapporte que, pour
certains, les poissons sont tous femelles ; il admet que le rouget serait effectivement dans ce
cas et que des poissons comme le mulet ou l'anguille ne sont ni mâles ni femelles, naissant
directement de la vase. Les poissons cités par Diogène Laërce sont précisément le rouget et le
mulet. La catégorie à laquelle je fais allusion s'illustre d'ailleurs parfaitement de la phrase où
Diogène Laërce récapitule les souillures que doivent éviter les disciples de Pythagore : « La
pureté s'obtient... du fait de n'avoir pas eu de contact avec un mort, avec une femme ou avec
toute autre souillure, et de s'abstenir de viandes d'animaux morts, de rougets, de mulets de
mer, d'œufs, d'oiseaux nés d'œufs, de fèves » (1965 : 133).
D'autres textes sont encore plus éclairants, qui rapportent qu'à partir d'une fève en fleur
enfermée dans une boîte, elle-même placée dans l'obscurité, s'engendrent soit une tête
d'homme ou d'enfant, soit une vulve, soit une vulve à laquelle adhère la tête d'un enfant,
soit enfin du sang. D'ailleurs l'exposition d'une fève bouillie aux rayons de lune la fait se
transformer en sang humain. En revanche, mâchée au soleil, la fève en gousse dégage une
odeur de sang ou de sperme. Cette odeur de sperme, on la retrouve dans l'« odeur amoureuse
des fleurs de châtaignier » dont parle Giono, fleurs qui, cependant sont d'abord des menstrues
selon une terminologie ancienne.
Ainsi donc la fève est menstruelle, c'est-à-dire, selon la physiologie aristotélicienne et
folklorique, une matière indéterminée. En tant que telle, elle produit, elle produit même
abondamment et aisément, mais elle produit des monstres, des êtres inachevés, informes.
La châtaigne, dont nous avons vu qu'elle avait un rapport avec la nourriture carnée, c'est-à-dire
la chair morte, a également quelque chose à voir avec le sang, le sang menstruel en particulier,
et les organes génitaux féminins. La pudeur corse n'en dit rien, mais d'autres régions sont
moins réticentes qui nomment ouvertement « châtaigne » l'organe féminin. Fare una castagna
fut en italien l'équivalent de « faire la figue » (fica, et non fico). L'occitan, en particulier,
use souvent de castagna ou castagno pour le pudendum muliebre. On retrouve cela dans des
expressions argotiques. Il est vrai que les bogues sont fréquemment appelées des bourses. Ici,
les ambiguïtés de la fève pythagoricienne réapparaissent. Le rapport des châtaignes au sang
est manifeste dans la médecine populaire ou traditionnelle qui en use pour arrêter le flux de
sang dans les selles (cf. usage des marrons contre les hémorroïdes), contenir les menstrues,
remédier aux morsures des chiens enragés. Si l'on se souvient que, selon d'antiques croyances,
le chien qui a avalé du sang menstruel devient enragé, on voit qu'il y a, de ces divers usages
thérapeutiques, une certaine cohérence. C'est celle d'une médecine fondée sur le principe
homéopathique : similia similibus curantur. La châtaigne est donc elle-même de l'ordre du
sang, du sang-matière.
La fécondité désordonnée et grouillante de cette matière se retrouve dans une croyance étrange,
fort répandue pourtant et qui est bien présente en Corse : celle selon laquelle la châtaigne donne
des poux, tout au moins lorsqu'elle est consommée crue. Elle est attestée, pour la France, en
Béarn, en Bigorre, dans la Creuse, en Limousin, en haute Bretagne, dans la Beauce, etc. ; et
en Corse. Dès 1600, Joubert la met au nombre des erreurs populaires : « Les chastaignes crues
engendrent des poux. » On peut peut-être entrevoir une explication de cette croyance dans
le fait qu'elle concerne aussi, mais avec moins de constance, la consommation de figues, de
poires sauvages, de pommes vertes, de baies d'aubépine ou d'églantier, c'est-à-dire, dans tous
Página 8
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)les cas, de fruits hors culture, comme une matière brute, plus apte à la corruption, mais aussi
à une fécondité désordonnée, qu'une matière élaborée par l'art ou la nature. Il s'agit aussi, il
faut le souligner, d'interdire, aux enfants tout particulièrement, eux aussi encore mal cuits, peu
mûrs, ensauvagés, ce qui est désir de friandises gratuites, directement distribuées par la nature.
En Corse, on leur dira, par exemple : « Ruzzica, ruzzica, pita e pidocchia », ce qui peut se
traduire par « Ronge, ronge, tu auras des pets et des poux. »
Du vent !
