Veteres Graium docti poetae: anciennete et tradition poetique chez Lucrece.

Auteur
Luciani, S.
Publié dans
L'anciennete chez les Anciens
Année
2003
Sujet
LUCRETIUS
Langue
Français
Catégorie
C6 Langue et littérature
Numéro d'archive
3477

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Veteres Graium docti poetae : ancienneté et tradition poétique chez Lucrèce: Sabine LUCIANI Université Paul Valéry, Montpellier Hl Résumé Le propos de cet article est de préciser le statut de la tradition poétique dans le De rerum natura. L'attitude ambigué de Lucrèce, mêlant subversion en matière sociale et fidélité envers certains modèles culturels, explique en partie son jugement nuancé sur la tradition poétique. Les références aux poètes anciens reposent en effet sur un système d'évaluation cohérent, dont la vérité est le critère essentiel : Lucrèce distingue Homère, Empédocle et Ennius du groupe anonyme des neteres poetae. Les poètes cités font cependant l’objet d'un jugement critique, qui permet à Lucrèce de justifier la position novatrice qu'il s'attribue au sein de la tradition. Abstract The purpose of the following article is to precise the status of poetic tradition in the De rerum natura. Lucretius’ ambiguous attitude, mixing social subversion and fidelity towards some cultural patterns partly explains his quatified judgment on poetic tradition. His references towards ancient poets lies actually on a consistent valuation model, where truth is the essential criterion : Lucretius distinguishes Homerus, Empedocles E Ennius from the anonymous group of ueteres poetae, However, the poets who are named are harshly criticized. This leads Lucretius to justify the a ” INL t . ANCEWNETE LES PAS CAEN = < AE 2 innovative position that he allows to his work within the tradition, Ds Les poétes nommément cités sont fort rares dans le De rerum natura puisque Lucréce s'en tient à Empédocle (I, 716) et aux pères fondateurs de la poésie épique en Grèce et à Rome, Homère (I, 124 et III, 1037) et Que Mademoiselle A. Novara veuille bien trouver ici l'expression de ma gratitude pour la pertinence de ses suggestions.

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Sublime LU VETERLS GRAIUM DOCH POUFAL : ANCEENNETE ET TRADITION POUTIQUE CHEZ LUCRECE 459 Ennius (I, 117 et 121). Cependant la tradition poétique est également — Enfin, à cause de l'imprécision qui caractérise la formule: l'abonprise en compte dans l'évocation collective et anonyme des neteres poetae. dance des qualificatifs y souligne paradoxalement l'absence de nom Les légendes se rattachant au culte de la déesse phrygienne Cybèle propre. Pourquoi Lucrèce ne nomme-t-il pas les poètes mis en cause, (II, 600-660), aux aventures de Phaéthon (V, 396-405)* et aux corneilles alors que, par ailleurs, il cite nommément Homère et Empédocle ? punies par Athena (VI, 749-755) sont ainsi placées sous l'autorité des anciens poètes grecs. Malgré quelques variantes portant sur les adjectifs Pour répondre à ces questions, s'impose d’abord une étude générale docti et ueteres, la formulation est sensiblement la même dans les 3 passur le statut de l'ancienneté dans le De rerum natura, étude qui s'attasages. L'expression la plus détaillée est aussi celle qui introduit le mythe chera à montrer que, contrairement à l'opinion de certains critiques, le de Cybèle, auquel Lucréce a consacré 60 vers (contre 11 pour Phaéthon philosophe ne rejette pas en bloc les exempla et les modèles culturels et 6 pour les corneilles): Hanc ueteres Graium docti cecinere poelae. Une véhiculés par la tradition. Cependant, la formule qui nous occupe sugtelle formule mérite une étude attentive pour au moins trois raisons : gère des liens entre la notion d'ancienneté et la poésie. C’est pourquoi, — D'une part, à cause de la réfutation qui ne manque pas d’accompanous nous intéresserons ensuite à l’articulation de la poésie et de la tragner chacune des interprétations proposées. Le discours des anciens dition dans l'exposé philosophique de Lucréce. Cette réflexion nous poètes est, comme on peut s'y attendre, récusé au nom de la doctrine conduira à préciser le jugement que porte le philosophe sur la tradition récemment découverte par Epicure (V, 335-336). Dès lors, il est légipoétique et, par conséquent, la place qu'il s’attribue au sein de cette time de s'interroger sur la statut de l'ancienneté au sein du De rerun tradition. natura. Le discours et les valeurs d’une tradition étrangère à l'épicurisme sont-ils rejetés en bloc par Lucrèce ? — D'autre part, à cause de l’ambiguïté liée au choix des adjectifs: la LE STATUT DE L’ANCIENNETE DANS LE DE RERUM NATURA désignation collective et stéréotypée semble renvoyer le chant des poètes au néant d’un passé révolu. Pourtant, Lucrèce désigne la Pour définir la valeur de l'ancienneté aux yeux de Lucrèce, il gloire d'Épicure par le même adjectif dont il se sert pour présenter les convient d'abord de déterminer les nuances de sens qui caractérisent poètes grecs (cf. VI, 8: netus... gloria) et il promet à Memmius les dans son œuvre l'adjectif uetus. La comparaison avec l'adjectif netustus, consolations de ses savants discours (cf. V, 113: doctis solacia dictis). sémantiquement très proche de uetus, se révèle à cet égard assez éclai- Comment interpréter cette communauté lexicale en fonction du projet rante car elle permet d'établir une distinction entre, d'une part, le propoétique de Lucrèce ? cessus biologique du vieillissement qui affecte les corps composés et, d'autre part, l’histoire culturelle de l'humanité, caractérisée par une évolution incessante de l’ancien vers le nouveau. 2. Vieillesse et ancienneté Iynis enim superat et Imubens malta perwssit,/ ania cum Phacthonta rapax uis Solis quorum aethere raptauit toto terrasque per ommis./ At Pater cmnipotens, ira tum percitus acri, magnaninnon Phaethouta repenti fulminis ictuf deturbauit equis in terran, Solque cadentil Dans le De rerum natura, l'adjectif uctus* n'est pas associé à la sénescence obiuites aeternam sticcepit lampada mundi] disiectosque redegit equos inaxitque trementes,l humaine, mais à la mémoire collective. Il désigne ce qui a victorieusement inde sonen per iter recreanit cuncta gubernans,f scilicet nt neteres Graiane cecinere portae, 3 Est et Athenacis in moenibus, arcis in ipsof uertice, Palladis ad templum Tritonidis almac] quo résisté aux assauts du temps, comme la renommée des anciens poètes manptam pennis appellunt corpora raucael cornices, non cum fumanti altaria doris of se grecs” ou la gloire d'Épicure (VI, 8). En revanche, l’adjectif netustus est lié à alco fugitant non iras Palladis acrisf perttigili causa, Grainne ut cecinere poetae,f sed natura l'âge dans l'expression spatio aetatis defessa uctusto, dont on relève trois loci opus efficit ipsa suapte. Sur cette légende, qui par ailleurs ne nous est connue que par Ovide, voir Métamorphoses, I, 552 sqq.: pour punir une corneille de son zèle indiscret, Athena bannit de l’Acropole l'ensemble de l'espèce, La corneille lui avait 4. pourtant révélé la désobéissance des filles de Cécrops. Malgré l'interdiction de la l'ouvrage de S. GOVAERT, Lucréce, De rerum natura, Index uerborum, €. 1. P. L., Liège, déesse, celles-ci avaient en effet ouvert le panier contenant le petit Erichtunies, fils de Vulcain, Cf. II, 252, 600; V, 171, 405, 936 et VI, 8. Les relevés lexicaux ont été réalisés grâce à Ci. 11,600 et V, 405.

