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AE NED, A.
a
La mosaique aux divinités planétaires
de Boscéaz prés d’Orbe
La mosaïque aux divinités planétaires de Boscéaz\près d’Orbe
a été découverte en 18621.
La bordure est décorée de scénes de chasse et les angles
s'ornent encore de deux bustes de Saisons sur les quatre primitivement représentés. Le champ central est occupé par treize
médaillons octogonaux disposés en quinconce par séries de trois
et de deux. Les quatre médaillons d’angle figurent des Tritons
et des Néréides. Les sept médaillons centraux sont occupés par
les images des sept divinités planétaires : Saturne, Sol, Luna,
Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, celle-ci occupant le centre.
Enfin, Ganyméde et Narcisse flanquent de part et d’autre
l’ensemble.
Cet ouvrage remarquable peut être daté du début du rn? siècle.
Sa finesse lui assigne une place de choix dans l’histoire de la
mosaïque. Mais comme on a plus d'une fois relevé les qualités
formelles de l'œuvre, nous nous abstiendrons d'en souligner à
nouveau la valeur artistique pour attirer plutôt l'attention
sur sa signification idéologique, les auteurs qui se sont occupés
de ce document ayant pratiquement négligé ce point de vue.
Estimant probablement suffisant d'avoir compris le sens des
sept représentations planétaires, ils ont négligé de s'attacher
à la signification des autres images. Or, tous les sujets ici traités
ont leur symbolisme particulier et, qui plus est, il y a entre ces
motifs une étroite corrélation si bien qu'on peut arriver à une
interprétation parfaitement unitaire de l'ensemble.
INS MELANGES
D ALCATO LOG
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DET GRATE Ev SD ON as
AS
& seeSnre CALCIO
1. Cf. par exemple BonstETTEN, Second supplément au Recueil d'anliquilés suisses,
Lausanne, 1867, pp. 16 sqq. et pl. XV
; M. Barsey, L. DecoLLocny et S. W. Pocer,
Urba, Mosaïques el vestiges romains de Boscéaz, pres Orbe dans Rev. hist. vaudoise,
37, 1929, pp. 347 sqq. et pi. VII; W. Deonna, L'arl romain en Suisse, Genève, 1942,
fig. 51; V. von Gonzensach, Die römischen Mosaiken der Schweiz, Bâle, 1961,
pp. 184 sgg. et pl. 60 sqg. — Voir aussi P.-M. Duvat, Noles sur la civilisation galloromaine, II. Les dieux de la semaine dans Gallia, XI, 1953, pp. 282 sqq.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)LES SEPT DIVINITES PLANETAIRES (fig. 1)
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la symbolique des anciens le miroir est l’image du cielt. Le
siège sur lequel apparaissent Saturne et Vénus n'est-il pas,
La croyance selon laquelle les âmes, une fois séparées du
comme le trône dé Mars, symbole d'élévation et de dignité,
corps, gagnent les planètes est bien connue : les âmes, étant donné
sans compter que les sièges des dieux signifient à l'occasion la
qu’elles sont créées à partir du feu céleste, ont avec les planètes
maison divine? ?*
des affinités originelles et y remontent après la mort}. Cette
Sans doute ces images auxquelles nous avons affaire demeuconception se rencontre chez les pythagoriciens, les néo-pytharent-elles celles du panthéon commun de la fable. Mais les docgoriciens, les néo-platoniciens, etc. Il n’est donc pas surprenant
trines les plus élevées les ont accueillies comme elles ont accepté
que de nombreux textes y fassent allusion et que l'art ait
multiplié les représentations des divinités présidant aux sept
les fictions des poètes : en les tenant pour des métaphores et
sphères planétaires, le soleil et la lune étant compris dans
statues des sanctuaires et les fresques des demeures, ne sont
des symboles. Ces dieux de la légende, que matérlalisent les
celles-ci.
dès lors plus regardés, dans de telles conceptions, que comme des
On a pu réunir, pour chacune de ces divinités, des textes
nombreux et des représentations non moins nombreuses qui
illustrent la conception en cause. Nous n'y reviendrons donc
apparences matérielles et diverses du divin. C'est ainsi que
multiple à l’Éther qui couronne la sphère, c'est-à-dire, selon sa
pas à propos de la mosaïque d’Orbe. On notera cependant
conception
que même les personnages secondaires ne sont pas ici dépourvus
contient et gouverne tout.
