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Ces pages ne veulent pas étre une étude systématique de
la démonologie de l'ancien pythagorisme. Elles sont plutót
écrites en marge d'un travail où nous essayerons de mesurer
l'importance des conceptions pythagoriciennes dans la démonologie grecque. Nous ne voulons maintenant que souligner
Vaspect le plus original de l’apport des Pythagoriciens et
par lá même attirer l’attention sur quelques textes qu’une
certaine erreur d'optique conduit á négliger.
Les plus anciens ouvrages relatifs à la démonologie grecque
réservaient aux Pythagoriciens sinon un rôle de premier plan
du moins une mention fort honorable. 1] nous suffira de citer
l’important mémoire d’Ukert, Ueber Dämonen Heroen und
Genien et l'essai De daemonibus de G. Wolf?.
Un peu plus tard, Hild’, dans un ouvrage d’ensemble qui a
certes vieilli mais qui n'est pas encore remplacé, reservait
une place importante aux croyances pythagoriciennes dans
lesquelles il voyait la première démonologie systématique.
Vers la même époque, Zeller? reconnaissait l'existence d’une
démonologie pythagoricienne sans esquiver le problème de
ses rapports avec Platon.
Le Xenokrales de R. Heinze? devait rompre avec cette
1) Uxert, Ueber Dämonen, Heroen und Genien, Leipzig, 1850 (Abhandlungen
der K. Sáchs. Gesch. d. Wiss. zu Leipzig, Phil.-Hist. Klasse}, 1, pp. 149 sqq.
2) G. WoLr, Porphyrii. De Philosophia er oraculis haurienda, 1856, pp. 215 sqq.
3} J.-A. Hitp, Etude sur les démons dans la lilleralue el la religion des Grecs.
Paris, 188], pp. 221 sqq.
4) E. ZELLER, Die Philosophie der Griechen, I, 1%, pp. 563 sqq. ‘=: ZELLER-MonDOLFO, I, 2, p. 571). Le même auteur posait cluirement la question des rappurts
du Banque! avec la démonologie pythagoricienne ¡In., ibid.. p. 563, n. 41.
5) R. ileinze, Xenokrates, Leipzig, 1892, pp. 78-123. Nous nous permettons
de renvoyer à un précédent urticle- Nénocrate et la démonologie prthagoricienne »
in Revue des Etudes anciennes, 1958, fasc. 15, dans lequel nous avons insisté sur
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http://www.persee.fr
M. Detienne
Revue de l'histoire des religions, Année 1959, Volume 155, Numéro 1
p. 17 - 32
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sur la démonologie
Ces pages ne veulent pas étre une étude systématique de
la démonologie de l’ancien pythagorisme. Elles sont plutôt
écrites en marge d’un travail où nous essayerons de mesurer
l'importance des conceptions pythagoriciennes dans la démonologie grecque. Nous ne voulons maintenant que souligner
l'aspect le plus original de l’apport des Pythagoriciens et
par là même attirer l’attention sur quelques textes qu’une
certaine erreur d'optique conduit à négliger.
Les plus anciens ouvrages relatifs à la démonologie grecque
réservaient aux Pythagoriciens sinon un rôle de premier plan
du moins une mention fort honorable. Il nous suffira de citer
l'important mémoire d’Ukert,
Ueber Dämonen Heroen und
Genien! et l'essai De daemonibus de G. Wolf?.
Un peu plus tard, Hild’, dans un ouvrage d’ensemble qui a
certes vieilli maïs qui n’est pas encore remplacé, réservait
une place importante aux croyances pythagoriciennes dans
lesquelles il voyait la première démonologie systématique.
Vers la même époque, Zeller? reconnaissait l'existence d'une
démonologie pythagoricienne sans esquiver le problème de
ses rapports avec Platon.
Le Xenokrates de R. Heinze? devait rompre avec cette
1) UkeRT, Ueber Dämonen, Heroen und Genien, Leipzig, 1850 (Abhandlungen
der K. Sáchs. Gesch. d. Wiss. zu Leipzig, Phil.-Hist. Klasse), I, pp. 149 sqq.
2) G. WoLr, Porphyrii. De Philosophia ex oraculis haurienda, 1856, pp. 215 sqq.
3) J.-A. HiLD, Étude sur les démons dans la litteratue et la religion des Grecs,
Paris, 1881, pp. 221 sqq.
4) E. ZELLER, Die Philosophie der Griechen, 1, 1°, pp. 563 sqq. (= ZELLER-MonDOLFO, I, 2, p. 571). Le même auteur posait clairement la question des rapports
du Banquet avec la démonologie pythagoricienne (In., ibid., p. 563, n. 4).
5) R. HEINZE, Xenokrates, Leipzig, 1892, pp. 78-123. Nous nous permetions
de renvoyer a un précédent article « Xénocrate et la démonologie pythagoricienne »
in Revue des Etudes anciennes, 1958, fasc. II, dans lequel nous avons insisté sur
Page 4
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)manière de voir. Pour mieux marquer le rôle créateur du
successeur de Platon, l'auteur avait laissé dans l’ombre,
sous le voile de la prudence, des témoignages importants et,
en particulier, ceux qui concernent le pythagorisme ancien.
Nous verrons que leur force probante modifie la conception
que, d’après lui surtout, l’on s’est faite de l’évolution historique de la démonologie grecque.
Eüt-on éprouvé des doutes sur l’importance des démons
dans la conscience religieuse des Pythagoriciens qu'un seul
témoignage edt suffi à les dissiper; il est d’Apulée qui cite
Aristote! : « Les Pythagoriciens s'étonnaient vivement que
quelqu'un prétende n'avoir jamais vu de démons. Le garant
n'est pas le premier venu puisque c'est Aristote. »
N’était l’ultime précision du nom d’Aristote, l’on aurait
peine à croire qu'il ne s’agit pas des néo-pythagoriciens.
contemporains de Plutarque, ou encore de ces spirites et
docteurs-ès-magies dont l’un
d’eux,
par
exemple, évoque
une île imaginaire sur laquelle « il arrive à beaucoup de voir
des démons face à face et de les entendre »?. Le nom d’Aristote,
aw contraire, nous conduit à penser que c’est un extrait du
Mepi rüv Mubayopcios — c'est l’avis de V. Rose? — et qu'il
l'influence des idées de R. Heinze. Depuis la parution de son ouvrage en 1892.
aucun savant d'outre-Rhin n'a plus parlé d'une démonologie pythagoricienne.
En France, au contraire, l'on a réagi contre une telle perspective historique.
P. Boyancé, je Pai déjà relevé, a plusieurs fois parlé d'une démonologie pythagoricienne. V. Goldschmidt dans un important compte rendu de O.
