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Winpen J. C. M. van, Le christianisme et la philosophie. Le commencement
du dialogue entre la foi et la raison : Festschrift J. Quasten (cf. Mélanges) I
205-213. | Non tant sur le contenu de la pensée que sur la forme, sont interrogés
successivement les philosophes Gallen et Numénius, le chrétien Justin, ensuite
Celse, enfin Origène.
J. ©. M. van WINDEN
LE CHRISTIANISME ET LA PHILOSCPHTE
Le commencement du dialogue entre la foi et la raison
A peu près au milieu du deuxième siècle il y a un développement très important
dans la littérature chrétienne. Jusqu’alors les ocuvres des auteurs chrétiens s'étaient
adressées à leurs coreligionnaires. Ils adhéraient à la tradition qui avait ses origines
dans les Apôtres et le caractère de leurs ocuvres s'accordait en large partie avec les
écrits, en particulier avec les épitres, du Nouveau Testament. Aussi désigne-t-on ces
auteurs du nom de »Pères Apostoliquese. Cependant au milieu du deuxième siècle ce
caractère se modifie, On s'adresse au monde, aux intellectuels de l’époque. A juste titre
O. Gigon a appelé l'attention sur le fait que par suite de ce développement le christianisme se distingue des autres courants religieux qui se présentaient dans le monde grécoromain d'alors!.
On comprend que ce sviremente prit le sens d'une confrontation avec le mode de
pensée de l'époque, done surtout avec la philosophie grecque. On peut se faire des
opinions différentes à propos de cette rencontre, mais personne ne pourra nier qu'il
s'agit d'un événement des plus importants dans l'histoire de notre monde occidental.
Longtemps les ocuvres chrétiennes où cette rencontre trouve surtout son expression,
ont attiré insuffisamment l'atteution de la part des philologues; notamment dans le
domaine sur lequel les philologues allemands du dix-neuvième siècle exergaient leur
influence. Cependant un changement notable s'est produit à ce sujet, témoin les publications nombreuses parues ers derniers temps sur les rapports entre la culture antique
classique et le christianisme®, Ces livres nous démontrent à quel point les acquisitions
de fa pensée greque ont influencé ceux qui se donnaient pour tâche de répandre le message de Pévangile à leurs contemporains. Parfois on prête aussi attention à l'influence de
la pensée chrétienne sur la culture païenne*, Pour nous il ne s’agit pas tant ici de savoir
comment les idées différentes de la pensée grecque ont influencé le christianisme, il ne
s'agit pas tant du contenu de la pensée mais plutôt de la forme; non pas de ce qu’on
pense, mais comment on pense. Il s’agit de la rencontre entre la philosophie grecque et
la foi chrétienne.
Cet essai se compose de quatre parties. Tout d'abord nous porterons notre attention
sur la pensée philosophique grecque telle qu'elle se manifestait au deuxième siècle.
Y Die antike Kultur und das Christentum, y. 8,
2 O.
Gigon,
Gütersloh,
Die antike
1966. A.
Kultur und das
Christentum,
Early Christian Thought and the Classical Tradition, Oxtord
1966. E. R. Dodds, Pagan and Christian in an Age of
D. Nock, Barty Christianity and
Anxiety, Cambridge, 1965. J. Danidlou, Message évanite Hellenistic Background, New York, 1964, A. Wifstrand
gélique et culture hellénistique, Tournai, 1961. J. Pépin,
Die alte Kirche und die griechische Bildung (Dalp Ta
faites en 195] A Uppsala, parues en suédois en 1957,
Théologie cosmique el thénlogie des chrétiens. Paris, 1964,
Mentionnons pour finir l'activité de F.-J. Dalger,
continuée dans le Reallexikon für Antike und Christentum.
traduction
française
en
3 Voir le dernier chapitre dans le livre mentionné ci-
Christianity
and
Paideia,
schenhücher),
Bern--München,
Greek
1967
1962).
(5 conférences
W. Jaeger,
Cambridge
Early
Mass.)
1961 (traduction allemande en 1963. II. Chadwick,
dessus de A. Wifstrand.
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Nous y constaterons la présence de deux courants, bien illustrés par les figures des philosophes Galien et Numénius. Après nous introduirons le premier philosophe chrétien
Justin. Dans l’introduction de son »Dialogue avec le juif Tryphon« (vers 160) il prend
nettement position contre la philosophie. Ensuite Cclse va demander notre attention.