de signification. Ainsi, les Éros qui entourent Vénus évoquent
Il ne fait donc pas de doute que notre mosaïque procède de
la croyance exprimée par Nigidius Figulus, par Posidonius
l'amour divin et sont les agents par lesquels se répand l’action
de la déesse’. D'autre part, les génies ailés encadrant Saturne
le pythagorisme réussit à identifier l’Olympe traditionnel et
monothéiste
de
l'Univers,
à
l'Unité
divine
qui
d'Apamée, par Cicéron et aussi par de modestes épitaphes, selon
et Mercure rappellent les génies de l'éternité qui, sur certains
monuments, abandonnent à la terre les cendres des défunts
laquelle « les âmes, libérées du corps, rejoignent les cercles
tandis qu'ils entraînent les âmes jusqu'aux astres®.
les régions de l’immortalité bienheureuse.
On observera même que divers attributs qui distinguent
nos divinités ne sont peut-être pas représentés sans‘raison. Les
voiles mollement soulevés qui nimbent certaines d’entre elles
évoquent les brises qui soufflent par les célestes séjours et qui
favorisent l'ascension des âmes; ils sont aussi un symbole
cosmique suggérant la voûte du firmament, demeure des
âmes bienheureuses*, Le miroir de Vénus n'est sans doute pas
simplement l’attribut normal de la gracieuse déesse à laquelle
la coquetterie est volontiers consentie : il a un sens prégnant
étant donné qu'Aphrodite est une déesse cosmique et que dans
concentriques où se meut la divinité de l’Ether? » pour atteindre
GANYMEDE (fig. 2)
Cette ascension est exprimée par l'image de Ganyméde,
soulevé dans l'azur par l'aigle divin.
Déjà dans l'Iliadet, Ganymède, enlevé par Zeus, accède
à l'Olympe. Mais l’Olympe, ici, s'identifie au monde sidéral
dans lequel les sept planètes précèdent le cercle le plus élevé,
la région ultime de l’apothéose.
La signification bien attestée de l'aigle comme oiseau de
l’apothéose suffirait déjà à rendre plausible cette interprétation.
1. Cf. F. Cumont, Recherches sur le symbolisme funéraire des Romains, Paris,
1942, pp. 116 et 139.
1. Cf. K. HasentanD dans Zeilschr. f. Vôlkerpsychologie und Sprachwissensch.,
XIII, 1882, pp. 324 sqg. ; von NEGELEIN dans Arch. f. Religionswiss., 1902, pp. 1199.
2. J. CARCOPINO, La basilique pylhagoricienne de la Porte Majeure, Paris, 1926,
2. Ch. Picarp dans Bull, corr. hell, LXXVIII, 1954, p. 265; cf. DEMANGEL'
dans Arch. ephem., 1937, pp. 146 et 155; H. P. L'Onance, Studies on the icon. of
cosmic kingship in the anc. world, Oxford, 1953, pp. 37 sqq. ; J. AuBOYEn, Le iréne el son
pp. 103 sgg. et 295 ; Cumonr, op. cit., p. 86 ; G.-Ch. Picann dans Mél. Ec. fr. de Rome,
LITI, 1941-1946, p. 81.
3. CARCOPINO, op. cil., pp. 108 sqg.
4. CARCOPINO, op. cil., p. 379 ; CUMONT, op. cil., p. 166; R. Essen, Wellenmantel
und Himmelszelt, 1910, passim.
symbolisme dans l'Inde, Paris, 1949, passim.
3. CARCOPINO, op. cil., p. 268.
4. Hom., Jl., XX, 230.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Mais elle est pleinement assurée par des exemples caractérispratiquaient l'hypnose sur des enfants dont les âmes pouvaient,
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tiques. Ainsi, le gracieux adolescent est figuré à la voûte de la
« plus facilement que d’autres, &tre endormies et s’extérioriser
basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, où il tient une
jusqu'à l'oubli des circonstances présentes! ».
torche d'une main tandis que de l’autre il vide une aiguière,
Toute une série de notices antiques? affirment les effets
d’excitation que ‘produit sur l'imagination la contemplation des
les auteurs de catastérismes l’identifiant au Verseau pour qui
ce geste est traditionnel : destiné à prendre place au milieu des
constellations, l’&chanson de l'Olympe montrait là aux humains
le chemin du ciel étoilé, De même, le faite du mausolée des
surfaces brillantes, qu'il s'agisse de miroirs ou de la nappe
réfléchissante des eaux, ce qui est tout un, comme le suggère
Secundini à Igel est couronné du groupe de Ganymède emporté
dans les serres de l'oiseau ravisseur?. Il occupe aussi le sommet
O miroir, eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée.
