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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)FONDATION HARDT
POUR L’ÉTUDE DE L’ANTIQUITÉ CLASSIQUE
ENTRETIENS TOME LVII
2010
ENTRE ORIENT ET OCCIDENT:
LA PHILOSOPHIE ET LA SCIENCE GRÉCO- ROMAINES DANS LE MONDE
TABLE DES MATIÈRES
08421
Préface par Pierre DUCREY VII Introduction par
I Peter ADAMSON The last philosophers of late antiquity in the arabic tradition
P 1 – 44
08423
II Henri Hugonnard-Roche Le mouvement des traductions syriaques:
Arrière-plan historique et sociologique
p 45 - 86
08424
III Daniel De Smet L ’héritage de Platon et de Pythagore: la “voie diffuse”de sa
transmission en terre d ’Islam
p 87 - 134
08425
IV Cristina D’ANCONA La Teologia neoplatonica di ‘Aristotele” egli inizi
dellafilosofia arabo-musulmana
Discussion 191
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ARRIERE-PLAN HISTORIQUE ET SOCIOLOGIQUE
Il ne sera pas question ici de décrire le mouvement des traductions d’ceuvres philosophiques du grec en syriaque, encore
moins d'énumérer les textes traduits, mais d'essayer de présenter sommairement, comme l'indique le sous-titre de mon
exposé, les conditions historiques et sociologiques dans lesquelles ce mouvement s’est développé. Et l’on essaiera de mentionner les circonstances qui ont pu favoriser ce mouvement ou
contribuer à le déclencher.
Il me faut tout d’abord délimiter brièvement dans le temps
et dans l’espace le champ de mon étude. Ceux que nous appelons Syriaques sont les araméens chrétiens qui se sont répandus dans les pays du Croissant fertile, et dont la langue littéraire est, depuis leur conversion au christianisme, le parler
araméen d’Edesse. Après la conquête d'Alexandre, l’ancienne
Urhaï avait reçu le nom d’Edesse lors de sa fondation comme
ville grecque par Séleucos I°, parce qu’elle rappelait à ses soldats l’Édesse de la Macédoine qu’ils avaient quittée. La ville
joua un rôle de forteresse militaire sous la dynastie macédonienne des Séleucides. Mais elle n’était que partiellement hellénisée, et vers 132 av. J.-C. Édesse devint capitale d’un
royaume indépendant, dont les souverains étaient d’une
famille apparentée aux Parthes d'Arménie. L’un d’eux, Abgar
IX, se convertit au christianisme, vers 204. Edesse devint ainsi
la capitale d’un royaume d’Osrhoéne, en Mésopotamie du
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nord, favorable à l’hellénisme et au moins partiellement
bilingue: les légendes des monnaies étaient écrites en grec et
qualifiaient les rois d’amis des Grecs. Le royaume perdit son
indépendance en 213 quand Caracalla en fit une colonie
romaine. La ville resta alors partie de empire romain, puis
byzantin, jusqu’a la conquéte arabe en 639.
Le premier signe d’une activité savante à Edesse est lié à la
personnalité de Bardesane, dont un disciple nommé Philippe
serait le rédacteur au tournant du III° siècle du Livre des lois des
pays, un dialogue philosophique sur le libre arbitre et l’omnipotence divine, dans lequel Bardesane joue le rôle principal.! Ce
texte, qui témoigne d’une connaissance certaine des procédés
de la rhétorique grecque, est Pindice de la présence à Édesse
d’un intérêt pour les lettres de la part d’une aristocratie locale
cultivée. Toutefois, à cette époque, rien n’indique que la ville
possède une école où la littérature, la rhétorique ou la philosophie auraient été enseignées.
La christianisation des pays du Proche-Orient ne peut, à vrai
dire, se comprendre indépendamment de la situation politique
et des querelles théologiques qui ont traversé les premiers siècles
de la chrétienté. Jusqu’à la conquête arabe, ces pays étaient
divisés entre l'empire romano-byzantin et Pempire sassanide,
sans qu’une frontière absolument fixe ne les séparât. L’Euphrate
était plus ou moins, dans son cours supérieur, la ligne de séparation entre les deux empires, mais les régions avoisinantes, et
notamment la Haute-Mésopotamie, restaient l’enjeu de la politique des puissances romaine et sassanide. Ainsi Nisibe, par
exemple, qui avait été conquise par Lucullus en 67 av. J.-C.,
fut cédée aux Perses, après la mort de l’empereur Julien, par
son successeur Jovien en 363. Cette région de Haute-Mésopotamie, enjeu politique, devint aussi par la suite enjeu entre les
différentes églises chrétiennes. Et les populations passèrent d’un
côté à l’autre de la frontière politique et religieuse selon les
! On trouvera dans A. CAMPLANI, “Bardesane et les bardesanites”, in AEHE,
V sect. 112 (2003-2004), 29-50, une mise au point sur le sujet.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)aléas des conquêtes ou des décisions prises par les évêques en
faveur de telle ou telle position doctrinale.
Églises syriaques
Sans entrer ici dans les détails, il faut rappeler quelques éléments de la genèse des églises chrétiennes. Cette genèse est liée
à la réception des Pères grecs. Trois églises se sont formées en
relation avec les décisions prises lors de plusieurs conciles,
notamment avec la formulation décidée à Chalcédoine en 451,
selon laquelle le fils est une personne unique douée de deux
natures réunies en une seule hypostase. En opposition à l’église
chalcédonienne, fidèle à cette formulation, deux autres églises
ont adopté des positions autres, mais opposées entre elles.
L'église syro-occidentale (appelée aussi syro-orthodoxe),
implantée dans l’empire byzantin, a adopté la théologie
miaphysite (qui soutient que dans la personne du fils la divinité
et l'humanité sont unies en une seule nature, sans séparation ni
confusion) de Cyrille d'Alexandrie (mort en 444), interprétée
par Sévère d'Antioche (mort en 538). À l'opposé, l’église syroorientale, implantée dans l’empire sassanide, a adopté la théologie dyophysite (qui soutient que le fils est de deux natures
distinctes et séparées) des exégètes antiochiens Diodore de
Tarse, Théodore de Mopsueste et Nestorius.? À ces divergences
théologiques se sont ajoutées, ou superposées, des divisions
politiques. Très tôt, en effet, les empereurs se sont souciés de
ces divergences de nature théologique, et certains se sont préoccupés d'intervenir dans ces sujets, afin de préserver l’unité de la
chrétienté, c’est-à-dire d’unir tous les chrétiens dans l’église de
2 Sur les incertitudes qui ont entouré la rédaction des actes du concile de
Chalcédoine, dans lesquels les deux formules povoyew)g &x Ito duoswv (“fils
unique engendré de deux natures”) et uovoyevis év Sto pôoeor (“fils unique
engendré en deux natures”) se sont trouvées en concurrence et comment la
seconde s’est imposée, voir A. TUILIER, “Le substrat philologique et historique de
la définition de Chalcédoine”, in POr 20 (1995), 309-324.
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Pempire.* De nombreux non-chalcédoniens se trouvaient dans
les patriarcats d’Alexandrie, Antioche et Jérusalem. Ainsi Pempereur Justin voulut forcer les non-chalcédoniens à se soumettre, et sa politique fut poursuivie par son neveu Justinien.
Mais leur action aboutit plutôt à renforcer l'autonomie de ces
églises ou à faire fuir les récalcitrants. L'adoption de la langue
syriaque et le développement d’une culture en cette langue
furent le moyen pour les communautés se reconnaissant dans
cette langue et cette culture de s'affranchir de l’hellénisme
impérial. Et parallèlement, les deux églises syriaques d’orient
et d’occident accrurent leur indépendance l’une par rapport à
l’autre, les questions religieuses jouant un rôle fondamental
dans l'identification de chaque communauté.
Ainsi l’évêque Jean de Tella (483-538) refusa de signer le
Libellus fidei du pape Hormidas (518), formulaire réaffirmant
les enseignements de Chalcédoine que le Christ a une nature
divine et une nature humaine, unies hypostatiquement en une
personne. Privé de son siège en 521, il se réfugia dans la montagne de la province d’Osrhoéne, proche de la frontière perse.
Il faut souligner le rôle des moines et des monastères de la
région d’Edesse et d’Amida (actuellement Diyarbakir) dans
Pétablissement d’une église non-chalcédonienne institutionnalisée dans les années 520-530. La vie de Jean de Tella, composée un peu après 542 par un certain Elias qui se dit son disciple, est un bon témoignage des dissensions entre groupes
religieux et de la constitution d’une communauté dissidente.
Jean, né à Callinice sur l’Euphrate dans une famille de notables,
qui avait été éduqué par sa mère et ses grands-parents “dans les
lettres et la sagesse des Grecs”, avait renoncé à une carrière dans
3 Sur la tradition impériale d’intervention dans les questions spirituelles et
d’établissement d'une monodoxie religieuse, on peut lire l'ouvrage suggestif de
P. ATHANASSIADI, Vers la pensée unique. La montée de l'intolérance dans l'Antiquité
tardive (Paris 2010).
4 Sur Pétablissement de l'église syro-orthodoxe au cours du VI° siècle, en
opposition à l’église chalcédonienne de l'empire, voir V.L. MENZE, Justinian and
the Making of the Syrian Orthodox Church (Oxford 2008).
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)l'administration romaine pour une vie ascétique. Et son hagiographe rapporte que, dans sa jeunesse, Jean obtint de son précepteur (paidagögos) de négliger les lettres grecques en faveur de
Pétude des Psaumes, un langage plus utile 4 son futur ministére. Durant son exil dans la zone frontiére entre empires
romain et perse, Jean, entouré de nombreux compagnons, créa
avec Thomas de Dara ce que l’hagiographe nomme une politeia, voulant désigner par ce terme une communauté d’ascètes
et de prétres, réunis par un méme mode de vie et par la participation à une foi commune.” Jean de Tella s'employa à intégrer 4 son réseau les habitants de part et d’autre de la frontiére
perse, et à convertir les arabes nomades vivant dans la région.
L’appartenance à cette communauté, ou à ce réseau de communautés, est déterminée par la foi et le mode de vie ascétique,
et non par l’ethnicité, la culture ou la région d’origine. La faiblesse de la communauté anti-chalcédonienne de Jean de Tella,
pourtant, fut de n'avoir jamais été intégrée dans les structures
d’aucun des deux empires, et elle ne survécut pas à la capture
et à la mort de Jean en 538.
L'église chalcédonienne, dans empire byzantin, utilisa la
langue grecque, tandis que l’église syro-occidentale, constituée
au départ de chrétiens de langue grecque ou syriaque, trouva le
moyen de renforcer son autonomie à l’intérieur de l’empire par
Pusage de la langue syriaque qui devint dominant.
Pour leur part, les chrétiens dyophysites formèrent l’église
syro-orientale, implantée dans l’empire perse, où elle fut parfois
persécutée, mais le plus souvent tolérée, voire bien acceptée,
dans la mesure où son opposition à l’église d’empire sur des
bases théologiques assurait de sa fidélité politique à l'empire
sassanide. Ainsi l'adoption par le métropolite de Nisibe, Barsauma, au synode de Beth Lapat (nom syriaque de Gundishapur) en 484, d’une profession christologique — nestorienne
Sur la vie de Jean de Tella et la communauté qu’il fonda, voir N.).
ANDRADE, “The Syriac Life of John of Tella and the Frontier Politeia”, in Hugoye
12 (2009), 199-234.
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— différente de celle qui avait cours dans l’empire romain
contribua à constituer l’église de Perse comme partie intégrante
de la société perse. Comme le remarque S. Brock, les chrétiens
de l'empire sassanide ne divisaient pas le monde en rhomaye
(romains) et persaye (persans), mais entre le peuple de Dieu
(eux-mêmes) et ceux de l’extérieur (syro-orthodoxes). Et il souligne que le syriaque ne fut pas la seule langue culturelle de
l’église d'orient dans la période sassanide, mais que le grec
continua d’être le langage de la captivité et que le persan devint
à partir du V* siècle véhicule littéraire pour les chrétiens.