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Associé aux poux, on rencontre ici un thème qui est constitutif également de la catégorie dans
laquelle fèves et haricots deviennent aisément image (et cause !) d'une peuso-fécondité : celle
qui ne produit que du vent ! Ils peuvent alors se rattacher à des fantasmes d'enfantement anal et
masculin. Ils peuvent aussi bien, sur un mode ironique, servir à désigner une grossesse réelle :
d'une femme enceinte, le populaire dira souvent qu'elle a mangé des fèves ou des haricots. La
fève, dans le grec ancien, c'est kuamos, d'une racine ku- qui signifie « enfler », « grossir »,
et qu'on retrouve dans le verbe kuein («être enceinte »). Ce qui entre ici en scène c'est une
propriété bien connue de ce genre de légumineuses : celle de produire des vents, celle qui
fait appeler windig certaines fèves dans La vagabonde Courage de Grimmelshausen et, en
français, « flageolet » une certaine espèce de haricot, par un amusant calembour qui indignait
Littré.
En ce qui concerne les châtaignes, l'association aux pets est en quelque sorte renforcée, dans
le cas des châtaignes rôties, par le fait que, mises dans les braises, elles pètent elles-mêmes si
on ne les a pas entamées ou entaillées. D'où la plaisanterie de Panurge au chapitre XXXI de
Pantagruel au sujet de la vieille lanternière à laquelle il a marié le roi Anarche. On y retrouve
également l'assimilation du sexe féminin aux châtaignes. Panurge amène devant Pantagruel la
nouvelle épousée et la présente ainsi : « Elle n'a garde de péter. –Pourquoy ? dit Pantagruel –
Pour ce, dit Panurge, qu'elle est bien entamée. –Quelle parabole est-ce là ? dit Pantagruel. –
Ne voyez-vous, dit Panurge, que les chastaignes qu'on fait cuire au feu, si elles sont entières,
elles pètent que c'est raige ; et pour les en garder de péter, l'on les entame. Aussi cette nouvelle
mariée est bien entamée par le bas, ainsi elle ne pètera point. »
La propriété dont nous parlons, Diogène Laërce la signalait ainsi en ce qui concerne les fèves :
« Il faut s'abstenir de manger des fèves parce qu'elles sont pleines de vent et qu'elles participent
à l'âme et que si l'on s'en abstient on aura le ventre moins bruyant... » (1965 : 133). Diogène
Laërce semble bien être ici un précurseur de Gaignebet qui, en compagnie de Rabelais, « nous
invite irrévérencieusement à trouver l'âme où nous n'aurions pas osé la chercher », selon la
jolie formule d'H. Politis. Le raccord se fait alors avec, à la fois, le caractère de souffle ou de
vent (corporel) de l'âme et le caractère fécondateur du souffle et des vents, dont il reste quelque
chose même dans les théories aristotéliciennes de la génération : le sperme contient du pneuma,
qui est de l'air chaud (voir, entre autres, Gen. an., II, 2). Les morts, souffles et cadavres, vents
et chair tout à la fois, sont fauteurs eux aussi de naissances irrégulières. On le voit dans la
fève carnavalesque mieux que dans les châtaignes de la Toussaint. Se référant à Gaignebet, H.
Politis écrit : « Dans ce moment privilégié du Carnaval où s'incurve le rythme de l'année, où
fraternisent les morts et les vivants, où l'âme habite le ventre pour se métamorphoser en une
âme anale, la fève manifeste ensemble les deux fonctions que dénonçaient les pythagoriciens,
puisqu'elle sert à la fois de relais pour la communication avec l'outre-tombe et de moteur
sexuel ; le roi de la fève est, par une double perversion, l'homme enceint qui peut accoucher
par l'anus. Dans une version édulcorée que Goethe rapporte de son voyage en Italie, c'est une
femme qui feint d'accoucher, mais d'une créature informe. » Version édulcorée peut-être, mais
non moins significative.
Página 9
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L'aspect carnavalesque de la Toussaint et du jour des Morts s'est notablement estompé au cours
des siècles, mais la relation aux morts des légumineuses du type de la fève, qui se poursuit
dans le folklore moderne, concerne les châtaignes aussi bien, en Corse tout particulièrement.