REVERDIX,
La religion de la cité platonicienne, Paris, 1945, in RHR, 1945, p. 243, semble
admettre existence d'une démonologie pythagoricienne.
De même
Flacelière
dans son édition de PLUTARQUE, Sur la disparition des oracles (Annales de U’ Universilé de Lyon), Les Belles-Lettres, Paris, p. 60, admet que « la démonologie de
Platon est sans doute d'origine pythagoricienne ». Ajoutons encore A. C. PEARSON,
Demons and Spirits in Hastings Encyclopedia of Religion, IV, p. 593, qui pense
aussi que Platon s'inspire des Pythagoriciens.
1) APULÉE, De deo Socratis, 20, p. 23, 6, Goldbacher (== ARISTOTE, fr. 193 Rose):
At enim [secundum] Pythagoricos mirari oppido solitos, si quis se negaret umquam
vidisse daemonem, satis, ut reor, idoneus auctor est Aristoteles.
2) PLUTARQUE, De facie lunae, p. 941 f, éd. Raingeard : Odx dvap póvov oddi
Sid copGdrwy GAA nol pavepäg Evrvyyaverv roots Teor Saruóvov xal pavaig.
3) ARISTOTE leur a, on le sait, consacré deux ouvrages, le IIpdg roda ruûxyopeloug et le epi ray rudayopeícv qui furent réunis en un seul livre avant le second
siècle ap. J.-C. comme le pense P. MORAUX, Les lisles anciennes des ouvrages
d'Aristole (Aristote, Traductions et études, Collection de l’Institut supérieur de
Philosophie de Louvain), Louvain, 1951, p. 107.
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)s’agit donc des Pythagoriciens sinon de la fin du ve du moins
du début du ıv® siècle. Cette omniprésence des démons n’a
pas de quoi surprendre : ces philosophes ne pensaient-ils pas
que « lair tout entier est plein d’ämes que l’on appelle démons
et
héros
»1?
.
.
Et la croyance à ces démons, qu'ils fussent les âmes des
morts ou bien des êtres n’ayant jamais connu la condition
humaine, n’est qu’une expression de la mentalité primitive
qui peuple d’esprits l’espace tout entier. Selon une croyance
voisine, connue sous le nom d’animisme ou plutôt de démonisme, les démons devaient rendre compte des forces inexplicables.
Nous
en
trouvons
une
dans le pythagorisme ancien.
interprétations
«
mystiques
illustration
remarquable
Aristote rapporte parmi des
et symboliques
»
l'explication
que donnaient les Pythagoriciens du son produit par le bronze :
«Le son qui naît de l’airain résonnant est la voix d'un des
démons qui y sont enfermés?. » Telle est dans la démonologie
pythagoricienne
la
couche
la
plus
élémentaire
que
nous
puissions atteindre.
Les croyances, à ce niveau, ne souffrent pas des contradictions et, loin de s’ordonner, elles se juxtaposent. Par exemple,
nous trouvons attestée dans la secte du ıv® siècle la conception d'une âme qui est un démon déchu de sa condition
1) Alexandre PoLyHISTOR, ‘Yrouvhuare mubeyoptxé ap. Dioc. LAËRCE, VIII,
32 ed. A. Delatte, p. 129, 12 : « elval te navra tov dépa puydiv Zumieov ».
ZELLER, Die Philosophie der Griechen, 1, 16, p. 563, n. 4, y voyait avec raison une
croyance plus ancienne que les autres idées exprimées dans ces ‘Yrouvuatæ.
2) PORPHYRE, V.P., 41 (= ARISTOTE, fr 196 R) : ÉAcye dé riva Ha uo ti
Tpóro supPortxddc, & Sy mi mAéov” AprorotéAnc évéypædev : olov Str thy Bda
ev éx&ket Kpdvov Béxpuov ... tov Sex yarxod xpuouévou yivéuevov Fyov puviv
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Var. Hist.,
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Texte que
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xperrróvev) et EUSTATHE, p. 1067, 59 ss. (xat ol nußaeyopıxol pact tov yarxdv
névra ouvnxeiv Oerotépm nvebuart). Ces textes déjà cités par Chr. A. LOBECK,
Aglaophamus, pp. 895 ss., ont fait l'objet d'un minutieux examen de la part de
L. PARMENTIER, Recherches sur le traité d’Isis et d'Osiris de Plularque, Bruxelles,
1913, pp. 51 sqq. Ces démons sont-ils les âmes des défunts ? Le texte d’Elien le
donne à penser qui
parle
de la
voix des xpelttovec, c'est-à-dire des esprits
comme traduit L. PARMENTIER, op. cif., pp. 51 et 57. E. RONDE, Psyche (tr. fr.),
19, 1910, p. 246 et n. 2, interprétait xpeíttoves, par âmes des morts ou esprits
(ef. 1D., ibid., p. 202, n. 3) et citait à
(= PLur., Consol. ad Apoll., 27).
l'appui
ARISTOTE,
Eudeme,
Rose
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)céleste et incarcéré dans un corps terrestre!, et nous trouvons
en même temps la croyance qu’un démon prend soin de chacun.
Or si l’äme est identique à un démon, comment a-t-elle
besoin d’un autre démon protecteur ? La contradiction qui
nous heurte
la
si
conscience
vivement?
religieuse
n'existait
d’un
sans
membre
doute
de
la
pas
dans
Secte
des
Acousmatiques.
D'ailleurs, ne trouvons-nous pas encore les deux conceptions chez Platon? Le Timée parle de l’äme-demon et la
République d'un démon gardien — et ceci montre, non pas
l'incohérence d'une démonologie platonicienne, mais plutôt
l'ambiguïté première de la notion de démon®. S’interroger sur
Vantériorité d’une signification par rapport à l’autre est donc
un faux problème. La notion de démon, en effet, avant de se
spécifier, est polyvalente®. Qu'il nous suffise d’indiquer que
l’omniprésence des démons les a, sans doute très tôt, rendus
responsables du bonheur ou du malheur dés hommes en général
et puis d’un chacun en particulier. C’est ainsi que s’est élaborée
lentement dans la conscience collective la notion d’un démon
personnel dont nous pouvons suivre la genèse chez Pindare et
surtout chez les Tragiques’ qui en sont les principaux témoins.
