Afficher le texte intégral12 pages
Page 1
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Veteres Graium docti poetae : ancienneté et
tradition poétique chez Lucrèce:
Sabine LUCIANI
Université Paul Valéry, Montpellier Hl
Résumé
Le propos de cet article est de préciser le statut de la tradition poétique dans le De rerum
natura. L'attitude ambigué de Lucrèce, mêlant subversion en matière sociale et fidélité
envers certains modèles culturels, explique en partie son jugement nuancé sur la tradition
poétique. Les références aux poètes anciens reposent en effet sur un système d'évaluation
cohérent, dont la vérité est le critère essentiel : Lucrèce distingue Homère, Empédocle et
Ennius du groupe anonyme des neteres poetae. Les poètes cités font cependant l’objet d'un
jugement critique, qui permet à Lucrèce de justifier la position novatrice qu'il s'attribue au
sein de la tradition.
Abstract
The purpose of the following article is to precise the status of poetic tradition in the De rerum
natura. Lucretius’ ambiguous attitude, mixing social subversion and fidelity towards some cultural
patterns partly explains his quatified judgment on poetic tradition. His references towards ancient
poets lies actually on a consistent valuation model, where truth is the essential criterion : Lucretius
distinguishes Homerus, Empedocles E Ennius from the anonymous group of ueteres poetae,
However, the poets who are named are harshly criticized. This leads Lucretius to justify the
a
”
INL
t
.
ANCEWNETE
LES
PAS CAEN =
< AE 2
innovative position that he allows to his work within the tradition,
Ds
Les poétes nommément cités sont fort rares dans le De rerum natura
puisque Lucréce s'en tient à Empédocle (I, 716) et aux pères fondateurs
de la poésie épique en Grèce et à Rome, Homère (I, 124 et III, 1037) et
Que Mademoiselle A. Novara veuille bien trouver ici l'expression de ma gratitude
pour la pertinence de ses suggestions.
Page 2
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sublime LU
VETERLS GRAIUM DOCH POUFAL : ANCEENNETE ET TRADITION POUTIQUE CHEZ LUCRECE
459
Ennius (I, 117 et 121). Cependant la tradition poétique est également
— Enfin, à cause de l'imprécision qui caractérise la formule: l'abonprise en compte dans l'évocation collective et anonyme des neteres poetae.
dance des qualificatifs y souligne paradoxalement l'absence de nom
Les légendes se rattachant au culte de la déesse phrygienne Cybèle
propre. Pourquoi Lucrèce ne nomme-t-il pas les poètes mis en cause,
(II, 600-660), aux aventures de Phaéthon (V, 396-405)* et aux corneilles
alors que, par ailleurs, il cite nommément Homère et Empédocle ?
punies par Athena (VI, 749-755) sont ainsi placées sous l'autorité des
anciens poètes grecs. Malgré quelques variantes portant sur les adjectifs
Pour répondre à ces questions, s'impose d’abord une étude générale
docti et ueteres, la formulation est sensiblement la même dans les 3 passur le statut de l'ancienneté dans le De rerum natura, étude qui s'attasages. L'expression la plus détaillée est aussi celle qui introduit le mythe
chera à montrer que, contrairement à l'opinion de certains critiques, le
de Cybèle, auquel Lucréce a consacré 60 vers (contre 11 pour Phaéthon
philosophe ne rejette pas en bloc les exempla et les modèles culturels
et 6 pour les corneilles): Hanc ueteres Graium docti cecinere poelae. Une
véhiculés par la tradition. Cependant, la formule qui nous occupe sugtelle formule mérite une étude attentive pour au moins trois raisons :
gère des liens entre la notion d'ancienneté et la poésie. C’est pourquoi,
— D'une part, à cause de la réfutation qui ne manque pas d’accompanous nous intéresserons ensuite à l’articulation de la poésie et de la tragner chacune des interprétations proposées. Le discours des anciens
dition dans l'exposé philosophique de Lucréce. Cette réflexion nous
poètes est, comme on peut s'y attendre, récusé au nom de la doctrine
conduira à préciser le jugement que porte le philosophe sur la tradition
récemment découverte par Epicure (V, 335-336). Dès lors, il est légipoétique et, par conséquent, la place qu'il s’attribue au sein de cette
time de s'interroger sur la statut de l'ancienneté au sein du De rerun
tradition.
natura. Le discours et les valeurs d’une tradition étrangère à l'épicurisme sont-ils rejetés en bloc par Lucrèce ?
— D'autre part, à cause de l’ambiguïté liée au choix des adjectifs: la
LE STATUT DE L’ANCIENNETE DANS LE DE RERUM NATURA
désignation collective et stéréotypée semble renvoyer le chant des
poètes au néant d’un passé révolu. Pourtant, Lucrèce désigne la
Pour définir la valeur de l'ancienneté aux yeux de Lucrèce, il
gloire d'Épicure par le même adjectif dont il se sert pour présenter les
convient d'abord de déterminer les nuances de sens qui caractérisent
poètes grecs (cf. VI, 8: netus... gloria) et il promet à Memmius les
dans son œuvre l'adjectif uetus. La comparaison avec l'adjectif netustus,
consolations de ses savants discours (cf. V, 113: doctis solacia dictis).
sémantiquement très proche de uetus, se révèle à cet égard assez éclai-
Comment interpréter cette communauté lexicale en fonction du projet
rante car elle permet d'établir une distinction entre, d'une part, le propoétique de Lucrèce ?
cessus
biologique
du
vieillissement
qui
affecte
les
corps
composés
et, d'autre part, l’histoire culturelle de l'humanité, caractérisée par une
évolution incessante de l’ancien vers le nouveau.
2.
Vieillesse et ancienneté
Iynis enim superat et Imubens malta perwssit,/ ania cum Phacthonta rapax uis Solis quorum
aethere raptauit toto terrasque per ommis./ At Pater cmnipotens, ira tum percitus acri,
magnaninnon Phaethouta repenti fulminis ictuf deturbauit equis in terran, Solque cadentil
Dans le De rerum natura, l'adjectif uctus* n'est pas associé à la sénescence
obiuites aeternam sticcepit lampada mundi] disiectosque redegit equos inaxitque trementes,l
humaine, mais à la mémoire collective. Il désigne ce qui a victorieusement
inde sonen per iter recreanit cuncta gubernans,f scilicet nt neteres Graiane cecinere portae,
3
Est et Athenacis in moenibus, arcis in ipsof uertice, Palladis ad templum Tritonidis almac] quo
résisté aux assauts du temps, comme la renommée des anciens poètes
manptam pennis appellunt corpora raucael cornices, non cum fumanti altaria doris of se
grecs” ou la gloire d'Épicure (VI, 8). En revanche, l’adjectif netustus est lié à
alco fugitant non iras Palladis acrisf perttigili causa, Grainne ut cecinere poetae,f sed natura
l'âge dans l'expression spatio aetatis defessa uctusto, dont on relève trois
loci opus efficit ipsa suapte. Sur cette légende, qui par ailleurs ne nous est connue que
par Ovide, voir Métamorphoses, I, 552 sqq.: pour punir une corneille de son zèle
indiscret, Athena bannit de l’Acropole l'ensemble de l'espèce, La corneille lui avait
4.
pourtant révélé la désobéissance des filles de Cécrops. Malgré l'interdiction de la
l'ouvrage de S. GOVAERT, Lucréce, De rerum natura, Index uerborum, €. 1. P. L., Liège,
déesse, celles-ci avaient en effet ouvert le panier contenant le petit Erichtunies, fils de
Vulcain,
Cf. II, 252, 600; V, 171, 405, 936 et VI, 8. Les relevés lexicaux ont été réalisés grâce à
Ci. 11,600 et V, 405.