d'une stèle de Grado®?. A Palmyre encore, le groupe décore la
Plutarque raconte par exemple une légende parallèle à celle
de Narcisse aux termes de laquelle un certain Eutelidas s'était
fasciné lui-même en se regardant dans l’eau?. De façon analogue,
selon Columelle, les juments qui regardent leur image dans l'eau
clef de voûte d'un tombeaut, de même que la voûte de l'arc
de Titus représente l'apothéose de l’empereur enlevé par l’aigle
tout comme au plafond d’un tombeau de Ja Voie Latine on voit
un griffon emportant le défunt voil&. Au reste, une épitaphe
métrique de Rome atteste la signification eschatologique du
rapt de Ganymède :
Nunc quia non licuil frunisci nostrum aue raplum Ganymeden
uelim quidem facerent caelestia fa[ta ul eode(m)]
iremus properes ad nostrum immaluru(m) luendum®
Mallarmé
:
s'enflamment pour elles-mêmes d'une vaine passion, elles en
oublient toute nourriture et périssent de consomptionf.
Les deux tabous pythagoriciens : « On ne doit pas se mirer
auprès d’une lampe® » et : « Il ne faut ni se laver ni se mirer le
visage dans un fleuve® », montrent que la secte connaissait les
effets d'une telle contemplation et qu’elle la considérait comme
nocive puisqu'elle la réprouvait.
NARCISSE (fig. 3)
Dès lors, il est impossible de douter que l’image de Narcisse
doive aussi s'interpréter dans un sens ésotérique ef en corrélation avec l’image de Ganymède d’une part, à laquelle elle
fait pendant, et d'autre part avec les figurations planétaires
que toutes deux encadrent.
Le mythe de Narcisse, victime de son propre éblouissement
dans l’onde, illustre un phénomène de désintégration de la
personnalité par l’autofascination. Or, les phénomènes psychiques ont retenu les pythagoriciens : ainsi, on a montré à
l'aide d'un passage d'Apulée? que les membres de la secte
1. CARCOPINO, op. cil., pp. 111 sqg. et 358 sqq.
2. Cumont, op. cil., p. 98.
3. In., ibid., p. 97, n. 2 ot 3.
4, 1n., ibid., p. 97, n. 2.
5. Ip., ibid.; E. L. Wapsworti dans Mem. Amer. Acad. Rome, IV, 1924,
pl. XXIII, 1.
Rappelons au surplus que, chez Artémidore, les présages à
tirer de la vision dans un miroir s'expliquent par une sorte de
dédoublement de la personnalité?.
Ces mêmes croyances se rencontrent aussi dans les textes
néo-platoniciens relatifs au miroir de Dionysos.
On sait comment Héra et les Titans avaient offert au petit
Zagreus divers jouets dont un miroir afin de distraire son attention et de pouvoir ainsi le massacrer plus facilement. Or Proclus
nous apprend que « les théologiens » considéraient le miroir
« comme emblème de l'aptitude à l'achèvement spirituel de
.
1. G. Méautis, Recherches sur le pythagorisme, Neuchâtel, 1922, p. 36.
2. CI. A. DELATTE, La catapiromancie grecque el ses dérivés, Paris, 1932, pp. 152 899.;
S. Errnem, art. Narkissos, 1, dans P.-W., A.E., col. 1728,
3. PLut., Symp., V, 7, 4.
4. CotumeLLe, VI, 35.
5. JampLique, Protr., Symb. 24, p. 369, Krestinc; cf. Fr. Bogum, De symbolis
pythagoreis, Berlin, 1905, p. 51, n° 52.
.
6. C.I.L., VI, 35769 ; CUMONT, op. cil., p. 500, Add. ad p. 97, n. 2.
6. MutLacn, Fragm, phil, graec., 1, Paris, Dindorf, 1860, p. 510, n° 24, .
7. AruLte, Apol., 43.
7. Cf. ARTÉMIDORE, II, 7.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)809
.
lui aussi dans le miroir de l'eau, s'éprend de sa propre image.
l'Univers » et que, selon eux, si Héphaistos avait fabriqué un
miroir à l’intention de Dionysos, c'était pour que le dieu, « en
contemplant son image, sortit de lui-méme et se répandit dans
toute la création divisible! ».