Les morts dont il s'agit ici sont des cadavres, mais des cadavres qui ont encore une sorte de
vie, des spectres en somme, entre la vie et la mort, dans une indifférenciation encore une fois
caractéristique de la notion de « matière ». A Rome, à minuit, lors de la fête des Lémuries,
on jetait aux spectres des fèves pour les écarter. Selon Delatte, on se rachetait ainsi en jetant
aux Lémures, à la place des âmes des vivants qu'ils venaient chercher, des âmes des morts
emprisonnées dans les fèves. A Marseille naguère, c'étaient des châtaignes qu'on mettait sous
l'oreiller à la Toussaint pour écarter de son lit les revenants. A Carcassonne, on les mettait sous
les édredons. Il est fréquent, en diverses régions, que non seulement les châtaignes constituent
le repas rituel de la Toussaint, mais qu'on prohibe leur consommation avant ce jour. Cela
semble être le cas en certaines régions de Corse, mais non toutes. Il est plus fréquent qu'on
laisse sur la table, à la veille du jour des Morts, un plat de châtaignes bouillies. Au jour des
Morts, à Bastia, on envoyait les enfants au cimetière avec, autour du cou, une guirlande de
châtaignes bouillies avec leur écorce, garnie d'une ou deux pommes rouges. Le nom de curone
qu'on donnait à ces colliers n'est pas sans évoquer une royauté carnavalesque. Enfin, par un
pieux processus de substitution, il était souvent de coutume, en Corse, pour chaque famille,
à la Toussaint, de porter au curé de la paroisse les plus belles châtaignes pour qu'il dise des
messes pour les morts de la famille (autant de messes que de paniers de châtaignes).
La relation aux morts de légumineuses telles que les fèves est également fondée sur le fait
que leur tige ne comporte point de nœuds. Elle ne s'oppose donc pas à la remontée des âmes
des morts depuis leur séjour sous la terre, elle constitue au contraire un canal qui favorise leur
ascension. Les fèves sont la voie la plus directe par où les âmes font retour à la vie terrestre. Les
fèves sont donc bien elles-mêmes des sortes de spectres, de demi-cadavres ou de revenants.
On ne découvrirait rien de semblable dans le cas de la châtaigne si on oubliait le rôle que
joue le fenouil dans son assaisonnement. Châtaigne et fenouil sont fermement liés dans les
recettes de châtaignes bouillies. Mais ils sont liés également dans le rapport aux morts, comme
l'a bien montré Marie-Claire Latry dans un article de Savoirs (1988 : 84-97), où le folklore
du Sud-Ouest lui permet également de situer le sang à l'une des extrémités d'un triangle sangmorts-fenouil, le fenouil étant le remède spécifique des « maladies du sang », attribuées à
l'action des morts. En fait, le fenouil fait partie, avec l'asphodèle, d'une classe de végétaux
qui, parce qu'ils ont une tige verticale et creuse, ont souvent rapport, depuis l'Antiquité, avec
les puissances chthoniennes, c'est-à-dire avec les morts. Dans les temps modernes, il est sans
doute significatif, comme l'a noté Lucie Desideri (1985 : 272-295), que des médiateurs entre le
monde des morts et celui des vivants comme les benandanti du Frioul, chers à Carlo Ginzburg
(1966), et les mazzeri corses qu'a fait connaître Dorothy Carrington (1971) s'arment contre
leurs adversaires rituels les uns de branches de fenouil, les autres d'asphodèle. Il y a d'ailleurs
un rapport direct, quoique plus énigmatique, entre les châtaignes et les asphodèles puisque,
en diverses régions de Corse, on dit que lorsque les asphodèles poussent en abondance au
printemps, cela annonce une bonne année de châtaignes : « Quantu è bona annata di taravellu,
annunzia una bona annata di castagne. »
Délicieuses féculences
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Un renfort, venu de loin mais considérable, à cette analyse est fourni par Lévi-Strauss,
qui, dans La Potière jalouse, attire l'attention sur l'argile à poterie comme représentation de
l'« informe », catégorie qui est, semble-t-il, très proche de la catégorie de « matière » telle
qu'elle a été utilisée ici, dans un sens quasi aristotélicien. L'informe, c'est la matière argileuse,
mais aussi le sang de la femme et ses organes génitaux, ce sont les amas d'œufs de poisson (cf.
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Aristote et Diogène Laërce) ou de têtards, ce sont les viscères, particulièrement les intestins,
ce sont les humeurs, le pourri, l'ordure, l'excrément, mais aussi les amas de fils, de vers, de
lianes. L'informe est du côté des tiges sans nœuds par opposition aux bambous en particulier,
dont le canal interne est discontinu.