Il écrit vers 180 un ouvrage intitulé *AAn9ñs Ayoc où il attaque violemment le christianisme. Il n'est pas impossible que son argumentation soit entre autres une réponse à
l'ouvrage de Justin. A la fin nous allons discuter de quelle façon Origène répondra,
soixante-dix ans plus tard, à l’attaque de Celse dans son Kar& KéABov.
I. Les deux courants dans la pensée philosophique grecque du deuxième siècle
Le courant principal de la philosophie de l'époque est platonicien. On peut cependant, si je ne me trompe pas, y distinguer deux façons de penser, bien illustrées par deux
penseurs de cette époque, Galicn et Numénius. Qu'aucun des deux ne se dise Platonicien
n'empêche en rien de les faire passer comme des représentants de la philosophie d’alors.
Au contraire cela ne fait que montrer combien le courant platonicien était prédominant.
Galien était originaire de Pergamum (né en 129), Il a obtenu sa plus grande renommée comme médecin, mais il était en même temps un philosophe notable. Il passa la
plus grande partie de sa vie à Rome où il mourut en 199. II ne s'affilia à aucune école,
ni dans le domaine de la médecine ni dans celui de la philosophic. JI se laissa mener
seulement par la preuve (&rödeıfız). La conception de Galicn se caractérise bien dans
un passage où il dit, se fachant contre ses collègues médecins et philosophes dont l’attitude fait preuve d'un manque de critique: »Il est plus facile de raconter quelque chose
de nouveau aux juifs ct aux chrétiens qu'aux médecins partisans d'une certaine école.
Ge qu’on voit ici est un conflit aigu entre ricm: et dridei1:. Galien prend le parti du
dernier et voit toute riorız comme un ennemi irréconciliable d’ äréBa£re. R. Walzer qui
a édité et discuté les textes de Galien sur les Juifs et les
Chrétiens fait remarquer à ce
propos: »On a à peine besoin d'appeler l'attention sur le fait que cette appréciatio
n de
la raison critique que nous trouvons dans Galien est tout à fait en accord
avec les meilleures traditions les plus fondamentales de la philosophic grecquecs. J'aimerai
s ajouter
cependant que cette haute appréciation de la raison critique pourrait acquérir
facilement un caractère exclusif ct il en fut ainsi dans la philosoph
ic grecque quand celle-ci,
et notamment le Platonisme, tomba dans le scepticisme. Chez
Galien nous trouvons une
forte prédominance de l'aspect rationaliste de la connaissance humaine
et il y a chez
lui des indices d'une tendance vers un scepticisme. Ce qui correspond seulement
à cette
façon de penser est une contradiciton parfaite entre risres et anéSeEre
.
Il y avait cependant dans la pensée de Platon un autre aspect qui se manifeste dans
ses mythes et dans la manière dont il parle des »anciens«®, Or cet aspect se fait
un autre penseur de la même époque,
jour chez
Numénius d'Apamée. Ce savant universel est dans
une tradition que j'aimerais dépcindre brièvement ainsi: quand le
Platonisme, on pourrait même dire la pensée grecque tout court, s'est enlisee
dans la scepticisme, signe
évident d'un esprit fatigué, nous voyons se montrer à l'époque de l'hclléni
sme, un intérêt
* Galen on Jews and Christians,
London
1949.
On
trouve le texte précité à la page 9.
$ 0.€., p. 20.
* P. ex. Phèdre 235 h 7; 244 b 6 s5.: 274 (1
16 e 5 6.2 Loie 886 b 10, 890 d 4. 11 faut méme dire,
que Je scepticisme est au fond une attitude totalement
ss, Philthe
contraire à celle de Platon, qui avait une appréciation
tellement hante de l'intelligence humaine.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)pour d'autres cultures, pour les idées d’autres peuples. On pourrait comparer cet intérêt
avec celui de notre époque pour l'art des primitifs. On trouve cette tendance tout
d'abord dans la philosophie de l’hellénisme, le Stoicisme, ct notamment chez cet autre
philosophe universel, Posidonius, lui aussi originaire d'Apamée.
Selon ces penseurs les premiers hommes ont été en possession d’une grande sagesse,
puisqu'ils sc trouvaient encore près des dieux - a dis recentes, comme dit Sénéque’. Cette
connaissance a le caractère d'une sorte de révélation primitive. A ce sujet on pouvait
facilement s’autoriser de Platon, comme nous avons dit déjà ci-dessus et bien de Philèbe
16 C 5, où il parle des »anciens« qui ont été meilleurs que nous, demeurant plus près des
dieux et qui ont communiqué une certaine connaissance, don des Dieux aux hommes, à
ceux qui sont venus après eux.