La méme conception se rencontre chez Olympiodore : Dio-
« Alors
la Nature, ayant reçu en elle son aimé, l’enlaça toute et
ils s’unirent, car ils brülaient d'amour » et c'est ainsi que
naquirent les premiers hommes}.
D'après cette doctrine, l’homme serait donc demeuré immornysos « suivit en quelque sorte son image reflétée dans le miroir,
à la suite de quoi il fut divisé et constitua les éléments de
l'univers? ».
Plotin fait aussi allusion à cette doctrine : il déclare que les
tel s'il n'avait pas connu l'amour charnel et celui-ci conditio
nne
d'autre part l'immortalité de l'espèce, ces deux immortalités
s'excluant, car la mort est la conséquence de l'amour terrestre
— altiog tod Havarov ¿pue? — la chute consécutive à l'abandon
consenti aux séductions de la beauté corporelles.
âmes, en contemplant leur propre image, sont attirées sur la
terre comme ce fut le cas pour Dionysos en regardant son reflet
dans un miroir. La création du monde est de la sorte expliquée
« par l’extériorisation de Dieu qu’a provoquée la contemplation
de son image » et la formation des êtres humains est attribuée « à
une dissociation analogue des essences psychiques® ».
Le même philosophe, dans un autre passage, où il
recommande de s’élever à la contemplation de la Beauté suprême
et suprasensible identifiée au monde des Idées sans se laisser
séduire par les beautés matérielles, écrit encore : « Si on courait,
à elles pour les saisir comme si elles étaient réelles, on serait
comme l’homme qui voulut saisir sa belle image portée sur les
eaux (ainsi qu’une fable, je crois, le fait entendre) ; ayant plongé
dans le profond courant, il disparut ; il en est de même de celui
qui s'attache à la beauté des corps
et ne l’abandonne pas; ce
n'est pas son corps mais son âme qui plongera dans*les profondeurs obscures et funestes de l'intelligence, il y vivra avec les
ombres, aveugle séjournant dans l’Hadäs? »,
De son côté, la philosophie hermétique s’est inspirée de ces
conceptions. Dans le Poimandrès, il est expliqué comment
l'Homme-Dieu, l”Avóporos, ayant brisé l'enveloppe des sept
cercles, se penche à travers cette ouverture des sphères et montre à
Ja Nature d’en bas la belle forme de Dieu. La Nature ne le voit pas
directement, mais elle aperçoit son reflet dans l’eau, son ombre
sur le sol et s’éprend de lui. L’’AvOpwroc, de son côté, s'étant vu
—
1. ProcLus, In Timaeum, 33 6, II, p. 80, 19 Dieu. Cf. A. DELATTE, op. cil.,
p. 153, et Eırrem, op. cil., col. 1729.
2. OLYMPIODORE, In Phaedr., B, px, p. 111, 14 Novin,
3. Prorin, IV, 3, 12 BRÉHIER. Cf. A. DELATTE, op. Cil., p. 154, et Errnem, op.
»
cit., col. 1729,
4. PLOTIN, I, 6, 8 Bn£usen.
Il
veut s'établir sur la terre et vient habiter la forme sans raison.
Ces textes témoignent donc de l'observation
des effets
psychophysiologiques de la contemplation des surfaces brillantes. Ils révèlent la conception, fondée sur l'observation, selon
laquelle cette contemplation produit une sorte de désintégration
de la personnalité. Ils montrent que les anciens avaient été
frappés par le fait que pareille contemplation peut « déterminer
une excitation de l'imagination et... faire sortir le sujet de
luimême, pour parler le langage des néo-platoniciens ». C'est là,
«comme une anticipation, grossière sans doute et
déformée
par
le mysticisme religieux, de la théorie moderne des phénomènes
de 1'hypnose! ».
dAneBi=eR
tm
Il nous paraît que c'est à la lumière de ces conceptions qu'il
faut interpréter notre représentation de Narcisse.
On pourrait dès lors suggérer que le bel adolescent est l'image
de l’âme attirée par la matière. Selon Plotin, nous l’avons vu,
l'áme, si elle se laisse tromper par la ressemblance apparente
qu'offrent les simulacres du monde des sens avec les réalités du
monde des idées, si elle se laisse séduire par leur attrait décevant
et, cédant à une inclination irraisonnée, se précipite vers eux,
plongera dans la matière de même que Narcisse, se penchant
vers sa propre image aperçue dans le miroir des eaux, fut englouti
dans leurs profondeurs.