Dans chacune des deux églises de langue syriaque, l’église
syro-occidentale miaphysite et l’église syro-orientale dyophysite
(nous laisserons de côté l’église chalcédonienne de langue
grecque qui n'entre pas dans le champ de notre exposé), des
études ont été développées, qui ont été favorisées par des traductions et qui inversement ont suscité, du moins à l’ouest, des
traductions. Ces deux églises partagèrent un patrimoine commun, constitué évidemment en premier lieu des traductions
bibliques. Mais, — ce qui est plus important du point de vue
qui est le nôtre —, les traductions et Pétude des Pères jouèrent
un rôle essentiel dans la formation d’une culture syriaque
savante. Comme on Pa dit, Cyrille d'Alexandrie pour les syrooccidentaux, Diodore de Tarse et surtout Théodore de Mopsueste pour les syro-orientaux, furent les maîtres lus dans les
monastères en version syriaque. Les pères Cappadociens également jouèrent un rôle de premier plan dans l'éducation supérieure dans la sphère syriaque, et parmi eux tout spécialement
Grégoire de Nazianze. À son propos, Jean de Sicile écrira au IX®
siècle qu’il “a dépassé Platon par son art du langage autant qu’il
6 Sur la position de l’église syro-orientale dans l’empire perse, voir S. BROCK,
“Christians in the Sasanian Empire. A Case of Divided Loyalties ”, in Religion
and National Identity, ed. by S. MEWS (Oxford 1982), 1-19; repr. in S. BROCK,
Syriac Perspectives on Late Antiquity (London 1984), VI.
7 Cf. J. WATT, “Les Pères grecs dans le curriculum théologique et philologique des écoles syriaques”, in Les Pères grecs dans la tradition syriaque, éd. par
A. SCHMIDT et D. GONNET (Paris 2007), 27-41.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Pa fait en théologie, et il a fait que Démosthéne ressemble à un
simple enfant”.8 Avec l'étude des Pères grecs, traduits en
syriaque, ce sont des aspects de l’éducation rhétorique et philosophique supérieure de l’antiquité païenne qui ont été incorporés ou transformés en une nouvelle forme de cursus théologique.
Écoles
La christianisation des pays du Proche-Orient amena évidemment des innovations dans le contenu des savoirs et de
nouveaux lieux de culture apparurent. Mais les nouvelles institutions de savoir furent influencées par le cursus ancien de la
culture gréco-romaine. La première institution de savoir dont
le nom est largement connu est la fameuse École des Perses
d’Edesse. Le grand poète de langue syriaque Ephrem de Nisibe,
né vers 306 dans cette ville où il vécut d’abord, vint ensuite
s'établir à Édesse après que Nisibe fut cédée aux Perses en 363.
Mais on ne sait rien de la vie intellectuelle à Nisibe, centre
commercial et militaire de la Mésopotamie, à l’époque où
Éphrem y vécut. Quant à Édesse, au moment où Éphrem y
vint, rien ne permet de savoir non plus qu’il y eût une vraie
Ecole.” Toutefois on a pu mettre en évidence dans l’œuvre
d’Ephrem les traces d’une culture hellénique, notamment d’une
culture rhétorique.!° Un siècle plus tard, au V* siècle, l’École
des Perses était semble-t-il l’une des écoles d’Edesse, qui comportait aussi une école des Arméniens et une école des Syriens.
8 Cf. J. WATT, art. cit. (n. 7), 33.
2 Cf. U. POSSEKEL, Evidence of Greek Philosophical Concepts in the Writings of
Ephrem the Syrian (Lovanii 1999), 24-25, qui critique l’idée émise par H. Drijvers qu’Ephrem aurait enseigné dans une école ayant déjà une structure semblable à celle qu’aura plus tard celle de Nisibe, et écrit: “The available sources,
however, do not provide sufficient evidence for more than a speculative statement concerning the organizational form of the school”.
10 Cf. U. POSSEKEL, op. cit. (n. 9), qui étudie la terminologie d’Ephrem
concernant des notions comme celles d’étant, d’essence, de nature, d’hypostase,
en relation avec la terminologie grecque.
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Il s'agissait probablement d’un cercle intellectuel fondé sur
l'appartenance ethnique de ses membres. La ville devint au
cours du temps le centre d’une théologie antiochienne, insistant sur l'humanité du Christ. A Edesse, les Pères ‘nestoriens’
Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste furent traduits
par des studieux associés à l'École des Perses, mais ils ne furent
pas les seuls textes lus. Un manuscrit (BL Add. 12150), daté de
411 et provenant d’Edesse, par exemple, contient des traductions d'œuvres de Basile, d’Eusebe de Césarée et de Titus de
Bostra, ce dernier appartenant à la tradition antiochienne.
Lorsque l’École des Perses fut fermée en 489, sur l’ordre de
l'empereur Zénon et sous l’évêque miaphysite Cyrus, une partie au moins de la communauté religieuse alla, deux cents kilomètres plus à Pest, refonder l'institution à Nisibe, en territoire
perse.!! Sans doute existait-il déjà une école à Nisibe, peut-être
une école de village, avant l’arrivée de Narsai, le dernier chef de
l'École des Perses d’Edesse. Mais c’est sous sa direction, et celle
de l’évêque Barsauma, que la communauté de Nisibe se donna
des règles semblables à celles d’un monastère et devint le premier centre de l’église de Pest à la fin du V° siècle. Il est bien
connu que la réputation de l’école vint à la connaissance de
Cassiodore lors de son séjour à Constantinople, et qu'il imagina de créer un centre semblable à Vivarium.!?
Curriculum scolaire
A Nisibe, la vie d’école était semblable à la vie monastique.
Les canons réglementant la vie de l’école nous renseignent sur
cet aspect de la vie commune, les étudiants vivant ensemble et
les études se faisant en groupe, mais ils ne disent rien sur le cur11 Sur l’École de Nisibe, l'ouvrage fondamental est maintenant celui d’A.H.
BECKER, Fear of God and the Beginning of Wisdom. The School of Nisibis and
Christian Scholastic Culture in Late Antique Mesopotamia (Philadelphia 2006).
2 Cf. G. FIACCADORI, “Cassiodorus and the School of Nisibis”, in DOP 39
(1985), 135-137.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)riculum disciplinaire. Les sources indiquent pourtant que plusieurs titres étaient utilisés pour désigner les enseignants, qui
correspondaient sans doute a différents niveaux d’études: un
niveau élémentaire qu'aurait eu en charge un premier instructeur (mhagyono), pour l’apprentissage de la lecture (dans le Psautier, en particulier) et de l’écriture; un niveau moyen correspondant à la charge du lecteur (magryono), enseignant la grammaire;
et un niveau supérieur correspondant à celui de Pexégéte
(mphashqono) des Ecritures et des textes fondateurs des Péres.!3
Ce système à trois degrés était en somme semblable au système
gréco-romain: on commençait par l’apprentissage de la lecture,
puis l’étude se poursuivait avec l’équivalent du grammatikos,
enfin elle s’achevait avec la rhétorique, voire avec la philosophie.
À bien des égards, l'institution scolaire et la pratique paraissent
proches de celles que l’on connaît dans la tradition philosophique grecque des écoles néoplatoniciennes de l’époque tardoantique. La réalité sociale de l'institution scolaire grecque, avec
sa structure de conventicule où l’on pratique la vie commune,
son emploi du temps réglé, qui étaient ceux des écoles organisées
en lieux de vie commune (cuvovota) n’est pas éloignée de la réalité que l’on devine à travers les sources syriaques, à la différence
près que les écoles philosophiques sont remplacées par des écoles
monastiques. Mais la différence n’est peut-être pas aussi grande
si l’on se souvient que la pratique de l’exégèse philosophique
chez les néoplatoniciens, comme Proclus ou Simplicius, était
une modalité de la vie spirituelle. Cette activité se nourrissait de
textes canoniques, comme aussi l’activité exégétique dans les
écoles monastiques, telle celle de Nisibe, se nourrissait de l’exégèse des textes canoniques de la théologie antiochienne, ceux de
Théodore de Mopsueste ou de Diodore de Tarse.
3 Sur le curriculum des études à Édesse et à Nisibe, voir A.H. BECKER, op.
cite (nel
5:74, 87:
14 Voir, par exemple, PH. HOFFMANN, “Les bibliothèques philosophiques
d’après le témoignage de la littérature néoplatonicienne des V° et VI° siècles”, in
The Libraries of the Neoplatonists, ed. by C. D'ANCONA (Leiden 2007), 135-153,
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Dans le cursus, les études commengaient par l’étude des
Psaumes, que les éléves devaient probablement apprendre par
cœur, puis venait l'étude du Nouveau Testament et de l’Ancien
Testament. Il est possible que certains textes, dits de philosophie populaire, aient été lus dans certaines écoles monastiques,
car des traductions syriaques existent, par exemple, du IIpòc
Anuövıxov apocryphe d’Isocrate, des traités Ilepì didas et Nepi
&peric de Thémistius, ou encore du Iepì &oxoewc du PseudoPlutarque.'? Néanmoins, les principaux ouvrages, qui pouvaient être étudiés dans une perspective rhétorique, étaient sans
doute les discours des orateurs chrétiens Grégoire de Nazianze,
Basile de Césarée, Grégoire de Nysse, ainsi que Jean Chrysostome, dont il existait des traductions syriaques.
Un des principaux témoignages que l’on possède sur Penseignement est un texte intitulé “Cause de la fondation des
écoles”, composé entre 581 et 610 environ à l’École de Nisibe.!®
Le terme de ‘cause’ désigne un genre centré sur Pexplication de
certaines pratiques, en l'occurrence le texte se rapporte à l’origine d’une session scolaire de l’École de Nisibe. Il se présente
comme une schématisation pédagogique de l’histoire humaine
représentée sous la forme d’une série d’écoles, depuis les ‘écoles’
bibliques de Moïse ou de Salomon, par exemple, jusqu'aux
écoles philosophiques grecques de Platon ou d’Aristote, et aux
écoles chrétiennes à Alexandrie, Antioche ou Nisibe. L'ouvrage
fournit un exemple de dépendance par rapport au curriculum
philosophique de l'antiquité grecque. On y trouve un usage de
15 Sur cette littérature dite ‘populaire’, voir H. HUGONNARD-ROCHE, “Le
corpus philosophique syriaque aux VI°-VII* siècles”, in The Libraries of the Neoplatonists, op. cit. (n. 14), 279-291, p. 279-282; S. BROCK, “Syriac Translations
of Greek Popular Philosophy”, in Von Athen nach Bagdad. Zur Rezeption griechischer Philosophie von der Spätantike bis zum Islam, hrsg. von P. BRUNS (Bonn
2003), 9-28.
16 Traduction anglaise du texte dans Sources for the History of the School of
Nisibis, transl. with an introd. and notes by A.H. BECKER (Liverpool 2008),
94-160. L’auteur est traditionnellement identifié comme étant un membre de
l'École, Barhadbeshabba ‘Arbaya, qui est peut-étre la méme personne que Barhadbeshabba, évêque de Halwan: cf. A.H. BECKER, ibid., 11-16.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)la tradition du commentarisme néoplatonicien tardif, par
exemple sous la forme d’une version christianisée de l’arbre de
Porphyre, qui montre l'appropriation de la tradition néoplatonicienne par la tradition chrétienne.'”
On n’a toutefois aucune preuve que la philosophie ait fait
l’objet d'étude organisée à Nisibe. Des éléments textuels
montrent qu'il y eut une certaine connaissance de |’Organon
aristotélicien, mais on n’a pas de référence à ce matériel dans
les sources concernant l’école. L’issue des études était le plus
souvent la poursuite de la vie religieuse dans un monastère,
éventuellement comme maître, ou l'intégration dans la hiérarchie ecclésiastique. La contrepartie du succès de l’École de
Nisibe fut que des anciens élèves devinrent évêques ou chefs de
monastères et que des écoles se répandirent en Mésopotamie
sassanide, dans des villes, ou rattachées à des églises de villages.
La nécessité de lutter contre la diffusion de la doctrine miaphysite dans la partie orientale de la chrétienté fit éclore de nombreuses écoles, particulièrement dans les provinces du nord les
plus menacées. Ainsi que le rapporte la Vie de Marouta (évêque
miaphysite de Maipherkat/Martyropolis, puis métropolite de
Tigrit, mort en 649) écrite par son successeur dans la charge de
métropolite miaphysite de Tigrit, Denha: “dans chacun de
leurs bourgs, pour ainsi dire, les nestoriens avaient pris soin de
fonder des écoles où ils enseignaient des hymnes, des cantiques,
des répons, des chants, que, d'un commun accord, on pit
répéter dans toutes leurs provinces”.!8 Et l’évêque miaphysite
Jean d’Ephése (vers 507-vers 585) écrit vers 550, à propos de
l'influence de la capitale ‘nestorienne’: “Nisibe, dont tout ce
pays (la Perse) but le fiel au point que, méme dans notte pays,
17 Cf. Panalyse de A.H. BECKER, op. cit. (n. 16), Appendix II, “The Tree of
Porphyry in the Cause of the Foundation of the Schools”, 172-180, où l’auteur fait
observer que la subdivision de l’arbre est modifiée pour tenir compte de la
conception chrétienne de l’âme, différente de celle de la tradition néoplatonicienne.
