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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Revue internationale et pluridisciplinaire de religion
grecque antique
32 | 2019
Varia
Hommage à Marcel Detienne
PhilippeBorgeaud
Éditionélectronique
URL : http://journals.openedition.org/kernos/3092
ISSN : 2034-7871
Éditeur
Centre international d'étude de la religion grecque antique
Éditionimprimée
Date de publication : 1 décembre 2019
Pagination : 9-12
ISBN : 978-2-87562-229-7
ISSN : 0776-3824
Référenceélectronique
Philippe Borgeaud, « Hommage à Marcel Detienne », Kernos [En ligne], 32 | 2019, mis en ligne le 01
octobre 2019, consulté le 10 janvier 2020. URL : http://journals.openedition.org/kernos/3092
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Philippe Borgeaud
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Marcel Detienne nous a quittés le 21 mars 2019, après un silence inquiétant de plusieurs
années. Il était né le 11 octobre 1935, à Liège.
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Rappelons quelques jalons d’une brillante trajectoire dont chaque étape fut l’occasion
de réactions émerveillées et souvent aussi de vifs débats1.
3
Detienne devient agrégé de philologie classique en 1957 à l’Université de Liège, où Jean
Hubaux et Marie Delcourt lui conseillent de lire Dumézil. Il fréquente ensuite la
bibliothèque de l’Institut belge de Rome (qui abrite les livres de Franz Cumont), et celle
de l’Institut français au palais Farnèse, tout en scrutant la basilique antique de la Porte
Majeure alors récemment proclamée « pythagoricienne » par Jérôme Carcopino. À
Rome, le tout jeune savant découvre, en 1958, à la fois les recherches de Louis Gernet et
l’Anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss qui vient de paraître. C’est pour lui une
bouffée d’air frais. Dès ses premiers travaux sur Hésiode, sur la notion de daimôn et le
pythagorisme, Detienne est sensible aux liens qui se tissent entre pensée religieuse et
pensée philosophique2. Ses premières enquêtes sont inspirées des méthodes de la
lexicographie structurale ; attentives aux champs sémantiques et aux rapports
d’opposition et d’association, elles sont non moins soucieuses des contextes sociohistoriques. La posture est déjà anthropologique, autant sinon plus que philologique, et
l’érudition éblouissante. Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque paraissent à Paris en
1967, deux ans après avoir été présentés comme thèse de doctorat à Liège. Il y est
question d’une vérité dictée par trois figures inspirées : le poète, le devin ou le roi, c’est
à dire trois formes distinctes d’une parole autorisée d’avant la cité des hoplites, des
débats « démocratiques », et des débuts de la raison au sens où l’on parlait alors d’elle
(« vom Mythos zum Logos »)3. Detienne s’était rendu à Paris attiré par l’enseignement de
Louis Gernet à la VIe section de l’ÉPHE. Il y rencontra Jean-Pierre Vernant (préfacier de
son livre sur le daimôn pythagoricien) et aussi Pierre Vidal-Naquet (qui introduit les
Maîtres devérité) ; avec eux, il participa à la fondation du Centre d’études comparées des
sociétés anciennes devenu plus tard le fameux « Centre Louis Gernet » du 10 rue
Monsieur-le-Prince. Avec Vernant pour compagnon, Detienne nous a fait vivre des
aventures intellectuelles inoubliables. De cette période d’effervescence et d’étroite
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)complicité sont issus (outre de brillantes contributions à des enquêtes collectives), un
livre emblématique de la grande époque du structuralisme, Les Jardins d’Adonis (Paris,
1972). Fortement marqué par l’influence de Lévi-Strauss, le Detienne de cette époque
s’efforce, pour comprendre un mythe grec dans sa langue et dans sa logique, d’établir le
système des assonances homologiques qui en sous-tend les différentes énonciations ; il
explore notamment, avec un enthousiasme communicatif, les codes botaniques,
zoologiques, voire astronomiques qui gouvernent sa texture. À la suite des Jardins
d’Adonis, le toujours jeune savant prépare dans la même veine un livre sur la
mythologie du miel, vaste chantier poétique et savant qu’il abandonne cependant assez
vite, lassé de la potentielle trop grande facilité d’une méthode dont la mise au point
(avec les Jardins) avait produit une merveille d’écriture difficilement répétable 4.
4
D’une certaine manière Detienne revient alors à ses premiers intérêts. Dans Les Ruses de
l’intelligence. La métis chez les Grecs, livre composé avec Jean-Pierre Vernant et publié en
1974, il explore une forme de savoir pratique, efficace et rusé, une pensée technique
dont la rationalité des philosophes s’accommode fort bien, et dont certaines divinités
(contrairement à d’autres, plus brutales) raffolent.