Page 3
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sali LUCIANA
VIILRES GRALUM DCR LE POETAE ANCIENNETÉ ET FRADITION POÉTIQUE CHEZ LUCRÈCE
461
occurrences". Cette métaphore associant le temps et l'espace dit la décrépermet de saisir la valeur relative d’une antithèse subordonnée à la perceppitude de la terre el du corps humain. Le grand âge de la femme permet
tion humaine.
notamment de donner a voir l'épuisement de la terre :
De ce point de vue, Lucrèce prend soin de préciser que la véritable
Sed quia finem aliquant pariendi debet hubere,
destitit, ut mulier spatio defessa uctusto (V, 826-827)
« Mais puisque sa fécondité doit admettre un terme,
nouveauté doit rompre avec l’ordre ancien. Elle s'inscrit en faux contre
le déterminisme physique et implique l'existence de la déclinaison atomique, garante de la liberté humaine" :
la terre cessa d’enfanter, comme une femme épuisée par l'âge”? ».
Denique si semper motus conectitur omis,
et uetere exoritur <semper> nous ordine certo,
L'adjectif uetustus marque ainsi le résultat d'un processus physique
nec declinando faciunt primordia motus
de dégradation et qualifie l’objet ou le corps qui a subi l'usure du
principium quoddam quod fati foedera rumpat
temps et se trouve proche de la mort”, Il n'en est pas de même pour
(...)
uetus, qui est davantage lié à la notion de rupture et ne comporte pas
unde est haee, inquam, fatis auolsa noluntas... ? (Il, 251-257)
cette connotation materielle. L'antithèse wetus/nouum, qui apparaît à deux
« Enfin, si tout mouvement s’enchaine toujours,
reprises dans le De rerum natura”, ne fait référence ni à la symétrie des
si toujours d’un ancien un autre naît en ordre fixe
mouvements atomiques ni aux foedera naturae", elle marque seulement
et si par leur déclinaison les atomes ne prennent
une distinction d'ordre temporel. Ainsi pour prouver que les dieux sont
l'initiative d'un mouvement qui brise les lois du destin
étrangers à la création du monde, Lucrèce recourt-il à un argument d'ordre
(...)
psychologique en liaison avec la perception du temps (cf. V, 168-173):
d'où vient, dis-je, cette volonté arrachée aux destins ? ».
pourquoi les dieux, qui vivent dans une sérénité éternelle, auraient-ils
désiré un quelconque changement ? Pour concevoir un désir de nouveauté,
il faut souffrir de la situation présente, Par conséquent, l'opposition uelus/
nounm ne peut avoir de sens pour les divinités. Le raisonnement lucrétien
Une telle conception de la nouveauté implique un rapport particulier
à la tradition. Il est vrai que la coutume conçue à la façon romaine n'est
pas incompatible avec la nouveauté. A. Novara a en effet montré que le
mos était un élément dynamique, propre à intégrer les progrès sociaux et
les changements, qui étaient ensuite consacrés par l'approbation de la
6.
CFA, 1174; III 774 et V, 827.
société et par la durée l Cependant, s’il est naturel que, dans une société
7.
Sauf indication contraire, les traductions de Lucrèce sont reprises à l'édition de
orale, la nouveauté soit au cœur de la tradition, une revendication trop
J. KANY-TURPIN (Paris, Aubier, 1993).
8.
L'image de la décrépitude accompagne parcillement le substantif uetustas, Cf. 1, 225; 11,
70; (11, 964, 972 et 1039; VI, 553. La longueur du temps est tréquemment assuciée a
une perte, une diminution qui affecte les corps: Praeterea quarcuique uetustate antonet
vetas,f si penitus peremit consumens niaterieni omnem,{ wide animale genus generatint in
lumina uitaef redducit Venus,... (1, 225-228). Cette association est confirmée par les
affirmée d'originalité remet en cause le statut de l’autiquitas. La tradition
se trouve reléguée dans le passé par la volonté de fracture de sorte que la
rupture créatrice apparaît comme une notion propre à concurrencer le
système de valeurs transmis par le mos maioruni.
emplois du verbe senescere (cf. 1, 325 sqq.) et du comparatif senior (ef. IIL, 953 sqq.).
9.
CEU, 252 et V, 171.
10.
CE. II, 297-302; V, 56-58, 306-317. Sur la signification de cette métaphore et la fonction
des foedera naturae, voir G. NECK, Das Problem der Zeit im Epikureisotus, Heidelberg,
1964, p. 80 squ. ; G. BERNS, « Time and nature in Lucretius’ De rerum natura », Hormes,
104, 1976, p. 477-492; G. DROZ-VINCENT, « Les foedera naturae chez Lucrèce », in Le
11.
Sur la théorie du elinamen, qui dépasse le cadre du présent article, et les rapports entre
concept de nature à Rome, €. Livy éditeur, Paris, 1996, p. 191-211 ; A. GIGANDET, « Hiscette théorie et l'éthique épicurienne, cf. D. N. SEDLEY, « Epicurus’ Refutation of
toire et mortalité du monde chez Lucrèce », article inédit issu d’une conférence faite
Determinism », in Suzetösis. Studi sull’ epicureismo greco e romano offerti a M. Gigante,
dans le cadre du séminaire de philosophie hellénistique et romaine de l'Université de
Naples, 1983, L, p. 11-51 ; J. SALEM, La mort n'est rien pour nous, Lucrèce et l'éthique, Paris,
1990, p. 82-92 et, en dernier licu, P.-M. MOREL, Atome et nécessité, Paris, 2000, p. 37-52.
Paris XII-Val de Marne, et mon article « Nouveauté et permanence dans le De rerum
natura », REL, 76, 1999, p. 126-138.
Cf. A. NOVARA, Les idées romaines sur le progres, Paris, 1982, tome 1, p. 49 sqq.
Page 4
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sabine LUE ting
Subversion et exempla
VETERES GRARIM DOCTI PORTAL 2 ANCIENNETE ET TRADITION POE TIQUE CHEZ LUCRECH
463
que ce soit aux res gestae (...) sonne comme une véritable provocation
face à une société dont le fonctionnement et la hiérarchie sont condi-
À cet égard, les aspects subversifs du De rerum natura ont souvent été
tionnés par les exemple et le mos maiorum, c'est-à-dire par les enseignesoulignés et il est indéniable que la vision lucrétienne du temps et de
ments du passé et les grands exemples laissés en matiére de vie publique
l'histoire s'oppose à l’exaltation du passé dont témoignent les exempla?,
ou privée par les prestigieux ancêtres qui définissent un modèle de
Dans le premier chant, après avoir refusé au temps l'existence per se qui
comportement 4 »,
caractérise les atomes et le vide (1, 459-463), Lucrèce montre en effet que
les res gestae, définies comme accidents de la matière en mouvement
dans l’espace (I, 481-482), ont irrémédiablement disparu dans la mort de
ceux qui les vécurent. Il en est ainsi de la seconde guerre punique qui,
malgré sa violence et sa gravité, a sombré dans le néant du passé et n'a
pu affecter les contemporains de Lucrèce, puisqu'ils ne l'ont pas vécue :
La portée subversive des conceptions lucrétiennes est difficilement
contestable, mais l'affirmation du même auteur selon laquelle « le passé
ne signifie rien pour le present!” » me semble devoir être nuancée. Car,
si tel était le cas, pourquoi Lucréce s’attarderait-il sur de nombreux
exempla comme la guerre de Troie", les éléphants de Carthage! ou
encore la peste d'Athènes #? Le poète conteste effectivement la valeur
Et, uelut ante acto nil tempore sensimus negri,
traditionnellement accordée à ces événements. Mais il ne manque pas
ad confligendum uenientibus undique Poeuis,
d'en proposer une nouvelle interprétation, plus conforme à son projet
omnia cum, belli trepido concussa tunuiltu,
horrida contremuere sub altis aetheris oris,
in dubioque fuere utrorun ad regna cadendum
omnibus Immanis esset terraque marnzue, (ll, 832-837)
philosophique. Certains épisodes de l'épopée homérique tels le rapt
d'Hélène ou la chute de Troie (I, 464-468) permettent ainsi une remise
en question de l'expression du temps par les temps grammaticaux, et
notamment par le parfait latin. Les hauts faits des morts illustres tels
« De même qu'autrefois nous n'avons nullement souffert
quand les Carthaginois se lançaient partout au combat,
Ancus, Xerxes ou Scipion (III, 1024-1035) sont évoqués en des vers emquand le monde, frappé par ce choc effrayable,
tremblait d'épouvante sous les hautes rives du ciel
néant qu'elle constitue”!, De ce fait, il apparaît qu'aux yeux de Lucrèce
preints de majesté pour souligner l’universalité de la mortTM et l'absolu
et ne savait auquel des deux camps échoirait
l'empire des humains sur la terre et les mers,... ».