Il faut ajouter que ces matières informes sont parfois aussi des mets appréciés. C'est le cas,
chez les Machuiguenga, des masses gélatineuses de têtards en formation, comme chez nous du
caviar, de la poutarque marseillaise, de la poutina niçoise, etc. On pourrait y ajouter nombre de
préparations onctueuses, à la limite du pourri, et maintes épaisses bouillies d'aspect équivoque ;
en Corse, cette bouillie de farine de châtaigne qu'on assimile parfois par jeu à des excréments,
mais qui n'en constitue pas moins, sous une forme ou sous une autre, le délice des petits et des
grands. Au fond, on peut se demander si la nourriture n'est pas toujours de l'abject sublimé,
comme le suggère Julia Kristeva dans Pouvoirs de l'horreur. L'abject réapparaît d'ailleurs
souvent dans la vision, le goût – ou plutôt le dégoût – des autres, ceux qui n'appartiennent pas
à la même culture alimentaire.
Nous touchons alors ici à ce qui peut fournir une clé pour lever ce paradoxe : un mets de
pauvre, un substitut inférieur pour une nourriture noble, un aliment peu chargé de valeurs
symboliques devient un objet de désir particulièrement apprécié, une friandise recherchée, une
nourriture festive et, en outre, un marqueur d'identité fortement revendiqué. C'est le cas de
la châtaigne pour les Corses. C'est le cas, souvent, pour ces mets originellement dépréciés,
pauvres en héritage de sens, mais finalement glorifiés et porteurs d'identité ethnique, voire
familiale (voir, en Corse, le cas des Pisticcini qui se sont donné le nom de châtaigniers, porteurs
d'une farine délectable, pisticcina). La dialectique des restes, empruntée au brahmanisme et
à l'œuvre de Charles Malamoud par J. Kristeva, peut servir ici. La matière, au fond, ce sont
des « restes », c'est le « fond ». Johann Reuchlin, au xvie siècle, parle de ce monde d'en-bas
comme d'un monde matériel et « féculent » ; c'est-à-dire qui dépose une lie, bourbeux, vaseux,
merdeux. C'est le sens de faeculentus en latin, qui vient de faex, lequel signifie lie, dépôt,
sédiment, fèces, résidu, rebut. C'est un « reste » qui se dépose et qui est, par là même, en tant
que reste, fondamentalement impur. Il est possible de montrer que cette impureté fondamentale
se renverse et est origine de sens, car le sens est toujours un « en plus » non consommable ;
en tant que parole, un quelque chose qui sort de la bouche, comme le déchet que l'on crache,
comme l'impureté que l'on rejette, mais qui ne peut être réabsorbé et qui est donc pur. De là
peut-être le rôle que joue l'abject dans la constitution des identités collectives et individuelles.
Le cas du sang est particulièrement lumineux. Le sang, c'est aussi le nom. Dans les Védas,
l'excrément, c'est aussi le soi, comme l'a montré Malamoud (1989 : 31), mais, dans la tradition
occidentale et quelques autres aussi, le sang, c'est également l'âme et le nom. La noble parenté
par le sang peut passer par l'abjection nutritionnelle, comme le montre le propos que rapporte
Mauss, d'un vieux Maori à un colon anglais : « Nous sommes un peu parents : mes ancêtres
mangèrent des tiens. » Cum grano salis ?
La clé, on la trouve peut-être, en définitive, dans le « ton » avec lequel les Corses parlent
des fasgiole, avec tendresse et délectation, mais aussi une sorte de dénégation ironique – bien
dans la manière corse d'ailleurs – de ce désir et de ce plaisir que suscite la consommation de
marrons grillés. « Ce ne sont que des haricots... Mais quels haricots ! Et puis les haricots, ce
peut être délicieux. Ceux qu'on appelle les haricots corses précisément... » Ainsi pourrait-on
traduire. Cette dénégation ironique est révélatrice en elle-même de l'ambivalence qui affecte
ce fruit panifiable, cette matière succulente dont on sait, encore une fois, qu'elle peut, de façon
carnavalesque et farcesque, être substitut d'excréments en même temps que porteuse de délice.
C'est bien là un des fondements les plus archaïquement enracinés de cette notion de « matière »,
à laquelle la pensée folklorique doit sa plus prégnante couleur.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Bibliographie
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Pour citer cet article
Référence électronique
Max Caisson, « Une matière à philologie : e fasgiole », Terrain [En ligne], 22 | 1994, mis en ligne le
15 juin 2007. URL : http://terrain.revues.org/index3094.html
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)À propos de l'auteur
Max Caisson
Université de Provence, Aix-en-Provence
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