Comment trouver, suivant Numénius, la vérité? Ce philosophe, qui se dit Pythagoricien, déclare à ce propos: il faudra d’abord considérer les témoignages de Platon et
alors »retourner« à Pythagore et s'adresser aux peuples connus, mettre à profit leurs
mystères, leur doctrine ct leurs institutions, comme les Brahmancs, les Juifs, les Mages
et les Egyptiens les avaient, en tant que ceux-ci - ainsi Numénius — s'accordent avec la
doctrine de Platon®. Ce texte renferme plusieurs données interessantes sur lesquelles
H. Ch. Puech a écrit un article important en 1934*. Ce qui nous intéresse surtout pour
le moment est le terme »retourner« (ävxywoñcxnî:) aux anciens peuples et aux anciens
sages. Cela ne peut avoir de sens qu’en admettant que ces anciens peuples aient possédé
la vérité et cela suppose de nouveau unc connaissance ou unc révélation primitive.
Par son appréciation des »anciens« Numénius se range nettement du côté de la tradition
qui a eu son premier représentant en Posidonius. C'est en partant de cette notion qu'il
faut entendre l'expression curicuse de
Numénius que Platon a été un »Moisc atticisant«!9,
püisque dans le texte précité les Juifs ont été mentionnés parmi les anciens peuples!!,
Comme on voit il y a dans la philosophie grecque du deuxième siècle, à côté de
l'attitude fort rationaliste de Galien, une autre conception exprimant la foi à la puissance de la connaissance humaine telle qu'elle se révèle dans l'esprit primitif ct innocent,
conception dont on trouve les origines dans les oeuvres de Platon.
II. Point de vue de Justin à l'égard de la philosophie grecque
Le premier philosophe chrétien qui prend position à l'égard de la philosophie est
le martyr Justin. Chose remarquable, cela se fait dans un dialogue avec un Juif. Justin
y raconte comment une personne montrant un intérêt particulier pour la philosophie,
l’aborde pendant unc promenade matinale. Quand cet inconnu se trouve être juif,
Justin demande: »Que voulez-vous que la philosophie vous fasse? Moïse et les Prophètes ne vous suffisent pas?« A quoi Tryphon, le Juif, répond: »Comment? N’en est-il
pas ainsi que dans la philosophie il s'agit de Dieu ct que la tâche de la philosophie est la
recherche du divin«'? En d’autres termes: est-ce que la philosophic ne nous propose pas
exactement ce que Moïse et les prophètes veulent nous enseigner? »Si« dit Justin, »cette
? Ep. 90, 44.
ciation des Juifs dans Posidonius, s'il est vrai, que
2 Fr. 9a (Leemans).
Posidonius a fait preuve d'une attitude antisémitique,
2 Mélanges Bidez, Bruxelles, 1931, p. 745 78.
ce que Puech affirme. Voir aussi à propos de cette
1° Clemens Alex. Siram. 1 22 (- Euseb., Praep, Er.
affirmation, l'opinion de Wifstrand (0. €, p. 92).
IX, 6).
12 Dial, 1.3.
12 Numénius ne doit pas avoir trouvé cette appre-
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)J.C. M. can Winden
conception est aussi la nôtre, mais chez la plupart des philosophes cela n’aboutit qu’à peu
ou à rien«, ce que Justin illustre au moyen de quelques exemples!?. C'est alors que
Tryphon pose la question importante: »mais quelle opinion sur la philosophie est alors
la vötre?« A quoi Justin répond: »La philosophie est vraiment cc que nous possédons de
plus grand ct de plus vénérable; elle seule nous mène à Dicu. Mais ce que la philosophie
est au fond ct la raison pour laquelle elle a été envoyée en bas aux hommes a échappé à la
foule. Sinon il n'y aurait pas dans la philosophic ces tendances différentes comme les
Platoniciens, les Stoiciens, les, Péripatéticiens etc. puisque cette science est une«!4,
Il y a donc, selon Justin, une seule philosophie, envoyée en bas. A défaut de la
juste notion on a perdu de vue cette philosophie si bien qu'il y a maintenant plusieurs
systèmes.