1) Nous avons relevé les principaux textes dans Xénocrate et la démonologie
pythagoricienne, REA, 1958, fasc. II. En voici l'énumération : JamsL., V.P., 82
(= Catéchisme des Acousmatiques) et ALEX. POLYHISTOR, ap. Dioc. LAËRCE,
VIII, 32 p. 130, 5-6, éd. A. Delatte précisés par APULÉE, De Socratis deo, 15 (= Aristote ?). Théorie transposée par PLATON, Timée, p. 90 e, et reprise par XÉNOCRATE,
fr. 81 Heinze ainsi que par CHRYSIPPE, ap. Dioc. LAËRCE, VII, 87 (= V. ARNIM,
SVF, III, 4, pp. 3-4). Cf. Castor DE RHODES ap. PLUT., Quaest. rom., 10 ; Simmias
de Thèbes, ap. PLuT., De Genio Socralis, 19 ; Eust., p. 775, 39 (in Iliad., IX, 597);
Marc-AuRÈLE, II, 13, éd. Trannoy; Onaros, Ilepì Geoû xal Belou, ap. SToB.,
I, 1, 39, p. 50, 13 ss. W., etc.
2) J. SouiLxé, La notion platonicienne d’iniermediaire dans la philosophie des
dialogues, Paris, 1917, p. 200, a vivement souligné cette contradiction et y trouve
un argument contre la thèse de Léon Robin.
3)
PLATON,
Timée,
p. 90 c.
4) PLATON, République, X, pp. 617 e et 620 d-e (Satuav pvaaé, l'équivalent
de notre « ange gardien »). Cf. PLATON, Piédon, 107 d-e et 108 6.
5) L. Rosin, La théorie platonicienne de l Amour, Thèse, Paris, 1919, pp. 131 sqq.
6) Sur ce point, ef. L. GERNET, Recherches sur la pensée juridique el morale
en Grèce, Paris, 1917, p. 316 sq.
7) L'étude de la notion de démon personnel ne relève pas de notre sujet et nous
n'en dirions mot, n’était l'obscurité qui règne sur cette question, par exemple
chez J.-A. Hip, s.v. Daemo in Dictionnaire des Antiquilés grecques el romaines de
Darenberg, Saglio et Poltier, c. 14.
— ANDRES, s.v. Aotuev in R.-E., Suppl. Band III,
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Puisque l’on a écrit sur ce dernier point qu’ « il n’y avait
pas trace d’une telle notion dans la tradition pythagoricienne »!, nous nous arréterons quelque peu à un dialogue
de Plutarque, le De Genio Socratis® dans lequel un Pythagoricien
de
Crotone,
Théanor,
rapporte.
une
intéressante
conception du démon personnel.
Lysis avait été enseveli 4 Thébes, en terre étrangére.
Ses confréres, ayant appris sa mort par des songes, voulurent
l’exhumer pour accomplir certains rites funéraires dont nous
connaissons l'existence par un article du Catéchisme des
Acousmatiques?.
(1918), c. 287-290. — USENER, Göllernamen, 1896, p. 296, etc. Sans avoir la prétention de dissiper ces ténèbres, nous voulons seulement marquer les grandes
lignes de l’évolution. La croyance à l’esprit protecteur de l'homme se trouve clairement exprimée dans un Célèbre fragment de MÉNANDRE (fr. inc. 18 MEINECKE,
IV, 238).
« davi Salucv dvdpi ouuraploratar
sÙbbc yevopivo
uvoraywyoc Tod
flou.
»
Mais on ne peut nier qu'elle soit plus ancienne. Platon, qui nous l’assure, par
son témoignage, n’introduit-il pas par un Aéyetat l'idée d'un datuev Sonep Lövra
elanyer (Phédon, 107 a)? E. Ronpe, Psyche (tr. fr.), p. 522, n. 3, trouvait déjà
cette notion de démon personnel « assez clairement exprimée » dans PINDARE,
Ol., XIII, 28 : (Zeb nérep) Eevopüvroc eUbuve Satuovos odpov. Mais ce Salgo
paraît encore avoir le sens de destin.
Le sens « d’être surnaturel qui personnifie le sort d'un individu dont il a pris
possession ou qu'il accompagne soit de la naissance à la mort, soit momentanément »
apparaît selon G. Francois (Le polythéisme el l'emploi au singulier des mois QEOX,
AAIMON, Paris, Les Belles-Lettres, 1957, p. 341) chez PINDARE, Nem., V, 16;
Pyth., III, 34 et 109 ; V, 122; Ol., XIII, 28 et 105. Toutefois aucun de ces passages
n'est décisif. D’autres textes des Tragiques, cités par G. FRANÇOIS, ibid., paraissent
plus probants. Il semble donc que la figure d’un démon protecteur et personnel
ne s’est définitivement dégagée de celle d'un destin personnel que peu avant Platon,
soit à la fin du ve siècle. C’est la conclusion que nous imposent les textes. Notons
que l'idée d'un génie protecteur a souvent paru pythagoricienne ou plutôt orphicopythagoricienne : telle était l'opinion d'A. Croiser, La poésie de Pindare, Paris,
1880, p. 194, et Histoire de la litiérature grecque, II, p. 388. C'est aussi celle de
CARRIÈRE, Théognis de Mégare. Etude sur le recueil élégiaque aliribué à ce poele,
Thèse, Paris, 1948, pp. 208-210. UsENER, Góliernamen, 1896, pp. 296, s'était déjà
engagé dans cette voie qu'emprunte également G. FRANÇOIS, op. cit., p. 341. Ces
derniers auteurs toutefois admettaient seulement que la conception d'un génie
protecteur n'était pas inconnue aux Pythagoriciens. Encore ne citaient-ils aucun
texte. Que cette notion de démon personnel soit pythagoricienne où orphique à
l'origine nous paraît invraisemblable et sans fondements. La croire aussi pythagoricienne nous paraît plus probable.
1) A. DELATTE, Eludes sur la littérature pythagoricienne, Paris, 1915, p. 68
suivi par P, C. VAN DER Horst, Les vers d'or pythagoriciens, Leyden, 1932, p. 49.
2) PLUTARQUE, De Genio Socratis, p. 585 d-f.
3) JamBL., V.P., 85, p. 50, 2 ss., éd. Deubner : xal mepl porotos The
évtedOev, xal mepl tag tapas, moc del xaradáriecda. Cf. P. Bovanck, Le culle
des Muses chez les philosophes grecs, Paris, 1937, p. 136 sqq.