18 Cf. J. LABOURT, Le christianisme dans l'empire perse sous la dynastie sassanide (224-632) (Paris 1904), 289.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)HENRI HUGONNARD-ROCHE
celui des Romains, quelques-uns en goútent”.!? Deux établissements seulement, toutefois, proposaient un enseignement
supérieur, Nisibe et l’école de Séleucie-Ctésiphon, créée par le
catholicos Mar Aba.
Au début du VII: siècle, l'École de Nisibe va traverser une
crise lorsque son chef Henana “curieux de la lecture des écrits
hétérodoxes, avait expliqué des choses contraires à Théodore
l’Interprète, (et) s'était écarté de la vérité pour adhérer à des
doctrines heretiques”,2° — entendons par là la foi des melkites
(autrement dit de Chalcédoine). Plusieurs membres de l’École
la quittèrent alors avec Abraham de Kashkar (vers 502-588),
qui partit fonder un nouveau monastère sur le mont Izla, au
nord de Nisibe, où le rejoignit son ancien élève Babai le Grand
(mort en 628), l’un des piliers de la doctrine christologique
syro-orientale. Ce couvent s’illustra par l’habileté rhétorique de
ses moines et son rayonnement devait gagner tout l'Iran sassanide.?! Le couvent était un centre de copie de manuscrits et la
formation y reposait sur les Pères antiochiens. Parmi les moines,
on rencontrait une élite cultivée provenant de la classe aisée de
la société perse. Et l’évêque Thomas de Marga devait écrire,
dans son Livre des Gouverneurs,” à propos du couvent d’Abraham de Kashkar: “Et comme jadis celui qui désirait apprendre
et devenir maître dans la philosophie païenne des Grecs allait à
Athènes, la célèbre cité des philosophes, pareillement dans ce
cas quiconque désirait être instruit dans la philosophie spirituelle se rendait au saint monastère de Rabban Mar Abraham
19 Cf. J.-M. FIEY, Nisibe, métropole syriaque orientale, et ses suffragants des
origines à nos jours (Louvain 1977), 50.
20 Cf. Chronique de Séert, 1, éd. par A. SCHER et R. GRIVEAU, in PO 13, 4
(1918), 509.
21 Sur ce couvent, voir en particulier l'ouvrage de F. JULLIEN, Le monachisme
en Perse. La réforme d'Abraham le grand, père des moines de l'Orient (Lovanii
2008).
22 Cet ouvrage, qui forme une histoire du monachisme de l’Église syro-orientale, dans les régions situées à l’est du Tigre, a été édité par E.A.W. BUDGE, The
Book of Governors. The Historia Monastica of Thomas, Bishop ofMarga, A.D. 840,
2 vol. (London 1893).
Página 14
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)et sinscrivait dans sa filiation”.23 À la mort d'Abraham, en
588, Babai le Grand partit fonder un nouveau monastère et
une école dans sa région d’origine (Beth Zabdai) dans la partie
nord de la Mésopotamie, puis revint comme chef du monastére
du mont Izla en 604. Après la mort de Henana à Nisibe (vers
612), l'École de ce lieu va subir un déclin, peut-être lié à la
controverse qui entoura son chef accusé d’introduire des vues
hétérodoxes dans l’exégèse et la théologie.
À l’époque où décline l’École de Nisibe dans l’empire sassanide, l’École du monastère syro-occidental de Qenneshre
trouve son plein essor, fondé par Jean bar Aphtonia, dans les
années 520. Comme on le sait par une “Histoire de maître
Jean, abbé du saint monastère d’Aphtonia, écrite par un
disciple”,4 Jean, originaire d’Edesse, appartenait à une famille
cultivée. Après la mort du père, la mère de Jean envoya certains
de ses frères étudier aux écoles la rhétorique et le droit. Jean
reçut probablement une éducation grammaticale auprès de sa
mère, puis à l’âge de 15 ans il entra au monastère de SaintThomas de l’Oronte, près d'Antioche. Il y reçut sans doute une
éducation bilingue, car le monastère était connu comme centre
d'étude des lettres grecques, dont il devint plus tard abbé.
Après que les chalcédoniens les eurent expulsés du monastère
de Saint-Thomas, les moines, sous l’autorité de Jean bar Aphtonia, allérent à Qenneshre sur la rive est de l’Euphrate et y
construisirent un monastère vers 525-531, qui devint un haut
lieu des études gréco-syriaques.
Jean écrivit lui-même en grec, tandis que son panégyriste
écrivait en syriaque. Tous deux furent versés dans la rhétorique.
En effet, comme l’a montré John Watt, le portrait de Jean bar
Aphtonia peut être analysé en termes de rhétorique épidictique
et il comporte nombre de topo; traditionnels de ce genre rhétorique: origine et famille (marpic et y&voc), naissance et genre de
23 Nous citons la traduction de F. JULLIEN, op. cit. (n. 21), 239.
24 Cf. la traduction de F. NAU, “Histoire de Jean bar Aphtonia”, in ROC 7
(1902), 97-135.
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vie (yéveoic et &vateopy), éducation, nature et occupations
(tardeta, dvorc, mrndsduara), actions (mpdEeuc). D’autres
topoi encore s’y rencontrent, qui se retrouvaient déjà chez les
Pères cappadociens, tels que la comparaison du soldat et du
saint, présente chez Basile de Césarée, et développée par l’hagiographe de Jean. Ce qui montre que la tradition rhétorique
littéraire était largement cultivée par Jean et ses disciples, en
grec comme en syriaque. Un autre exemple, à peu près contemporain, est fourni par Zacharie le Scolastique, dans sa Vie de
Sévère, le futur patriarche d’Antioche, perdue en grec, mais
conservée dans une version syriaque, qui illustre bien le rôle de
la rhétorique dans l’enseignement, en même temps que la
diversité des textes lus, qui appartiennent aussi bien à la tradition ‘sophistique’ qu’à la tradition patristique. Voici, en effet,
ce que dit Zacharie des lectures de Sévère, son condisciple:
“Affligés qu’une telle intelligence [sc. Sévére] n'eút pas encore
recu le divin baptéme, nous conseillames 4 Sévére d’opposer aux
discours du aque Libanios, qu'il admirait à l’égal des anciens
rhéteurs, ceux de Basile et de Grégoire, ces illustres évêques, et
de les comparer ensemble. Nous lui donnions ce conseil, afin
qu’il parvint, par la voie de la rhétorique qui lui était chère, à la
doctrine et à la philosophie de ceux-ci. Lorsque Sévère eut appris
à connaître ces écrits, il fut entièrement conquis par eux. On
Pentendit aussitôt faire l’éloge des lettres adressées par Basile à
Libanios et de celles que Libanios écrivit en réponse, dans lesquelles il avouait avoir été vaincu par Basile et accordait la victoire aux lettres de celui-ci. Il résulta de là que Sévère se plongea
à partir de ce moment dans la lecture des ouvrages de l’illustre
Basile [...]”?
Sans doute Sévère effectua-t-il son éducation en grec et à
Alexandrie, mais il n’en reste pas moins que ce texte montre la
place centrale de la rhétorique dans la tradition scolaire et suggère ses implications dans les controverses religieuses. Un
témoignage précis de la place de la rhétorique dans ces contro-
Cf. Vie de Sévère par Zacharie le Scholastique, éd. par M.-A. KUGENER, in
PO 2,1 (1907) 6-115, p. 12-13.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)verses est donné par le discours composé déjà en syriaque, probablement vers 489, par Narsai, mentionné plus haut, alors
directeur de l’École des Perses à Nisibe, pour la défense des
trois docteurs nestoriens, Théodore de Mopsueste, Diodore de
Tarse et Nestorius, au moment où commençaient les polémiques contre eux. L'analyse de ce discours montre, en effet,
qu’il se conforme au modèle du discours judiciaire selon la
description donnée par Quintilien dans |’ Jnstitutio Oratoria,?°
par quoi l’on voit Pinfluence de la tradition scolaire grecque
dans l’éducation théologique, non plus en pays grec, mais en
orient syriaque même.
Sous l'impulsion de Jean bar Aphtonia et de ses successeurs,
Qenneshre fut, dès l’origine, un centre d’études grecques en
même temps qu'un lieu de culture syriaque, où les élèves suivaient le cursus rhétorique et philosophique (au moins partiel)
reçu de la tradition grecque. Le monastère s’illustra notamment
sous Sévère Sebokt, originaire de Nisibe, qui eut pour élève
Athanase de Balad, le futur patriarche Athanase II d’Antioche
(mort en 687), traducteur de plusieurs ouvrages logiques
d’Aristote, (en particulier les Topiques et les Réfutations sophistiques) et Jacques (né dans un village prés d’Antioche) futur
évêque d’Edesse, l’auteur de la première grammaire syriaque
savante, qui contribua à fixer la langue. On connaît de Jacques
d’Edesse une lettre sur les points et une autre lettre, adressée à
son
ami
Georges,
évêque
de
Sarough,
sur Porthographe
syriaque. Il fut aussi le traducteur/réviseur des Catégories d’Aristote, et le réviseur de diverses traductions du grec comme les
Homélies de Sévère d'Antioche. Sans doute aussi Georges, futur
évêque des tribus arabes chrétiennes de Mésopotamie, étudia-til à Qenneshre, lui qui traduisit et commenta plusieurs traités
logiques d’Aristote (Catégories, Peri Hermeneias, Premiers Analytiques), et qui composa un discours épidictique sur Sévère
26 Cf. K. McVey, “The Memra of Narsai on the Three Nestorian Doctors as
an Example of Forensic Rhetoric”, in III * Symposium Syriacum 1980. Les contacts
du monde syriaque avec les autres cultures, éd. par R. LAVENANT (Roma 1983),
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d’Antioche, selon les règles rhétoriques de ce type d’ouvrage.?”
Thomas de Harquel (Heraclea), évêque de Mabboug et réviseur (en 616) de la traduction philoxénienne de la Bible, était
également issu de Qenneshre.
Un large spectre de textes fut étudié à Qenneshre, tant en
grec qu’en syriaque. Sévère Sebokt lui-même composa un traité
d’astrolabe, inspiré de celui de Théon d’Alexandrie, et des
œuvres astronomiques ou cosmologiques inspirées de Ptolémée, et il y a tout lieu de penser que l’œuvre de Ptolémée,
comme d’autres, était lue directement en grec. L’un des buts de
la rédaction ou de la traduction d'œuvres scientifiques ou philosophiques à Qenneshre était certainement de constituer en
langue syriaque un corpus savant couvrant un large éventail de
domaines. D’autres monastères syro-orthodoxes, d’ailleurs,
furent de hauts lieux d’étude du grec, comme ceux de Mar
Jacques à Kayshum, de Mar Eusebona ou de Tell ‘Adda, que
fréquentèrent des moines issus de Qenneshre: Athanase de
Balad et Jacques d’Edesse, notamment, séjournérent 4 Mar
Eusebona (prés de Qala’at Simon, au nord de la Syrie, 40 kilomètres à l’ouest d’Alep), le second y passant onze années à
enseigner le grec et à commenter des auteurs grecs traduits en
syriaque comme les discours de Grégoire de Nazianze dans la
version révisée par Paul d’Edesse (exécutée en 623/624, durant
son exil à Chypre pour échapper aux armées perses).%
Sur fond de ce panorama historique et sociologique, il
apparaît que les mouvements d’études étaient structurés par la
séparation des deux églises syriaques, d’orient et d’occident.
Chacune de ces églises avait ses propres écoles, de ville ou de
village, et ses propres écoles monastiques. Et chacune avait ses
27 Cf. l'édition et la traduction anglaise de K.E. MCVEY, George, Bishop of the
Arabs. A Homily on Blessed Mar Severus, Patriarch of Antioch (Louvanii 1993).