Pour se faire une meilleure idée de l'intention de Justin, un autre passage du même
Dialogue" est de grande importance. Là il dit que les adhérents des sectes diflérentes
dans le christianisme (Marcionites, Valentiniens etc.) se disent bien tous chrétiens, mais
ne le sont pas, comme c'est le cas des adhérents des différents systèmes philosophiques:
eux aussi se disent philosophes, mais ne le sont pas en réalité. Comme il n'y a qu’un christianisme pour Justin, il n'y a qu'une seule philosophie: une philosophie primitive
pourrait-on dire, dont, comme il résulte de la suite de son argumentation, le christianisme est la continuation.
Justin dit de cette philosophie unique qu'elle a été envoyée en bas'aux hommes",
ll est clair qu'on a affaire ici à cette srévélationc dont il était question chez Numénius
et Posidonius. Aussi M. N. Hyldabl? a-t-il sans doute raison en disant que ces pensées
de Justin doivent être
considérées en rapport avec les conceptions de Posidonius.
Au cours de son exposé Justin, tout en portint son attention particulièrement sur le
Platdnisme, nous montre qu'on ne trouve cette vraie philosophie dans aucun des
systèmes philosophiques grecs, Et puis la question qui suit: » Mais quel maitre nous
faudra-t-il suivre alors?« La réponse est: » Les prophètes, Ts sont plus anciens que les
soi-disant philosophes ct remplis d'un esprit divin qui leur permettait de prédire l'avenir,
A présent leurs écrits sont toujours là et chacun pourra, en les lisant, y apprendre bien
des choses sur les principes et la fin des affaires et sur tout ce qu'un philosophe doit
savoir, à la condition qu'il ajoute foi à leurs paroles. Car ce mest pas par preuves qu'ils
ont parlé, puisqu'ils étaient des témoins dignes de foi de la vérité, au-dessus de toute
démonstrationc®*, On peut écouter dans ces dernières paroles une réaction de Justin à
l'exigence de »preuves« de la part de Galien. Et un peu plus loin Justin dit qu'il va
démontrer qu'il n'a ajouté foi ni à des fables vaines (xzvote pode) ni à des doctrines
gratuites (avatodziztori Ayo), mais aux principes remplis de Esprit de Dicu, abondants en grace et qui frémissent de puissance”.
Mais nous n'avons pas besoin de nous arrêter plus longtemps aux arguments de
Justin, parce qu'ils vont se présenter tout à l'heure d'une façon plus énergique dans
Origène.
Contentons-nous de faire remarquer que Justin ne veut pas passer sous silence
l'exigence d'an6der%ec.
» Dial. 1,453,
1° Phrlasuphie und Christentum. Eine Interpretation der Ein-
18 Deal. 1.62. 1.
feitung zum Dialog Justin. Copenhague. 1966, p. 141 ss.
13
TM Dial. 7,
Dial. 35.5.
.
18 Dans fe texte du Philebe de Platon, discute ci-dessus
on lit: 2094 ix Dei Époton.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)III. L'attaque de Celse contre le christianisme
Environ vingt années après que Justin cut écrit son Dialogue, Celse attaqua violemment le christianisme. Il donna à son ouvrage le titre de *AAxq9%s Xéÿos. On a beaucoup
discuté le sens de ce titre, mais A. Wilstrand a démontré d'une manière convaincante,
à notre avis, qu'ici le terme Aóyo< a le sens de »doectrine«®®. Quelle est à vrai dire cette
»véritable doctrine« que Celse a en vue. C'est 1 »ancienne doctrine« (Apyxtos Aóyoc)
dont il dit: »Il y a eu dès l'origine (¢ve2v) une doctrine d'une haute antiquité que les
peuples les plus sages et les villes et les hommes sages ont connue«®!. On entend ici un
thème connu. Cest encore cette connaissance primitive dont il s'agit.
Or Moise, c'est ainsi que Gelse continue??, s'est approprié cette ancienne doctrine
ct c'est de cette façon qu'il est devemu un homme de renom. Moise cependant a corrompu cette doctrine, Et qu'est-ce que c'est que le christianisme? Une corruption de la
doctrine juive, c'est à dire, une corruption d'une corruption,
On serait tenté de voir dans cette théorie une réaction à la théorie de Justin d'après
laquelle le christianisme serait la philosophie primitive retrouvée, comme Hyldahl Va
formulé?4, Gele se serait servi ici de la meme idee fondamentale - chez lui cette philosophie primitive Sappelle 297% Reyes
mais avec le résultat d'aboutir à une conclusion diamétralement opposte?!