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Sali LUCIANA VIILRES GRALUM DCR LE POETAE ANCIENNETÉ ET FRADITION POÉTIQUE CHEZ LUCRÈCE 461 occurrences". Cette métaphore associant le temps et l'espace dit la décrépermet de saisir la valeur relative d’une antithèse subordonnée à la perceppitude de la terre el du corps humain. Le grand âge de la femme permet tion humaine. notamment de donner a voir l'épuisement de la terre : De ce point de vue, Lucrèce prend soin de préciser que la véritable Sed quia finem aliquant pariendi debet hubere, destitit, ut mulier spatio defessa uctusto (V, 826-827) « Mais puisque sa fécondité doit admettre un terme, nouveauté doit rompre avec l’ordre ancien. Elle s'inscrit en faux contre le déterminisme physique et implique l'existence de la déclinaison atomique, garante de la liberté humaine" : la terre cessa d’enfanter, comme une femme épuisée par l'âge”? ». Denique si semper motus conectitur omis, et uetere exoritur <semper> nous ordine certo, L'adjectif uetustus marque ainsi le résultat d'un processus physique nec declinando faciunt primordia motus de dégradation et qualifie l’objet ou le corps qui a subi l'usure du principium quoddam quod fati foedera rumpat temps et se trouve proche de la mort”, Il n'en est pas de même pour (...) uetus, qui est davantage lié à la notion de rupture et ne comporte pas unde est haee, inquam, fatis auolsa noluntas... ? (Il, 251-257) cette connotation materielle. L'antithèse wetus/nouum, qui apparaît à deux « Enfin, si tout mouvement s’enchaine toujours, reprises dans le De rerum natura”, ne fait référence ni à la symétrie des si toujours d’un ancien un autre naît en ordre fixe mouvements atomiques ni aux foedera naturae", elle marque seulement et si par leur déclinaison les atomes ne prennent une distinction d'ordre temporel. Ainsi pour prouver que les dieux sont l'initiative d'un mouvement qui brise les lois du destin étrangers à la création du monde, Lucrèce recourt-il à un argument d'ordre (...) psychologique en liaison avec la perception du temps (cf. V, 168-173): d'où vient, dis-je, cette volonté arrachée aux destins ? ». pourquoi les dieux, qui vivent dans une sérénité éternelle, auraient-ils désiré un quelconque changement ? Pour concevoir un désir de nouveauté, il faut souffrir de la situation présente, Par conséquent, l'opposition uelus/ nounm ne peut avoir de sens pour les divinités. Le raisonnement lucrétien Une telle conception de la nouveauté implique un rapport particulier à la tradition. Il est vrai que la coutume conçue à la façon romaine n'est pas incompatible avec la nouveauté. A. Novara a en effet montré que le mos était un élément dynamique, propre à intégrer les progrès sociaux et les changements, qui étaient ensuite consacrés par l'approbation de la 6. CFA, 1174; III 774 et V, 827. société et par la durée l Cependant, s’il est naturel que, dans une société 7. Sauf indication contraire, les traductions de Lucrèce sont reprises à l'édition de orale, la nouveauté soit au cœur de la tradition, une revendication trop J. KANY-TURPIN (Paris, Aubier, 1993). 8. L'image de la décrépitude accompagne parcillement le substantif uetustas, Cf. 1, 225; 11, 70; (11, 964, 972 et 1039; VI, 553. La longueur du temps est tréquemment assuciée a une perte, une diminution qui affecte les corps: Praeterea quarcuique uetustate antonet vetas,f si penitus peremit consumens niaterieni omnem,{ wide animale genus generatint in lumina uitaef redducit Venus,... (1, 225-228). Cette association est confirmée par les affirmée d'originalité remet en cause le statut de l’autiquitas. La tradition se trouve reléguée dans le passé par la volonté de fracture de sorte que la rupture créatrice apparaît comme une notion propre à concurrencer le système de valeurs transmis par le mos maioruni. emplois du verbe senescere (cf. 1, 325 sqq.) et du comparatif senior (ef. IIL, 953 sqq.). 9. CEU, 252 et V, 171. 10. CE. II, 297-302; V, 56-58, 306-317. Sur la signification de cette métaphore et la fonction des foedera naturae, voir G. NECK, Das Problem der Zeit im Epikureisotus, Heidelberg, 1964, p. 80 squ. ; G. BERNS, « Time and nature in Lucretius’ De rerum natura », Hormes, 104, 1976, p. 477-492; G. DROZ-VINCENT, « Les foedera naturae chez Lucrèce », in Le 11. Sur la théorie du elinamen, qui dépasse le cadre du présent article, et les rapports entre concept de nature à Rome, €. Livy éditeur, Paris, 1996, p. 191-211 ; A. GIGANDET, « Hiscette théorie et l'éthique épicurienne, cf. D. N. SEDLEY, « Epicurus’ Refutation of toire et mortalité du monde chez Lucrèce », article inédit issu d’une conférence faite Determinism », in Suzetösis. Studi sull’ epicureismo greco e romano offerti a M. Gigante, dans le cadre du séminaire de philosophie hellénistique et romaine de l'Université de Naples, 1983, L, p. 11-51 ; J. SALEM, La mort n'est rien pour nous, Lucrèce et l'éthique, Paris, 1990, p. 82-92 et, en dernier licu, P.-M. MOREL, Atome et nécessité, Paris, 2000, p. 37-52. Paris XII-Val de Marne, et mon article « Nouveauté et permanence dans le De rerum natura », REL, 76, 1999, p. 126-138. Cf. A. NOVARA, Les idées romaines sur le progres, Paris, 1982, tome 1, p. 49 sqq.

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Sabine LUE ting Subversion et exempla VETERES GRARIM DOCTI PORTAL 2 ANCIENNETE ET TRADITION POE TIQUE CHEZ LUCRECH 463 que ce soit aux res gestae (...) sonne comme une véritable provocation face à une société dont le fonctionnement et la hiérarchie sont condi- À cet égard, les aspects subversifs du De rerum natura ont souvent été tionnés par les exemple et le mos maiorum, c'est-à-dire par les enseignesoulignés et il est indéniable que la vision lucrétienne du temps et de ments du passé et les grands exemples laissés en matiére de vie publique l'histoire s'oppose à l’exaltation du passé dont témoignent les exempla?, ou privée par les prestigieux ancêtres qui définissent un modèle de Dans le premier chant, après avoir refusé au temps l'existence per se qui comportement 4 », caractérise les atomes et le vide (1, 459-463), Lucrèce montre en effet que les res gestae, définies comme accidents de la matière en mouvement dans l’espace (I, 481-482), ont irrémédiablement disparu dans la mort de ceux qui les vécurent. Il en est ainsi de la seconde guerre punique qui, malgré sa violence et sa gravité, a sombré dans le néant du passé et n'a pu affecter les contemporains de Lucrèce, puisqu'ils ne l'ont pas vécue : La portée subversive des conceptions lucrétiennes est difficilement contestable, mais l'affirmation du même auteur selon laquelle « le passé ne signifie rien pour le present!” » me semble devoir être nuancée. Car, si tel était le cas, pourquoi Lucréce s’attarderait-il sur de nombreux exempla comme la guerre de Troie", les éléphants de Carthage! ou encore la peste d'Athènes #? Le poète conteste effectivement la valeur Et, uelut ante acto nil tempore sensimus negri, traditionnellement accordée à ces événements. Mais il ne manque pas ad confligendum uenientibus undique Poeuis, d'en proposer une nouvelle interprétation, plus conforme à son projet omnia cum, belli trepido concussa tunuiltu, horrida contremuere sub altis aetheris oris, in dubioque fuere utrorun ad regna cadendum omnibus Immanis esset terraque marnzue, (ll, 832-837) philosophique. Certains épisodes de l'épopée homérique tels le rapt d'Hélène ou la chute de Troie (I, 464-468) permettent ainsi une remise en question de l'expression du temps par les temps grammaticaux, et notamment par le parfait latin. Les hauts faits des morts illustres tels « De même qu'autrefois nous n'avons nullement