5
La question du sacrifice comme marqueur du politique, déjà rencontrée à propos de
l’alimentation pythagoricienne, ressurgit avec des enquêtes de plus en plus centrées
sur Dionysos et l’orphisme5. L’abstinence orphique et le meurtre du dieu par les Titans
apparaissent comme des révélateurs contrastifs du système politique équilibré par la
thusia (sacrifice olympien). Dans le prolongement d’une proposition de Dario
Sabbattucci, Detienne dessine un tableau situant les refus (supposés ou réels) orphiques
et pythagoriciens de toute sarcophagie aux extrémités supérieures d’un quadrilatère
structurant des formes de contestations du régime sacrificiel de la cité grecque, placé,
lui, au centre ; les deux extrémités inférieures de cette structure oppositionnelle sont le
manger cru des ménades et l’indifférence au cannibalisme des cyniques. Les recherches
postérieures ont montré que la réalité est beaucoup plus complexe que ne le suggère ce
diagramme illustrant une tendance idéologique bien plus qu’il ne reflète la réalité du
terrain6.
6
Dans La Cuisine du sacrifice en pays grec, livre programmatique qu’il dirige avec JeanPierre Vernant, le texte introductif est remarquable. Se référant à Jean Rudhardt 7,
Detienne y critique le modèle jadis proposé par Henri Hubert et Marcel Mauss. Cette
mise en garde annonce de plus amples réflexions sur l’histoire de l’histoire des
religions, qui seront développées dans L’Invention de la mythologie (Paris, 1981). Ce
dernier livre, où Detienne se détache de Vernant, connut lui aussi un énorme
retentissement ; il révolutionnait en effet les études sur le « mythe », en jetant les bases
d’un débat encore inachevé sur le statut d’un objet soudain devenu, grâce à (ou à cause
de) lui, quelque peu évanescent.
7
À travers ses nombreuses incursions « expérimentales » (comme il aimait àle répéter)
dans le champ du polythéisme, il continua de renouveler les approches héritées de
Dumézil et de Lévi-Strauss. Écrite en collaboration avec Giulia Sissa, La Vie quotidienne
des dieux grecs, Paris, 1989, offre un parcours virtuose et joyeux (toujours très
instructif), tandis que son Apollon le couteau à la main, Paris, 1998, révèle les aspérités du
terrain de manière plus technique, mais toujours agréable, dans cette démarche en
micro-analyses qu’il avait présentée en 1997 dans un article fondamental de Kernos,
« Expérimenter dans le champ des polythéismes ».
Página 4
Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)Dans le prolongement du « mythe » et de ses assonances orales, Detienne (lecteur
attentif d’Eric A. Havelock et de Jack Goody8) avait conduit aussi d’importantes
enquêtes sur « la raison immanente à l’alphabet » et le long cheminement des Grecs
entre oral et écrit. Le volume qu’il dirigea sur Les Savoirs de l’écriture en Grèce ancienne
(Lille, 1988) est un témoignage impressionnant de cet autre laboratoire collectif.
9
Devenu professeur à l’université Johns-Hopkins de Baltimore en 1992, Detienne dirige
leCentre Louis-Marin d’études interdisciplinaires. Il y est appelé par d’illustres savants
en sciences « dures » (médecine, physique, chimie), désireux que l’on ressuscite des
études grecques nécessaires à l’histoire des sciences, inaugurées en 1886 par Basil
L. Gildersleeve(éditeur, entre autres, de Pindare)9. Le francophone en exil relatif
poursuit alors des travaux d’helléniste (sur la notion de panthéon notamment)
où il ne cesse d’imposer une réflexion hautement critique. Comparer l’incomparable
(Paris, 2000) est devenu, pour ceux que concernent les pratiques du comparatisme (un
autre sujet très loin de perdre son actualité) un guide indispensable. Les questions
comparatistes de Detienne ont finalement rejoint son intérêt de toujours pour la chose
politique. Quelques séminaires à l’université de Liège, où il fut titulaire de la
prestigieuse chaire Francqui en 2002–2003, le conduisirent à réexaminer
« les dieux du politique dans les cités grecques ».Marcel
Detienne
désirait
un
comparatisme pluriel, ce qui impliquait de cheminer de concert avec de bons collègues,
et de transgresser la distinction entre historiens et anthropologues. Cela l’avait conduit
à orchestrer des équipes réunissant des antiquisants, des africanistes, des
américanistes, des ethnologues, des spécialistes de la Chine et du Japon. Son désir de
construire de bons comparables trouva son meilleur achèvement, probablement, sur le
terrain des procédures d’assemblées10. Les derniers écrits, où l’ironie mordante alterne
avec un prophétisme un peu amer, sont empreints d’une profonde et juste indignation
face aux chantres de l’identité nationale ; ils prennent appui, comme toujours, sur des
exemples antiques. La boucle est bouclée, des Grecs à aujourd’hui, avec Comment être
autochtone. Du pur Athénien au Français raciné (Paris, 2003) 11.