En seflorcant d'approfondir Ta theorie de Celse sur l'ancienne doctrine«, on est
amené forcément à se poser la question suivante: quelle place tient la pensée grecque
dans cette théorie? Quel en est le rapport avec cette ancienne doctrine? On peut déduire
la réponse à cette question de ce qu'Origène derit dans Ware Keiaon I, 2, Celse, dit-il,
affirme que la doctrine juive est d'origine une doctrine barbare. A ce propos Origene
fait remarquer: »Dit par
Celse, ce ne peut être un reproche au judaisme, puisqu'il est
d'avis que les barbares sont capables de découvrir des S4vu2tz, c'est à dire, de découvrir
la véritée, (ce qui est évident en vertu de ce qu'il vient d'écrire à propos de cette ancienne doctrine). »Cependante, du Origène, »Celse ajoute que les Grecs sont plus habiles à juger (xotv2:), fonder 1855210725021), adapter à la pratique de la vertu (20707:
moos Apgar) les découvertes des barbares.« On pourrait dire d'une autre façon: ces
peuples anciens et ces sages anciens étaient bien à méme de découvrir la vérité, mais
les Grecs seuls ont été capables de la fonder et de s'y adapter.
On a à faire ici avec une association intéressante des deux pensées fondamentales
dans la philosophie d'alors: la doctrine des anciens et l'exigence d'une justification
rationnelle qui, d'après Celse, est l'apport propre des Grecs.
Prenant comme point de départ ce dernier argument — l'argument Galien pourraiton dire — Celse livre son dernier assaut contre les Chrétiens. Il s'en prend d’abord à
1 Dial. 9.1.
présentée pour la premiére fois chez Justin, le chrétien
20 Die wahre Lehre des
Kelsos, Bulletin de la société
royale des letires de Lund, 1941
28 Cantre Celse I
2, p. 396.
nant un autre contenu. Plusieurs critiques (p. e.x J.
11.
N. Waszink, Vigiliae Christianae 12 (1958) p. 166 ss;
Il. Dérrie, Gnomon 29 (1957) p. 185 ss) ont appelé
22 fhid. \ 21.
720... p. 233 a.
(Logos
Justin, et Gelse aurait pris ce schéma tout en y donl'attention à juste titre sur le fait qu'il n'est pas exact
# G.
Andresen
und Nomen.
Kelsos
wider das Christentum,
Pie
Berlin.
Palemil
Mes
également Ja thèse que Gele Hair
des
soutient
de
parler
ici
d'une
philosophie
de
l'histoire,
mais
qu'il Faut parler plutôt d'une reconnaissance de la
pi certs de
valeur de la tradition (Waszink) et qu'on ne doit pas
Justin, Selon dui cependant Celse auras empranté à
rette idee à Justin, mais qu'elle trouve tout a fait sa
Justin
place dans la philosophie de l'époque.
l'idée de ce qu'it appelle
Philosophies
ou
14 Festschrift Osten
une
»Ceschichtsdenkene
oGeschichtsqui
serait
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)J. ©, M. van Winden
leur foi (xtottc) et dit qu'elle n'est pas justifiée rationnellement (&5yo<). Voici à peu
près l'essentiel de son attaque: »En adhérant à une doctrine il faut se laisser mener par
la raison (Aöyos) ; sinon on tombe dans toutes sortes de pratiques obscures
et on se laisse
duper par des gens pervers?5. C'est ce que Celse voit arriver aux Chrétiens, car il y en
a parmi eux (rıvas), dit-il, qui ne veulent pas discuter leur foi et qui utilisent des formules comme: »n'examine rien, mais croise ou »la foi te sauvera«. Il s'agit ici de Chrétiens qui envers l'exigence des philosophes grecs: »démontrez, ne croyez pas« posent le
principe: »croyez, ne démontrez pas«®. Ils partagent la conception de leurs adversaires
selon laquelle ricttz et axdderer¢ sont des ennemis jurés et irréconciliables, mais ils font
le choix de l'autre parti, savoir celui de la foi. H s'avérera qu'il y a encore une autre
possibilité qu’on trouve dans la défense d'Origène.
Avant d'y passer cependant, il vaut mieux peut-être indiquer que cette attaque
contre la »foi« des Chrétiens qui serait contraire au 4706, va rester la grande attaque
de la part des Grecs. Cela se montre d'une façon très évidente chez Porphyre, peut-être
l'adversaire le plus important du christianisme aux premiers siècles. Ce philosophe qui
appartient à la génération d'après Origéne, a écrit Contre les Chrétiens où s'élève la
grande plainte que les Chrétiens se laissent mener par XAeyo: miami
et Ausltrzezu:
auynatadeats, C'est-a-dire, une foi qui ne s'appuie pas sur Ja raison et une adhésion
qui ne s'appuie pas sur Pexamen. Les Chrétiens ne font que »croire«, de lá aussi le nom
de »croyants«, On se rend compte de l'accent de méprise dans ces paroles de Porpliyre®®,
Envers les Chrétiens qui se pronongaient pour des devises comme celles que Celse
vient de mentionner, une pareille argumentation
pouvait avoir l'air d'être solide.