souffert quand les Carthaginois se lançaient partout au combat, Ancus, Xerxes ou Scipion (III, 1024-1035) sont évoqués en des vers emquand le monde, frappé par ce choc effrayable, tremblait d'épouvante sous les hautes rives du ciel néant qu'elle constitue”!, De ce fait, il apparaît qu'aux yeux de Lucrèce preints de majesté pour souligner l’universalité de la mortTM et l'absolu et ne savait auquel des deux camps échoirait l'empire des humains sur la terre et les mers,... ». Le traitement lucrétien de cet exemplum célèbre est fort significatif : le poète met en valeur par divers procédés d’amplification le choc causé par la guerre d'Hannibal non dans un dessein laudatif ou patriotique 14. Cf. P. GROS, « Le temps et l'histoire chez Lucrèce », in Le Temps, Actes du Colloque interdisciplinaire de Nantes (12 et 13 mars 1998), Institut Universitaire de France, 1999, mais pour insister sur le caractère absolu de la mort. Le cataclysme le p. 57. plus effrayant est ainsi réduit à néant par le sunmmum que constitue le 15. Ibidem, p. 56. nihil sentire: Lucréce fait peu de cas de la victoire romaine ct des exploits 16, Ci. 1, 464-482. de Scipion ! C'est pourquoi P. Gros note, dans une étude consacrée au temps historique chez Lucréce, que « ce refus d'accorder quelque valeur 17. Cf. V, 1302-1304 et 1339-1341. 18. Cf. VI, 1138-1286. 19. Pour un commentaire détaillé de ces vers, voir l'étude de J. 82 M. BOLLACK, « Temps comme devenir, (Lucréce |, 464-482) », in Studi sull’ epicureisne greco e romano offerti a M. Gigante, Naples, 1983, p. 311 sqq. 13. C. MOATTL rappelle le rôle joué par les exempla dans la société romaine : « Dans cette cité où la généalogie jouait un si grand rôle, le citoyen se devait de connaître en effet 20. quantité d'exempla, anecdotes illustrant des comportements modèles, répertoire appris par cœur et transmis oralement — sorte de langage commun, expression du consensus dans la cité. (...) La référence au passé n'était pas de l'ordre du savoir mais de la 21. Sur le style sublime qui caractérise l’ensemble du passage, voir G. B. CONTE, « Il trionfo della morte e la galleria dei grandi trapassati in Lucrezio Ill, 1024-1053 », S.1.F.C., 37, 1965, p. 114-132. P.H, SCHURIVERS (Horror ac diuina uoluptas. Etude sur la poétique et la poésie de Lucréce, Amsterdam, 1970, p. 191 sqq. et 282) a démontré que la logique de ce passage reposait narration, du récit exemplaire et atemporel et sollicitait chez l'auditeur non de la sur le procédé de l'amplification indirecte, la grandeur de la mort dérivant de la réflexion, mais de la croyance » (La raison de Rome, Paris, 1997, p. 30-31), grandeur des hommes qu'elle a vaincus.

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VETERES GRARIM DOCH POLTAL ! ANCIENNETE ET TRADITION POLTIQUE CHEZ LUCRICE les événements ne sont pas totalement dépourvus de sens puisqu'il s'y Religio peperit sclerosa atque impia facta (1, 83) réfère à titre d'exemple pour illustrer les thèses épicuriennes®. « ... la religion souvent enfanta crimes et sacrilèges ». La portée subversive du De rerum natura ne doit donc pas être majorée, car elle est fortement tempérée par une volonté de continuité en matière littéraire : dans la liste des wiri mirabiles, non seulement le poète reprend un thème traditionnel de la littérature moraliste de l'Antiquité”, 405 La nouvelle grille de lecture redefinit donc un certain nombre de valeurs traditionnelles : elle transforme la uirtus, que le citoyen romain se devait de mettre au service de la communauté, en arme contre la religio, notion centrale du mos maiorum. mais il le traite en s'inspirant d'Homère et d’EnniusTM. C'est pourquoi, le traitement philosophique de ces exempla invite à s'interroger sur les rapports entre tradition et vérité au sein du De rerum natura. Mais, en ce qui concerne l'épicurisme, la rupture la plus radicale par rapport au mos maiorum réside dans la source du savoir, qui ne dépend plus de la fama ou de l'expérience sociale, mais des perceptions senMos maiorum cl vérité sorielles: naturae species ratioque (I, 148). L’instrument de la révélation n'est plus l'éducation traditionnelle, destinée à former des citoyens et Dès le prologue, Lucrèce rend hommage à la victoire individuelle d’Epicure sur les croyances religieuses traditionnelles : le parcours spirituel du philosophe à travers l'univers lui permit de donner une explication rationnelle (cf. I, 77 : quanam sit rationc) à des phénomènes jusqu'alors attribués à l'intervention des dieux, L'exploit d’Epicure est le fruit d'une animi uirtus (I, 70), qui l’incita à se rebeller contre la religio. Cet éloge conduit Lucrèce à souligner les maux causés par la religion : le geste rituel du sacrifice d’Iphigenie, conseillé et orchestré par le devin Calchas, devient, par un effet de retournement, l'exemple même de la souillure (cf. 1, 98: inceste), puisqu'il empêche l'accomplissement d'une fondée sur l'interprétation de la vie au sein du mos maiorum, mais la confiance en l'observation de la nature, dont le standard d'interprétation est la ratio”. De plus, Lucréce insiste dans les éloges d’Epicure sur la radicale nouveauté de sa philosophie. Il réfute à dessein les cosmologies des premiers philosophes de la nature et montre que, malgré la justesse de leurs intuitions, ils n'ont pas su découvrir les principes des choses”. C'est pourquoi Epicure est bien le premier à avoir découvert la vérité (cf. 1, 66: primum Graius homo). Cependant, le fait qu'il soit assimilé à une figure paternelle dans le prologue du livre III ne doit pas être tenu pour : anodin union conforme à la nature (I, 96-97) et qu'il rompt le caractère sacré du lien familial (cf. 1, 99: mactatu parentis)®. Au moyen de cet épisode, dont Tu, pater, es rerum inuentor, tu patria nobis Lucrèce s’abstient de souligner le caractère légendaire, pielas et religio Suppeditas praecepta... (111, 9-10) sont fortement opposées et si la piété trouve une justification dans le « Ô père, è decouvreur de l’univers, tu nous prodigues système épicurien, la religio reçoit, quant à elle, une condamnation sans tes préceptes paternels... ». appel : 22. La thèse selon laquelle mil mors est ad nos a été affirmée au début du développement consacré à la mort (IN, 830). Lucrèce y reprend à la lettre la deuxième maxime du tetrapharmakon Gpicurien. Cf, Epicure, Maximes Capitales, Il et Lettre à Ménécée, 125-126. 23. 24. Cf. J.D, MINYARD, Lucretius and the late Republic, Leyde, 1985, p. 44. 1/auteur voit dans les vers I, 422-425 un paradigme de ce nouvel ordre de relation, dans lequel sensus et res remplacent cinitas et mos comme fondements de la fides et de la connaissance : Voir sur ce point A, ERNOUT, Comm, ad loc, tome M, p. 167 sqq. Les vers 1025 et 1035 Corpus enim per se communis dedicat esse] sensus ; cui nisi prima fides fundata unlebit,} hand sont imités d’Ennius. Cf. Annales, v. 149 : Postquam lamina sis eculis bonus Ancus reliquit erit occultis de rebus que referentes] confirmare animi quicquam ratione queamus. et v. 312-313: mortalem summon Fortuna repentel reddidit e summo regno ut famul infimus 25. 26. Cf. C, BAILEY, Comm. ad loc, tome 2, p. 1166. Le topos romonte à Hombre et aux propos qu’ Achille tint à Lycaon avant de le tuer (Hl. xx1, 106 sqg.). 27. Cf. 1, 635-920 et en particulier v, 734-741. Sur la réfutation des philosophes présocraesset (6d. Vahlen). Le vers 1026 reprend une formule homérique. Cf. IL Xx1, 107: KOTUUVE Kai llétpokAoc, 6 rep oto ROAAGY GpEivev. Greek Philosophers », Stud. Clas, 13, 1971, p. 79-93 ; W. ROSLER, « Lukrez und die Vortiques dans le De rerum natura, ef. E. D. KOLLMANN, « Lucretius'criticism of the Early A. GIGANDET a souligné la dimension politique de ces vers: le sacrifice d’Iphigenie a sokratiker: doxographische Probleme im I. Buch von De rerum natura », Hermes, 10, pour enjeu l'autorité d’Agamemnon sur l'ensemble de ses pairs. Cf. Fama deum. 1973, p. 48-64; J. TATUM, « The Presocratics in Book one of Lucretius’ De rerum Luvrèee et les raisons du mythte, Paris, 1998, p. 41. natura », TAVA, 114, 1984, p. 177-189,