28 Pour des exemples de commentaires provenant de la tradition scolaire des
monastères syro-occidentaux où l’on étudiait Grégoire de Nazianze dans la version de Paul d’Edesse, voir A. DE HALLEUX, “Les commentaires syriaques des
discours de Grégoire de Nazianze. Un premier sondage”, in Muséon 98 (1985),
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)propres textes fondateurs pour sa théologie, Cyrille et Sévére
d’Antioche pour les syro-occidentaux, Théodore de Mopsueste
et Diodore, notamment, pour les syro-orientaux. Mais ils
avaient aussi certaines ceuvres en commun, notamment celles
de Grégoire de Nazianze.
A propos de cet auteur, on peut citer le témoignage du métropolite déja cité de Tagrit, Mar Denha, qui rapporte que Marouta
(vers 565-649) demeura dix ans au monastére syro-orthodoxe de
Mar Zakkaï, situé près de Callinice, où il lut “les livres des docteurs orthodoxes et surtout de Grégoire le Théologien le Grand,
interprété et éclairci par Théodore, docteur et rabban dans le
monastère de Mar Zakkaï, car les moines de ce monastère s’appliquaient constamment avec amour à lire Grégoire”.”
Le mouvement des traductions
Lors des querelles christologiques du V* siècle, ces textes fondateurs prirent une importance particulière, car ils servaient à
justifier les positions des uns ou des autres. Leur exégèse était
fondamentale, et l’on en composa des florilèges, tant du côté
pro-chalcédonien que du côté anti-chalcédonien.*% En même
temps que s’accrut l’importance des citations patristiques dans
l'argumentation théologique, s’accrut l'exigence d’exactitude
des citations des textes de l’Écriture et des textes des Pères.
Dès la seconde moitié du V* siècle, et au tournant du VI°
siècle, la question philologique prit une importance particulière dans l’exégèse religieuse. Il importait, en effet, d'interpréter de manière exacte les textes grecs de la Bible, au-delà de
leur formulation syriaque dans les premières traductions. On
se préoccupa alors de réviser ces traductions, et ce mouvement
2 Cf. Histoires d’Ahoudemmeh et de Marouta, métropolitains jacobites de
Tagrit et de l'Orient (VE et VIF siècles), suivies du Traité d’Ahudemmeh sur
l'homme, éd. par F. NAU, in PO 3, 1 (1905), 70.
3° Cf. D. KING, The Syriac Versions of the Writings of Cyril ofAlexandria. A
Study in Translation Technique (Lovanii 2008), 5-11.
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de révision s’accompagna d'une inflexion dans la méthode de
traduction, que Sebastian Brock a décrite comme le passage
d’une traduction orientée vers le lecteur, ou paraphrastique, à
une traduction orientée vers le texte, c’est-à-dire une traduction qui se voulait miroir de l'original grec.?! L’un des initiateurs de cette démarche fut Philoxène, évêque miaphysite de
Mabboug (Hiérapolis, entre Antioche et l’Euphrate), qui né
en Perse, fit ses études à Édesse, où il passa d’ailleurs de la
théologie antiochienne à celle de Cyrille d'Alexandrie, et qui
fit exécuter une nouvelle traduction du Nouveau Testament
par son chorévêque Polycarpe (en 507-508).
On conserve, par exemple, une lettre de l’auteur de la traduction, exécutée vers la fin du V* siècle ou le début du VI°
siècle, du commentaire de Grégoire de Nysse au Cantique des
cantiques, dans laquelle le traducteur note qu’il devait ajuster la
version biblique de la Peshitta au texte biblique de Grégoire,
sans quoi le commentaire suivi n’aurait pas eu de sens.** Ainsi
la nécessité de refaire des traductions de la Bible à partir du
grec s’est imposée,
sans
quoi les
arguments
théologiques
empruntés aux Pères risquaient de perdre leur sens en syriaque.
La majorité des traductions, des révisions et des commentaires sur les œuvres des Pères cappadociens fut exécutée dans
les monastères syriaques syro-occidentaux. Mais de Pexistence
de manuscrits copiés et préservés au monastère chalcédonien
Sainte-Catherine du mont Sinaï, il ressort que ces mêmes traductions étaient aussi lues par les chalcédoniens syriacophones,
notamment pour ce qui concerne Grégoire de Nazianze.
Cette époque de rénovation des traductions, suscitée par les
besoins de l’exégèse aux fins de controverse, est aussi celle,
notons-le, où apparaissent les œuvres de Sergius de Resh‘aina
dans le méme milieu syro-occidental. Traducteur des ceuvres
3! Cf. par exemple S. BROCK, “Towards a History of Syriac Translation Technique”, in LI * Symposium Syriacum 1980, op. cit. (n. 26), 1-14; repr. in S. BROCK,
Studies in Syriac Christianity. History, Literature and Theology (Aldershot 1992), X.
32 Cf. D.G.K. TAYLOR, “Les Pères cappadociens dans la tradition syriaque”,
in Les Peres grecs dans la tradition syriaque, (cité n. 7), 43-61, p. 53.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)de Galien et commentateur des Catégories d’Aristote, dans la
lignée d’Ammonius dont il fut presque sûrement l’auditeur à
Alexandrie, Sergius fut aussi le premier traducteur en syriaque
des traités du Pseudo-Denys. Récemment, on a mis en évidence l’existence de tout un milieu savant auquel appartenaient
ces auteurs, Sergius, le Pseudo-Denys et Philoxène de Mabboug, notamment, qui ont suscité, chacun à sa manière, un
nouvel élan dans les entreprises tout à la fois de traduction,
d’exégèse et de theologie.”
Les traductions du grec en syriaque ont certes influencé la
constitution de la terminologie syriaque dans le domaine théologique, et plus largement philosophique, comme Sebastian
Brock l’a bien montré dans plusieurs de ses études.*4 Mais Pon
peut dire aussi qu’à l’inverse, des traductions nouvelles, ou des
révisions de traductions anciennes, ont été suscitées par des
problèmes de terminologie théologique. Ainsi, on trouve dans
les plus anciennes traductions du grec, chez les auteurs du IV°
siècle, pour rendre les mots grecs écapxoôn ou évavBpwrôn
signifiant l’incarnation, un syntagme syriaque (/bes pagro) signifiant “il s'est revêtu d’un corps”, qui est une approximation
paraphrastique des verbes grecs. Au cours du V* siècle, les
traducteurs, soucieux de reproduire au plus près le grec, en raison des querelles christologiques,5 ont introduit pour rendre
33 Cf. la thèse (à paraître) d’E. FIORI, Dionigi l’Areopagita e l'origenismo
siriaco. Edizione critica e studio storico-dottrinale del trattato sui Nomi divini nella
versione siriaca di Sergio di Res ayna (Bologna 2010).
34 Cf. par exemple S. BROCK, “Some Aspects of Greek Words in Syriac”, in
Synkretismus im syrisch-persischen Kulturgebiet, hrsg. von A. DIETRICH (Gôttingen
1975), 80-108; repr. in S. BROCK, op. cit. (n. 6), IV.
# Cf. S. BROCK, “L’apport des Pères grecs à la littérature syriaque”, in Les
Pères grecs dans la tradition syriaque, (cité n. 7), 9-26, p. 13.
36 Au cours des Entretiens, C. RIEDWEG a attiré l’attention sur la subtilité
recherchée des traductions, en relation avec les querelles christologiques, en ces
termes: “Ich möchte gerne auf die Wichtigkeit einer möglichst präzisen, ‘philologischen’ Übersetzung im Rahmen der christologischen Kontroversen hinweisen. Denn diese waren durch z. T. unglaubliche intellektuelle Akrobatik und
sprachliche Mikrodifferenzierungen gekennzeichnet: Die Grenzen zwischen
Orthodoxie und Heterodoxie konnten im 5. Jh. n. Chr. zwischen so nahe
verwandten Begriffen wie otvyyvorg und oúyxpacic verlaufen (Kyrill von Alexan-
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les mots g grecs susdits des néologismes etbassarÈ et etbarnash, q qui
sont des calques sémantiques du grec: le premier etbassar, verbe
dénominatif formé sur la racine bsar signifiant “chair” (équiva-
.
lent du 8grec o&oË),
se traduit
Y
par
ae
5
.
. 29
q
“il fut fait chair”;7 le second )
verbe dénominatif formé sur le syntagme barnoso, signifiant
homme” (équivalent du grec &v0pwroc), se traduit par “il fut
fait homme”. Autre exemple, le mot syriaque utilisé pour
«
37
413%
.
y
7
«ce
cc spirituel”
sos » chez Ephrem
5
re
he di
ce
»
était le mot kasyo signifiant “caché”,%
qui fut remplacé par ruhono, puis ruhonoyo, formé sur la racine
rub (“souffle”, à l’origine). Plus tard, Jacques d'Édesse introduisit une forme plus proche du grec vonréc, à l’aide d'un mot
dérivé de hawno, traduction sémantique du grec voöc.?” Comme
on le voit sur ces exemples, la culture philosophique n’était pas
étrangère aux choix effectués par les traducteurs des VI° et VII
siècles. Un exemple encore plus clair en est fourni par l'emploi
du mot dilonoyuto, signifiant “propriété”, pour la traduction du
grec idtornc (terme important en théologie), dont Jacques
d’Edesse dit qu'il était inconnu des auteurs anciens jusqu’à
drien). Zu erinnern ist im übrigen auch daran, welche Bedeutung eine bestimmte Übersetzung für die christliche Tradition hatte: diejenige der Septuaginta, die für die Christen das hebräische Original ersetzte und deren wörtliche
Präzision im Laufe der Tradition zunehmend legendenhaft ausgeschmückt
wurde (gemäss einer der letzten Versionen sollen die Übersetzer sogar getrennt
in einzelnen ‘Häuschen’ gearbeitet und dennoch Wort für Wort exakt dasselbe
geschrieben haben: Ps.-Justin [Markell von Ankyra?], Cohortatio ad Graecos, 13,
2)”. D. KING, op. cit. (n. 30), 142-143, montre que, dans les versions syriaques
des œuvres de Cyrille, les mots oúyxvo: et cbyxpaoio ne sont pas toujours clairement distingués et peuvent étre traduits par des termes interchangeables.
37 Sur les traductions syriaques du vocabulaire de l’incarnation, voir l’article
fondamental d’A. DE HALLEUX, “La philoxénienne du symbole”, in Symposium
Syriacum 1976 (Roma 1978), 295-315, qui a montré qu'au tournant du VI°
siècle une nouvelle terminologie (comportant notamment les termes etbassar et
etbarnash), adoptée par Philoxène, s’impose dans le milieu miaphysite.
38 Durant les Entretiens, C. RIEDWEG a proposé de rapprocher le terme
signifiant “caché” chez Ephrem du mot grec uvoriméc, mais le mot kasyo est le
participe passé du verbe kso” dans lequel nous voyons plutôt un équivalent du
verbe grec xpúrrro (“couvrir, cacher”), qui ne connote pas immédiatement la
notion d’initiation attachée à puorixós. Quant à rwhono, qui peut être un équivalent de rvevuarix6c, comme le suggérait aussi C. RIEDWEG, il est employé, à la
place de kasyo, pour rendre “spirituel” au sens du grec vonröc.
39 Cf. S. BROCK, art. cit. (n. 35), 13-14.
Página 22
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Philoxène compris, et des traductions anciennes du grec. Il
n'est pas besoin d'insister sur la place que tient le “propre” dans
la théorie aristotélicienne des prédicables, et sur le fait que cette
théorie est au coeur du premier traité lu dans tout cursus philosophique dans Pantiquité tardive, l’/sagogè de Porphyre. Et c'est
un terme de la même racine, diloyuto, que l’on trouve pour
désigner le “propre” (dans la liste des prédicables porphyriens)
par exemple dans le texte syriaque du traité de logique de Paul
le Perse, probablement traduit du persan par Sévére Sebokt, le
maître de Jacques d’Edesse à Qenneshre.