Le traitement lucrétien de cet exemplum célèbre est fort significatif : le
poète met en valeur par divers procédés d’amplification le choc causé
par la guerre d'Hannibal non dans un dessein laudatif ou patriotique
14.
Cf. P. GROS, « Le temps et l'histoire chez Lucrèce », in Le Temps, Actes du Colloque interdisciplinaire de Nantes (12 et 13 mars 1998), Institut Universitaire de France, 1999,
mais pour insister sur le caractère absolu de la mort. Le cataclysme le
p. 57.
plus effrayant est ainsi réduit à néant par le sunmmum que constitue le
15.
Ibidem, p. 56.
nihil sentire: Lucréce fait peu de cas de la victoire romaine ct des exploits
16,
Ci. 1, 464-482.
de Scipion ! C'est pourquoi P. Gros note, dans une étude consacrée au
temps historique chez Lucréce, que « ce refus d'accorder quelque valeur
17.
Cf. V, 1302-1304 et 1339-1341.
18.
Cf. VI, 1138-1286.
19.
Pour un commentaire détaillé de ces vers, voir l'étude de J. 82 M. BOLLACK, « Temps
comme devenir, (Lucréce |, 464-482) », in Studi sull’ epicureisne greco e romano offerti a
M. Gigante, Naples, 1983, p. 311 sqq.
13.
C. MOATTL rappelle le rôle joué par les exempla dans la société romaine : « Dans cette
cité où la généalogie jouait un si grand rôle, le citoyen se devait de connaître en effet
20.
quantité d'exempla, anecdotes illustrant des comportements modèles, répertoire appris
par cœur et transmis oralement — sorte de langage commun, expression du consensus dans la cité. (...) La référence au passé n'était pas de l'ordre du savoir mais de la
21.
Sur le style sublime qui caractérise l’ensemble du passage, voir G. B. CONTE, « Il
trionfo della morte e la galleria dei grandi trapassati in Lucrezio Ill, 1024-1053 »,
S.1.F.C., 37, 1965, p. 114-132.
P.H, SCHURIVERS (Horror ac diuina uoluptas. Etude sur la poétique et la poésie de Lucréce,
Amsterdam, 1970, p. 191 sqq. et 282) a démontré que la logique de ce passage reposait
narration, du récit exemplaire et atemporel et sollicitait chez l'auditeur non de la
sur le procédé de l'amplification indirecte, la grandeur de la mort dérivant de la
réflexion, mais de la croyance » (La raison de Rome, Paris, 1997, p. 30-31),
grandeur des hommes qu'elle a vaincus.
Page 5
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)VETERES GRARIM DOCH POLTAL ! ANCIENNETE ET TRADITION POLTIQUE CHEZ LUCRICE
les événements ne sont pas totalement dépourvus de sens puisqu'il s'y
Religio peperit sclerosa atque impia facta (1, 83)
réfère à titre d'exemple pour illustrer les thèses épicuriennes®.
« ... la religion souvent enfanta crimes et sacrilèges ».
La portée subversive du De rerum natura ne doit donc pas être
majorée, car elle est fortement tempérée par une volonté de continuité en
matière littéraire : dans la liste des wiri mirabiles, non seulement le poète
reprend un thème traditionnel de la littérature moraliste de l'Antiquité”,
405
La nouvelle grille de lecture redefinit donc un certain nombre de
valeurs traditionnelles
: elle transforme la uirtus, que le citoyen romain
se devait de mettre au service de la communauté, en arme contre la
religio, notion centrale du mos maiorum.
mais il le traite en s'inspirant d'Homère et d’EnniusTM. C'est pourquoi, le
traitement philosophique de ces exempla invite à s'interroger sur les
rapports entre tradition et vérité au sein du De rerum natura.
Mais, en ce qui concerne l'épicurisme, la rupture la plus radicale par
rapport au mos maiorum réside dans la source du savoir, qui ne dépend
plus de la fama ou de l'expérience sociale, mais des perceptions senMos maiorum cl vérité
sorielles: naturae species ratioque (I, 148). L’instrument de la révélation
n'est plus l'éducation traditionnelle, destinée à former des citoyens et
Dès le prologue, Lucrèce rend hommage à la victoire individuelle
d’Epicure sur les croyances religieuses traditionnelles : le parcours spirituel du philosophe à travers l'univers lui permit de donner une
explication rationnelle (cf. I, 77 : quanam sit rationc) à des phénomènes
jusqu'alors attribués à l'intervention des dieux, L'exploit d’Epicure est le
fruit d'une animi uirtus (I, 70), qui l’incita à se rebeller contre la religio.
Cet éloge conduit Lucrèce à souligner les maux causés par la religion : le
geste rituel du sacrifice d’Iphigenie, conseillé et orchestré par le devin
Calchas, devient, par un effet de retournement, l'exemple même de la
souillure (cf. 1, 98: inceste), puisqu'il empêche l'accomplissement d'une
fondée sur l'interprétation de la vie au sein du mos maiorum, mais la
confiance en l'observation de la nature, dont le standard d'interprétation
est la ratio”. De plus, Lucréce insiste dans les éloges d’Epicure sur la
radicale nouveauté de sa philosophie. Il réfute à dessein les cosmologies
des premiers philosophes de la nature et montre que, malgré la justesse
de leurs intuitions, ils n'ont pas su découvrir les principes des choses”.
C'est pourquoi Epicure est bien le premier à avoir découvert la vérité
(cf. 1, 66: primum Graius homo). Cependant, le fait qu'il soit assimilé à une
figure paternelle dans le prologue du livre III ne doit pas être tenu pour
:
anodin
union conforme à la nature (I, 96-97) et qu'il rompt le caractère sacré du
lien familial (cf. 1, 99: mactatu parentis)®. Au moyen de cet épisode, dont
Tu, pater, es rerum inuentor, tu patria nobis
Lucrèce s’abstient de souligner le caractère légendaire, pielas et religio
Suppeditas praecepta... (111, 9-10)
sont fortement opposées et si la piété trouve une justification dans le
« Ô père, è decouvreur de l’univers, tu nous prodigues
système épicurien, la religio reçoit, quant à elle, une condamnation sans
tes préceptes paternels... ».
appel :
22.
La thèse selon laquelle mil mors est ad nos a été affirmée au début du développement
consacré à la mort (IN, 830). Lucrèce y reprend à la lettre la deuxième maxime du
tetrapharmakon Gpicurien. Cf, Epicure, Maximes Capitales, Il et Lettre à Ménécée, 125-126.
23.
24.
Cf. J.D, MINYARD, Lucretius and the late Republic, Leyde, 1985, p. 44. 1/auteur voit dans
les vers I, 422-425 un paradigme de ce nouvel ordre de relation, dans lequel sensus et
res remplacent cinitas et mos comme fondements de la fides et de la connaissance
:
Voir sur ce point A, ERNOUT, Comm, ad loc, tome M, p. 167 sqq. Les vers 1025 et 1035
Corpus enim per se communis dedicat esse] sensus ; cui nisi prima fides fundata unlebit,} hand
sont imités d’Ennius. Cf. Annales, v. 149 : Postquam lamina sis eculis bonus Ancus reliquit
erit occultis de rebus que referentes] confirmare animi quicquam ratione queamus.
et v. 312-313: mortalem summon Fortuna repentel reddidit e summo regno ut famul infimus
25.
26.
Cf. C, BAILEY, Comm. ad loc, tome 2, p. 1166. Le topos romonte à Hombre et aux propos
qu’ Achille tint à Lycaon avant de le tuer (Hl. xx1, 106 sqg.).
27.
Cf. 1, 635-920 et en particulier v, 734-741. Sur la réfutation des philosophes présocraesset (6d. Vahlen). Le vers 1026 reprend une formule homérique. Cf. IL Xx1, 107:
KOTUUVE Kai llétpokAoc, 6 rep oto ROAAGY GpEivev.