10
Une des raisons les plus évidentes de lire et relire Marcel Detienne, outre son immense
savoir et l’enchantement de son verbe, est àcoup sûr l’irrévérence envers les doctrines
sclérosées, les croyances paralysantes, et les bienséances dogmatiques. Pratiquer son
œuvre, aujourd’hui comme avant-hier, est un exercice utile et salutaire.
NOTES
1. Je me réfère ici à mes propres souvenirs, confrontés à Marcel Detienne lui-même qui réfléchit
sur son parcours et dresse le bilan de ses entreprises collectives dans un livre agréable et fort
utile, Les Grecs et nous, Paris, 2005 ; ainsi qu’à son interview dans Asdiwal 3 (2008), et aussi à Renée
KOCH PIETTRE, « L’anthropologie comparative de Marcel Detienne », Mètis n.s. 6 (2008), p. 345–376.
Une biographie de Marcel Detienne paraîtra bientôt, sous la plume de Vincent Genin.
2. Homère, Hésiode et Pythagore. Poésie et philosophie dans le pythagorisme ancien, avant-propos de P.
Boyancé, Bruxelles, 1962 ; De la pensée religieuse à la pensée philosophique. La notion dedaïmôn dans le
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Ver en el PDF(se abre en una ventana nueva)pythagorisme ancien, préface de J.-P. Vernant, Paris, 1963 (Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et
Lettres de l’Université de Liège, 165).
3. Dans la formulation limpide d’un compte-rendu de Maurice Caveing auquel Detienne aimait
renvoyer (« La laïcisation de la parole et l’exigence rationnelle », Raison présente 9 [1969], p. 85–
98, ici 90) : « Ce qui, pour notre pensée moderne, paraît aller de soi, l’opposition de la vérité et de
l’erreur, fait […] radicalement défaut à la pensée archaïque qu’il s’agisse de l’erreur technique, de
l’erreur de compte ou de calcul, de l’erreur de raisonnement, nulle part on n’en rencontre l’idée :
ce à quoi la vérité s’oppose, significativement mais non pas contradictoirement, c’est l’oubli et la
tromperie. »
4. Il ne reste, de ce chantier, qu’un seul fragment publié sous le titre d’« Orphée au miel »,QUCC
12 (1971), p. 7–23.
5. Cf. notamment : Dionysos mis à mort, Paris, 1977 ; Dionysos à ciel ouvert, Paris, 1986 ; L’Écriture
d’Orphée, Paris, 1989. Les Dieux d’Orphée, Paris, 1989.
6. Marcel DETIENNE, Dionysos mis à mort, Paris, 1977, p. 163–207 ; cf. Dario SABBATTUCCI, Saggio sul
misticismo greco, Roma, 1965 (trad. française, Essai sur le mysticisme grec, Paris, 1992).
7. Marcel DETIENNE, « Pratiques culinaires et esprit de sacrifice », in Marcel DETIENNE et Jean-Pierre
VERNANT (avec les contributions de Jean-Louis DURAND, Stella GEORGOUDI, François HARTOG et Jesper
SVENBRO), La Cuisine du sacrifice, Paris, 1979, p. 7–35. Dans son compte rendu de la thèse de Jean
Rudhardt, Detienne relevait déjà en 1958 que le savant genevois avait montré que l’opposition
sacré/profane ne joue pas en Grèce : « Compte rendu de J. Rudhardt. Notions fondamentales… »,
Revue de l’histoire des religions 158 (1960), p. 195–198.
8. Marcel DETIENNE, « L’écriture et ses nouveaux objets intellectuels en Grèce »,in Marcel DETIENNE
(éd.), Les Savoirs de l’écriture en Grèce ancienne, Lyon, 1988 ; Eric A. HAVELOCK, The Greek Literate
Revolution in Greece and its Cultural Consequences, Princeton, 1982 ; Jack GOODY, The Domestication of
the Savage Mind, Cambridge University Press, 1977 (trad. française, La raison graphique, Paris,
1986).
9. On se souviendra que c’est à Baltimore que Jean Starobinski, entre 1953 et 1956, rencontrait
entre autres les travaux de A.O. LOVEJOY, G. BOAS, Primitivism and Related Ideas in Antiquity,
Baltimore 1935 ; E.J. EDELSTEIN, L. EDELSTEIN, Asclepius: a Collection and Interpretation of the Testimonies,
Baltimore, 1945.
10. Cf. Tracés de Fondation, 1990 ;Transcrire les mythologies, 1994 ;La Déesse parole : quatre figures de la
langue des dieux, 1995. Pour les procédures d’assemblée, voir la préface de Qui veut prendre la
parole ?, Paris, 2003.
11. Cf. aussi Où est le mystère de l’identité nationale ?, Paris, 2008 ; L’Identité nationale, une énigme,
Paris, 2010.
AUTEUR
PHILIPPE BORGEAUD
Université de Genève
philippe.borgeaud@unige.ch