Page 8
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Le soir venu, Théanor évoqua l’äme de Lysis. Après un
certain temps, il entendit une voix lui dire « de ne pas changer
ce qui ne doit pas l’ötre », et, ajouter en parlant de Lysis :
« Son
âme aussitôt jugée
s’est échappée vers
une
autre
naissance, élant échue à un autre démon » (rhv 82 quyhv An
xexpuuévnv dpetodar meds ¿Any yeveoıv ¿Ma Taipovi ouAAayodcav)!,
Les traits que Plutarque prête à Théanor paraissent être
ceux d’un Pythagoricien du ıv® siècle : Méautis y a insisté
avec raison?. Or cette conception d’un démon personnel a
ceci de particulier qu’elle n’a pas subi l'influence de Platon ;
elle est en parfait accord avec le modas Aóyos auquel le
maître de l'Académie devait apporter l’importante correction
formulée dans la République : « Ce n’est pas un génie qui vous
tirera au sort, c'est vous qui allez choisir votre génie?. » Ce
faisant, Platon s'inscrivait en faux contre la tradition que
le démon est échu en partage à l’äme qui ne le choisit pas‘.
Puisque nous trouvons dans la bouche d'un Pythagoricien
du ıv® siècle une croyance dont les poètes tragiques par leur
adhésion5 et Platon par sa critiquef nous assurent l'ancienneté,
nous avons certaines raisons de penser qu’une telle conception
du démon personnel était aussi celle du pythagorisme ancien
dont on a maintes fois souligné l’&troite parenté avec les
croyances populaires.
Pour exprimer cette notion de démon personnel, les Pythagoriciens auraient-ils fait usage d’une expression précise
Saiuovi yejo8n ? On pourrait le croire car Theanor, s’adressant à Épaminondas, qui avait eu connaissance des rites
funéraires en usage dans la secte, lui dit qu’il semble avoir
le même démon que Lysis : « ... xal xpöro radré Satuovi rpèc
1) PLUT., De Genio Socratis, p. 585 f.
2) G. Méautis, Recherches sur le pylhagorisme, Neuchâtel, 1922, p. 55 sqq.
et p. 69. Ce qu'approuve A. DELATTE dans son compte rendu de cet ouvrage in
Le musée belge, t. XXVI, 1922, Bullelin bibliographique, p. 140.
3) PLATON, République, X, p. 617 e : Ody dp&c Saluov AnEetat GAN byeic
Satuova aiproeoe.
4) Tradition dont on trouve un écho dans PLATON, Phédon, p. 107 d.
5) Cf. ANDRES, s.v. Aatueov, in R.-E. (1918), Suppl. Band 117, c. 288, 1. 25 ss.
6) PLATON, République, X, p. 617 e.
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)zóv Biovl, La même expression se retrouve dans un passage
des Xouoä “ary où les
Pythagoriciens supplient Zeus
de
mettre fin à leurs maux en leur révélant la nature de leur
démon : « ... of 7% datuove yp@vraı »?.
Si l'expression était spécifiquement pythagoricienne, nous
aurions peut-être l'explication d'un fragment d’Aristote qui
avait suscité la curiosité de Franz Cumont?, On y retrouve
en effet Ia même expression dans un contexte à peu près
semblable puisqu'il y est question de démon personnel.
Le passage de Clément d'Alexandrie qui nous l’a
fait
connaître mérite d’être cité en entier : « Isidore, fils de Basilide
et en même temps son élève, dans le premier de ses Commentaires du prophète Parchor écrit mot pour mot : « Les gens
de l’Attique prétendent également que l’on a dénoncé Socrate
parce qu'il avait un démon à ses côtés; et Aristote raconte
que tous les hommes ont un démon qui les accompagne durant
le temps qu'ils sont incarnés. Ayant pris cet enseignement
à la littérature prophétique et l'ayant inséré dans ses ouvrages,
il n’a pas reconnu d’où il avait tiré ce propos » (’Ioidwpos dè è
Bacrretdov bid dua xal pabyris dv Ta neato Tüv Tod mpophrou
Ilapyép Einynrinav nal aros xatà AdEw Ypdper pdor SE xai ol
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óuohóynoac Bev Spetheto tov Adyov tTodrov4). Cette théorie d'un
1) PLUTARQUE, De Genio Socralis, p. 586 a.
2) Xpvo "Er, v. 61-62, éd. P. C. Van der Horst (Leyden, 1932) qui reprend
dans son commentaire (p. 53) l'interprétation d'A. DELATTE, Etudes, p. 69. Nous y
voyons plutôt une allusion au démon personnel dont il importe de reconnaître
la nature. Notons ici que l'expression datuove xpñoûat, au lieu d'être pythagoricienne, pourrait plutôt s'employer chaque fois qu'il est question d'un démon
personnel, comme tend à le faire croire THÉOGNIS DE MÉGARE, Elég., I, 161 in
Anthol. lyr. gr3, II, 12, ed. Diehl.
3) La réponse à la question que se posait F. Cumont lui fut apportée par
W. LAMEERE, Au temps où Franz Cumont s’interrogeait sur Aristote, dans L'antiquilé classique, t. XVIII, 1949, pp. 279-324. Toutefois l'auteur n'a pas jusqu'ici
exprimé son opinion sur ce fragment « aristotélicien ».
4) CLÉM. ALEXANDR., Sirom., VI, 6, 53 p. 458, 19 ss. Stählin. On pourrait croire
que le dernier élément de la phrase (à savoir mpopytixdy tobto pd0mua
AaBedv td...) est une remarque critique de Clément
à l’égard d’Isidore coupable de
Page 10
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)démon personnel est-elle
aristotélicienne comme
semblent
le croire Wolf, Andres, Bignone, Nilsson et Alfonsi! ?
Le seul témoignage d’ Isidore ne présentait pas une garantie
suffisante. Pour cette raison, sans doute, V. Rose voyait dans
ce fragment un extrait du
Ilepi tév
Iludayopsiov? ;
et le
rapprochement que nous venons d’établir entre ce texte et
la théorie pythagoricienne d’un démon personnel pourrait
appuyer son hypothèse qu'il s’agit d'une opinion rapportée
par Aristote dans un ouvrage d’érudition dont le titre se serait
perdu. Toutefois s’il paraît improbable que ce texte appartienne
a l’Aristote « traditionnel » — le mot évomudroots s’y oppose
qui lui est totalement étranger — il reste que ce pourrait être
un fragment de l’Aristote « perdu » comme le pensait Bignone
suivi par Alfonsi’, Si cette interprétation se trouvait fondée elle
ne ferait que poser en termes plus pressants le problème des
rapports entre le jeune Aristote et le pythagorisme ancient.
ne pas avoir cité le titre de l'ouvrage dans lequel Aristote exprimait cette théorie.
Toutefois il paraît plus vraisemblable d’y voir un propos d’Isidore concernant Aristote. Dans ses commentaires au prophète Parchör (?) [ScHENK, s.v. Isidoros, n. 22,
in R.-E. (1916), c. 2068, 20] l'écrivain gnostique avait déjà noté le caractère étranger d'une telle conception et s'étonnait qu’Aristote n’indiquät point sa source.