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S'il est vrai que le philosophe grec, en tant qu’unique source de sagesse, supplante à la fois la tradition, le paler familias et le « pater » VEITRES GRAIUM DOCTI POLTAE : ANCIENNETE ET TRADITION POÉTIQUE CHEZ LUCRECE 467 proposée par J. Turpin comporte cependant l'avantage de rendre compte à la fois du support matériel de l’écriture et de sa valeur symbolique. La Ennius, offrant ainsi une nouvelle version de l’autorité paternelle, il est traductrice souligne à juste titre l'aspect ironique de l'allusion, qui excessif de considérer, comme le fait J. D. Minyard *, que l'évocation de la victoire d’Epicure contribue au projet révolutionnaire de démanteler oppose la nouveauté de la doctrine et les papiers poussiéreux grâce auxle mos maiorum. En fait, il apparaît de nouveau que Lucréce se conforme quels elle est transmise*. Cependant, le sens de cette expression va audelà d'une contradiction plaisante. Se référant à ses obsessions, Lucrèce dans une certaine mesure aux schémas sociaux établis, puisqu'il associe exprime obliquement son attachement à la tradition littéraire romaine. métaphoriquement la diffusion du savoir à la fonction paternelle. Cette mesure où Lucrèce a pour principal objectif de répandre à Rome le Cette attitude ambiguë, mêlant subversion en matière sociale et fidélité envers la tradition, explique en partie le jugement nuancé de Lucrèce message épicurien. II cherche donc avant tout à rendre celui-ci le plus sur la tradition poétique. Elle est également liée à la manière oblique ct attitude ambigué à l'égard de la tradition n'est pas surprenante, dans la proche possible de ses lecteurs romains. fragmentée, dont le poète aborde cette question. En effet, les références explicites à Homère, Empédocle et Ennius ou même à l’ensemble des Lucrèce exprime également son attachement à la tradition romaine à vieux poètes ne sont pas rassemblées en un même passage. Pourtant, ces travers l'évocation de ses rêves nocturnes. Le poète révèle incidemment dans ce passage à quel point l'héritage littéraire hantait son esprit. Souréférences éparses n'en constituent pas moins un système critique cohérent, dans lequel Lucrèce établit un véritable palmarès poétique et haitant démontrer qu'en rapport avec la théorie des simulacres, les justifie du même coup la position qu'il s'attribue au sein de la tradition songes sont liés aux préoccupations diurnes du rêveur, Lucrèce, non littéraire. Si Lucrèce ne rejette pas en bloc les poètes qui l'ont précédé, il établit une nette distinction entre, d’une part, le groupe anonyme des sans humour, se prend lui-même pour exemple : ueteres poetae, auteurs de belles légendes au contenu peu recom- Induperatores pugnare ac proelia obire, mandable, et d'autre part, les grands Anciens, qui sont l’objet de son nautae contrachem cum nentis degere duellum, admiration, mais qu'il soumet néanmoins à une évaluation critique. nos agere hoc autem, ct naturam quaerere rerum semper, el imientam patriis exponere chartis (IV, 967-970) « Les généraux guerroient et se lancent à l'attaque, L'ÉVALUATION DES ANCIENS les marins poursuivent leur lutte contre les vents, Poésie et histoire humaine moi je fais cette œuvre, je cherche la nature des choses, toujours, et la révèle sur des papiers ancestraux ». Chartae désigne à la fois les feuilles de papyrus destinées à recevoir La place accordée à la poésie dans l’histoire des inventions explique l'attitude de Lucréce à l'égard de la tradition poétique et son jugement les écrits et ces écrits eux-mêmes. C'est aussi le terme employé par sur les vieux poètes. Dans la grande fresque anthropologique du livre V, Lucrèce pour évoquer les livres d’Epicure (cf. III, 10). L'expression patriae la poésie et les autres arts font leur apparition tardivement. Leur chartae, qu’Ernout traduit par « la langue de nos pères »TM et Bailey par développement est favorisé par le perfectionnement des techniques et la « des écrits en latin »°!, renvoie à l'œuvre latine écrite. La traduction naissance des loisirs. La musique, le chant et la danse naissent ainsi au sein d'une société qui connaît déjà l’agriculture et sait satisfaire les 28. Op. cit., p. 50. 29. Sur le projet didactique de Lucrèce el sa mise en œuvre, voir P. GRIMAL, « Lucrèce et besoins humains élémentaires (cf. V, 1391 : cum satiate cibi). La poésie est son public », REL, 41, 1963, p. 91-100 et C. J. CLASSEN, « Poetry and Rhetoric in Lucitée en dernier lieu, avec la peinture et la sculpture. Ces arts les plus cretius », in Probleme der Lukrezforschung, C. ). CLASSEN éd., Hildesheim, 1986, p. 331- récents, qui suivirent de peu la découverte de l'écriture, furent inventés 374. 30. CE. A. ERNOUT, Lucrèce, De la nature, CUF, tome 2, Paris, 1985. 31. Comm. ad loi. tome 3, p. 1297. Op. cit., p. 510, note 66,

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Sabine LAW TANT 469 par des citoyens ayant atteint un degré élevé de civilisation : ils vivaient à l'abri de cités, savaient se protéger réciproquement par des alliances et parcourir les mers (V, 1440-1143). La poésie fait partie des artes encore susceptibles de progres®. L'histoire des inventions constitue donc une justification a posteriori de la position novatrice revendiquée par Lucrèce perspective progressiste qui est celle de Lucrèce, la critique des anciens au début du livre V : En dénonçant les mensonges véhiculés par les docti poetae, Lucrèce souligne en premier lieu la distance infranchissable qui le sépare de poètes se trouve donc parfaitement justifiée. La critique des vieux poètes Denique natura haec rerum ratioque repertast ceux-ci. Mais en associant cette réfutation à une imitation formelle, il nuper, et lane primus cum primis ipse repertus parvient à concilier subtilement ses visées philosophiques et ses ambinunc ego sum in patrias qui possint uertere uoces (V, 335-337) tions poétiques. Il fait en effet la preuve qu'il est également capable de rivaliser avec les vieux poétes sur leur propre terrain. Cela permet « Trouvaille récente enfin que ce système de la nature, et moi-même aujourd’hui le tout premier, oui, je me trouve d’expliquer en partie pourquoi la tradition littéraire est omniprésente apte à le traduire dans la langue de nos pères ». dans une ceuvre qui se veut radicalement nouvelle. De fait, les trois références aux ueteres poetae comportent une légitimité théorique puisque Ces vers concluent un développement sur la nouveauté du monde. Mais Lucréce laisse au lecteur le soin de déduire les conséquences du raisonnement: la naissance du monde, qui est ici suggérée par la nouveauté de certains arts, implique logiquement sa fin* puisque la thése associant création divine et incorruptibilité a été réfutée par Lucréce dans les vers précédents (V, 156-234)*. La revendication insistante d’originalité poétique (cf. primus cum primis) comporte une justification logique et philosophique puisqu'elle sert de point d'orgue à l'argument. De plus, elle est conforme à l'histoire des inventions, étant donné que certaines artes n'ont pas encore atteint leur cacumen*. Dans la 33. Cf. V, 331-333: si la musique et la navigation, qui sont des artes antérieures, progressent encore, il ne peut en être autrement pour la poésie. 