Cependant, comme nous l'avons dit, une autre forme de défense sortait du camp des
Chrétiens et on la trouve chez Origene.
La réponse d'Origène.
Dans son Kos Kédoo», paru à peu près vers 250, donc saixante-dix ans après la
publication de l’ouvrage de Celse, Origène traite les accusations de ce dernier. Il commence par la thèse de Celse suivant laquelle Ja doctrine juive et par conséquent celle
des Chrétiens, serait une corruption de la vraie doctrine ancienne et que Moise aurait
été le premier corrupteur, suivi en ceci par le Christ. Origène répond: De quel droit
Celse exclue-t-il les Juifs des peuples anciens qui ont été en possession de la vraie doctrine? Il fait bien mention des Egyptiens, des Assyriens, des Indiens et de beaucoup
d’autres peuples, mais il ne veut pas accorder aux Juifs les épithétes »anciens« ct
»sages« De quel droit? Pour quelle raison est-ce qu'il ajoute foi aux historiens des
Égyptiens et des Indiens, mais pourquoi refuse-t-il d'avoir foi en ceux des Juifs? Voilà
ce qui s'appelle avoir deux poids et deux mesures. I] est évident que Celse est plein de
préjugés®, Combien plus judicicux alors Numénius qui jugeait les Juifs d’une façon
plus favorable?” (nous avons vu déjà ci-dessus que Numénius rangeait les Juifs parmi
les peuples anciens et sages, à la doctrine desquels il faudrait »retourner«). Et pourquoi - continue Origène -- Celse met-il bien Linos, Musée, Orphée, Phérécyde, le Perse
25 Contre Celse 1 9,
Dem. Er. 1, Y, 11) comme Wilamowitz l'a démontré
26 Ibid.
dans ZN. T. W. 1 (1900),
28 G. G6. 1 14 et 16.
.
23 On retrouve Pécho de l'argumentation de
phyre chez Eusthe (dans Praef. Fr. 1, 1, 11: 2A et
PC CU,
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Zoroastre et Pythagore parmi ceux qui ont connu l’ancienne doctrine, donc la vérité,
mais pas Moïse, alors que les écrits de Moïse ont montré la bonne voie à tant de gens ct
qu'aucun écrit de quelqu’un comme Linos nous est parvenu?.
y
Origéne traite encore plus à fond les accusations contre Moise et sa doctrine et la partialité qui s’en dégage. Nous n’avons pas besoin de nous y arrêter pour le moment. La
structure de Pargumentation d’Origène est claire. Il n'y a aucune raison de considérer
la doctrine juive comme unc corruption de l’ancienne doctrine; au contraire, cile la
renferme plutôt. Et quant au christianisme, ce n'est pas non plus un judaïsme corrompu.
Les événements qui se sont produits en Jésus ct dans sa communauté prouvent qu'on
n’a pas à faire ici avec une corruption mais avec Pocuvre de Dieu.
Il est intéressant de regarder un peu plus avant dans l'histoire de l’Apologétique
et de voir comment Eusèbe développe cette théorie de I’ »ancienne doctrine« au début
du quatrième siècle. 11 fait une distinction entre les Hébreux ct les Juifs. Les Juifs sont
ceux qui ont vécu sous la loi de Moise. Les Hébreux sont les hommes picux d'une ère
antérieure ct dont Moise parle dans ses oeuvres, Chez eux le besoin d’unc loi ne se fit
pas sentir, puisqu'ils pratiquaient la vertu de leur nature. Or le christianisme continue
cette ancienne manière de vivre des Hébreux, Ce n’est donc pas une nouvelle doctrine,
mais une doctrine de haute antiquité, Dans Dem. Er. 72,1 nous lisons: »Nous avons
dit déjà ci-dessus que le christianisme n'est pas une sorte d’hellenisme (‘Edqvicuds tic)
ni une sorte de judaïsme
; il a une propre forme d’adoration de Dieu qui n’est ni nouvelle
ni absurde, mais très ancienne et connue aussi aux bienaimés de Dieu avant Moise.«
(Chez Justin on trouve également ce rapport des Chrétiens avec les hommes picux
avant Moïse, mais pas encore sous cette forme développée).