Greek Philosophers », Stud. Clas, 13, 1971, p. 79-93 ; W. ROSLER, « Lukrez und die Vortiques dans le De rerum natura, ef. E. D. KOLLMANN, « Lucretius'criticism of the Early
A. GIGANDET a souligné la dimension politique de ces vers: le sacrifice d’Iphigenie a
sokratiker: doxographische Probleme im I. Buch von De rerum natura », Hermes, 10,
pour enjeu l'autorité d’Agamemnon sur l'ensemble de ses pairs. Cf. Fama deum.
1973, p. 48-64; J. TATUM, « The Presocratics in Book one of Lucretius’ De rerum
Luvrèee et les raisons du mythte, Paris, 1998, p. 41.
natura », TAVA, 114, 1984, p. 177-189,
Page 6
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)S'il est vrai que le philosophe grec, en tant qu’unique source de
sagesse, supplante à la fois la tradition, le paler familias et le « pater »
VEITRES GRAIUM DOCTI POLTAE : ANCIENNETE ET TRADITION POÉTIQUE CHEZ LUCRECE
467
proposée par J. Turpin comporte cependant l'avantage de rendre compte
à la fois du support matériel de l’écriture et de sa valeur symbolique. La
Ennius, offrant ainsi une nouvelle version de l’autorité paternelle, il est
traductrice souligne à juste titre l'aspect ironique de l'allusion, qui
excessif de considérer, comme le fait J. D. Minyard *, que l'évocation de
la victoire d’Epicure contribue au projet révolutionnaire de démanteler
oppose la nouveauté de la doctrine et les papiers poussiéreux grâce auxle mos maiorum. En fait, il apparaît de nouveau que Lucréce se conforme
quels elle est transmise*. Cependant, le sens de cette expression va audelà d'une contradiction plaisante. Se référant à ses obsessions, Lucrèce
dans une certaine mesure aux schémas sociaux établis, puisqu'il associe
exprime obliquement son attachement à la tradition littéraire romaine.
métaphoriquement la diffusion du savoir à la fonction paternelle. Cette
mesure où Lucrèce a pour principal objectif de répandre à Rome le
Cette attitude ambiguë, mêlant subversion en matière sociale et fidélité envers la tradition, explique en partie le jugement nuancé de Lucrèce
message épicurien. II cherche donc avant tout à rendre celui-ci le plus
sur la tradition poétique. Elle est également liée à la manière oblique ct
attitude ambigué à l'égard de la tradition n'est pas surprenante, dans la
proche possible de ses lecteurs romains.
fragmentée, dont le poète aborde cette question. En effet, les références
explicites à Homère, Empédocle et Ennius ou même à l’ensemble des
Lucrèce exprime également son attachement à la tradition romaine à
vieux poètes ne sont pas rassemblées en un même passage. Pourtant, ces
travers l'évocation de ses rêves nocturnes. Le poète révèle incidemment
dans ce passage à quel point l'héritage littéraire hantait son esprit. Souréférences éparses n'en constituent pas moins un système critique
cohérent, dans lequel Lucrèce établit un véritable palmarès poétique et
haitant démontrer qu'en rapport avec la théorie des simulacres, les
justifie du même coup la position qu'il s'attribue au sein de la tradition
songes sont liés aux préoccupations diurnes du rêveur, Lucrèce, non
littéraire. Si Lucrèce ne rejette pas en bloc les poètes qui l'ont précédé, il
établit une nette distinction entre, d’une part, le groupe anonyme des
sans humour, se prend lui-même pour exemple :
ueteres poetae,
auteurs de belles légendes au contenu
peu
recom-
Induperatores pugnare ac proelia obire,
mandable, et d'autre part, les grands Anciens, qui sont l’objet de son
nautae contrachem cum nentis degere duellum,
admiration, mais qu'il soumet néanmoins à une évaluation critique.
nos agere hoc autem, ct naturam quaerere rerum
semper, el imientam patriis exponere chartis (IV, 967-970)
« Les généraux guerroient et se lancent à l'attaque,
L'ÉVALUATION DES ANCIENS
les marins poursuivent leur lutte contre les vents,
Poésie et histoire humaine
moi je fais cette œuvre, je cherche la nature des choses,
toujours, et la révèle sur des papiers ancestraux ».
Chartae désigne à la fois les feuilles de papyrus destinées à recevoir
La place accordée à la poésie dans l’histoire des inventions explique
l'attitude de Lucréce à l'égard de la tradition poétique et son jugement
les écrits et ces écrits eux-mêmes. C'est aussi le terme employé par
sur les vieux poètes. Dans la grande fresque anthropologique du livre V,
Lucrèce pour évoquer les livres d’Epicure (cf. III, 10). L'expression patriae
la poésie et les autres arts font leur apparition tardivement. Leur
chartae, qu’Ernout traduit par « la langue de nos pères »TM et Bailey par
développement est favorisé par le perfectionnement des techniques et la
« des écrits en latin »°!, renvoie à l'œuvre latine écrite. La traduction
naissance des loisirs. La musique, le chant et la danse naissent ainsi au
sein d'une société qui connaît déjà l’agriculture et sait satisfaire les
28.
Op. cit., p. 50.
29.
Sur le projet didactique de Lucrèce el sa mise en œuvre, voir P. GRIMAL, « Lucrèce et
besoins humains élémentaires (cf. V, 1391 : cum satiate cibi). La poésie est
son public », REL, 41, 1963, p. 91-100 et C. J. CLASSEN, « Poetry and Rhetoric in Lucitée en dernier lieu, avec la peinture et la sculpture. Ces arts les plus
cretius », in Probleme der Lukrezforschung, C. ). CLASSEN éd., Hildesheim, 1986, p. 331-
récents, qui suivirent de peu la découverte de l'écriture, furent inventés
374.
30.
CE. A. ERNOUT, Lucrèce, De la nature, CUF, tome 2, Paris, 1985.
31.
Comm. ad loi. tome 3, p. 1297.
Op. cit., p. 510, note 66,
Page 7
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sabine LAW TANT
469
par des citoyens ayant atteint un degré élevé de civilisation : ils vivaient
à l'abri de cités, savaient se protéger réciproquement par des alliances et
parcourir les mers (V, 1440-1143). La poésie fait partie des artes encore
susceptibles de progres®. L'histoire des inventions constitue donc une
justification a posteriori de la position novatrice revendiquée par Lucrèce
perspective progressiste qui est celle de Lucrèce, la critique des anciens
au début du livre V :
En dénonçant les mensonges véhiculés par les docti poetae, Lucrèce
souligne en premier lieu la distance infranchissable qui le sépare de
poètes se trouve donc parfaitement justifiée.
La critique des vieux poètes
Denique natura haec rerum ratioque repertast
ceux-ci. Mais en associant cette réfutation à une imitation formelle, il
nuper, et lane primus cum primis ipse repertus
parvient à concilier subtilement ses visées philosophiques et ses ambinunc ego sum in patrias qui possint uertere uoces (V, 335-337)
tions poétiques. Il fait en effet la preuve qu'il est également capable de
rivaliser avec les vieux poétes sur leur propre terrain. Cela permet
« Trouvaille récente enfin que ce système de la nature,
et moi-même aujourd’hui le tout premier, oui, je me trouve
d’expliquer en partie pourquoi la tradition littéraire est omniprésente
apte à le traduire dans la langue de nos pères ».
dans une ceuvre qui se veut radicalement nouvelle. De fait, les trois
références aux ueteres poetae comportent une légitimité théorique puisque
Ces vers concluent un développement sur la nouveauté du monde.
Mais Lucréce laisse au lecteur le soin de déduire les conséquences du
raisonnement: la naissance du monde, qui est ici suggérée par la
nouveauté de certains arts, implique logiquement sa fin* puisque la
thése associant création divine et incorruptibilité a été réfutée par
Lucréce dans les vers précédents (V, 156-234)*. La revendication insistante d’originalité poétique (cf. primus cum primis) comporte une justification logique et philosophique puisqu'elle sert de point d'orgue à
l'argument. De plus, elle est conforme à l'histoire des inventions, étant
donné que certaines artes n'ont pas encore atteint leur cacumen*. Dans la
33. Cf. V, 331-333: si la musique et la navigation, qui sont des artes antérieures, progressent encore, il ne peut en être autrement pour la poésie.