Ce qui pourrait signifier, si Isidore est bien informé, qu'Aristote présentait cette
conception comme sienne.
1) G. Worr, Porphyrii. De philosophia ex oraculis haurienda, Berlin, 1856,
p- 220. — ANDRES, s.v. Aaluov, in R.-E., Suppl. Band III (1918), c. 296, 7 ss. —
BIGNONE, L’Aristotele perduto e la formazione filosofica di Epicuro, Florence, s. d.,
t. II, p. 388, n. 1, qui y voit une « teoria che evidentemente appartiene al periodo
platonizzante di Aristotele » ; opinion reprise par L. ALFONSI, Intorno alle Menipe
di Varrone, in Rivista di Filologiae di Instruzione classica 1952, p. 23, qui renvoie à
ses Études sur l’Aristote perdu, au chapitre intitulé « Apuleio de Deo Socratis,
XX, 166-7 ». L'ouvrage n’a pas encore paru au moment où j'écris ces lignes
(février 1957). — Nirsson, Geschichte der griechischen Religion, II, p. 200.
2) V. Rose l’a, en effet, rangé par les fragments du Ilept rév Iludayopsicov
d’Aristote en tant que second élément du fr. 193 dont la première partie est le
passage d’Apulée cité au début de cet article. F. NUYENS, L'évolution de la psychologie d’Arisloie (tr. fr.), Paris, 1948, p. 89, y voit, quant à lui, un fragment de
l'Aristote « perdu » et note à ce propos que « pour Aristote, le concept d'immortalité
implique la préezistence ».
3) M. W. Lameere me fait observer que la notion d’évowpdtaatc n'est pas
étrangère à l’Aristote des Dialogues comme le montre le fragm. 4 de l'Ebônuoc,
éd. R. Walzer (= ProcL., In Plat. Tim., III, p. 323, 31, Diehl) : “O 8)
wal “Aptatotéang Cnrdoas Ev tH nepl vuyfic mpayuatela puotxds abthy pera
yerprtouevos ote mepl xxOd8mv burg odre nepl AnEewv éuvnuéveucev EAN ev
rois
Atadéyorg yupic expayyateiaata mepl aúráv Kal tay
Tporyobjuevos
nareBdreto Adyov' Tatra uèv ov mepi tobtwv [Arıst., frgt. 40 R].
4) Cf. P. Bovancé, Note sur la tétractys, L’Ani. class., t. 20 (1951), p. 423
et W. LAMEERE, L’Aristote perdu et l’harmonie des sphères, dans La Nouvelle
Page 11
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)De telles croyances — l’äme-demon et le démon personnel — devaient servir de point de départ aux spéculations
morales des Pythagoriciens mais nous n’en avons plus qu’une
connaissance fragmentaire.
Nous avons montré précédemment qu'ils sont les auteurs d'un jeu de mots étymologique!
sur eddatuev (interprété : ed-deikwv), qui unissait étroitement
l’idée que la destinée humaine dépend d’un démon à la conception que l’âme d'un chacun est un démon. Comme les démons
avaient été très tôt répartis en deux catégories’, les bons et
les mauvais, les Pythagoriciens pensaient que pouvait leur
échoir l’un ou l’autre.
Par conséquent il était urgent de
connaître la nature de son démon pour savoir s’il fallait oui
ou non l’écouterf. Selon certains d’entre eux, même, deux
démons étaient impartis à chaque être humain au moment de
Clio, t. IV, 1953, p. 212 (Rapport des séances de la société « Théonoé »
4 février 1952).
:
1) Cf. Xénocrate et la démonologie pythagoricienne, in REA, t. 1958, fase, 11.
2) Par exemple DémocriTe, fr. 166 Diels (= SexT., Adv. Math., IX, 19) «A,
dì eldwid tide pnotv ÉuneAdtew vois d&vOpdrotc, xal vobrav ta pèv elvar
dyabororà, tà Sè xaxorord.
Ces elSwa ne sont rien autre que les démons de la croyance populaire comme
Ya souligné A. DELATTE, Les conceptions de l'enthousiasme chez les philosophes
présocratiques, Paris, Les Belles-Lettres, 1934, p. 45. Un passage de PLUTARQUE,
De defectu oraculorum, 17, p. 419 a, vient confirmer cette interprétation : « XA
qavdove pév, Epn, Saluovac odx’ EuredoxAfg udvov, & ‘HpaxAéwy, drélurev,
wrx nat IlAdrov, Zevoxpárns xal Xpvornnoc, ere Se Anuóxprros évyéuevos
« evadyyav elSahrav » Tuyydve Y Blog Fv Étepa Svotpdmeha nal poxOneds
yeyvdonev Eyovra npompéoets tivag xal Öpudg.
On verra également ÉPICHARME, fr. 17 Diels (= Stos., III, 37, 18 H.) :
‘O troérac dvOpearora. Salizcav d&yabdc, ofe è nal xaxéc. La distinction de deux
espéces de démons est bien antérieure 4 Xénocrate.
Ch. MICHEL, Les bons et les mauvais esprits dans les croyances populaires de
l'ancienne Grèce, in Revue de Vhisioire el de la littérature religieuses, nouv. série,
1910, t. I, p. 211 écrivait déjà que « les Pythagoriciens avaient distingué entre bons
et mauvais génies », mais il citait à l'appui de son assertion un texte fort contestable, PLUT., De Iside et Osiride, 25, p. 360 e, qui rapporte une théorie attribuée
à Platon, Pythagore, Xénocrate et Chrysippe. — R. Heinze, Xenokrales, p. 167
(= F. 44) revendiquait cette théorie pour le seul Académicien, mais remarquons
que Plutarque souligne (ibid., p. 360 d. : ... Emdpevot roig radar Oeoddyorc) la
dépendance de tous ces penseurs à l'égard des anciens théologiens.
Citant ce texte, J. CARRIÈRE, Théognis de Mégare. Étude sur le recueil élégiaque
attribué à ce poéle, Thèse, Paris, p. 209, y trouve la preuve que la conception d'un
démon, bon ou mauvais, s’est fait jour chez les Orphiques. L. Rosin, La théorie
plalonicienne de l'amour, Thèse, Paris, 1919, p. 131, n. 1, semble interpréter de
la même façon le « of m&Aat Ocóxoyo: ». Toutefois les Orphicorum fragmenta que
nous possédons ne renforcent pas cette hypothèse. Cf. O. Reverpin, La religion
dans la cité platonicienne, Paris, 1945, p. 132.
3) Si l’on ne rejette pas notre interprétation des vers 61-62 des Xpuo& “En.