ESAnTI+tIE=rN"Ae
Notre représentation de Narcisse constituerait, ainsi l’antithèse de celle de Ganyméde. Au rapt de Ganymède, illustration
1. Corpus hermeticum, Libellus I, Poimandres, 14, d’après la traduction d'A.-J. FesTUGIÉRE. Cf. ErTREM, op. cit., col. 1929.
2. Corpus hermelicum, 1, 18.
3. Cf. Th. Zıeuinskı dans Archiv, f. Religionswiss,, VIII, 1905, p. 327.
4. A. DELATTE, op. cil., p. 154.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)de l'immortalité attendant ceux qui sont capables de s'élever
aux vraies réalités du monde suprasensible, s’opposerait, symbolisée par Narcisse, l’attirance des apparences d'ici-bas qui
n’engendrent que la mort matérielle.
Cette interprétation serait d'accord avec les aspects funéraires du mythe de Narcisse!. Le narcisse couronnait les morts
et ornait les tombes. Il était attribué à la souveraine des Enfers ;
une couronne d'or trouvée dans une tombe de l’Italie méridionale
est faite d'un rameau de chêne enlacé de différentes fleurs parmi
lesquelles il y a des narcisses ; Strabon signale, près de l’Oropos,
un tombeau de Narcisse appelé ZiynAog®, le Silencieux, c'est-ádire une pierre cultuelle à valeur funéraire.
LA MOSAIQUE DE BOSCEAZ
811
Ainsi, par la mort, l’äme se libère de tout ce qui est matériel,
des « vêtements » humains dont elle s'est affublée en descendant
sur la terre.
.
Déjà dans le Gorgias, Platon faisait citer à Socrate le vers
d’Euripide :
*
Qui sail si vivre n'est pas mourir
el si mourir n'est pas vivre! ?
De même, au livre VI du- De republica, Cicéron prête à
l’Africain un propos semblable : « Ceux-là vivent \qui se sont
envolés, comme d'une prison, des chaînes de leur corps ; quant
à ce que vous appelez la vie, ce n'est qu'une mort? ».
Une inscription du 1° siècle dit pareillement : Corpore
Je ne crois cependant pas que cette explication, pour séduisante qu'elle soit, doive, en fin de compte, être acceptée. Elle
conférerait à notre médaillon un caractère péjoratif, si l’on peut
consumpio uiua anima deus sumi.
dire, qu'il serait le seul à présenter ici : car toutes les autres
corps « vêtement » ou « tombeau » de l’âme, dans lesquelles la
A ces citations, on pourrait en joindre bien d'autres sur le
représentations de notre mosaïque sont prometteuses d’immétaphore s’avive parfois d’apparentes analogies verbales fonmortalité.
dées sur de fausses étymologiest.
L'interprétation exacte du motif doit par conséquent se
On sait aussi que ces idées étaient professées, non seulement
chercher dans un sens qui est à l’opposé du processus illustré chez
Plotin tout en étant exactement parallèle.
En effet, si les âmes individuelles, en se laissant séduire par
les apparences d’ici-bas, s’éloignent de l’äme universelle et se
par les néo-platoniciens, mais encore par les disciples de Pythagore qui se réclamaient eux aussi de Platon.
fragmentent en quelque sorte en passant de l'Univers à ses
parties, le processus inverse permet d'échapper à la “conclusion
logique d'un monde mauvais et d'un créateur méchant. C'est la
solution qu’adopte Plotin. En descendant sur la terre, écrit-il, les
âmes individuelles « ne tranchent pas leurs liens avec leurs
principes..., leur tête reste fixée au-dessus du ciel » ; si, pendant
leur séjour sur cette. terre, elles ne recherchent pas les beautés
corporelles, mais continuent à se tourner vers la beauté véritable,
elles ne sont point contaminées; et même s’il arrive qu'elles
descendent assez bas, « leur père Zeus a pitié de leur fatigue... et
les libère de leur corps afin qu'elles puissent. venir dans la
région intelligible où reste éternellement l’âme de l’Univers® ».
1. Cr. Errrem, op. cil., col. 1727.
2. Srraron, IX, 10, p. 404 C.
3. Prorın, IV, 3, 12 Brénien.
C'est donc la libération de l’âme de son enveloppe charnelle
au moment où se termine le temps du séjour ici-bas qui se trouve
symbolisée par notre représentation du mythe de Narcisse.