34. E. BIGNONE (L'Aristotele perduto e la formazione filosofica di Epicuro, Florence, 1936,
p. 461 sqq.) indique que cet argument est dirigé contre Aristote et les péripatéticiens,
qui voyaient dans la philosophie une invention récente, tout en prônant l'éternité du
monde (Protreptique, frag. 53 Rose). Cette hypothèse a été reprise par P. BOYANCE,
dans Lucréce et Vépicurisme, (Paris, 1963, p. 220-221). D. SEDLEY (Lucretius and the Trausformation of Greek Wisdom, Cambridge, 1998, p. 168-174), se fondant sur le fragment 184
de Théophraste (cf. FORTENBAUGH W., Huby P., SHARPLES R., GUTAS D., Theuphrastus
of Eresus: Sources for his Life, Writings, Thought and Influence, Leiden, New York, Co-
Lucrèce s'attache à démontrer que leurs récits «si beaux et bien
construits qu'ils soient, sont pourtant fort éloignés de la vérité? ». Le
syntagme ueteres Graium docti poctae apparaît en effet exclusivement dans
un cadre critique
: ainsi la légende de Phaéthon est-elle jugée fort éloignée de la vérité (cf. V, 406 : procul a uera nimis... ratione repulsum), tandis
que la fable des corneilles, auxquelles Athéna aurait interdit de se poser
sur l'Acropole, doit céder la place à une explication d'ordre rationnel
faisant intervenir la nature du lieu (cf. VI, 755 : sed natura loci opus efficit
ipsa suapte). Il est significatif que les poètes réfutés demeurent difficilement identifiables: dans le cas de Cybèle, la formule de diffidentia
conclut une digression sur le culte de la déesse, qui a été dépeint non
seulement par Homère, mais aussi par Pindare, Sophocle et EuripideTM. Il
en est de même pour les légendes de Phaéthon et des corneilles, qui sont
réfutées sans qu'il soit possible de déterminer précisément les poètes mis
tion voir |, BAYET, (« Lucrèce devant la pensée grecque », in Mélanges de littérature
latine, Rome, 1967, p. 11 qq.): « les exposés, assez primitifs de l’épicurisme, rédigés
logne, 1992) rapporté par Philon (De acternitate mundi, 117-145), considère que Lucréce
répond directement
en latin, avaient vulgarisé la doctrine dans un large public, mais manquaient de
valeur littéraire de sorte que les personnes cultivées ne les lisaient pas. Cicéron dit en
Théophraste, en montrant la contradiction entre la thèse de
l'éternité du monde et celle de l'origine récente de la civilisation et des arts.
effet que ces auteurs écrivent “sans netteté, sans ordre, sans élégance et sans orne-
35. Sur les adversaires visés dans ce passage, voir en dernier lieu €. LEVY, « Lucrèce et les
Stoiciens », in Présence de Lucrèce, op. cit., p. 87-9. L'auteur montre que la thèse combinant le créationisme et l'éternité du monde était défendue aussi bien par Platon que
ment” (Tuse. II, 7) ». Lucrèce semble donc ignorer ou mépriser les écrits des premiers
épicuriens romains au regard de leur médiocre qualité littéraire. Il considère probabiement que ces ouvrages n’offrent que de pales translittérations et ne cherchent pas à
adapter (uertere) les découvertes d'fipicure au génie de la langue latine.
par certains stoiciens.
36. Cette affirmation d'originalité peut en revanche surprendre par rapport à l'histoire
littéraire. Cicéron évoque en effet les écrits d’Epicuriens romains antérieurs à Lucrèce,
tels C. Amafinius et Rabirius, ou même contemporains, tel C. Catius. Sur cette ques-
37.
CE. IL, 644-645: Quae bene ct eximio quamuis disposta ferantur,f longe sunt tamen a nera
ratione repulsa.
Cf. C. BAILEY, Comm. ad loc., tome 2, p. 900.
Page 8
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)471
en cause”. Les ueteres poelac demeurent dans l'anonymat et il semble que
Cette interprétation est confirmée par l'évocation des Curètes du
Lucréce ait volontairement brouillé les pistes pour récuser en bloc tous
Dictée, dont les danses bruyantes permirent de couvrir les vagissements
les « pourvoyeurs de mythes ». Cependant, cette discrétion à l'égard des
du petit Jupiter. Dans ce passage placé sous l'autorité des Grai (II, 629),
poètes critiqués doit être également mise en relation avec l'attitude de
Lucrèce paraît s'inspirer conjointement de la Théogonie d'Hésiode (v. 460
Lucrèce envers les philosophes, Celui-ci nomme en effet très rarement
sqq.), des Bacchantes d’Euripide (v. 78 sqq.), du Thyeste d'Accius* et surses opposants de sorte que la polémique philosophique, qui occupe une
tout de l’Hynme à Zeus de Callimaque (v. 52-54). Les vers sur l'enfance de
part importante dans le De rerum natura (1153 vers sur 7411 sont ouver-
Zeus, qui constituent une digression par rapport au mythe de Cybéle,
tement polémiques), reste le plus souvent anonyme”. Il semble donc
révèlent chez Lucréce le désir de rivaliser avec cette œuvre célèbre et
que l’anonymat soit de règle quand l'identification des adversaires n'est
représentative de l'art alexandrinTM. Après avoir fait la preuve qu'il sait
pas un élément déterminant de argumentation. Cela permet d'exêtre lui aussi poeta doctus, Lucrèce renvoie dos à dos la tradition homépliquer pourquoi Lucrèce se contente de nommer, à titre de brillants
rique et l'alexandrinisme* pour cause de mensonge et corrige l'érudireprésentants du genre, les fondateurs de la poésie épique en Grèce et à
tion par la vera ratio :
Rome.
Nam privata dolore omui, priuata periclis,
ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostri
Pourtant, la critique du mythe donne également lieu à de subtils jeux
d'imitation, dont la portée philosophique est moins évidente. Lucrèce
nec bene promeritis capitur neque tangitur ira (ll, 649-651)
dénonce en effet les interprétations erronées transmises par des poètes
« Exempte de souffrance, exempte de périls,
soi-disant docti, tout en faisant la preuve qu'il est lui-même en mesure de
forte de ses ressources, sans nul besoin de nous
se mesurer à ces derniers. La juxtaposition de deux adjectifs, qui appaelle (i. e. Ja nature des dieux) est insensible aux faveurs, insensible
raît dans expression neteres Graium docti poetae, est ainsi un procédé
à la colère ».
propre à Ennius et caractéristique de la poésie dramatique#!, De plus, le
vers lui-même semble imité de Callimaque, qui, dans l'Hymne à Zeus,
Pour répondre aux fables des poètes, Épicure a découvert la sereine
prend respectueusement ses distances par rapport à la tradition homéindifférence des dieux. La vérité philosophique, dans sa claire simplicité,
rique au moyen d’une formule similaire : 9nvoaoí 8 où raurav GANBÉES
dissipe le tremendum et le fascinans que la poésie confère aux légendes.
noav dordoi (v. 60)". La référence implicite à Callimaque permet à la
C'est pourquoi l'adjectif docti, qui, dans le passage sur la Magna Mater,
fois d'utiliser les poètes grecs récents contre les plus anciens et, par
est renforcé par docentes (II, 602), comporte une dimension nettement
conséquent, de suggérer un principe d'évolution positive, tout en faisant
ironique : la culture littéraire ne peut constituer un véritable savoir si elle
une démonstration d'érudition littéraire.
43.
Le vers II, 638 (ne Saturnus cum malis mandaret adeptus) est une citation quasi littérale
d’Accius. Cf. Thyeste, fr. 229-30 R.: ipsus hortatur me frater, ut meos malis miser/
39,
40.