34. E. BIGNONE (L'Aristotele perduto e la formazione filosofica di Epicuro, Florence, 1936, p. 461 sqq.) indique que cet argument est dirigé contre Aristote et les péripatéticiens, qui voyaient dans la philosophie une invention récente, tout en prônant l'éternité du monde (Protreptique, frag. 53 Rose). Cette hypothèse a été reprise par P. BOYANCE, dans Lucréce et Vépicurisme, (Paris, 1963, p. 220-221). D. SEDLEY (Lucretius and the Trausformation of Greek Wisdom, Cambridge, 1998, p. 168-174), se fondant sur le fragment 184 de Théophraste (cf. FORTENBAUGH W., Huby P., SHARPLES R., GUTAS D., Theuphrastus of Eresus: Sources for his Life, Writings, Thought and Influence, Leiden, New York, Co- Lucrèce s'attache à démontrer que leurs récits «si beaux et bien construits qu'ils soient, sont pourtant fort éloignés de la vérité? ». Le syntagme ueteres Graium docti poctae apparaît en effet exclusivement dans un cadre critique : ainsi la légende de Phaéthon est-elle jugée fort éloignée de la vérité (cf. V, 406 : procul a uera nimis... ratione repulsum), tandis que la fable des corneilles, auxquelles Athéna aurait interdit de se poser sur l'Acropole, doit céder la place à une explication d'ordre rationnel faisant intervenir la nature du lieu (cf. VI, 755 : sed natura loci opus efficit ipsa suapte). Il est significatif que les poètes réfutés demeurent difficilement identifiables: dans le cas de Cybèle, la formule de diffidentia conclut une digression sur le culte de la déesse, qui a été dépeint non seulement par Homère, mais aussi par Pindare, Sophocle et EuripideTM. Il en est de même pour les légendes de Phaéthon et des corneilles, qui sont réfutées sans qu'il soit possible de déterminer précisément les poètes mis tion voir |, BAYET, (« Lucrèce devant la pensée grecque », in Mélanges de littérature latine, Rome, 1967, p. 11 qq.): « les exposés, assez primitifs de l’épicurisme, rédigés logne, 1992) rapporté par Philon (De acternitate mundi, 117-145), considère que Lucréce répond directement en latin, avaient vulgarisé la doctrine dans un large public, mais manquaient de valeur littéraire de sorte que les personnes cultivées ne les lisaient pas. Cicéron dit en Théophraste, en montrant la contradiction entre la thèse de l'éternité du monde et celle de l'origine récente de la civilisation et des arts. effet que ces auteurs écrivent “sans netteté, sans ordre, sans élégance et sans orne- 35. Sur les adversaires visés dans ce passage, voir en dernier lieu €. LEVY, « Lucrèce et les Stoiciens », in Présence de Lucrèce, op. cit., p. 87-9. L'auteur montre que la thèse combinant le créationisme et l'éternité du monde était défendue aussi bien par Platon que ment” (Tuse. II, 7) ». Lucrèce semble donc ignorer ou mépriser les écrits des premiers épicuriens romains au regard de leur médiocre qualité littéraire. Il considère probabiement que ces ouvrages n’offrent que de pales translittérations et ne cherchent pas à adapter (uertere) les découvertes d'fipicure au génie de la langue latine. par certains stoiciens. 36. Cette affirmation d'originalité peut en revanche surprendre par rapport à l'histoire littéraire. Cicéron évoque en effet les écrits d’Epicuriens romains antérieurs à Lucrèce, tels C. Amafinius et Rabirius, ou même contemporains, tel C. Catius. Sur cette ques- 37. CE. IL, 644-645: Quae bene ct eximio quamuis disposta ferantur,f longe sunt tamen a nera ratione repulsa. Cf. C. BAILEY, Comm. ad loc., tome 2, p. 900.

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471 en cause”. Les ueteres poelac demeurent dans l'anonymat et il semble que Cette interprétation est confirmée par l'évocation des Curètes du Lucréce ait volontairement brouillé les pistes pour récuser en bloc tous Dictée, dont les danses bruyantes permirent de couvrir les vagissements les « pourvoyeurs de mythes ». Cependant, cette discrétion à l'égard des du petit Jupiter. Dans ce passage placé sous l'autorité des Grai (II, 629), poètes critiqués doit être également mise en relation avec l'attitude de Lucrèce paraît s'inspirer conjointement de la Théogonie d'Hésiode (v. 460 Lucrèce envers les philosophes, Celui-ci nomme en effet très rarement sqq.), des Bacchantes d’Euripide (v. 78 sqq.), du Thyeste d'Accius* et surses opposants de sorte que la polémique philosophique, qui occupe une tout de l’Hynme à Zeus de Callimaque (v. 52-54). Les vers sur l'enfance de part importante dans le De rerum natura (1153 vers sur 7411 sont ouver- Zeus, qui constituent une digression par rapport au mythe de Cybéle, tement polémiques), reste le plus souvent anonyme”. Il semble donc révèlent chez Lucréce le désir de rivaliser avec cette œuvre célèbre et que l’anonymat soit de règle quand l'identification des adversaires n'est représentative de l'art alexandrinTM. Après avoir fait la preuve qu'il sait pas un élément déterminant de argumentation. Cela permet d'exêtre lui aussi poeta doctus, Lucrèce renvoie dos à dos la tradition homépliquer pourquoi Lucrèce se contente de nommer, à titre de brillants rique et l'alexandrinisme* pour cause de mensonge et corrige l'érudireprésentants du genre, les fondateurs de la poésie épique en Grèce et à tion par la vera ratio : Rome. Nam privata dolore omui, priuata periclis, ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostri Pourtant, la critique du mythe donne également lieu à de subtils jeux d'imitation, dont la portée philosophique est moins évidente. Lucrèce nec bene promeritis capitur neque tangitur ira (ll, 649-651) dénonce en effet les interprétations erronées transmises par des poètes « Exempte de souffrance, exempte de périls, soi-disant docti, tout en faisant la preuve qu'il est lui-même en mesure de forte de ses ressources, sans nul besoin de nous se mesurer à ces derniers. La juxtaposition de deux adjectifs, qui appaelle (i. e. Ja nature des dieux) est insensible aux faveurs, insensible raît dans expression neteres Graium docti poetae, est ainsi un procédé à la colère ». propre à Ennius et caractéristique de la poésie dramatique#!, De plus, le vers lui-même semble imité de Callimaque, qui, dans l'Hymne à Zeus, Pour répondre aux fables des poètes, Épicure a découvert la sereine prend respectueusement ses distances par rapport à la tradition homéindifférence des dieux. La vérité philosophique, dans sa claire simplicité, rique au moyen d’une formule similaire : 9nvoaoí 8 où raurav GANBÉES dissipe le tremendum et le fascinans que la poésie confère aux légendes. noav dordoi (v. 60)". La référence implicite à Callimaque permet à la C'est pourquoi l'adjectif docti, qui, dans le passage sur la Magna Mater, fois d'utiliser les poètes grecs récents contre les plus anciens et, par est renforcé par docentes (II, 602), comporte une dimension nettement conséquent, de suggérer un principe d'évolution positive, tout en faisant ironique : la culture littéraire ne peut constituer un véritable savoir si elle une démonstration d'érudition littéraire. 43. Le vers II, 638 (ne Saturnus cum malis mandaret adeptus) est une citation quasi littérale d’Accius. Cf. Thyeste, fr. 229-30 R.: ipsus hortatur me frater, ut meos malis miser/ 39, 40. Cf. A. GIGANDET, op. cif., p. 50-60. Hésiode, dans la Theogonie {v. 986 sqq.), Eschyle et Euripide, dans des œuvres aujourd’hui perdues, évoquaient Phacthon. Euripide (on, 42. Cf. C. CRACA, (op. cit, p. 98 sqq.), qui analyse les ressemblances entre les 2 passages. v. 20 sqq. et 266 sqq.) et Callimaque sont cités comme sources possibles pour la D'un point de vue (mytho)logique, les Curètes de Crète sont associés au culte de légende des corneilles. Cybele car Rhéa — mère de Zeus — est une figure de la Terre-Mère correspondant à Cybele. Cf. J. KANY-PURPIN, op. cit., note 50, p. 492. CE K. KLEVE, «The philosophical Polemies in Lucretius », in Entretiens de la Fondation 45, Hardt sur l'Antiquité classique, 25, 1978, p. 39-7. 