Il est à peine besoin de dire que les traits funéraires qui se
constatent dans la légende de Narcisse et qui ont été sommairement rappelés plus haut se concilient parfaitement avec cette
interprétation.
D'autre part, ce mythe exprime exactement la nature psychique du narcissisme qui est un phénomène d’ « autophilie », si
l'on peut ainsi s'exprimer, amenant le sujet à fuir la réalité et à
abandonner le monde extérieur, c'est-à-dire, pour parler le
langage des anciens, à sortir de lui-même et à se détacher de ce
que leurs philosophes regardaient comme les illusions du monde
sensible.
I. PLATON, Gorgias, 492 e.
2. Cicénon, De rep., VI, 14, 14.
3. BuecneLer, Carm. epigr. lal., 975.
e CARCOPINO, op. cil., pp. 252 sqg. ; CUMONT, Luz perpelua, Paris, 1949, Indez,
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Si la légende de Narcisse signifie ainsi l'abandon par l'âme
de son enveloppe charnelle, on comprend que, dans les formes
est, fils de Sélén&, la Lune, et c'est à celle-ci qu'est dévolue la
fleur qui porte le nom du bel éphèbe. Ajoutons que des papyrus
813
littéraires du mythe, les sœurs de Narcisse ne retrouvent pas
magiques mettent Narcisse en rapport avec les planètes et
sa dépouille et ne rencontrent que la fleur au lieu de son corps
notamment, semble-t-il, avec Vénus.
disparu :
%
.. croceum pro corpore florem
as
inueniuni!.
A la suite de cette exégése, nous en arrivons de la sorte à
Les autres représentations du mythe de Narcisse confirment
notre interprétation, à commencer par une fresque de Pompéi ot
les motifs qui entourent l’image du bel adolescent indiquent
clairement qu'il est appelé à accéder au monde d’en haut?.
proposer pour les neuf médaillons jusqu’ici examinés la tripartition suivante : dans les régions les plus élevées, Ganyméde ou
l'ultime ravissement de l'apothéose ; sous ce cercle suprême, les
sept planètes correspondant à autant de cercles de l’Ether
d’hypnose que constitue l’autofascination de Narcisse et la
divin, à travers lesquels l’âme, au cours de son ascension, se
débarrasse des éléments mortels qui subsistent en elle; enfin,
croyance selon laquelle “Yrvoc, le Sommeil divinisé, libère l'âme
sous les cercles planétaires, la terre ou l’espace intermédiaire
de son enveloppe matérielle et se fait le génie psychopompe qui
entre celle-ci et la moins élevée des planètes, région où l’âme,
la sauve de l’an&antissement?.
tel Narcisse, se délivre de son enveloppe charnelle.
Il faut noter aussi l’analogie qu'il y a entre le phénomène
|
Observons même combien diffèrent certains détails de nos
Or, pour Cicéron, l’Éther comporte pareillement neuf cercles
ou neuf sphères: nouem... orbibus uel polius globis connexa sunt
deux représentations de Ganymède et de Narcisse. Aucune
importance n'est accordée au pallium de Ganymède malgré
l'élan de son ascension. Ce manteau n’a d’autre raison d'être que
omnia. Le plus élevé, celui qui embrasse tous les autres, est le
de souligner la nudité héroïque du jeune Troyen. Par contre,
Narcisse se débarrasse d'une masse compacte de vêtements. Il
semble aussi que son attitude trahisse l'effort tandis que Ganymède s’éléve dans l’azur, livré tout entier au facile élan qui
l'emporte.
dellus... el infima est; entre le cercle le plus élevé et la terre se
trouvent les sept cercles planétaires?,
Cette tripartition du ciel, qui est d'origine pythagoricienne,
N'est-ce pas que Narcisse symbolise précisément l’âme s ‘efforcant, aux portes de l'au-delà, de se délivrer de son enveloppe
charnelle tandis que Ganymède signifie l'âme qui, après s'étre
de plus en plus allégée de ses éléments mortels en traversant
les sept planètes, arrive, complètement épurée, au terme du
grand voyage, selon une croyance dont Jérôme Carcopino et
Franz Cumont ont relevé maints exemples ?