Cf. A. GIGANDET, op. cif., p. 50-60. Hésiode, dans la Theogonie {v. 986 sqq.), Eschyle et
Euripide, dans des œuvres aujourd’hui perdues, évoquaient Phacthon. Euripide (on,
42.
Cf. C. CRACA, (op. cit, p. 98 sqq.), qui analyse les ressemblances entre les 2 passages.
v. 20 sqq. et 266 sqq.) et Callimaque sont cités comme sources possibles pour la
D'un point de vue (mytho)logique, les Curètes de Crète sont associés au culte de
légende des corneilles.
Cybele car Rhéa — mère de Zeus — est une figure de la Terre-Mère correspondant à
Cybele. Cf. J. KANY-PURPIN, op. cit., note 50, p. 492.
CE K. KLEVE, «The philosophical Polemies in Lucretius », in Entretiens de la Fondation
45,
Hardt sur l'Antiquité classique, 25, 1978, p. 39-7.
41.
mandarenr natos, Cf. Thes. L. L. VIII, 159, 63-4.
44,
Lucréce fut également influencé par les poefae noui. Voir sur ce point E. J. KENNEY,
Ce procédé est présent dans l'Andromaque, dans la Médée et dans les Annales d’Ennius
« Doctus Lucretius », Mnemosyne, 23, 1970, 4, p. 366-392. L'auteur interprète notam-
(Scaen, 94-95; 287-288 Vahlen et 141 Skutsch). Cf. G. B. CONTE, «Vos
ment la discussion sur l'amour (IV, 1058-1287) comme une polémique allusive contre
e diatriba
nello stile di Lucrezio (De rerson natura IL 1-61)
», Maia, 18, 1966, p. 34. Pour une
la vision catullienne : Lucrèce y pervertit les images poétiques mises à l'honneur par
recherche précise des différentes sources possibles de la digression sur la Magna
Catulle afin d’étayer son argumentation. P. GRIMAL souligne (« Le poème de Lucrèce
Mater, voir en dernier lieu €. CRACA, La possibilità della poesia. Lucrezio + la Madre frigia
en son temps », in Entretiens de la Fondation Hardt, 24, Genève, 1978, p. 255 sq.) de son
in De rerum natura N, 598-660, Bari, 2000, passim. Le présent développement doit
côté qu'il n'y a pas d'opposition absolue entre les sectateurs d’Ennius et les cantares
beaucoup à cet ouvrage,
Euphorionis car « d’authentiques poctae noti ne se faisaient pas faute d'utiliser la
CER.D. BROWN, « Lucretius and Callimachus », IH. Class. Sted. 7, 1982, p. 87-88.
langue forgée par le vieux poète » (p. 260).
Page 9
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sabio LUGIANI
n'est pas fondée sur la connaissance de la nature. La valeur ironique est
confirmée par les autres occurrences de l'adjectif doctus, qui apparaît à
trois reprises dans des raisonnements par l'absurde concernant les
atomes (II, 987)*, la migration des âmes (IL. 764)” et les simulacres (IV,
VILIRES GRAIUM DOCH POLTAF : ANCIENNETE El TRADITION POE TIQUE
CHEZ LUCRECE
473
cette révélation. Le ton de Lucrèce est donc ici mi-badin, mi-sérieux car il
est conscient du caractère insolite de la vérité qu'il énonce. C'est
pourquoi il s'amuse à comparer ses propos aux oracles de la Pythie.
Mais l'ironie ne porte pas directement sur doctus : Lucrèce, à la différence
des vieux poètes et de la Pythie, n’usurpe pas le qualificatif car les fata
792)".
qu'il annonce sont fondés sur une certa ratio (cf. v. 111). Les savants
Il est vrai que Lucrèce qualifie également ses propos de docti (V, 113)
et cette occurrence de l'adjectif nécessite une attention particulière. L'expression docta dicta intervient dans le cadre d’une dépréciation ironique
de l’oracle de Delphes, qui, elle-même, introduit une interpretation cridiscours de Lucrèce s'opposent donc fortement aux fantaisies des poetae
docti.
Homere, Empédocle el Lucrèce
N
tique de la gigantomachie (V, 110-121)”:
Bien qu'il stigmatise collectivement les Grai poetae, Lucrèce fait une
Qua prius adgrediar quam de re fundere fata
sanctins, et multo certa ratione magis quam
Pythia quae tripode a Phoebi lauroque profatur,
multa tibi expediam doctis selacia dictis (V, 110-1 13)
notable exception pour deux d’entre eux, Homère et Empédocle, qui
sont l'objet d’un traitement particulier. Les références à ces deux poètes
suggèrent en outre une forme de hiérarchie : ils sont tous deux distingués du groupe anonyme des faiseurs de mythes, sans étre pour autant
« Mais avant que je ne révèle en ce domaine
placés sur un pied d'égalité. En rendant hommage à Homère et à son
des destins bien plus sacrés et bien plus sùrs que les oracles
rendus par la Pythie, depuis le trépied et le laurier de Phébus,
mes savants discours l'apporteront mainte consolation ».
émule latin Ennius, Lucrèce revendique son appartenance à la tradition
épique
*, L’évocation du songe d’Ennius au début du livre I, juste avant
l'exposition des principes physiques fondamentaux, révèle en effet l’admiration du poète pour les fondateurs de l'épopée. Mais le respect
Lucréce vient d’évoquer la possibilité d’une catastrophe imminente
dans laquelle notre monde disparaitrait (V, 104-109). Il rassure néanmoins Memmius en affirmant qu'une telle prédiction n'a rien d'impie. Il
lui promet en outre un antidote rationnel contre l'effroi provoqué par
46. Pour démontrer que les atomes sont dépourvus de sensibilité, Lucrèce se plait à supposer l'existence d’atomes rivurs, philosophes ou discoureurs, produisant les attitudes
humaines. Mais cette hypothèse absurde est invalidée par ses conséquences impossibles : les atomes eux-mêmes devraient dans ce cas être composes d'éléments pourvus des mêmes facultés et ceux-ci d'autres encore, sans limite possible (ct. IL, 973-990),
On peut donc raisonner en termes savants {doctis rationent reddere dicts, v. 987) sans
atome philosophe. L'ironie ne porte pas directement sur dectus, mais elle parcourt
l’ensemble du passage.
47. Lucrèce met en place le même type de raisonnement que pour les atomes (cf. note
précédente), 1] montre que les conséquences entraindes par l'hypothèse de la migralion des âmes sont contraires à l'expérience (IL 760-765), Dans ce cas, un poulain
pourrait avoir autant d'expérience (doctus) qu’un cheval, L'absurdité de la conséquence suffit à invalider l'hypothèse.
48. Concernant le fonctionnement de la pensée et des rêves, Lucrèce propose une
hypothèse absurde (IV, 792-793) avant de fournir l'explication qu'il juge exacte (IV,
794 sqq.): il suppose que les images que nous voyons danser dans nos rêves ont
effectivement appris l’art de se mouvoir en rythme (simulacra... docta nagamlur). L'association de doctus et de simaducrim suffit à produire le ridicule.
49. Pour une analyse de cos vers, et. A. GIGANDET, op. cil, p. 327 $qu.
n'exclut pas la critique el l'éloge mesuré de ses illustres prédécesseurs en
terre poélique permet surtout à Lucrèce d'établir sa propre supériorité.
La rencontre d'Homére et d’Ennius aux Enfers donne ainsi l'occasion de
remettre en cause à la fois les croyances populaires relatives à la survie
des âmes aux Enfers et les doctrines savantes concernant leurs migra-
50.
Sur le caractère épique du De rerum natura, voir C. MURLEY, « Lucretius, De rerunt
natura, viewed as Epic », T.A.P.A., 78, 1947, p. 336-346 ct, en dernier lieu, M. GALE,
Myth and Poetry in Lucretins, Cambridge, 1994, p. 99 sqq. L'auteur s'attache à montrer
que le poème de Lucrèce satisfait aux anciennes définitions de la poésie épique
(cf. Aristote, Poétique, 1449 b 9-20 et 1459 a 17-37), et notamment à celle que l'on trouve
chez le grammairien Diomède et qui dérive probablement de Théophraste (Diom.