41. mandarenr natos, Cf. Thes. L. L. VIII, 159, 63-4. 44, Lucréce fut également influencé par les poefae noui. Voir sur ce point E. J. KENNEY, Ce procédé est présent dans l'Andromaque, dans la Médée et dans les Annales d’Ennius « Doctus Lucretius », Mnemosyne, 23, 1970, 4, p. 366-392. L'auteur interprète notam- (Scaen, 94-95; 287-288 Vahlen et 141 Skutsch). Cf. G. B. CONTE, «Vos ment la discussion sur l'amour (IV, 1058-1287) comme une polémique allusive contre e diatriba nello stile di Lucrezio (De rerson natura IL 1-61) », Maia, 18, 1966, p. 34. Pour une la vision catullienne : Lucrèce y pervertit les images poétiques mises à l'honneur par recherche précise des différentes sources possibles de la digression sur la Magna Catulle afin d’étayer son argumentation. P. GRIMAL souligne (« Le poème de Lucrèce Mater, voir en dernier lieu €. CRACA, La possibilità della poesia. Lucrezio + la Madre frigia en son temps », in Entretiens de la Fondation Hardt, 24, Genève, 1978, p. 255 sq.) de son in De rerum natura N, 598-660, Bari, 2000, passim. Le présent développement doit côté qu'il n'y a pas d'opposition absolue entre les sectateurs d’Ennius et les cantares beaucoup à cet ouvrage, Euphorionis car « d’authentiques poctae noti ne se faisaient pas faute d'utiliser la CER.D. BROWN, « Lucretius and Callimachus », IH. Class. Sted. 7, 1982, p. 87-88. langue forgée par le vieux poète » (p. 260).

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Sabio LUGIANI n'est pas fondée sur la connaissance de la nature. La valeur ironique est confirmée par les autres occurrences de l'adjectif doctus, qui apparaît à trois reprises dans des raisonnements par l'absurde concernant les atomes (II, 987)*, la migration des âmes (IL. 764)” et les simulacres (IV, VILIRES GRAIUM DOCH POLTAF : ANCIENNETE El TRADITION POE TIQUE CHEZ LUCRECE 473 cette révélation. Le ton de Lucrèce est donc ici mi-badin, mi-sérieux car il est conscient du caractère insolite de la vérité qu'il énonce. C'est pourquoi il s'amuse à comparer ses propos aux oracles de la Pythie. Mais l'ironie ne porte pas directement sur doctus : Lucrèce, à la différence des vieux poètes et de la Pythie, n’usurpe pas le qualificatif car les fata 792)". qu'il annonce sont fondés sur une certa ratio (cf. v. 111). Les savants Il est vrai que Lucrèce qualifie également ses propos de docti (V, 113) et cette occurrence de l'adjectif nécessite une attention particulière. L'expression docta dicta intervient dans le cadre d’une dépréciation ironique de l’oracle de Delphes, qui, elle-même, introduit une interpretation cridiscours de Lucrèce s'opposent donc fortement aux fantaisies des poetae docti. Homere, Empédocle el Lucrèce N tique de la gigantomachie (V, 110-121)”: Bien qu'il stigmatise collectivement les Grai poetae, Lucrèce fait une Qua prius adgrediar quam de re fundere fata sanctins, et multo certa ratione magis quam Pythia quae tripode a Phoebi lauroque profatur, multa tibi expediam doctis selacia dictis (V, 110-1 13) notable exception pour deux d’entre eux, Homère et Empédocle, qui sont l'objet d’un traitement particulier. Les références à ces deux poètes suggèrent en outre une forme de hiérarchie : ils sont tous deux distingués du groupe anonyme des faiseurs de mythes, sans étre pour autant « Mais avant que je ne révèle en ce domaine placés sur un pied d'égalité. En rendant hommage à Homère et à son des destins bien plus sacrés et bien plus sùrs que les oracles rendus par la Pythie, depuis le trépied et le laurier de Phébus, mes savants discours l'apporteront mainte consolation ». émule latin Ennius, Lucrèce revendique son appartenance à la tradition épique *, L’évocation du songe d’Ennius au début du livre I, juste avant l'exposition des principes physiques fondamentaux, révèle en effet l’admiration du poète pour les fondateurs de l'épopée. Mais le respect Lucréce vient d’évoquer la possibilité d’une catastrophe imminente dans laquelle notre monde disparaitrait (V, 104-109). Il rassure néanmoins Memmius en affirmant qu'une telle prédiction n'a rien d'impie. Il lui promet en outre un antidote rationnel contre l'effroi provoqué par 46. Pour démontrer que les atomes sont dépourvus de sensibilité, Lucrèce se plait à supposer l'existence d’atomes rivurs, philosophes ou discoureurs, produisant les attitudes humaines. Mais cette hypothèse absurde est invalidée par ses conséquences impossibles : les atomes eux-mêmes devraient dans ce cas être composes d'éléments pourvus des mêmes facultés et ceux-ci d'autres encore, sans limite possible (ct. IL, 973-990), On peut donc raisonner en termes savants {doctis rationent reddere dicts, v. 987) sans atome philosophe. L'ironie ne porte pas directement sur dectus, mais elle parcourt l’ensemble du passage. 47. Lucrèce met en place le même type de raisonnement que pour les atomes (cf. note précédente), 1] montre que les conséquences entraindes par l'hypothèse de la migralion des âmes sont contraires à l'expérience (IL 760-765), Dans ce cas, un poulain pourrait avoir autant d'expérience (doctus) qu’un cheval, L'absurdité de la conséquence suffit à invalider l'hypothèse. 48. Concernant le fonctionnement de la pensée et des rêves, Lucrèce propose une hypothèse absurde (IV, 792-793) avant de fournir l'explication qu'il juge exacte (IV, 794 sqq.): il suppose que les images que nous voyons danser dans nos rêves ont effectivement appris l’art de se mouvoir en rythme (simulacra... docta nagamlur). L'association de doctus et de simaducrim suffit à produire le ridicule. 49. Pour une analyse de cos vers, et. A. GIGANDET, op. cil, p. 327 $qu. n'exclut pas la critique el l'éloge mesuré de ses illustres prédécesseurs en terre poélique permet surtout à Lucrèce d'établir sa propre supériorité. La rencontre d'Homére et d’Ennius aux Enfers donne ainsi l'occasion de remettre en cause à la fois les croyances populaires relatives à la survie des âmes aux Enfers et les doctrines savantes concernant leurs migra- 50. Sur le caractère épique du De rerum natura, voir C. MURLEY, « Lucretius, De rerunt natura, viewed as Epic », T.A.P.A., 78, 1947, p. 336-346 ct, en dernier lieu, M. GALE, Myth and Poetry in Lucretins, Cambridge, 1994, p. 99 sqq. L'auteur s'attache à montrer que le poème de Lucrèce satisfait aux anciennes définitions de la poésie épique (cf. Aristote, Poétique, 1449 b 9-20 et 1459 a 17-37), et notamment à celle que l'on trouve chez le grammairien Diomède et qui dérive probablement de Théophraste (Diom. Gram., p.483, 27 sq. Keil): Erog Fotiv reptoyy Ocio te Koi AporKk@v te Kut UvYporivov npaypdtov, Cette définition peut en effet s'appliquer au De rerum natura « dont le but est d'encourager une relation juste entre les hommes et les dieux, dans laquelle Virrévocable séparation de l'humain et du divin est médiatisée par la figure d’Epicure qui a montré par son enseignement et sa vie qu'il est possible de vivre comme un dieu sur la terre » (op. cit., p. 127). Aux thèmes historiques et mythologiques habituels, Lucrèce substitue cependant la célébration de la nature et de la réussite épicurienne, L'auteur évoque à juste titre le caractère « prédateur » de cette méthode: « En exploitant et rejetant à la fois les traditions de l'épopée héroïque, il cherche à s'approprier l'autorité et la grandeur du genre le plus élevé, sans compromettre les principes épicuriens » (up. cit., p. 128).