Page 12
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)sa naissance!. Le problème, dans ce cas, était d'écouter les
bons conseils du premier et de fuir les funestes sollicitations
du second.
Partis de simples croyances populaires, les Pythagoriciens
devaient, nous le voyons, déboucher sur une morale. Mais il
était une autre voie qui devait s’ouvrir sur un horizon plus
large : c'était celle qu'amorcaient les définitions religieuses
que les Pythagoriciens donnèrent de leur maître et qui devaient
les acheminer vers une conception philosophique du démon.
Le catéchisme des Acousmatiques? — un des documents les
plus précieux pour la connaissance des aspects religieux de
l’ancien pythagorisme — nous a laissé un souvenir de la
grande variété des croyances qui étaient nées dans les cercles
pythagoriciens de Grande Grèce. Si la divinité de la nature
de Pythagore n’était mise en doute par aucun de ses disciples,
tous cependant ne s’accordaient pas sur la nature de cette
divinité. Pythagore était-il l’épiphanie
d’Apollon
ou
d'un
autre Olympien? Et s’il était Apollon, était-ce l'A pollon Hyperboréen, ou celui de Delphes ou encore l’Apollon dit Péan?
?
1) Cf. P. Boyancé, Les deux démons personnels dans l'Antiquité grecque et
latine, dans la Revue des Études anciennes, 1935, pp. 189-202.
L'auteur a, en particulier, mis en lumière un curieux Xpnouéc rapporté par
J. Lypus, De Mensibus, IV, 101, éd. Wünsch, p. 141, dans lequel il est dit qu’ «il
y a deux démons par homme et deux espèces de démons » (Áotol Sabuovés slot
nat “dvépa * Foà Sé todtwv LOvex’), et plus loin que « celui qui adjoindrait ses
démons à sa sagesse et qui reconnaîtrait à quelles sortes d'actions ils se plaisent,
l’emporterait sur tous par son esprit et ses actions excellentes, recueillant les dons
excellents du bon démon et fuyant les dons funestes (du mauvais) » (trad.
P. BoYancÉ, art. cit., p. 197) (xelvouc Saluovac ¿orig E% copin meosérorto, |
yyaunv te cyotn, moloic yalpovow dv Épyouc, | mavtav Av mpopéporro vom xal
mpdéeotv tobhatc, | ¿od rap ic0r0Ó SHpa pépov xal padia mpopedywv).
Un autre document pythagoricien, plus tardif il est vrai, parle d’un choix fait
au sortir de l’enfance, entre les deux démons qui sont représentés par les deux
hastes de l’Y. C’est un extrait du Manuscrit M, le 2426 de la Bibliothèque nationale
de Paris ; c'est le F. II publié par P. TANNERY, Notice sur des fragments d’onomatomancie arithmétique, in Notices ei extraits des Manuscrits de la Bibliothèque
nationale, t. XXXI, IIe Partie, 1886, pp. 231-260 [= Mémoires scientifiques,
t. IX, p. 40] :
« Td Y orotyetov rouepèc Srdpyov rpoodsixvuor tod flou
inéotacw órola tic got * y yap mpdty edbeta ypapuh $ tod matdd¢ hala
ruyxéver, al S'érepar al SteotHoat ypauual plo pèv dyadod Saiuovac, y dE Erkpux
xaxod * Step goth peta The vedtntog énuyivépevov. »
2) Il va sans dire que l'étude fondamentale reste celle d’A. DELATTE, Études,
pp. 2 sqq., dont on n’a pas encore, à notre connaissance, infirmé les conclusions.
3) JamBL., V.P., 30 p. 18, 1 ss. Deubner. (= ARISTOTE, fr. 192 R) : xal petà
av 0eñv tov Tludayópav Aoınöv xatnpibuovv... of pèv tov TlúBrov, of SE tov
Page 13
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Certains
ses
disciples se
27
contentaient toutefois
dire que Pythagore était plus qu’un homme et que,
de
sans
être un dieu, il appartenait à une catégorie spéciale ; ce sont
eux sans doute qui rapportaient cette parole de leur maître :
« Pythagore enseignait aux hommes qu'il était né d’une
semence meilleure que celle du commun des mortels »; et ce
sont les mêmes probablement qui donnaient de lui la mystérieuse définition que rapporte Aristote : « tod Aoyixoù Coou
To
pév
tori
Bede,
td
SE
ävBpænoc, td dì olov
Iußayöpas »?.
D'une part l’homme, de l’autre dieu, et en troisième lieu
Pythagore.
Quelle
était
cette
troisième
catégorie
d’étres
raisonnables dont Pythagore était le type ?
Nous savons que les Pythagoriciens distinguaient quatre
catégories d'étres raisonnables (dieux, démons, héros, hommes)
dont trois étaient de l'espèce divine’. Nous pourrions donc
hésiter entre démon et héros, n’était que jamais, à notre
connaissance, Pythagore ne passe pour un héros. Nous interpréterions donc le 7d 8& olov Tudayópas comme une allusion
à la nature démonique de Pythagore.
Un témoignage formel rend inutile ce conditionnel de
prudence; en effet, certains Pythagoriciens, selon le Catéchisme des Acousmatiques#, croyaient que leur maitre était «un
LE Yrepbopéwv “Ardakwva, of SÈ tov Ilmäve, of Sè..., ¿AOL SE Nov Tüv
’Orupriov Oedv pnuilovres... Cf. A. DELATTE, Études, pp. 279-280.
1) ELten, Hist. var., IV, 17 (= ARISTOTE, fr. 191 c R) : "ESidacxe Tudaydpas,
pole dvbportove Eri xpeittévev yeyévyta. omepuctav À xatà thy quow thy
ATHY.
Lorsque Platon parle des démons dans les Lois, IV, 713 d, il parle d'êtres « d'une
race supérieure et plus divine » (odx dvBponouc AAN yévoug Berorépou te xal
duelvovos, Saluovac).
2) ARISTOTE, fr. 192 R, ap. JAMBL., V.P., 31 p. 18, 12 ss. Deubner: totopet Se
nat "Apıororeäng dy toîc mepl tig mubayopixig pidocopías Stalpeciv TIVA Toutvde 6rd TÜV dvdpav tv rois révu drropphrors SiepudcdtreaOar (suit alors la definition).