Gram., p.483, 27 sq. Keil): Erog Fotiv reptoyy Ocio te Koi
AporKk@v te Kut
UvYporivov npaypdtov, Cette définition peut en effet s'appliquer au De rerum natura
« dont le but est d'encourager une relation juste entre les hommes et les dieux, dans
laquelle Virrévocable séparation de l'humain et du divin est médiatisée par la figure
d’Epicure qui a montré par son enseignement et sa vie qu'il est possible de vivre
comme un dieu sur la terre » (op. cit., p. 127). Aux thèmes historiques et mythologiques habituels, Lucrèce substitue cependant la célébration de la nature et de la
réussite épicurienne, L'auteur évoque à juste titre le caractère « prédateur » de cette
méthode: « En exploitant et rejetant à la fois les traditions de l'épopée héroïque, il
cherche à s'approprier l'autorité et la grandeur du genre le plus élevé, sans compromettre les principes épicuriens » (up. cit., p. 128).
Page 10
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)tions”. Mais elle s'integre également à toute une tradition associant le
motif du rêve à l'inspiration poétiqueTM. C'est pourquoi Lucréce souligne
VETERES GRASUM DOCH POETAL : ANCIENNETE ET TRADITION POETIQUE CHLZ LUCRECE
=:
de rétablir la vérité au moyen de vers comparables aux siens. Lucrece
justifie ainsi sa propre entreprise (cf. quapropter au vers I, 127).
ironiquement l’aspect surnaturel et fantaisiste de la révélation faite par le
Au rêve d’Ennius répond en outre le voyage accompli par Épicure à
spectre d’Homére :
travers l'univers infini et, comme le remarque J. Fabre-Serris, l'expression rerum naturam expandere dictis (1, 126), employée à propos des révélations faites par Homère à Ennius, trouve un écho significatif dans les
Etsi praeterea tamen esse Acherusia templa
Ennius aeternis exponit uersibus edens,
Cord
mots choisis pour évoquer l'œuvre du maitre: onmenm rerum naturani
Vide sibi exortam semper florentis Homeri
pandere dictis (V, 54)%, Même si le nom d'Homère, unique entre tous les
compagnons des Muses, apparaît avec faveur, dans le catalogue des
commemorat specien lacrimas effundere salsas
coepisse, et rerum naturam expandere dictis (1,
119-126)
« Et pourtant, cui pourtant, en ses vers immortels,
morts illustres (III, 1037-1038)%, celui-ci s’acheve par un hommage à
Épicure:
Ennius proclame l’existence de l’Acheron
ses)
Ipse Epicurus obit decurso lumine uitae,
qui genus limmanum ingenio superauit, et omnis
restinxit, stellas exortus ut aetherius sol (11, 1042-1044)
De ces régions, Homére, juvénile a jamais,
lui serait apparu, comme il le raconte, et le spectre,
s'étant mis à verser des larmes salées,
« Épicure acheva le cours lumineux de la vie,
lui dont le génie domina le genre humain
et toutes gloires offusqua comme le Soleil
lui aurait révélé la nature des choses ».
Une telle source de savoir portant sur la nature des choses est foréteint les étoiles à son lever dans les airs ».
cément illégitime pour un épicurien, qui se fie à la ratio sagax (v. 130) et à
l'observation. De plus, l'apparition a pour toile de fond les sombres
marais d’Orcus (v. 114) et les templa Acherusia (v. 121). Or, ces derniers
font place, dès le prologue du chant Il, aux templa serena où réside le sage
épicurien (v. 9), tandis que les ténèbres de l’univers mythique sont
inondées par la lumière de la vérité® (IH, 1). Lucrèce se présente comme
le successeur d'Homère et d’Ennius à la fois parce qu'il reconnaît sa
dette poétique envers eux et parce qu'il lui incombe de corriger leurs
erreurs”, La formule redondante elsi praeterea tamen souligne l'inconsis-
La comparaison destinée à glorifier Épicure est imitée d'une épigramme dédiée à Homère par Léonidas de Tarente”. Mais l'emprunt
ne relève pas seulement de la virtuosité littéraire; comme l'indique
C. Segal, il renforce au sein du catalogue « la progression délibérée de .a
poésie à la philosophie, du mythe à la vérité », de sorte que Lucrece
place « le sceau épicurien sur la tradition commémorative » en adaptant
cette dernière à son argumentation sur l’universalité de la mort. Ainsi.
tance de la vision eschatologique exposée par Ennius. Ce dernier a fait
usage de son talent pour propager des mensonges. Il est donc nécessaire
55. Cf. J. FABRE-SERRIS, Mythologie et littérature à Rome. La réécriture des mythes qux 1
820.
avant et après J.-C., Lausanne, 1998, p. 82.
51.
52.
Cf. A. GIGANDET, op. cit., p. 157-161.
Cf. W. R. HARDIE, « The dream of Ennius », C. Q., 7, 1913, p. 188-195 et A. J. KENNEY,
56. Adde Heliconiadum contites; quorum unus Homerus! sceptra potitus vadem aliis sr.
quietest. La mort d’Homere, qui est évoquée en un vers empreint de majesté. est 22
ciée au repos ef au sommeil. Le rythme du vers, la construction en chiasme et ‘2 sini.
lephe contribuent à donner une image apaisante de la mort. Cf. G, B. CONTE. >.
art. cit. Même si la rencontre d’Hésiode avec les Muses (Théogauie, 22-34) est présentée
comme un fait, certains interprètes anciens ont considéré que le poète décrivait une
sorte de vision plus qu'une rencontre physique avec des divinités vivantes, Il est
probable que Callimaque racontait également sa rencontre avec les Muses sur l'Hélicon comme un rêve (cf. A. P, VII, 42).
53.
54.
p- 126 sqq.
57, CE Anth. Pal. IX, 24 (cité par Bailey, Comm. ad loc., tome 2, p. 1169): comme le Kurt.
ternit la lumière des étoiles et de la Lune, Homère surpasse les autres poètes, ¿levar
le brillant rayonnement des Muses, En transférant à Epicure cette épigramme dédice =
Homère, Lucrèce reprend aussi une ancienne convention de l'éloge familière zn
Sur le rôle des images empruntées au domaine de la lumière dans le De rerum natura,
poètes lyriques et la comparaison étoiles/ Soleil est déjà présente chez Aleman ‘| =-
voir P. BOYANCE, ep. cit, p. 291 squ.
43 Page) et Sappho (96, 6-9).
Cf. C. SEGAL, Lucretins on Death and Anxiety, Princeton, 1990, p. 175 sqq.
Ct. M. GALE, op. cit. p. 107-109,
Page 11
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)Sehe LUCIANT
TE RES GRAIUM DOCH POE TAR: ANCIENNELE ET TRADITION POETIQUE CHEZ LUCRÈCE
477
de même que la philosophie d'Épicure remplace les légendes hométout à cette tradition qu'il souhaitait se rattacher*!, C'est pourquoi, bien
riques, de même la poésie de Lucrèce surpasse celle d'Homère et
qu'il ne manque pas, en fidèle disciple d'Épicure, de réfuter la doctrine
d'Ennius, qui, de ce fait, deviennent de vieux poètes. Leur gloire a résisté
surprenant que Lucrèce s'approprie l’ancienne imagerie du séjour des
des quatre éléments*, Lucrèce rend un vibrant hommage au génie poétique du npôtos ebpetrig. A cet égard, il convient de noter que l’éloge
d’Empedocle suggère des rapprochements lexicaux non seulement avec
les éloges d’Epicure, mais avec les vers où Lucrèce évoque son propre
Muses, des fleurs, des sources et des couronnes. La couronne d’Ennius
poème‘. Lucrèce considère Empédocle comme son prédécesseur poé-
(cf. 1, 117: perenni fronde corona) fait place à l'insignis corona revendiquée
tique direct. Dès lors, les récits mensongers des vieux poètes sont implicitement opposés aux pracclara reperta d'Empédocle. Ce dernier mérite de
figurer parmi les Grecs sérieux en quête du vrai (cf. 1, 640: grauis inter
Graios qui uera requirunt) à la différence d’Homere et, à plus forte raison,
au temps et demeure dans le souvenir des mortels, mais la matière exposée dans leurs vers est désormais caduque. Dès lors, il n'est pas
par Lucrece (I, 929). Par sa juste connaissance de la mort, des dieux et de
la nature, Lucrèce estime mériter la couronne, d'autant qu'il poursuit et
renouvelle l’œuvre accomplie par Epicure, en adaptant sa doctrine. À cet
égard, ce n'est pas un hasard si le poète désigne son entreprise poétique
de l’ensemble des anciens poètes. Le classement ainsi suggéré, qui est
par le même verbe peragrare (I, 926 : auia Pieridum peragro loca) dont il se
déterminé par les rapports entre poésie et vérité, s'intègre parfaitement à
sert pour évoquer le voyage philosophique de son maitre (I, 74).