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tions”. Mais elle s'integre également à toute une tradition associant le motif du rêve à l'inspiration poétiqueTM. C'est pourquoi Lucréce souligne VETERES GRASUM DOCH POETAL : ANCIENNETE ET TRADITION POETIQUE CHLZ LUCRECE =: de rétablir la vérité au moyen de vers comparables aux siens. Lucrece justifie ainsi sa propre entreprise (cf. quapropter au vers I, 127). ironiquement l’aspect surnaturel et fantaisiste de la révélation faite par le Au rêve d’Ennius répond en outre le voyage accompli par Épicure à spectre d’Homére : travers l'univers infini et, comme le remarque J. Fabre-Serris, l'expression rerum naturam expandere dictis (1, 126), employée à propos des révélations faites par Homère à Ennius, trouve un écho significatif dans les Etsi praeterea tamen esse Acherusia templa Ennius aeternis exponit uersibus edens, Cord mots choisis pour évoquer l'œuvre du maitre: onmenm rerum naturani Vide sibi exortam semper florentis Homeri pandere dictis (V, 54)%, Même si le nom d'Homère, unique entre tous les compagnons des Muses, apparaît avec faveur, dans le catalogue des commemorat specien lacrimas effundere salsas coepisse, et rerum naturam expandere dictis (1, 119-126) « Et pourtant, cui pourtant, en ses vers immortels, morts illustres (III, 1037-1038)%, celui-ci s’acheve par un hommage à Épicure: Ennius proclame l’existence de l’Acheron ses) Ipse Epicurus obit decurso lumine uitae, qui genus limmanum ingenio superauit, et omnis restinxit, stellas exortus ut aetherius sol (11, 1042-1044) De ces régions, Homére, juvénile a jamais, lui serait apparu, comme il le raconte, et le spectre, s'étant mis à verser des larmes salées, « Épicure acheva le cours lumineux de la vie, lui dont le génie domina le genre humain et toutes gloires offusqua comme le Soleil lui aurait révélé la nature des choses ». Une telle source de savoir portant sur la nature des choses est foréteint les étoiles à son lever dans les airs ». cément illégitime pour un épicurien, qui se fie à la ratio sagax (v. 130) et à l'observation. De plus, l'apparition a pour toile de fond les sombres marais d’Orcus (v. 114) et les templa Acherusia (v. 121). Or, ces derniers font place, dès le prologue du chant Il, aux templa serena où réside le sage épicurien (v. 9), tandis que les ténèbres de l’univers mythique sont inondées par la lumière de la vérité® (IH, 1). Lucrèce se présente comme le successeur d'Homère et d’Ennius à la fois parce qu'il reconnaît sa dette poétique envers eux et parce qu'il lui incombe de corriger leurs erreurs”, La formule redondante elsi praeterea tamen souligne l'inconsis- La comparaison destinée à glorifier Épicure est imitée d'une épigramme dédiée à Homère par Léonidas de Tarente”. Mais l'emprunt ne relève pas seulement de la virtuosité littéraire; comme l'indique C. Segal, il renforce au sein du catalogue « la progression délibérée de .a poésie à la philosophie, du mythe à la vérité », de sorte que Lucrece place « le sceau épicurien sur la tradition commémorative » en adaptant cette dernière à son argumentation sur l’universalité de la mort. Ainsi. tance de la vision eschatologique exposée par Ennius. Ce dernier a fait usage de son talent pour propager des mensonges. Il est donc nécessaire 55. Cf. J. FABRE-SERRIS, Mythologie et littérature à Rome. La réécriture des mythes qux 1 820. avant et après J.-C., Lausanne, 1998, p. 82. 51. 52. Cf. A. GIGANDET, op. cit., p. 157-161. Cf. W. R. HARDIE, « The dream of Ennius », C. Q., 7, 1913, p. 188-195 et A. J. KENNEY, 56. Adde Heliconiadum contites; quorum unus Homerus! sceptra potitus vadem aliis sr. quietest. La mort d’Homere, qui est évoquée en un vers empreint de majesté. est 22 ciée au repos ef au sommeil. Le rythme du vers, la construction en chiasme et ‘2 sini. lephe contribuent à donner une image apaisante de la mort. Cf. G, B. CONTE. >. art. cit. Même si la rencontre d’Hésiode avec les Muses (Théogauie, 22-34) est présentée comme un fait, certains interprètes anciens ont considéré que le poète décrivait une sorte de vision plus qu'une rencontre physique avec des divinités vivantes, Il est probable que Callimaque racontait également sa rencontre avec les Muses sur l'Hélicon comme un rêve (cf. A. P, VII, 42). 53. 54. p- 126 sqq. 57, CE Anth. Pal. IX, 24 (cité par Bailey, Comm. ad loc., tome 2, p. 1169): comme le Kurt. ternit la lumière des étoiles et de la Lune, Homère surpasse les autres poètes, ¿levar le brillant rayonnement des Muses, En transférant à Epicure cette épigramme dédice = Homère, Lucrèce reprend aussi une ancienne convention de l'éloge familière zn Sur le rôle des images empruntées au domaine de la lumière dans le De rerum natura, poètes lyriques et la comparaison étoiles/ Soleil est déjà présente chez Aleman ‘| =- voir P. BOYANCE, ep. cit, p. 291 squ. 43 Page) et Sappho (96, 6-9). Cf. C. SEGAL, Lucretins on Death and Anxiety, Princeton, 1990, p. 175 sqq. Ct. M. GALE, op. cit. p. 107-109,

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Sehe LUCIANT TE RES GRAIUM DOCH POE TAR: ANCIENNELE ET TRADITION POETIQUE CHEZ LUCRÈCE 477 de même que la philosophie d'Épicure remplace les légendes hométout à cette tradition qu'il souhaitait se rattacher*!, C'est pourquoi, bien riques, de même la poésie de Lucrèce surpasse celle d'Homère et qu'il ne manque pas, en fidèle disciple d'Épicure, de réfuter la doctrine d'Ennius, qui, de ce fait, deviennent de vieux poètes. Leur gloire a résisté surprenant que Lucrèce s'approprie l’ancienne imagerie du séjour des des quatre éléments*, Lucrèce rend un vibrant hommage au génie poétique du npôtos ebpetrig. A cet égard, il convient de noter que l’éloge d’Empedocle suggère des rapprochements lexicaux non seulement avec les éloges d’Epicure, mais avec les vers où Lucrèce évoque son propre Muses, des fleurs, des sources et des couronnes. La couronne d’Ennius poème‘. Lucrèce considère Empédocle comme son prédécesseur poé- (cf. 1, 117: perenni fronde corona) fait place à l'insignis corona revendiquée tique direct. Dès lors, les récits mensongers des vieux poètes sont implicitement opposés aux pracclara reperta d'Empédocle. Ce dernier mérite de figurer parmi les Grecs sérieux en quête du vrai (cf. 1, 640: grauis inter Graios qui uera requirunt) à la différence d’Homere et, à plus forte raison, au temps et demeure dans le souvenir des mortels, mais la matière exposée dans leurs vers est désormais caduque. Dès lors, il n'est pas par Lucrece (I, 929). Par sa juste connaissance de la mort, des dieux et de la nature, Lucrèce estime mériter la couronne, d'autant qu'il poursuit et renouvelle l’œuvre accomplie par Epicure, en adaptant sa doctrine. À cet égard, ce n'est pas un hasard si le poète désigne son entreprise poétique de l’ensemble des anciens poètes. Le classement ainsi suggéré, qui est par le même verbe peragrare (I, 926 : auia Pieridum