Nous arrivons maintenant à la deuxième accusation de Celse, savoir que Ja foi d'un
Chrétien ne serait pas justifié rationnellement (&A0y0:). On peut résumer la réponse
d’Origenc en trois points. a) Il admet qu'il y a pas mal de Chrétiens qui croient sans
fondement rationnel (äkéyoc), mais b) cela ne veut pas dire que la foi n'est pas justifiable rationnellement et de plus c) les adversaires eux-mêmes font aussi ce qu’ils reprochent aux Chrétiens: ils croient.
Ad a) Origéne commence par établir que, s'il était possible pour tout le monde en
délaissant les affaires de la vie de se consacrer à la philosophie — ce qui signifie ici, évidemment, l'examen des fondements de la foi - chacun devrait s'engager sur cette voice.
Il sera possible de donner du christianisme une justification non moindre que de la
philosophie grecque*?. (Origène se sert ici du terme #£éroouc, qui nous rappelle l'avettzacrtos de Porphyre). Mais si ce n'est pas possible, en partie à cause des exigences de la
vie, en partie à cause de la paresse humaine, puisqu'il n'y a que très peu qui veulent
s'imposer cet effort de la pensée, comment trouver alors une méthode plus efficace pour
aider la foule que celle enseignée par Jésus? Origène appelle alors l’attention à l’amélioration de la vie, opérée par la simple foi (4 ris=ic) dans des foules innombrables.
Qu'est-ce qui vaut micux, demande-t-i}, que ces gens croyant sans justification rationnelle réforment leurs mocurs ou qu'on diffère leur conversion fondée sur unc simple foi
tout en exigeant d'abord unc justification rationnelle (2£&raaız A6ywv)? Dans ce dernier
38 (.C., I 166 ci 18.
Entretiens
A A ce propos il faut se rendre compte qu'on n'aime
mus und l'orphyries, p 23.
pas vecotepiTes à celte époque, comme El. Dorrie la
22 C.C. 19, 13 ss,
démontré par
140
rapport
à
Platin
et
Porphyre:
voir
Hardt XV1 Die Schultradition im Mittelplatoni
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)J. ©. M. van Minden
cas la plupart n'arriveront jamais à une amélioration de la vie. De plus cette amélioration elle-même est une preuve qu'il s'agit d'une action de Dieu; car on n’admettra pas
non plus qu'un médecin qui réussit à guérir nombre de malades, y soit parvenu sans
l’action de Dicu (&9£2), dit Origöne®*,
Ad b) I résulte de ce que nous avons vu ci-dessus qu’ Origéne est d'avis qu'une
justification rationnelle est possible. TI ne voit done pas une contradiction absolue entre
risris ct andderzee. À ce sujet nous serons encore micux renseignés en consultant sa
réponse à l'affirmation de Celse que Les
Grecs étaient très forts en justification et en mise
en pratique de la vérité, On se rappelle que Celse se sert des termes xpîvat, Peñaranda
en 207702 red: Zostiv. A quoi Origene répond: »Or voici ce que
je peux dire, partant
de son observation pour défendre la vérité des thèses du christianisme: quiconque vient
des dogmes et des disciplines grecs à VEvangile peut non seulement juger (xatve: %v)
qu'elles sont vraies, mais encore prouver izz7razivina. dv Ch Pernod), en les
mettant en pratique (2%0%%53,. quelles remplissent la condition qui semblait faire
défaut par rapport à une démonstration grecque prouvant ainsi la vérité du christianismet, Origéne profile done de ces trois notions qui expriment chez Gelse la puissance de
la pensée grecque et dit: quand les Grees se servent de ces talents, ils découvriront que
le christianisme renferme la vérité.
Origene ajoute encore: > Mais il faut encore ajouter:
la parole? (divine) a sa démonstration propre, plus divine que celle des Grecs par la
dialectique {izsozéos m29% civ Pr Seins Erin), Fr cette démonstration divine,
l'Apôtre la nomme »démonstration de VEsprit et de la puissance«®®, »Esprit«e veut dire
ici les propheties comme argument de la foi en Christ; »puissance« veut dire les miracles.
La prophétie et les miracles occupent une grande place dans l'Apologétique au début.
Dodds a écrit à ce sujet des choses fort intéressantes dans son livre Pagan and Christian in
an Age of Anxiety?”. Les Prophéties coractes) et les miracles étaient à cette époque à peu
près généralement pris comme une réalité et par les Chrétiens et par les païens, A quels
miracles et à quelles prophéties attacher la valeur? Voila ce qui était d'importance.