l'évolution des arts telle qu’elle est présentée dans le livre V. Il implique
logiquement une ultime étape poétique, postérieure à l'avènement de la
uera ratio. Et, si le De rerum natura constitue cette acmé poétique, il n'est
Dans cette vision à la fois critique et progressiste de la tradition littéraire, Empédocle, dont l'influence déterminante sur Lucréce n'est plus à
démontrer”, jouit d'une faveur particulière. Il semble en effet bénéficier
de la première place dans le palmarès poétique lucrétien. Le chaleureux
éloge consacré au philosophe dans le premier livre (v. 725-741) ainsi que
la tonalité empédocléenne du prooemium",
pas indifférent aux yeux de Lucrèce qu'elle soit atteinte par le truchement de la langue romaine. L'évocation critique de la tradition littéraire
grecque permet donc au poète de définir indirectement son projet
poétique et sa position au sein de la tradition romaine.
révèlent l'admiration de
Lucrèce, qui revendique dès l'ouverture du poème l'héritage littéraire
d'Empédocle. Le poète latin retrouva en effet dans l'œuvre du philosophe grec les premières intuitions de la poésie didactique et c'est avant
Lucrèce propose donc à ses contemporains une relecture de la tradition à la lumière de la wera ratio épicurienne. Mais cette nouvelle vision,
malgré son caractére anhistorique et individuel, ne repose pas sur un
rejet de la tradition littéraire. Lucréce s'efforce au contraire de. mettre à
profit un certain nombre de références littéraires afin de séduire ses
59,
Cf. W. KRANZ, « Lukrez und Empedokles », Philologus, 96, 1943, p. 68-107 ; J, BOLLACK,
lecteurs et il ne dédaigne pas le charme longuement éprouvé des récits
« Lukrez und Empedokles », Die neue Rundschau, 70, 1939, p. 656-686; E. D. KOLLépiques, pourvu qu'il soit placé au service de la uera ratio. Cependant, le
MANN, « Lucretius’ Criticism of the Early Greek Philosophers », Stud. Clas., 13, 1971,
p- 79-93; Alain MICHEL, « Lucréce et la poésie didactique », S.1.F.C., 1985. Sur
jeu des citations et des allusions permet surtout au poète de revendiquer
l'influence du langage empédocléen dans Le De rerum natura, voir aussi C. J. CASUNER,
la primauté en renouvelant la tradition sur laquelle il se fonde. Une fois
«De rerum natura V, 101-103: Lucretius’ application of empedoclean language to
epicurean doctrine », Phoenix, 40, 1987, 1, p. 40-49 ct M. GALE, Myth and Poetry in
Lucretins, Cambridge, 1994, p. 59-74.
60.
61.
Cf. C.]. CLASSEN, art. cit., p. 349: « Empedocle... has a uital importance as the mpatog
edpetis of Lucretius’ type of poctry and, indeed, his only predecessor ».
Cf. 1,740 sqq.
Prolongeant une étude de D. FURLEY (« Variations on themes from Empedocles in
Lucretius’ proem », Institute of Classical Studies, 17, 1970, p. 55-64), D. SEDLEY a souli-
62.
gné les ressemblances entre le fragment B 115 d'Empédocle et le prologue du De rerum
63. Cf. M. GALE, op. cit., p. 59 : « Comme Epicure, Empédocle est l’un des enfants les plus
natura, Après avoir proposé de rattacher ce fragment au prologue du traité d'Empésophe présocratique, Cf, « The proems of Empeducles and Lucretius », Greek, Roman
brillants de sa patria (cf. I, 726-730 et VI, 1-6), qui est elle-même louée, l'un et l’autre
sont nix humana... stirpe creatus (cf. 1, 733 et V, 8 et 51), tandis que la comparaison entre
ses responsa et celles de la Pythie, revient avec des références au propre poème de
Lucrece en V, 110-113. En outre, étant donné le goût du poète pour les jeux de mots en
aud Byzantine Studies, 30, 1989, 2, p. 269-296, repris dans Lucretius and the Transgénéral, il est tentant de voir une allusion à son propre cognome dans l'adjectif carum
formation of Greek Wisdom, chap. 1.
docle Sur fa nature, l'auteur montre que Lucrèce a choisi de reproduire la structure
thématique du prologue empédocléen pour revendiquer l'héritage littéraire du philo-
Page 12
Voir dans le PDF(s’ouvre dans une nouvelle fenêtre)479
romain“, De même que l’ataraxie n'exclut pas certaines variations dans
purifiés de leurs dangereuses prétentions a la vérité, les récits des vieux
poètes peuvent illustrer obliquement l'exposé philosophique ou évenle plaisir, la philosophie et la gloire d’Epicure, bien qu'elles échappent
tuellement lui servir de contrepoint. De ce fait, tous les poètes et les phiau temps et au changement, peuvent être éclairées d’une nouvelle
losophes qui ignorent la révélation épicurienne seront nécessairement
lumière.
rangés dans la catégorie des Anciens, c'est à dire de ceux qui transmettent une conception erronée du monde. Néanmoins, tous les Anciens ne
sont pas logés à la même enseigne et le troupeau des ueteres poetae sert de
faire-valoir aux modèles poétiques privilégiés que sont Empédocle et,
dans une moindre mesure, Homère, le fondateur du genre.
L'ancien ct le nouveau se déterminent donc essentiellement par rapport à l'avènement de l’épicurisme. Si, de manière générale, la grande
fresque du livre V révèle une vision ambivalente du progrès technique,
qui ne suffit pas assurer la sérénité humaine, d'un point de vue artistique et philosophique, Lucrèce se range nettement du côté des progressistes. La philosophie, qui est un art récent, constitue la seule invention
propre à assurer le bien-être de l'humanité et Epicure est nettement
supérieur à ses prédécesseurs. Mais une fois la révélation accomplie, le
seul progrès possible réside dans la diffusion de la vérité. La technique
est un domaine tourbillonnaire dans lequel une nouvelle invention vient
sans cesse en détrôner une autre : le nouum y est appelé à devenir rapidement uetus. En revanche, la philosophie est une science stable car la
voie de la sérénité est à la fois universelle et intemporelle. Le système
épicurien restera donc toujours recens.
Mais comment interpréter in fine le qualificatif uetus attribué à Epicure ? La valeur de l'adjectif varie en fonction du nom qu'il qualifie car si
les poètes grecs sont relégués dans l'anonymat d'un passé révolu, la
gloire d’Epicure résiste au temps et à la mort. Les découvertes du philosophe, transmises par le De rerum natura, assurent à son nom et à son
œuvre une survie relative dans la mémoire des hommes. Cependant il
est indéniable que, malgré l’admiration dont témoignent les éloges
d’Epicure, le poète romain estime renouveler le message épicurien grâce
au lepos de son poème ct à la force de ses images. En contribuant à perpétuer la gloire immortelle d’Epicure, Lucrèce espère recevoir sa part de
louanges (cf. I, 923 : laudis spes magna), car il est le premier à traiter ce
nI.
sujet important et difficile (cf. I, 922 : nec me animi fallit quam sint obscura)
d'une manière à la fois intelligible, séduisante et efficace pour un public
Cf. C.J. CLASSEN, art. cit., p. 370,