Au reste, il subsiste des traces d’une corrélation entre
Narcisse et certaines planètes. Il y a des traditions où Narcisse
dieu suprême...; le neuvième, le plus bas, est la terre : nona
était déjà un fait établi chez Philolaos, qui distinguait d'abord
l’odpavéc, s'étendant jusqu'aux cercles planétaires, puis le xóouos,
constitué par les sept planètes, et, enfin, au-dessus de ces derniéres, l'éAuuxoc, auquel allait correspondre le Paradis chrétiens.
Car cette triple division du ciel pénétra dans le christianisme
puisque aussi bien l’apötre Paul écrit dans la Ile épitre aux
Corinthiens : « Je connais un homme dans le Christ, qui, il y a
quatorze ans, fut ravi jusqu’au troisième ciel... Et je sais que cet
homme fut enlevé dans le Paradis®. »
I, Nonnos, Dion., XLVIII, 582 sqq.
2. Papyri graecae magicae, éd. PREISENDANZ, t. 11, Berlin et Leipzig, 1931, XIII,
p. 88, 1. 25, et p. 105, 1. 355. Cf. Errnem, op. cil., col. 1726.
3. Cicéron, De rep., VI, 17, 17. Ct. CARCOFINO, op. cit., p. 268, n. 8 (p. 269).
Sur l'ordre dans lequel Cicéron énumère les sphères planétaires, v. P. Boyancé,
1. Ovıpe, Mél., TIT, 509-510.
2. Cf. K. ScherroLo, Pompeianische Malerei, Bale, 1952, p. 190.
3. Cf. F. Benorr, L'héroïsalion équesire, Gap, 1954, p. 16.
Éludes sur le Songe de Scipion, Bordeaux, 1936, pp. 59 sg.
4. PnıLoLaos, fr. A 16 Diets. Cf. CARCOPINO, op. cil., p. 270, n. 5.
5. Saint PauL, 1] Cor., 12, 2. Cf. CARCOPINO, op. cil., p. 270.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Ces notions pythagoriciennes n’étaient pas encore oubliées
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nécessité de combattre les passions « animales » qui sont en nous ;
des auteurs chrétiens du ve siècle. Ainsi Claudien Mamert
« vaincre la bête féroce..., c'est proclamer la victoire de la
connaissait toujours la division du ciel attestée chez Philolaos
comme le prouve telle citation qu'il fait! et d'autre part il nous
a laissé une notice De eo quod aposlolus raplum se usque ad
terlium dicil caelum®, ce qui prouve que le passage mentionné
connaissance! ». L’esprit du mal, c'est l’&ppociw, l’absence de
sagesse : à yap &ppoobvn tots dviperror ZplyE torw?. Mais l’homme
de bien en triomphe par la Stavota, c'est-à-dire l'intelligence
réfléchie,
de l'indiquer.
et, grâce à celle-ci, atteint l’immortalité comme
Bellérophon qui disait : Aoxéw... tg obpavév obyl ra tema dvaGfivat, GAA th Buavoly?.
TRITONS ET NÉRÉIDES
mauvaises est éminemment favorable. On a montré à suffisance
de l’apôtre des gentils doit bien s’interpréter comme nous venons
Au reste, voir la représentation d'une victoire sur les forces
Quant à l'allégorie des Tritons et des Néréides, on en connaît
bien le sens’. Rappellerons-nous qu'ils sont les convoyeurs
bienveillants des âmes, tout comme ils ont guidé l’expédition
marine des Argonautes à laquelle présida Orphée ? qu'ils
entourent Vénus marine, la plus haute de nos sept planètes ?
que les Néréides menèrent Achille à Leucè, l'ile de lumière,
identifiée au séjour des Bienheureux : insula Achillea eadem
Leuce el Macaron dicta‘ ?
Ici également, Tritons et Néréides évoquent donc l'ultime
voyage par delà l'Océan mythique, la grande traversée vers
l'au-delà, facilitée par leur action secourable.
combien ces figurations étaient d’heureux présage et avaient
un caractère prophylactique.
Quant aux Saisons qui apparaissent ici dans les angles,
où la défense est particulièrement nécessaire, on sait qu’elles
apportent une vie nouvelle et qu’elles sont des facteurs de
vitalité. Leur renouvellement conditionne le renouveau de la
nature. Elles sont ainsi un gage de résurrection. Leur cycle
étant perpétuel, elles symbolisent l’Éternité et sont garantes
d’immortalité*.