Telle était la réponse d'Origène aux reproches de Celse que la foi soit @oyos. I
distingue d'un côté une simple foi 52% risa), utile, profitable et qui par conséquent
est bonne, et de l'autre côté la possibilité d'une adhésion bien fondée sur le raisonnement (uetk Réyou vai cortas, comme il dit dans Contre Celse 113). Cette dernière possibilité est pour lui évidemment idéale, C'est la yvanız.
Ad e) Origéne cependant ne s'en tient pas la. TI ne repousse pas seulement l'attaque
de ses adversaires, mais procède lui-même à une contre-attaque. Il dit**: nos adversaires
ne font que parler de notre foi comme d'un penchant parfaitement irraisonné, mais en
fait ils croient cux-mêmes aussi. Car comment se fait-il que quelqu'un donne son adhésion à une certaine école de philosophie? N'en est-il pas ainsi en général qu'il y a un
penchant pour cette école ou parce quí on vient à rencontrer quelque adepte de cette
école? Car ce n’est point après avoir étudié au préalable toutes les écoles de philosophie
ROC.
2
EO, 21 ss.
* On ponniot tradwre aussi M4yas par »la doctrine
Voir pour l'interprétation de ce teste et des textes
chrétiennes,
suivants mon article ».Notes an Origen, Contra Gelsume
3% Trad. du Pere Borret.
dans Vietliae Christianae 20 (1966), p. 201
97 PL 1044
213, dem
les résultats ont été recueillis dans Tes Sources Chrétiennes
édition de ce texte soignée par le R. P. Marcel Borret.
s. i. dont nous suivons ici la traduction.
8% Voir GG. DUO
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)qu’il fait son choix. Eh bien, qu’est-ce que cela veut dire sinon donner sa confiance,
sa foi!
|
Il en est ainsi dans le monde de la pensée et dans l’action, donc dans la vie pratique.
Ici encore on se laisse mener finalement par la confiance et Pespérance (rioric et ¿hmis).
Quelqu'un qui va naviguer, qui va cultiver la terre, qui va se marier, ne se laisse-t-il
pas mener finalement par la foi en la mer, foi en la terre, foi en l'épouse?
Ainsi toute la vic humaine est soutenue par la confiance, par la foi. Et, continue
Origène, c’est là unc confiance en les affaires humaines. N'est-il pas plus raisonnable
alors de mettre sa confiance en Dieu et en Celui qui nous a enscigné d’adorer Dieu
sculement, le Christ.
Ce qui est intéressant dans cette argumentation d'Origène est qu’il y avance quelque
chose dont on avait à peine conscience dans la pensée philosophique de l’époque,
l'élément de foi dans toute connaissance humaine, On ne pourra pas nier qu’en ceci
Origène a donné une réponse nette aux objections formelles faites contre la foi des
Chrétiens, entre autres par Celse. On peut considérer cette réponse comme la fin de la
première phase du dialogue entre le christianisme et la philosophie grecque.
Pour finir il y a à remarquer qu'on voit Saceroitre nettement dans la philosophic
paienne la fonction de la 209710 après Origéne. Porphyre - qui comme nous l'avons vu
reprochait aux Chrétiens leur 220702 26712, reproche qu'on ne pouvait certainement
pas appliquer à Origène - déclare à la fin de sa vie que zistic est la première condition
de l'âme pour s'avancer vers Dieu. car, dit-il dans Ad Mare 24 vil nous faut croire
(mozeónet) que notre salut tient uniquement à ce que nous nous tournons vers Dieux.
Et c'est ce qui est la fin suprême de la philosophie: se tourner vers Dieu. On pourrait
dire, que dans le christianisme et dans le paganisme de cette époque il y a deux courants
qui s entre-croisent pour ainsi dire; dans la pensée chrétienne le courant de riarız vers
aréSeËrs, dans la pensée paienne, notannment dans celle du Néoplatonisme d'après
Plotin, celui d'éréôerse vers wor. Rt il v a lieu d'affirmer avec DaniélouTM que dans
cette époque ultérieure c'est plutot le christianisme que le paganisme qui a pris la
défense des droits du logos.
FACULTEIT DER LETTEREN, RIJRSUNIVERSIFEIT TE LEIDEN
39 Voir Dodds, e. r., p. 122.
1 Dans son compte-rendu du livre précité de Dodds,
dans Recherches de science religieuse 54 (1966), p. 305.