3) De nombreux textes en font témoignage. JamBL., V.P. 37,
éd. Deubner,
p. 22, 5 sqq. — Dioc. LAËRCE, VIII, 23 p. 123, 1 sqq. A. Delatte
— Porrn., V.P.,
37, éd. Westermann. — JAMBL., V.P., 100, éd. L, Deubner, p. 57, 23 sqq. — [ZALEUcus], ITpooturx véuev, ap. STOB., Flor., IV, p. 126, 4 sqq. H. — Codex parisinus
graecus, 1185, suppl., f° 62 v. (ap. DELATTE, Études, p. 187). La même hiérarchie
se retrouve dans PLATON, Cratyle, pp. 397 c-398 e ; Rép., pp. 392 a et 427 b; Lois,
pp. 717 6, 738 d, 799 a, 801 e, 818 c, 910 a; Epinomis, p. 984 d. Nous croyons
comme V. GOLDSCHMIDT, Theologia, in REG, t. LXIII, 1950, p. 39 que Platon la
doit aux Pythagoriciens.
4) ARISTOTE, fr, 192 R, ap. JamBL., V.P., 30 p. 18, 2, éd. Deubner. « Kai peta
Page 14
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)bon démon » (&ya0dc Saluwv), « très bienfaisant » (prravOpanézaroc). D’autres pensaient même qu'il était « un des démons
qui habitent la lune » (¿va t&v daruóvov Thy cedyvny xatotxobvtwv)!,
Si les deux témoignages que nous venons de citer et qui se
complètent l’un l’autre concourent à faire naître la conviction
que certains Pythagoriciens connaissaient une catégorie de
démons lunaires,
qualifiés d'dyabol et de œpraavüponéraror?,
il s’en dégage au moins une conclusion : Pythagore était
considéré comme un démon descendu sur la terre. En effet
les Pythagoriciens prétendaient que «sous une forme humaine »
il était apparu aux hommes pour leur apporter le salut et la
rédemptions. La croyance à la nature démonique de Pythagore paraît renforcer l’hypothèse émise par I. Lévy et reprise
par P. Boyancé! sur le curieux démon dont parlait Héraclide
le Pontique en son À baris® : ce « démon devenu jeune homme »
serait bien Pythagore. La convergence de ces témoignages
nous permet donc d'interpréter avec une grande vraisemblance le propos énigmatique rapporté par Aristote.
ray Oedv tov IIudayöpav Aoëmdv xarnplôuouv de dyabév tiva Baiuova xat
puavBparétarov. » cf. JamBL., V. P., 16, où Pythagore est appelé Saipev Delos.
Selon Dioc. Lafrce, VI, 74, Diogène est tenu pour un dyadds Satuov.
1) In., ibid., ap. JaMBL., V.P., 30 p. 18, 4, éd. Deubner.
2) Nous espérons montrer ailleurs que c'est un des points où l’on peut le mieux
saisir l'influence d'Hésiode sur la démonologie pythagoricienne.
3) ARISTOTE (?), ap. JAMBL., V.P., 30 p. 18, 5, Deubner. « “Ador dè &AAov TOV
"Ohuurtov Ocdv onullovres ele bpéherav xal exavdpAwctv tod Bynrod Piov
[Reyovres] dy dvOparnivy poppy} pavfivar totic téte, Iva To Tic eúdomuovias te nal
puocopías awrnpıov Évauoua yaplontat tH Oviry pÜoer od usitov dyabdv ore
FAVev ote HEer mote Smpnfitv tx Osdv [Sid Toùrou tod MvOaydpou] .
Sur les figures d'êtres chargés d'une mission divine, on verra A. DELATTE,
La figure de Socrate dans Y Apologie de Platon, dans le Bull. Acad. royale de Belgique, Classe des lettres, 5¢ série, t. XXXVI, pp. 213 sqq., et en particulier sur le
Betog &vne, pp. 220-221. Sur le problème dans son ensemble, on possède maintenant
le travail de L. BıeLer, OEIOZ ANHP. Das Bild des « göltlichen Menschen » in
Spälantike und Frühchrisientum, t. 1 et II, Wien, 1935-1936, auquel il faut ajouter
les données très riches de L. CERFAUX et J. TONDRIAU, Le culte des souverains dans
la eivilisalion gréco-romaine (Bibliothèque de Théologie, série III, vol. V), Desclée
& Cie, Paris-Tournai, 1957, passim.
4) L. Lévy, La légende de Pythagore de Grèce en Palestine (Bibl. École des Hautes
Études, Sciences philol. et historiques, fasc. 250), Paris, 1927, p. 84. — P. BoyancÉ,
L’Abaris d'Héraclide le Pontique, in REA, t. XXXVI, 1934, p. 337. Un passage
d'APOLLONIUS, Episiolae, L, éd. Herder, paraît confirmer cette assimilation de
Pythagore à un démon : &v yévet Jaruóvov xl 6 copóraros Iudayópas.
5) HÉRACLIDE LE PONTIQUE, ap. BEKKER, Anecdota graeca, I. p. 145 : ... tov
Daiuova veaviav yevéuevov...
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Si Pythagore est par ailleurs identifié à un démon, il ne
lest pas explicitement dans cette définition : ni homme, ni
dieu, il est autre chose ; et nous sommes tentés de dire qu'il
est entre le divin et l’humain!, entre l’immortel et le mortel
puisque
c'est
le propre
d'un
démon
d’être
petatò Ovnrod
xal d0avdrov®. Si l’on nous objecte que la notion d'intermédiaire n’est pas formellement exprimée, nous répondrons que
nous ne voulons pas extrapoler mais seulement souligner les
virtualités incluses dans la figuré de rédempteur que Pythagore paraît avoir prise chez certains de ses disciples.
La notion d’intermédiaire avait d’ailleurs connu une élaboration polyvalente dans la réflexion pythagoricienne et
J. Souilhé en a retracé l’histoire fragmentaire?, Les disciples
de Pythagore en avaient-ils fait une application philosophique dans la démonologie? Les indices que nous avons
relevés nous suggèrent de répondre affirmativement. Seule
une brisure dans la caténation des témoignages nous empêche
de franchir le seuil de l’hypothèse.
Un passage du Gorgias toutefois, si l'on suit l'interprétation de Léon Robin, pourrait nous servir de témoignage.
« Sans doute n’y est-il pas question de démon, mais les copot
attribuent à l’homme sage et tempérant un rôle analogue
à celui que Platon donne aux démons dans le Banquet et
presque dans les mêmes termes; seul il peut être l’ami des
hommes et des dieux parce que seul il participe des uns et
des autres. » « Les sages, dit Socrate, affirment que le ciel et
la terre, les dieux et les hommes sont liés ensemble par l'amitié,
le respect de l’ordre, la modération, et la justice, et pour cette
1) Lorsqu'il cite ce fragment, O. WEINREICH, Antikes Gottmenschentum,
in Neue Jahrbicher für Wissenschaft und Jugendbildung, 1926, p. 637, semble
aussi reconnaître à Pythagore un rôle intermédiaire : « Man sieht, wie die eingangs
erwähnte Polarität Gott-Mensch überbrückt und ausgefüllt wird durch das nachgestellte Mittelglied Pythagoras. »
2) PLATON, Banquet, 202 d-e.