Notre mosaïque n'est d’ailleurs pas la seule à établir une
liaison directe entre les scènes de vénerie et les Saisons. Cette
association exprime l'idée que la uirtus procure la felicilas selon
une connexion analogue à celle qui unit les Saisons aux courses
SCÈNES DE CHASSE ET SAISONS
triomphantes du cirque ou à des images de la Victoires.
Il ne nous reste plus qu'à justifier les décors de l& bordure :
scènes de chasses et Saisons.
|
On a plus d’une fois montré la valeur morale de la chasse,
école de vertu’. Les représentations du genre, illustrant la
poursuite victorieuse du fauve, symbolisent le triomphe sur
les forces du mal. Elles rappellent Œdipe l'emportant sur le
sphinx, Dionysos domptant et asservissant les fauves, c’est-adire les puissances mauvaises des vices, comparées à des péytota
Onpta. Lutter contre les animaux sauvages, c'est affirmer la
1. CLaup. Mament, De slatu an., 11, 7, Mıone, P.L., LIII, p. 746. Cf. CARCOPINO,
op. cil., p. 267, n. 3.
2. CLAUD. MAMERT, De slalu an., 11, 12, Mione, P.L., LIII, p. 756. Cf. Cancorıno,
op. cil., p. 270, n.5 (p. 271).
3. Cf. CARCOPINO, op, Cil., p. 297.
4. Pune, H.N., IV, 93.
5. J. AYMARD, Essai sur les chasses romaines, Paris, 1951, passim.
e
Ainsi donc, l'initié ne se leurre point devant les gracieuses
représentations matérielles qui font le charme de notre mosaique,
car il n'ignore pas qu'il doit en pénétrer le sens. Il y apprend
qu'en domptant les forces mauvaises et en pratiquant la uirlus
il connaîtra la felicitas et qu’au-delä de la mort ses mérites
lui vaudront la supréme récompense : aprés le trépas, son áme
traversera les flots de l'éther avec l'aide des démons favorables,
1. J. Avmarp dans Gallia, XI, 1953, p. 268.
2, Cévis, Pinar, 111, p. 3 (PRAgcHTER). Cf. R. Jouy, Le Tableau de Cébès el la
philosophie religieuse, Bruxelles, 1963, pp. 53 sgg. et 83.
3. Lucien, Astr., 13.
4, Cf. par exemple G.-Ch. Picarp dans Mél. Ec. fr. de Rome, 1941-1946, p. 77;
J. BABELON dans Bull. Soc. nat. ant. de France, 1944, pp. 367 sqq.
5. J. AYMARD dans’ Gallia, XI, 1954, p. 266.
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Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)et, une fois débarrassée de la gangue du corps, s'élévera à travers
les sept cercles planétaires, s'y purifiant toujours davantage,
pour atteindre enfin les régions suprêmes de l'immortalité.
On notera cependant que, si la doctrine de Pythagore éclaire
souvent le sens de notre mosaïque, il ne faudrait pas la considérer
comme une manifestation artistique de la foi d'un initié. Nous
y trouvons en effet des éléments qui sont en contradiction avec
le pythagorisme de stricte observance, ainsi les scènes de chasse :
il est vrai que le Maître recommandait tous les exercices qui
endurcissent le corps, mais il excluait précisément la chasse’.
D'ailleurs, des notions propres à d'autres doctrines sont intervenues dans notre exégése. Il convient donc bien plutôt de
46
ESET:
eh
parler d’éclectisme.
I] n'en reste pas moins que notre mosaïque n’accumule
pas les motifs sans ordre et au hasard pour couvrir la surface
ou satisfaire la fantaisie. Elle a une valeur cachée qui représentait pour l'artiste, auteur du carton, le véritable but et la
principale justification de son effort. Elle témoigne du noble
souci d'offrir une haute leçon morale en suggérant l'espoir
du ravissement éternel au juste qui sait la lire avec les yeux de
l'esprit et d’un cœur fervent; elle lui assure que le salut qui
l'attend est inscrit dans la voûte étoilée où les astres projettent
leur lumière d'espérance ; elle lui fait la promesse que, dans les
sphères célestes, l'âme multiple de l'humanité connaîtra le
perpétuel bonheur une fois qu'elle y aura retrouvé l'unité
de Dieu.
Bruxelles-Liége.
,
hi
Marcel RENARD.
Fic. 1. — Orbe. Mosaïque aux diviniiés planttoires,
I. Porpuvre, Vie de Pyth., 7.
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