peragro loca) dont il se déterminé par les rapports entre poésie et vérité, s'intègre parfaitement à sert pour évoquer le voyage philosophique de son maitre (I, 74). l'évolution des arts telle qu’elle est présentée dans le livre V. Il implique logiquement une ultime étape poétique, postérieure à l'avènement de la uera ratio. Et, si le De rerum natura constitue cette acmé poétique, il n'est Dans cette vision à la fois critique et progressiste de la tradition littéraire, Empédocle, dont l'influence déterminante sur Lucréce n'est plus à démontrer”, jouit d'une faveur particulière. Il semble en effet bénéficier de la première place dans le palmarès poétique lucrétien. Le chaleureux éloge consacré au philosophe dans le premier livre (v. 725-741) ainsi que la tonalité empédocléenne du prooemium", pas indifférent aux yeux de Lucrèce qu'elle soit atteinte par le truchement de la langue romaine. L'évocation critique de la tradition littéraire grecque permet donc au poète de définir indirectement son projet poétique et sa position au sein de la tradition romaine. révèlent l'admiration de Lucrèce, qui revendique dès l'ouverture du poème l'héritage littéraire d'Empédocle. Le poète latin retrouva en effet dans l'œuvre du philosophe grec les premières intuitions de la poésie didactique et c'est avant Lucrèce propose donc à ses contemporains une relecture de la tradition à la lumière de la wera ratio épicurienne. Mais cette nouvelle vision, malgré son caractére anhistorique et individuel, ne repose pas sur un rejet de la tradition littéraire. Lucréce s'efforce au contraire de. mettre à profit un certain nombre de références littéraires afin de séduire ses 59, Cf. W. KRANZ, « Lukrez und Empedokles », Philologus, 96, 1943, p. 68-107 ; J, BOLLACK, lecteurs et il ne dédaigne pas le charme longuement éprouvé des récits « Lukrez und Empedokles », Die neue Rundschau, 70, 1939, p. 656-686; E. D. KOLLépiques, pourvu qu'il soit placé au service de la uera ratio. Cependant, le MANN, « Lucretius’ Criticism of the Early Greek Philosophers », Stud. Clas., 13, 1971, p- 79-93; Alain MICHEL, « Lucréce et la poésie didactique », S.1.F.C., 1985. Sur jeu des citations et des allusions permet surtout au poète de revendiquer l'influence du langage empédocléen dans Le De rerum natura, voir aussi C. J. CASUNER, la primauté en renouvelant la tradition sur laquelle il se fonde. Une fois «De rerum natura V, 101-103: Lucretius’ application of empedoclean language to epicurean doctrine », Phoenix, 40, 1987, 1, p. 40-49 ct M. GALE, Myth and Poetry in Lucretins, Cambridge, 1994, p. 59-74. 60. 61. Cf. C.]. CLASSEN, art. cit., p. 349: « Empedocle... has a uital importance as the mpatog edpetis of Lucretius’ type of poctry and, indeed, his only predecessor ». Cf. 1,740 sqq. Prolongeant une étude de D. FURLEY (« Variations on themes from Empedocles in Lucretius’ proem », Institute of Classical Studies, 17, 1970, p. 55-64), D. SEDLEY a souli- 62. gné les ressemblances entre le fragment B 115 d'Empédocle et le prologue du De rerum 63. Cf. M. GALE, op. cit., p. 59 : « Comme Epicure, Empédocle est l’un des enfants les plus natura, Après avoir proposé de rattacher ce fragment au prologue du traité d'Empésophe présocratique, Cf, « The proems of Empeducles and Lucretius », Greek, Roman brillants de sa patria (cf. I, 726-730 et VI, 1-6), qui est elle-même louée, l'un et l’autre sont nix humana... stirpe creatus (cf. 1, 733 et V, 8 et 51), tandis que la comparaison entre ses responsa et celles de la Pythie, revient avec des références au propre poème de Lucrece en V, 110-113. En outre, étant donné le goût du poète pour les jeux de mots en aud Byzantine Studies, 30, 1989, 2, p. 269-296, repris dans Lucretius and the Transgénéral, il est tentant de voir une allusion à son propre cognome dans l'adjectif carum formation of Greek Wisdom, chap. 1. docle Sur fa nature, l'auteur montre que Lucrèce a choisi de reproduire la structure thématique du prologue empédocléen pour revendiquer l'héritage littéraire du philo-

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479 romain“, De même que l’ataraxie n'exclut pas certaines variations dans purifiés de leurs dangereuses prétentions a la vérité, les récits des vieux poètes peuvent illustrer obliquement l'exposé philosophique ou évenle plaisir, la philosophie et la gloire d’Epicure, bien qu'elles échappent tuellement lui servir de contrepoint. De ce fait, tous les poètes et les phiau temps et au changement, peuvent être éclairées d’une nouvelle losophes qui ignorent la révélation épicurienne seront nécessairement lumière. rangés dans la catégorie des Anciens, c'est à dire de ceux qui transmettent une conception erronée du monde. Néanmoins, tous les Anciens ne sont pas logés à la même enseigne et le troupeau des ueteres poetae sert de faire-valoir aux modèles poétiques privilégiés que sont Empédocle et, dans une moindre mesure, Homère, le fondateur du genre. L'ancien ct le nouveau se déterminent donc essentiellement par rapport à l'avènement de l’épicurisme. Si, de manière générale, la grande fresque du livre V révèle une vision ambivalente du progrès technique, qui ne suffit pas assurer la sérénité humaine, d'un point de vue artistique et philosophique, Lucrèce se range nettement du côté des progressistes. La philosophie, qui est un art récent, constitue la seule invention propre à assurer le bien-être de l'humanité et Epicure est nettement supérieur à ses prédécesseurs. Mais une fois la révélation accomplie, le seul progrès possible réside dans la diffusion de la vérité. La technique est un domaine tourbillonnaire dans lequel une nouvelle invention vient sans cesse en détrôner une autre : le nouum y est appelé à devenir rapidement uetus. En revanche, la philosophie est une science stable car la voie de la sérénité est à la fois universelle et intemporelle. Le système épicurien restera donc toujours recens. Mais comment interpréter in fine le qualificatif uetus attribué à Epicure ? La valeur de l'adjectif varie en fonction du nom qu'il qualifie car si les poètes grecs sont relégués dans l'anonymat d'un passé révolu, la gloire d’Epicure résiste au temps et à la mort. Les découvertes du philosophe, transmises par le De rerum natura, assurent à son nom et à son œuvre une survie relative dans la mémoire des hommes. Cependant il est indéniable que, malgré l’admiration dont témoignent les éloges d’Epicure, le poète romain estime renouveler le message épicurien grâce au lepos de son poème ct à la force de ses images. En contribuant à perpétuer la gloire immortelle d’Epicure, Lucrèce espère recevoir sa part de louanges (cf. I, 923 : laudis spes magna), car il est le premier à traiter ce nI. sujet important et difficile (cf. I, 922 : nec me animi fallit quam sint obscura) d'une manière à la fois intelligible, séduisante et efficace pour un public Cf. C.J. CLASSEN, art. cit., p. 370,