Philoxéne, qui fut influencé par la doctrine cyrillienne quand
il séjourna à Edesse (dans les années 450-460), eut accès à ses
œuvres en syriaque. À propos de la traduction du Nouveau Testament, il explique ainsi, sur un exemple, la nécessité de suivre
aussi fidèlement que possible le grec dans les traductions syriaques:
“Mais si ceux qui traduisirent supposèrent qu'il n'est pas bien
que l’on propose en langue syriaque le devenir du Christ ou de
Dieu ou du Fils, ils auraient dû savoir que celui qui est préoccupé de traduire le vrai doit, non pas décider quelles paroles
sont appropriées à chacune des deux langues, mais chercher
quels sont les expressions et les noms qui furent énoncés par
Dieu ou par son Esprit à travers les prophètes ou les apôtres. En
effet les paroles proposées dans les Ecritures saintes ne sont
point le rejeton de pensées humaines, qui admettraient d’être
corrigées ou fabriquées par la science humaine. Or chez les
Grecs chacune des paroles et chacun des noms dont nous avons
rappelé qu’ils furent dits par les Évangélistes et par P'Apótre
sont bien proposés comme nous l’avons dit: “Il devint à partir
de la semence de David selon la chair” [Rom 1,3] et non “il
naquit selon la chair” [Peshitta]... Et puisque c’est dans leur
langue à eux que les livres du Nouveau Testament furent énoncés, c’est plutôt aux termes proposés chez eux qu’on doit s’accorder et non à ceux qui furent traduits par n’importe qui, lesquels sont l’expression de sa prcsomprion a lui et non de la
doctrine qui vient de l’Esprit.”*°
40 Nous citons ce passage de Philoxène, tiré du Commentaire sur le prologue
del Evangile de Jean, d'après A. JUCKEL, “La réception des Pères grecs pendant la
‘Renaissance’ syriaque: Renaissance — Inculturation — Identité”, in Les Pères
grecs dans la tradition syriaque, (cité n. 7), 89-125, p. 93-94.
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La christologie de l’incarnation doit donc se fonder, selon
Philoxéne, sur une lecture précise des sources grecques, dans
lesquelles furent énoncés les livres sacrés. En particulier, dans
l'exemple qui précède de I’ Epitre aux Romains, il faut lire yevouévou (“devenu”) et non pas yewwpévov (“né”), qui était la
leçon de la Peshitta. Selon Philoxéne, les anciens traducteurs
firent des fautes soit par ignorance, soit en raison de l’insuffisance de leur outil linguistique. C’est pourquoi il était indispensable de refaire des traductions. Dans une Lettre aux moines
de Senoun, Philoxène argumente que l'erreur nestorienne provient d’une incompréhension du langage des Pères, étant donné
qu'il était impossible de traduire exactement en syriaque les
termes grecs et que c’est la raison pour laquelle Éphrem semble
confondre les natures:
“Mais puisque notre langue syriaque n’avait pas pris l’habitude
d'employer les expressions précises appliquées chez les Grecs à
l’inhumanation divine et [à] Punion incompréhensible, au lieu
de [dire] que les natures furent unies (ethid), [expression alors]
x
inconnue au syriaque, le bienheureux Éphrem écrivit qu’elles
furent mélangées (etmezeg).”*!
Fort de ces observations sur l’inadéquation de la langue
syriaque, en comparaison du grec, pour parler de l’incarnation
notamment, Philoxène est favorable à l’ introduction de néologismes, qui sont des calques sémantiques des mots grecs, de
manière à remédier à cette insuffisance du syriaque. La question de l’union sans mélange dans le Christ était, évidemment,
source de difficulté pour les traducteurs.
Un exemple de ce même effort pour adapter les traductions
syriaques à leur modèle grec est fourni par la version du Discours théologique de Théodose, patriarche d’Alexandrie en 535
(disciple de Sévère d’Antioche), où l’on peut lire:
“This treatise is rendered and translated from the Greek into
Syriac, so far as it was possible, word for word without any diffe41 Cf. la traduction française par A. DE HALLEUX, Philoxène de Mabbog. Lettre
aux moines de Senoun (Louvain 1963), 42; voir aussi D. KING, op. cit. (n. 30), 16.
Página 24
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)rence, in order that it may show the Greek expressions not only
in [their general] meaning, but in the [Syriac] expressions themselves. As a rule no word has been added or substracted, if the
necessities of the language did not oppose (such translation)
.”#
Plus tard, Jacques d’Edesse distinguera encore soigneusement, dans sa révision de la traduction par Paul de Callinice
des Homélies de Sévère d’Antioche, entre yéveoic (traduit par
hwoyo, de la racine hwo’, “être”, dont une forme passive rend ce
qu’exprime le latin factus est) et yévvnotc (traduit par un autre
mot syriaque: yoldo, de la racine iled, “engendrer”).# Ce qui
montre importance prise par les questions philologiques chez
les lettrés syro-occidentaux.
Il est remarquable, comme nous y avons fait allusion, que
l’époque où ce chantier de nouvelles traductions est entrepris,
dans le dessein de traduire plus exactement les œuvres majeures
de la théologie ou des Pères, est aussi celle où apparaissent en
syriaque les premières traductions d’œuvres philosophiques.
Les premières traductions, conservées anonymement, des Catégories d’Aristote et de l’/sagogè de Porphyre datent du début du
VI° siècle, selon toute vraisemblance. De la même époque
datent aussi les traductions du De mundo pseudo-aristotélicien
et du traité d'Alexandre d’Aphrodise Sur les causes du tout, par
Sergius de Resh‘aina. Ce dernier est aussi l’auteur de deux commentaires sur les Catégories et, comme on l’a dit, de la première
traduction syriaque du Pseudo-Denys.“
Le mouvement de retraduction, ou de révision des traductions anciennes, se poursuivit, voire prit un nouvel essor au
#2 Cité d’après D. KING, op. cit. (n. 30), 17.
% Cf. C.J.A. LasH, “Techniques of a Translator: Work-Notes on the
Methods of Jacob of Edessa in Translating the Homelies of Severus of Antioch”,
in Überlieferungsgeschichtliche Untersuchungen hrsg. von F. PASCHKE (Berlin
1981), 365-383, p. 370.
4 On peut trouver une vue d’ensemble sur l’œuvre de Sergius de Resh'aina
dans H. HUGONNARD-ROCHE, La logique d’Aristote du grec au syriaque. Etudes
sur la transmission des textes de l'Organon et leur interprétation philosophique (Paris
2004), 122-142: “Sergius de ReS‘aina, traducteur du grec en syriaque et commentateur d’Aristote”.
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VII siècle, notamment dans le milieu de Qenneshre. Les versions de Grégoire de Nazianze furent revues par Paul d’Edesse
en 623/624, le corpus dionysien par Phokas vers 685. Et le
corpus aristotélicien de logique ne fut pas en reste: Athanase
révisa la traduction de l’/sagogè de Porphyre, Jacques d’Edesse
celle des Categories d’Aristote, Georges des Arabes les versions
des Categories, du Peri Hermeneias et des Premiers Analytiques.®
Dans le même ordre d’idee, il faut mentionner la traduction
en syriaque de la grammaire de Denys le Thrace par Joseph
Huzaya, qui appartient à la même période, ainsi que les premiers écrits grammaticaux de Ahudemmeh, originaire de Balad,
qui devint évêque miaphysite de Tagrit (vers 559).4° La concomitance des nouvelles traductions, suscitées par le souci d’exactitude philologique, et des œuvres grammaticales de Ahudemmeh et de Joseph Huzaya, n’est évidemment pas un hasard,
mais c’est le signe d’une même tendance. Ces travaux grammaticaux ont pour but de donner à la langue syriaque les moyens
d’une analyse rigoureuse et de lui permettre d’atteindre à la
même précision que la langue grecque.
Sur le milieu ecclésiastique et culturel, dans lequel Sergius
de Resh‘aina se mouvait, l'Histoire ecclésiastique du Pseudo-
Zacharie fournit des indications éclairantes.4” Dans le chapitre
huit, l’auteur donne une brève prosopographie miaphysite de
Pexil, où sont mentionnés, entre autres, Philoxène de Mabboug, Jean bar Aphtonia, Mara d’Amida qui exilé de son siège
avait trouvé refuge au village de Qenneshre, avant d’aller à
Petra, puis à Alexandrie où il mourut. De ce Mara, l’auteur
45 Un état sommaire des traductions syriaques de |’ Organon a été procuré par
S. BROCK, “The Syriac Commentary Tradition”, in Glosses and Commentaries on
Aristotelian Logical Texts. The Syriac, Arabic and Medieval Latin Traditions, ed.
by CH. BuRNETT (London 1993), 3-18.
46 Cf. les Histoires d’Ahoudemmeh et de Marouta (cité n. 29). Pour le texte de
J. Huzaya, voir l'édition et traduction gréco-latine de A. MERX, Historia artis
grammaticae apud Syros (Leipzig 1889), 50-72 [syriaque], 9-24 [trad.].
47 Cf. PSEUDO-ZACHARIAS, Historia ecclesiastica Zachariae Rhetori vulgo adscripta, t. II, ed. E.W. BROOKS (Parisiis 1921), 78-87 et trad. lat. (Parisiis 1924),
Página 26
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)souligne Vhabileté dans la langue grecque, reçue dans le
monastère de Seleucie sur l’Oronte dirigé par Jean bar Aphtonia, et il rapporte qu'il possédait une grande bibliothèque de
livres admirables. Parmi les figures dessinées par l’auteur se
trouvent encore Jean bar Aphtonia, et Jean de Tella, dont le
disciple Elie de Dara a décrit la formation dans les lettres
grecques, comme on l’a vu plus haut. Cette prosopographie
dessine un milieu de lettrés de langue syriaque, mais versés
dans la littérature grecque, dans la philosophie et l’exégèse,
une élite ecclésiale dans laquelle a vu le jour l’œuvre du
Pseudo-Denys, que S. Brock a pu qualifier de “plus hellénisé
de tous les auteurs chrétiens”.#
Avant l’époque dont nous parlons, il y eut bien influence de
la pensée grecque sur la culture syriaque, qui avait abouti à la
création d’une théologie en langue syriaque, et l’on a montré
que des concepts empruntés à la philosophie grecque étaient
déjà présents dans l’œuvre d'un Ephrem de Nisibe.” Et la rhétorique faisait partie du cursus des études dans les écoles supérieures syriaques, à l’égal de ce qui se produisait dans la tradition grecque, où l'apprentissage de la rhétorique précédait
l'étude de la philosophie. Pour ne retenir qu’un exemple proche
de l’époque où nous sommes, citons celui de Damascius qui
étudia la rhétorique, puis l’enseigna lui-même durant neuf ans,
avant de se convertir à la philosophie, au contact d’Isidore.?° Et
nous avons mentionné plus haut le témoignage de Zacharie le
Scolastique, dans sa Vie de Sévère, sur le goût pour la rhétorique du futur patriarche et ses lectures en la matière, de même
que le discours de Narsai, pétri de culture rhétorique d’origine
grecque. Ce qui paraît changer au tournant du VI° siècle, c’est
que les ressources de la rhétorique ne paraissent plus suffisantes
48 S. BROCK, The Luminous Eye. The Spiritual World Vision of Saint Ephrem
(Kalamazoo 1992), cité d’aprés E. FIORI, op. cit. (n. 33).
49 Cf. U. POSSEKEL, op. cit. (n. 9).
°° Voir DAMASCIUS, Traité des premiers principes, vol. I, éd. par L.G. WESTERINK et trad. fr. par J. COMBES (Paris 1986), x sq., et la notice de PH. HOFFMANN, “Damascius”, in DPAA II (Paris 1994), 541-593, p. 543-545.
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4 certains dans les controverses religieuses, mais que les sources
textuelles sur lesquelles s’appuient les positions doctrinales
doivent faire l’objet d’analyses philologiques précises. Les débats
christologiques ont conduit à un retour aux sources grecques et
à la constatation d’une nécessaire révision des traductions
anciennes. Ce retour aux sources et l'effort linguistique qu'il
supposait furent, dans l’ensemble, concomitants avec l’ouverture à la philosophie au sens technique, c’est-à-dire à la philosophie aristotélicienne, ou plus spécifiquement à la logique
péripatéticienne, qui formait la base du cursus des études supérieures.