3) J. SourLHÉ, La notion platonicienne d'intermédiaire dans la philosophie des
dialogues, Paris, 1919, pp. 20 sqq.
4) L. Rosin, La théorie platonicienne de l'amour, Thèse, Paris, 1919, p. 131,
à propos de PLATON, Gorgias, 507 e-508 a.
Page 16
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)raison ils appellent l’univers l’ordre des choses, ni le désordre
ni le dérèglement. » La mention qui suit immédiatement
d'une « égalité géométrique toute puissante parmi les dieux
et parmi les hommes » ne laisse pas de doute sur l'identité
des cogot en qui l’on a souvent reconnu des Pythagoriciens!.
Nous avons
peut-être
un
témoignage
plus
direct
sur
la qualité d’intermédiaire des démons dans les croyances
pythagoriciennes.
Un passage
des
‘Yrouviuarx
rußayozızd
d'Alexandre Polyhistor? nous dit en effet : « Ce sont les
démons qui envoient aux hommes les songes, les signes et
les maladies, et pas seulement aux hommes mais aussi aux
moutons et aux autres bestiaux. C’est 4 eux que s’adressent
les purifications et les apotropaismes, et toute mantique et
les sorts et les choses du même genres, »
Alors que R. Heinze voyait dans ce texte une preuve de
l'influence du Banquet par l'intermédiaire de Xénocrate sur
les conceptions des Pythagoriciens* nous y voyons plutôt un
fragment de leur démonologie la plus ancienne qui n’est pas
encore dégagée des croyances populaires.
Toute la mantique est attribuée aux démons.
nous
dira-t-on,
la
leur
accorde
aussi.
Mais
son
Platon,
prestige
suffit-il à démontrer qu'il a influencé les Pythagoriciens alors
que cette attribution des démons relève d’un vieux fonds de
1) Cf. A. DELATTE, Essai sur la politique pythagoricienne, Liège-Paris, 1922,
p. 110 et n. 2.
2) E. ZeLLER, Die Philosophie der Griechen, 1, 1%, p. 563, n. 4, et E. ROHDE,
Psyche (tr. fr.), p. 395, n. 2, s'accordent à y reconnaître l'opinion des anciens pythagoriciens. Signalons que WıLaMowırz, Der Glaube der Hellenen, Berlin, 1931, I,
p. 367, n. 2, voit dans un passage d'Euripide une allusion à la nature intermédiaire
des démons et des héros (EURIPIDE, Helene, 1137 : « "O at Beds % wh Beds È TO
GOV : »)
i 3) ALEXANDRE POLYHISTOR, ap. DIOGÈNE LAËRCE, VIII, 32. éd. Delatte, p. 129,
12 sqq. : xai tobtoug daiuovas ve xal pas dvoudTecOoar zo md robrav eure
avOparore tog TE dvetpoug xal tà onueta végouc TE xal 0d pdvov dvOparotc
EA vai rpoddrerg xal tole Ado wtyvesty * ele te todtoug Yiyueofar tots
te xabapuode xat Knorponiasuobs pavtixyy Te mio xv ral xAnddvac Kal tà Cuore.
4) R. Heinze, Xenokrates, Leipzig, 1892, pp. 110-111.
5) PLATON, Banquet, p. 202 e : Atà todtov (dakuovoc) xal $ pavruch nica
xopei xtÀ. Il suffit d’ailleurs de relire le passage d'Alexandre Polyhistor pour se
convaincre qu'il n'est pas imité de Platon et qu'il représente plutôt une étape
antérieure. F. CumonT, Luz perpelua, Paris, 1949, p. 178, y voyait très justement
une vieille croyance du folklore.
Page 17
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)croyances dont ces philosophes se sont toujours inspirés ?
Nous devons toutefois reconnaître que la première définition expressément philosophique du démon comme intermédiaire reste celle de Platon dans le Banquet. Diotime ne
perdra pas son mystérieux visage, et si Proclus la dit pythagoricienne!, c'est une simple opinion que peuvent d'ailleurs
partager des savants comme G. Wolf? et H. Weil.
E. Zeller qui n’a jamais nié la foi pythagoricienne dans
les démons se posait la question suivante : « Dans quelle
mesure la célèbre définition platonicienne est-elle d’origine
pythagoricienne! ? » Si nous ne pouvons encore y répondre
avec précision, nous pouvons toutefois affirmer que le Banquet
s'inscrit
dans la ligne
immédiate
des spéculations pythagoriciennes.
++
Ces quelques pages, si brèves soient-elles, auraient atteint
leur but si elles avaient pu dégager l'originalité de la démonologie pythagoricienne qui est, croyons-nous, de nous faire
saisir le passage des croyances religieuses aux conceptions
philosophiques.
L'étude attentive des conceptions des anciens Pythagoriciens
nous
paraît
donc
d’une
certaine
importance
pour
l’histoire de la démonologie grecque dont elles représentent
une phase essentielle : l'intégration des idées religieuses dans
la réflexion philosophique.
En effet, partis de croyances élémentaires, et nous avons
1) ProcLus, In Plat. Remp., I, 248, 25 sqq., éd. Kroll : xaì todto Tala
yvapınov
Hat
ebrapddextov,
eldérr
Tobc
Bloug
Téiv
mubayopelav
yuvatxdy,
The Ocavois, tHe Trubyac, The Aroriuag aùrfic. On n'en peut même pas conclure
que Proclus croyait à l’origine pythagoricienne de ce passage du Banquel.
2) G. Worr, Porphyrii. De Philosophia ex oraculis haurienda, Berlin,
1856,
p. 220 :... Diotima (i. e. Plato ad Pythagoricorum placita suam sententiam annexurus)
ita loquitur...
3) H. WEIL, Études sur Vantiquité grecque, Paris, 1897, Hachette, p. 43.
4) E. ZELLER, Die Philosophie der Griechen, I, If, p. 563, n. 4 « Ob und wieweit
die
bekannte
platonische
Darstellung Symp.
ist, lásst sich nicht bestimmen. »
pythagorischen
Ursprungs
Page 18
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)vu comme elles étaient vivantes, les Pythagoriciens en sont
presque arrivés à la définition du Banquet, formule qui devait,
d'une part, agir indéfiniment dans la conscience religieuse
des Anciens et, d’autre part, commander toute la réflexion
démonologique ultérieure.
Marcel DETIENNE.