À cet égard, l'œuvre de Sergius de Resh‘aina occupe une
position remarquable dans ce mouvement de renouvellement
des instruments conceptuels par lesquels les lettrés syriaques
appréhendent les questions théologiques et doctrinales. Comme
nous avons eu l’occasion de l'écrire ailleurs, le prologue de Sergius à son commentaire des Catégories d’Aristote, adressé à son
compagnon de travail, un certain Théodore, montre une parfaite maîtrise des procédés rhétorique de l’art de la préface et
des topoi usités en ce domaine. Mais, comme nous l’écrivions,
“les ressources de la rhétorique sont utilisées par lui non pas à
des fins apologétiques, mais en vue de l’introduction dans la
littérature syriaque d’une œuvre philosophique dont il s'agissait
d’exposer le dessein propre”.?! Aux yeux de Sergius, l’œuvre
d’Aristote représente “l’origine et le commencement et le principe de tout savoir” en philosophie. Reprenant un topos rhétorique, Sergius décrit ainsi l’œuvre du Stagirite:
“De même, en effet, que ceux qui font des statues façonnent à
part chacune des parties de la forme par elle-même, puis en les
assemblant l’une avec l’autre, ainsi que Part le requiert, font la
statue achevée, de même lui aussi assembla, ajusta et disposa
chacune des parties de la philosophie selon l’ordre requis par
elle, et il fagonna à partir d’elles, dans tous ses livres, la forme
parfaite et admirable de la science de toutes les réalités.”52
51 H. HUGONNARD-ROCHE, op. cit. (n. 44), 172.
32 Ibid., 168.
Página 28
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Le caractére novateur de la démarche de Sergius est souligné,
indirectement, par l’auteur, dans la mise en garde que, dans la
suite du prologue, il adresse au lecteur de ne pas tomber “dans
les blames et les critiques stériles après une seule lecture”,
mais de persister dans l’étude, même s’il n’adhére pas à la doctrine d’Aristote. Au-delà du topos rhétorique, que l’on peut lire
dans ce passage, il y a lieu, nous semble-t-il, d’y voir la marque
de l'originalité de la démarche qui consiste À promouvoi
l'étude de la philosophie, celle d’Aristote en Poccurrence,
comme introduction à la connaissance de toute réalité, et non
pas seulement comme réservoir de quelques concepts logiques.
Ce qui ne veut pas dire, pour autant, que pour Sergius le savoir
s'arrête à Aristote, sa traduction du Pseudo-Denys en est la
preuve.? Et l’on peut se demander, avec Paolo Bettiolo, si le
Pseudo-Denys ne constitue pas pour Sergius le Plato christianus
auquel l’Aristote platonisé introduirait.?? Ajoutons la question:
à la manière dont la pseudo-7héologie d’Aristote couronnerait le
savoir dans “le cercle de Kindi”?
Sil est un lieu de culture syriaque où l’entreprise, dont Sergius se fait le héraut, fut réalisée, c’est sans doute le monastère
de Qenneshre déjà mentionné, où Sévère Sebokt, autant que
les sources nous permettent de le savoir, donna une impulsion
remarquable à l’étude des textes grecs. J'ai déjà mentionné
auparavant les noms des traducteurs Athanase de Balad, Jacques
d’Edesse ou Georges des Arabes, issus de ce cercle d’études
monastiques. Sévére, lui-même, on Pa dit, s'intéressa aussi aux
53 Ibid., 169.
54 Sur la figure de Sergius de Resh'aina, et sa réinterprétation de la philosophie grecque dans un contexte ascétique inspiré par Penseignement d’Evagre le
Pontique, ainsi que sur son rapport à l’œuvre du Pseudo-Denys, on lira la thèse
(à paraître) de E. FIORI, op. cit. (n. 33).
55 Cf. P. BETTIOLO, “Scuole e ambienti intellettuali nelle chiese di Siria”, in
Storia della filosofia nell'Islam medievale, a cura di C. D’ANCONA (Torino 2005),
vol. I, 48-100: 98, où, après avoir présenté la personne, l’œuvre et la culture,
tant philosophique que théologique de Sergius, l’auteur écrit à son propos: “Dif
ficile perd sottrarsi anche all'impressione che lo Pseudo-Dionigi costituisca quel
Plato christianus cui il ‘platonico’ Aristotele introduce”.
Página 29
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sciences, astronomiques notamment. En somme, l’impulsion
donnée aux études philologiques dans les cercles miaphysites
du premier VI° siècle se prolongea tout au long du VII" siècle,
dans la même église syro-occidentale, en lui donnant tout à la
fois les bases de son identité théologique face aux chalcédoniens grécophones et les éléments d’une identité culturelle
nourrie de lettres et de sciences grecques. Ce savoir était aussi
l'instrument d’une identité syriaque revendiquant son ancienneté face aux traditions voisines, comme le révèle tel texte de
Sévère où il proteste que:
“certains croient que les Grecs seuls savent faire des calculs astronomiques, mais tous les écrivains grecs reconnaissent que les
Babyloniens, puis les Égyptiens, ont précédé les Grecs, or les
Babyloniens sont des Syriens. Ptolémée dans sa Syntaxe le
montre encore, puisqu'il fait le comput du soleil, de la lune et
des planétes d’aprés les années de Neboucadnesar, roi des Assyriens, et non d’après les années des Grecs; il montre ainsi qu’il a
pris aux Babyloniens le fondement de ses calculs. Un oracle grec
dit aussi que la sagesse s’est trouvée chez les Chaldéens; mais
ceux-ci sont les Babyloniens et les Syriens.”*°
Les traductions d’ceuvres philosophiques du grec en syriaque
se sont développées, ainsi qu’on le voit, dans la tradition syrooccidentale, en relation avec les questions religieuses, mais aussi
grâce à la situation favorable offerte par la connaissance du grec
dans les régions géographiques où l’église miaphysite était
implantée, et par le voisinage avec des centres de formation des
élites de langue grecque, comme Alexandrie ou Beyrouth.
Qu’en était-il alors de la tradition syro-orientale? On n’a pas de
témoignages sur un développement comparable d’une activité
de traduction.” D’après Sebastian Brock, ce serait Mar Aba,
56 Cf. F. Nau, “La cosmographie au VII siècle chez les Syriens”, in ROC 15
(1910), 225-254, p. 248-249.
37 Notonsà ce propos que peu de manuscrits antérieurs au X° siècle ont été
conservés hors du climat sec de |’ Égypte et que, pour ces manuscrits, nos sources
sont principalement limitées “à deux bibliothèques, celle de Deir al-Surian et
celle de Sainte-Catherine au Sinaï, l’une appartenant à une communauté syrienne
orthodoxe, l’autre à une communauté chalcédonienne. Cela signifie qu’à de très
Página 30
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)catholicos de Séleucie-Ctésiphon entre 540 et 552, qui aurait
ouvert le monde scolastique syro-oriental à la philosophie
paienne.?8 Zoroastrien converti, Mar Aba recut une bonne
éducation, il étudia le grec à Nisibe, puis voyagea vers l’ouest,
en Égypte, en Grèce, à Antioche, avant de revenir à Nisibe,
centre de formation des élites orientales, et d’être enfin élu
catholicos. L'école de Séleucie-Ctésiphon fut ainsi le second
centre d’études supérieures dans l’orient syriaque. Nous avons
un témoignage précis, non pas sur cette école elle-même, mais
sur la diffusion de la philosophie grecque dans l'entourage du
souverain sassanide, par l’œuvre de l’auteur connu sous le nom
de Paul le Perse.*? Celui-ci dédia au souverain sassanide Chosroès Anushirvan (531-578/9) l’un de ses ouvrages, un “Traité
sur l’œuvre logique d’Aristote”, selon Pincipit du texte syriaque
aujourd’hui conservé. Il s’agit d’une sorte de résumé de logique
aristotélicienne comportant les éléments tirés de l’/sagogè de
Porphyre, des Catégories et du Peri Hermeneias, qui sont nécessaires à l’exposé de syllogistique qui fait le cœur de Pouvrage.%
Le prologue qui ouvre l’ouvrage, après une dédicace à Chosroès, peut se lire comme le pendant du prologue de Sergius à
son commentaire des Catégories. Comme celui de Sergius, le
prologue de Paul se situe dans la tradition du néoplatonisme
alexandrin, par ses thèmes, comme celui de la conversion
éthique préalable à toute connaissance philosophique, et le
souci de soi entendu comme le souci de son âme qui seule est
rares exceptions près, il y a un manque presque total de manuscrits anciens
appartenant à la tradition littéraire de l’Église d'Orient”, ainsi que le fait observer
S. BROCK, art. cit. (n. 35), 15.
58 Cf. S. BROCK, “From Antagonism to Assimilation: Syriac Attitudes to
Greek Learning”, in East of Byzantium. Syria and Armenia in the Formative
Period, ed. by N.G. GARSOIAN, TH.F. MATHEWS and R.W. THOMSON (Washington 1982), 17-34, p. 21; repr. in S. BROCK, op. cit. (n. 6), V.
> Sur cet auteur, on pourra lire la notice rédigée par nous-méme, à paraître
dans le prochain volume (V) du DPAA.
6 On peut lire une analyse du traité dans H. HUGONNARD-ROCHE, “Le
traité de logique de Paul le Perse: une interprétation tardo-antique de la logique
aristotélicienne en syriaque”, in DSTFM 11 (2000), 59-82; repr. in H. HUGONNARD-ROCHE, op. cit. (n. 44), 233-254.
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apte à saisir les intelligibles. L'éloge de la philosophie s’y développe à partir de la comparaison d’inspiration platonicienne
entre l’œil du corps et l'œil de l’âme:
“De même que l'œil du corps, en raison de la similitude de sa
nature avec la lumière, voit à l’extérieur, de même l’œil de l’äme,
en raison de son affinité avec la lumière intelligible qui est en
tout, voit la lumière qui est en tout. Et de même que celui dont
les yeux du corps sont faibles relativement à la lumière sensible
ou bien ne voit rien du tout ou bien voit très peu, de même
celui dont les yeux de l’âme ne sont pas entraînés à la lumière
intelligible ou bien ne voit rien du tout ou bien voit peu de
choses.”61
Lart de la préface dont témoigne le prologue est l’indice
patent de la formation rhétorique avancée dont Paul a bénéficié. Mais le prologue attire l’attention également par un trait
remarquable, la supériorité que l’auteur y affirme de la philosophie, qu'il a définie comme la science vraie de toutes choses,
sur la foi. Paul écrit:
“La science porte sur ce qui est proche et manifeste et connaissable, et la foi sur toutes les choses qui sont éloignées et invisibles et non connaissables avec exactitude. Celle-ci comporte le
doute, celle-là est dépourvue de doute. Tout doute engendre la
dissension, l’absence de doute l’unanimité. La science donc est
préférable à la foi, et il est préférable de choisir celle-là plutôt
que celle-ci.”62
Cette philosophie, qui est “la science exacte de toutes choses
sensibles et intelligibles” a pour premier instrument la logique,
dont Paul se propose de fournir ensuite l’exposé.
Les deux autres ouvrages de Paul qui nous sont connus
portent également témoignage de la pénétration de la philosophie dans la culture syro-orientale. Une introduction à la philosophie d’Aristote, s’appuyant sur une classification des livres
él Voir notre analyse du prologue, dans HUGONNARD-ROCHE, op. cit. (n.
44), 237-239.
62 Nous traduisons le texte édité par J.P.N. LAND, Anecdota Syriaca, t. IV
(Lugduni Batavorum 1875), 1-32 [syriaque], p. 2-3.
Página 32
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)du Philosophe, qui n’est conservée que dans une version arabe
incluse dans un ouvrage du philosophe et lettré persan Miskawayh (mort en 1030),% est très étroitement inspirée des discussions que l’on trouve sur le même sujet dans les prolégomènes à l'étude de la philosophie d’Aristote, chez les
commentateurs alexandrins, et il y a lieu de penser qu'il s’agit
d’un fragment d’un ouvrage de plus grande ampleur sur le
modèle des Prolégoménes de la tradition grecque néoplatonicienne. On retrouverait aussi les mêmes fameux kephalaia,
par lesquels commençaient les commentaires à un ouvrage,
dans l’introduction du théologien syro-oriental Babai le Grand
à son commentaire sur les Centuries d’Evagre.©
Le troisitme ouvrage connu de Paul le Perse, une “Elucidation du Per: Hermeneias” montre non seulement une connaissance de la tradition du commentarisme grec sur ce traité, pour
ce qui touche par exemple à l’énumération des ‘déterminations
-onymes’ ou à la construction du carré logique des propositions opposées, mais encore à certains éléments de la tradition
grammaticale grecque. En effet, à propos de la division des
espèces du discours, la confrontation de la liste de Paul et des
termes qu'il utilise pour nommer ces espèces avec les termes
utilisés dans divers textes de philosophie ou de grammaire de
l'antiquité montre clairement que le texte de Paul se situe non
seulement dans la lignée d’Ammonius, mais — chose remarquable — qu'il s'apparente même à la tradition des scolies
grecques au Peri Hermeneias, qui fut donc vraisemblablement
63 Il s’agit de la Classification des bonheurs et hiérarchie des sciences (Kitab
Tartib al-sa'adat wa-manazil al-‘ulim).
64 On peut lire l'analyse de ce texte dans D. GUTAS, “Paul the Persian on the
Classification of the Parts of Aristotle’s Philosophy. A Milestone between
Alexandria and Bagdad”, in Js/ 60 (1983), 231-267.
65 Cf. S. BROCK, art. cit. (n. 58), 22. La présence des kephalaia a été récemment trouvée dans l’introduction de Sergius de Resh‘aina à sa traduction du
commentaire de Galien à un traité d’Hippocrate: cf. G. Bos and Y.T. LANGERMANN, “The Introduction of Sergius of Résh‘aina to Galen’s Commentary on
Hippocrates’ On Nutriment”, in JSS 54 (2009), 179-204. Plus généralement, sur
la tradition des kephalaia chez les auteurs syriaques, voir E. RIAD, Studies in the
Syriac Preface (Uppsala 1988), 39-72.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)HENRI HUGONNARD-ROCHE
connue dans le milieu des écoles syriaques au VI° et au VII“
siecle.°°
En somme, si les auteurs syro-orientaux n’ont pas traduit la
philosophie grecque, 4 notre connaissance, du moins certains
de leurs ouvrages attestent que, dans la seconde moitié du VI°
siècle, l'étude de certaines parties de cette philosophie, au
moins |’ Organon d’Aristote (en son début) et la littérature isagogique, a été accessible dans les écoles de l’orient syriaque, à
Nisibe certainement, et peut-être en d’autres lieux comme
Séleucie-Ctésiphon.
Conclusion
Au terme de cet exposé, il apparaît que le mouvement des
traductions syriaques d’œuvres philosophiques grecques s’est
développé d’abord dans le milieu syro-occidental, au contact des
sources de l’École alexandrine. Plusieurs évolutions culturelles
ont suscité ou accompagné ce mouvement. Les débats christologiques ont conduit, au tournant du VI° siècle, certains théologiens de langue syriaque à se tourner à nouveau vers les originaux grecs des textes sur lesquels portaient les discussions et à
réviser les anciennes traductions, reconnues comme insuffisamment précises. L’effort philologique accompli pour exécuter des
traductions “miroirs” reflétant aussi exactement que possible le
sens des mots grecs s’est accompagné d’un renouvellement du
langage, et notamment de la création d’un bon nombre de néologismes. Parallèlement à ce retour aux sources grecques, accompagné d’exigences philologiques nouvelles dans la lecture et
l'interprétation des textes bibliques et patristiques, une autre
66 Voir sur ce point H. HUGONNARD-ROCHE, “Du commentaire à la reconstruction: Paul le Perse interprète d’Aristote (sur une lecture du Peri Hermeneias,
à propos des modes et des adverbes selon Paul, Ammonius et Boèce)”, in /nterpreting the Bible and Aristotle in Late Antiquity. The Alexandrian Commentary
Tradition between Rome and Baghdad, ed. by J. LÒSSL and J. WATT (Aldershot
2011), à paraître.
Página 34
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)évolution semble s'étre produite, touchant la forme d'expression
de la culture syriaque savante. C’est la rhétorique qui formait le
socle de Péducation avant le tournant du VI° siècle: Jean
Chrysostome, comme les Péres antiochiens Théodore de Mopsueste et Diodore, reçurent une éducation rhétorique. Et la pratique antiochienne du commentaire porte de claires marques
des méthodes rhétoriques de l’explication des textes littéraires.
Cette tradition rhétorique, qui plonge ses racines dans l’exégèse
homérique alexandrine d'époque hellénistique, n'était pas
inconnue dans la cité tardo-antique. Mais les lettrés syriaques
qui se tournèrent vers Alexandrie à Porée du VI° siècle pour
parfaire leur éducation en reçurent l'influence d’une forte tradition philosophique, celle de l’école dAmmonius. Sergius de
Resh‘aina en est la figure la plus emblématique. Et le programme
"étude dont il se fait le défenseur à travers son œuvre est principalement, la médecine de Galien mise 4 part, de nature philosophique: ce sont des ceuvres d’Aristote et d’Alexandre d’Aphrodise, ou le pseudo-aristotélicien De mundo, qu'il traduit,
adapte ou commente. Cette importance nouvelle de la philosophie, incluant d’ailleurs la “philosophie naturelle”, est un trait
qui caractérisera encore, au siécle suivant, les études poursuivies
au monastère de Qenneshre. Le mouvement des traductions
philosophiques fait partie de cette nouvelle figure de la culture
syriaque, dont il faudrait encore préciser les contours, qui prend
forme au tournant du VI° siècle et qui est marquée par un retour
au grec, la recherche philologique, et le retrait de la rhétorique
devant la philosophie.
Página 35
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)DISCUSSION
U. Rudolph: Wie Sie erwahnt haben, bezeichnete Sergius Aristoteles als “das Prinzip allen Wissens”. Sehen Sie hier einen
Unterschied zu dem Aristoteles-Bild, das wir bei den alexandrinischen Autoren des 6. Jahrhunderts antreffen? Und wie kann
man erklären, dass sich Sergius trotz dieser grundsätzlichen Eloge
auf Aristoteles auf die Lektiire des Organon beschränkt hat?
H. Hugonnard-Roche: Sous-jacente à la première partie de la
question se trouve la question de l’éventuelle différence entre
les écoles d’Athénes et d’Alexandrie. Mais si Pon comprend que
dans l’école d’Alexandrie Aristote tient une place éminente,
alors on peut rapprocher l’image d’Aristote proposée par Sergius de celle qu’il pouvait avoir aux yeux des alexandrins, du
moins d’Ammonius lui-même considéré comme un spécialiste
d’Aristote et un savant (en astronomie, par exemple). Il faut
aussi préciser que lorsque Sergius fait d’Aristote le principe de
tout savoir, il a notamment en vue la méthode d’Aristote et
que c’est sur ce point que porte sa réponse à son interlocuteur.
Ce qui m’améne à la seconde question. La logique d’Aristote
étant l'introduction méthodique à la philosophie, il était naturel que Sergius commençât par là. Peut-être n’a-t-il pas eu le
loisir d'entreprendre d'autres commentaires que ceux des Catégories°’ ou ces commentaires sont-ils perdus. Quant aux autres
ouvrages d’Aristote, ceux de philosophie naturelle, il faut noter
qu'ils présentaient de notables difficultés doctrinales pour un
chrétien et que ce n’est sans doute pas un hasard si Sergius a
traduit, tout en les adaptant, le De mundo et le traité Sur les
67 Sur les deux commentaires de Sergius aux Catégories, voir les études que
nous avons réunies dans H. HUGONNARD-ROCHE, op. cit. (n. 44).
Página 36
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)causes du tout d'Alexandre, qui pouvaient sans doute s’accorder moins difficilement, moyennant des ajustements, aux doctrines chrétiennes sur le monde.
U. Rudolph: In der Passage, die Sie von Paulus Persa zitiert
haben, wird die Philosophie ausdrücklich über den Glauben
gestellt. Gibt es weitere Zeugnisse dieser Art in der syrischen
Literatur des 6. Jahrhunderts? Könnte Paulus’ Haltung damit
zu tun haben, dass er im Sassanidenreich (bzw. am Sassanidenhof) wirkte und dass dort mehrere Religionen nebeneinander
bestehen konnten?
H. Hugonnard-Roche: Je ne connais pas d’autre texte oü la
philosophie soit placée au-dessus de la foi dans la littérature
syriaque du VI° siècle. Sans doute y avait-il effectivement dans
l'empire sassanide plusieurs religions co-existantes (chrétienne
et zoroastrienne), mais il y avait aussi plusieurs églises tenant
pour des opinions diverses en matière de doctrine religieuse,
christologique notamment. Plus généralement, Paul observe
que sur les sujets touchant l’être divin, ses attributs, sa puissance, la création du monde ou la liberté humaine, les hommes
ne cessent de débattre sans parvenir à s’accorder. Dans un passage qui mérite d’être cité, il mentionne les
“gens qui s'opposent les uns aux autres et se réfutent les uns les
autres, car certains dirent que dieu est un, d'autres qu'il n'est pas
un seulement; d'autres dirent qu'il a des contraires, d'autres que
non; d’autres dirent qu'il a pouvoir sur toutes choses, d’autres
qu’il n'est pas omnipotent; d'autres dirent qu'il est le créateur du
monde et de tout ce qui est en lui, d'autres ont jugé qu’il n’a pas
68 Signalons la parution récente de la première édition critique du texte
syriaque de ce traité, avec traduction française, par E. FIORI, “L’épitomé syriaque
du Traité sur les causes du tout d'Alexandre d’Aphrodise attribué à Serge de
Res'ayna”, in Muséon 123 (2010), 127-158.
© Cf. D. KING, “Alexander of Aphrodisias’ On the Principles of the Universe
in a Syriac Adaptation”, in Muséon 123 (2010), 159-191, qui montre que Sergius modifie le texte d’Alexandre, notamment en le christianisant (par exemple,
en remplaçant l’appellation “corps divin” appliquée aux corps célestes par une
expression signifiant “corps qui tournent”).
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)DISCUSSION
été le créateur de toutes les choses qui existent. Il y en a qui
dirent que le monde a été fait de rien, et il y en a qui dirent que
<Dieu> Pa fait à partir d'une matière. Et il y en a qui dirent que
le monde est sans commencement et qu’il demeurera aussi sans
fin, d’autres ont enseigné autrement. <Et il y en a> qui dirent que
les hommes sont libres dans leur volonté; et il y en a qui réfutèrent cela. Et il y a beaucoup d’autres choses encore comme
celles-ci qu’ils dirent et posèrent dans leurs exposés, dans lesquels
on les voit se réfuter l’un l’autre et s'opposer les uns aux autres.”
C’est en considération de l’impossibilité de parvenir à une
connaissance en ces matières de foi que Paul proclame la préférence qu il faut accorder à la science.
A propos de notre emploi du mot “foi”, Christoph Riedweg,
qui ne disposait pas du texte que nous venons de citer, nous
avait fait la remarque suivante:
C. Riedweg: “Glaube” scheint mir an dieser Stelle nicht religids zu verstehen. Der Text fiigt sich vielmehr ausgezeichnet in
die platonische Epistemologie ein, in der ja die riorız der £rıorhun klar untergeordnet ist (s. auch die diesbezüglich sehr
polemischen Äusserungen der kaiserzeitlichen Platoniker
gegenüber den Christen).
H. Hugonnard-Roche: A cela nous répondons que le terme
utilisé par Paul (haymonuto), que nous avons traduit par “foi”,
est effectivement l'équivalent du grec riorıs. Dans le contexte
où il est employé, cependant, il est manifeste qu’il se rapporte à
la foi religieuse, car ce sont des dogmes religieux qui sont Poccasion des disputes auxquelles l’auteur fait allusion dans les lignes
qui précèdent sa déclaration concernant les doutes touchant les
matières qui sont l’objet des doctrines relevant de la foi.
P. Adamson: You mentioned that some Syriac translators
sought a very precise and exact rendering of Greek in order to
mirror as closely as possible the terminology used in theological
disputes. I wonder whether this tendency may underlie the
Página 38
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)highly literal translation style we find in some (but not all)
Kindi-circle translations, such as their version of the Metaphysics? This is a feature of their translations which has occasioned
some criticism, and it would be interesting if it turned out to
carry forward a deliberate policy which originally had theological motives.
H. Hugonnard-Roche: La réponse à cette question nécessiterait une recherche que je n’ai pas faite. Le contexte est différent: les traductions littérales en syriaque sont appelées par des
controverses et représentent des révisions de traductions ou de
modes de traductions antérieurs, ce qui n’est pas le cas des traductions arabes du milieu d’al-Kindi, où il s’agit de premières
traductions, sans enjeu de compétition. Comme vous le mentionnez, en outre, les traductions effectuées à l’époque d’alKindi ne sont pas toutes de même style, les unes étant plutôt
paraphrastiques, d’autres plus littérales. Cela peut être le fait de
la formation du traducteur et de sa compétence, autant que
d’un choix délibéré, un traducteur moins habile étant plus facilement porté à paraphraser. Il faudrait vérifier que les traductions plus littérales se rencontrent surtout à propos de textes
impliquant des options théologiques, ce qui reste à prouver. De
fait, s'agissant de la Métaphysique d'Aristote, en particulier, il
ne semble pas que la traduction ancienne d’Ustät puisse être
qualifiée de plus littérale que celle d’Ishäq ibn Hunayn.”
C. Riedweg: Wie ist das Verhältnis der christlichen Schule
von Nisibis zu derjenigen in Alexandrien zu beurteilen, welche
sich ja
ebenfalls
durch
intensives
philologisches Arbeiten
auszeichnete? Im übrigen berührt sich das hier von Nisibis
gezeichnete Bild mit Jamblichs Vita Pythagorica, die ihrerseits
7° Telle est la conclusion de la comparaison minutieuse effectuée entre les
traductions d’Ustat et d’Ishäq ibn Hunayn sur une portion de Métaphysique
Alpha Elatton par J.N. MATTOCK, “The Early Translations from Greek into Arabic. An Experiment in Comparative Assessment”, in Symposium Graco-Arabicum
II, hrsg. von G. ENDRESS (Amsterdam 1989), 73-102.
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wohl bereits christlich-monastische Elemente in die Darstellung der pythagoreischen Schule integriert haben diirfte.
H. Hugonnard-Roche: On a remarqué que la Vie de Pythagore S apparentait aux vies de saints que commengaient à composer les auteurs chrétiens à l’époque de Jamblique, mais sans
pouvoir conclure à une dépendance de celle-là par rapport à
celles-ci. Et il faut aussi garder à Pesprit que la description du
mode de vie pythagoricien est un morceau d’imagination qui
est un topos littéraire! Quant aux études au sein de l’École de
Nisibe, le peu que nous en savons invite à comparer leur déroulement à celui des études dans les écoles grecques tardo-antiques
plutôt qu'aux pratiques quotidiennes des pythagoriciens selon
Jamblique. L'École de Nisibe, d’autre part, est traditionnellement liée à celle d’Antioche plus qu’à celle Alexandrie: d’une
part, pour des raisons théologiques, puisque Nisibe a adopté la
christologie antiochienne; d’autre part, parce que la pratique
philologique antiochienne était fondée non seulement sur une
approche historique des textes, mais aussi sur les méthodes rhétoriques de leur analyse.’? C'est avec le tournant du VI° siècle
qu’une approche philosophique, issue principalement d’Alexandrie, a pénétré dans les écoles syriaques, avec l'apport d'un
Aristote néoplatonisé, inséré dans le cursus.
V. Boudon-Millot: Sergius a traduit Galien en suivant un
plan bien défini (le canon alexandrin des œuvres de Galien).
71 Sur ces deux points, voir A.J. FESTUGIERE, “Sur le ‘De vita Pythagorica’
de
Jamblique”, in REG 50 (1937), 470-494.
72 La vue traditionnelle selon laquelle la méthode d’exégèse pratiquée à
l’École d’Antioche se caractériserait comme historico-grammaticale a été remise
en cause (à la suite de remarques déjà présentes dans Chr. SCHAUBLIN, Untersuchungen zu Methode und Herkunft der antiochenischen Exegese [Köln 1974]) par
F. Young, “The Rhetorical Schools and their Influence on Patristic Exegesis”, in
The Making of Orthodoxy. Essays in Honour of Henry Chadwick, ed. by R. WiLLIAMS (Cambridge 1989), 182-199, qui a souligné le rôle de l’education rhétorique dans l’exégèse patristique; voir aussi EAD., Biblical Exegesis and the Formation of Christian Culture (Cambridge 1997), specialement 169-176.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Dans quelle mesure peut-on dire que Sergius a également suivi
un tel plan pour ses ceuvres philosophiques? Son entreprise
obéissait-elle à un projet scientifique défini? Et si oui, dans
quelle mesure ce programme de traductions peut-il nous permettre, avec toute la prudence requise, de reconstituer le milieu
scientifique, culturel et éventuellement scolaire dans lequel
évoluait Sergius?
H. Hugonnard-Roche: Sergius a, en effet, traduit tous les
traités de Galien inclus dans le canon alexandrin. S’agissant de
la philosophie, nous savons, par le prologue de son commentaire aux Catégories, qu'il envisageait sans doute d'exposer, à la
demande du dédicataire de son ouvrage, le contenu de l’Organon ou d’une partie, au moins, de celui-ci. Pour le reste, Sergius a traduit deux ouvrages de philosophie naturelle, touchant
la composition du monde, le traité anonyme De mundo et le
traité d'Alexandre d’Aphrodise Sur les principes du tout. Sergius
encore a traduit les ceuvres théologiques du Pseudo-Denys. Cet
ensemble de textes couvre les champs de la logique, de la physique et de la théologie. Il semble donc bien que Sergius avait
ce que l’on pourrait appeler, avec prudence, un “programme”
de traductions, qui visait 4 introduire en syriaque les éléments
qu’il considérait comme essentiels de la culture grecque de son
temps. Il faut noter, d’ailleurs, que certains des ouvrages qu'il
traduit ou commente (Aristote, Galien) sont l’objet de lectures
et de commentaires en grec, à Alexandrie, à l’époque même de
Sergius, ou qu’ils sont de composition contemporaine à Sergius
lui-même (Pseudo-Denys). Le milieu culturel dans lequel Sergius évolue, celui des lettrés syro-occidentaux qui prônent le
renouveau des traductions gréco-syriaques, est tout proche du
milieu savant grec qui lui est contemporain (Ammonius,
Pseudo-Denys). C’est bien cette proximité même qui est la
condition du mouvement des traductions en même temps que
d’une émergence de la philosophie proprement dite dans la
culture syriaque du VI° siècle. Quant aux écoles, nous ne savons
rien de la présence d’un établissement d’enseignement à
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Resh‘aina. Mais il semble raisonnable de penser qu’un cercle
savant existait auquel participait Sergius et notamment les
dédicataires de ses Commentaires aux Catégories, ou encore, le
nommé Étienne qui participa à la traduction du Pseudo-Denys.
D. De Smet: Vous mentionnez que des ouvrages “dits de
philosophie populaire” ont sans doute été lus dans certaines
écoles monastiques. Or, il y a un ouvrage de ce genre écrit en
arabe, à savoir le “Livre du Secret de la création” (Kitab Sirr
al-Haliga) attribué à Apollonius de Tyane (Balinäs), dans
lequel on a relevé des sources syriaques. Une autre “encyclopédie populaire”, le “Livre des Trésors” de Job d’Edesse, qui présente de nombreuses similitudes avec l’ouvrage de Balinäs, a été
rédigée en syriaque en pleine époque islamique (début IX°
siècle). Ces deux textes utilisent notamment le De natura hominis de Némésius d’Emése. Cela signifie-t-il qu’un certain enseignement des sciences naturelles, profanes, d’origine grecque,
faisait partie de la formation des moines et des théologiens dans
les Églises syriaques? En ce cas, que pouvait être le projet scientifique mené dans ces milieux monastiques?
H. Hugonnard-Roche: Des manuscrits nous ont conservé des
anthologies monastiques, contenant des textes de “philosophie
populaire” tels que sentences, dits, historiettes, etc., ainsi que
des discours d’éthique philosophique traduits du grec, tels que
le leds Anuövixov apocryphe d’Isocrate ou le Iepi coxjoewe
du Pseudo-Plutarque.’* Ces compilations, écrites par des
moines, reflètent certainement une partie de leur culture et ont
vraisemblablement été lues dans les écoles. S'agissant des
sciences, il faut rappeler que les auteurs syriaques chrétiens ont
73 H. TEULE, “Les compilations monastiques syriaques”, in Symposium Syriacum VII, éd. par R. LAVENANT (Roma 1998), 249-284, ne s'intéresse qu'aux
florilèges qu’il qualifie d’ascéto-mystiques, mais il note qu’il existait des florilèges
plus larges contenant des admonitions éthiques ou philosophiques, comme celles
que nous mentionnons. Sur cette littérature, voir notamment S. BROCK, art. cit.
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)composé des hexamérons, comportant des éléments de philosophie naturelle, comme celui composé par Jacques d’Edesse,
dont le contenu est d’ailleurs inspiré de I!’Hexaméron de Basile
de Césarée, complété par d’autres sources telles que le De
mundo, le De lapidibus de Théophraste ou la Géographie de
Ptolémée, et la visée de l’auteur en composant cet ouvrage était
clairement l'instruction de sa communauté.” À propos de
Némésius, il faut signaler que le De natura hominis fut à l’origine d’un extrait mis sous le nom de Grégoire le Thaumaturge,
dont la version syriaque fut une source des traités syriaques sur
l’äme.’? Plus largement, les sciences profanes d’origine grecque
ont été cultivées dans le monastère de Qenneshré où Sévère
Sebokt a composé des compilations de Ptolémée, un traité d’astrolabe, et divers textes d'astronomie, où il faisait montre d'une
aptitude certaine à utiliser les tables astronomiques.”°
C. D'Ancona: La formazione ricevuta da Sergio di ReS‘ayna
ad Alessandria traspare da questo panorama così ampio e
approfondito. È quindi del tutto legittimo chiedersi perché egli
presenti Aristotele come il culmine del sistema del sapere, quasi
come se fosse estraneo alla visione dominante nelle scuole filosofiche della fine dell'antichità, per la quale Aristotele prepara
allo studio di Platone. È perciò molto seducente l’ipotesi, basata
sull’introduzione di Sergio alla propria traduzione delle opere
dello pseudo-Dionigi, che sia quest'ultimo, invece di Platone,
ad assicurare il coronamento teologico del sistema del sapere.
Ci si potrebbe domandare peraltro se ciò rappresenti una prospettiva elaborata in modo consapevole, o se questi due aspetti
dell’attività di Sergio non riflettano piuttosto due componenti
74 À propos de l’ouvrage de Jacques, lire M. WILKS, “Jacob of Edessa’s Use
of Greek Philosophy in His Hexaemeron”, in Jacob of Edessa and the Syriac Culture of His Day, ed. by B. TER HAAR ROMENY (Leiden-Boston 2008), 223-238.
75 On peut lire quelques brèves observations sur ce sujet dans notre texte sur
“La tradition syriaque des traités sur l’âme”, à l’adresse www.gral.unipi.it.
76 Cf. le bref survol que nous avons donné dans H. HUGONNARD-ROCHE,
“Matematica e astronomia”, in Storia della scienza, a cura dell’Istituto della Enciclopedia Italiana, vol. IV, sezione 1, La scienza siriaca (Roma 2001), 36-41.
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distinte della sua formazione: “aristotelica” ad Alessandria, e
neoplatonica nella dottrina teologica che gli era propria. I
legami dello pseudo-Dionigi Areopagita con la scuola di Atene
e in particolare con Proclo sono forti e documentati, e forse
Sergio ci attesta due diverse attitudini nel tardo neoplatonismo.
In fondo, la discussione più tipicamente teologica svolta ad
Alessandria all’epoca di Sergio, quella sull’eternità o la creazione del mondo, ha al centro Aristotele, e non Platone.
H. Hugonnard-Roche: Sergius se place à un moment où la
philosophie remplace la rhétorique. Le point de départ de la
réflexion concernant Sergius ne doit pas étre de le considérer
comme un apprenti néoplatonicien qui n’aurait pas suivi le
cursus normal, en omettant de commenter Platon après avoir
étudié Aristote. Il serait sans doute plus juste de le considérer
comme un “intellectuel” chrétien qui participe au mouvement
qui conduit le milieu syro-occidental à se tourner vers une nouvelle exigence philologique et exégétique. Dans ce milieu
proche d’Alexandrie, par sa formation et par son activité de
médecin, Sergius a été conduit à reconnaître la valeur épistémique de la méthode aristotélicienne dans les sciences. Mais en
tant que chrétien, Sergius réinterpréte le cursus scolaire dans le
contexte d’un cursus ascétique modelé sur la doctrine évagrienne des degrés de la contemplation. Et si, d’autre part, certaines doctrines procliennes sont reprises par le Pseudo-Denys,
elles sont réinsérées par celui-ci dans une théologie fortement
philoxenienne. C’est dans ce milieu que se place aussi Sergius,
qui est moins le témoin de deux attitudes du néoplatonisme
tardif, que le témoin et Pacteur de la prise en compte par le
milieu syro-occidental de la philosophie grecque (logique
d’Aristote, et philosophie naturelle adaptée aux exigences de la
religion) et son insertion dans une théologie qui emprunte sans
doute à Athènes, mais est reformulée par le milieu syriaque de
Philoxène et du Pseudo-Denys.